Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130529552
192 pages

p. 221 à 234
doi: 10.3917/dss.022.0221

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n° 215 2002/2

2002 XVIIe siècle

L’invention du roman français au XVIIe siècle : littérature religieuse et matière romanesque

Nancy Oddo Université de Paris III - Sorbonne-Nouvelle.
C’est une écriture délicieusement retorse que celle de ce que l’on nomme abusivement « les romans dévots ». Comme elle s’épanouit au début du XVIIe siècle, on la suppose encouragée par le discours de François de Sales centré sur la dévotion dans le monde [1] parce qu’elle cherche à séduire des mondains et surtout des mondaines, grandes dévoreuses de mauvais romans, en utilisant les pièges des fictions narratives qu’elle dénonce et contre lesquelles elle s’insurge. Or, cette écriture, qui n’a pas toujours d’assises théologiques bien solides, relève essentiellement de l’ambiguïté, jouant de la bigarrure à souhait, superposant des modèles en série, greffant des codes divergents les uns des autres. Car comment concilier un processus spirituel et une écriture en gestation – le roman – dans un espace scripturaire sans forme, sans théorisation et sans nom, puisque l’expression de « roman dévot » n’est jamais utilisée à l’époque, et surtout pas chez son représentant le plus prolixe, Jean-Pierre Camus, qui préfère parler d’ « Histoires dévotes » comme autant d’ « Antiromans » [2] ? Entre parole profane et parole sacrée, la confluence est difficile à appréhender : entre un roman qui s’invente et une entreprise confessionnelle qui phagocyte l’écriture, le romancier qui se pique de dévotion comme l’ecclésiastique qui se veut romancier est nécessairement en porte à faux. Ce dernier veut d’abord séduire un public qui renâcle à l’abstraction, mais pas seulement le public des humbles que visent les sermonnaires avec les recueils d’exempla, courtes narrations destinées à rendre le théologique plus « ductible » [3]. Il veut surtout plaire aux mondains en empruntant leurs modes de lecture : désormais le théologique est « délectable » autant qu’édifiant et on ne lit pas un roman tourné vers la dévotion comme un traité de spiritualité. L’apparition d’un discours du plaisir – certes, pas toujours conscient et souvent immédiatement réprimé – sous la plume d’ecclésiastiques qui s’adonnent à cette écriture révèle l’attention portée à un nouveau type de lecteurs et les concessions faites à l’air du temps et à la civilité. Mais comment l’avouer quand on est évêque ou archevêque ? Comment confesser la troublante fascination exercée par la matière romanesque ? Alors on légitime son entreprise romanesque par un arsenal de justifications professionnelles et confessionnelles qui encadrent et jugulent des narrations effectivement délectables (il faut bien guider spirituellement les laïcs sous l’emprise des tentations mondaines) ; alors on exhibe avec ostentation l’enjeu d’une écriture qui se réclame de la propagande catholique avant d’être une concession au goût du temps (il faut bien contrer les huguenots toujours vigilants) ; alors on affiche haut et fort dans les pièces liminaires comme au sein du texte sa sincère vocation pieuse et utilitaire (il faut bien prolonger les prêches dans le quotidien).
Et du reste, vers 1560, les premiers romans dévots, tous dus à des ecclésiastiques, n’offrent pas de doute sur leur pure fonctionnalisation idéologique et politique à un moment où les affrontements religieux suscitent des textes de propagande auxquels se rattachent explicitement ces écrits. La séduction romanesque est d’abord une arme au service de la Réforme catholique et je voudrais montrer ici comment précisément le narratif religieux qui s’efforce de subordonner à son entreprise apostolique le romanesque, ses thèmes mais aussi son organisation structurelle et son processus de fictionnalisation, finit par laisser déborder cette matière opaque des frontières périlleuses où on a voulu l’enclore.
Ce passage de la propagande catholique à une fictionnalisation qui dépasse la pure instrumentalisation du narratif religieux se décrypte difficilement à l’orée du XVIIe siècle : car si la dichotomie entre le littéraire – dont relève le roman – et le théologique – dont relève la dévotion – est un outil commode pour l’analyse, elle ne correspond pas à la réalité du temps. La frontière entre ce qui est spirituel et ce qui ne l’est pas reste mouvante et fragile à une époque où tout texte s’explique dans sa relation avec la religion. Dans une culture entièrement christianisée, échapper au poids du système religieux est impossible : s’y opposer n’est concevable qu’au sein même de ce système. Les laïcs investissent le champ religieux alors que les ecclésiastiques entrent aisément en contact avec les mondains, leur empruntant leur rhétorique et même la théorisant [4].
La scission est ailleurs, entre des ecclésiastiques qui écrivent toujours des textes religieux, mais qui se penchent aussi sur des textes profanes, et des laïcs dont l’écriture se spiritualise. Les transferts entre dévotion et romanesque sont rendus possibles essentiellement par la prise en compte du lecteur : ainsi le roman baroque [5], genre profane, n’est pas exempt de digressions théologiques et parallèlement, l’hagiographie, genre religieux à succès, évolue vers un compromis entre la sainteté de ses héros et leur humanité, permettant ainsi l’identification du lecteur à un modèle accessible. Tandis que le narratif laïc, qui établit un pacte de lecture basé sur le réel et qui cultive la ressemblance avec la réalité, intègre progressivement des éléments religieux jusqu’à atteindre une forme apologétique, le narratif religieux normalise ses personnages et ses situations perdent leur aura miraculeuse pour mettre en place une réalité proche.
Pour saisir les opérations discursives précises qui entrent en jeu dans l’évolution du narratif religieux vers le romanesque, Henri de Joyeuse, comte du Bouchage, sera mon fil d’Ariane dans ce labyrinthe de la littérature religieuse parce que sa vie et son entrée dans l’ordre austère des capucins à la fin du XVIe siècle ont généré, pendant toute la première moitié du XVIIe siècle et même au-delà, une longue série de textes religieux hybrides très intéressants dans la perspective de l’invention du roman au sein de l’écriture religieuse, car c’est au moment où l’Église est en quête de nouveaux modèles de vertu qu’elle annexe des éléments du narratif laïc. Afin de constituer une séquence cohérente, significative et propre à rendre compte de ces procédés d’annexion, j’ai retenu une biographie, un traité spirituel et « une Histoire » qui ressemble fort à un roman.
Avant tout, l’histoire véritable du comte du Bouchage doit être mentionnée. Henri de Joyeuse peut passer pour le « plus remarquable exemple de gentilhomme devenu disciple de François d’Assise » [6]. Il entre chez les capucins en septembre 1587, à la mort de sa jeune épouse Henriette-Catherine de Nogaret. Profès l’année suivante, il lui avait fallu quitter le couvent pour retourner à la vie civile après la mort de son dernier frère Scipion de Joyeuse, gouverneur de Languedoc pour la Ligue. Sur les instances de son autre frère, le cardinal François de Joyeuse, du clergé, de la noblesse et de la magistrature, il se vit confier, avec l’autorisation de Clément VIII et de ses supérieurs réguliers, le commandement des armées en Languedoc pour devenir ensuite gouverneur de la province et maréchal de France. Il retourne dans son couvent en 1599 grâce au Père Benoît de Canfield après bien des atermoiements et des retards. Sa vie fut dès lors celle d’un pénitent et d’un supérieur exemplaire. Parti à Rome pour assister au chapitre général en 1608 en dépit de son état de faiblesse, il s’éteignit au couvent de Rivoli sur le chemin du retour, le 28 septembre 1608. Un cortège triomphal marqua le retour des restes mortels du Père Ange qui furent ensevelis dans l’église conventuelle de la rue Saint-Honoré.
Il s’agit donc d’un cas de vraie conversion où va se cristalliser l’imaginaire collectif, ce dont témoigne le nombre considérable de rééditions successives des imprimés consacrés à Ange de Joyeuse, sans compter l’abondante iconographie qui lui est dévolue. Sa vie est en effet construite sur un grand archétype de l’imaginaire humain, l’opposition du repli sur soi et de l’ouverture au monde, du repos et de l’action, qui entre en résonance avec la culture et l’organisation sociale contemporaines. Bernard Beugnot explique par ce même archétype la séduction qu’exercent sur les sensibilités du temps la claustrophilie, la retraite religieuse et toutes les formes de réclusion loin de la « vastitude inquiétante de l’univers » [7]. Ainsi, la vie d’Henri du Bouchage comprend les ingrédients idoines à créer un nouveau modèle de vertu, un héros en qui se fixe l’antique parallèle, qui traverse tout le siècle, entre l’action et la contemplation, l’élan vers la retraite religieuse. Le comte est celui qui a volontairement choisi [8] la voie de Dieu alors qu’il était au milieu de toutes les tentations du monde ; il est celui dont la conversion à la vie religieuse se fonde sur l’écart maximal entre la vie qu’il abandonne (il est courtisan, proche du roi et chef militaire) et le dépouillement franciscain de l’ordre des capucins [9]. Cet acmé du contraste entre une vie de luxe et de combats et une vie de misère et de paix a très rapidement été récupéré par les ecclésiastiques pour fabriquer un modèle de converti. L’entrée de ce personnage historique complexe dans le champ de la littérature religieuse se fait d’abord par le biais du récit de vie, c’est-à-dire le versant profane de l’hagiographie.
La biographie d’un quasi-saint n’est que la première station sur le chemin du roman : la narration relève du genre de l’exemplum et, selon les catégories du temps, elle appartient au champ de l’histoire ecclésiastique. La rédaction des vies de capucins illustres – les vitae descriptae – est exploitée à des fins d’édification des lecteurs et de propagande catholique. Sans doute est-elle également motivée par une stratégie publicitaire de l’ordre des capucins. Car c’est d’abord un capucin qui a saisi, brandi et diffusé le modèle du duc de Joyeuse. En 1621, Jacques Brousse (1589-1673) qui deviendra chanoine du couvent de Saint-Honoré à Paris en 1629, publie un recueil qui rassemble trois vies de capucins exemplaires : La Vie du Reverend Pere, P. Ange de Joyeuse, predicateur capucin, autrefois Duc, Pair, et Mareschal de France, & Gouverneur pour le Roy en Languedoc. Ensemble les vies des RR. PP. Benoist Anglois, & P. Archange Escossois, du mesme Ordre [10]. Le titre exhibe le modèle tutélaire d’Ange de Joyeuse devant deux fameux protestants étrangers convertis, Benoît de Canfield et Archange de Pembrock. Les rangs, titres et fonctions honorifiques du duc de Joyeuse sont longuement déclinés pour rappeler la perte endurée par le converti que Brousse a connu personnellement au couvent de Paris.
Dans la perspective présente, le refus des mirabilia est capital : la biographie s’éloigne du genre de la chronique et de l’hagiographie pour aller vers un peu plus d’humanité. Certes, le dernier chapitre de La vie d’Ange de Joyeuse est consacré aux miracles, mais il est précisé qu’il s’agit de sujets épineux toujours susceptibles de susciter « la prolixité, & la censure blasmable de l’incrédulité de nostre siecle », et même si Jacques Brousse ne résiste pas au récit du cœur resté « fraiz & sanglant » [11] plusieurs jours après la mort du héros, il explicite son refus d’évoquer d’autres faits miraculeux parce qu’il n’a pas la certitude de leur authenticité, respectant en cela les strictes consignes issues du concile de Trente en matière de sainteté. Il anticipe une sensibilité nouvelle, réticente face au surnaturel et qui fait de la vertu non plus un commerce avec le sacré, mais un acte humain volontaire. En effet, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, cette sensibilité s’épanouit et s’impose avec l’entreprise des Acta Sanctorum du jésuite Jean Bolland, de ses associés Henskens et Papebroch, et de leurs successeurs, les bollandistes. En 1621, ce refus du merveilleux dans la biographie d’un religieux écrite par un religieux constitue un écart par rapport à ce que Bernard Dompnier appelle « l’historiographie baroquisante », riche en mirabilia, qui est alors la norme. Le récit de conversion se tourne vers la réalité, sans doute contaminé par le goût pour les faits divers réels dans le narratif laïc.
