Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130529552
192 pages

p. 369 à 382
doi: 10.3917/dss.022.0369

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Comptes rendus

n° 215 2002/2

2002 XVIIe siècle Comptes rendus

Comptes rendus

 
Claude Petitfrère dir., Construction, reproduction et représentation des Patriciats urbains de l’Antiquité au XXe siècle, Tours, 1999. Un vol. 16 × 24 cm de 569 p.
 
 
Ce livre constitue les actes du colloque tenu à Tours les 7, 8 et 9 septembre 1998. Sa première qualité est d’avoir réuni 40 communications, de l’Antiquité à nos jours, en réussissant l’exploit de ménager un équilibre presque parfait entre les quatre périodes historiques traditionnelles. Claude Petitfrère introduit le volume en insistant sur ce souci essentiel de comparaison diachronique et sur les principales problématiques de la rencontre : validité de l’emploi du mot patriciat, rôle de la fortune, du savoir, de la culture, de la famille, rapports avec les autres pouvoirs. Maurice Sartre le conclut en ouvrant de nouvelles perspectives.
La première partie, consacrée aux processus de formation, pérennisation ou remplacement du patriciat, montre surtout la diversité des situations et des facteurs en jeu. La géographie du réseau urbain oblige les notables à des stratégies différentes en Bithynie sous le Haut-Empire (Henri-Louis Femoux), les périodes de guerre civile permettent des rétablissements inattendus, comme celui de la famille d’Horace, d’après la séduisante hypothèse de Janine Cels Saint-Hilaire. La longue patience familiale des Peconnet réussit mieux que l’ambition agressive de Gaultier Pradeau à Limoges au XVe siècle (Jean Tricard). Pour étudier ces stratégies familiales, Guy Saupin propose des instruments méthodologiques très affinés, à partir de l’exemple de Nantes sous l’Ancien Régime, où une oligarchie de familles forme bien un noyau patricien, mais relativement ouvert à ceux qui s’y allient progressivement, situation que confirment Sylvie Mouysset pour Rodez aux XVIe-XVIIe siècles et Claude Petitfrère à Tours pour les maires des XIIe-XVIIIe siècles et que Philippe Guignet avait démontrée jadis pour les villes du Nord. Dans les petites villes de Bourgogne au XVIIIe siècle, au contraire, un patriciat plus fermé monopolise les mairies (Christine Lamarre). Le soutien du roi est essentiel à la constitution d’un patriciat parisien aux XIIIe-XIVe siècles (Boris Bove), et fortement recherché par les échevins de Porto au XVIe, qui en oublient les richesses commerciales (Pedro De Brito). En France, le service du roi, par l’acquisition de l’office, constitue une voie normale de l’accès à la notabilité locale, même si quelques promotions trop récentes choquent les anciens du bureau des finances de Tours (François Caillou). La « logique de l’écriture » détermine aussi le renouvellement des élites urbaines françaises aux XVe-XVIe siècles (Bernard Chevalier). La volonté royale, à travers la réforme Laverdy, appliquée soigneusement à Tours, a permis une ouverture temporaire du corps municipal à des hommes nouveaux (Béatrice Legrand-Baumier). À l’époque contemporaine, sans disparaître, les patriciens s’ouvrent à des horizons plus larges. La noblesse d’Empire apparaît même comme un anti-patriciat dans un État centralisateur qui demande un engagement national (Nathalie Petiteau). Dans l’Italie unifiée, la vieille noblesse urbaine sait prendre le tournant de la modernité et assurer sa pérennité à cette échelle nationale nouvelle, sans rompre les liens avec sa ville d’origine (Fabrice d’Almeida). Tout comme à Lyon et Strasbourg, où les élites anciennes, au tournant des XIXe-XXe siècles, se distinguent en restant dans les quartiers centraux, et en refusant d’investir les nouveaux quartiers résidentiels (Jean-Luc Pinol).
La deuxième partie étudie les moyens d’instrumentalisation et de légitimation du pouvoir patricien. L’argent y joue évidemment un rôle important, mais jamais suffisant à lui seul. À Rome, il est associé à un système de valeurs plus large, comme la vertu ou l’amitié dans les manuels de Cicéron (Claire Feuvrier-Prévotat). Il permet bien sûr l’évergétisme des notables mais Annie Sartre-Fauriat montre que dans la région peu urbanisée et plutôt pauvre du Hauran, les constructions nombreuses ne sont pas nécessairement en rapport avec les magistratures locales, tandis que Stephen Mitchell souligne la diversité des vies politiques locales que recouvre un évergétisme apparemment semblable dans les cités orientales de l’Empire romain. Quant au patriciat de Mulhouse au XIXe siècle, l’écart est grand entre son discours sur la ville et les faibles réalisations urbanistiques accomplies (Sylvie Aprile). La richesse permet encore à un patricien toscan de prendre ses distances vis-à-vis de la cité en exprimant symboliquement, dans la peinture de sa chapelle, ses liens avec le contado (Maurice Brock).
Compte aussi beaucoup la famille, au sens large, et en particulier les femmes, dont le rôle est souligné par François Kirbihler pour les Vedii d’Éphèse au début de notre ère, comme dans le cercle étroit des belles familles de Marvejols à l’époque contemporaine (Yves Pourcher). L’ancienneté des familles et le poids économique permettent aux chambres de commerce de rester, en dépit des transformations des modes d’élection, des oligarchies fermées aux petits commerçants et artisans (Jean-Marie Moine). Ce qui n’empêche pas des parcours individuels, modernisant la pratique patricienne, comme celui d’Ernest-Antoine Seillière, héritier des maîtres de forges, devenu le patron un peu atypique du CNPF (Monique de Saint Martin). L’importance de la connaissance du droit est encore un facteur important d’accession au patriciat, le savoir juridique permettant à des juges de prendre place aux premiers rangs de la commune en Toscane au XIIIe siècle (Odile Redon). Tout comme les juges au Parlement de Bordeaux, d’abord étrangers, et dont Anne-Marie Cocula montre l’affirmation et l’enracinement à Bordeaux au XVIe siècle. À la limite, le pouvoir juridique peut même l’emporter sur le pouvoir municipal, dans le cas du présidial du Mans du XVe au XVIIIe siècle (Jean-Marie Constant).
La troisième partie, intitulée : « Le patriciat en représentation, représentation du patriciat », offre un riche éventail de tous les moyens dont disposent les patriciens pour affirmer visiblement leur différence sociale et leur rôle dans la cité. Les aristocrates siciliens adoptent un mode de vie copié sur le modèle homérique passé de mode dans la Grèce attique (Sophie Collin-Bouffier). Au contraire, à Athènes à l’époque classique, le luxe n’est plus admis que s’il est mis au service de la cité (Pauline Schmitt Pantel). Une remarquable permanence relie l’Antiquité au XIXe siècle autour du rôle des sépultures patriciennes comme mode de distinction : à Palmyre (Jean-Baptiste Yon) comme à Besançon (Claude-Isabelle Brelot) ou dans l’ouest de la France (Jean-Pierre Chaline). Les maisons patriciennes à Lyon et Strasbourg à la fin du Moyen Âge (Catherine Arlaud, Joëlle Burnouf et Jean Maire), comme les Hôtels de ville en France au XVIIe siècle (Pascal Liévaux) participent de cette représentation sociale ou politique. Son importance est encore révélée par les âpres débats autour des vêtements cérémoniels des échevins aux XVIe- XVIIe siècles (Denise Turrel). Le patriciat se représente lui-même directement dans l’iconographie des grandes chroniques de France (Christine Bousquet-Labouérie) ainsi que dans les tournois et les livres de famille de l’Allémagne médiévale (Thomas Zotz). Enfin, dans l’Antiquité, les élites romaines ne se représentent pas uniquement dans un rapport de domination parasite de la ville sur la campagne (Jean Andreau).
Cette partie se termine par deux études historiographiques fouillées sur le concept de patriciat et son utilisation, chez les médiévistes français (Henri Dubois), et les contemporainistes allemands (Gérald Chaix).
Ce livre montre le foisonnement actuel de la recherche en histoire sociale urbaine, et plus particulièrement la vigueur du centre tourangeau. Dans le domaine des processus de formation et de pérennisation des patriciats, les travaux antérieurs permettent une belle maturité des chercheurs, qui affinent leurs méthodes et se positionnent en fonction de modèles connus. Le domaine des représentations, plus récent, suscite des recherches novatrices passionnantes. Le souci diachronique constant permet de confronter des interrogations auxquelles la diversité des sources ne donne pas toujours réponse, mais qui obligent utilement chaque historien à ne pas s’enfermer dans une pratique liée à sa seule période. Tout ceci permet de passer très brièvement sur quelques aspects moins réussis de l’ouvrage : médiocrité de certaines reproductions iconographiques, absence de quelques explications ou cartes utiles aux non-spécialistes, et une distribution pas toujours très pertinente des communications dans les trois parties.
Catherine DENYS.
 
