Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130529569
206 pages

p. 397 à 415
doi: 10.3917/dss.023.0397

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n° 216 2002/3

Pour mon fils Pierre-Hadrien,
ce premier article écrit malgré lui.
Le genre romanesque occupe à première vue une position subalterne dans l’œuvre de J. Baudoin, puisque seule une de ses publications sur dix en relève. Cette appréciation purement numérique est cependant trompeuse. La proportion, en effet, passe à une sur trois quand ne sont pris en compte que les ouvrages de son invention. Le roman, d’autre part, s’avère l’unique genre possédant une fin d’abord esthétique qui figure parmi sa production, pourvue pour plus de la moitié d’une vocation morale ou dévote et un tiers historique et politique [1]. Et l’attention dont J. Baudoin le gratifie s’exerce de manière continue et régulière. De 1610 à 1649, de son premier ouvrage d’envergure à sa dernière œuvre, le polygraphe publie en moyenne un texte romanesque tous les trois ou quatre ans. Ses traductions en la matière concernent des œuvres dotées d’un rôle stratégique dans l’élaboration du genre à l’époque moderne : L’Histoire vraie de Lucien en 1613, les Nouvelles Morales de D. de Agreda en 1621, L’Arcadie de Ph. Sidney en 1624, Leucippé et Clitophon d’Achille Tatius (le roman grec le plus lu après les Éthiopiques d’Héliodore) en 1635, Le Crétidée de G. B. Manzini en 1643 et, trois ans avant sa mort, L’Homme dans la lune de F. Godwin (1647). Elles témoignent que J. Baudoin éprouve un intérêt critique pour le développement de la forme romanesque. De fait, au-delà de la réflexion qu’il consacre à la Fable, qui perce dans sa traduction de la Mythologie ou Explication des Fables de N. Conti, d’un fragment des Discours sur le poème héroïque de T. Tasso, dans sa rédaction d’une allégorie explicitant la Jérusalem délivrée, d’un Recueil d’emblèmes divers, J. Baudoin assortit toujours spécifiquement ses romans de commentaires, explicites (à l’intérieur d’une épître dédicatoire, d’une adresse au lecteur) ou qui se donnent à lire dans la mise en scène de la narration à laquelle il procède. L’Histoire nègrepontique offre l’exemple le plus développé du phénomène. Elle comporte successivement une épître dédicatoire, un avertissement où l’auteur déclare que son livre est la mise au net du manuscrit, rapportant des aventures narrées par un religieux grec, d’un voyageur italien et la lettre d’un caloyer à son supérieur dans laquelle le moine présente son texte et expose ses intentions. Le récit se voit ainsi doté d’une quadruple fonction, tandis que ces délégations de paternité en cascade problématisent l’origine du discours de la fiction. J. Baudoin s’applique à considérer la théorie du roman comme il ne le fait par ailleurs que pour la traduction. Ce privilège suffirait à fonder la légitimité d’une interrogation sur le genre dans son œuvre. Il y a paradoxe à voir cet auteur notoirement préoccupé de sciences morales et de littérature sérieuse s’intéresser au roman, qui passe pour frivole, sinon pernicieux. Pourquoi cette rencontre a-t-elle lieu ? Selon quels vecteurs ? Mais l’étude de la production romanesque de J. Baudoin possède un second intérêt. Laissant la voie plus libre à l’expression de l’auteur que la traduction, elle permet mieux d’entrer dans les arcanes de sa pensée, voire de son imaginaire.
 
J. BAUDOIN FACE AU ROMAN : RÉTICENCES INITIALES ET CRITIQUE DU GENRE
 
 
La place tenue par le genre romanesque dans l’œuvre de J. Baudoin, soucieux d’instruire et d’édifier, est un événement contre-nature : le roman est l’objet d’une sévère réprobation à l’époque moderne. Fiction, soit parole mensongère, il est perversion du Verbe, don de Dieu. Divertissant, agréable, il rend l’homme oublieux de la misère de sa condition, le détourne d’accomplir ses travaux et de faire son salut [2]. Troisième chef d’accusation : le roman est, depuis la fin du XVIe siècle, indissolublement lié à un récit amoureux [3]. Il corrompt ses lecteurs en présentant sous un jour séduisant des comportements facteurs d’immoralité et d’insoumission [4]. J. Baudoin connaît ces reproches et les prend à son compte quand il associe dans l’ode qu’il fournit en tête de L’Histoire africaine (1627) de F. de Gerzan [5], les termes « roman », « malice » et « mensonge ». Parade sans fondement ? Ses œuvres, contenant systématiquement un dispositif destiné à disculper leur auteur et à modifier leur perception générique, prouvent que le genre suscite en lui une réticence sincère.
J. Baudoin se présente d’abord comme le traducteur, au mieux l’organisateur, de ses propres ouvrages, qui lui seraient parvenus sous la forme de manuscrits dont il débat de l’origine. Il ne saurait donc avoir l’entière responsabilité des textes qu’il soumet au public. Dès 1621, les Diversitez historiques sont fondées, à l’en croire, sur « les mémoires de personnes dignes de foi » [6]. Le procédé est authentifié par la déclaration suivante :
[...] si quelque autre ne me prévient, j’espère dans peu de temps de les réduire, comme j’ai déjà commencé, en forme de Relations historiques.
Affirmant la libre circulation des documents sur lesquels il travaille, citant sa source pour le premier récit, attribué au sieur Du Monstier [7], J. Baudoin s’efforce de convaincre de la véracité de son discours et de la possibilité de vérifier cette dernière. La contemporanéité des événements qu’il rapporte se comprend dans cette perspective : elle suggère l’existence de témoins capables de dénoncer toute imposture. La première histoire des Diversitez se passe « sur le point auquel la mort du plus grand Prince qui fut jamais tenait tout le monde en alarme », c’est-à-dire au moment de l’assassinat d’Henri IV en 1610 ; la seconde débute par cette précision : « Il y a trois ou quatre années qu’un Pilote de la Ciudad [...] ». L’adresse au lecteur des Advantures de la Cour de Perse, huit ans plus tard, suppose qu’elles proviennent d’un original espagnol, puis J. Baudoin observe dans l’épître dédicatoire que ces :
[...] Aventures d’Amour et de Guerre [...] ne sont rien moins qu’étrangères et fabuleuses. Car, de quelque feinte qu’use l’Auteur pour les faire arriver à la cour de Perse, si ne laissent-elles pas d’être vraies [...].
De fait, racontées à « Marie douairière de France et d’Écosse » à son retour dans ce pays (le récit est donc postérieur à 1560), elles constituent une fresque des dernières années du règne d’Henri III et de l’accession au pouvoir d’Henri IV, à peine déguisé sous le nom d’Éraste. Lindamire n’est pas moins ancrée dans le monde contemporain. Les protagonistes masculins sont des gentilshommes espagnols originaires de Séville qui cherchent à se rendre soit aux Indes, soit au Pérou. Il est fait allusion à un jésuite, à des combats contre les Mores et les Allemands qui renvoient à la guerre de Trente ans. Il n’y a même plus, dans ce cas, le voile léger de la fiction perse pour abuser le lecteur. L’Histoire nègrepontique, en 1631, se situe au dernier tiers du XVIe siècle. Le discours du romancier est donc aisément contrôlable. Les démentis de paternité que J. Baudoin élabore méritent d’autant plus d’attention qu’il traverse au cours des années 1920 une crise au cours de laquelle il proclame son intention de cesser ses ingrates activités de traducteur pour se consacrer à la publication d’ouvrages de sa propre invention [8]. L’usage du genre romanesque exige apparemment qu’il renonce à ce désir de reconnaissance.
