2002
XVIIe siècle
Comptes rendus
• Heinz Duchhardt, Patrice Veit (dir.), Krieg und Frieden im Übergang vom Mittelalter zur Neuzeit. Theorie-Praxis-Bilder. Guerre et paix du Moyen Âge aux Temps modernes. Théories-pratiques-représentations, Mayence, Philipp von Zabern, coll. « Veröffentlichungen des Instituts für europäische Geschichte Mainz ; Abteilung für Universalgeschichte, Beiheft 52 », 2000. Un vol. 17,5 × 24,5 cm de VIII-328 p., 32 ill.
Jean de La Bruyère, Les Caractères de Théophraste traduits du grec avec Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle. Édition critique établie par Marc Escola, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources classiques », no 17, 1999. Un vol. in-8o de 944 p.
L’ouvrage de Marc Escola s’inscrit dans le renouveau éditorial dont les Caractères bénéficient depuis quelques années : nous pensons en particulier aux éditions d’E. Bury (1995) ou de L. van Delft (1998) qui révèlent déjà la volonté d’un « retour aux sources » (L. Van Delft). En effet, Marc Escola s’attache, en récupérant le précieux héritage de Gustave Servois, à la confrontation méthodique de la huitième et de la neuvième édition des Caractères. Ce choix en explique d’autres : le maintien de la ponctuation originale au nom du « tracé rythmique » de la phrase (p. 63), l’absence de « signes citationnels » (p. 64) lue comme les traces discrètes de l’ironie morale, l’impression des pieds de mouche originaux sans interlignes ou encore la mention des éditions auxquelles se rattachent les remarques.
Au-delà de ce souci archéologique qui n’exclut pas pour autant la modernisation de l’orthographe, c’est un parti pris interprétatif qui justifie l’établissement du texte : « Toute décision éditoriale est solidaire à la fois de la théorie du texte qui l’anime et de l’herméneutique singulière qui la commande » (p. 61). L’exploration génétique – la principale partie introductive s’intitule « Genèse des Caractères » – tend à sonder le carénage du texte, sa mémoire et ses différentes strates, car « l’artisanat de l’écriture », que Marc Escola apparente à un « travail de marcottage » (p. 64), fonde une « rhétorique du discontinu », principale voie d’accès à l’œuvre selon le critique. Car l’écriture des Caractères « profile à l’intention de la lecture des cohérences locales sans les figer dans des relations logiques nécessaires, en laissant au suffisant lecteur le soin de thématiser ces relations et de les hiérarchiser » (p. 42).
L’approche contextuelle des remarques conduit alors Marc Escola à définir méticuleusement tous les modes de transformations du texte. À cette fin, il affûte ses outils lexicaux : « annexions », « greffes en aval ou en amont », « déplacements » et « reclassements », « transpositions », « embrayage » ou « débrayage », la typologie est complexe. Le critique l’étoffe en commentant les apports et les spécificités des neuf éditions, de 1688 à 1696, reflets de « l’œuvre en progrès ». Cet examen est complété par près de 130 pages de tables de concordance, classées par édition, austères mais courageuses, dans lesquelles le lecteur patient suivra, pour chacune des remarques, le déploiement de l’œuvre. L’édition de Marc Escola élabore donc un dispositif de lecture, technique et savant. Travail de référence, l’ouvrage manifeste aussi une ambition pédagogique louable et cherche à nous mettre sur la bonne voie : très utiles sont les indications bibliographiques, le lexique et l’index des noms. Des documents critiques (extraits de la Rhétorique à Hérennius ou de Casaubon) mettent en perspective l’œuvre en esquissant une poétique du caractère. D’autres jettent les jalons d’une réception de l’ouvrage : des voix contemporaines de La Bruyère s’élèvent pour défendre sa « nouvelle manière d’écrire » (Ménage) ou l’attaquer. Les polémiques et les débats littéraires de l’époque (prise en compte jusqu’au XVIIIe siècle) sont ainsi consignés et réapparaissent sous une autre forme, celle des clés, fondements, selon Marc Escola, d’une « archéologie du visible » (p. 671). Le texte lui-même des Caractères, précédé de ceux de Théophraste introduits et annotés, est éclairé par des notes lexicographiques, érudites ou bibliographiques, toujours bienvenues.
Cette nouvelle édition propose enfin, à partir des principes mis en place, un essai d’interprétation ; les portraits de Pamphile et de Philémon servent alors d’exemples. On peut regretter la brièveté de ces pages qui accèdent au sens : le monde de La Bruyère reste à construire, c’est sans doute la leçon du critique.
Marine RICORD.
René Taton, Études d’histoire des sciences, recueillies pour son 85e anniversaire par D. Fauque, M. Ilic et R. Halleux [De Diversis Artibus. Collection de travaux de l’Académie internationale d’histoire des sciences, t. 47 (N. S. IO)], Brepols, Turnhout, 2000. Un vol. 24 × 15,5 cm de 544 p.
Pour honorer le grand historien des sciences René Taton – qui ne connaît la justement célèbre Histoire des sciences éditée sous sa direction entre 1958 et 1964 (2e éd. révisée, 1966-1984 ; coll. « Quadrige », 1995) ? – les éditeurs susmentionnés ont pris l’heureuse initiative de remettre en circulation un nombre important d’études publiées par l’auteur sur près d’un demi-siècle, soit très précisément 37 études écrites entre 1950 et 1994, à quoi s’ajoute une contribution inédite. Cette dernière contribution ( « Les biographies scientifiques et leur importance pour l’histoire des sciences ») rédigée en 1982, soit deux ans après l’achèvement du monumental Dictionary of Scientific Biography édité par les soins de C. C. Gillipsie (16 vol., New York, 1970-1980), contient une réflexion sur un thème cher à l’auteur. Objet aujourd’hui encore de prises de position contrastées sur son intérêt pour la discipline, René Taton montre que la biographie scientifique ne constitue pas le genre mineur que d’aucuns dans la profession, adeptes du « noble jeu des idées », voudraient y voir, mais qu’elle apparaît bien (pourvu qu’elle respecte certains critères) comme la meilleure voie pour étudier le processus de création dans le domaine des sciences et pour analyser les influences respectives des différents éléments qui le conditionnent, qu’ils soient psychologiques, internes à la science en question, ou extérieure à celle-ci.
L’arc chronologique des thèmes abordés va de la fin du IVe - début du XVIe siècle (étude sur l’essor de l’arithmétique et de la numértation décimale en Occident) à la seconde moitié du XXe siècle (étude sur le développement de l’histoire des sciences en France sous l’influence d’Alexandre Koyré [1894-1964]). Près d’un tiers des contributions réunies ici concernent directement le XVIIe siècle, et ceux des lecteurs de la présente Revue dont l’histoire des sciences n’est pas la spécialité, mais qui savent aussi qu’à cette époque le partage entre « lettres » et « sciences » était loin d’être aussi net qu’il a pu le devenir par la suite, trouveront amplement de quoi satisfaire leur curiosité, plus particulièrement dans les études qui ont pour titre : « Le P. Marin Mersenne et la communauté scientifique parisienne au XVIIe siècle » ; « Le rôle et l’importance des correspondances scientifiques aux XVIIe et XVIIIe siècles », « Les origines et les débuts de l’Observatoire de Paris » ; « Huygens et l’Académie royale des sciences » ; et encore dans ces « Quelques remarques sur la périodisation en histoire des sciences et sur le concept de XVIIe siècle » dont le problématique touche aussi d’autres disciplines.
L’intérêt tout particulier des textes que l’on vient de mentionner ne saurait donc échapper au dix-septiémiste – mais il trouvera aussi bien des choses à glaner dans d’autres textes du recueil, comme ceux consacrés à Alexandre Koyré (déjà cité), à Arthur Koestler à propos de son célèbre ouvrage Les Somnambules ( « Les créateurs scientifiques selon Arthur Koestler » ), ou encore celui qui a pour thème « Contingence et rationalité des découvertes et inventions », objet d’un ouvrage plus détaillé de R. Taton publié sous le titre Causalités et accidents de la découverte scientifique (Paris, 1955).
On ne peut qu’abonder dans le sens des éditeurs lorsqu’ils écrivent qu’on trouvera dans les études retenues par René Taton « une exemplaire leçon d’exactitude documentaire, de prudence critique et de bonne méthode ». En revanche, on regrettera que la forme éditoriale donnée au présent volume ne rende pas au lecteur tous les services qu’il serait en droit d’attendre.
L’utilité des recueils d’articles ne saurait consister dans leur simple juxtaposition. Sans doute le choix de recomposer tous les textes donne-t-il au volume une unité typographique appréciable, accrue par la qualité de la mise en page. Mais pourquoi a-t-on perdu au passage les références à la pagination initiale des articles, qu’il aurait été très simple (la pratique est courante) d’indiquer dans la marge ? D’autre part, l’absence d’un index des noms dans ce livre de plus de 500 pages érudites est une lacune grave et difficilement admissible. Faute d’index, le lecteur ne peut pas aisément identifier les noms qu’il veut retrouver, ni tirer profit de toute la richesse de l’information que l’auteur a eu le mérite de rassembler, ni se construire sans risque d’omission la bibliographie du sujet étudié, etc.