John Toland, Nazarenus. Edited by Justin Champion, Oxford, Voltaire Foundation, coll. « British deism and free thought », 1999. Un vol. 16 × 23,5 cm de IX + 334 p.
 
 
Le Nazarenus publié par John Toland en 1718 et qui fut peut-être l’écrit le plus controversé de ses dernières années, trouve son origine dans une dissertation manuscrite en français, « Christianisme judaïque et mahométan », rédigée par Toland en 1709-1710 à l’intention d’Eugène de Savoie et de son cercle. Il s’agissait alors de livrer à un public restreint d’incrédules une démolition en règle de la version orthodoxe des origines chrétiennes, spécialement quant au rapport entre le christianisme primitif et le judaïsme et au rôle de Paul. En passant à l’imprimé, Toland récrivit son texte, pour jouer savamment de l’ambiguïté, et y ajouta aussi une seconde lettre, où un tableau de l’ancien christianisme celtique lui permit d’attaquer non seulement le catholicisme romain mais aussi la conception haute anglicane de l’épiscopat de droit divin.
Bien connu des historiens des idées pour son important ouvrage, The Pillars of Priestcraft shaken : the Church of England and its enemies 1660-1730 (Cambridge, 1992), où l’importance de Toland dans les débats du temps était déjà parfaitement mise en lumière, Justin Champion a, le premier, effectué la collation de l’imprimé de 1718 et de la dissertation française, d’après le manuscrit conservé à l’Österreichische Nationalbibliothek de Vienne. L’un et l’autre sont reproduits intégralement dans la présente édition, avec un habile système de crochets pour faciliter les comparaisons textuelles et une table de concordance des notes. Un appendice très fourni reproduit plusieurs documents complémentaires inédits jusqu’ici, comme le catalogue de la bibliothèque de Toland, des notes manuscrites et des lettres qui jettent une importante lumière sur la genèse, le milieu intellectuel et la réception de Nazarenus. Autant dire que nous avons affaire à un instrument de travail de premier ordre, d’autant que la pagination de l’original est scrupuleusement reproduite.
L’imprimé de 1718 comporte d’abondantes notes avec des citations en latin et en grec, ces dernières assez défectueuses, faute en particulier que Toland ait eu à sa disposition des caractères accentués. J. Champion a pris la peine de suppléer l’accentuation et la ponctuation grecques manquantes, et a poussé la conscience jusqu’à indiquer les corrections à faire : énorme travail qui facilite beaucoup la lecture. Signalons juste, p. 149, note 33, l. 2, que le wn de Toland (µn) était la bonne leçon et qu’il aurait fallu, en revanche, l. 8, corriger frono¢nteV en frono¢ntoV (on relèvera au passage que la pagination donnée par Toland est celle de la réédition de Cotelier par Le Clerc, Amsterdam, 1698).
Le travail si méticuleux accompli par J. Champion fait d’autant plus regretter qu’il n’ait pas toujours été bien servi par son éditeur, pourtant des plus prestigieux. Les coquilles sont assez nombreuses, surtout dans les notes latines de Toland (avec une irritante tendance à intervertir s et f) et, dans l’un des appendices, p. 316, une malencontreuse accumulation d’accidents typographiques a rendu incompréhensible toute une phrase de la lettre de Toland à Hohendorf : vérification faite sur l’original (British Library, Add ms. 4295, fo 19 ro), il faut lire Victor ille fuit seculi sexti scriptor, Chronicorum vero Eusebii, Hieronymi, et Prosperi, per accidens continuator : prima namque Chronici ejus, ab orbe sct [scilicet] condito, pars interiit ; sed rei, cujus hic meminit, coaevus erat. La seconde édition, que la richesse de ce grand travail ne devrait pas manquer de lui assurer bientôt, permettra certainement de corriger de telles coquilles.
J. Champion, en effet, nous donne bien davantage qu’une édition, si fouillée soit-elle. Sa longue introduction de plus de cent pages constitue une contribution capitale à l’histoire du déisme anglais aussi bien que de la libre pensée continentale. Là où une historiographie whig et paresseuse exaltait linéairement les progrès de la critique biblique contre le traditionalisme religieux, J. Champion fait apparaître un conflit « autour de processus concurrents d’authentification culturelle » : ce sont les notions mêmes d’autorité, d’authenticité et d’origine, tous les lieux communs du discours de l’orthodoxie qui, détournés par Toland, deviennent les enjeux du débat. Plus qu’une attaque frontale contre la patristique de l’anglicanisme oxonien, l’entreprise de Toland en est, dès lors, l’appropriation et, du même coup, le déplacement ironique et la décrédibilisation. En retraçant savamment la genèse de cette patristique retournée dans toute la carrière de Toland, depuis le Christianity not mysterious de 1696 (qui lui avait valu d’être qualifié de « chrétien mahométan »), J. Champion éclaire du même coup toute l’histoire de la constitution des savoirs et des règles du champ intellectuel à l’âge classique : une analyse pénétrante et une lecture indispensable.
Jean-Louis QUANTIN.
 