J. Baudoin est pourtant loin de laisser libre cours à la fiction. Elle est, dans toutes ses œuvres, tenue à l’étroit entre deux autres modèles discursifs, historiographie et littérature édifiante. J. Baudoin emploie pour désigner ses textes un vocabulaire (mémoires, Histoire, Relations Historiques) qui ne renvoie pas au roman, mais à l’histoire. Les majuscules qu’il utilise insistent sur ce fait, confirmé par la narration. Dans Les Advantures de la Cour de Perse, le siège d’Alexandrie suit minutieusement les péripéties de celui de Paris en 1589. L’Histoire nègrepontique évoque la geste de Scanderbeg, de Huniade, de Soliman, à partir des récits de L. Chalcondyle, M. Barlétius, J. de Lavardin ou M. Baudier. Dans Lindamire, les descriptions de l’île paradisiaque où échouent les protagonistes démarquent le Commentaire royal de G. de La Vega, dont J. Baudoin a publié la première traduction française en 1633. L’auteur pointe l’attention du lecteur sur la référence en attribuant à ses trois principaux personnages masculins l’intention de se rendre aux Indes. Il invite d’autre part à voir dans ses romans des exempla moraux. Le procédé est criant dans les Diversitez historiques. Les nouvelles du volume sont toujours précédées par un développement dont la forme s’approche du sermon : il dégage l’argument que le récit vient illustrer à la manière d’une parabole. La première histoire s’ouvre sur l’apostrophe au lecteur suivante :
Montrez-nous un exemple de reconnaissance et de bonté qui soit pareil à cetui-ci, vous qui, n’ayant rien de Chrétien que le nom, tournez en risée les bienfaits que vous recevez d’autrui et bannissez lâchement de votre mémoire les bons offices que vos Domestiques vous ont rendus. Je rougis de honte de vous voir ainsi fouler aux pieds les Vertus Morales et commettre des actions que la Barbarie même aurait horreur d’avouer. S’il est vrai que les Loix Divines et Humaines vous obligent à rendre au Prochain ce qui lui appartient de droit, en quelle École avez-vous appris à pratiquer tout le contraire ? Si le juste souvenir d’un bien reçu entretient l’union des peuples, la paix des Royaumes, le bonheur de la patrie, l’obéissance due aux Souverains et l’amitié réciproque des pères envers leurs enfants, d’où vient que sans aucun respect d’honnêteté votre inclination se laisse emporter à l’ingratitude ? Ne voyez-vous pas que de ce vice naissent tous les maux qui travaillent les hommes en cette vie, parce que ceux qui en sont une fois infectés méprisent entièrement la Religion, la Piété, la Justice et le bien du public ? Et néanmoins, ô étrange félonie ! plus dénaturés que les Tigres et plus sauvages que les Lions, vous ne daignez ouvrir les yeux pour reconnaître ceux qui vous ont servis au besoin. Au contraire, tout éclairés que vous êtes des rayons de la vraie foi, vous souffrez qu’en matière de courtoisie et d’honnêteté les Infidèles même vous gagnent le devant dans le chemin de la perfection. Afin que vous ne mettiez en doute cette vérité, je me suis proposé de vous l’éclaircir par l’Histoire suivante [...] [9].
Se succèdent de la sorte des anecdotes aux thèmes apostoliques : respect du plus démuni, faiblesse de la science de l’homme, inconstance de la fortune, puissance de l’amour, avarice, légèreté des peuples. Les Diversitez se terminent enfin sur de véritables péroraisons évangéliques. Ainsi le dernier récit :
Cette révolution nous apprend qu’il n’est point de si grand État qui n’ait ses disgrâces particulières, que les Princes trouvent bien souvent le jour de leur mort dans la naissance de leurs triomphes, que la Fortune les traite plus mal quelquefois que les moindres de leurs sujets, qu’il n’est point d’insolence pareille à celle d’un peuple rebelle et que c’est beaucoup de lui faire connaître sa faute pour empêcher que de plus grands maux n’en adviennent. Je sais que c’est l’ordinaire du crime d’être accompagné de la peine, mais, d’autant que pour diverses raisons l’on n’en vient pas toujours au supplice, le meilleur remède est de faire en sorte qu’à tout le moins un repentir s’ensuive, lequel ne trouve jamais place en l’âme de celui qui a fait la faute, s’il ne la reconnaît auparavant [10].
Le propos didactique, s’il s’affiche de manière moins ouverte dans les œuvres ultérieures, perdure toutefois [11]. Le caloyer Anselme ne déclare-t-il pas au début de L’Histoire nègrepontique ?
[...] la matière de cette Histoire est si pleine de Vertu qu’elle peut, à mon avis, n’être pas infructueuse au public ni même à l’affermissement de notre Religion.
En effet, il espère qu’elle incitera les Princes de l’Occident « à tirer toute la Grèce de servitude », rendant à ses peuples la liberté du culte dont l’héroïne est emblématiquement privée pendant sa captivité chez les Turcs. La permanence de l’intention édifiante est assurée à l’intérieur même de la narration par la vertu des protagonistes et l’état monastique de l’un d’entre eux. J. Baudoin n’hésite pas à proclamer dans l’épître au lecteur de Lindamire (1638) que l’ouvrage « [...] n’est rien moins que Roman en tous les endroits où il traite des Mœurs et des vérités Chrétiennes [...] ». Il est vrai que, d’emblée, ses personnages se présentent comme des amants désespérés. Considérant que leur vie est brisée, ils sont « résolus de venir chercher un meilleur destin dans [d]es terres neuves » [12]. Ils offrent un public favorable à l’ermite Emmanuel, qui n’a de cesse de multiplier à leur intention les exhortations au salut et au renoncement au monde :
Vous ne devez point douter, lui dit le bon Hermite, que la Providence divine n’ait un soin particulier de votre salut, puisqu’elle vous a conduit ici par la voie qu’elle a tenue. Car, puisque Jésus-Christ a ouvert le Ciel par la Croix, il le faut suivre en la portant. Vous avez l’un et l’autre, disait-il en regardant Ferdinand, assez connu la folie du monde pour n’en être plus trompés. Il vous faut désormais prendre des desseins plus relevés, laisser les soins de la terre et vous arrêter à Celui qui seul peut donner les vrais contentements et le repos le plus certain [13].
Déjà dans les Advantures de la Cour de Perse, les malheurs amoureux du jeune Trophile sont l’occasion d’évoquer un personnage qui décide de se retirer dans une grotte et de se consacrer à la contemplation des choses célestes [14].
J. Baudoin s’efforce ensuite de réduire l’évidence romanesque de son œuvre par des remaniements sensibles des règles du genre. Ces licences doivent convaincre de l’éloignement qu’il nourrit à son endroit. L’auteur de L’Histoire nègrepontique explique avec ostentation :
Quant aux Aventures de l’Histoire, elles m’ont semblé si belles que, sans y changer ni diminuer aucune chose, je n’ai touché seulement qu’aux harangues et aux compliments en les ajustant aucunement à notre mode. [...] Que si cette œuvre était purement de l’invention humaine, on y aurait observé plus religieusement les préceptes des vrais Romans et se serait-on bien empêché d’y introduire une Olimpe pour épouse d’Euriale, avant que de l’être d’Alexandre, le vrai Héros de cette Histoire, comme pareillement de les feindre simples Princes Grecs, au lieu de les honorer du rang et du titre de Souverains, et de ne donner injustement pour bornes à leur fortune que les montagnes d’Albanie, puisque leur Vertu était assez haute pour leur faire mériter la possession de toute la terre. Mais l’on a bien mieux aimé ne s’attacher pas si exactement à de simples règles que choquer tant soit peu l’intention de l’Auteur [15].
J. Baudoin dénonce par l’ironie le fait que dans une « œuvre [...] purement de l’invention humaine », on observe « [...] religieusement les préceptes des vrais Romans ». Il sous-entend simultanément qu’un texte ne sacrifiant pas à la religion du roman, un texte affranchi des conventions de ce genre trompeur (« vrai » figure par antiphrase) pourra mieux représenter la vérité – au bénéfice de la religion véritable. Les transgressions commises par l’auteur fonctionnent alors comme autant de signes de ses intentions édifiantes. Ainsi est-ce une constante des romans de J. Baudoin que les intrigues amoureuses typiques du roman se soldent par des échecs (le seigneur de Crète dans l’histoire V des Diversitez historiques, Stéphanie et Cloridan dans Les Advantures de la Cour de Perse, Olimpe et Alexandre dans L’Histoire nègrepontique, Bellize et Ferdinand, Phélismène et Diégo dans Lindamire). Lindamire se conclut sur les mariages de Ferdinand avec l’héroïne éponyme et de Diégo avec Nimphale, mais c’est dans le cadre d’une île utopique. Le mariage est moins une satisfaction accordée aux lois du genre qu’un élément de la démonstration morale que l’utopie met en place. Les personnages de J. Baudoin, d’autre part, doivent se contenter d’être des gentilshommes, même lorsqu’ils peuvent revendiquer, comme Olimpe et Ferdinand, une origine royale. L’auteur refuse de pratiquer l’embellissement du monde caractéristique de l’auteur d’un roman d’amour et d’aventures vers 1630.
Les éléments romanesques rémanents dans son œuvre sont, soutient-il finalement, l’effet d’une violence exercée par le public. Il fait dire au caloyer Anselme au début de L’Histoire nègrepontique :
[j’ai] orné mon Histoire de quelques petites aventures pour la rendre plus désirable et faire goûter avec plus d’appétit la vérité au milieu de ces enjolivements [...] [16].
