Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130529552
192 pages

p. 195 à 198
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

n° 215 2002/2

2002 XVIIe siècle

Introduction

L’invention du roman français au XVIIe siècle

Wolfgang Matzat Université de Bonn. Hartmut Stenzel Université de Giessen.
« [...] d’où vient aux hommes cet appétit d’escrire des choses fausses et fabuleuses et d’où provient ce plaisir que nous avons presque tous à nous plaire au recit de ce que certainement nous sçavons estre exempt de verité [...] ? » En posant dans des termes traditionnels (mensonge et vérité) le problème de la fictionnalité, l’auteur (probablement Charles Sorel) d’un traité au titre équivoque Le Tombeau des romans (1626) réagit face à l’apparition d’un champ textuel dont l’importance et l’évolution extraordinaires aboutiront au XVIIe siècle à la naissance du roman français au sens moderne du terme. Malgré son approche sceptique, située dans la tradition philosophique et humaniste du « pour et contre », ce traité met en valeur la modernité d’un genre et d’une certaine stratégie d’écriture en voie de constitution, situant leur évolution et le plaisir qu’ils procureraient dans le contexte des progrès de la raison :
L’intelligence humaine méprise la prescription de certaines fins, tant sa capacité est ample. [...] C’est ainsi que les fictions nous plaisent et se font admirer de nous. L’admiration ne doit pas estre plustost appellée fille d’ignorance que mère de science.
Considérée en ces termes, la naissance du roman constituerait l’un des faits majeurs de la modernité littéraire du XVIIe siècle.
Or, l’on sait que cette perspective est loin d’être communément répandue dans les recherches dix-septiémistes. En effet, traditionnellement, l’histoire littéraire ne conçoit pas le XVIIe siècle comme une époque de première importance en ce qui concerne l’évolution des genres narratifs. Dans les constructions répandues d’un siècle dit « classique », le roman, déconsidéré parce que frivole, semble plutôt jouer le rôle d’un parent pauvre en comparaison avec les inventions des auteurs de théâtre qui ont développé des formes dramatiques prestigieuses, non seulement en France, mais encore dans le cadre plus large de la culture européenne, et ceci d’une façon décisive et durable. De ce point de vue, l’évolution du roman compris comme genre moderne suivrait une voie différente. Ayant son origine dans les créations des romanciers espagnols du Siglo de Oro, dans les romans picaresques et surtout dans le Don Quijote de Cervantes, il arriverait à sa maturité au cours du XVIIIe siècle, en Angleterre surtout, pour connaître finalement sa consécration en France chez les grands auteurs réalistes et naturalistes du XIXe siècle. Ainsi, l’évolution du roman français serait un phénomène assez tardif. Initiée au XVIIe siècle par une seule œuvre exceptionnelle – La Princesse de Clèves –, elle serait caractérisée au XVIIIe siècle par une phase d’expérimentation tâtonnante et dépourvue d’une orientation claire, avant de connaître – surtout grâce à l’effort titanesque de Balzac – la floraison merveilleuse de l’époque réaliste.
Le titre de cette « Introduction » est aussi celui d’un Colloque franco-allemand, qui eut lieu en juin de l’an 2000 à Bonn et dont nous publions ici les actes. Ce titre indique d’emblée notre intention, qui est de proposer une perspective différente sur l’importance de ce genre au XVIIe siècle. Certes, pour initier une telle réflexion il n’est plus nécessaire, aujourd’hui, de mettre en valeur l’existence, au XVIIe siècle, d’un foisonnement de formes narratives nouvelles, tâche que la recherche historique a déjà accomplie dans une large mesure. Notre propos est plutôt d’essayer de cerner un champ commun de problèmes et de préoccupations, aussi bien littéraires que socioculturels, auxquels ces narrations cherchent à apporter une réponse. Sonder ainsi les différentes conditions littéraires et sociales qui ont rendu possibles l’émergence et l’épanouissement de genres narratifs, nouveaux malgré leurs antécédents fictionnels et pragmatiques, équivaut à leur attribuer une importance capitale dans la production littéraire de l’époque. Les directions multiples qu’a prises cette réflexion dans les travaux qui sont présentés ici mettent en évidence au moins trois aspects fondamentaux.
Le premier aspect concerne la manière dont différents auteurs ont utilisé les formes narratives traditionnelles pour en créer de nouvelles. L’intérêt porte ici surtout sur la remise en cause et les transformations des formes nobles du roman, qui traitent, comme c’est le cas du roman chevaleresque, du roman pastoral et des rejetons du roman grec, d’aventures héroïques et amoureuses. Ces transformations ont pu être réalisées de diverses manières. Les contributions de notre colloque envisagent à ce propos plusieurs possibilités : l’expansion ou le raccourcissement des genres traditionnels, qu’il s’agisse du roman pastoral ou du roman grec ; la transformation parodique de ces genres comme procédé fondamental des romans comiques ; et enfin le mélange avec des genres narratifs non fictionnels comme le Sermon ou la Vie des Saints. Le dénominateur commun de ces tendances – qui est capital dans le contexte de la théorie du roman – est l’hybridation des genres, un phénomène qui, selon Bakhtine, marque l’écriture romanesque dès ses origines