Margaret Llasera, Représentations scientifiques et images poétiques en Angleterre au XVIIe siècle. À la recherche de l’invisible, Paris, CNRS & ENS Éditions, 1999. Un vol. 24 × 5,5 cm de 300 p.
 
 
Dans un ouvrage clairement défini et bien écrit, Margaret Llasera explique l’utilisation par les poètes anglais du XVIIe siècle des idées tirées des sciences nouvelles et anciennes de l’époque, magnétisme, optique, astronomie, météorologie, alchimie et médecine. C’est la période des poètes métaphysiques, à la recherche d’images érudites, complexes et ingénieuses, pour lesquels les idées nouvelles de Gilbert, Tycho, Galilée, Porta, Paracelse, Harvey et Kepler offrent une source fertile. Mais ce n’était pas seulement la nouveauté qui attirait l’attention des poètes. Margaret Llasera consacre deux chapitres à l’inspiration fournie par les sciences plus traditionnelles de la météorologie et l’alchimie. Dans l’analyse de toutes ces sciences, elle montre avec clarté comment anciennes et nouvelles étaient mêlées, comment l’utilisation métaphorique des idées et images dérivées de toutes ces sciences examinées pouvait résonner à la fois de façon saisissante et originale.
La structure du livre, sérieusement publié par les éditeurs avec des notes correctement placées en bas de page, une bibliographie complète et un index des noms efficient (mais notez que les titres des poèmes doivent être recherchés par le nom de leurs auteurs) est sans détours. Six chapitres, chacun dédié à une des sciences énumérées ci-dessus, sont encadrés par une introduction et une conclusion. Pour aider le lecteur à la compréhension de la discussion littéraire, chaque chapitre commence avec un historique de la science en question, mettant en relief les éléments les plus en rapport avec les analyses littéraires qui suivent. Ces synopsis, aussi précis que possible étant donné leur brièveté, ont été rédigés avec soin, bien qu’ils ne soient pas toujours intégrés dans les discussions littéraires suivantes. En dépit de quelques erreurs (la carte de la Lune de Peiresc, Gassendi, Mellan n’était pas la première dessinée, p. 99), ils offriront une toile de fond utile aux lecteurs non au fait de l’évolution des sciences à cette époque.
Dans la substance du livre, l’analyse de l’utilisation des sciences par les poètes, Llasera établit généralement avec succès son point majeur qu’ils unifiaient différents modes de pensée. La totale interaction et l’entrelacement des idées, que nous considérerions aujourd’hui séparées, dans les lignes des poètes qu’elle étudie émergent très clairement. L’unicité, l’intégralité de leur monde culturel nous sont révélées. Et aussi la grande complexité de leur pensée, même s’il semble que cela ne soit peut-être pas toujours aussi difficile, dans les pages de Margaret Llasera. Bien que nous soyons globalement en accord avec son approche et ses constatations, et que nous approuvions sa confrontation d’images spécifiques avec des idées scientifiques spécifiques, cette confrontation mène dans beaucoup de cas à des lectures forcées, et même erronées, des passages considérés. Dans une revue rapide, un exemple peut être retenu : la strophe étudiée 58 n, vers 45-64, dans « Upon Appleton House » de Andrew Marvell.
They seem within the polished grass
A landskip drawn in looking-glass,
And shrunk in the huge pasture show
As spots, so shaped, on faces do
Such fleas, ere they approach the eye,
  In multiplying glasses lie.
They feed so wide, so slowly move,
  As constellations do above.
Llasera interprète : « Les vaches, dit le poète, sont comme autant de boutons sur un visage, ou de puces que l’on n’a pas encore regardées à l’aide du microscope (multiplying glass), et leurs mouvements sont aussi lents que ceux des constellations célestes. Par ailleurs, le pré semble être un paysage peint, le paysage que l’on voit reflété dans un miroir qui figure un tableau ».
Mon interprétation personnelle serait : « Dans l’herbe luisante elles semblent être un paysage peint sur un miroir, et rétrécies dans ce vaste pâturage ressortent pareilles à des boutons sur le visage, ou des puces au microscope avant d’être observées. Elles paissent sur une aussi large étendue et se meuvent aussi lentement que les constellations au-dessus d’elles ».
La force de ces lignes réside dans l’artificialité et la distance des scènes décrites. « Boutons » et « puces » ne sont pas des images alternées mais parallèles pour les vaches, faisant ressortir leur petitesse et leur apparente immobilité. Plus important encore, absolument rien ne suggère que la scène décrite comme étant un paysage peint est une scène réfléchie dans un miroir représentée dans une peinture. Vraiment il n’y a dans ce passage pas une seule suggestion de miroir. L’absence d’article devant looking-glass à la ligne 458 indique que Marvell pense à la qualité de glace utilisée pour les miroirs, pas au miroir lui-même, et plus probablement à une peinture réalisée sur une telle glace particulièrement lisse, une idée renforcée par l’invraisemblable adjectif polished utilisé pour décrire l’herbe. Marvell renforce l’aspect d’un tableau, éloigné et donc miniaturisé, d’une nature statique et irréelle de la scène qu’il décrit. La métaphore du microscope accentue cet effet, mais miroirs et réflexions n’en font pas partie.
Si un certain nombre d’interprétations discutables comme celle-ci, particulièrement dans la section relative aux instruments d’optique et anamorphoses, permet d’émettre quelques réserves, beaucoup de juxtapositions d’idées scientifiques et d’images poétiques de Margaret Llasera sont utiles et instructives. Toutes devront être considérées avec attention par les futurs interprètes des poètes qu’elle traite. Très certainement l’étude la plus détaillée sur la datation de l’utilisation des métaphores scientifiques en poésie métaphysique, ce livre, s’il est utilisé avec précaution, peut aider à accroître la compréhension de cette littérature complexe mais gratifiante.
A. J. TURNER.
 
Michel Duchein, Le duc de Buckingham, Paris, Fayard, 2001. Un vol. 13 × 22 cm de 467 p.
 