Le sage religieux doit sacrifier à la fiction en insérant dans un récit par ailleurs prétendument vrai des « aventures » définies comme un ornement et un plaisir de la narration. S’il s’emploie à rendre l’ajout anodin avec les deux modalisateurs « quelques » et « petites », il reconnaît cependant implicitement qu’il résulte d’une contrainte en posant que les « aventures » insérées sont une condition du désir de lire de son public. J. Baudoin revient sur le sujet en son nom propre dans l’épître au lecteur. Énumérant quelques-unes des propriétés de L’Histoire nègrepontique qui sont autant de contraventions aux lois de la narration romanesque et choqueront le lecteur, il déclare refuser d’amender son texte en arguant du respect scrupuleux qu’un traducteur doit à son modèle [17]. C’est se montrer plus rigide que le caloyer Anselme. Il utilise la déontologie de la traduction pour se soustraire à des règles dont il affirme vigoureusement le caractère arbitraire. Le sérieux de cette dénonciation est attesté par ses choix en tant que traducteur. J. Baudoin affiche en effet une prédilection marquée pour les auteurs de fiction qui contestent ou renouvellent les conventions du genre : D. de Agreda, Lucien, Ph. Sidney, Achille Tatius. Certes, des Diversitez historiques à Lindamire, les romans de J. Baudoin ne manquent pas de puiser dans le répertoire commun : ce sont histoires d’amour contrariées, naufrages (le pilote de Provence dans les Diversitez, Panthée et Ricardo dans les Advantures, Euriale, Alexandre et Olimpe dans L’Histoire nègrepontique, Ferdinand, Diégo et l’ermite Emmanuel dans Lindamire), travestissements (Euriale, Alexandre, Marulle et Olimpe dans L’Histoire nègrepontique), retours ou retrouvailles imprévisibles (le pilote de Provence et Stenoq dans les Diversitez, le frère de Philismène, la plupart des personnages dans L’Histoire nègrepontique, Don Laurens et les écuyers des protagonistes dans Lindamire), descriptions ornementales (les appartements de Laure à Venise, Rome dans les Diversitez, le château de Marie Stuart dans les Advantures, les Canaries dans L’Histoire nègrepontique, l’île de Lindamire), récits de tournois ou de fêtes majestueuses (la cour d’Angleterre dans les Diversitez, la cour de Perse, ses bals et ses joutes dans les Advantures, la noce d’Olimpe avec le roi d’Alger dans L’Histoire nègrepontique, la cour de Lindamire dans le roman du même nom) dans la plus pure tradition du genre. Mais J. Baudoin fait preuve d’une réelle modération dans l’usage de ces motifs. À l’exception de L’Histoire nègrepontique, chacun de ses ouvrages ne contient généralement qu’une seule scène de tempête quand L’Histoire africaine, par exemple, en évoque quinze et qu’il en survient une à presque chaque déplacement maritime dans Polexandre [18].
Prévenu contre le genre qu’il cultive, J. Baudoin est un romancier averti et critique. Quelles vertus du roman l’amènent-elles cependant à transcender les réticences qu’il nourrit d’abord à son égard ? Quel traitement l’homme de lettres, soucieux d’amender le genre, lui réserve-t-il ?
 
LES RAISONS D’UNE ÉLECTION : ROMAN ET BELLES-LETTRES
 
 
Des Diversitez historiques à Lindamire, l’œuvre romanesque de J. Baudoin s’enhardit nettement – une constatation surprenante après les observations qui précèdent. L’appareillage didactique s’allège. La narration gagne en ampleur. De la collection de brèves histoires occupant une quarantaine de pages qui compose les Diversitez, l’auteur passe, à partir des Advantures de la Cour de Perse, à des récits d’environ cinq cents pages. Avec l’histoire du prince Ricardo, il insère une ébauche de narration secondaire dans la septième et dernière journée des Advantures : elle demeure imparfaite en ce sens qu’elle reste inachevée (l’ensemble du roman, d’ailleurs, ne reçoit pas non plus de conclusion) et qu’elle n’a de nécessité ni par rapport à la trame principale (cette dernière est dépourvue d’intrigue : la reine se contente d’interroger Panthée par curiosité, construisant un cadre énonciatif qui rappelle celui des recueils de nouvelles de G. Boccacio ou de M. de Navarre) ni par rapport au récit jusque-là conduit par Panthée. Ces errements disparaissent dans L’Histoire nègrepontique, qui marque une rupture et un sommet dans la production romanesque de J. Baudoin. En effet, l’ouvrage s’ouvre désormais in medias res, au cœur d’une histoire dont les prolégomènes doivent être progressivement explicités par une série de retours en arrière, et intègre plusieurs récits secondaires (la vie des parents de l’héroïne, par exemple) dont la présence est tout à fait motivée. Le romancier se conforme au modèle d’Héliodore, nommé dans la lettre du caloyer. Les portraits des personnages, plusieurs épisodes clefs, les figures de narrateurs introduites dans le roman relèvent de l’exemple des Éthiopiques [19]. J. Baudoin modèle son ouvrage sur l’esthétique de « l’ébahissement et la délectation » que J. Amyot a le premier attribuée au roman antique [20]. Suivant la leçon d’Héliodore, il se situe à la pointe de la création au cours de la période. Il se prononce aussi pour un type de roman tout à fait particulier, où l’accent est mis sur la technique narrative, où le souci de l’habileté rhétorique l’emporte sur le pur désir de divertir. Le soin de la manière prévaut (du moins en théorie) sur le goût de la matière.
Le discours que J. Baudoin tient sur ses textes reflète l’influence croissante de cette conception du roman sur ses propres vues. Elle va de pair avec un apaisement, voire une libération de l’auteur, perceptible dans la manière dont il supprime peu à peu les chevilles justificatives du récit. Il découvre au genre une vocation qui en légitime la pratique. Il ne prête que deux fonctions aux Diversitez historiques, donner « quelques exemples » de belles âmes et procurer matière à « [...] ceux qui, lassés de plus sérieuses études, cherchent des Diversités pour se récréer ». J. Baudoin se contente de reprendre un motif suggéré par J. Amyot dans son « Prœsme ». Il continue de vouloir « des-ennuyer » sa dédicataire, la maréchale de Praslin, au début des Advantures de la Cour de Perse, mais, tandis qu’il explicite plus en détail dans l’adresse au lecteur le rôle qu’il a joué dans la gestation du volume, il modifie sensiblement la présentation de son texte :
[...] je vous le donne tel qu’il m’a été mis entre les mains pour le revoir et en rendre le style plus doux qu’il n’était naguère, quand le Libraire me l’apporta écrit en vieux caractères. Toutefois, comme les pièces faites à la mode ne sont pas toujours les plus durables ni les meilleures, bien que celle-ci semble tirée des monuments de l’Antiquité, possible ne laissera-t-elle pas de vous plaire, étant renouvelée comme elle est sans que toutefois elle ait jamais été mise en lumière. Or, d’autant que ce n’est pas ma coutume d’imiter la Corneille d’Ésope en me parant des plumes d’autrui ni de mandier une fausse gloire dans les Ouvrages que je donne quelquefois au public, je vous avoue très volontiers qu’en voici un qui n’est aucunement de mon invention et que je lui fais seulement parler notre langue selon ma coutume ordinaire [...].
J. Baudoin invite à considérer l’œuvre comme semblable au reste de ses publications. Il s’agit d’une traduction de plus, obéissant aux déterminations usuelles du genre : rendre le style d’un ouvrage plus doux, adapté à son temps et au milieu destiné à le recevoir. Toute problématique romanesque traditionnelle est absente de ce discours. L’auteur reprend à l’identique ces arguments au début de L’Histoire nègrepontique et de Lindamire. Les coïncidences textuelles entre les passages consacrés au sujet dans les trois romans abondent. Or, pendant la période, la traduction est dotée d’une fonction fondamentalement rhétorique. Elle est un laboratoire du beau langage français. Les intentions que J. Baudoin revendique en 1638, au début de Lindamire, sont désormais explicitement de cet ordre :
Avant que vous jugiez cette Histoire, vous saurez, Lecteur, qu’elle m’est fortuitement tombée entre les mains avec quelques autres Copies de même nature que je ferai possible imprimer comme j’ai fait celle-ci, si je vois qu’elle vous soit agréable. De moi, je la trouve fort divertissante et digne de voir le jour, soit pour la beauté de sa matière, soit pour l’excellence de sa forme. [...] je n’en connais pas l’Auteur [...]. Je veux pourtant croire que, quiconque l’a fait Français, ce doit être assurément une personne de condition. Car, avec ce que le Caractère en est noble et l’expression délicate, les pensées en sont illustres et accommodées aux sentiments des plus honnêtes gens de la Cour. Vous l’avouerez sans doute si vous donnez quelque temps de votre loisir à la lecture de cet Ouvrage [...].
