Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130529569
206 pages

p. 417 à 431
doi: 10.3917/dss.023.0417

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n° 216 2002/3

2002 XVIIe siècle

Jean Baudoin et la fable

Anne-Élisabeth Spica Université de Metz.
Plusieurs se vantent et sont des sçavans en poësie : mais si on les prioit de descouvrir les hauts mysteres de la philosophie naturelle, affublez de fables non vaines, d’enigmes et de fictions, ils confesseroient librement cela n’estre de leur gibbier, veu que personne ne les comprend assez, fors celuy seulement que sa nature mesme a doüé d’un gentil esprit, et qui soigneusement a feuilleté beaucoup d’escrits des aucuns [1].
Le désir de conjurer « la perte des mots » [2] engagea les humanistes à la recherche du langage originel. L’hypothèse de la langue adamique comme les hiéroglyphes ses plus proches descendants passionnèrent le XVIe siècle, qui vit dans le principe général de la figuration du langage, par l’image comme par les mots, la réponse à ses apories herméneutiques. Il inventa sur ce modèle la symbolique, c’est-à-dire la grammaire d’images destinées à renvoyer à une idée abstraite ; à son tour elle engagea la richesse de l’invention emblématique, la combinaison avec un texte de ces images sur la page d’un livre. Semblable position renouvela l’intérêt pour l’allégorie, dont une des grandes voies d’expression, la mythologie, est alors désignée du nom de fable ou prisca theologia.
Entre la fin du XVIe siècle et la première moitié du XVIIe, le terme de « fable » cristallise plusieurs sens : les aventures des dieux païens ; leur langue la poésie, à la fois mesurée et énigmatique ; la pratique humaine de cette poésie, c’est-à-dire l’art d’inventer un canevas fictionnel susceptible de développer un récit captivant au moyen d’une parole ornée. La fable résume l’art de moraliser sous toutes ses formes : elle permet de dire obliquement à la fois ce qui est vrai – tel est le principe des langages symboliques –, ce qui est bon – elle développe une axiologie largement commentée dans les traités des mythographes –, et ce qui est juste – elle impose une herméneutique et, partant, propose un modèle de discours philosophique que Francis Bacon promeut auprès de ses contemporains [3].
Baudoin, qui fut l’un des grands passeurs de Bacon en France, utilise la fable sans relâche. Entre 1619 et 1631, il en parcourt et traduit les principales compilations [4], avant de les utiliser à son propre compte [5] ; il y confronte son écriture et ses traductions, de ses épîtres dédicatoires aux analyses les plus abouties des savoirs cachés. Étudier la fable chez notre académicien revient ainsi à se demander comment l’intérêt particulièrement porté à un système de figuration devient à la fois un art de synthétiser les discours sur ces savoirs, un axe transversal d’un type de savoir à un autre et un principe de formalisation. Quelles sont les définitions que retient Baudoin ? Quel discours conçoit-il de l’art de figurer ? Quel modèle épistémologique en retire-t-il ?
 
UNE UNITÉ FABULEUSE
 
 
La fable, prise en son acception poétique, propose tous les types d’intrigue possibles, comme le XVIIe siècle a coutume de l’entendre ; moteur de l’inventio, elle suscite l’action du récit comme le style ; de même, elle détermine la dispositio, en étant « raisonnable » ou « propre », en jouant du figuré et du littéral.
Elle est raisonnable, morale, et meslée ou propre, ou tres-propre. [...] La propre, qui par l’exemple des bestes, demontre parfaitement ce que l’on veut enseigner, comme fait Ésope en toutes ses fables ; et la tres-propre, qui convient aux hommes, et aux fabuleuses deitez, en ce qui regarde les actions. A quoy principalement ont accoûtumé d’avoir esgard tous les poëtes, qui traitent de matieres comiques, ou qui tiennent du tragique, ou mesme de l’epique. [6]
Cette poésie totale l’est autant que le modèle allégorique ; les caractéristiques génériques fusionnent avec les critères herméneutiques. Baudoin fonde sa lecture générale de la fable dans la conception humaniste traditionnelle, celle d’une « sagesse des Anciens » :
Les Hebrieux n’ont pas esté les seuls qui nous ont caché la philosophie celeste sous des figures ; ils ont eu pour imitateurs les Egyptiens et les Grecs. Les grands hommes faisoient conscience de semer des perles devant ceux qui n’en tenoient compte, et leur sçavoir avoit trop d’esclat, pour estre veu des ignares en son midy. Il falloit un voile pour conserver la veuë aux louches entendemens. [7]
Synonyme d’allégorie, elle cache pour mieux révéler au moyen de ses images symboliques :
Les Images que l’esprit invente, et qui par les choses qu’elles signifient, sont les symboles de nos pensées, n’ont point de regle plus asseurée, ny plus universelle qu’une vraye imitation des memoires de l’Antiquité, qui par le soin des Latins et des Grecs se treuvent escrits dans leurs livres, ou gravez sur les medailles ou sur les marbres. [...]