Autre manque : il est précisé dans l’Avant-propos que les « articles choisis par le jubilaire lui-même n’ont pas été modifiés ». Si ce choix est une garantie de fidélité quant au texte reproduit, il semble surtout avoir pour résultat de priver fâcheusement le lecteur d’un aggiornamento bibliographique que les éditeurs se devaient de lui donner. Ainsi, dans son article sur les origines de l’Observatoire de Paris publié en 1976, R. Taton cite l’ouvrage fondamental de Roger Hahn, The Anatomy of a Scientific Institution. The Paris Academy of Sciences, 1666-1803, Berkeley, 1971 : or la traduction de ce maître livre, (trop) longtemps attendue et finalement parue – avec des compléments bibliographiques – en 1993 sous le titre L’anatomie d’une institution scientifique. L’académie des Sciences de Paris, 1666-1803 (Éditions des archives contemporaines, Bruxelles-Paris), est passé sous silence. Autre exemple : dans son étude sur Marin Mersenne rédigée en 1988 (mais publiée seulement en 1994), R. Taton signale un sien travail sur « Le mouvement académique en France au XVIIe siècle » à paraître dans la nouvelle édition du Grundriss der Geschichte der Philosophie d’Ueberweg : la parution de cette étude, chose faite en 1993 sous le titre « Die Akademien » dans le tome 2 du volume II de la Philosophie des 17. Jahrhunderts, n’est pas mentionnée. On pourrait multiplier les exemples.
En conclusion, si l’on ne peut que louer le choix des articles retenus qui illustrent bien la diversité des domaines étudiés par R. Taton – on regrettera aussi l’absence d’une bibliographie complète de ses travaux – les manques que l’on vient d’évoquer obligent à tempérer une appréciation que l’on aurait souhaitée entièrement positive.
M.-P. LERNER.
Michel Bouvier, La Morale classique, Paris, Honoré Champion, coll. « Moralia », 1999. Un vol. 16 cm × 23,5 cm de 749 p.
L’ouvrage se propose comme but la « redécouverte du climat » du temps de Louis XIV (p. 10) : il s’agit de mettre au jour les présupposés fondamentaux de la doxa du temps, et plus précisément de la doxa morale. C’est, logiquement, chez les moralistes, et plus précisément chez les petits moralistes, que l’auteur cherche à identifier les lieux communs de la pensée classique. Cette exploration du massif des minores, depuis longtemps attendue par les spécialistes du domaine, se révèle particulièrement fructueuse. Cela tient d’abord à l’ampleur du corpus analysé, à laquelle on ne peut qu’être sensible : plus de deux cents minores sont ici étudiés, dans un espace chronologique qui va de la mort de Mazarin (1661) aux Caractères de La Bruyère (1688). Si les grands auteurs sont loin d’être absents, ils sont convoqués avant tout en tant qu’ils sont représentatifs de leur époque.
Chacun des thèmes essentiels de la morale classique fait l’objet d’une étude spécifique, ainsi la connaissance de soi, la raison, les passions, l’amour ou encore les vertus pour ce qui relève de la morale privée, le gouvernement, le roi, la cour, les ordres sociaux, la justice pour ce qui concerne la vie en société. Il ne s’agit pas pour autant d’une succession de micro-études sur des lieux obligés : l’ordre des chapitres révèle une progression soigneusement étudiée, de l’un à l’autre mais aussi dans l’organisation d’ensemble qui conduit de la morale privée (première partie) à la morale publique (seconde partie), de la connaissance de l’homme (chap. I) à l’Église (chap. XVII et dernier). Aussi foisonnant qu’il soit par sa matière, l’ouvrage ne laisse donc pas d’être organisé très clairement. Une table des matières et un index détaillés facilitent encore sa consultation.
Outre l’identification des lieux moraux du Grand Siècle, l’enquête permet également de préciser la définition du moraliste. L’auteur retient quatre critères (p. 13) : le but poursuivi ( « maintenir et fortifier la société » ), la méthode (l’observation et l’analyse de l’animal social qu’est homme), le moyen de son action ( « l’éducation de l’homme en tant qu’il doit se conduire en société » ) et enfin le procédé utilisé ( « la fiction particulière qui consiste à faire du lecteur le véritable héros de cette action » ). Si le caractère expérimental de la démarche du moraliste ainsi que la visée pratique de sa finalité sont des éléments bien établis, et guère contestables, on sera sensible aux inflexions nouvelles, voire aux corrections, parfois polémiques, que propose l’auteur. On notera tout d’abord la part congrue faite aux critères formels, quand une large part de la critique récente s’est employée à définir l’œuvre du moraliste essentiellement, voire exclusivement, par de tels critères. De surcroît le corpus retenu fait ressortir que la forme suivie l’emporte largement sur les formes brèves (« compositions éclatées » et dialogues), au rebours de ce qui se passe chez les grands moralistes (la trilogie consacrée La Rochefoucauld - Pascal - La Bruyère), et au rebours également d’une orientation générale de la critique (peut-être trop attachée à scruter les œuvres de la dite trilogie).
De même, alors que la recherche dans les dernières décennies a tendu, dans le sillage de l’école allemande, à réserver le terme de moraliste à des auteurs plus attachés à la description des comportements humains que soucieux de prescription morale, la visée normative du moraliste est ici affirmée avec force – l’auteur n’hésite pas à parler d’une « direction autoritaire fondée sur des impératifs axiologiques » (p. 24) : deux des quatre critères susmentionnés se rapportent d’ailleurs à cette visée normative. Le corpus choisi y invitait : il semble à cet égard bienvenu de faire cesser l’ostracisme dont ont parfois souffert les auteurs qui revendiquent explicitement leur attachement à la morale et à la religion chrétiennes, à la suite, encore une fois, des postulats des pionniers allemands qui avaient exclu du champ de la « moralistique » les œuvres affichant une finalité prescriptive. Toutefois s’il est vrai que nombre de moralistes se montrent convaincus que « hors du christianisme, il n’y a point de véritable morale » (p. 46), l’accent placé sur l’ancrage théologique de ce savoir ne tend-il pas à masquer l’une des caractéristiques de la littérature morale dans cette seconde partie du XVIIe siècle, à savoir sa laïcisation, et le divorce, certes encore tout relatif, entre morale et théologie ? De surcroît des moralistes tels que Méré, Saint-Évremond – qui, il est vrai, ne sauraient être considérés comme des minores – ou encore Mitton, loin de prétendre aider leurs lecteurs à faire leur salut, affirment la légitimité de la poursuite du bonheur terrestre.
Enfin, quand nombre de travaux récents ont mis en lumière la part prépondérante de l’augustinisme dans la pensée morale de la seconde moitié du siècle, l’auteur juge pour sa part l’imprégnation scolastique prédominante. En témoignent également l’accent qu’il place sur la dimension sociale de l’homme, considéré ici avant tout comme un « animal politique », ainsi que le refus de faire de l’amour-propre un thème privilégié de la pensée des moralistes classiques.
L’ouvrage, on le voit, est riche en suggestions novatrices. S’il intéresse naturellement au premier chef les chercheurs engagés dans l’étude de la littérature morale aux siècles classiques, ceux-ci ne sont pas les seuls à pouvoir en tirer profit : parce que les moralistes sont curieux de tout ce qui touche à la vie, rien de ce qui concerne le Grand Siècle n’est absent de cette étude, qui constitue ainsi un outil précieux pour tout dix-septiémiste.
Béatrice GUION.
Jean Dagen, Entre Épicure et Vauvenargues. Principes et formes de la pensée morale, Paris, Honoré Champion, « Moralia » no 1, 1999. Un vol. 16 × 24 cm de 442 p.
Ce volume collectif, premier de la collection « Moralia », regroupe les contributions composées sous l’égide ou dans la mouvance de Jean Dagen pour le Groupe d’Étude des Moralistes rattaché au Centre d’Étude de la Littérature et de la Langue françaises des XVIIe et XVIIIe siècles (CNRS/Sorbonne), institution que Jean Dagen a dirigée entre le départ de Roger Zuber et la cessation de ses propres activités à l’Université Paris-Sorbonne, en ce mois de juin 2001. Pour faire partie de cette « amicale et laborieuse cohorte », écrit spirituellement le préfacier de cette brassée inaugurale, « la seule règle est de partager les intérêts communs et de verser sa contribution personnelle au capital du groupe » (p. 13). Ces intérêts communs se définissent, poursuit-il, par la quête d’une « histoire des idées morales et de leurs formes littéraires » (p. 14) durant les deux siècles classiques, appuyée sur l’identification de l’activité du moraliste, dans la lignée de Montaigne, à « une éthique de la conscience de soi » qui porte certains écrivains, quels que soient les genres dans lesquels ils s’exercent, à repenser toute connaissance et toute proposition morales à la lumière d’une expérience personnelle sans autre autorité que celle d’un esprit autonome (p. 12).
Appelé à faire souche en tête d’une série d’ouvrages qui publieront les conférences suscitées depuis 1992 par cette perspective libérale et suggestive et prononcées dans ce cadre de haut savoir, de réflexion sagace et d’amicale cordialité, voilà un livre qui à coup sûr fera date, aussi : par la belle tenue des contributions réunies ; par la richesse harmonieuse et harmonique des échos entre les deux siècles qu’elles mettent en dialogue ; par la diversité des auteurs et des secteurs envisagés, qui articulent le parcours en cinq parties cadastrant à peu près tout le champ de réflexion propre au sujet : « fondements », « intériorité », « formes », « théâtralité » et « socialité », chacune regroupant deux à trois articles qui, par leur large amplitude et leur densité, relèvent plus du chapitre d’un livre savant que de la rythmique ténue et saccadée d’un recueil collectif ou des actes d’un colloque.