L’écrivain entend polir le style de ses contemporains, le civiliser à l’aune d’une élite (les « plus honnêtes gens de la Cour »), participer à la constitution d’un patrimoine littéraire français dont la richesse est une des conditions de la grandeur du royaume. Dans l’épître dédicatoire à Louis XIII du dernier ouvrage qu’il publie, J. Baudoin se glorifie en effet d’avoir fait de la gloire du roi « tout l’entretien de [s]a plume » et d’avoir suivi le char du triomphe du monarque [21], c’est-à-dire figuré parmi le cortège des hommes qui ont contribué à illustrer son règne par leurs accomplissements. Ces déclarations ne sont pas une simple pose, cache-misère d’une œuvre romanesque honteuse d’elle-même. L’étude générale de l’imitation des romans grecs en France aboutit à la même conclusion. Le roman à l’exemple antique se conçoit comme le lieu privilégié de la maturation d’une prose d’art française, comme un fer de lance des belles-lettres nationales. Le passage de J. Baudoin par le genre cesse, dans ces conditions, de constituer une aberration. Il y a même fort à gager que la rencontre était inévitable entre le traducteur soucieux que son magistère, à un moment où il commence à connaître des remises en cause, fût reconnu et un genre qui, invention de traducteurs, prend le relais des ambitions de la traduction tout en affranchissant l’écrivain de la dépendance, à l’occasion malencontreuse, du texte à traduire. Dans la création romanesque à l’imitation du roman grec ne demeure que le soin de la récriture, c’est-à-dire de l’écriture, sans la nécessité de la transmission d’un contenu. Les montages construits par J. Baudoin pour assimiler ses romans à des traductions reçoivent une nouvelle signification : ils ne lui permettent pas tant de se décharger de la paternité d’ouvrages gênants qu’ils n’inscrivent au fronton de son œuvre romanesque la finalité esthétique et l’ambition relevée qui sont les siennes.
La part grandissante que le modèle historiographique occupe dans ses volumes joue un rôle comparable. Loin de servir seulement à dissimuler la présence de la fiction, l’inscription historique de ses textes confirme leur dimension rhétorique. Elle leur confère de surcroît une valeur pragmatique. L’histoire, à l’époque moderne, est un genre littéraire à part entière. Elle dispose d’une valeur rhétorique reconnue ; les traducteurs ne choisissent pas par hasard de faire porter leurs efforts de rénovation linguistique sur les historiens en particulier. Mais cette rhétorique est foncièrement une pragmatique. Les fins de l’histoire sont exemplaires, instructives. J. Baudoin oriente ses ouvrages de manière décisive dans ce sens. Il n’est pas l’unique auteur de romans qui prête, au début des années 1630, une place nouvelle à l’histoire dans ses textes. Il procède cependant de manière très spécifique [22]. En effet, il ne cantonne pas l’histoire à une partie du récit où elle pourrait être insérée dans la fiction, paraphrasée, mais non modifiée, comme le fait F. de Gerzan à propos de Sophonisbe dans L’Histoire africaine. Il ne l’utilise pas comme un décor à l’intérieur duquel faire librement évoluer ses personnages, ce qui est la suggestion de J. Amyot et la solution que retient J. Desmarets de Saint-Sorlin dans Ariane (1632) ou Rosane (1639). Il n’envisage pas non plus de la plier aux besoins de la fiction comme le proposent T. Tasso ou, en 1640, les Scudéry. Dans L’Histoire nègrepontique, J. Baudoin suggère qu’il en sait davantage, feint de dévoiler, sans altérer la version officielle des faits, des causes ou des identités laissées dans l’ombre par les historiens. Dans Lindamire, il utilise la piste ouverte par G. de la Vega pour parfaire le propos de ce dernier en décrivant une société utopique plus pertinente, notamment en ce qu’elle échappe à la sauvagerie primitive et que ses habitants sont chrétiens [23]. De la sorte, le roman assimile le propos de l’histoire, excède ses effets. J. Baudoin fait fi des « préceptes des vrais Romans » qui pensent surpasser l’histoire en présentant à son encontre une version idéalisée du monde : beaux princes, amours fidèles légitimement récompensées, vertu triomphant du vice. Il refuse pareilles vignettes, parce que leur naïveté manichéenne annule la possibilité d’une réflexion et, partant, dissout toute puissance herméneutique du discours. Le roman doit rester, comme l’histoire, un texte à démêler. C’est dans l’effort de décrypter que la méditation prend son essor. Mais le romancier choisissant souverainement, à la différence de l’historien, la matière du récit, a le pouvoir d’en modeler la moralité et les leçons. J. Baudoin agit à l’égard de l’histoire comme à l’égard de la traduction : il en extrait le principe pour composer une formule originale. Traduction, histoire : ces références extra-génériques sont autant de moyens de mettre en évidence la signification d’un roman largement repensé.
J. Baudoin se tourne vers une forme spécifique de l’évolution du roman en France au XVIIe siècle. Il se réfère à un genre dont la vocation a été renouvelée dans un sens profondément esthétique. Faisant œuvre romanesque, il ne se mêle pas tant de divertir. Il poursuit l’entreprise linguistique engagée avec ses traductions. Il insiste d’autre part sur l’engagement éthique de l’œuvre littéraire. La prédilection que J. Baudoin traducteur affiche pour T. Tasso, mais aussi pour Ph. Sidney ou F. Godwin, témoigne qu’il souscrit à une vision éminemment moraliste du roman.
 
IMAGINAIRE ROMANESQUE, RÉFLEXION MORALE ET SENTIMENT DE L’HISTOIRE
 
 
Les œuvres de J. Baudoin comportent de nombreux traits récurrents et même d’invariants. Ils forment un véritable système, qui dessine les contours d’un imaginaire très particulier. Ce dernier requiert, plus qu’aucune spéculation psychologique (pour laquelle les informations d’ordre intime manquent d’ailleurs), une interprétation morale. Elle révèle la dimension spirituelle d’une production romanesque décidément complexe.