Cette premiere sorte d’images a esté familiere aux Anciens, comme il se remarque par les diverses peintures qu’ils ont feintes en faveur de leurs dieux ; qui ne sont à proprement parler que des voiles ou des vestemens propres à couvrir cette partie de la philosophie, qui regarde ou la generation des choses naturelles, ou leur corruption, ou la disposition des cieux, l’influence des astres, ou la solidité de la terre. L’on en peut dire de mesme des autres figures, qu’ils ont inventées et couvertes d’espais nuages, afin que les ignorans et les doctes peussent comprendre d’une differente maniere, et qu’ils ne penetrassent esgallement dans les secrets de la nature. [8]
La visualisation de la fable est importante aux yeux de Baudoin – il n’est sans doute pas innocent qu’une édition posthume de ses emblèmes, fortement réaménagée dans sa disposition, soit intitulée Tableaux des Sciences et des vertus morales [9]. La fable figure donc absolument :
Dans les temples des Egyptiens, on ne voyoit que hieroglyphes, et les Grecs ne parloient que par enigmes. [...] Ainsi pour ne rendre leur science familiere qu’aux beaux esprits, ils figuroient le superbe par un lyon ; le colere par un ours ; le gourmand par un loup, le malicieux par un renard, l’imprudent et grossier par une pierre, et le sage par un serpent. [10] [...] Ce livre te servira de Tableau, où tu verras despeinte au vif ceste verité, si tu deignes tant seulement y jeter la veuë. [11]
Les apologues sont des « peintures parlantes, et Ésope [est] leur inventeur, qui des choses mesme despourveües de tout sentiment, en forme des creatures sensibles à la reconnoissance » [12]. La tradition littéraire s’inscrit parfaitement dans la lignée des langages symboliques [13], et c’est elle que privilégie Baudoin lorsqu’il parle de la fable, soulignant après Conti [14] sa ductilité poétique en même temps que signifiante. De fait, il systématise une tendance mythographique de fort longue date, qui avait motivé en profondeur le regain d’intérêt pour la Fable des humanistes, et la composition de sommes ou de réécritures mythographiques dans la seconde moitié du XVIe siècle, tout près de Baudoin, autant que les déclarations d’histoire poétique des Arts contemporains. « La mythologie relève-t-elle de la philosophie ou de l’art de rhétorique ? » [15] La fable est l’apanage de la poésie dans le même temps que les poètes sont les prophètes de la sagesse, qu’il s’agit d’écouter avec sérieux et non pas seulement de juger esthétiquement :
Si vous considerez meurement l’intention des anciens poëtes, vous trouverez qu’elle n’est autre que d’ombrager du voile des Fables les mysterieux secrets de la physique et de la Morale. [16]
Composées en art de savoir dont le plaisir subtil constitue la finesse, les fables et la Fable, l’expression ornée et l’expression sapientiale, sont les deux faces d’une même médaille. Cette peinture propose un discours de l’image symbolique à la vue comme à l’esprit, car Baudoin présente sa traduction comme un recueil d’emblèmes [17]. L’apologue procède par descriptions porteuses d’une moralité, par images discursives, dont la figure mentale relève de l’hiéroglyphe, à la manière dont Baudoin fonde presque systématiquement ses emblèmes sur un épisode mythologique. Dès l’E. I, 2, « Que les choses douces deviennent souvent amères », Baudoin décline à loisir les lectures poétiques et allégoriques de l’Amour, citant Anacréon, Hésiode et Le Tasse d’un même mouvement [18].
L’apologue est en soi un signe parfait. Notre traducteur l’expose dans son commentaire de la F. 104, « De la Corneille, et de la Cruche », en prenant appui délibérément, voire symboliquement, sur la question du langage des bêtes. Dans la fable, les animaux sont les représentants allégoriques de l’enseignement moral dispensé par l’auteur. Qu’ils parlent n’induit pas pour autant que leur langage soit, comme l’humain, un « signe d’institution, comme les paroles » (p. 629) qu’Ésope aurait traduit, conformément à la tradition qui veut que le Phrygien ait entendu leur langage – comment aurait-il pu faire parler les êtres inanimés, qui peuplent pourtant ses fables, s’il eût conçu telle idée de leur langage ? Les paroles qu’Ésope prête aux animaux ne sont pas des mots translatés d’un idiome à l’autre mais des images de sens, « un signe naturel de leurs appetits » (p. 628) :
Ayant à discourir de la vertu, son intention n’a pas esté de mettre en jeu des creatures capables de discours, mais il a voulu seulement etaller les serieuses maximes de la moralle, sous l’escorce de plusieurs fables ou fictions, afin de sucrer la pilule aux hommes foibles, et leur faire gouster la sincerité de ses enseignemens, par le divertissement qu’apportent les fables.