On ne citera ici que pour mémoire et pour hommage les travaux dix-huitiémistes de Jean-François Lecoq, Martin Rueff, Élisabeth Bourguinat et Laurent Bove traitant respectivement de la morale de Locke, de l’expérience de la liberté au siècle des Lumières, de Laclos moraliste et de Vauvenargues politique. Le XVIIe siècle, lui, est représenté par sept contributions. En tête de volume, Jean-Charles Darmon consacre son article à la « logique des apparences » dans la pensée de Gassendi. Cette analyse de la réévaluation épistémique et heuristique du sensible, à la fois fiable et trompeur, proposé par le premier Gassendi comme fondement de la connaissance et support d’une théorie du signe originale, concurrente de celle de la logique de Port-Royal, permet, à travers cet exemple philosophique, d’approcher la pensée des moralistes à sa racine même, au ras de ce que l’on nommerait volontiers le paradoxe des apparences : utiles à observer, à transcrire et à méditer, mais pour qu’en dernière analyse soit dénoncée leur trompeuse séduction, elles placent toute démarche moraliste dans le tiraillement contradictoire entre l’esthétique de la description plaisante sinon presque complaisante, et l’éthique de la prescription farouchement répulsive ou froidement désabusée. Ce paradoxe trouve son écho, notamment, dans la fine et pénétrante contradiction décelée par J.-Ch. Darmon au cœur de la sémiologie gassendiste de la sensation, qui distribue au « signe sensible » le rôle double [d’]amorcer le processus cognitif où s’engage l’esprit (mens), guidant celui-ci en sa recherche, lui indiquant que quelque chose est à chercher au-delà du signe lui-même, du côté de ces choses qui sont non manifestes au sens (p. 48).
On ne peut guère donner ici qu’une idée bien insuffisante des démonstrations multiples et bourgeonnantes qui s’en ensuivent : sur la théorie du double critère ; sur les conditions de définition d’un savoir « apparentiel » fondé sur une critique de l’anthropologie scolastique figée dans sa raideur logique, mais usant néanmoins des tropes de celle-ci pour fonder une logique de la ressemblance sur une herméneutique des amphibologies et des virtualités de sens « grouillant » (c’est le mot de l’A.) dans le langage. Ce pourrait être aussi un terme propre à qualifier ces pages virtuoses qui répercutent et épousent le mouvement vibrillonnant et la dynamique généreuse d’une recherche in progress au sens premier, d’une pensée qui tour à tour embrasse, traque et furète, véritable corps-à-corps de l’analyse avec son sujet.
Revanche de Port-Royal au sein du volume, Béatrice Guion traite ensuite avec vigueur et finesse en un bel exposé éclairant et charpenté la délicate question des « pensées imperceptibles », préfiguration de l’intuition moderne de l’inconscient – ou plutôt, corrige l’A., du subconscient – dans l’anthropologie de Pierre Nicole. L’analyse montre comment Nicole en décèle l’origine aux deux sources que constituent d’une part les mécanismes secrets de la vie psychique (réflexes de conduite et de pensée) et de l’autre le fond du cœur pécheur (replis de l’amour-propre). Enjeu d’une lutte entre la volonté naturellement éprise de lucidité et les réticences de l’amour de soi héritier de la Chute, l’émergence de ces fonds secrets à la surface de la conscience suppose, dans une perspective augustinienne tempérée, un exercice mental et moral, un travail sur soi, sur la « machine », capable de métamorphoser en seconde nature, en réflexe spontané, la traque du faux et du mal qui se pareraient de trompeuses et flatteuses défroques. En découle une légitimation du plaisir persuasif de l’éloquence, vouée à atteindre insensiblement ces tréfonds de l’âme par ses blandices les plus secrètes, en même temps qu’elle agit de plein fouet sur la conscience par la force qu’elle confère aux idées claires et distinctes.
De l’augustinisme au salésianisme, voici qu’intervient alors l’analyse de l’Introduction à la vie dévote que Bernard Teyssandier présente sous l’angle d’une exhortation imagée au combat spirituel. Dans une belle manière faite d’érudition ample et maîtrisée, d’empathie chaleureuse et subtile avec son sujet et d’écriture toute d’élégance et de raffinement précis, B. Teyssandier aborde en effet l’œuvre du « maître d’honnêteté », du « docteur de la douceur », sous l’angle paradoxal de la guerre. Il remonte la lointaine filiation de l’image de la vie humaine comme combat et en détaille avec virtuosité les étapes et les variations en privilégiant l’exemple des Exercices spirituels de Loyola et du Combat spirituel de Scupoli : il en montre l’influence sur François de Sales en rétablissant ainsi la généalogie, l’origine des traits et des figures que revêt la lutte contre le péché mené par la sage Philotée. Puis il développe dans sa dimension stylistique et rhétorique cette ordalie dévote, par un minutieux travail de relevé, de classification, d’analyse et d’évaluation des figures et des images du discours didactique, rendu prégnant, visuel et sensible par ce faisceau de signes mis au service d’une stratégie de persuasion psychagogique vécue par l’auteur de l’Introduction à la vie dévote comme un combat visant à emporter l’adhésion de son lecteur, viator en quête du Salut.
Spécialiste bien connue du genre des ana, Francine Wild, pour sa part, aborde la question des relations entre ce genre et l’écriture morale en conjuguant avec l’aisance que lui donne sa parfaite pratique du sujet les relations de similitude ponctuelle et d’essentielle différence entre l’anecdote, gouvernée par la logique du particulier et du singulier, et l’exemple moral, de visée universelle et permanente. D’une façon générale, constate l’A., au plaisir d’une vision élargie, que procure la littérature morale, l’ana oppose le plaisir du détail amusant, ou de la médisance fine (p. 282).
À la convergence des deux domaines, pourtant, F. Wild propose, après une synthèse savante et pénétrante sur la nature et la manière de l’ana, un examen des accointances qu’il présente avec la réflexion des moralistes : d’un côté, par l’insertion fortuite et ponctuelle de formes morales au sein du recueil anecdotique (apophtegmes, apologues, mots exemplaires et traits de mœurs généraux) ; de l’autre, par l’inflexion du genre tout entier sous l’effet d’un tour d’esprit propre aux moralistes, inflexion redevable à la culture antique et humaniste des auteurs, à certaines influences mondaines, dans la filiation des raffinements précieux et galants sur l’origine et la nature des conduites et des sentiments, puis à la faveur, aussi, de la forme fragmentée commune aux traités moraux et aux volumes d’ana.
C’est au genre trop peu connu du livre-théâtre, dans la lignée du Théâtre du monde de Boaistuau (1558), qu’Anne Larue consacre un article extrêmement intéressant, riche et médité – plus particulièrement à ces théâtres de cruauté que constituent les recueils mémoriaux, enregistrant sous forme de lieux communs de morale orchestrés en symphonie funèbre le souvenir sanglant des massacres et des martyres des guerres de religion. Elle développe d’abord de manière à la fois précise et générale la définition du genre et de ses caractéristique structurelles : le livre-théâtre, écrit-elle, constitue un élixir du savoir humain, présenté sous une forme qui reflète l’ordre du monde sur un mode linéaire ; sa fonction est celle d’un monument, voire d’un mémorial (p. 297).
Reflet du monde, il le décompose en effet en fragments anatomisés et le recompose en énumérations prolixes invitant le lecteur à une pérégrination viatique, sur le modèle mental des arts de mémoire et autres architectures de papier. Architectural, il joue le rôle parfois aussi d’un mémorial, comme le recueil d’estampes du Théâtre des martyrs de Jean Luycken, qui ajoute au registre illustré des sacrifiés et des crucifiés de jadis les protestants modernes, ou encore comme le Théâtre des cruautés hérétiques de notre temps de Richard Verstegan, d’inspiration catholique, lui, et de structure emblématique. Avec une virtuosité intellectuelle et érudite digne des travaux de Louis van Delft qui résonnent en écho avec les siens, l’A. rapporte le rude projet de ces volumes (faire « contempler l’insoutenable ») aux traités d’anatomie des Vésale et autres Wesling, et plus particulièrement à ces théâtres d’anatomie dont la structure et l’esprit communient avec celui de ces recueils tragiques. Elle propose enfin d’en lire le contrepoint, un siècle plus tard, dans la grimace burlesque des Four Stages of Cruelty de Hogarth, comme pour démonstration dernière que « le versant burlesque, voire “grand guignol” du tragique est sa tentation permanente » (p. 315).