 
Le duc de Buckingham (1592-1628) fut pendant onze ans le favori des rois Jacques Ier et Charles Ier et détint dans ses mains le sort du pays à un moment crucial de son histoire. Exerçant effectivement le rôle d’un premier ministre de 1625 à 1628, il eut à faire face à l’opposition grandissante du Parlement et paya de sa vie son impopularité. Beaucoup de griefs lui étaient reprochés. L’opinion le rendait responsable de l’expédition désastreuse contre l’île de Ré en 1627 afin de secourir les Huguenots de La Rochelle. Il était également accusé de cumuler les largesses royales et les offices : il fut membre du Conseil privé, Grand Amiral, chancelier de Cambridge et chef de la diplomatie à partir de 1623. Paradoxalement, cette période n’a pas attiré l’attention des historiens, en dehors de l’imposant ouvrage de Samuel Gardiner en 1883, qui reste encore la référence incontournable.
Auteur de biographies sur Jacques Ier (1985), Marie Stuart (1987), Élisabeth Ire (1992) et Charles Ier (2000), Michel Duchein était mieux placé que personne pour aborder un tel sujet. Sa parfaite maîtrise des mémoires et des correspondances lui a permis de construire un récit vivant et documenté. Il restitue avec précision les intrigues de la cour de Jacques Ier et la rivalité entre les favoris, notamment entre Robert Carr, le comte de Somerset et « steenie », le jeune et beau Georges Villiers, qui triomphe à partir de 1616. Ce dernier reçoit l’année suivante le titre de comte Buckingham et parvient à se rendre indispensable à son roi – « son cher papa et compère » – qui lui confie des responsabilités écrasantes. À ce sujet, Michel Duchein ne cache rien des failles du personnage et s’interroge sur sa capacité à conduire la modernisation de la Navy, à mener des négociations diplomatiques ou encore à établir une bonne entente entre le Parlement et le jeune Charles Ier. Pour ces deux dernières missions, il semble que Buckingham ait échoué.
Son caractère irritable et impulsif se révéla catastrophique dans les tortueuses négociations qui l’opposaient à Olivares lors du projet de mariage du prince Charles avec l’infante d’Espagne. Après le mariage de Charles et d’Henriette-Marie, Buckingham se fit bien des illusions sur la possibilité de réaliser son « grand dessein », qui devait unir la France, les Provinces-Unies et l’Angleterre contre l’empire des Habsbourg. Outre l’épisode romanesque des « ferrets de la Reine » qui le condamnait aux yeux de Louis XIV, Buckingham est d’emblée jugé médiocre par un Richelieu qui ne lui accorde aucun crédit.
Il n’eut pas plus de succès lorsque le Parlement entreprit de profiter de la dépendance financière de Charles Ier pour lui reprocher sa prétendue indulgence à l’égard des catholiques et le fiasco de l’île de Ré. On regrettera seulement l’absence d’un développement précis sur les motifs qui dressent l’opposition parlementaire contre le favori. L’auteur omet de signaler certains travaux récents comme ceux de Théodore Rabb sur Sir Edwin Sandys, qui livre une quantité d’informations sur les considérations religieuses, commerciales et politiques qui sous-tendaient les critiques des parlementaires.
Mais l’auteur s’insurge avec raison contre une idée entretenue par l’historiographie whig, selon laquelle Buckingham ne serait qu’un courtisan corrompu et incompétent. Il souligne son intégrité et la perspicacité avec laquelle il sut s’entourer d’une clientèle efficace, notamment le garde des Sceaux John Williams. De même parvint-il à se faire apprécier par des personnalités aussi différentes que le chancelier Bacon ou l’archevêque Abbot. Dans une époque d’intrigues et de pouvoir personnalisé, on comprend la fascination exercée par le parcours hors norme de ce modeste gentilhomme. On voit alors se dessiner le portrait d’un favori ingénieux, qui entretenait une brillante vie de cour et encourageait Charles Ier sur la voie du mécénat des plus grands artistes. Plus qu’une reconstitution minutieuse d’une destinée, la biographie du duc de Buckingham opère une synthèse convaincante à partir d’ouvrages plus anciens et de contributions récentes sur l’instabilité croissante des relations entre le pouvoir royal et le Parlement de Jacques Ier à Charles Ier.
Stéphane JETTOT.
 
Perspectives de la recherche sur le genre narratif français du XVIIe siècle, Quaderni del Seminario di filologia francese, no 8, Pise-Genève, Edizioni Ets-Slatkine, 2000. Un vol. 14 × 21 cm de 306 p.
 
 
Avec ce riche volume, réunissant les Actes du colloque international de Pavie organisé par G. Giorgi (1er-3 octobre 1998), nos collègues italiens font une nouvelle fois la preuve de la vitalité de la recherche transalpine sur le roman français du XVIIe siècle : ce « continent englouti » dont R. Picard appelait de ses vœux la cartographie, dès 1977, et depuis lors bien arpenté, voit ses contours encore précisés par les quatorze contributions que regroupe l’ouvrage.
Les deux articles liminaires d’E. Bury et de G. Giorgi fournissent un précieux cadre d’ensemble à l’enquête, en s’attachant à la poétique du genre sur les pas des théoriciens du XVIIe siècle. La crise du romanesque au tournant du siècle, dont Sorel et Furetière sont les meilleurs témoins, rend ainsi visible pour E. Bury le passage progressif d’une théorie poétique du roman, adossée aux analyses d’Aristote et pensée sur le modèle de l’épopée, à une conception rhétorique désormais centrée sur l’efficacité du dispositif fictionnel : de l’admiration héroïque à l’ « intérêt » pris par le lecteur, de la distance à la participation – voire à l’identification affective –, l’évolution du genre ménagerait « les conditions de possibilité du réalisme romanesque moderne » (p. 33). La voie comparatiste choisie par G. Giorgi le conduit pour sa part à confronter les théories italiennes et françaises, des années 1550 au milieu du XVIIe siècle. L’importance du modèle épique pour la poétique du roman est ici confirmée par les débats que suscita l’engouement du public pour les modernes poèmes chevaleresques (romanzi) de Boiardo et de l’Arioste, puis les cycles des Amadis de Gaule ; mais tandis qu’en Italie il revient aux « Modernes » Giraldi et Pigna, défenseurs des romans de chevalerie, de fournir les premiers essais de définition du genre, la Préface d’Amyot à sa traduction française des Éthiopiques réaffirme avec force la nécessaire soumission du roman aux règles aristotéliciennes du poème héroïque.
À défaut d’un classement apparent des douze contributions suivantes dans l’ouvrage, le lecteur devra se contenter ici du parcours vagabond que nous lui proposons, et des quelques regroupements que nous tenterons de suggérer. Du côté des investigations génériques, par exemple, plusieurs enquêtes interrogent le roman à la frontière des autres genres. B. Bray se consacre ainsi au roman épistolaire, forme hybride par excellence, et montre que le recours aux procédés d’authentification empruntés à l’historiographie ne masque nullement le mensonge de la fiction. R. Francillon revient sur l’œuvre de Mme de Lafayette, au carrefour de quelques-unes des principales voies d’expérimentation du roman, pour mettre en évidence le modèle générique qui la soutient intimement : c’est ici sur l’écriture des Mémoires que le roman fonde sa singularité. Histoire et fiction narrative forment également un couple nécessaire dans l’article de G. Berger, précisément centré sur les pseudo-mémoires de l’âge classique : révélateurs d’un « dilemme du roman », ils témoignent peut-être tout autant d’une crise nouvelle de l’historiographie, désormais suspecte dans ses fondements mêmes (qu’est-ce que la « vérité historique » ?) comme dans ses implications politiques. Semblable hypothèse d’une double crise de conscience, du roman et de l’histoire, est encore examinée par l’étude de Fr. Piva, qui voit dans l’éclatement des structures narratives caractéristiques de la fin du XVIIe siècle le symptôme d’une impossibilité à appréhender le monde comme un tout organique. Ces « romans en miettes » engageraient alors le seul mode de représentation encore disponible : fragmentaire, partiel, limité à l’histoire privée d’un individu dont la voix singulière demeure l’ultime caution possible.
Plusieurs études transversales s’attachent à dégager les filiations et les héritages des textes analysés. J. Serroy revient sur le roman comique à travers l’œuvre de Scarron, dont la formule paradoxale se situerait à la croisée de deux veines jusque-là inconciliables : la tradition satirique et picaresque d’une part, de l’autre le romanesque héroïque et sentimental. A.-L. Franchetti met en évidence le rôle crucial de J.-P. Camus dans la tradition de l’anti-roman, plusieurs années avant l’œuvre de Sorel. S. Poli analyse les incipit des romans pastoraux parus avant L’Astrée, pour isoler la fonction symbolique de ce dernier texte : la dimension politique du roman d’H. d’Urfé est étayée par une puissante rêverie primitiviste, offrant aux élites nationalistes françaises le grand mythe fondateur rêvé depuis le XVIe siècle. D. Dalla Valle dessine les premiers traits d’une histoire inédite du roman de formation au XVIIe siècle, d’après l’examen de quelques œuvres représentatives (le Francion de Sorel et plusieurs Nouvelles du même auteur, Le Page disgracié de Tristan L’Hermite, Mathilde d’Aguilar de Madeleine de Scudéry). A. Capatti s’arrête enfin sur les représentations de l’ivrognerie enfantine dans le roman burlesque, dans la perspective prometteuse d’une histoire littéraire de la civilisation de la table.
Trois monographies viennent compléter ce bel ensemble. Entre littérature et philosophie, M. Botto scrute avec finesse le « monde fictionnel » de Cyrano de Bergerac, dans le cadre d’une plus vaste enquête sur la « poétique des savoirs » qui reprendrait sur nouveaux frais la question centrale du statut cognitif de la métaphore et de la fable. D. Mauri déchiffre la troublante et vertigineuse « écriture alchimique » de Béroalde de Verville. Ch. Morlet-Chantalat montre comment le rire peut trouver place dans l’univers héroïque de la Clélie de Madeleine de Scudéry, en revenant sur le personnage d’Amilcar auquel elle s’était déjà intéressée ailleurs.
Autant de suggestives et savantes études, qui font de cet ensemble un livre à part entière : celui-ci aurait encore gagné en clarté et en lisibilité à être explicitement architecturé – est-ce l’effet mimétique des incertitudes du genre ? –, de même qu’une introduction générale aurait permis d’en assurer fermement les lignes de force ; ultime regret, l’absence d’un index (des auteurs et des œuvres cités) qui aurait pourtant facilité la circulation du lecteur dans ce dense massif. En dépit de ces quelques réserves de présentation – la tenue du volume est par ailleurs impeccable –, cet ouvrage marque une nouvelle étape dans la recherche sur le roman français du XVIIe siècle, annonçant sans nul doute de nombreux travaux à venir. Il est réjouissant d’en devoir l’initiative à nos collègues d’outre-monts, de qui nous avons encore beaucoup à apprendre.
Delphine DENIS.
 