antiques, mais qui au XVIIe siècle se caractérise par une virulence particulière. C’est ainsi que l’expérimentation générique typique du baroque paraît très propice à l’évolution du roman comme genre essentiellement dialogique. Ces structures dialogiques se manifestent non seulement dans les formes littéraires, mais encore dans les positions idéologiques qu’elles veulent valoriser ou mettre en cause. Comme Bakhtine l’a souligné avec raison, les formes élevées du genre tendent vers une structure narrative et idéologique monologique, puisqu’elles présupposent la permanence des valeurs propres aux couches supérieures de la société, c’est-à-dire dans les cas qui nous préoccupent ici, des valeurs nobles. C’est ainsi que l’hybridation des genres est aussi l’indice d’une crise des valeurs qui concerne autant les valeurs de l’aristocratie que les valeurs humanistes de la Renaissance.
Une conséquence importante de la mutation générique, abordée lors de notre colloque, a nourri un deuxième axe de réflexion. Il concerne la nécessité, éprouvée par les écrivains du XVIIe siècle, de déterminer d’une façon nouvelle le lieu spécifique du roman face à la réalité vécue et historique et face aux discours qui en rendent compte. À première vue, l’évolution du roman paraît déterminée par des tendances opposées. D’une part naît une conscience plus aiguë de la fictionnalité du genre comme « art de mensonge » selon l’expression de Mlle de Scudéry, d’autre part, on attend des fictions romanesques qu’elles obéissent de plus en plus aux normes de la réalité, c’est-à-dire à l’exigence de la vraisemblance. C’est à travers cette double mise en situation qu’émerge le projet générique qui domine l’évolution du roman moderne : le projet de créer un monde parallèle, à la fois très proche et radicalement éloigné du nôtre. Il est évident qu’avec le souci de la vraisemblance se pose la question de la relation entre roman et historiographie. Les écrivains du XVIIe siècle y ont répondu par des stratégies diverses, mais souvent convergentes, comme le montrent les exemples traités allant de Camus et de Sorel jusqu’aux nouvelles galantes de la fin du siècle. Ils y ont répondu par l’historicisation de la fiction et par la fictionnalisation de l’histoire et, ainsi, par la création d’un discours narratif centré sur le quotidien, les passions et l’intimité. Une des implications de ce réajustement de la dimension référentielle consiste dans la création d’une nouvelle « rhétorique de la fiction » qui surmonte l’alternative traditionnelle de l’idéalisation et de la satire, à la recherche d’une nouvelle neutralité descriptive ainsi que d’autres formes de compromis éthique.
L’un des facteurs les plus fructueux pour l’évolution du roman, et qui pour cette raison constitue un troisième foyer des réflexions présentées ci-dessous, est la relation entre individu et société. D’après la célèbre thèse de Lukács, c’est avec Don Quijote que naît le roman comme genre représentant l’aliénation individuelle face à la réalité sociale. La condition structurale qui rend possible l’expression de cette tension est constituée par la caractéristique générique que nous venons de souligner : la création d’un monde vraisemblable et cohérent. Cette cohérence repose sur l’accord fondamental, créé et soutenu par le narrateur et accepté par les lecteurs, selon lequel les personnages fictifs vivent dans le même monde et partagent une série de présupposés fondamentaux, lesquels concernent autant les structures de la réalité que les valeurs sociales. Ainsi, le roman devient une forme textuelle privilégiée pour sonder et négocier le statut de l’individu dans la société. Ce sont les romanciers du XVIIe siècle qui, motivés par les transformations sociales dont ils ont été les témoins, ont initié en France cette négociation par le développement des composantes structurales correspondantes : les dialogues des personnages fictifs, le rôle du narrateur et la dynamique de la focalisation, qui permet aussi bien l’approche sympathisante de l’intimité des personnages que le jugement critique. C’est ainsi que l’individualité et, avec elle, une subjectivité qui naît de la perception individuelle de la société, deviennent des enjeux majeurs dans l’évolution du genre : évolution qui commence avec L’Astrée, se poursuit dans le roman comique pour aboutir aux nouvelles galantes et, notamment, à La Princesse de Clèves.
Dans les limites de cette introduction globale, il est impossible de rendre compte, autrement que par ces quelques réflexions générales, de la diversité des interrogations qui nourrissent les contributions proposées à la lecture, ainsi que de la variété des objets qu’elles prennent en considération. Par contre, il est non seulement possible, mais essentiel et bienvenu de remercier les différentes institutions qui ont rendu possible, par leur soutien moral et matériel, la réflexion commune exposée dans cette publication : l’Institut français de Bonn, l’Université de Bonn, la Maison des Sciences de l’Homme. Christian Jouhaud (EHESS) nous a fourni, dans ce projet franco-allemand, un soutien efficace du côté français. Que tous les représentants de ces institutions trouvent ici l’expression de notre vive reconnaissance ainsi que tous ceux et toutes celles qui, par l’apport de leur savoir, ont assuré la réussite de notre entreprise.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis