Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130529552
192 pages

p. 297 à 305
doi: 10.3917/dss.022.0297

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

n° 215 2002/2

2002 XVIIe siècle

Genres bâtards : roman et histoire à la fin du XVIIe siècle

Günter Berger Université de Bayreuth.
Au niveau de la théorie, le clivage qui sépare l’histoire du roman paraît aussi insurmontable que celui qui sépare la noblesse du reste de la société pendant le dernier tiers du XVIIe siècle. De surcroît, aucun législateur du Parnasse ne surgit pour conférer au roman des lettres de noblesse destinées à masquer ses origines douteuses. En effet, la fameuse Lettre sur l’origine des romans de Pierre-Daniel Huet réserve cette dignité au seul roman épique, qui, on le sait, est arrivé à la fin de sa carrière au moment de la parution du traité. Mais bien que l’évêque d’Avranches place le roman sous la tutelle du poème épique, lui non plus n’oublie pas de mettre en parallèle roman et histoire :
Ie souhaitterois pour l’interest que je prens à la gloire du grand Roy que le Ciel a mis sur nos testes, que nous eussions l’histoire de son regne merveilleux écrite d’un stile aussi noble, & avec autant d’exactitude & de discernement. La vertu qui conduit ses belles actions est si heroïque, & la fortune qui les accompagne, est si surprenante que la posterité douteroit si ce seroit une Histoire, ou un Roman. [1]
Ce parallèle offre déjà quelques points de repère qu’il faudra évoquer par la suite :
le fait que l’historiographe idéal est un gibier rare et difficile à attraper ;
que l’histoire et le roman sont placés sous le signe de l’éloquence ;
que la morale exemplaire est un idéal commun à l’histoire et au roman.
En même temps, ce retard de la réflexion théorique par rapport à l’évolution rapide de la pratique permet au roman une liberté exceptionnelle, inconnue des autres genres littéraires de l’époque. Dès les années 1660, les romanciers se servent précisément de cette liberté pour s’approcher du discours historique, délaissant définitivement le modèle épique. Cette approche de Clio produit un discours romanesque nouveau et varié et crée une vaste gamme de sous-genres tels que la nouvelle historique, la nouvelle galante, l’histoire secrète, les mémoires apocryphes. Ce sont ces sous-genres qui sont responsables de l’essor du roman entre 1660 et 1700, succès inouï et auquel d’autres formes nouvelles de la fiction en prose, telles que le roman par lettres ou le conte de fées n’ont pas apporté grand chose. Un regard d’ensemble sur cet immense océan de romans suffit à nous apprendre que la nouvelle historique et la nouvelle galante s’y taillent la part du lion. En effet, près de 60 % des romans parus pendant cette période portent comme titre ou sous-titre nouvelle historique ou nouvelle galante ou encore nouvelle historique et galante. Si l’on ajoute à cette masse de textes les mémoires apocryphes et les histoires secrètes à la mode surtout vers la fin du siècle, on peut constater que les deux tiers de la production romanesque totale des années 1690 ont un penchant marqué pour Clio. Et il semble bien que cette tendance vers l’histoire soit précisément à l’origine du succès du roman auprès du lectorat. En effet, pendant cette dernière décennie du siècle, le nombre de rééditions de romans (357) dépasse largement celui des éditions originales (167), phénomène dû à l’engouement surprenant pour ces formes romanesques à caractère historique [2].
Ce succès continue pendant la première moitié du siècle suivant : constamment réédités, ces ouvrages occupent aussi une place importante dans les recueils de romans qui inondent le marché du livre du Siècle des Lumières. Les diverses Bibliothèques de campagne ne sont que les plus connues d’entre eux. Un seul chiffre suffit à démontrer cette continuité : près de 45 % des romans qu’on trouve dans les recueils parus entre 1690 et 1750 datent de la dernière décennie du XVIIe siècle [3].
Une image de continuité analogue nous est offerte par une autre source jusqu’à présent presque totalement négligée par l’histoire littéraire, à savoir les catalogues de libraires, plus précisément les catalogues de libraires insérés dans le corps même du livre [4]. Ces catalogues ont l’avantage de ne présenter le plus souvent qu’un choix du stock d’un libraire, choix susceptible d’attirer l’attention du lecteur. Or, parmi les 600 romans du XVIIe siècle offerts dans ces catalogues entre 1690 et 1740, près des deux tiers sont issus des deux dernières décennies du siècle. Comme on pouvait s’y attendre, cet ensemble de romans est dominé par les nouvelles historiques, les nouvelles galantes, les mémoires apocryphes, les histoires secrètes qui atteignent, avec 64,5 %, un pourcentage identique.
J’espère que ces chiffres suffiront à étayer ma thèse selon laquelle il n’y a ni crise ni dilemme du roman à la fin du XVIIe siècle.
Si crise il y a, il faut la chercher plutôt du côté de chez Clio [5]. Notre évêque Huet, en effet, n’est pas le seul à constater cette absence d’historiographes qualifiés, absence particulièrement douloureuse à une époque où le pouvoir éprouve le besoin impérieux de répandre son prestige et de perpétuer sa gloire à l’aide de la plume habile d’intrépides thuriféraires.
Voilà pourquoi Jean Chapelain se met en chasse de ce gibier rare, et cela dès 1662 quand, « par Ordre de M. Colbert », il dresse un Mémoire de quelques gens de lettres vivans en M.D.C.LXII [6]. Mais des « bons Ouvriers » qu’il connaît, d’Ablancourt est
le seul [...] qui pourroit s’acquiter éminemment de cette sorte de travail s’il avoit de bons mémoires, & qu’il fût plus instruit des interêts de l’Europe, presens & passez [...].
En effet, celui qui était chargé d’écrire l’histoire de France, Mézeray, manque évidemment d’impartialité – ou plutôt de docilité. Aussi
il y auroit à craindre qu’à force de vouloir se montrer libre dans les jugemens & dans les partis qu’il prend & qu’il épouse facilement, il ne penchât vers le Satyrique [...]. Il ne paroît pas toujours équitable aux Puissances, & s’érige de lui-même en Juge sévere des actions & des desseins des Grands [...]. [7]
Ces défauts sont d’autant plus graves que Chapelain – comme beaucoup de ses contemporains – est convaincu que
après la doctrine de la Religion [...] il n’y a point de profession plus sacrée que celle-là [c’est-à-dire : l’histoire]. [...] Celui qui s’en charge doit être absolument homme de bien, sans parti & sans interêt quelconque, d’une habitude naturelle au bon jugement, fortifié par une éxacte lecture des Anciens, & informé des choses par des Mémoires certains & non suspects. Il faut qu’il s’élève au-dessus des passions, & qu’il n’ait de mouvement que pour la verité, avec intention de la rendre utile à la conduite des actions humaines [...]. [8]
Voici donc la conception « moyenne » de l’histoire au XVIIe siècle : une histoire, pour ainsi dire, de bon sens, pratiquée par un amateur cultivé, qui, dans la tradition vénérable de l’historia magistra vitae, sorti de l’école de Calliope plutôt que de l’école de Clio, évite la poussière des archives et, muni de qualités morales et de connaissances anthropologiques, écrit pour un public d’honnêtes gens [9]. Cette conception de l’histoire et du métier de l’historien avancée par Chapelain en 1633 se maintient tout au long du siècle : ainsi Bernard Lamy affirme-t-il que « c’est le métier de l’orateur d’écrire l’histoire » [10] ; Bossuet définit l’histoire comme étant la « maîtresse de la vie humaine et de la politique » [11] ; et Saint-Réal est convaincu que « savoir l’Histoire, c’est connoître les hommes, qui en fournissent la matière, c’est juger de ces hommes sainement » [12].
Pourtant, malgré la conviction persistante de la dignité éminente de l’histoire, l’historiographie officielle, chargée de l’histoire « publique », est sur son déclin. Monopolisé par l’absolutisme de Louis XIV, le savoir politique de l’époque devient le privilège du roi et d’une poignée d’ « hommes d’affaires ». Incapable de percer les portes du cabinet, l’historiographe n’est plus en mesure de révéler les motifs politiques et stratégiques responsables des actions diplomatiques et militaires des princes. Quelle est alors l’échappatoire de l’histoire ? Elle se détourne du public pour se concentrer sur le privé. Sur les traces de Plutarque, elle s’attaque à la biographie des grands, se penche sur le cœur de ceux-ci, analyse leurs passions, recherche ce qu’ils ont en commun avec le reste des hommes. Écoutons encore Saint-Évremond :
Ils ont cru qu’un recit exact des evenemens suffit pour nous instruire, sans considerer que les affaires se font par des hommes que la passion emporte plus souvent que la politique ne les conduit. [13]
Cette nouvelle tendance anthropologique de l’histoire rend celle-ci en même temps plus utile : en perdant leur caractère divin, les princes s’humanisent et, de cette manière, servent plus facilement de modèle pour « la conduite de la vie » – la tâche la plus noble qui incombe à l’histoire.
Parmi ces passions que les grands ont en commun avec le reste des hommes, c’est bien sûr l’amour qui domine largement dans une société de cour, pays où règnent les femmes et les intrigues amoureuses. Mais il y a plus : dans une société de cour, telle que Norbert Elias l’a si brillamment décrite [14], le plus petit détail du comportement des acteurs devient important, l’acte le plus insignifiant du prince est porteur de signes. Voilà pourquoi l’abbé de Choisy, mémorialiste de Louis XIV, est
persuadé qu’en parlant d’un aussi grand Prince, il faut descendre jusqu’aux moindres circonstances. C’est dans ces occasions que les plus petites choses deviennent grandes, & qu’on ne sçauroit jamais trop entrer dans le détail. Les jeux & les amusemens des Héros doivent faire l’instruction & l’entretien perpétuel des hommes. [15]
Même si Choisy doit avouer qu’il n’a pas accès aux « Memoires les plus secrets », accès réservé aux historiographes officiels Racine et Boileau, il promet néanmoins « de fourer bien des choses importantes & secrettes » [16] après avoir accompagné Louis XIV pendant quelques-unes de ses campagnes. Mais, avant tout, il se vante d’être le fils d’une femme initiée aux secrets les plus intimes de la cour [17]. Toutes les rivalités, toutes les cabales, toutes les intrigues de la cour lui sont donc familières, situation idéale pour un historien de l’anecdote, pour un chroniqueur de la petite histoire.
Quand nous considérons les frères bâtards de l’histoire, les histoires secrètes et les mémoires apocryphes, nous trouvons un reflet très précis de telles promesses. Voici d’abord Antoine Varillas et Les Anecdotes de Florence, ou l’histoire secrete de la Maison de Médecis, parues en Hollande en 1685 [18], et marquant d’après son auteur l’année de naissance d’un nouveau genre [19], parce qu’il ne reconnaît qu’un seul modèle ancien : Procope, l’auteur des Anecdota, traduits en 1669 sous le titre d’Histoire secrète [20]. Le succès de la nouvelle formule de Varillas est attesté de diverses manières : en 1689, l’ouvrage a déjà connu quatre rééditions. Un an après, la notion d’histoire secrète entre dans le Dictionnaire universel de Furetière [21]. Dans les années 1690 Histoire secrète de... ou bien Histoire secrète des amours de... devient un titre assez courant dont la vogue se prolonge jusque dans les premières décennies du XVIIIe siècle : en 1726 encore, une nouvelle traduction de Pétrone voit le jour sous le titre alléchant d’Histoire secrète de Néron [22].