Or, ce refus du merveilleux se double du recours au vraisemblable et Jacques Brousse insère des éléments de fiction romanesque. Plus précisément, il crée du discours. Car si l’écrivain accumule les preuves d’authenticité [12] en citant, par exemple, des extraits de sermons de Frère Ange qui rappellent habilement la réalité de cette vie exemplaire, il invente l’adieu au monde d’Henri de Joyeuse en soulignant cette invention : « Il ne dit pas ces mesmes paroles de bouche, mais il en fit toutes les actions » [13]. Le biographe, terriblement gêné qu’Ange de Joyeuse n’ait pas laissé ses mémoires, est contraint d’interpréter les actes de son héros, mais l’originalité vient de ce qu’il le souligne. En l’avouant, il semble se dédouaner de toute accusation d’extrapolation mensongère. Pourtant, il fait plus : il justifie et légitime son invention qui se fonde sur les actes du protagoniste et les témoignages des « mieux versez en la vie spirituelle ». La part inventive paraît ainsi réduite parce que subordonnée à la réalité des actes, ce que tous les éléments fictifs ajoutés pour faire vivre le personnage par le discours direct rappellent au nom de la vraisemblance. D’autre part, il formule une légitimation de l’invention au sein d’un genre codifié qui d’ordinaire la refuse quand elle provient de l’écrivain. Imaginer la parole vive d’Ange de Joyeuse marque une étape vers la fiction narrative : le discours humanise et extériorise l’expérience du for intérieur, fabriquant souterrainement des liens avec la fiction. En quittant les mirabilia pour construire de la vraisemblance, on est entré dans le mensonge romanesque.
Le second élément qui relève de l’écriture romanesque en découle : il s’agit de la mise en place d’une autre organisation du récit. La construction d’un véritable héros, tournant le dos aux archétypes déshumanisés véhiculés par les récits de conversion traditionnels qui répètent à l’envi les modèles de Pierre, Paul et Augustin [14] pour transmettre une expérience individuelle, entraîne une structure narrative originale. Jacques Brousse met en valeur Ange de Joyeuse parce qu’en lui ne se retrouve pas la dichotomie, inhérente aux récits de conversion, entre une vie tumultueuse avant la conversion et une vie vertueuse ensuite. L’histoire de son héros lui permet un télescopage temporel car les multiples passages entre le monde et le couvent rompent avec la linéarité des narrations conventionnelles et stéréotypées. Le désir de construire un nouveau modèle de converti se dessine dans ce récit de vie dont l’organisation structurelle se démarque du code générique : après le parcours chronologique de la vie d’Henri de Joyeuse, une sorte de traité moral des vertus est développé. Ainsi, humilité, patience, obéissance, pauvreté, chasteté, dévotion, charité, prudence et persévérance constituent des chapitres séparés où la vie du héros est convoquée sous forme anecdotique pour illustrer chaque vertu, fragmentée et donc recomposée, c’est-à-dire réinventée pour les besoins d’une narration qui doit séduire pour convertir. Lorsque la biographie se fait traité moral, Jacques Brousse précise que la division des vertus du personnage en chapitres distincts permet de ne pas « charger trop chasque fois l’esprit du Lecteur, & luy laisser tousjours l’appetit ouvert apres une refection si saincte & profitable » [15]. La rupture de la linéarité narrative est justifiée par la nécessité de maintenir en éveil l’ « appetit » du lecteur, sa curiosité ou son goût d’apprendre, on ne sait. La métaphore alimentaire renvoie cependant au sensible, à l’affect dont les religieux tiennent compte désormais. Paradoxalement, c’est l’hybridation de deux genres religieux, le récit de conversion et le traité moral riche en exempla, qui rapproche de la fiction narrative : pour ordonner le foisonnement des propos spirituels, recourir au fragment par chapitre s’avère un procédé structurant efficace mais, sur le plan de la construction du personnage, c’est un processus qui fait appel à l’imagination puisque Brousse « interprète », comme il l’avoue, des événements vraisemblables de la vie de Frère Ange pour toucher et séduire son lectorat.
Par ailleurs, l’orientation religieuse et la visée propagandiste du texte structurent elles aussi la composition narrative en gommant abondamment le passé soldatesque du héros, créant des zones de mystères. L’épisode guerrier qui fait sortir Frère Ange de son couvent tient en quelques phrases et renoue avec l’imaginaire chrétien de la croisade [16] : Brousse relègue la présence armée de son héros à la fin d’une longue évocation des violences protestantes, justifiant de la sorte des combats très pudiquement évoqués. Ange de Joyeuse n’est jamais présenté comme un héros guerrier, mais comme un homme de paix dont la vie dans le monde est sans cesse traversée par son désir de retourner au couvent. Pourtant, même si le temps passé dans le monde intéresse moins l’écrivain dont le but avoué relève clairement de l’apostolat, il élabore une vraie personnalité héroïque, avec ses parts d’ombre (certes minimisées) et une complexe densité intérieure qui dépasse les modèles de convertis déjà connus. Un simple exemple : alors qu’il souhaite déjà entrer au couvent, Henri de Joyeuse est envoyé à Paris où il fréquente le Collège de Navarre puis la Cour :
Que s’il quitta les lettres en apparence, il n’en quitta pourtant les actions ; s’il s’esloigna de l’effect qui devoit donner congé à la vanité, il en retint tousjours l’affection, ayant sans cesse les lettres en bouche, & son cœur à la religion ; & par une merveille digne de remarque, sceust si bien marier ces trois choses qui en soy semblent si contraires, sçavoir, la religion, les lettres, & la Cour [...]. [17]
N’est-il pas possible de voir ici formulée une mise en abîme de l’entreprise de Jacques Brousse ? Le choix de son héros s’explicite mieux : en 1621, les saints reconnus ne manquent pas pour une véritable hagiographie, mais qui peut honnêtement s’identifier à eux ? L’attrait exercé par Henri de Joyeuse réside justement dans la conciliation, que l’on voudrait réussie, entre « la religion, les lettres, & la Cour ». Cette triade synthétise les tensions qui travaillent les esprits du temps et, en dernier lieu, elle montre que la propagande catholique n’est plus l’ultime but de l’écrivain qui semble en quête d’une alliance entre les belles-lettres, la religion et la vie de Cour. Il s’agit moins de jeter les mondains dans les couvents capucins que de les amener à réaliser cet idéal de dévotion, de rhétorique et de civilité.