Georges de Scudéry, Ibrahim ou l’Illustre Bassa, texte établi, présenté et annoté par Éveline Dutertre, Paris, Société des textes français modernes, 1998. Un vol. de 12 × 18 cm de 274 p.
 
 
Dans la lignée du travail d’étude et d’édition de l’œuvre dramatique de Georges de Scudéry qu’elle mène depuis un certain nombre d’années (Scudéry dramaturge, Droz, 1988 ; Scudéry théoricien du classicisme, Biblio 17, 1991 ; édition avec Dominique Mondcond’huy du Prince déguisé et de La Mort de César, STFM, 1992), Éveline Dutertre propose ici le texte d’une des dernières œuvres dramatiques, que l’auteur avait intitulée « tragi-comédie ». Cette édition précédée d’une longue préface et abondamment annotée est suivie d’un glossaire des termes turcs et d’une bibliographie. L’édition de ce texte qui n’avait pas été réédité depuis le XVIIe siècle a été établie à partir du texte de 1643 mais l’orthographe, la ponctuation et la capitalisation ont été modernisées et uniformisées.
La leçon de la préface est très claire : cette pièce qui est l’une des plus classiques de Scudéry et qui appartient à sa « période cornélienne » est une « pièce psychologique ». Cette démonstration se fonde sur deux éléments : l’influence de la source romanesque et la prédominance des éléments classiques sur les éléments baroques. Une étude précise des sources permet de distinguer deux influences. L’auteur s’est certainement inspiré de plusieurs pièces contemporaines qui avaient choisi le même personnage principal (le Solimano de Bonarelli, le Soliman de Dalibray, Le Grand et Dernier Soliman de Mairet) ; la veine orientale et le rôle des personnages secondaires leur sont empruntés. Mais c’est surtout le premier roman de Madeleine de Scudéry, intitulé également Ibrahim ou l’Illustre Bassa, qui l’a guidé : ce texte fut publié en 1641 sous le nom de Georges et la critique moderne, qui l’attribue à Madeleine, considère que c’est le roman auquel Georges a le plus contribué. L’intrigue de la pièce se fonde sur le récit principal du roman dont elle réunit les éléments épars, notamment les événements du livre 5 de la quatrième partie : l’auteur lui emprunte donc « la charpente de sa pièce » ainsi que son « substrat psychologique ». L’étude de sources se fonde de ce fait sur une analyse précise du traitement romanesque de ce sujet pour montrer les adaptations et les transformations auxquelles donne lieu le traitement dramatique du même sujet, et offre à lire en parallèle les passages les plus significatifs de cette reprise (monologue initial, aveu de Soliman), et de l’adaptation que nécessite le transfert sur la scène théâtrale (revirement final de Soliman) ; le texte du roman est abondamment cité en notes, ce qui éclaire souvent la lecture car, à des fins de concision, Scudéry fait parfois référence par allusion à des éléments antérieurs.
Le classicisme de la pièce, qui dénote une influence cornélienne, l’emporte sur les éléments baroques en général très présents dans le théâtre de G. de Scudéry (mouvement, suspension). Il tient à la conformité aux règles (unités et bienséances) mais surtout à « l’action tout intérieure » caractérisée par son dépouillement et sa logique. Enfin l’écriture dramatique est mise au service de la psychologie : le très grand nombre de monologues, de « monologues devant confident » et de « monologues dialogués » qui alternent avec des dialogues stichomythiques permet à chacun des personnages d’exprimer ses sentiments, et au héros d’énoncer le conflit moral qui le déchire et d’exposer son oscillation continuelle entre amour et devoir. L’analyse se fonde là encore sur des études de scènes et de rythmes et sur la référence à des pièces antérieures, et l’annotation reprend ponctuellement les différentes pistes proposées dans la présentation.
Cette édition critique très informée démontre adroitement l’originalité de la pièce dans la production de G. de Scudéry et donne des éléments d’explication qui constituent une analyse claire et cohérente de la pièce ; une piste intéressante rapproche notamment le changement d’esthétique qu’elle augure des vues neuves de G. de Scudéry dans la préface du roman Ibrahim sur le traitement des personnages.
Camille ESMEIN.
 
Marie-Gabrielle Lallemand, La lettre dans le récit. Étude de l’œuvre de Mlle de Scudéry, Tübingen, G. Narr Verlag, coll. « Biblio 17 », no 120, 2000. Un vol. 20,5 × 14,5 cm de 446 p.
 
 
La publication de thèses récentes contribue ces dernières années au renouveau des études sur Madeleine de Scudéry et sur le roman galant : après celle de Delphine Denis sur la Poétique de la conversation, voici celle de Marie-Gabrielle Lallemand, soutenue en 1996, sur la lettre dans l’œuvre de la romancière. C’est d’ailleurs plutôt dans le cadre des études sur l’épistolarité que l’auteur, qui a choisi l’œuvre de Mlle de Scudéry pour sa représentativité, situe son travail. C’est donc à un double titre que cette étude sera profitable. Signalons la précieuse annexe I, qui établit la liste et les références de toutes les lettres insérées dans les trois romans et les nouvelles.
Dans une étude nuancée, l’auteur cherche à montrer que, d’ornement, la lettre devient peu à peu un élément du récit romanesque, sans perdre néanmoins toutes ses qualités ornementales. Cette tendance se fait sentir tant dans le nombre croissant des lettres que dans leur type, leur présentation ou leur emploi. Dans un premier temps, un inventaire des lettres insérées et des lettres non reproduites permet d’établir leur nombre, leur importance et leur diversité à l’intérieur du roman. La distinction entre lettre d’amour et lettre galante, établie par la conversation de la Clélie, « de la manière d’écrire des lettres », conduit à distinguer aussi deux traditions, celle des Héroïdes ovidiennes, des Femmes illustres et des Lettres portugaises, et celle du roman galant et mondain. Tout en adoptant la lettre d’amour, lettre romanesque par excellence, Mlle de Scudéry hésite à s’inscrire dans la tradition de la plainte féminine, peu bienséante, et substitue à la lettre amoureuse l’expression galante des sentiments, dévoyant ainsi la définition de la conversation.
Cet état des lieux conduit ensuite l’auteur à s’interroger sur la pratique des romans antérieurs, notamment des Éthiopiques, des Amours de Theogenes et Charide et de L’Astrée. Elle inscrit clairement l’œuvre de Mlle de Scudéry dans le sillage de cette dernière, qui impose à la lettre une dimension ornementale tout en exploitant ses possibilités romanesques. Mais l’œuvre reflète aussi les tendances contemporaines du roman galant, qui intègre en son propre corps tous les types hétérogènes de lettres, comme les épîtres liminaires ou les lettres-préfaces. L’esthétique galante est un principe unifiant, qui uniformise les lettres : la plupart portent sur une matière amoureuse, prennent la forme de billets et sont écrites dans un style aisé, naturel, sans relief particulier. Les lettres passionnées de Brutus à Lucrèce sont une exception, une expérience isolée et sans suite. L’auteur l’explique comme une gageure, une tentative impossible de prêter au héros le langage de l’amoureux défini par la conversation de la Clélie. On aimerait cependant mieux comprendre encore la raison d’un tel hapax, qui intervient assez tard dans la production romanesque de Mlle de Scudéry puisqu’il figure dans la Clélie. S’il manifeste une tendance nouvelle, un goût nouveau du public pour le sentiment, qui conduira aux Lettres portugaises, pourquoi l’expérience est-elle sans suite ? Et si la romancière se crispe sur une esthétique désormais rétrograde, pourquoi une telle expérience ? Peut-être la distinction entre l’écriture ovidienne des Femmes illustres et l’écriture galante des billets romanesques n’est-elle pas si tranchée dans l’œuvre de Mlle de Scudéry.
Dans une dernière partie, Marie-Gabrielle Lallemand s’attache à la fonction romanesque de la lettre. Celle-ci exerce son influence sur le récit grâce à des péripéties fondées sur les dysfonctionnements de la communication épistolaire, et remplace les lieux traditionnels de la tempête ou de l’enlèvement. L’ambiguïté fondamentale de ce type de communication est liée à la part de secret des lettres, et ceci pose de nouveau, avec quelques redites, la question d’une écriture de la passion, prise plutôt en charge par les vers que par les lettres.
On regrettera parfois le décalage entre recension et analyse, reportée un peu plus loin dans l’étude. L’abus du verbe pouvoir, d’autre part, alourdit l’écriture et atténue par moments la force d’un propos qui, étayé de nombreuses citations et appuyé sur de nombreux passages de l’œuvre de Mlle de Scudéry, apporte un éclairage convaincant sur le problème des genres dans la littérature galante.
Marie-Claire CHATELAIN.
Des erreurs typographiques ayant en partie altéré le compte rendu (no 214, p. 161-165) que Patrick Dandrey avait consacré au volume dirigé par Jean Dagen, Entre Épicure et Vauvenargues, il en a souhaité la republication suivante.
 
Jean Dagen, Entre Épicure et Vauvenargues. Principes et formes de la pensée morale, Paris, Honoré Champion, « Moralia » no 1, 1999. Un vol. 16 × 24 cm de 442 p.
 