Mais écoutons Varillas vanter dans une préface aussi importante que verbeuse les avantages du nouveau genre par rapport à la grande histoire :
L’Historien considére presque toujours les hommes en public ; au lieu que l’écrivain d’Anecdotes ne les examine qu’en particulier. L’un croit s’aquiter de son devoir, lors qu’il les dépeint tels qu’ils étoient à l’armée, ou dans le tumulte des villes ; & l’autre essaie en toute maniere de se faire ouvrir la porte de leur Cabinet. L’un les voit en cérémonie, & l’autre en conversation ; l’un s’attache principalement à leurs actions, & l’autre veut étre témoin de leur vie interieure, & assister aux plus particulieres heures de leur loisir. [23]
Ce qui saute ici aux yeux, c’est la conformité de ces arguments avec ceux avancés par Choisy. Mais il y a plus : d’après Varillas, l’écrivain d’anecdotes ne se distingue pas seulement de l’historien par une autre façon d’écrire l’histoire ; non, il bat l’historien sur son propre terrain, c’est-à-dire sur le terrain de la vérité, parce qu’il est obligé de la dire « dans toute son étendue » (f. 8 r.), tandis que l’historien doit s’en tenir aux « faits [...] vrai-semblables » (f. 7 v.). Ainsi, l’historien, grâce à la vraisemblance, pilier traditionnel du système poétique de l’époque, se voit-il poussé du côté du roman, tandis que l’auteur d’histoires secrètes se réserve le terrain de la vérité abandonné par l’historiographie. Une telle revendication avancée par l’ex-historiographe de Gaston d’Orléans peut paraître téméraire et s’explique probablement par le mécontentement qu’il éprouve à l’égard de son ancien métier. D’autre part, Varillas n’est pas le seul à soutenir un tel paradoxe. En fait, il suit en quelque sorte l’opinion de Du Plaisir, que le théoricien de la nouvelle historique exprime en ces termes bien connus :
La vérité n’est pas toujours vraisemblable, et cependant celui qui écrit une histoire vraie, n’est point obligé d’adoucir les choses pour les rendre capables d’être crues. Il n’est point garant de leur vraisemblance, parce qu’il doit les rapporter telles qu’elles se sont passées [...]. [24]
Longue est la liste des auteurs de nouvelles historiques et galantes, d’histoires secrètes, de mémoires apocryphes, qui, dans le dernier tiers du siècle, soulignent la vérité historique de leurs ouvrages. Non contents de cette assertion plutôt générale, certains vont même jusqu’à énumérer leurs sources historiques [25] ou se donner pour simples éditeurs [26], traducteurs ou correcteurs de manuscrits oubliés dans les coins les plus cachés des bibliothèques [27] ; d’autres prétendent fonder l’historicité de leurs récits sur des sources orales [28]. Ces affirmations d’authenticité revêtent vite un caractère ludique, de sorte que la préface devient le lieu privilégié d’un véritable jeu qui s’installe entre auteur et lecteur, comme par exemple dans l’Avant-propos des Conquestes amoureuses du Grand Alcandre dans les Pays-Bas (1684). Courtilz de Sandras affirme :
Si de certaines circonstances qui doivent avoir esté fort secretes font croire que j’y aye mis beaucoup du mien, comme il arrive souvent à ceux qui se meslent d’écrire, je prie le Lecteur de suspendre son jugement jusques à ce qu’il ait pu s’en enquerir de quelqu’un qui ne luy sera point suspect, par exemple, si ce que je raporte des couches de Madame de Montespan, a dequoy le surprendre, n’y ayant que le grand Alcandre dans la Chambre avec deux Femmes, je le prie de considerer que l’une de ces deux Femmes peut m’en avoir parlé, & que je n’en parlerois pas comme je fais, si je ne savois bien ce que je dis. [29]
Quittons maintenant les réflexions théoriques – et ludiques – des préfaces pour entrer dans le pays même de la fiction. Ce pays, peuplé de héros tirés le plus souvent de l’histoire contemporaine ou du passé récent, est un royaume qui – tel celui des romans épiques si décriés – est régi par l’amour et la jalousie et, par conséquent, par toutes les brigues, toutes les intrigues, tous les cœurs brisés qui en résultent. Ce constat vaut du moins pour la plupart des histoires secrètes, des nouvelles historiques et des nouvelles galantes que nous avons consultées.