En 1625, lorsqu’un autre capucin reprend le modèle d’Ange de Joyeuse, la tentation du romanesque se confirme, non seulement à travers le personnage central du converti, mais encore dans des passages descriptifs que l’hypotypose transmue en scènes vivantes. Philippe d’Angoumois dans ses Triomphes de l’Amour de Dieu en la conversion d’Hermogene [18], intègre sous forme d’exemplum l’histoire du comte du Bouchage au sein de son épais traité qui constitue un maillon essentiel sur la voie du romanesque par son caractère hautement hybride : il mixte des topiques et des motifs issus du traité spirituel, de l’institution au Prince, du sermon, de la méditation, du récit de conversion, du récit mythologique et du roman. Il n’empêche que ce « monstre » s’organise suivant une puissante orientation spirituelle et une solide assise théologique qui le fait entrer dans la catégorie des « ouvrages de spiritualité » selon le classement contemporain des Annales des capucins [19]. La figure du Frère Ange est donc passée de la catégorie « Histoire de l’ordre » (une biographie de capucin illustre) à celle du traité spirituel, perdant dans ce glissement sa place de héros central pour celle de modèle de vertu qu’on offre au protagoniste.
La trame narrative conventionnelle s’ordonne suivant un itinéraire d’ascension spirituelle [20] : pour conforter l’ancien courtisan Hermogène dans son choix de sécession, l’allégorie de l’Amour de Dieu sous la forme de Pallas lui donne des exemples, des conseils et, en général, le sermonne copieusement, tandis que l’allégorie de la Vanité, Junon, ne cesse de tenter le jeune homme. Bien sûr, Pallas sort victorieuse de ce cheminement spirituel dont le titre annonce le choix du héros archétypal qui prend à la fin de chaque chapitre une « belle », une « fervente & fructueuse » ou encore une « humble & Saincte » résolution. À première vue, l’histoire d’Ange de Joyeuse est donc un exemplum de plus qui se développe sur cinq pages au début du traité. Pourtant, elle illustre plus que le succès de ce nouveau modèle : elle souligne l’abandon définitif des faits miraculeux du héros au profit d’une poésie des faits quotidiens, vraisemblables, très concrets et d’une description extrêmement minutieuse qui visualise en les opposant les journées du courtisan et celles du capucin. C’est par le biais du descriptif que l’exemplum se transforme en matière romanesque : dans la prolifération du détail, on assiste à l’émergence d’une hypotypose qui se détache pour un temps de l’intention morale néanmoins tout à fait claire à la fin. La méditation sur les vanités se mue en contemplation motivée par une curiosité avide du réel et de ses particularités : non que la méditation ne soit plus que structurelle, mais le genre profane du roman et l’observation du réel la minent par la description. Lisons le texte :
Est-ce là Monsieur le Conte du Bouchage du temps d’Henry troisiesme ; le duc de Joyeuse, de celuy d’Henry Roy de France & de Navarre ; & ce Lieutenant pour le Roy dans le Languedoc ? Où sont ses Castors, ses pannaches, & ses enseignes de pierreries ? ses habits qui brilloient comme des Soleils, ses colliers de l’Ordre, & ses écharpes couvertes de fleurs ? Où ses beaux pendans d’épée, ses manteaux doublez de panne, & ses robes de chambre fourrées de marte ? Où sont ses chemises deliées, la toille desquelles venait de si loin, & qu’il falloit choisir dans les meilleures villes de Flandres ? Où ses belles fraizes, ses collets si fins, & tant de mouchoirs à dentele ? Ses toilettes d’ouvrage si bien garnies de coëffe de nuit, & de linges parfumez ? ses pignes, ses miroirs, & ses fers à frizer ? Ses lits de velours pour l’Hyver, ses lits de taffetas simples pour l’Esté, & tant de tapisseries à rechange ? Où sont ses grands tapis par terre, ses tables enveloutées, & ses chaires couvertes de soyez ? ses larges ruëlles de lits, ses tableaux de toute sorte, & ses grandes plaques d’argent à bougie ? [21]
Philippe d’Angoumois déploie une poésie des ubi sunt au sein du paradigme conventionnel de la binarité : luxe d’avant la conversion ; pauvreté d’après la conversion. La vie du duc de Joyeuse est réduite à des habitudes de luxe propres aux courtisans ; celle de Frère Ange à des habitudes austères de capucin qui sont tout aussi longuement décrites [22]. Oubliés les exploits guerriers qui se résument à des titres honorifiques, oubliés la sortie du couvent puis le retour à Saint-Honoré. Ce qui compte désormais, c’est l’engouement pour l’âpreté de la vie religieuse qui n’est aucunement occultée, c’est la litanie pénitentielle des vanités du monde que le héros refuse sciemment, mais que l’écrivain égrène comme un chapelet de faits quotidiens impersonnels, détruisant simultanément le passé mondain d’Henri de Joyeuse et son identité propre.
Car au sein de cette litanie, il devient un courtisan avec ses manies de courtisan, puis un capucin parmi les capucins, perdant son rang, sa dignité et son être social dans l’abnégation de soi que requiert l’entrée en religion. Contrairement au récit de vie qui construit un être particulier, le traité spirituel élague toute forme d’amour-propre, rend anonyme pour élaborer une intériorité dans l’union avec Dieu. La vérité et la vraisemblance des actes de Frère Ange sont finalement indifférentes. Dans ce cadre scripturaire, seule importe la méditation générale sur le thème des vanités. Le chemin vers la fiction conduit ici vers une généralisation et donc un anonymat du modèle dont l’individualité héroïque est étouffée par le catalogage de ses actes et de ses objets quotidiens. Philippe d’Angoumois imagine et incorpore dans son ouvrage ces petits gestes vraisemblables mais stéréotypés. Nouveau paradoxe donc, car si l’hypotypose humanise le modèle religieux, elle le dépersonnalise dans le même mouvement de tension entre l’écriture profane du détail et l’orientation spirituelle de l’ensemble. Les éléments descriptifs qui relèvent de la matière romanesque sont encore bien assujettis à cette puissante intention spirituelle qui commande tout.