Sous le titre « Fontenelle et la tragédie lyrique », Camille Guyon-Lecoq, de son côté, entend poser la question de la moralité d’un genre comme l’opéra à la française en termes conjoints de poésie, de musique et de spectacle, autrement dit à travers une étude des paroles, de la mélodie et de la machinerie associées dans une même optique. Extérieure à la circonscription définie par son titre, la première partie de l’article revient utilement sur le débat noué autour de l’immoralité que Boileau avait reprochée au genre, pour nuancer le verdict de la Satire X, notamment à travers une analyse (une peu sollicitée, peut-être ?) de la position de Bordelon sur le sujet. Elle rappelle ensuite et analyse les arguments de Rémond de Saint-Mard et de Mably sur la vertu sociale et sociable des passions sensibles et bénéfiques émues par la tragédie lyrique. Une seconde partie de l’article envisage alors (dans une connexion un peu abrupte, nous a-t-il semblé, avec la précédente) le cas particulier des sentences : le but est de montrer que l’écriture musicale y joue avec le sens moral un jeu complexe de connivence ou de contradiction qui rend impossible l’évaluation du texte sans recours à sa mise en œuvre mélodique. En étoffant le corpus des « sentences stricto sensu » par ce qu’elle appelle des « quasi-sentences », l’A. ne frôle-t-elle pas ici l’incertitude sur la nature de son objet ? Mais l’apparition de Fontenelle enfin pris en compte pour lui-même, après quarante pages qui l’ont fait désirer, conduiront le lecteur à pardonner ce petit tiraillement et quelques autres légers coups de force (nous avouerons par exemple n’avoir pas été tout à fait convaincu par le sens attribué à la première citation de la p. 358). Enfin, une troisième partie, audacieuse sinon périlleuse, s’efforce à tirer une « morale des machines » et de lire dans le spectacle de toute la mécanique sollicitée par la tragédie lyrique la mise en forme d’une « expérience imaginaire » de physique (p. 368), l’expression des réserves critiques d’un Philosophe rationaliste envers la croyance au surnaturel et « l’occasion de représenter un monde grossièrement cartésien en action » (p. 365). Même appuyées sur la grande autorité de Koyré, ces expressions et l’idée qui les sous-tend n’auraient-elles pas mérité un peu plus de nuances et quelques inflexions ? Certes, on se rassure sur ce point quand on entend l’A. convenir qu’il « serait excessif de voir dans tout mouvement représenté par les machines une profession de foi cartésienne. » (p. 368). Mais l’on regrette que cette concession induise à poser, en revanche, comme indéniable que les décors [de Bellérophon] représentent une nature ouverte qu’on peut interpréter comme le passage d’un monde clos à un univers sinon infini du moins ouvert.
L’application proposée n’est-elle pas un peu roide, sinon légèrement arbitraire ? Tout comme pourrait sembler assez incongrue, même présentée sur un mode dubitatif, la suggestion de décrypter « une plaisanterie anti-trinitaire » dans le monstre suscité, sur la scène du même Bellérophon, par la fusion entre un dragon, un lion et un bouc (p. 372). Ces exemples, pris parmi d’autres, d’une ambition herméneutique et d’une autorité de formulation un peu hasardeuses seraient-ils imputables à la longueur de cette communication, double de l’étendue moyenne des textes réunis par le volume ? En tout cas, l’unité de la démonstration nous semble avoir pâti de cet excès. Il n’en demeure par moins qu’au-delà de ce défaut de maîtrise, l’on doit saluer un projet courageux, sur une question difficile dont le traitement, sans toujours convaincre, conserve des mérites certains.
Enfin, dans un article d’une exemplaire densité, David Bensoussan met une grande richesse de lectures et de trouvailles érudites au service d’une pénétrante analyse de la « prose d’invention morale » telle que la pratique Saint-Évremond. Pour faire passer de l’impression à l’expression les leçons d’une « pratique de l’existence » fondant une « disponibilité à soi » comme fin dernière de la sagesse, Saint-Évremond, nous explique l’A., a mis en jeu une « rhétorique de la pénétration » dont les composantes et la nature seront définies à partir de deux rapprochements éclairants : avec l’atticisme épicurien présenté par Gassendi, dans le De Vita et Moribus Epicuri, comme une entreprise de choix délicat des mots et des tournures, fondant sur la facilité d’un style souple et aisé la délectation conjointe du lecteur et de l’auteur, épanouie en une écriture de la liberté individuelle ; et, autre rapprochement lumineux, cette fois avec l’épilogue du De Copia d’Érasme, définissant un éthos souple et souriant, dont la vertu thérapeutique et cathartique garantit la santé de l’âme et de l’esprit.
L’ensemble de ces études constitue, on le voit, un bouquet de science et de réflexion de très haute qualité et de grande profondeur. Si la destinée d’un maître est de faire éclore des vocations, de féconder des ardeurs, de susciter une relève, nul doute que ces travaux inscrits dans la mouvance de ceux de Jean Dagen couronnent, au moment où il vient de prendre une retraite que l’on attend active et féconde, l’emblème de son rôle éminemment et libéralement magistral.
Patrick DANDREY.
René Pommier, Études sur les Maximes de La Rochefoucauld, Eurédit éditeur, Européenne d’édition numérique, 2000. Un vol. 14 × 20,5 cm de 139 p.
Réédition d’un livre publié en 1998 aux Éditions interuniversitaires, les Études de René Pommier traitent de 25 maximes retenues pour être « piquantes », ou d’une interprétation malaisée, ou, pour quelques-unes, d’un caractère « artificiel et contestable ». L’Avant-propos, où l’auteur se demande, après J. Truchet et L. van Delft, si, faute de relever d’une « école de pensée », l’auteur a « vraiment une pensée », pouvait faire craindre le pire, la réduction des Maximes aux traits d’esprit d’un mondain. Les analyses de R. Pommier témoignent d’elles-mêmes qu’une pensée active les commande, à partir de ce que Bonaventure d’Argonne appelait « le système de l’amour-propre ». Et, pour ce qui est d’une « école de pensée », la critique du stoïcisme, affichée dès le frontispice, réfère l’œuvre au grand courant de cet antihumanisme qu’Henri Gouhier a si remarquablement éclairé.
Bon nombre d’études emportent l’adhésion : c’est le cas, nous semble-t-il, pour les maximes 16, 25, 38, 89, 93, 95, 132, 281, 298, 299, 304, 306, 347, 407 et 486. Il n’en est que plus inattendu de rencontrer quelques exécutions sommaires. Dire de la maxime 81, sur l’amitié « vraie et parfaite », qu’elle est « inepte » interdit d’en voir le caractère synthétique – qu’on peut juger utopique, mais pas « inepte ». La maxime 136 ne serait-elle qu’un « paradoxe [...] tout à fait inacceptable » ? Gide y voyait une « admirable maxime », dont la validité pouvait être étendue à tous les sentiments (Journal, p. 913). La maxime 183 est-elle d’un pessimisme sans espoir ? P. Bénichou ne le pensait pas, et non sans raison. De même, la maxime 36 suppose, pour R. Pommier, que La Rochefoucauld « feint de se féliciter de ce qu’il déplore profondément ». C’est sans doute faire peu de cas du tour « il semble que », qui tient à distance le propos, comme le ferait « tout se passe comme si » : la sagesse de la nature nous aurait-elle donné l’orgueil « pour nous épargner la douleur de connaître nos imperfections » ? Si le propos est « foncièrement ironique », c’est moins du fait de son auteur que de l’ironie, objective celle-là, de la nature humaine : étonner, surprendre, n’est pas la visée la moins intéressante des Maximes. Le même paradoxe se retrouve du reste dans la maxime 305, rapprochée à juste titre des maximes 39, 187 et 253. Ce serait enfermer une œuvre profondément « littéraire » dans une leçon de morale répétitive que de ne chercher partout et toujours que les preuves d’un noir pessimisme. Et réduire cette dimension littéraire à n’être qu’un moyen et un piège serait faire preuve d’une certaine myopie : on ne saurait sans dommage renoncer au plaisir d’un texte qui ne vise pas seulement à convaincre de la justesse de son anthropologie.
Si les Études de R. Pommier risquent parfois de relever d’une vue quelque peu monolithique, le travail serré des analyses a, pour le moins, la vertu de susciter la réflexion et le débat.
Jean LAFOND.
Marie-Thérèse Mourey, Poésie et éthique au XVIIe siècle. Les Traductions et poèmes allemands de Christian Hoffmann von Hoffmanswaldau (1616-1679), Wiesbaden, Harrassowitz, 1998 (Wolfenbütteler Arbeiten zur Barockforschung, Bd. 30). Un vol. 24,5 × 16 cm de 536 p.
Si Andreas Gryphius et Daniel Casper von Lohenstein sont maintenant bien connus, y compris en France, ce n’était pas le cas de Hoffmannswaldau, grand maître de la langue allemande au XVIIe siècle, en qui on n’a pourtant longtemps voulu voir qu’un poète frivole à la moralité douteuse.
En prenant l’exact contre-pied de cet avis, dû tant à la réception problématique du baroque allemand en général et de la « seconde école silésienne » en particulier, qu’à une appréhension partiale, voire erronée de l’œuvre elle-même (l’édition autorisée par l’auteur a longtemps été délaissée au profit de la publication posthume d’un choix de textes essentiellement galants), M.-Th. Mourey entend montrer la conscience morale du poète et éclairer le lien existant chez lui entre poésie et éthique. L’analyse est centrée sur les textes poétiques (notamment ceux qui, à la différence des Épîtres héroïques conçues dans la tradition des Héroïdes d’Ovide, n’avaient jusqu’alors fait l’objet d’aucune étude approfondie : La mort de Socrate, les Harangues poétiques et historiques et les Épitaphes poétiques), mais aussi sur les positions théoriques de l’auteur exposées dans la Préface générale composée pour la publication du recueil. L’idéal qui s’en dégage est ensuite confronté à la réalité de l’œuvre poétique considérée dans son ensemble. Les deux dernières parties analysent avec minutie différentes formes d’héroïsme (païen et chrétien) ainsi que l’ « éthique moderne » qui se dessine à travers des personnages empruntés à l’histoire plus récente.
Ce beau volume propose ainsi une image renouvelée du poète, de son œuvre et de la fonction qu’il lui assigne : dans la lignée de Martin Opitz, premier « réformateur des lettres allemandes », dont il se veut l’héritier et le continuateur, Hoffmannswaldau contribue à la définition d’une identité culturelle et poétique allemande. Mais par l’angle d’approche choisi, cette étude met avant tout en lumière la façon dont s’engage une réflexion sur la place de l’homme entre immanence et transcendance, sur sa nature à la fois « naturelle » et « civilisée » et sur l’exemplarité (positive ou négative) de certains comportements. Hoffmannswaldau apparaît alors moins pessimiste que Gryphius et plus proche de Lohenstein : comme celui-ci, il estime que l’homme peut accéder à une plus grande autonomie grâce à la raison, qui ne s’oppose pas au divin, mais permet au contraire de mieux déchiffrer la volonté divine manifestée dans les arrêts de la Providence et de conformer ses actes à celle-ci. De l’œuvre poétique du Silésien se dégage ainsi une conception plus apaisée, moins marquée par le néo-stoïcisme que chez certains de ses contemporains, et le grand mérite de cet ouvrage est sans nul doute d’avoir montré à quel point, loin d’être subversive ou irréligieuse – même si elle semble s’éloigner de la stricte orthodoxie luthérienne –, l’œuvre ici envisagée est tout entière marquée d’une « conscience morale très aiguë ». Cependant, la nouvelle morale qui s’y esquisse diffère sensiblement de celle qu’on est – peut-être trop – habitué à lire dans les grands textes du baroque allemand : plus individuelle, plus humaniste, scellant la réconciliation de l’homme avec lui-même. Elle n’en est pourtant pas moins forte. Deux rapprochements sont particulièrement intéressants, l’un avec la pensée de Montaigne, l’autre avec le drame de martyr silésien sous sa forme déchristianisée (mais non désacralisée !).
Il manquait sans conteste un ouvrage de cette envergure sur Hoffmannswaldau, et on ne peut que se réjouir de voir cette lacune comblée par un travail aussi bien documenté et solidement argumenté. La lecture de ce commentaire érudit de l’œuvre du poète silésien laisse toutefois un léger sentiment de frustration : le commentaire est parfois long et les exemples trop rares, alors même que la qualité poétique des textes analysés est maintes fois réaffirmée. Et lorsque les citations sont plus nombreuses (dans la 4e partie, par exemple), elles n’apparaissent qu’en français, le texte allemand – sauf s’il s’agit d’œuvres exclues de l’édition autorisée – n’étant pas même donné en note. L’érudition du commentaire en rend par endroits la compréhension difficile, supposant un lecteur déjà très familier de l’œuvre dont il est question. Ces petits « défauts » n’enlèvent pourtant rien à la qualité de ce travail fondamental, désormais incontournable pour toute recherche sur la littérature silésienne.
Elisabeth ROTHMUND.
Alain Faudemay, Le clair et l’obscur à l’âge classique, Genève, Slatkine, 2001. Un vol. 15 × 22,5 cm de 583 p.
Dans cette étude, fruit et prolongation de sa thèse (La distinction à l’âge classique. Émules et enjeux, Paris, Champion, 1992), A. Faudemay analyse sous de multiples facettes le concept de clarté et de son antonyme. Le sujet n’a rien de banal. Élément constitutif du « classicisme », la « clarté » n’est le plus souvent mentionnée que pour mémoire, comme si la notion allait de soi. Or rien n’est plus ambigu que la « clarté », ni moins neutre. Philosophes, grammairiens, scientifiques, peintres, écrivains n’en ont pas la même perception, ni le même besoin. Et ce qui est « clair » pour une époque ou un groupe social ne l’est pas forcément pour d’autres époques ou pour d’autres groupes. Toujours la « clarté » est un enjeu de pouvoir(s), et, souvent, elle a valeur d’intimidation. On savait certes depuis quelques année, par le biais d’articles et de communications, que cette notion n’était pas... très claire, qu’elle était, en tout cas, beaucoup plus complexe que ne le laissait entendre D. Mornet dans son Histoire de la clarté française. Philosophes et linguistes ont maintes fois souligné l’impossibilité d’en donner une définition générale et impersonnelle. Mais il manquait une enquête d’ensemble. C’est cette lacune qu’A. Faudemay comble heureusement.
Son enquête, comme le corpus, porte sur l’ « âge classique », parce que l’auteur se refuse d’isoler artificiellement le XVIIe siècle de l’époque qui l’a précédé et de celle qui l’a suivi. Bien qu’il affirme modestement n’étudier qu’une période « assez courte », c’est tout de même sur une longue période que porte l’étude. L’un de ses premiers mérites est d’explorer ce que signifie la « clarté » et comment elle se définit dans les différents champs disciplinaires : beaux-arts, musique, droit, histoire, philosophie, littérature, linguistique... Le risque était évidemment la dispersion, ou la fragilité des remarques. Disons-le simplement : A. Faudemay a su l’éviter, parce qu’il n’a pas voulu écrire une « histoire » de la clarté, mais poser une problématique d’ensemble. Qu’est-ce que la clarté ? D’où vient-elle ? Quels en sont les implicites et les visées ? Quels autres concepts véhicule-t-elle, soit pour se les approprier soit pour s’y opposer.
L’étude se divise en trois parties, elles-mêmes comportant de nombreuses subdivisions impossibles à résumer en quelques lignes. Intitulée « La norme et la limite », la première partie interroge les mots, leur origine, leur portée, leurs nuances, leur emploi métaphorique ou non, les glissements de termes et de sens.
La deuxième partie ( « Le clair et l’obscur » ), de loin la plus ample, obéit à une démarche dialectique : de la critique de l’obscur à sa nécessité (voire à sa réhabilitation) et à son intégration, fût-elle paradoxale, au concept même de clarté. La troisième et dernière partie ( « Définir » ) s’intéresse aux faits de langue, aux pratiques stylistiques et lexicographiques.
S’appuyant sur un très vaste corpus, A. Faudemay nous invite à penser que si la « clarté » fut bien une des aspirations de l’ « âge classique », celle-ci ne véhicule ni certitude(s) ni optimisme : l’obscurité était, elle aussi, considérée comme « inévitable » et « respectable ». Sans doute faudra-t-il revoir avec plus de nuances la place de la « clarté » dans la définition du classicisme.
Alain COUPRIE.
Heinz Duchhardt, Patrice Veit (dir.), Krieg und Frieden im Übergang vom Mittelalter zur Neuzeit. Theorie-Praxis-Bilder. Guerre et paix du Moyen Âge aux Temps modernes. Théories-pratiques-représentations, Mayence, Philipp von Zabern, coll. « Veröffentlichungen des Instituts für europäische Geschichte Mainz ; Abteilung für Universalgeschichte, Beiheft 52 », 2000. Un vol. 17,5 × 24,5 cm de VIII-328 p., 32 ill.
Organisé à l’occasion du 350e anniversaire des traités de Westphalie, le colloque franco-allemand tenu à Mayence du 30 septembre au 3 octobre 1998 et dont ce livre constitue les actes, se singularise d’un double point de vue. Il s’attache d’abord à intégrer la diplomatie dans une histoire sociale plus vaste, par laquelle les pratiques et les représentations liées à la paix prennent sens ; aussi les ressources de l’histoire, de l’histoire militaire, de l’histoire de l’art, de la philologie et du droit sont-elles mobilisées. Il s’affranchit ensuite d’emblée de l’historiographie commémorative commerciale : l’objectif de cette rencontre est de mettre en perspective la paix de Westphalie sur le long terme et de qualifier les évolutions relevées depuis le XIIIe siècle. On ne saurait résumer l’ensemble des contributions. Si l’on se limite au XVIIe siècle, on peut regrouper les résultats acquis et les questions lancées par les participants autour de trois pôles, développant et précisant les directions indiquées par G. Chaix dans ses belles conclusions.
L’ouvrage, d’abord, envisage la paix de Westphalie sur le long terme. Ce faisant, il rompt avec le schéma traditionnel des historiographies française et allemande, qui voit dans l’année 1648 le double début d’une série d’agressions françaises extérieures et du déclin de l’Empire ; dans sa communication sur les possibilités de protestation contre la guerre en France et en Allemagne au milieu du XVIIe siècle, M. Meumann rappelle les enjeux scientifiques et idéologiques de cette césure présumée et expose les perspectives d’une histoire comparée franco-allemande. Le regard porté sur le long terme permet d’abord de saisir l’importance des héritages. Les legs antiques (en particulier la pensée cicéronienne) et médiévaux sont à l’époque moderne constamment actualisés et renouvelés. On relève tout au long de l’époque moderne un processus de codification juridique (Verrechtlichung) de la guerre et de la paix, dont l’un des aboutissements est la clause d’amnistie contenue dans les traités de Westphalie, expliquée par H. Steiger. La réflexion sur l’État, sur la guerre, sur la raison d’État et sur le statut du soldat se développe parallèlement. P. Choné montre comment le motif iconographique consacré du militaire saisi d’effroi, issu du récit biblique des soldats gardant le tombeau du Christ, épouvantés par la présence du Ressuscité, se développe après le sac de Rome, dévaluant une figure populaire exaltée par la littérature et par les gravures d’Albrecht Dürer et d’Urs Graf. Les changements de la guerre et le problème du recrutement de soldats vaillants provoquent au début du XVIIe siècle un intense débat sur la dialectique de l’être et du paraître dans lequel toutes les autorités, des Anciens aux stratèges et aux moralistes, sont convoquées.
La deuxième série de résultats s’articule autour de l’étude sociale des acteurs et des pratiques de la paix. L’analyse de la conclusion de la paix est déclinée à différentes échelles. Les négociations sont certes le fait des États, et, dans le cas du Saint-Empire, de toute l’armature institutionnelle, y compris les cercles, présentés par H. Sprandel. Mais le colloque développe aussi la diplomatie intérieure mise en œuvre entre les villes et le roi (étude de L. Bourquin pour Angers), ou entre les villes elles-mêmes comme le développe P. Monnet pour le Saint-Empire. Outre les individus, deux types d’acteurs sont présentés : des bourgeois des villes libres d’Empire ou des nobles de la cour de France, dont la pratique tend à se professionnaliser, et des soldats. B. R. Kroener étudie la discordance entre les sources normatives relatives aux échanges de prisonniers (qui suggèrent une grande stabilité des principes) et les faits ; dans la pratique, les soldats, loin d’être des victimes passives, savent se protéger dans le cadre de la compagnie.