Les protagonistes des romans de J. Baudoin ne sont jamais parfaits. La constatation n’a qu’un poids relatif à propos des Diversitez historiques. Les histoires qui composent le volume ressortissent volontiers de la nouvelle tragique. La quatrième, en particulier, narre l’histoire d’un hôtelier rapace qui n’hésite pas à tuer un client dont il convoite les richesses. La victime, malheureusement, est le propre fils de l’assassin, venu le visiter après des années d’absence. Saisi de remords, l’homme se pend. Sa femme se poignarde en découvrant le spectacle et sa fille, dernière arrivée sur les lieux du crime, s’empoisonne à la vue des cadavres amoncelés. Le caractère de l’hôtelier appartient à la topique du genre. Il en va différemment avec Les Advantures de la Cour de Perse, L’Histoire nègrepontique et Lindamire, dont la facture relève du roman d’amour et d’aventures. Faut-il alléguer des contraintes de l’histoire pour expliquer l’infidélité d’un Cloridan ou la légèreté de la belle Stéphanie dans Les Advantures ? J. Baudoin préconise dès le titre de l’ouvrage une lecture à clef, qui permet de reconnaître en Cloridan le duc de Bellegarde, en Stéphanie Gabrielle d’Estrée [24]. Ce type d’écriture n’impose cependant pas plus nécessairement l’étalage des faiblesses des personnages en cause qu’il ne relève obligatoirement de la satire, voire de la chronique scandaleuse à la Bussy-Rabutin : il suffit pour s’en convaincre de considérer l’exemple de Mlle de Scudéry dans Le Grand Cyrus et la Clélie [25]. D’autre part, le trait se renforce dans les textes suivants, dont les acteurs ne répondent à aucune clef et relèvent de la seule invention de J. Baudoin. Le prince Euriale, dans L’Histoire nègrepontique, n’a pas un haut fait à citer. Il circule pour l’essentiel du roman déguisé en fille sans y être forcé par quelque danger ou entreprise téméraire, mais pour mieux jouir de la compagnie de sa maîtresse. Il sert, quand il les découvre, les amours de la jeune fille avec Alexandre : magnanimité ou douteuse propension à se compromettre ? Puis, lorsque Alexandre, dans la confusion d’un combat, a dû être abandonné sur une plage du Maroc, Euriale n’hésite pas à tromper Olimpe pour l’épouser : il feint un oracle d’Alexandre mort lui recommandant le mariage [26]. Le héros en titre, quant à lui, s’éprend d’une autre femme que sa maîtresse, tourmente celle-ci bien qu’elle ait été mariée malgré elle et la quitte, à la fin de l’œuvre, au moment où Euriale gît agonisant. Cette précipitation, manque de perspicacité étonnant de la part d’un personnage de roman, est bien suspecte alors qu’Alexandre vient de retrouver la belle Lindarache. Il oublie de surcroît ses projets de reconquête de l’Albanie. Olimpe elle-même n’est pas exempte de faiblesses. Elle n’a su garder sa foi à Alexandre. Si elle a été dupée, si son père et son oncle ont exercé sur elle les pressions les plus violentes, il demeure qu’une Mandane, aussi malmenée, ne cède jamais dans Le Grand Cyrus. Surtout, le narrateur rapporte que l’héroïne de J. Baudoin trouve dans son mariage forcé de réels plaisirs [27]. Dans une autre perspective, Jérôme Paléologue, ayant perdu ce qu’il avait de plus cher, adopte l’état de corsaire. Écumer les mers pour châtier les Infidèles est, certes, une occupation louable, mais les motivations du personnage sont, de son propre aveu, impures : colère, obstination, insoumission face à la volonté apparente de Dieu. Lindamire n’offre guère un tableau plus réjouissant. Diégo, moins favorisé que Ferdinand par Lindamire, prête la main à un complot de l’odieux Arimandre contre son ancien ami devenu rival et, surtout, ni Ferdinand ni Diégo ne persévèrent dans leur dessein de retraite, décevant les espoirs d’Emmanuel. L’exemplarité de l’ermite s’avère sans effet. Or, s’il existe des légions de pervers, de lâches et de méchants dans le roman français du XVIIe siècle, ils ne tiennent jamais les premiers rôles et figurent des repoussoirs ou des faire-valoir pour ceux-ci, que n’entache pas le moindre vice. Prenant à rebours les usages établis, J. Baudoin suscite la perplexité du lecteur. Le caractère énigmatique de son œuvre est renforcé par la manière dont les frontières entre Bien et Mal, en théorie clairement martelées, y sont en pratique floues. Tandis que les protagonistes de L’Histoire nègrepontique sèment désordre et mort sur leur passage (renversement du bassa Isus, passion adultère de Lindarache, exécution évitée de justesse de deux villageois de Corfou, mort d’Euriale), la renégate Abra se convertit finalement et sauve la mère de l’héroïne de la prostitution ou du suicide. Brouillages et renversements rendent incertaine la morale des textes de J. Baudoin. L’inachèvement des Advantures de la Cour de Perse, la fin suspendue atypique de L’Histoire nègrepontique, la fuite dans l’utopie de Lindamire, ne rétablissent pas in extremis une conclusion sans équivoque. Leur auteur altère là une loi fondamentale du genre.
Il commet une nouvelle infraction en associant systématiquement au récit des aventures des protagonistes celui des vicissitudes endurées par leurs parents. C’est dénier à ses champions le magnifique isolement de la plupart des autres héros de romans, qui se suffisent à eux-mêmes et ne doivent rien à autrui [28]. Ainsi il affaiblit encore leur rayonnement. Mais J. Baudoin va plus loin quand il attribue aux parents de ses personnages principaux les actes de bravoure et de vertu que ces derniers ne parviennent pas à accomplir. Un fort contraste se manifeste entre les deux générations. Baptiste et Marulle, dans L’Histoire nègrepontique, ont été séparés : à force de persévérance et de courage, ils finissent par être réunis et rentrer dans leur pays comme il conviendrait qu’Olimpe et Alexandre le fissent. Jérôme, au contraire d’Alexandre et Euriale, sait renoncer et se consacrer à Dieu. De même, l’ermite Emmanuel dans Lindamire, alors que récemment naufragé il s’était épris de la princesse, est parvenu à vaincre ses pulsions pour s’isoler dans une sainte retraite : ni Ferdinand ni Diégo ne réitèrent l’exploit. Le père de Diégo est présenté comme un gentilhomme de valeur, vivant en paix et agissant même de manière assez satisfaisante avec sa seconde épouse Phélismène, naguère amoureuse de son fils, pour qu’elle goûte un mariage auquel elle a été contrainte par sa mère et qu’elle a d’abord abhorré. Héroïsme ou succès ne sont donc pas absents des romans de J. Baudoin : ils sont refusés à la génération des protagonistes. Le dispositif surprend.
Il attire d’autant plus l’attention que les jeunes gens ont la ferme intention de bien faire et que leur ruine résulte toujours d’une initiative de leurs parents. Le thème trouve des inscriptions dramatiques dans L’Histoire nègrepontique et Lindamire. Dans la première, la faillite pratique et morale des trois protagonistes est la conséquence de la rencontre d’Olimpe et Euriale avec Baptiste et Jérôme Paléologue, le père et l’oncle de l’héroïne. En effet, ce sont eux qui pressent Olimpe d’épouser Euriale, éblouis par sa naissance (c’est un Commène), indifférents à la peine de la jeune fille, à son désir de fidélité. J. Baudoin les disculpe-t-il en partie comme ils ignorent à ce moment la relation de parenté qui les unit à leur victime ? Il précise :
[...] s’ils l’eussent connue, [ils] auraient usé de tout leur pouvoir pour hâter l’accomplissement de la Noce et, au lieu des termes de conseil et de prière, auraient allégué celui de commandement. [29]
La connaissance de leur ascendant sur Olimpe n’eût été qu’une raison de coercition supplémentaire. Dans Lindamire, Diégo est séparé de Phélismène par sa mère, qui obtient qu’il serve comme page à la cour afin qu’il oublie sa maîtresse et accepte un meilleur parti. Le destin, dit-il « [...] choisit celle dont je tenais la vie pour me donner le premier coup de la mort » [30].
Quand elle meurt, le père du jeune homme, Don Alonce, s’éprend de Phélismène. La mère de la jeune fille, plutôt que de perdre la chance d’une alliance avec une maison si noble et si riche, consent au mariage. Le jour des noces, Phélismène accuse le « parâtre » de tuer son fils. Sa mère est traitée de « Démon » par un proche, tandis que Diégo s’interroge :
[...] Est-il possible [...] que Don Alonce soit le parricide de Don Diégo ? Ô siècle malheureux, où la nature pervertie se plaît à défaire son ouvrage ! [31]
Puis, il s’enfuit « [...] pour empêcher que le désespoir ne [le] fît tomber dans le malheur d’Oreste [...] ». Aucun géniteur n’est innocent et l’histoire de Ferdinand répète l’accusation. Le jeune homme est amoureux de Bellize, qu’il souhaite épouser. Hostile au projet, l’Impératrice empêche l’Empereur de donner son consentement. Ferdinand est contraint de rôder en cachette sous les fenêtres de sa bien-aimée. Une nuit, il rencontre un rival. L’échauffourée tourne mal : l’homme est tué. Ferdinand, frappé cette fois d’une complète disgrâce, doit quitter l’Espagne. Lorsqu’il parvient à retrouver la faveur du souverain et à obtenir qu’il accorde le mariage, sa fiancée meurt quelques jours avant leur union. Autre figure du père et de la mère, l’Empereur et l’Impératrice agissent de manière aussi négative que les parents de Diégo. Dans les Diversitez historiques perce déjà le motif : tandis que la quatrième histoire met crûment en scène un infanticide avec l’hôtelier meurtrier de son fils, le premier récit transforme en persécuteur l’oncle attentionné du protagoniste à partir du moment où les deux hommes sont réunis. Le brave Cléothime, qui invitait son neveu à le rejoindre à Malte pour faire sa fortune et défendre la cause des chevaliers, devient, dès que Florimond l’a rejoint, une brute violente et injuste. Il martyrise un honnête esclave turc, puis le donne à Florimond en paiement d’une dette de jeu, pour lequel il nourrit un penchant condamnable. Au contraire, le neveu s’avère un modèle de prévenance et de générosité, consentant un sacrifice financier injuste pour rendre sa liberté à l’esclave maltraité par son oncle. Les déportements de ce dernier sont encore soulignés par la vertu de son souffre-douleur. Affranchi, Mélidor n’hésite pas à risquer sa vie pour sauver Florimond fait prisonnier par ses compatriotes. Ainsi les héros d’hier disposent le piège qui broie leur progéniture et lui interdit de renouveler leurs exploits.
Quel sens cette étonnante structure a-t-elle ? L’infanticide apparaît dans les Diversitez historiques : il est alors en partie conventionnel. Les Diversitez sont, en effet, modelées sur le patron de la nouvelle tragique et de l’histoire sensationnelle qui ont, l’une et l’autre, une prédilection reconnue pour les situations extrêmes. Puis, J. Baudoin édulcore le schéma. Les parents d’Olimpe, ceux de Diégo et de Phélismène ne portent pas la main contre leurs enfants. Ils ne peuvent être tenus pour des criminels comme l’hôtelier des Diversitez. L’auteur ne s’intéresse donc pas à la figure de l’infanticide de manière littérale ou pour le caractère scandaleux qu’elle peut avoir. Elle lui permet de mettre en évidence les ravages mortifères de l’orgueil. Le désir exaspéré de retrouver ou d’acquérir un rang, une puissance, un éclat incomparables motive le comportement de tous les adultes qui conduisent les jeunes protagonistes à la catastrophe. La mère de Phélismène sacrifie sa fille pour que celle-ci possède la noblesse et la fortune impartie à une amie dont elle jalouse de longue date la réussite. Elle comble par personne interposée une frustration et un dépit personnels [32]. Dans L’Histoire nègrepontique, le père et l’oncle d’Olimpe rêvent de revenir sur la dispersion des dynasties chrétiennes d’Orient par les Turcs en célébrant le mariage de la jeune fille avec un descendant des Commènes. En même temps, leur maison retrouverait l’importance dont elle est depuis longtemps privée. Incapables de faire le deuil de leur grandeur perdue, ils érigent en droit un privilège qui a été un accident de l’histoire. Abusés par un moment de bonheur, par des retrouvailles dont ils désespéraient, ils oublient ce que des années d’épreuve auraient dû leur apprendre : l’homme est voué au changement, à l’éphémère. La fortune est une « idole de verre, qui se casse au premier souffle de vent » [33]. Les échecs que subissent les protagonistes de J. Baudoin ne mettent pas en cause la qualité des individus. La filiation qui existe entre eux et les personnages plus âgés qui ont connu le succès est le gage qu’ils sont d’une même trempe : bon sang ne saurait mentir. Mais les conditions dans lesquelles chaque génération est placée diffèrent, interdisant toute reproduction du passé et, plus encore, le retour à un état des choses révolu. L’histoire doit dissuader la créature de prétendre à aucune espèce de pérennité. L’homme ne s’appartient pas. Il lui faut, dans le monde, consentir à s’échapper à lui-même. Il ne peut, dans cette perspective, guère exister de héros. Ainsi s’explique l’étonnant clair-obscur que cultive J. Baudoin : si les parents des protagonistes touchent à l’héroïsme quand ces derniers n’y parviennent pas, ils déchoient cependant par le manque de jugement dont ils font preuve ultérieurement. Lindamire est la seule œuvre de l’auteur à se conclure sur une résolution positive des conflits évoqués. Non seulement l’auteur recourt pour cela à une utopie politico-religieuse qui pointe sur la signification ultime du discours romanesque chez lui, mais il met alors en scène une figure de père et de souverain exemplaire : celle du roi Artaxerxès, le père de Lindamire. Or Artaxerxès refuse de contraindre sa fille au mariage avec Arimandre, alliance flatteuse, mais qui n’a pas l’agrément de Lindamire et, surtout, il abdique à la fin du roman, laissant le pouvoir à sa fille [34]. Il ne confond pas bien véritable et vanité illusoire. Il sait s’effacer. Sa dernière intervention consiste à favoriser une révolution, à savoir la mésalliance de sa fille avec Ferdinand, à laquelle Lindamire n’ose d’abord songer. Ce monarque qui cumule les figures du veuf exemplaire, du père attentif, du bon prince et du sage élevé au-dessus des conventions du siècle, est un emblème. Il accepte la labilité du monde, sa mutabilité. Renonçant à ses hochets, il se retire dans un monastère pour se consacrer humblement à son salut. Aucune des vertus de ce personnage unique n’entre dans les catégories traditionnelles de l’héroïsme. Le destin des personnages de J. Baudoin constitue une allégorie. La fiction sert une démonstration morale et religieuse.
J. Baudoin humilie la prétention héroïque, souligne la faiblesse de l’homme, la fragilité de ses vœux et de ses œuvres pour mieux faire éclater la toute-puissance de Dieu. Ses romans invitent à s’abandonner à lui. Ils ne se contentent pas de rappeler l’homme au sentiment de sa misère, ils lui décrivent un univers frappé d’une inéluctable décadence, où il ne saurait trouver de refuge. Le paradigme se manifeste par la présence régulière dans L’Histoire nègrepontique et Lindamire de familles royales à jamais déchues : celles d’Olimpe, d’Euriale ou de Ferdinand [35]. Baptiste et Jérôme, d’autre part, ont encore participé à la lutte contre les Turcs. Ils ont partagé les espoirs qu’elle a soulevés. Alexandre et Euriale, en revanche, naissent en exil dans une Chrétienté vaincue. Ils ne sont appelés à aucun combat. S’ils espèrent occasionnellement susciter quelque reprise des hostilités, le poids des défaites passées, rappelées de manière lancinante dans la narration, laisse peu d’illusion sur la futilité du projet. Ferdinand et Diégo, est-il dit au début de Lindamire, ont fait l’expérience de la guerre de Trente ans. J. Baudoin n’en commente guère le sens, mais les célébrations d’Henri IV qu’il a composées au début de sa carrière et la nostalgie avec laquelle, par la suite, il ne manque jamais d’évoquer le règne du souverain, le réquisitoire contre la guerre et les conquêtes qu’il place dans la bouche de Lindamire [36], permettent de deviner le jugement que l’embrasement recommencé de l’Occident chrétien lui inspire. Ferdinand et Diégo ne quittent pas pour de simples raisons amoureuses le vieux continent : ils partent, parce que c’est un monde en ruine, sans avenir. Diégo cherche, en se rendant aux Indes, à prendre pied dans un monde nouveau [37]. Mais le mythe indien lui-même est présenté comme révolu. Emmanuel, dégoûté de la Fortune et de la mascarade de la Cour, veut aller au Pérou seulement pour acquérir une richesse qui lui permettra ensuite de faire le bien [38]. Les Indes ne sont qu’un réservoir monétaire. L’île de Lindamire vient remplacer l’espérance d’un univers meilleur qu’elles ont pu incarner. C’est une chance, déclare avec fermeté la princesse, que l’endroit soit inconnu, car le péché règne partout où les hommes se rendent. Or l’île a une propriété bien particulière : elle n’est pas volontairement accessible. Dieu y jette qui il veut par un naufrage. Y pénétrer est un effet de la grâce divine et l’île est un paradis, parce que la religion chrétienne y a été conservée dans toute sa pureté originelle [39]. La constitution de l’État et les convictions de ses souverains en font d’ailleurs le bien suprême. L’œuvre romanesque de J. Baudoin, en profonde harmonie avec ses traductions édifiantes, exalte finalement la soumission à Dieu. Il n’y a, dans cet univers, de salut qu’en Dieu et dans l’amour de Dieu.