Cecy estoit autrefois le but de la vraye poësie, bien que toutesfois elle differe de cet ouvrage, en ce qu’elle ne met en avant que des hommes et des dieux, au lieu que ce genre d’escrire y met aussi les bestes brutes, et les plantes. [...] Or bien que la veritable poësie, c’est-à-dire celle qui nous enseigne la Vertu sous les fables celestes et humaines, ait beaucoup d’advantages sur une œuvre pareille à la nostre, si est-ce que celle cy la devance en quelque façon, principalement en la brieveté de la Fable, en l’abondance du suc, ou des bonnes choses, et ainsi du reste. [19]
La poésie fabuleuse, la « veritable poësie », dessine la « véritable sagesse » : cette dernière relève moins d’un contenu assignable dans la tradition des Anciens que dans l’alliance dynamique, herméneutique, d’une forme spécifique et d’un contenu.
 
UNE PAROLE EN ARCHIPEL
 
 
La fable est élaborée à la manière d’une mosaïque de voix et de textes ; elle est un discours emblématique, au sens littéral de l’adjectif, un discours rhapsodique qui concentre les paroles porteuses d’une vérité sur le monde qu’elles décrivent à travers les images qu’elles proposent, et qui se modèle plastiquement sur le principe privilégié de l’allégorie moderne, la symbolique.
Baudoin mêle à plaisir les voix des auteurs qu’il compile, et qu’il a bien souvent traduits, afin d’autoriser à chaque fois un peu plus le texte qu’il donne à lire. Les Emblemes divers mentionnent aussi bien, outre Alciat, les emblémistes allemand et espagnol Bruck et Covarrubias ; l’Avertissement du second volume signale Sénèque et Lucien que Baudoin a traduits ou revus [20], le trattatiste et théoricien de la devise Sc. Ammirato, ou Juste Lipse... une voix majeure, bien sûr, l’emporte sur les autres, celle de Bacon :
J’en fay [des fables] entrer ici les principales, Lecteur, avec l’explication que le docte chancelier Bacon en a donnée autrefois dans quelques discours, que j’ay autresfois traduicts [21],
traduction qui est presque intégralement réintroduite dans le recueil : bien souvent, « toute la glose est tirée de Bacon » [22].
Le procédé sous-tend naturellement les Fables d’Ésope où nombre d’auteurs modernes sont convoqués ; Baudoin joue même de l’ellipse, qui renforce un peu plus l’autorité de ses citations : pour commenter la F. 24, « D’un vieil Chien et de son Maistre », il « les [les courtisans] renvoye à Guévare, qui leur represente adroittement leur faute par ce plaisant apologue » qu’est « l’Asne, le Renard et le Lion » (p. 139).
Prisca theologia et paraboles bibliques se rejoignent, comme à la F. 29, « le Renard et la Cigogne » :
Souvenons-nous de ces belles paroles de Salomon ; Que l’homme de bien va le grand chemin, au lieu que l’artificieux tourne ses pas à la tromperie (p. 169).
La mosaïque fabuleuse se fait Polyanthea de savoir, et imbrique avec les voix les textes les plus divers. Les emblèmes mêlent presque tous les types d’allusions textuelles, les fabuleuses, telles quelles ou moralisées, comme les historiques ou les physiques :
Car tous les sujets en sont tirez necessairement, ou de l’histoire, comme le triomphe de Marc-Antoine, apres la mort de Ciceron ; ou de la physique, comme les statuës de Bacchus, et de Pallas, erigées sur un mesme autel ; ou de la politique, comme l’embleme du Minotaure touchant les secrets des princes, ou de la Fable, comme celle de Pan, du Sphinx, de Prothée, de Narcisse, d’Orphée, des Geans, des Sirènes, et ainsi de quantité d’autres,
et leurs « Discours » sont « tirez en quelques endroits des Recherches d’Histoire et d’Antiquité » [23]. Baudoin manifeste une tendance presque compulsive à l’accumulation des savoirs, de manière à proposer une vision quasiment exhaustive du sujet traité par l’emblème. Il n’est auteur de son recueil qu’en le composant des textes d’autrui. Le comble du procédé – réservé pour le dernier emblème (E. II, 71) – fait d’une glose le masque d’une traduction originale. Le discours du poème héroïque du Tasse sert à commenter l’emblème consacré à ce sujet, et à expliciter le sens du mot de fable en matière de poétique, la « tissure de la Fable » [24]. Les compositions hiéroglyphiques des gravures convoquent sur le même principe une inter-iconicité emblématique fort repérable : ainsi l’E. II, 66 représente un assemblage a priori surprenant, l’hiéroglyphique d’un soleil et d’un cœur reliés entre eux par un ruban destiné à supporter en même temps une corne d’abondance, imprimé sur la page d’un livre posé sur un lutrin, afin de représenter « la preeminence des grands princes ». Or cet hiéroglyphique a été inventé par J. a Bruck pour représenter la magnanimité et la générosité du bon prince [25] ; ainsi mis en abyme sur la page du livre hiéroglyphique, il vient redoubler la force évocatrice de la composition d’ensemble retenue par Baudoin.