La métamorphose de Frère Ange en véritable personnage de roman et, simultanément, la construction d’un roman où la dévotion n’est plus seulement périphérique mais inhérente à la narration s’opèrent dans l’ouvrage traduit de l’italien en 1650 par François Barrault, procureur général des Pères de la Doctrine chrétienne à Rome. Il s’agit du Capucin escossois [23], dont l’original italien de Jean-Baptiste Rinuccini, l’archevêque de Fermo, date de 1644 et connaît un succès impressionnant en Italie, en France comme en Espagne et au Portugal [24]. Le texte qui mêle des topiques hagiographiques et des motifs romanesques se démarque des autres récits par son ancrage dans un cadre historique précis et assez détaillé : Rinuccini invente une forme qui conjugue roman, dévotion et histoire, suivant en cela le programme contre-réformiste théorisé en Italie par le cardinal jésuite Pierre Sforza Pallavicino qui promeut la fonction pédagogique de la narration historique conçue comme un lieu où se croisent la réalité, une interprétation des événements à visée édifiante et une rhétorique qui cultive le spectaculaire avec mesure [25]. Deux éléments semblent essentiels dans notre optique : sur le plan de la narration, la figure d’Ange de Joyeuse, cette fois totalement humanisée, constitue un vrai personnage de roman ; sur le plan de l’énonciation, on assiste à la prise de conscience littéraire d’un narrateur ecclésiastique qui se met en scène avec ostentation.
En effet, narrativement, le roman est fondé sur l’histoire vraie d’un calviniste converti au catholicisme, Georges Lesley, qui vécut de 1527 à 1596. À partir de la trame de la vie véritable de cet Écossais devenu Frère Archange et ordonné prêtre en 1558, Rinuccini invente des événements totalement fictifs sans doute nés d’une hybridation entre plusieurs vies de capucins : les Frères Ange et Archange sont légion dans les Annales des capucins [26] et il est fort possible que notre Écossais soit né de la fusion de plusieurs cas d’ « Archange » prédicateurs, comme Archange de Pembrocke et Archange Scotus. Voilà donc un cas de roman par croisement de biographies d’ecclésiastiques. Par ailleurs, les références historiques ne sont pas un frein à l’invention romanesque de Rinuccini, quoiqu’il ne cesse de reprendre le topos de sa fidélité aux faits pour légitimer son entreprise. Elles sont de confortables cautions d’authenticité et la liberté de Rinuccini envers ces références, en vérité simples patines d’authenticité, conserve à la fiction romanesque une part prépondérante.
La première partie du roman qui relate la rencontre du héros avec Ange de Joyeuse, se déroule à Aberdone en Écosse où Georges est né calviniste, puis à Paris où il est parti étudier et où le père de ses amis guide sa conversion au catholicisme, enfin à Rome où il se lie d’amitié avec les capucins et notamment Frère Ange. Il décide d’entrer dans leur ordre, mais une bulle papale l’interdit aux anciens calvinistes. C’est notre héros national qui propose une interprétation de la bulle en faveur de Georges : ce dernier peut ainsi entrer en religion. Précisons que si la rencontre a bien eu lieu, l’aide apportée par l’ancien duc et pair de France au jeune converti n’est absolument pas attestée. Retenons que c’est dans le cadre d’une conversion de la vie mondaine à la vie religieuse que le héros rencontre l’incarnation de son désir dévot, l’exemple vivant de son vœu pieux. Ange de Joyeuse est d’abord présenté comme chez Jacques Brousse et Philippe d’Angoumois : Rinuccini insiste sur l’admirable dépossession matérielle et les grandes vertus de l’ancien courtisan. Il souligne aussi l’effet produit sur le jeune Écossais qui « sentit sa volonté eschauffée » [27] par cet exemple. Frère Ange est d’emblée l’élément d’une propédeutique à la voie religieuse. Pourtant, très vite, il n’est plus un modèle de vertu stéréotypé. Le texte en fait le guide spirituel de Georges Lesley, celui qui parvient par son discours à contourner la bulle papale. L’insertion du discours direct au sein de la narration contribue à humaniser le personnage, mais contrairement au discours d’Ange chez Jacques Brousse, Rinuccini ne justifie plus son procédé. Il l’amplifie en y ajoutant du pathos, mentionnant les larmes de Georges et l’émotion qu’elles génèrent chez Ange de Joyeuse, poussé à intervenir auprès de ses supérieurs par le biais d’un argumentaire théologique qualifié de « reflexion judicieuse » [28]. En ce défenseur de la vocation religieuse, l’intellect se mêle aux affects pour élaborer un personnage attachant, touchant et finalement plus accessible au lecteur. Son émoi, sa joie lorsque Georges lui apprend le succès de son entreprise, ses conseils de vrai guide spirituel sont autant de sentiments et d’actions propres à dessiner, sinon une psychologie, du moins une belle ébauche d’intériorité sentimentale chez un personnage secondaire. Humaniser Ange de Joyeuse en le faisant agir, intervenir efficacement au sein de son ordre, ou s’émouvoir du malheur des autres, permet de le descendre du piédestal où les prédécesseurs de Rinuccini l’avaient placé. Il acquiert ainsi une présence au monde, une proximité. Fi de l’image sainte figée dans un reliquaire inaccessible ! Enfin proche de l’humanité, Ange de Joyeuse est un cœur qui vibre et entraîne celui qui s’ouvre à lui sur la voie de la conversion. Il n’est plus un modèle lointain, mais un guide intime. Il est un vrai personnage de roman, avec des sentiments, une raison et un discours.