Ainsi, chez Saint-Réal, l’amour de Dom Carlos pour la reine et la jalousie et les intrigues de la princesse d’Eboli sont-ils à l’origine d’une catastrophe générale qui entraîne tous les acteurs dans la ruine finale, y compris l’intrigante et Philippe II, frappés par la vengeance de la Fortune [30]. C’est encore l’amour pour Ildegerte, reine de Norvège, qui incite le roi suédois Rainfroy à attaquer le pays voisin dans la « Première nouvelle historique » d’Eustache le Noble qui porte le titre Ildegerte, reyne de Norvvège ou l’amour magnanime (1694) [31]. Dans l’Histoire secrète de la Reine Zarah et des Zaraziens (1708), la protagoniste ambitieuse, d’origine « obscure » (p. 3), se trouve au cœur d’une série ininterrompue d’aventures galantes et d’un imbroglio très compliqué de cabales incessantes.
Le cas des mémoires apocryphes est un peu différent. Ici, le poids relatif que la politique d’une part et la galanterie d’autre part mettent dans la balance dépend fortement du protagoniste des mémoires. Si c’est une femme qui en est l’héroïne et prétend y raconter sa vie, comme c’est le cas dans les Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molière (1671) [32], c’est bien sûr sous le signe de Vénus que cette vie nous est présentée. D’Artagnan, en revanche, ne réserve que quelques pages de ses mémoires à ses amourettes et préfère donner au public un autoportrait qui montre un serviteur infatigable et dévoué, victime de ministres ingrats et avares [33]. En général, dans les mémoires mettant en scène des protagonistes masculins, le pôle de Mars l’emporte sur celui de Vénus. Font exception cependant les Mémoires du Comte D***(1696) [34], où la galanterie domine largement, et où le narrateur est le premier à s’en repentir. Et c’est ce repentir du narrateur – autre trait commun à la plupart des textes de ce genre – qui est à l’origine du récit de vie. C’est encore ce repentir qui donne un sens au vécu et qui lui confère la dignité de l’exemple, même s’il s’agit dans ces cas-là d’une exemplarité négative : peu importe, le lecteur en tirera sa leçon « pour la conduite de la vie ». Et le public profitera d’autant plus de la lecture de ces textes qu’il n’y a pas de distance insurmontable qui le sépare de leurs héros, cette distance donc qui interdit l’empathie du lecteur commun avec les protagonistes royaux de l’histoire publique. Les mémoires apocryphes ont un avantage semblable sur d’autres genres historiques tels que les mémoires véritables ou les biographies de princes, de ministres, de généraux, etc. Même si ces vies, on l’a vu, sont racontées sous l’angle du privé, les acteurs n’en restent pas moins ce qu’ils ont été : princes, ministres, généraux.
Il n’y a peut-être qu’un seul artifice pour rapprocher le prince de ses sujets. Cet artifice s’appelle le scandale : il faut donc ravaler le prince au niveau du commun, il faut le dépouiller de son auréole, il faut le découronner, il ne faut lui laisser que ce qu’il a en commun avec tout le monde : les passions. Et encore faut-il peindre ces passions sous les couleurs les plus choquantes.