Nulle mélancolie d’auteur vieillissant, donc, dans le tableau pessimiste de l’héroïsme que dressent les romans de J. Baudoin. L’hypothèse, d’ailleurs, n’est guère crédible au cours des années 1630, qui voient triompher l’homme de lettres. Mais celui-ci visite les conventions romanesques de ses contemporains et, à travers elles, la rêverie héroïque dont elles procèdent et qu’elles nourrissent, selon une perspective morale et religieuse singulière, qui l’amène à percer solitairement et précocement l’inanité de ces aspirations. Né en 1584, J. Baudoin a fait ses débuts à la cour de la reine Marguerite. Par ses années de formation, essentielles, il est un sujet d’Henri IV et un catholique de la Contre-Réforme. Il a dix ou vingt ans de plus que la moyenne des romanciers qui pratiquent le roman héroïque à la même période. Il le considère d’une manière différente, avec une distance et en fonction d’idéaux étrangers à ses confrères. J. Baudoin récuse le modèle qu’il propose d’abord au nom de ses convictions religieuses. Il s’érige contre le culte de l’homme et l’exaltation de ses pouvoirs à laquelle une telle doctrine se complaît [40] : ils vont à l’encontre de l’humilité chrétienne et de la piété. Dans l’univers que décrit l’auteur, le sentiment de la dévotion se perd. Tous les individus tentés par la retraite, toutes les figures de religieux que son œuvre évoque se recrutent parmi les personnages plus âgés. Ravies enfants par des Infidèles, Olimpe ou Lindarache n’ont pas été élevées dans les principes du christianisme. Il ne leur est demeuré qu’une nostalgie de la religion qui leur a été inculquée au cours de leurs premières années. Dans Lindamire, Ferdinand et Diégo préfèrent le mariage à la sainteté. Ce recul de la foi ou, au moins, de la pratique religieuse, ce fléchissement de la ferveur des princes et des particuliers ne sont-ils pas en partie responsables des dégénérescences observées par J. Baudoin ? En même temps qu’il condamne d’un point de vue spirituel la folle confiance que l’homme est tenté de placer en lui-même, l’auteur oppose aux chimères épiques de la génération de Louis XIII les principes d’une morale sans doute humble, mais susceptible de favoriser une véritable renaissance. Les protagonistes de ses romans, mieux instruits que leurs aînés du monde dans lequel ils vivent, éprouvent la tentation de l’épanouissement privé, de la pure tendresse amoureuse, d’une vie discrète dans un monde en paix [41]. Quelques personnages font une réalité de ces désirs : à l’instar de la mère d’Alexandre Castriot dans L’Histoire nègrepontique, ils échappent alors à la destruction. J. Baudoin prône une lucidité et un pragmatisme qui renvoient aux règnes d’Henri III et Henri IV. Est-ce un hasard si le personnage dont il flatte le plus le portrait, le roi Artaxerxès, porte le nom qu’il donne comme pseudonyme à Henri III dans Les Advantures de la Cour de Perse ? Si le règne d’Henri IV est signalé à plusieurs reprises dans ses textes comme une ère lumineuse au regard de ce qui l’entoure ? J. Baudoin pose sur le roman des années 1630 le regard d’un homme d’une autre génération et d’une autre sensibilité. Il en résulte une œuvre fondamentalement critique.
Le genre romanesque, grâce à sa forte assise topique, est chez J. Baudoin le lieu privilégié où mettre à l’épreuve les croyances et les espoirs de ses contemporains. Au fil de l’analyse, l’auteur se découvre et s’affirme. L’originalité de ses textes croît. L’interrogation se fait suggestion dans Lindamire, qui s’achève sur la présentation aboutie d’un modèle. L’interruption, après 1638, de la création romanesque chez J. Baudoin ne procède ni d’une déception ni d’une quelconque lassitude : il a mené à bien le travail que le roman lui inspirait.
La question du genre romanesque chez J. Baudoin manifeste clairement l’intérêt de cet auteur méconnu. Il n’offre pas un simple reflet des principales tendances des belles-lettres entre 1610 et 1650. Marqués au sceau d’une intelligence qui se tient en permanence sur le qui-vive, ses ouvrages allient de manière indissoluble spéculation éthique et recherche esthétique. La méditation chrétienne qui nourrit son regard sur le monde confère à ses analyses distance, acuité, ampleur. La critique littéraire épouse étroitement la réflexion morale. J. Baudoin donne l’exemple d’un grand praticien de l’imitatio. La notion même de séparation des genres n’a guère de sens dans une œuvre conçue sous ces auspices. Ces conclusions et la connaissance de la production romanesque de J. Baudoin enrichissent, en retour, l’histoire du roman au XVIIe siècle. Elles soulignent la multiplicité de ses facettes et prouvent que le genre a pu être pourvu d’une vocation relevée et porter une exigence intellectuelle, voire spirituelle, authentique. Elles invitent finalement à le considérer de manière plus attentive. Ces fictions sont parfois de vraies fables.
 
Annexe. – ROMANS PUBLIéS PAR JEAN BAUDOIN
 
 
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NOTES
 
[1] Voir L. Plazenet, « Introduction » à J. Baudoin, L’Histoire nègrepontique, édition critique, Paris, Champion, 1998, p. 46. La contribution poétique de J. Baudoin est mince, circonscrite aux premières années de sa carrière et tout entière de circonstance. L’épopée, abordée avec La Jérusalem délivrée, demande à être assimilée au moins en partie au roman du fait que l’œuvre est traduite en prose et associée au devenir du genre romanesque par les fragments des « Discours du poème héroïque » de T. Tasso également traduits par J. Baudoin. En effet, les théoriciens du roman à l’époque moderne se fondent sur eux pour soutenir, à la faveur de l’ambiguïté générée par le terme italien de romanzo, que le genre constitue une épopée ou, à tout le moins, un poème en prose.
[2] Des tentatives de défense ont été tôt esquissées. Leur efficacité est cependant fort relative. En 1547, quand J. Amyot rédige, dans le « Prœsme du translateur » dont il fait précéder sa traduction des Éthiopiques, le manifeste d’un nouveau roman, il assoit son propos sur un préambule qui s’efforce de poser la nécessité et la légitimité du divertissement parmi les occupations humaines. Sa défense s’appuie sur une observation physiologique, qui doit jouer le rôle de vérité d’évidence : le corps et l’esprit de l’individu moyen ne savent demeurer en état de tension permanente. Accepter l’idée de récréations permet d’en contrôler la qualité, de les diriger. J. Amyot conclut néanmoins de manière laconique : quand tout est dit, les Éthiopiques ne sont qu’un roman. Perte de temps ou passe-temps, la frontière est mince et ne permet guère au débat d’évoluer. Un siècle plus tard, P.-D. Huet, dans sa Lettre-traité sur l’origine des romans (1670), compendium éclairé de la critique romanesque depuis l’Antiquité, mentionne comme première finalité des romans le « plaisir » qu’ils doivent procurer à leur lecteur, bien qu’il s’empresse d’associer à ce dernier l’ « instruction » qu’ils peuvent prodiguer. À son tour, il doit tenter une justification. Elle révèle plutôt une aggravation de la situation théorique du roman depuis J. Amyot. P.-D. Huet, Lettre-Traité sur l’origine des romans, édition F. Gégou, Paris, Nizet, 1971, p. 47, écrit : « La fin principale des romans, ou du moins celle qui le doit être et que se doivent proposer ceux qui les composent, est l’instruction des lecteurs à qui il faut toujours faire voir la vertu couronnée et le vice puni. Car, comme l’esprit de l’homme est naturellement ennemi des enseignements et que son amour le révolte contre les instructions, il le faut tromper par l’appât du plaisir et adoucir la sévérité des préceptes par l’agrément des exemples et corriger ses défauts en les condamnant dans un autre. Ainsi, le divertissement du lecteur que le romancier habile semble se proposer pour but n’est qu’une fin subordonnée à la principale, qui est l’instruction de l’esprit et la correction des mœurs [...] ». La longueur de la justification indique les réticences auxquelles se heurte l’apologiste. La lecture romanesque, d’autre part, n’est plus présentée comme un besoin naturel, mais un effet de la perversité de l’homme. Sa défense requiert désormais un renversement ingénieux, essentiellement sophistique : suggérer que le romancier est un moraliste qui avance masqué, que le roman n’est pas ce qu’il prétend et ce qu’on a toujours cru. La suite de l’ouvrage où, avec honnêteté, P.-D. Huet fait état du caractère moralement insatisfaisant de plusieurs textes pourtant canoniques révèle la nature désespérée et rhétorique de la manœuvre (voir ibid., p. 79 à propos de Leucippé et Clitophon).
[3] P.-D. Huet, op. cit, p. 47, prescrit ainsi : « [...] l’amour doit être le principal sujet du roman ». Il glose sa définition du genre : « [...] des histoires feintes d’aventures amoureuses, écrites en prose avec art, pour le plaisir et l’instruction des lecteurs ».
[4] Déclinant dans Le Roman bourgeois (1666) les poncifs mobilisés par le genre, A. Furetière ne manque pas d’attribuer à la lecture des œuvres des Scudéry la transformation de la sage Javotte en amoureuse audacieuse. Ch. Sorel, dans le chapitre « De la censure des Fables et des romans » de son traité De la Connoissance des bons livres (1671), rassemble dans une censure en forme toutes les charges qui pèsent contre le roman.
[5] Voir L. Plazenet, L’Ébahissement et la délectation, Réception comparée et poétiques du roman grec en France et en Angleterre aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, Champion, 1997, p. 272-273, et « Introduction » à J. Baudoin, L’Histoire nègrepontique, op. cit., p. 79.