 
Ce volume collectif, premier de la collection « Moralia », regroupe les contributions composées sous l’égide ou dans la mouvance de Jean Dagen pour le Groupe d’Étude des Moralistes rattaché au Centre d’Étude de la Littérature et de la Langue françaises des XVIIe et XVIIIe siècles (CNRS/Sorbonne), institution que Jean Dagen a dirigée entre le départ de Roger Zuber et la cessation de ses propres activités à l’Université Paris-Sorbonne, en juin 2001. Pour faire partie de cette « amicale et laborieuse cohorte », écrit spirituellement le préfacier de cette brassée inaugurale, « la seule règle est de partager les intérêts communs et de verser sa contribution personnelle au capital du groupe » (p. 13). Ces intérêts communs se définissent, poursuit-il, par la quête d’une « histoire des idées morales et de leurs formes littéraires » (p. 14) durant les deux siècles classiques, appuyée sur l’identification de l’activité du moraliste, dans la lignée de Montaigne, à « une éthique de la conscience de soi » qui porte certains écrivains, quels que soient les genres dans lesquels ils s’exercent, « à repenser toute connaissance et toute proposition morales à la lumière d’une expérience personnelle sans autre autorité que celle d’un esprit autonome » (p. 12).
Appelé à faire souche en tête d’une série d’ouvrages qui publieront les conférences suscitées depuis 1992 par cette perspective libérale et suggestive et prononcées dans ce cadre de haut savoir, de réflexion sagace et d’amicale cordialité, voilà un livre qui à coup sûr fera date, aussi : par la belle tenue des contributions réunies ; par la richesse harmonieuse et harmonique des échos entre les deux siècles qu’elles mettent en dialogue ; par la diversité des auteurs et des secteurs envisagés, qui articulent le parcours en cinq parties cadastrant à peu près tout le champ de réflexion propre au sujet : « fondements », « intériorité », « formes », « théâtralité » et « socialité », chacune regroupant deux à trois articles qui, par leur large amplitude et leur densité, relèvent plus du chapitre d’un livre savant que de la rythmique ténue et saccadée d’un recueil collectif ou des actes d’un colloque.
On ne citera ici que pour mémoire et pour hommage les travaux dix-huitiémistes de Jean-François Lecoq, Martin Rueff, Élisabeth Bourguinat et Laurent Bove traitant respectivement de la morale de Locke, de l’expérience de la liberté au siècle des Lumières, de Laclos moraliste et de Vauvenargues politique. Le XVIIe siècle, lui, est représenté par sept contributions. En tête de volume, Jean-Charles Darmon consacre son article à la « logique des apparences » dans la pensée de Gassendi. Cette analyse de la réévaluation épistémique et heuristique du sensible, à la fois fiable et trompeur, proposé par le premier Gassendi comme fondement de la connaissance et support d’une théorie du signe originale, concurrente de celle de la logique de Port-Royal, permet, à travers cet exemple philosophique, d’approcher la pensée des moralistes à sa racine même, au ras de ce que l’on nommerait volontiers le paradoxe des apparences : utiles à observer, à transcrire et à méditer, mais pour qu’en dernière analyse soit dénoncée leur trompeuse séduction, elles placent toute démarche moraliste dans le tiraillement contradictoire entre l’esthétique de la description plaisante sinon presque complaisante, et l’éthique de la prescription farouchement répulsive ou froidement désabusée. Ce paradoxe trouve son écho, notamment, dans la fine et pénétrante contradiction décelée par J.-Ch. Darmon au cœur de la sémiologie gassendiste de la sensation, qui distribue au « signe sensible » le rôle double « [d’]amorcer le processus cognitif où s’engage l’esprit (mens), guidant celui-ci en sa recherche, lui indiquant que quelque chose est à chercher au-delà du signe lui-même, du côté de ces choses qui sont non manifestes au sens » (p. 48).
On ne peut guère donner ici qu’une idée bien insuffisante des démonstrations multiples et bourgeonnantes qui s’en ensuivent : sur la théorie du double critère ; sur les conditions de définition d’un savoir « apparentiel » fondé sur une critique de l’anthropologie scolastique figée dans sa raideur logique, mais usant néanmoins des tropes de celle-ci pour fonder une logique de la ressemblance sur une herméneutique des amphibologies et des virtualités de sens « grouillant » (c’est le mot de l’A.) dans le langage. Ce pourrait être aussi un terme propre à qualifier ces pages virtuoses qui répercutent et épousent le mouvement vibrillonnant et la dynamique généreuse d’une recherche in progress au sens premier, d’une pensée qui tour à tour embrasse, traque et furète, véritable corps-à-corps de l’analyse avec son sujet.
Revanche de Port-Royal au sein du volume, Béatrice Guion traite ensuite avec vigueur et finesse en un bel exposé éclairant et charpenté la délicate question des « pensées imperceptibles », préfiguration de l’intuition moderne de l’inconscient – ou plutôt, corrige l’A., du subconscient – dans l’anthropologie de Pierre Nicole. L’analyse montre comment Nicole en décèle l’origine aux deux sources que constituent d’une part les mécanismes secrets de la vie psychique (réflexes de conduite et de pensée) et de l’autre le fond du cœur pécheur (replis de l’amour-propre). Enjeu d’une lutte entre la volonté naturellement éprise de lucidité et les réticences de l’amour de soi héritier de la Chute, l’émergence de ces fonds secrets à la surface de la conscience suppose, dans une perspective augustinienne tempérée, un exercice mental et moral, un travail sur soi, sur la « machine », capable de métamorphoser en seconde nature, en réflexe spontané, la traque du faux et du mal qui se pareraient de trompeuses et flatteuses défroques. En découle une légitimation du plaisir persuasif de l’éloquence, vouée à atteindre insensiblement ces tréfonds de l’âme par ses blandices les plus secrètes, en même temps qu’elle agit de plein fouet sur la conscience par la force qu’elle confère aux idées claires et distinctes.
De l’augustinisme au salésianisme, voici qu’intervient alors l’analyse de l’Introduction à la vie dévote que Bernard Teyssandier présente sous l’angle d’une exhortation imagée au combat spirituel. Dans une belle manière faite d’érudition ample et maîtrisée, d’empathie chaleureuse et subtile avec son sujet et d’écriture toute d’élégance et de raffinement précis, B. Teyssandier aborde en effet l’œuvre du « maître d’honnêteté », du « docteur de la douceur », sous l’angle paradoxal de la guerre. Il remonte la lointaine filiation de l’image de la vie humaine comme combat et en détaille avec virtuosité les étapes et les variations en privilégiant l’exemple des Exercices spirituels de Loyola et du Combat spirituel de Scupoli : il en montre l’influence sur François de Sales en rétablissant ainsi la généalogie, l’origine des traits et des figures que revêt la lutte contre le péché menée par la sage Philotée. Puis il développe dans sa dimension stylistique et rhétorique cette ordalie dévote, par un minutieux travail de relevé, de classification, d’analyse et d’évaluation des figures et des images du discours didactique, rendu prégnant, visuel et sensible par ce faisceau de signes mis au service d’une stratégie de persuasion psychagogique vécue par l’auteur de l’Introduction à la vie dévote comme un combat visant à emporter l’adhésion de son lecteur, viator en quête du Salut.
Spécialiste bien connue du genre des ana, Francine Wild, pour sa part, aborde la question des relations entre ce genre et l’écriture morale en conjuguant avec l’aisance que lui donne sa parfaite pratique du sujet les relations de similitude ponctuelle et d’essentielle différence entre l’anecdote, gouvernée par la logique du particulier et du singulier, et l’exemple moral, de visée universelle et permanente. D’une façon générale, constate l’A., « au plaisir d’une vision élargie, que procure la littérature morale, l’ana oppose le plaisir du détail amusant, ou de la médisance fine » (p. 282).