La fable des images se nourrit d’elle-même, le langage vrai de l’emblème se démultiplie ad magnam gloriam suam. La forme de l’apologue se met à son tour en miroir, et intègre d’autres fables dans la glose qui lui est assortie : ainsi la F. 25, « Des Lievres courant sans cause » est-elle comparée à
l’apologue de l’Asne, qui voyant un roussin bien pansé, se crut d’abord miserable à comparaison de luy. Mais quand il le vit à quelque temps de là chargé pesamment [...] il changea aussitost d’advis [...] (p. 145).
La F. 51, « Du Paon et du Rossignol », invite à « rapporter icy, pour la conformité qu’il semble avoir avec la fable de nostre autheur », un « plaisant apologue », le Couteau et le Manche (p. 298), tandis que la F. 63, « De l’Asne et du Loup », évoque l’anecdote d’Apelle et du cordonnier (p. 373-374) ; l’apologue s’engendre in(dé)finiment, et ce mouvement assure à la fois son interprétation et sa validité herméneutique : la fable est toujours sa propre fabrique.
La mosaïque de textes a bien valeur symbolique : leur multiplication n’est pas faite pour laisser entendre toutes les traditions à égalité, en sorte de compilation sans prise de position ; composée en farcissure [26], elle incite au contraire l’esprit du lecteur à se montrer critique, à analyser les différentes versions présentées pour en tirer de justes conclusions. Baudoin n’a pas manqué de traduire l’Histoire des Vents de Bacon [27], où la démarche est explicitée :
Les poëtes feignent que le royaume d’Eole, est dans certains antres, et lieux sousterrains, qu’ils appellent autrement les prisons des vents, d’où ils sortent quand il plaist à leur maistre.
Quelques theologiens et philosophes inferent aussi de ces paroles de l’Escriture, Qui tire les Vents de leurs thresors, que c’est un effet des lieux sousterrains, où il y a quantité de thresors et de riches mines, que les vents ont accoustumé de sortir. Mais il n’est pas vray-semblale que cela se doive entendre ainsi, veu que dans les Saintes Lettres il est fait mention de mesme des Thresors de neige, et de gresle, qui s’engendrent asseurement en haut, comme le sens commun le donne à connoistre.
Il y a sans doute aux lieux sousterrains une tres-grande quantité d’air, qui suivant les apparences, et les causes pressantes en doit sortir necessairement, et s’exhaler peu à peu, ou tout à la fois. [28]
La confrontation des deux grands types de discours fabuleux, l’allégorie mythologique et la métaphore parabolique, permet de dégager une similitude d’ordre physique, qui du même coup interdit de prendre pour argent comptant le savoir qui s’y dispenserait littéralement ; l’antique discours de la fable devient, tel quel, sujet à caution :
Ce que les Anciens ont dit des vents et de leurs causes, est une chose qui n’est pas moins confuse qu’incertaine, et mesme peu veritable en la pluspart de ses positions. Mais il ne faut nullement s’étonner, si ceux qui regardent les choses de trop loing, ne les voyent pas bien clairement. [...] Mais tous ces beaux contes sont faits à plaisir, et doibvent passer pour des entretiens de l’imagination blessée. Avec cela neanmoins, de tous ces filets tissus ensemble ils ne laissent pas de faire de grandes toiles ; mais ce sont à proprement parler des ouvrages d’araignée. Je dis donc que tout repoussement d’air est vent [...]. [29]
L’allégorie se voit métamorphosée en image d’un nouveau genre, celle qui suggère à l’imagination un processus qu’il convient d’interpréter en termes scientifiques. La métaphore qui la décrit est en cela fort révélatrice, qui joue sur les connotations textuelles de « filets », d’abord positives ( « tissus », « toiles » ), puis négatives ( « ouvrages d’araignée » ), afin de laisser prédominer cette dernière dans l’esprit – que Baudoin développe dans sa traduction par rapport à l’original latin [30]. La fable devenue métaphore ne doit pas dire, mais inviter à situer le point de vue sur les choses. Elle relève donc d’une appréciation fine de l’image ; la rhapsodie fabuleuse unifie ces discours qui disent par la figure, la « peinture parlante » et constituent une sagesse cachée qui appelle l’activité de l’esprit, appelé à construire plus encore qu’à lire en acceptant une tradition signifiante. Ainsi Baudoin propose-t-il sa propre interprétation du roman allégorique de Lorenzo Selva, et met au goût du jour les anciens caractères – le volontarisme du Vertueux en serait alors, à ce degré de lecture, l’image allégorique, la synthétique « fable » :
Ce n’est pas une métamorphose telle que les poetes nous figurent. On n’y void ny Caliste echangee en Ourse, ny l’infortune de Myrrha, ny le sort de Teree. C’est un Vertueux qui se donne plus de formes que Prothee mesme. Mais s’il se rend susceptible de changement, sa transformation est volontaire. Son courage se jouë des risées de la Fortune, sa generosité deffie les traverses, et bien que d’abord il paroisse inconstant, il ne laisse pas de porter les deux pieds sur le cube. [31]
La fable propose une économie du signe qui relève de la simplicité originelle de la poésie, tout en composant un langage garant du sens qu’il insinue. Elle transforme le voile allégorique en chaîne discursive porteuse d’un savoir de type scientifique, probant et falsifiable – la confrontation des différentes traditions mythographiques et leur fausseté respective permet de tirer le vrai du faux.