[6] « Épître au lecteur », Diversitez historiques ou nouvelles relations de quelques Histoires de ce Temps, par J. Baudoin, Paris, P. Billaine, 1621.
[7] Voir ibid., p. 4. Probablement Daniel Dumonstier né à Paris le 14 mai 1574, mort le 21 juin 1646, qui composa comme J. Baudoin des Stances sur la mort du Très Chrétien et très invincible Henri le Grand et une Ode sur le Couronnement de Louis XIII en 1610.
[8] Voir L. Plazenet, « Introduction » à J. Baudoin, L’Histoire nègrepontique, op. cit., p. 37.
[9] Diversitez historiques, op. cit., p. 1-4.
[10] Diversitez historiques, op. cit., p. 202.
[11] Voir, par exemple, J. Baudoin, Lindamire, histoire indienne. Tirée de l’espagnol, Paris, P. Rocolet, 1638, p. 124-129 ou p. 137.
[12] Ibid., p. 124.
[13] Ibid., p. 124-125.
[14] Voir Les Advantures de la Cour de Perse, divisées en sept journées, où sous des noms estrangers sont racontées plusieurs Histoires d’Amour et de Guerre arrivées de nostre temps, par J. D. B., Paris, F. Pomeray, p. 288-290.
[15] Voir J. Baudoin, L’Histoire nègrepontique, op. cit., p. 176.
[16] Ibid., p. 176.
[17] Voir ibid., p. 173-174.
[18] Voir E. de Gennaro, « Romanzo classico contro romanzo barocco. Uno schema critico da rivedere. A proposito di Lindamire, Histoire indienne di J. Baudoin », Micromégas, VII, 3, 1980, p. 21.
[19] Voir L. Plazenet, « Introduction » à J. Baudoin, L’Histoire nègrepontique, op. cit., p. 89-93.
[20] Voir L. Plazenet, « Jacques Amyot and the Greek novel : the invention of the French Novel », The Classical Heritage in France, edited by G. Sandy, Leiden, Brill, 2002, p. 237-280.
[21] Voir ibid., p. 41. La citation est extraite du Prince parfait et ses qualitez les plus éminentes. Avec des conseils et des exemples moraux et politiques tirez des œuvres de Juste-Lipse et des plus célèbres autheurs anciens et modernes, Paris, C. Besongne, 1650.
[22] Voir, pour une analyse circonstanciée, L. Plazenet, « Introduction » à J. Baudoin, L’Histoire nègrepontique, op. cit., p. 94-112.
[23] Voir E. De Gennaro, op. cit., p. 19-20.
[24] Voir P. Paris, « Sur deux romans anecdotiques : les Amours d’Alcandre et les Advantures de la Cour de Perse », Bulletin du bibliophile, juin 1852, p. 821-822.
[25] Voir J. Mesnard, « Pour une clef de Clélie », Les Trois Scudéry : Actes du Colloque du Havre, 1-5 octobre 1991, Paris, Klincksieck, 1993, p. 371-408 et, du même auteur, « Du réel au romanesque : Port-Royal dans la Clélie de Madeleine de Scudéry », Aspects du classicisme et de la spiritualité, p. 353-372.
[26] L’attitude d’Euriale est d’autant plus propre à susciter la suspicion du lecteur qu’elle rappelle à plusieurs reprises celle de Céladon dans L’Astrée, mais en pervertissant ses effets. Au début du roman, Céladon dépose sur la poitrine de Silvandre endormi une lettre destinée à Astrée qui induit les jeunes gens à croire à l’intervention d’un fantôme, mais il agit pour son propre compte. Comme Euriale, le jeune homme, vit aussi près d’Astrée sous un travesti, celui d’Alexis, la fille du druide Adamas. Il est contraint à cette ruse par l’ordre de sa maîtresse de ne plus l’approcher et le stratagème a été élaboré par le druide lui-même.
[27] Voir J. Baudoin, L’Histoire nègrepontique, op. cit., p. 228 et p. 260.
[28] Le désir de démontrer son autonomie est à l’origine de la décision de nombreux héros, héritiers de dynasties fameuses, d’aller courir le monde sous une identité d’emprunt. Ils veulent prouver leur valeur sans prendre le risque d’en amoindrir l’éclat par les facilités que leur naissance pourrait leur valoir ou le soupçon d’avoir bénéficié de quelque privilège que ce soit. Ainsi Cyrus devient-il Artamène chez Mlle de Scudéry.
[29] J. Baudoin, L’Histoire nègrepontique, op. cit., p. 227.
[30] J. Baudoin, Lindamire, op. cit., p. 15.
[31] Ibid., p. 119.
[32] Voir ibid., p. 14.
[33] J. Baudoin, Diversitez historiques, op. cit., p. 70. L’expression donne le thème de la troisième histoire du recueil.
[34] Il ne veut pas être le « tyran de son enfant ». Voir Lindamire, op. cit., p. 367.
[35] Olimpe est une Paléologue, Euriale un Commène. Ferdinand a pour ancêtre le roi de Castille Pierre le Cruel (1334-1369), que son frère bâtard assassina pour s’emparer de son trône.
[36] Voir J. Baudoin, Lindamire, op. cit., p. 172-175.
[37] Voir ibid., p. 124.
[38] Voir ibid., p. 160-164.
[39] Voir ibid., p. 136.
[40] J. Baudoin dénonce avec discrétion, mais aussi constance, l’inutilité du stoïcisme dans ses romans. Voir, par exemple, dans Lindamire, op. cit., p. 125.
[41] Voir, par exemple, la déclaration de Lindarache à Alexandre dans L’Histoire nègrepontique, op. cit., p. 332.
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Voir L. Plazenet, « Introduction » à J. Baudoin, L’Histoir...
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[2]
Des tentatives de défense ont été tôt esquissées. Leur eff...
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[3]
P.-D. Huet, op. cit, p. 47, prescrit ainsi : « [...] l’amo...
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Déclinant dans Le Roman bourgeois (1666) les poncifs mobil...
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[5]
Voir L. Plazenet, L’Ébahissement et la délectation, Récept...
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[6]
« Épître au lecteur », Diversitez historiques ou nouvelles...
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[7]
Voir ibid., p. 4. Probablement Daniel Dumonstier né à Pari...
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[8]
Voir L. Plazenet, « Introduction » à J. Baudoin, L’Histoir...
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[9]
Diversitez historiques, op. cit., p. 1-4. Suite de la note...
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Diversitez historiques, op. cit., p. 202. Suite de la note...
[11]
Voir, par exemple, J. Baudoin, Lindamire, histoire indienn...
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[12]
Ibid., p. 124. Suite de la note...
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Ibid., p. 124-125. Suite de la note...
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Voir Les Advantures de la Cour de Perse, divisées en sept ...
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Voir J. Baudoin, L’Histoire nègrepontique, op. cit., p. 17...
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Ibid., p. 176. Suite de la note...
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Voir ibid., p. 173-174. Suite de la note...
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Voir E. de Gennaro, « Romanzo classico contro romanzo baro...
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[19]
Voir L. Plazenet, « Introduction » à J. Baudoin, L’Histoir...
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[20]
Voir L. Plazenet, « Jacques Amyot and the Greek novel : th...
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Voir ibid., p. 41. La citation est extraite du Prince parf...
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Voir, pour une analyse circonstanciée, L. Plazenet, « Intr...
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[23]
Voir E. De Gennaro, op. cit., p. 19-20. Suite de la note...
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Voir P. Paris, « Sur deux romans anecdotiques : les Amours...
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[25]
Voir J. Mesnard, « Pour une clef de Clélie », Les Trois Sc...
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L’attitude d’Euriale est d’autant plus propre à susciter l...
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Voir J. Baudoin, L’Histoire nègrepontique, op. cit., p. 22...
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J. Baudoin, L’Histoire nègrepontique, op. cit., p. 227. Suite de la note...
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J. Baudoin, Lindamire, op. cit., p. 15. Suite de la note...
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Ibid., p. 119. Suite de la note...
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Voir ibid., p. 14. Suite de la note...
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J. Baudoin, Diversitez historiques, op. cit., p. 70. L’exp...
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Il ne veut pas être le « tyran de son enfant ». Voir Linda...
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Olimpe est une Paléologue, Euriale un Commène. Ferdinand a...
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Voir J. Baudoin, Lindamire, op. cit., p. 172-175. Suite de la note...
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Voir ibid., p. 160-164. Suite de la note...
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Voir ibid., p. 136. Suite de la note...
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