À la convergence des deux domaines, pourtant, F. Wild propose, après une synthèse savante et pénétrante sur la nature et la manière de l’ana, un examen des accointances qu’il présente avec la réflexion des moralistes : d’un côté, par l’insertion fortuite et ponctuelle de formes morales au sein du recueil anecdotique (apophtegmes, apologues, mots exemplaires et traits de mœurs généraux) ; de l’autre, par l’inflexion du genre tout entier sous l’effet d’un tour d’esprit propre aux moralistes, inflexion redevable à la culture antique et humaniste des auteurs, à certaines influences mondaines, dans la filiation des raffinements précieux et galants sur l’origine et la nature des conduites et des sentiments, puis à la faveur, aussi, de la forme fragmentée commune aux traités moraux et aux volumes d’ana.
C’est au genre trop peu connu du livre-théâtre, dans la lignée du Théâtre du monde de Boaistuau (1558), qu’Anne Larue consacre un article extrêmement intéressant, riche et médité – plus particulièrement à ces théâtres de cruauté que constituent les recueils mémoriaux, enregistrant sous forme de lieux communs de morale orchestrés en symphonie funèbre le souvenir sanglant des massacres et des martyres des guerres de religion. Elle développe d’abord de manière à la fois précise et générale la définition du genre et de ses caractéristiques structurelles : le livre-théâtre, écrit-elle, constitue « un élixir du savoir humain, présenté sous une forme qui reflète l’ordre du monde sur un mode linéaire ; sa fonction est celle d’un monument, voire d’un mémorial » (p. 297).
Reflet du monde, il le décompose en effet en fragments anatomisés et le recompose en énumérations prolixes invitant le lecteur à une pérégrination viatique, sur le modèle mental des arts de mémoire et autres architectures de papier. Architectural, il joue le rôle parfois aussi d’un mémorial, comme le recueil d’estampes du Théâtre des martyrs de Jean Luycken, qui ajoute au registre illustré des sacrifiés et des crucifiés de jadis les protestants modernes, ou encore comme le Théâtre des cruautés hérétiques de notre temps de Richard Verstegan, d’inspiration catholique, lui, et de structure emblématique. Avec une virtuosité intellectuelle et érudite digne des travaux de Louis van Delft qui résonnent en écho avec les siens, l’A. rapporte le rude projet de ces volumes (faire « contempler l’insoutenable ») aux traités d’anatomie des Vésale et autres Wesling, et plus particulièrement à ces théâtres d’anatomie dont la structure et l’esprit communient avec celui de ces recueils tragiques. Elle propose enfin d’en lire le contrepoint, un siècle plus tard, dans la grimace burlesque des Four Stages of Cruelty de Hogarth, comme pour démonstration dernière que « le versant burlesque, voire “grand guignol” du tragique est sa tentation permanente » (p. 315).
Sous le titre « Fontenelle et la tragédie lyrique », Camille Guyon-Lecoq, de son côté, entend poser la question de la moralité d’un genre comme l’opéra à la française en termes conjoints de poésie, de musique et de spectacle, autrement dit à travers une étude des paroles, de la mélodie et de la machinerie associées dans une même optique. Extérieure à la circonscription définie par son titre, la première partie de l’article revient utilement sur le débat noué autour de l’immoralité que Boileau avait reprochée au genre, pour nuancer le verdict de la Satire X, notamment à travers une analyse (une peu sollicitée, peut-être ?) de la position de Bordelon sur le sujet. Elle rappelle ensuite et analyse les arguments de Rémond de Saint-Mard et de Mably sur la vertu sociale et sociable des passions sensibles et bénéfiques émues par la tragédie lyrique. Une seconde partie de l’article envisage alors (dans une connexion un peu abrupte, nous a-t-il semblé, avec la précédente) le cas particulier des sentences : le but est de montrer que l’écriture musicale y joue avec le sens moral un jeu complexe de connivence ou de contradiction qui rend impossible l’évaluation du texte sans recours à sa mise en œuvre mélodique. En étoffant le corpus des « sentences stricto sensu » par ce qu’elle appelle des « quasi-sentences », l’A. ne frôle-t-elle pas ici l’incertitude sur la nature de son objet ? Mais l’apparition de Fontenelle enfin pris en compte pour lui-même, après quarante pages qui l’ont fait désirer, conduiront le lecteur à pardonner ce petit tiraillement et quelques autres légers coups de force (nous avouerons par exemple n’avoir pas été tout à fait convaincu par le sens attribué à la première citation de la p. 358). Enfin, une troisième partie, audacieuse sinon périlleuse, s’efforce de tirer une « morale des machines » et de lire dans le spectacle de toute la mécanique sollicitée par la tragédie lyrique la mise en forme d’une « expérience imaginaire » de physique (p. 368), l’expression des réserves critiques d’un Philosophe rationaliste envers la croyance au surnaturel et « l’occasion de représenter un monde grossièrement cartésien en action » (p. 365). Même appuyées sur la grande autorité de Koyré, ces expressions et l’idée qui les sous-tend n’auraient-elles pas mérité un peu plus de nuances et quelques inflexions ? Certes, on se rassure sur ce point quand on entend l’A. convenir qu’il « serait excessif de voir dans tout mouvement représenté par les machines une profession de foi cartésienne » (p. 368). Mais l’on regrette que cette concession induise à poser, en revanche, comme « indéniable que les décors [de Bellérophon] représentent une nature ouverte qu’on peut interpréter comme le passage d’un monde clos à un univers sinon infini du moins ouvert ».
L’application proposée n’est-elle pas un peu roide, sinon légèrement arbitraire ? Tout comme pourrait sembler assez incongrue, même présentée sur un mode dubitatif, la suggestion de décrypter « une plaisanterie anti-trinitaire » dans le monstre suscité, sur la scène du même Bellérophon, par la fusion entre un dragon, un lion et un bouc (p. 372). Ces exemples, pris parmi d’autres, d’une ambition herméneutique et d’une autorité de formulation un peu hasardeuses seraient-ils imputables à la longueur de cette communication, double de l’étendue moyenne des textes réunis par le volume ? En tout cas, l’unité de la démonstration nous semble avoir pâti de cet excès. Il n’en demeure par moins qu’au-delà de ce défaut de maîtrise, l’on doit saluer un projet courageux, sur une question difficile dont le traitement, sans toujours convaincre, conserve des mérites certains.
Enfin, dans un article d’une exemplaire densité, David Bensoussan met une grande richesse de lectures et de trouvailles érudites au service d’une pénétrante analyse de la « prose d’invention morale » telle que la pratique Saint-Évremond. Pour faire passer de l’impression à l’expression les leçons d’une « pratique de l’existence » fondant une « disponibilité à soi » comme fin dernière de la sagesse, Saint-Évremond, nous explique l’A., a mis en jeu une « rhétorique de la pénétration » dont les composantes et la nature seront définies à partir de deux rapprochements éclairants : avec l’atticisme épicurien présenté par Gassendi, dans le De Vita et Moribus Epicuri, comme une entreprise de choix délicat des mots et des tournures, fondant sur la facilité d’un style souple et aisé la délectation conjointe du lecteur et de l’auteur, épanouie en une écriture de la liberté individuelle ; et, autre rapprochement lumineux, cette fois avec l’épilogue du De Copia d’Érasme, définissant un éthos souple et souriant, dont la vertu thérapeutique et cathartique garantit la santé de l’âme et de l’esprit.
L’ensemble de ces études constitue, on le voit, un bouquet de science et de réflexion de très haute qualité et de grande profondeur. Si la destinée d’un maître est de faire éclore des vocations, de féconder des ardeurs, de susciter une relève, nul doute que ces travaux inscrits dans la mouvance de ceux de Jean Dagen couronnent, au moment où il vient de prendre une retraite que l’on attend active et féconde, l’emblème de son rôle éminemment et libéralement magistral.
Patrick DANDREY.
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