Sur le plan de l’énonciation, Rinuccini adopte une posture d’auteur complexe : c’est un archevêque qui écrit très explicitement pour l’édification des laïcs, sans jamais confondre amour profane et amour de Dieu, ni voyage d’aventures et pèlerinage. Son orthodoxie est manifeste et incontestable. Cependant, au cours du récit, l’écrivain se met en scène pour légitimer son récit et, oubliant toute abnégation de soi, il construit la figure d’un archevêque populaire et efficace. Il est un auteur-narrateur-personnage qui rencontre le héros Archange et recueille de sa bouche son histoire, prouvant ainsi l’authenticité de ses écrits. Or, en prenant le rôle conventionnel du témoin, réceptacle de la vérité de l’histoire, Rinuccini glisse subrepticement vers la posture d’un auteur conscient de son travail d’écrivain. Il adjoint à l’histoire d’Archange celle de sa propre prise de conscience littéraire. La narration d’une conversion au catholicisme et d’une entrée dans la vie religieuse se conjugue avec celle d’une entrée en littérature :
Je comprenois desja l’excellence de cette Histoire ; & pour en former un dessein, j’attendois le reste. [29]
Le narrateur écoute le récit d’Archange aux côtés d’un autre capucin, le Père Pica. Celui-ci n’a que des réactions affectives (il pleure beaucoup, se lève si brutalement que l’archevêque doit le faire rasseoir à plusieurs reprises, répète avec étonnement des épisodes de la vie d’Archange) tandis que le narrateur, qui pleure beaucoup lui aussi, pose des questions, s’informe des détails, relance le récit. Son émotion n’est pas jugulée, elle s’exprime et s’accompagne aussitôt d’une élaboration intellectuelle qui s’avoue à la fin dans une requête au Père Pica :
Je suis certain que le recueil de ces accidents merite d’entrer en comparaison avec ceux que l’on peut faire dans quelque Histoire que ce soit. Puisque vous avez la commodité de vous revoir tous les jours, faites moy ce plaisir de l’obliger à redire souvent les mesmes choses, & marquez s’il vous plaist, sur un papier, toute la suite de ce que nous avons entendu. Je suis resolu d’en composer une Histoire. Qui sçait si dans le siecle de tant de Romans fabuleux, cette veritable Relation ne se pourra point aussi debiter ? Certes, puisque c’est une matiere d’esprit, elle profitera sans doute aux siecles à venir, & ne sera pas indigne, ny mal seante à ma Profession. [30]
Rinuccini, semble-t-il, ne démystifie pas le processus d’écriture romanesque mais il ment effrontément en caractérisant de « veritable relation » ce qui ressort de la fiction et qu’il oppose, comme il se doit en bon ecclésiastique, aux « Romans fabuleux », ces univers sans Dieu. Est-ce à dire que l’archevêque de Fermo s’enferme dans une stratégie de légitimation à tout prix ? Position bien intenable et résolument faussaire. Il faut s’attacher à l’épilogue pour comprendre comment la fiction narrative est liée à l’entreprise dévote dans un rapport inédit.
Les incertitudes sur l’identité d’Archange recoupent celles de la narration elle-même présentée comme une entreprise collective : le Père Pica note les propos d’Archange, les lui fait répéter au besoin, et Rinuccini « compose l’histoire » à partir de ces éléments. Cette répartition des rôles et des tâches rappelle que l’écriture est un travail collectif, mais surtout que l’organisation de la narration revient à l’auteur qui remplit alors une fonction esthétique. Cette technique n’est pas évoquée gratuitement, même si elle relève d’une pratique courante à l’époque : elle pose une supériorité de l’écrivain sur le scribe et, sur le plan de la narration, elle recoupe les zones d’ombre autour de l’identité d’Archange, qui échappe ainsi à toute tentative d’enfermement. À partir de cette mise en place de la figure de l’auteur, Rinuccini ne cesse d’intervenir pour apostropher longuement le lecteur, non dans une visée parénétique, mais pour jouer sur sa curiosité à connaître la suite du récit. Là où le traité moral aurait déroulé ses sermons, le roman diffère et dramatise l’annonce de la mort du héros. Se dessinent alors les attentes supposées du lecteur, véritable archétype du lecteur de romans, caractérisé par son avidité et son désir d’être sans cesse surpris par l’action romanesque. Se dessine aussi la fiction qu’aurait pu écrire Rinuccini s’il n’avait pas voulu être fidèle à la vérité :
Qu’attends-tu maintenant, ô Lecteur, de cette nouvelle Mission ! je voy que comme tu as esté admirateur des succez passez, tu es curieux de sçavoir ceux de l’advenir. Les effects de la premiere te font esperer de plus grandes conquestes de cette seconde entreprise. Tu penses de voir le Pere Archange au milieu des hazards dans ce Royaume, dans les travaux de la Predication ; parmy les tumultes des Persecuteurs, & enfin qu’il jouysse de toutes les consolations qu’il peut recevoir de sa Mere. Si je ne me trompe, tu attends encore des succez estranges, des accidents impreveus ; & quelquefois tu t’imagines une Catastrophe contraire à des adventures fortunées. Enfin, tu me demandes que devint cét homme dont la vie est meslée de tant d’incertitude ? [31]
Les hypothèses engendrées par la formule « tu penses de voir » se succèdent et indiquent les pistes vraisemblables, mais fictives, qu’aurait pu suivre l’auteur pour satisfaire les désirs des lecteurs de « Romans fabuleux ». Or, la prétérition qui joue avec la frustration du lecteur et dévoile un désir d’illusion romanesque à travers les potentialités de la fiction narrative prend une fonction pédagogique à l’heure des bilans. Le terme du récit insiste sur la réalité de ce qui vient d’être lu et sur l’effort constant de l’auteur pour trouver des documents concernant la mort d’Archange [32]. Rinuccini glisse vers la posture de l’historien en quête de témoignages irréfutables, de registres ou de correspondances véritables. Il avoue enfin l’échec de cette recherche, mais qui pourrait douter de l’exigence de vérité qui l’a guidé depuis le début de son ouvrage ? Ses efforts constants pour éclaircir le mystère de la mort du héros accréditent son récit rétrospectivement. La démarche de Rinuccini et les documents compulsés relèvent bien du travail d’historien de l’ordre. Pourtant, même s’il rejette les « considerations de la composition, & du style » [33], il ne peut se satisfaire de l’absence de sources sur la mort de son héros. Il n’envisage pas de l’inventer non plus. C’est dire si ni la posture de l’historien, ni celle du romancier ne lui conviennent : il demeure frustré par le silence des sources, frustré par la fiction narrative.