Le premier à se servir d’un tel artifice a été Bussy-Rabutin qui, on le sait, a payé assez cher pour son Histoire amoureuse des Gaules. Madame d’Aulnoy, auteur des Mémoires secrets de Mr. L. D. D. O. (1696), ne montre guère moins d’audace [35]. Derrière ce titre aussi prometteur que trompeur ne se cachent pas les mémoires de « Monsieur » le duc d’Orléans racontés à la première personne ; car il s’agit d’un récit raconté par un narrateur omniscient qui, du moins en partie, fonde la vérité de ce qu’il raconte sur des pièces authentiques transmises par quelques-uns des acteurs principaux de cette chronique scandaleuse de la cour de Louis XIV. Cette ambiguïté générique est renforcée par l’attribution de l’ouvrage à Mme d’Aulnoy sur la page de titre. Il ne s’agit pas ici de déterminer si cette attribution est justifiée ou s’il s’agit d’une fausse attribution à caractère publicitaire. Ce qui est important ici, c’est le caractère outrageusement scandaleux de ces « mémoires » dont le frère du roi est le héros-cocu, trompé mille fois par Madame que le jaloux essaie en vain de surprendre en flagrant délit avec son amant Guiche. Mais le scandale ne se réduit pas à une série impressionnante de scènes de farces dignes d’un La Fontaine conteur et jouées par des personnages illustres. Monsieur, de son côté, aimé par la fameuse – ou plutôt mal famée – comtesse d’Olonne, est accusé par celle-ci d’homosexualité en des termes assez clairs :
Je sçay de bonne part que vôtre Altesse a plus de penchant pour ce que je n’ose dire, & pour les ajustements, que pour un tendre rendés-vous. [36]
Plutôt faible du côté des femmes, le frère du roi ne montre pas plus de penchant pour la guerre. Preuves à l’appui, le narrateur affirme d’avoir lu dans « les memoires [...] écrits de sa main » [37] que Monsieur est convaincu
que c’est une bonne action remplie de charité que de n’aller point à la guerre, & que de ne tuer personne [...]. Voila les beaux sentiments qui ont entretenu jusques à present Monsieur le Duc d’Orleans dans une vie inutile au bien de l’État, & toujours neutre. [38]
Face à un « héros » si peu héroïque et tellement indigne d’être immortalisé par l’histoire, l’historiographe se retire et cède sa place au romancier. La liberté dont il jouit lui permet d’écrire une chronique scandaleuse telle que les Mémoires secrets de Mr. L. D. D. O., genre bâtard, encore plus bâtard que les mémoires apocryphes et l’histoire secrète puisqu’il naît de l’union de ces deux genres eux-mêmes bâtards.
 
NOTES
 
[1] Pierre-Daniel Huet, Traité de l’origine des romans, éd. p. H. Hinterhäuser, Stuttgart, Metzler, 1966, p. 98-99.
[2] Cette documentation sur l’essor du roman entre 1660-1700 reproduit les résultats de mon étude « Romanproduktion und literarisches Publikum im Frankreich des 17. Jahrhunderts », dans Günter Berger (éd.), Zur Geschichte von Buch und Leser im Frankreich des Ancien Régime, Rheinfelden, Schäuble, 1986, p. 30-45.
[3] Voir ibid., p. 48 et pour la fonction de consécration de ces recueils au XVIIIe siècle en général, mon article « Verordnete und vollzogene Kanonisierung. Formen und Prozesse literarischer Selektion im Frankreich der Aufklärung », Komparatistische Hefte, 13, 1986, p. 13-27.
[4] Ces catalogues font l’objet de mon étude « Klassik als Ware : Selektion der classiques in Buchhandelskatalogen des 18. Jahrhunderts », dans « Diversité, c’est ma devise ». Studien zur französischen Literatur des 17. Jahrhunderts. Festschrift für Jürgen Grimm zum 60. Geburtstag, Tübingen, « Biblio 17 », no 86, 1994, p. 63-80.
[5] Cette crise a notamment été constatée, entre autres, par Denis Lopez, « Discours pour le prince : Bossuet et l’histoire », dans Littératures classiques, 30, 1997, p. 173-186, et Armgard Titze, Roman und Geschichte in den apokryphen Memoiren von Gatien Courtilz de Sandras, Frankfurt a. M. - Bern - New York - Paris, Peter Lang, 1991, p. 47-50.
[6] Publié dans les Mélanges de littérature, tirez des lettres manuscrites de M. Chapelain, de l’Académie Françoise, s.l. [1726], p. 181-265 ; le passage cité se trouve à la p. 239.
[7] Ibid., p. 241.
[8] Lettre à Boisrobert, du 9 juin 1633, ibid., p. 130-131.
[9] Pour cette « fonction anthropologique de l’histoire » voir Simone Mazauric, « L’histoire, le roman et la fable : le statut épistémologique de l’histoire dans les Conférences du Bureau d’Adresse », dans Littératures classiques, 30, 1997, p. 54.