Le troisième volet de résultats s’ordonne autour des grandes inflexions. Les historiographes de la guerre et de la paix sont d’abord des diplomates enclins aux lettres, tels Saavedra Fajardo, un diplomate-pamphlétaire au service de Philippe IV présent au congrès de Munster présenté par C. Bouzy ; pour lui, l’historiographie est une arme diplomatique. Dans le Saint-Empire, les chroniques urbaines se nourrissent des correspondances conservées dans les archives des Conseils et intègrent l’impact de la guerre et de la paix sur la cité dans le processus de mémoire qu’elles mettent en place. C’est aussi sur l’importance de la question la mémoire collective et de l’oubli, et sur les nouvelles perspectives qu’ils dégagent, que B. Roeck achève son tour d’horizon historiographique de la guerre de Trente ans, et qu’ É. François développe sa propre contribution.
À l’issue de ce volume, la paix de Westphalie n’apparaît plus comme un « mythe fondateur » ni du déclin du Saint-Empire ni de l’hégémonie française. À la faveur de cette rencontre franco-allemande, l’événement a été replacé dans la longue durée, restitué dans son caractère imprévisible (dans son déroulement) et dans sa dimension mémoriale (dans sa survie).
Claire GANTET.
Claire Gantet, La paix de Westphalie (1648). Une histoire sociale, XVIIe-XVIIIe siècles, Paris, Éditions Belin, coll. « Histoire et Société. Essai d’histoire moderne », 2001. Un vol. 13,5 × 21,5 cm de 448 p.
Abandonnant le champ strict de l’histoire diplomatique relatif à la guerre de Trente ans, Claire Gantet se propose d’étudier, dans cet ouvrage issu d’une thèse soutenue à l’Université Paris I en janvier 1999, la paix de Westphalie dans une perspective d’histoire sociale et appréhendée ici à travers le prisme des relations entretenues entre les communautés urbaines germaniques des XVIIe et XVIIIe siècles religieusement divisées, de l’institutionnalisation civique des fêtes de la paix, du traitement juridique de la conclusion de la guerre et de la construction d’une mémoire politique de l’unité nationale et impériale allemandes.
Introduite par une présentation forte des perspectives problématiques et des obstacles épistémologiques comme des importants enjeux méthodologiques et historiographiques du sujet, la lecture de l’ouvrage est soutenue par un plan chronologique, clair et rigoureux, accompagnée d’utiles annexes. Un double index, patronymique et toponymique, et une chronologie sommaire de la guerre de Trente ans sont complétés, dans le cours du livre, par quelques graphiques et par quelques cartes mais surtout par onze planches qui témoignent des représentations symboliques de la paix à travers une riche iconographie comprise entre 1619 et 1664. On peut regretter toutefois que les sources publiées et la bibliographie ne figurent que dans les notes renvoyées à la fin du texte.
En partant des temps de la violence de guerre, Claire Gantet s’attache ainsi à mettre en valeur, dans une première partie, la définition problématique de la paix recherchée depuis la légitimation de la guerre comme entreprise juste jusqu’à la dénonciation de sa monstruosité. L’enjeu de la conclusion de la paix consiste alors à trouver une alternative possible à l’enfermement du temps des guerres dans le seul dialogue de la mémoire et de l’oubli et, pour l’historien, à lui redonner une histoire, une généalogie afin de la faire échapper à une appréhension traditionnellement établie sur le mode quasi exclusif de la soudaineté et de la fugacité. Aussi Claire Gantet suit-elle, dès 1618, ce long cheminement de la paix depuis sa gestation dans l’ombre des guerres, ses échecs diplomatiques successifs jusqu’à la transformation des représentations collectives opérant(es) alors dans le champ pacifique et singularisées par la volonté politique de pacifier l’espace en n’érigeant paradoxalement aucun monument permanent à la paix.
La seconde partie de l’étude analyse l’ampleur de la célébration de la paix immédiatement après sa conclusion, mettant en évidence l’investissement de l’événement par des discours multiples – juridiques, cléricaux et civiques principalement – ainsi que ses résonances dans le processus politique unitaire de l’Empire germanique. Soulignant combien la paix ne pouvait être réduite aux seuls débats rationnels et techniques, à l’univers exclusif du droit et de la loi, l’auteur met en lumière l’environnement artistique, les rites et les cérémonies qui en firent une construction sociale complexe, « nimbée d’un halo sensible » (p. 8) et porteur d’une mémoire civique particulière, fondée à la fois sur l’union politique et sur la séparation religieuse, sur laquelle reposait la concorde urbaine entre catholiques et protestants.
Quittant cette chronologie resserrée autour des années 1649-1650, la dernière partie de l’ouvrage est consacrée à l’étude de l’institutionnalisation et de la pérennisation de la paix, depuis la flambée festive précédemment analysée jusqu’à la fin de l’Ancien Régime allemand en 1806. À l’absence spatiale et monumentale de la paix de Westphalie dans le paysage germanique – elle constitue une référence identitaire sans « lieux de mémoire » – répond la vivacité d’une mémoire de la paix dont l’auteur s’attache à rendre compte de la force et de la prégnance jusqu’en 1806, à travers l’analyse d’une culture de la mémoire pacifique prise entre le politique et le sacré.
Les articulations entre ces différentes parties, outre la logique qui préside à la démonstration, sont assurées, en introduction de chacune d’entre elles, par des éclairages ponctuels et circonstanciés des thématiques abordées dans la suite du développement, mettant ainsi en avant les cas d’Augsbourg, de Nuremberg et de Dinkelbühl.
En redonnant à la paix sa dimension diachronique – elle suit un long processus d’élaboration d’abord, d’énonciation ensuite et d’institutionnalisation enfin de 1618 à 1806 – et sa double nature – elle est tout à la fois un événement et une structure qui déterminent conjointement une histoire politique, religieuse et sociale complexe –, Claire Gantet nous offre une stimulante étude de la généalogie des imaginaires politiques allemands durant les XVIIe et XVIIIe siècles et témoigne brillamment des ressources nouvelles de l’histoire diplomatique classique. Participant d’une nouvelle histoire de la pratique et des représentations politiques, l’ouvrage de Claire Gantet s’impose, au-delà même de son sujet circonstancié, comme une remarquable contribution apportée à la compréhension de l’idéal et du fait impériaux aux XVIIe et XVIIIe siècles, étudiés, sur l’autre rive du Rhin, pour une période légèrement antérieure et dans une perspective plus dynastique qu’urbaine, par Alexandre Y. Haran.
Yann LIGNEREUX.
Philippe Roy, Louis XIV et le Second siège de Vienne (1683), préface [et glossaire] de Jean Bérenger, Paris, Honoré Champion, 1999. Un vol. 22,5 × 15,5 cm de 213 p.
Le siège de Vienne est de ces événements du Siècle de Louis XIV qui alimentèrent longtemps – et alimentent parfois encore – l’hostilité du monde germanique à l’égard de la France. Il ne fut certes pas une confrontation entre les deux peuples : à la différence des Réunions ou du sac du Palatinat, exécutés par les troupes françaises sur ordre de Louvois, l’investissement de la capitale des Habsbourg fut mené par les armées ottomanes sous la conduite du Grand Vizir Kara Mustapha. Mais, dès l’origine, la question de la responsabilité du roi de France dans l’offensive turque fut posée. Et, dans la suite, cette question fut plus envenimée qu’éclaircie par des écoles historiques prisonnières de passions nationalistes. C’est ainsi qu’à la fin du XIXe siècle, les chercheurs germaniques croyaient déceler la main de Louis XIV derrière les moindres faits et gestes des assiégeants, tandis que leurs confrères français exonéraient le Roi-Soleil de toute responsabilité, quand ils n’allaient pas jusqu’à affirmer que la France avait contribué plus que tout autre à la défaite finale des Turcs, puisqu’il y avait eu des volontaires français dans le camp chrétien et que le principal artisan de la victoire, le roi de Pologne Jean III Sobieski, avait été très lié à la France ! C’est donc avec le souci de résoudre un problème historique, mais aussi avec l’espoir d’enterrer une vieille querelle, que Philippe Roy s’est mis en devoir de déterminer quel fut le rôle exact de Louis XIV dans le siège de Vienne de 1683. Pour ce faire, il a choisi de rompre avec toutes les sources de seconde main et de revenir aux seuls documents produits par les acteurs de la politique royale. Au Quai d’Orsay, à la Bibliothèque nationale et au Fort de Vincennes, il a dépouillé les archives que la monarchie française nous a laissées sur ses menées plus ou moins secrètes en Europe orientale dans les années 1670-1680, à commencer par la correspondance échangée avec les diplomates résidant ou dépêchés en Pologne, en Autriche, en Hongrie, en Transylvanie, à Venise et à Constantinople.