Dès lors, il est contraint à la dernière posture possible : celle du lecteur de l’Écriture. Son modèle scripturaire n’est ni romanesque, ni historique. Il est puisé dans la Bible :
Que Moyse, le bien aimé de Dieu, dise si les escritures imparfaites sont blasmables dans le Paradis. Ce grand Conducteur mourut à la veuë de la terre de promission, & il fut impossible de trouver son corps, sinon qu’il mourut dans les valés de Moab, qui ne sont pas esloignées de la Montaigne de Phogor : Tout le reste se cacha dans l’éclat des lumieres celestes. Pourquoy une si grande prerogative ne retournera-t’elle point à gloire à nostre Escossois ? Celuy qui sçaura l’admirable nouveauté de ces succez, les palmes qu’il a meritées par les Conversions qu’il a faites, les peines & les persecutions qu’il a souffertes ; aura assez de lumiere, pour juger de ce qu’il peut avoir fait dans les dernieres années de sa vie. [34]
En dernier recours, il est fait appel au lecteur, à son « imagination Chrestienne » [35], mais ce qui se construit ici est frappant. En reprenant le modèle biblique d’une mort mystérieuse, restée énigmatique (on n’a jamais retrouvé le corps de Moïse) pour l’appliquer à Archange, Rinuccini semble placer son récit sur le même plan que l’Écriture. Sans soute ne faut-il pas seulement y voir un péché d’orgueil, car la question rhétorique – « Pourquoy une si grande prerogative ne retournera-t’elle point à gloire à nostre Escossois ? » – laisse une fin ouverte et suggère une lecture chrétienne de son texte qui ne relève ni de la vérité historique, ni de la fiction, mais de l’ordre de la foi catholique. Là où la réalité et l’écriture sont vouées au silence, seule la foi est un guide sûr. Rinuccini propose donc une clef de lecture dévote, au-delà des exigences historiques, par-delà les désirs de fiction romanesque. Renvoyé à l’énigme de la mort du héros et de la fin d’un texte, le lecteur est invité à calquer son attitude sur celle de l’écrivain qui termine par ces mots :
Que si je n’en conclus point le discours, je fais icy ce qui se doit faire en toy dans le Ciel, durant la vaste estenduë de tous les siècles. [36]
Fin d’une écriture renvoyée à l’inconnu de sa réception, fin d’une vie dont on ne sait rien. Comme le corps disparu de Moïse, l’inconnu de la mort n’empêche pas la foi, au contraire. Rinuccini parvient ainsi à placer son lecteur face à la question de sa foi religieuse, de la croyance en un au-delà d’ordre divin qui dépasse le savoir humain et l’écriture. La fin ouverte dit la faiblesse de l’homme et de l’écrivain, astreints à accepter l’inconnu de la mort : mort d’un « discours » qu’on ne peut conclure (il manque le dernier épisode), mort d’une posture qu’on ne peut tenir (entre le romancier et l’historien), mort d’un type de lecture (celle du plaisir), pour revenir silencieusement en Dieu et ses mystères.
 
NOTES
 
[1] Dans L’Introduction à la vie dévote (1608), François de Sales rend compatibles la pratique de la dévotion et la vie mondaine à travers la notion de retraite intérieure : il développe dans son chapitre intitulé « De la retraite intérieure » l’idée que le véritable ermitage est dans le cœur des hommes. Mais l’écart entre la pensée salésienne et toute la production laïque des romans sentimentaux à coloration dévote est immense.
[2] Voir le « Préambule » des Tapisseries historiques (1644) de Jean-Pierre Camus : « ... Antiromans, puisqu’elles ont été tissues pour contrepointer les livres frivoles et dangereux des Romans, et divertir de leur lecture. »
[3] Selon l’expression du jésuite Louis Richeome, Tableaux sacrez des figures mystiques, Paris, Laurent Somnius, 1601, Avant-propos.
[4] Jacques Amyot, aumônier du Roi, formule la première légitimation du roman dans son Proesme du translateur qui figure dans l’édition de 1549 de sa traduction d’Héliodore, L’Histoire Aethiopique de Heliodorus (1547), Paris, Estienne Groulleau, 1559. C’est un homme d’Église qui codifie et légitime un genre profane qui n’a encore aucun usage religieux à cette date.
[5] Sur les caractéristiques de ce genre, voir Georges Molinié, Du roman grec au roman baroque (1982), Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1995.
[6] Jean Mauzaize, Le rôle et l’action des capucins de la province de Paris dans la France religieuse du XVIIe siècle, Paris, Champion, 1978, p. 246.
[7] Bernard Beugnot, Le discours de la retraite au XVIIe siècle. Loin du monde et du bruit, Paris, PUF, 1996, p. 14-15.
[8] Il faut souligner la notion capitale d’un choix volontaire de la conversion : le concile de Trente insiste en effet sur la liberté des actes de ceux qui se convertissent à la vie religieuse et ce, le plus tôt possible. Ainsi l’âge de la profession de foi a été avancé à seize ans en 1563. L’Église met au premier plan le rôle de la volonté des postulants qui décident librement de répondre à l’appel de Dieu, préférant l’austérité de la vie monacale à la richesse d’un passé de noble. L’institution catholique présente la vocation religieuse comme l’expérience individuelle d’un choix.
[9] Voir Bernard Dompnier, Enquête au pays des frères des anges. Les capucins de la province de Lyon aux XVIIe et XVIIIe siècles, Saint-Étienne, Publication de l’Université de Saint-Étienne, 1993. Il analyse les raisons du choix, en particulier chez les nobles, de cet ordre en soulignant que les capucins ont la spécialité des vocations tardives et dramatiques, justement parce qu’ils proposent une rupture radicale avec le monde alliée à une image de totale altérité. La popularité de l’ordre provient du mode de vie exigeant de ces « héros de la sainteté » qui travaillent ainsi plus sûrement au salut de leur âme : au début du XVIIe siècle, l’idéal de sécession se manifeste par des entrées massives dans les ordres les plus rudes.
[10] Publié à Paris, chez Adrian Taupinart et Louis Boulenger, 1621.