 
UNE ÉPISTÉMOLOGIE
 
 
Baudoin emprunte les conceptions de son temps pour mieux systématiser la fable en méthode, qui propose un discours d’autant plus crédible qu’il est polysémique, et diffracte en différents morceaux l’unicité d’un sens que sa multiplication formelle renforce sémantiquement. Pratiquer l’art montaignien de la dispersion des semina dicendi pour mieux s’approprier leur autorité, et l’autorité sur elles, implique l’élaboration d’une forme d’encyclopédisme. La poésie de la mythologie devient alors proprement poïétique, démiurgique d’un monde enfin éclairé [32].
Notre traducteur rapporte sur l’exemple de Bacon les moralisations à une conception physique d’un monde dévoilé par ce qui de longue date servait à le voiler.
Cette premiere sorte d’images a esté familiere aux Anciens, comme il se remarque par les diverses peintures qu’ils ont feintes en faveur de leurs dieux ; qui ne sont à proprement parler que des voiles ou des vestemens propres à couvrir cette partie de la philosophie, qui regarde ou la generation des choses naturelles, ou leur corruption, ou la disposition des cieux, l’influence des astres, ou la solidité de la terre. L’on en peut dire de mesme des autres figures, qu’ils ont inventées et couvertes d’espais nuages, afin que les ignorans et les doctes peussent comprendre d’une differente maniere, et qu’ils ne penetrassent esgallement dans les secrets de la nature. [33]
La fable sous toutes ses formes engage un mode de compréhension bien particulier :
Puisque l’embleme n’est inventé que pour desabuser le monde, et luy apprendre des veritez toutes pures, il ne faut pas que le fondement en soit faux, mais vraisemblable, ou du moins authorisé par les escrits des anciens mythologistes. [34]
La fable est d’abord un système herméneutique, dont la vraisemblance repose sur la plausibilité de l’interprétation et non pas sur celle de la fiction lue référentiellement. De cet « ingenieux amas de fictions utilement imaginées » [35], on compose une agréable « feinte, qui par quelque ressemblance represente la verité ». Valider philosophiquement la fable, c’est-à-dire rendre utile à des fins très contemporaines l’imagination antique du monde, assure en contrepartie l’authenticité de démarches épistémologiques contemporaines.
[...] les fables ne prétendent précisément pas à une vérité qui serait en elles sous-jacente, elles brillent surtout par deux de leurs vertus : la « vraisemblance » et la « possibilité », vertus dont seraient dépourvues les mathématiques pures, trouvant, elles, dans le « païs des realités », « une résistance insurmontable ». [...] les « fables des poëtes », pour susciter l’adhésion, créent l’illusion d’une expérience qui prolonge la nôtre ; et si elles ne dévoilent pas la Vérité – qui l’exposera jamais ? – elles participent de notre exploration du possible. [36]
La fable se mue en fiction, c’est-à-dire en discours à vraisemblable interne, fondé sur une succession d’images dont la logique propre garantit la validité de l’énoncé. Baudoin se montre en cela fort proche des libertins érudits qu’il a dû fréquenter à Paris, et suit la même démarche d’un apprentissage de la connaissance lié à celui de l’imagination ; une « épistémologie du vraisemblable » s’établit grâce aux « pouvoirs heuristiques de la phantasia » [37]. Tout un système d’images opératoires, bien plus qu’un discours de rationalité, permet de lire le monde et d’en obtenir la compréhension et la maîtrise :
On ne passe pas du « monde clos » des similitudes à l’ordre transparent d’une raison classique fondée sur une nature humaine définie et stable, mais, dans la longue tradition du « nominalisme », réactivée par Montaigne et Gassendi, l’on se meut dans une nature elle-même multiple, ordonnée plus ou moins clairement en fonction de certaines ressemblances. [...] la comparaison d’images [est] l’instrument le plus fécond quand il s’agit d’expérimenter ce qu’est l’homme. [38]
La fable n’est pas une béquille de l’entendement, comme l’imagination le sera bientôt en face de la raison ; elle représente, en sorte de mythe moderne du savoir, l’activité même de la pensée. L’opération importante qu’elle modélise n’est pas l’art de cacher, mais de décrypter. La fable éclaire les sciences, en déconstruisant limpidement leur structure pour la rendre intelligible et efficace : les fables expliquent la nature, et celles d’Ésope se trouvent classées en quatre catégories, selon que leur sujet propose des « opérations qui ne sont pas naturelles », comme la « ressemblance de l’homme à la chimère », ou traite « de la ressemblance de la nature, et des opérations ensemble », ou « des opérations attribuées aux feintes divinités, et aux créatures humaines », ou, enfin,
possible qu’il ne seroit pas hors de propos d’en adjouster une quatriesme, tirée de la ressemblance, tantost de la nature et des operations ; et tantost des operations, et non pas de la nature [39],
comme Protée et les métamorphoses fabuleuses en général. Les métamorphoses décrites par les fables et la fable considérées d’un même point de vue appellent une lecture qui prend moins en compte le merveilleux de la narration animalière, qu’une échelle des « opérations » de la nature, entre la biologie et la physique.