Selon l’auteur, les sources prouvent que Louis XIV n’est pas personnellement responsable de l’assaut lancé contre Vienne : le Roi n’a jamais souhaité le siège de la capitale des Habsbourg et encore moins sa conquête par les troupes ottomanes, auxquelles il n’a prêté aucun secours. Contrairement à certaines accusations proférées dans l’entourage de l’Empereur, les Turcs ont conduit leurs opérations militaires sans bénéficier ni d’informations secrètes livrées par l’ambassadeur de France en Autriche, ni d’une quelconque assistance technique de la part d’ingénieurs français. En revanche, Louis XIV porte une responsabilité indirecte dans le siège de Vienne. Pour mener à bien la politique des Réunions, entamée dès les lendemains de la paix de Nimègue, le Roi avait parfaitement compris qu’il devait neutraliser l’Empereur. Celui-ci, en effet, soutenu par une fraction grandissante des princes et de l’opinion allemandes, était résolu à mettre des bornes aux ambitions françaises. Pour Louis XIV et ses ministres, qui craignaient que cette résistance ne débouchât sur une nouvelle guerre, la voie à suivre était toute tracée : il fallait affaiblir l’Empereur pour l’empêcher de réagir, c’est-à-dire, en termes géostratégiques, l’occuper à l’est pour avoir les mains libres à l’ouest. Ceci supposait d’entretenir l’agitation des Malcontents hongrois de Thököly, de leur assurer l’appui de la Transylvanie du chancelier Teleki et, clef de voûte de cet édifice diplomatique, de convaincre le Grand Vizir Kara Mustapha d’y associer la puissance militaire ottomane. Ceci supposait par ailleurs d’empêcher tout accommodement entre la Cour de Vienne et les rebelles hongrois d’une part, entre la Cour de Vienne et la Sublime Porte d’autre part, alors même que l’Empereur aux abois était prêt à d’importantes concessions. La diplomatie louis-quatorzienne parvint à réaliser tout cela, en distribuant des subsides aux Hongrois dans les moments décisifs, en maniant à l’occasion la menace à l’égard des Turcs et en déployant constamment des trésors d’habileté dans ses rapports avec les uns et les autres. Conformément aux vœux du Roi, les frontières orientales des Habsbourg s’embrasèrent pour le plus grand bénéfice de la France, sans que celle-ci eût à sortir de son apparente neutralité. La diversion voulue par Louis XIV était donc un triomphe complet. Peut-être fut-elle même un triomphe trop complet, dans la mesure où l’offensive turque, par son ampleur, ne tarda pas à mettre en péril l’équilibre des forces à l’est de l’Europe, ce que le Roi ne voulait pas. Mais, une fois la machine de guerre turque mise en branle, il n’était plus au pouvoir de Louis XIV de l’arrêter et sans doute vit-il avec soulagement d’autres le faire pour lui sous les murs de Vienne.
Le recours constant aux sources diplomatiques françaises fait toute la force de la démonstration, mais il en fait aussi, à certains égards, la faiblesse. D’abord, l’auteur a parfois tendance à s’effacer derrière les sources qu’il mobilise. À plusieurs reprises, de longs extraits de la correspondance diplomatique sont cités, sans être accompagnés de commentaires suffisants pour que le lecteur, même muni du riche glossaire fourni par Jean Bérenger, puisse en tirer tout le profit possible. Ensuite, l’auteur concentre sans doute trop exclusivement son attention sur les événements d’Europe orientale. Dire que les menées françaises à l’est sont motivées par la politique conduite à l’ouest est à l’évidence vrai, mais insuffisant. Tout au long de l’étude, le lecteur attend vainement que les instructions envoyées aux diplomates français soient mises en parallèle avec le calendrier des événements survenus en France : déroulement des Réunions, grand voyage d’inspection de Louis XIV sur les frontières de l’est, guerre et trêve avec l’Espagne à propos du Luxembourg. Enfin, la présentation du seul point de vue français ne permet pas toujours de comprendre l’attitude des autres protagonistes. Ainsi, le lecteur est parfaitement instruit des moyens employés par Louis XIV pour pousser les Turcs à la guerre, mais il ignore à peu près totalement les raisons pour lesquelles ces derniers s’y engagent effectivement. Certes, l’auteur ne pouvait entreprendre pour les autres pays, et singulièrement pour l’Empire ottoman, une recherche comparable à celle menée pour la diplomatie française, mais il aurait du moins fallu mobiliser la bibliographie existante. Un ouvrage aussi général que l’Histoire de l’Empire ottoman, publié sous la direction de Robert Mantran (Fayard, 1989), aurait permis de présenter sommairement la situation de la Sublime Porte à cette époque.
Cette absence n’est qu’un indice, parmi d’autres, des lacunes bibliographiques de l’ouvrage. On s’étonne ainsi, qu’au moment de décrire les menées diplomatiques françaises en Europe orientale, l’auteur ne cite pas l’ouvrage de Luc Oreškoviä, Louis XIV et les Croates (François-Xavier de Guibert, 1997). On est encore plus surpris de constater qu’il n’utilise jamais les actes du colloque international Les relations franco-autrichiennes sous Louis XIV. Siège de Vienne (1683), tenu sous la direction de Jean Bérenger en 1983, à l’occasion du tricentenaire de l’événement (Service historique de l’armée de terre, 1983). Et la surprise est à son comble lorsqu’on découvre que l’auteur prétend étudier en détail les moyens de la diplomatie louis-quatorzienne, notamment le rôle des diplomates et des espions, tout en ignorant les travaux de Lucien Bély, à commencer par Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV (Fayard, 1990). Vérification faite, la bibliographie s’en tient en effet à la vénérable étude de Picavet, La diplomatie française au temps de Louis XIV (Alcan, 1930). Au total, il semble que, dans cette enquête basée sur des dépouillements très étendus, l’homme d’archives ait quelque peu étouffé l’historien.
Reynald ABAD.
Alexandre Y. Haran, Le Lys et le globe. Messianisme dynastique et rêve impérial en France aux XVIe et XVIIe siècles, Seyssel, Champ Vallon, coll. « Époques », 2000. Un vol. 24 × 15,5 cm de 382 p.
Cet ouvrage s’attache aux rapports entre la littérature prophétique et l’exaltation de la figure du prince au début de l’époque moderne. Les livres annonçant la venue de l’ultime monarque chrétien qui exterminera les païens et réunifiera le monde avant la fin des temps se répartissent en deux catégories : des textes d’exaltés aux convictions messianiques sincères et des compositions mercenaires fournies par les thuriféraires de la monarchie, pour lesquels cette thématique constitue un simple répertoire de figures allégoriques.
L’architexte sur lequel se fondent tous ces ouvrages est la prophétie de la Sibylle de Tibur qui, au IVe siècle, avait annoncé la venue de l’empereur des Derniers Jours. Après avoir rappelé la postérité de la Tiburtina et ses avatars byzantins, comme le Pseudo-Méthode, A. Haran présente l’imaginaire mystique des souverains médiévaux. Celui-ci reste longtemps focalisé sur la figure de Charlemagne, avant d’être remodelé à partir du XIIIe siècle autour de Saint Louis. Vers 1305, un recueil de prophéties appelé Liber de Fiore (en référence au cistercien calabrais Joachim de Fiore, 1202), inspiré par le cercle des Spirituels franciscains, exalte le rôle messianique du roi de France dont il fait l’allié du pape des derniers jours, le pasteur-angélique. La fin du Moyen Âge est fertile en prophéties prédisant la venue du nouveau Charlemagne. Mais l’imaginaire messianique n’est plus l’apanage des frères mendiants : il est dès lors un objet politique à part entière destiné à accroître le prestige du souverain face à ces adversaires.
Le siècle de la Réforme apparaît comme l’âge d’or de la littérature eschatologique, chez les catholiques comme chez les protestants mais aussi chez les juifs. A. Haran se livre à un tour d’Europe de cet imaginaire – en Allemagne, en Russie, en Espagne, au Portugal et en Angleterre –, avant de se consacrer à la France. Guillaume Postel (1510-1581) y est le principal vulgarisateur de l’idéologie messianique dans les années 1550. Il rêve d’une monarchie universelle dominée par un peuple élu issu de la lignée de Japhet, le fils aîné de Noé. Les Celtes sont en effet les descendants de Gomer, le fils de Japhet. Les successeurs de Postel, notamment Guy Lefèvre de La Boderie (1541-1598), cherchent les preuves de l’élection de la nation gauloise en étudiant les textes sacrés dans leur langue d’origine, l’hébreu.
A. Haran analyse ensuite les signes de la prééminence de la monarchie française à travers la Religion de Reims qui, par l’onction du sacre, fait du roi très-chrétien un représentant de Dieu sur terre. Le symbole des fleurs de lys, le patronage de Clovis, les qualités thaumaturgiques, tout fait du roi de France une image du Christ. La dévotion particulière consacrée à la Vierge au début du XVIIe siècle est une autre forme importante de l’imaginaire électif de la monarchie française.
En dépit de ces vertus messianiques, jamais depuis 1519, le roi de France n’a véritablement brigué la couronne impériale, celle-ci ayant d’ailleurs perdu une grande partie de son prestige depuis l’abdication de Charles Quint. Charles IX est pourtant décrit comme un nouveau Charlemagne, en raison de son prénom et de son mariage avec la fille de l’empereur. On évoque bien la candidature de Louis XIV en 1658, et Mazarin organise à cette occasion une campagne de propagande. Plusieurs auteurs se chargent alors de l’apologie du souverain. Certains rappellent même que l’Empire fut détenu par le Gaulois Marcus Postumus en 258, à l’héritage duquel le roi peut prétendre. De surcroît, les rois de France sont des prétendants légitimes à la couronne de l’empire d’Orient, car André Paléologue a cédé ses droits à Charles VIII en 1494, lequel porte par ailleurs le titre de roi de Jérusalem en tant qu’héritier de la maison d’Anjou.