[10] Bernard Lamy, La rhétorique ou l’art de parler (1675), éd. crit. établie par B. Timmermans, Paris, PUF, 1998, p. 403.
[11] Dans sa Lettre au pape Innocent XI, écrite en 1679, citée d’après D. Lopez, ibid., p. 175.
[12] Saint-Réal, De l’usage de l’Histoire (1671), cité par Marie-Gabrielle Lallemand, « Les ornements rhétoriques du récit historique », dans Littératures classiques, 30, 1997, p. 119.
[13] Voir Saint-Évremond, « Sur les Historiens François » (1684), dans Œuvres en prose, éd. p. René Ternois, t. III, Paris, Marcel Didier, STFM, 1966, p. 88.
[14] Norbert Elias, La Société de cour, Paris, Calmann-Lévy, 1974.
[15] Voir ses Mémoires pour servir à l’histoire de Louis XIV, Utrecht, Wan-de-Water, 1747, p. 33.
[16] Ibid., p. 31.
[17] Ibid., p. 25.
[18] Je cite l’ouvrage d’après l’édition de La Haye, A. Moetjens, 1689.
[19] Dans sa Préface, il souligne que « l’art d’écrire l’Histoire Secrete est encore inconnu presque dans toute son étenduë », f. 2 r.
[20] Voir Philippe Hourcade, « Problématique de l’anecdote dans l’historiographie à l’âge classique », Littératures classiques, 30, 1997, p. 76.
[21] Ibid.
[22] Voir mon article « Galanterie und Hofsatire : Petron und seine Übersetzer im Ancien Régime », Komparatistische Hefte, 4, 1981, p. 28 et n. 68.
[23] Les Anecdotes de Florence, f. 4 v.
[24] Du Plaisir, Sentiments sur les Lettres et sur l’Histoire avec des scrupules sur le style, éd. crit. par Ph. Hourcade, Genève, Droz, TLF, 1975, p. 46-47.
[25] Ainsi, p. ex., que Saint-Réal le fait pour son Dom Carlos (1672).
[26] C’est l’artifice préféré de Courtilz de Sandras.
[27] Procédé qu’utilise déjà Jean Baudoin dans l’Advertissement de son Histoire nègre-pontique (1631), publié dans Günter Berger (éd.), Pour et contre le roman. Anthologie du discours théorique sur la fiction narrative en prose du XVIIe siècle, Tübingen, « Biblio 17 », no 92, 1996, p. 75-76. Voir aussi l’Histoire secrète de la Reine Zarah et des Zaraziens ; Pour servir de Miroir au Royaume d’Albigion. Fidellement traduite de l’original Italiën, qui se trouve à present dans le Vatican de Rome, s.l. [1708].
[28] Pour tous ces procédés, voir mon étude « Aspects de la théorie romanesque du XVIIe siècle français. Le problème de la vérité dans les préfaces », Actes du XVIIIe Congrès international de linguistique et de philologie romanes, publiés par D. Kremer, Tübingen, Niemeyer, 1988, t. VI, p. 239.
[29] Je cite l’Avant-Propos d’après mon anthologie Pour et contre le roman, p. 188.
[30] Saint-Réal, Don Carlos. La conjuration des Espagnols contre la République de Venise, éd. par A. Mansau, Genève, Droz, TLF, 1977.
[31] Réédition Genève, Slatkine, 1980.
[32] Voir Mme de Villedieu, Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molière, Tours, Univ. de Tours, 1977.
[33] Gatien Courtilz de Sandras, Mémoires de Mr. d’Artagnan, Cologne, P. Marteau, 1700.
[34] Les Mémoires de la vie du comte D***, avant sa retraite [...]. Rédigés par M. de Saint-Evremond, s.l., 1740.
[35] Mémoires secrets de Mr. L. D. D. O. ou les avantures comiques de plusieurs grands princes de la cour de France. Par Mad. D’Aunoy, auteur de Mem. & Voyage d’Espagne, Paris, J. Bredou, 1696.