Toute la démarche de Baudoin trouve sa justification dans cet art de la transmission du savoir ; la machine fabuleuse est l’outil qui correspondait le mieux à son tour d’esprit. Le compilateur que l’on a très souvent décrit comme un presque miséreux courant le cachet et les traductions – ce qui n’est pas faux – érige ce faisant un unique texte, monumental, celui de son dialogue continué avec les grandes figures intellectuelles qu’il privilégie et qu’il met en relation. C’est une véritable République des Lettres que ce membre fondateur de l’Académie française rassemble autour de lui, qui se structure autour de lignes de force récurrentes – celles qui nourrissent aussi la réflexion sur le « pouvoir des fables » : l’homme de lettres a pour tâche de retrouver la parole originelle, celle d’une poésie donatrice de vérité, dont la suavité garantit l’authenticité :
[...] cette fable me semble assez belle, pour me persuader qu’elle vous plaira pour estre aussi bien deduitte, que bien inventée. [...] Comme les faux diamans enchassez avec adresse, récréent plus l’œil que ne sont les vrays grossierement mis en œuvre ; ainsi les contes fabuleux bien imaginez, aggréent plus à l’oreille que les histoires veritables, quand elles sont mal debitées. [40]
Car ces images qui plaisent induisent obliquement le vrai, en invitant à l’herméneutique, ce qu’un discours sans figure ne saurait susciter. Or tel est le type de discours que l’homme de lettres doit adopter : celui que les modèles de Baudoin ont su proposer, et que leur traducteur se charge doublement de diffuser, singulièrement de traduction en traduction, comme absolument dans l’image générique d’une parole fabuleuse incarnée dans la mosaïque qu’est son œuvre tout entier. Celui-ci apparaît comme une « fable du monde » où l’homme découvre sa place et inscrit son empreinte, nouvelle et moderne moralisation du Liber Mundi. Sans nul doute, Baudoin fait siens ces propos qu’il traduit des Caractères de l’Esprit de Bacon :
Je m’estonne grandement, de ce qu’entre tant d’excellens autheurs qui ont escrit de la morale ou de la politique, il ne s’en est point trouvé, qui n’ayent obmis ou negligé ceste partie [41], bien qu’elle serve de lumiere à toutes deux. Suivant cela, c’est avec raison que, dans la tradition de l’astrologie, diverses sortes d’inclinations sont attribuées aux esprits, selon les particulières influences des astres. Ainsi nous voyons que les uns sont nais à la contemplation, les autres aux affaires politiques ; les uns à la guerre, et les autres aux arts. [...]
Or en ce qui regarde les matieres politiques, nous ne voulons pas, comme c’est l’ordinaire des historiens, et des poëtes, en leurs devis familiers, que ces caracteres soient receus ainsi que des images entieres de la politique, mais plustost comme de simples lignes des images mesmes, qui meslées ensemble forment toutes sortes de figures. A ce propos, il est bon de sçavoir quel est leur ombre, quelle est leur qualité, et comment elles despendent les unes des autres, afin que de cette sorte l’on fasse par maniere de dire, une exacte et artificieuse dissection des esprits, et que les inclinations des hommes estans mises en evidence, l’on en tire des preceptes et des remedes, pour en guerir la foiblesse. [42]
Modèle heuristique, la fable poétique est cause et finalité de toute opération humaine, objet privilégié de l’humaniste qui n’a pas encore compartimenté les belles-lettres – le terme désigne encore, à l’époque de Baudoin, l’ensemble du savoir, et surtout du savoir scientifique.