[11] Ibid., p. 406.
[12] Ibid., p. 68 : « Voici les mesmes paroles que j’ay trouvées escrites de sa propre main, afin qu’on ne croye pas mon discours fondé sur autre chose que sur la pure verité. »
[13] Ibid., p. 77.
[14] Sur ces modèles dans les récits de conversion, voir Thierry Wanegffelen, « Les convertis du siècle des réformations. Discours confessionnel et expérience individuelle », dans De la Conversion, Paris, Cerf, 1997, p. 183-202.
[15] Jacques Brousse, op. cit., p. 190.
[16] Ibid., p. 123-124 : « Un an ou deux apres sa profession, les guerres intestines, la ruine, & le sac des Royaumes, s’allumerent tellement en France, que l’on ne voyoit que le feu d’un costé, & carnage de l’autre ; tout estoit exposé au pillage comme il sembloit estre permis à la cruauté, dont les marques restant encor en un monde d’Églises ruinées, de Chappelles pillées, de Temples bruslez, aux Autels desmolis, aux sacrifices de l’Agneau sans macule, bannis du Sancta Sanctorum, où Dieu les alloit flairant, avec un consentement digne de la divinité, tesmoignent que c’estoit un effort de l’Enfer, qui sous le masque pipeur d’une pretenduë religion, vouloit destruire celle de Jesus-Christ, si luy mesme n’y eust opposé le bras de son authorité & de sa puissance. » La métonymie finale masque l’épisode guerrier de Frère Ange.
[17] Ibid., p. 44-45.
[18] Philippe d’Angoumois, Les Triomphes de l’Amour de Dieu en la conversion d’Hermogène. Dédié à Monsieur Frere du Roy, Paris, Nicolas Buon, 1625.
[19] Zaccaria Boverio, Annales sacrarum historiarum ordinis minorum S. Francisci qui Capucini nuncupantur, Lyon, Claude Laudry, 1632.
[20] Voir Michel de Certeau, La Fable mystique, Paris, Gallimard, 1982, p. 166, où il montre que « pour ordonner [le] pullulement d’opérations [de la production spirituelle] en une suite (on disait : en un discours) », les auteurs ont recours, entre autres « sortes de production », à « la construction d’itinéraires fictifs et/ou normatifs, schémas d’ascensions spirituelles ou modèles biographiques du progrès (scénarios destinés à classer et hiérarchiser chronologiquement des opérations aléatoires) ».
[21] Philippe d’Angoumois, op. cit., p. 80.
[22] Ibid., p. 82 : « Las, helas ! quelle metamorphose ! Tout cela est changé à un pauvre capuce, à un habit grossier, & à une rude tunique ; à un manteau rapiecé, à une ceinture de crin, & à des sandales pauvrement cousuës ; à une nudité de pieds, à un simple baton par les champs, & à la pluye, la nege, & la gelée : au chaud, au frimas, & au mauvais gitse ; au pauvre refectoir, aux viandes mal-aprestées, & au jeusne presque ordinaire ; à la mortification du cœur, des yeux, & de la langue ; à la cellule étroitte, à la rude couche, & au lever à Matines, & à Prime ; à se servir luy-mesme, à faire ce que les autres veulent, & garder le silence par le Monastere ; demeurer debout psalmodiant, plusieurs heures à genoux, & à ne bouger d’une Église ; à bécher la terre, à suer au travail, & à ne porter point de linge ; à manger sur une table nuë, n’avoir qu’une seule serviette, & estre servy en de pauvres vaisselles ; une table de mesme, une cullier de bois, & du pain de la queste ; à desservir à table, à souffler son feu, & à porter sa chandele. »
[23] Jean-Baptiste Rinuccini, Le Capucin escossois. Histoire merveilleuse, & très veritable, arrivée de nostre temps, Paris, Jean Guignard, 1650.
[24] Pour notre période, on compte cinq éditions françaises et dix éditions italiennes. Pour le détail, voir Martino Capucci, « Caratteri e fortune di un cappuccino scozzese », Studi secenteschi, vol. XX, 1979, p. 43-88. La première édition espagnole date de 1647 ; le roman est traduit en portugais en 1667.
[25] Pierre Sforza Pallavicino est l’auteur d’un Arte dello stile, ove nel cercarsi l’Idea dello scrivere insegnativo, discorresi partitamente de’varii pregi dello stile sî Latino come italiano (1646) dédié à Rinuccini. Il y précise les liens entre l’écriture littéraire et l’histoire, toujours subordonnés à la religion dans une perspective édifiante.
[26] Voir Zaccaria Boverio, op. cit., vol. II, p. 768-774.
[27] Jean-Baptiste Rinuccini, op. cit., p. 23.
[28] Ibid., p. 31.
[29] Ibid., p. 188.
[30] Ibid., p. 200-201.
[31] Ibid., p. 210.
[32] Ibid., p. 211 : « Pour cette fin, quelles diligences ne fis-je point ? Je recherchay tout ce qu’en pouvoient sçavoir les Escossois, qui estoient pour lors en Italie ; Je leus avec une attention extraordinaire, les memoires de la Religion des Capucins, les registres de Rome, & les lettres d’Angleterre ; Je demandois s’il avoit trouvé sa Mere encore en vie, qu’estoient devenus ses Freres & sa Famille, & si les fruits de cette seconde Mission furent plus grands que ceux de la premiere. Enfin je restraignois ma curiosité à sçavoir les particularitez de sa mort ; & je me serois contenté de pouvoir écrire le nom et le lieu où il mourut, & de recueillir au moins parmy ses dernieres paroles, quelques témoignages de son souvenir. Mais toutes mes peines furent inutiles ; tous mes soins, & toutes mes curiositez furent vaines. »
[33] Ibid., p. 212 : « Ce livre demeurera donc imparfait, & je seray contraint de finir une vie, sans luy pouvoir donner une fin ? Quelles plumes de l’eloquence Grecque ou Romaine, me pourront servir de modelle ? Mais je veux laisser à part les considerations de la composition, & du style. »
[34] Ibid., p. 213.
[35] Ibid., p. 214.
[36] Ibid.
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