[36] Ibid., p. 39.
[37] Ibid., p. 271.
[38] Ibid., p. 273-274.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Pierre-Daniel Huet, Traité de l’origine des romans, éd. p....
[suite] Suite de la note...
[2]
Cette documentation sur l’essor du roman entre 1660-1700 r...
[suite] Suite de la note...
[3]
Voir ibid., p. 48 et pour la fonction de consécration de c...
[suite] Suite de la note...
[4]
Ces catalogues font l’objet de mon étude « Klassik als War...
[suite] Suite de la note...
[5]
Cette crise a notamment été constatée, entre autres, par D...
[suite] Suite de la note...
[6]
Publié dans les Mélanges de littérature, tirez des lettres...
[suite] Suite de la note...
[7]
Ibid., p. 241. Suite de la note...
[8]
Lettre à Boisrobert, du 9 juin 1633, ibid., p. 130-131. Suite de la note...
[9]
Pour cette « fonction anthropologique de l’histoire » voir...
[suite] Suite de la note...
[10]
Bernard Lamy, La rhétorique ou l’art de parler (1675), éd....
[suite] Suite de la note...
[11]
Dans sa Lettre au pape Innocent XI, écrite en 1679, citée ...
[suite] Suite de la note...
[12]
Saint-Réal, De l’usage de l’Histoire (1671), cité par Mari...
[suite] Suite de la note...
[13]
Voir Saint-Évremond, « Sur les Historiens François » (1684...
[suite] Suite de la note...
[14]
Norbert Elias, La Société de cour, Paris, Calmann-Lévy, 19...
[suite] Suite de la note...
[15]
Voir ses Mémoires pour servir à l’histoire de Louis XIV, U...
[suite] Suite de la note...
[16]
Ibid., p. 31. Suite de la note...
[17]
Ibid., p. 25. Suite de la note...
[18]
Je cite l’ouvrage d’après l’édition de La Haye, A. Moetjen...
[suite] Suite de la note...
[19]
Dans sa Préface, il souligne que « l’art d’écrire l’Histoi...
[suite] Suite de la note...
[20]
Voir Philippe Hourcade, « Problématique de l’anecdote dans...
[suite] Suite de la note...
[21]
Ibid. Suite de la note...
[22]
Voir mon article « Galanterie und Hofsatire : Petron und s...
[suite] Suite de la note...
[23]
Les Anecdotes de Florence, f. 4 v. Suite de la note...
[24]
Du Plaisir, Sentiments sur les Lettres et sur l’Histoire a...
[suite] Suite de la note...
[25]
Ainsi, p. ex., que Saint-Réal le fait pour son Dom Carlos ...
[suite] Suite de la note...
[26]
C’est l’artifice préféré de Courtilz de Sandras. Suite de la note...
[27]
Procédé qu’utilise déjà Jean Baudoin dans l’Advertissement...
[suite] Suite de la note...
[28]
Pour tous ces procédés, voir mon étude « Aspects de la thé...
[suite] Suite de la note...
[29]
Je cite l’Avant-Propos d’après mon anthologie Pour et cont...
[suite] Suite de la note...
[30]
Saint-Réal, Don Carlos. La conjuration des Espagnols contr...
[suite] Suite de la note...
[31]
Réédition Genève, Slatkine, 1980. Suite de la note...
[32]
Voir Mme de Villedieu, Mémoires de la vie de Henriette-Syl...
[suite] Suite de la note...
[33]
Gatien Courtilz de Sandras, Mémoires de Mr. d’Artagnan, Co...
[suite] Suite de la note...
[34]
Les Mémoires de la vie du comte D***, avant sa retraite [....
[suite] Suite de la note...
[35]
Mémoires secrets de Mr. L. D. D. O. ou les avantures comiq...
[suite] Suite de la note...
[36]
Ibid., p. 39. Suite de la note...
[37]
Ibid., p. 271. Suite de la note...
[38]
Ibid., p. 273-274. Suite de la note...