Par là même, la fable subit à son tour une nouvelle métamorphose. La disséminer, la rendre polymorphe, c’est éprouver son discours même, et lever les voiles dont elle se revêt. La fable conçue comme modèle épistémologique se fait lecture « discrète » de l’image : le savoir est un labyrinthe dont il faut sortir vainqueur pour triompher des fausses images de la fable mal comprise :
Celuy qui s’engage dans les ruses, s’egare le plus souvent dans un labyrinthe, tout de mesme qu’on ne peut quitter le grand chemin, pour passer à travers la campagne parmy les haliers et les espines sans se perdre [...]. Aussi est-il fort mal-aysé de discerner ce qui semble vray, d’avec ce qui l’est veritablement, et de reconnoistre une realité parmy plusieurs apparences colorées [...]. [43]
La vanité de telles images met en valeur, par contrepartie, la vérité du système figuré inscrit dans le discours fabuleux : Baudoin décline dans les gloses des Fables et des Emblemes le danger des vaines images, pour mieux ériger la gloire des bonnes. La F. 30, « Du Loup, et de la teste peinte », ne pouvait qu’être glosée en ce sens ; la F. 23, « De l’Enfantement des montagnes », repose sur la déclinaison d’images de vanité : les conquérants adonnés aux voluptés ont tout perdu, et
autant en a-t-il pris à ceux qui ont fait des bastimens magnifiques, comme des mausolées, des colosses, et quantité d’ouvrages semblables. Car on a presque toujours vu finir le seigneur ou l’ouvrier, avant que la besogne fust achevée : comme si Dieu se joüoit à voir commencer tant de merveilles sans les parfaire, et à destruire ses temeraires imitateurs. Telle fut la confusion de Babel, où cette monstrueuse et magnifique architecture demeura imparfaite à la veuë de Nembrot [...] [44]. Combien d’admirables portraits d’Apelle, et de Michel L’Ange, et du Titian, n’ont esté que commencez, et par consequent leur gloire est demeurée imparfaite [...] (p. 133-134).
Au contraire, les bonnes sont représentées par les images topiques de la symbolique humaniste. La F. 66, « Du Renard et du Chat », inscrit des emblèmes dans la fable :
Car comme un chemin couvert de broussailles et de buissons, est à bon droict plus suspect au voyageur, qu’une voye toute pleine et unie ; ainsi un procédé plein d’embusches traistresses et dangereuses, est incomparablement plus à craindre qu’une suite d’actions vertueuses (p. 383),
tandis qu’à la F. 40, « De l’Asne et du Cheval », elles servent de comparant à la moralité en forme de memento mori :
Les oublieux de la Fortune [...] ne sont pas si heureux que les roys d’Égypte, qu’on alloit advertir tous les matins de la fragilité de leur nature, en portant une teste de mort dans leur chambre. Ils ne sont pas si prevoyans qu’Agathocles, qui se faisoit servir en vaisselle de terre, pour apprendre à n’oublier que son pere la faisoit [...]. L’adversité represente assez bien l’image [de la mort] à nostre pensée (p. 237-238).
De la fable, enfin, il nous semble que Baudoin propose sa version personnelle, en guise d’autoportrait anamorphotique : cet observateur discret ne se dit pas, il se révèle au travers de fictions dont il parsème ses analyses fabuleuses. La fable est ainsi une idéale expression de soi, en demi-teinte, et de sa vision des choses. La glose de la F. 13, « Du Corbeau, et du Renard », se clôt en rappelant combien les livres sont de véritables amis, et le lieu du savoir car le lieu de l’opération herméneutique :
Les livres sont des amis qui ne trompent point ; on y peut voir l’image de la verité, que les hommes vivants ne nous transmettent qu’à travers des rideaux : c’est là qu’il est raisonnable de s’exprimer, au lieu de faire comme le corbeau, qui se persuade non seulement d’estre blanc ; mais encore de bien chanter, et laisse tomber la proye en la gueule de son flatteur. [45]
L’E. II, 54, « Que les querelles des gens de Lettres sont malséantes », lui offre l’occasion d’un éloge de la « Republique des Lettres » (p. 407) ; la F. 49, « Du Renard, et de la Belette », fait l’éloge des hommes de lettres en ascètes ; peut-être permet-elle à Baudoin d’oublier les moments difficiles de sa propre existence, et de les mythifier positivement ?
Car ce renard, qui entre fort aisement par l’ouverture d’une cloison, quand il a le corps deschargé de graisse, que peut-il signifier plus à propos, si ce n’est que l’acquisition de la science n’est pas mal-aisée aux personnes delliées et desprises de toutes voluptez superfluës ?