L’ouvrage se poursuit par une présentation des formes de la thématique impériale au XVIIe siècle, notamment à travers les projets de Sully et la diabolisation de l’Espagne. Les trois premières décennies du siècle voient la publication de nombreuses compilations de prophéties et d’écrits inspirés par Postel (Jean-Aimé de Chavigny, Guillaume de Bonnet, André Duchesne, Jacques de Cassan, Jean Boucher, Claude de Villette, Jacques Barret). Le règne de Louis XIII constitue l’apogée de l’imaginaire prophétique en France. En témoigne le revirement de Tommaso Campanella (1568-1639) qui, après avoir vanté la monarchie espagnole en 1598, apparaît désormais comme le chantre de la mission universaliste du roi de France (il s’est réfugié en France en 1634). Louis XIV à son tour est décrit par ses hagiographes comme un nouvel Hercule, un Persée, un Apollon ou un Jupiter invincible. Le globe terrestre comme attribut du monarque (symbole apparu sous Louis XII mais qui se répand surtout à partir de Louis XIII, quand les sciences cosmographiques deviennent des éléments à part entière de la puissance du monarque), ainsi que la devise Nec pluribus impar apparue en 1662, expriment toujours les ambitions universelles du souverain.
Le livre s’achève par l’analyse des rêves de croisade toujours vivaces au XVIIe siècle, en particulier au moment du siège de Vienne de 1683. Nombreux sont les textes qui font encore des Francs les adversaires exemplaires des infidèles. Ils sont relayés par la littérature « populaire » de la bibliothèque bleue de Troyes, laquelle n’est pas étudiée ici. Plusieurs projets de croisade sont effectivement menés, le plus célèbre étant celui de Charles de Nevers au début du siècle. À la tête du parti dévot, le P. Joseph en échafaude un autre autour de 1620. L’Allemand Leibnitz lui-même rêvera en 1672 d’une expansion européenne ultra-marine, destinant l’Amérique du Nord à l’Angleterre, celle du Sud à l’Espagne, les Indes orientales à la Hollande et l’Afrique et l’Égypte à la France. En 1664, la participation du corps expéditionnaire du maréchal de La Feuillade à la campagne de Hongrie contre les Turcs renforcera le prestige du roi de France comme nouveau chef de la croisade. Mais à la fin du XVIIe siècle les ambitions françaises se heurtent à une campagne de dénonciation particulièrement virulente en Allemagne. En 1689, la parution de La France toujours ambitieuse et toujours perfide à Ratisbonne condamne l’impérialisme des Français fondé sur l’idée d’élection divine.
À travers un large panorama de la littérature prophétique mais aussi pamphlétaire, A. Haran retrace avec brio les avatars d’un imaginaire encore prégnant dans l’Europe du Grand Siècle, mais dont la France n’a jamais été le champ privilégié d’expansion. Après avoir connu son apogée sous Henri IV et Louis XIII, le messianisme français décline à partir des années 1630, l’astrologie connaissant un destin parallèle à l’époque de Louis XIV. Le règne du Roi-Soleil apparaît ainsi une fois encore comme un moment de désenchantement du monde.
Nicolas LE ROUX.
Michel Bougard, La chimie de Nicolas Lemery, Turnhout, Brepols Publishers, 1999.
Quand le Cours de Chymie de Nicolas Lemery de 1675 est évoqué, il l’est rarement sans l’épithète « célèbre ». Le donc si célèbre Cours de Chymie de Nicolas Lemery, pas tout à fait le dernier de la longue série d’ouvrages d’enseignement de la chimie édités au XVIIe siècle, est en tout cas celui qui connut assurément la fortune la plus extraordinaire pour un tel genre de littérature. Le manuel n’a pas été la seule source de renom de cet apothicaire parisien, les leçons publiques de chimie qu’il dispensa dès 1672 dans des salons, puis dans son officine ont achevé de lui faire une réputation qui, à elle seule, « sollicita et obtint » une place d’associé chimiste au sein de l’Académie royale des sciences, selon le mot de son secrétaire perpétuel, en 1699 lors de la refonte de l’institution. Nommé très rapidement pensionnaire de l’Académie, Lemery est encore l’auteur de nombreuses communications qu’il y fit, d’un Traité de l’Antimoine, d’un Traité des Drogues, et d’une Pharmacopée universelle très appréciée. Et pourtant, c’est à un oubli de la part des historiens des sciences que Michel Bougard souhaite ici remédier en présentant l’étude d’une pensée de la chimie prélavoisienne, contemporaine de la réception des travaux de Boyle, bornée et masquée par deux moments de la philosophie chimique, la tradition paracelsienne et la doctrine stahlienne. L’examen de l’œuvre de Nicolas Lemery lui est apparu comme un sujet « neuf » qui, bien loin de marquer une simple transition mécaniste entre iatrochimie et phlogistique, constitue au contraire un domaine de pratiques et de théories autonomes et personnelles. Bougard a fait le choix de proposer une analyse des activités et des opinions chimiques de Lemery depuis l’intérieur de son laboratoire, depuis l’intérieur de ses alambics et cornues. Aussi le sujet et la méthode marquent-ils les deux originalités de l’ouvrage. En plus du fait d’être le premier à présenter une monographie de ce grand personnage, Bougard aborde les textes de Lemery en chimiste, ce qui représente en effet une approche peu fréquente en histoire de la chimie prélavoisienne. Deux grandes parties composent son livre, la première se penche sur la vie et l’œuvre du chimiste tout en offrant de larges extraits de ses écrits, la seconde y apporte des réflexions d’ordre épistémologique.
Michel Bougard a le souci affiché d’insérer la pensée de l’apothicaire dans son décor historique. À la suite d’un chapitre biographique retraçant l’itinéraire d’un « chimiste ordinaire », l’auteur trace une philosophie naturelle dans laquelle Lemery aurait pu puiser ses conceptions chimiques, en distinguant les théories de la matière de Descartes, Newton, Leibniz, et Gassendi, des conceptions principielles des mixtes illustrées ici en particulier par les manuels de chimie très en vogue alors en France. Dans les quatre chapitres suivants, Michel Bougard entre dans le cœur même du travail de Lemery. Il suit tout d’abord les réflexions du chimiste sur les cinq principes de sa doctrine, puis enchaîne sur les aspects spéculatifs sur lesquels se fonde l’interprétation de Lemery de sa pratique, à savoir le corpuscularisme et le mécanisme, avec le fameux concept des acides pointus et des alcalis poreux, la nature du feu et de la lumière, le rôle primordial de la distillation, le tout allié à un certain souci de la pesée. Bougard propose ensuite une interprétation moderne des purifications, des préparations opérées par l’auteur du Cours de Chymie. Sa volonté est certainement de proposer l’image d’un chimiste du XVIIe siècle travaillant sur une matière qui est la même qu’aujourd’hui, dont l’œuvre est à rapprocher davantage de celui des chimistes contemporains que de celui de la classe de ce qu’on nomme, avec toutes les connotations habituelles qui y sont attachées, alchimistes. Son chapitre VI marque certainement l’apport à retenir le plus personnel de Bougard. Il y expose une série d’opérations chimiques extraites du Cours qui a le mérite de nous permettre d’évoluer avec Lemery et certains de ses contemporains dans leur laboratoire tout en ayant en parallèle pour support une traduction moderne de leur travail. Cette façon de faire doit rappeler que la chimie de la fin du XVIIe siècle ne peut pas être réduite à un simple genre littéraire, mais constitue une réelle activité scientifique dont le discours s’appuie sur une puissante analyse expérimentale des mixtes, devant déboucher sur une application thérapeutique (chap. VII).
Le chapitre VIII présente un état des lieux de la pensée de philosophes sur la manière de mener une recherche en histoire des sciences. Bougard en tire la conviction que pour évaluer pleinement la théorie chimique de Lemery, il convient de contextualiser son œuvre, de le replacer sur un arrière-fond historique, politique et intellectuel. L’auteur analyse ensuite sur un plan épistémologique certaines des hypothèses émises par le chimiste dans le but de suivre les transformations de la matière pour lesquelles il était acteur et spectateur, avec en plus une critique de l’étude qu’en a faite Hélène Metzger. Le dernier chapitre abordant des thèmes tels que la question du rapport entretenu entre chimie et protestantisme, la diffusion du savoir chimique, les démonstrations publiques de chimie, forme un volet intéressant de l’ouvrage de Bougard, complété par l’annexe 1, dont les éléments auraient dû prendre place dans le corps de l’ouvrage, sur un examen de l’évolution du contenu du Cours de Chymie au cours des diverses rééditions françaises, et en comparaison avec les autres manuels de chimie du siècle.
Regrettons tout de même au sujet de l’entreprise de Bougard, sa méthode consistant à juxtaposer les citations, anciennes aussi bien que contemporaines, en faisant l’économie d’une réelle prise de position, et abandonnant trop souvent la poursuite de la réflexion à l’appréciation du lecteur. Ainsi l’examen de la philosophie chimique de Lemery paraît-il par moments trop superficiel : l’analyse des principes chimiques manipulés par Lemery se présente sous la forme de passages extraits de son manuel accompagné d’un discret appareil critique, avec renvoi en annexe 2 de la reproduction en intégralité de la partie théorique du Cours de Chymie. Enfin, la louable intention de proposer une lecture chimique du travail de Lemery est prise parfois en flagrant délit d’anachronisme, avec une analyse par trop récurrente de ses recettes, contrevenant ainsi à la ligne de conduite annoncée par l’auteur lui-même dans la seconde partie de son ouvrage.
Rémi FRANCKOWIAK.