C’est ce qu’ont voulu dire les Anciens, en nous representant les Muses chastes, et sobres, et en donnant aux poëtes le Lierre, qui represente par sa pasleur je ne sçay quelle abstinence des aises du corps. D’ailleurs, ils ont rendu l’acces au Mont-Parnasse penible, et fort mal-aysé, pour nous faire voir que les personnes repletes et grasses, ou qui sont trop à leur ayse, peuvent difficilement atteindre à la plus haute perfection des sciences. Aussi apprenons-nous dans ces histoires, que les plus excellens hommes de lettres, ont esté maigres et secs ; témoin Aristote, Virgile, Homere, et une infinité d’autres. [46]
Ne prêtons pas trop à Baudoin... Toutefois, reconnaissons qu’il n’emboîte pas systématiquement le pas de ses contemporains gassendistes :
Les payens n’ont pas laissé de connoistre, et d’adorer une souveraine puissance par-dessus toutes les autres, combien que contre les loix de la nature, ils ayent introduit plusieurs dieux, qu’ils ont diversement appelez, selon que leurs effects leur ont semblé differens. Suivant cela, c’est fort à propos qu’en la preface du premier Livre, il est monstré que les forces des dieux, esparses de tous costez sur les Elemens, prennent leur origine d’un seul Jupiter, comme d’une source s’escoulent plusieurs ruisseaux. Pour ceste mesme raison au commencement de cette œuvre il est preuvé clairement que pas un dieu des Anciens n’a esté eternel, et qu’il faut de necessité qu’une premiere cause fasse agir toutes les autres. Par où l’on doit inferer, qu’un si grand nombre de dieux que l’aveugle Antiquité a figurez, se rapporte à un seul principe, de qui depend absolument le souverain Bien. [47]
La prisca theologia se laisse interpréter comme le trésor caché de la théologie chrétienne et monothéiste [48], qui justifie et légitime dès lors l’usage polysémique de la figuration fabuleuse. La position est orthodoxe, en témoigne le commentaire « De l’homme, et d’une idole » :
Cette fable me met dans l’esprit une opinion que j’ay presque toujours euë touchant les Anciens ; à sçavoir, que les plus sages d’entre eux n’ont creu à la pluralité des dieux que par feinte, afin de s’accommoder à l’humeur grossiere, et la brutalité du peuple. Car s’ils eussent veritablement tenus leurs Jupiters et leurs Mercures aussi puissants qu’on nous le fait accroire, comment se seraient-ils resolus de les traitter avec tant de mespris ? Comment plusieurs d’entr’eux auroient-ils baffoüé leurs idoles, medit des divinités, et inventé mille choses contre leur gloire ? [...] comment nostre Esope mesme, qui n’avoit pas moins de sagesse que les plus sobres esprits, [...] auroit-il religieusement introduit en ceste fable un homme si peu respectueux envers son dieu, que de luy dire quantité d’injures, apres l’avoir mis en pieces ? [49]
Il convient de nuancer chez lui ce qui est bien davantage marqué chez Bacon ou chez Gassendi : sa position est catholique – en témoignent ses traductions d’ouvrages dévots – sans originalité, mais sans ambiguïté, comme le rappellent avec évidence un certain nombre de ses emblèmes, par leur propos général [50] ou par la glose qui refuse les interprétations strictement mécanistes : l’E. I, 26, « De la matiere, et de ses conditions », soumet celle-là à la primauté divine ; l’E. II, 30, « De l’Atome », évoqué par les figures de l’Amour, est fort clair :
Quant à l’opinion d’Épicure, touchant l’accidentaire agitation des Atomes, elle aboutit à des bagatelles, et à une pure ignorance des choses, ce qui nous est figuré par ce Cupidon envelopé des tenebres de la nuit (p. 344).
La fable, pour reprendre les mots du titre qu’André Chastel donnait à l’un de ses ouvrages, propose non seulement une allégorie merveilleuse, mais une forme de pensée et une figure à son expérimentation. Baudoin en fait sa rhétorique profonde, la figure parlante de sa pensée, en construisant toute son œuvre comme une fable. Il nous propose un système très élaboré, fruit de la réflexion humaniste sur la sagesse des anciens, de l’attente des philosophes libertins de la fiction, et de son propre travail, réfléchi, de traducteur ou d’emblémiste.
Parfaite figure du « bricolage » humaniste, la fable est pour lui un moyen de compréhension bien plus qu’un but : elle permet un idéal raccourci de l’expression, un modèle de parole plus qu’une modalisation allégorique du discours. H. Campangne rappelle à juste titre combien Baudoin concevait sa traduction de Conti comme un commentaire et non pas une translation : l’allégorie n’est pas mystérieusement hiéroglyphique, mais propose une mécanique signifiante très commode et souple, qui libère le discours. La fable de Baudoin se fait méthode de savoir, et tel est le sens que prend le mot « mythologie » sous sa plume :
Je croy que la vraye mythologie de ceste fable, c’est l’exemple des gens de peu, qui se veulent rendre esgaux en despense et en mine, à ceux de haute condition. Ces presomptueux imitent Icare, en ce qu’ils prennent un vol trop haut. [51]
La fable érigée en modèle des images de nos pensées s’inscrit en moyen idéal de compréhension à mettre sinon en ordre, comme le dictionnaire pongien, du moins en état de fonctionnement.
 
NOTES
 
[1] Pierre Morestel, Les Secrets de nature, ou la pierre de touche des Poëtes..., Rouen, Romain de Beauvais, 1607, Argument, p. 1-2.
[2] Cf. Yves Delègue, La Perte des mots. Essai sur la naissance de la « littérature » aux XVIe et XVIIe siècles, Strasbourg, PUS, 1990.
[3] La bibliographie est abondante ; voir entre autres Paolo Rossi, Francesco Bacone. Dalla magia alla scienza, Turin, Einaudi, 1974 (1957) ; John C. Briggs, Francis Bacon and the Rhetoric of Nature, Cambridge (MA)-Londres, Harvard University Press, 1989 ; F. Bacon, La Sagesse des Anciens, traduction, introduction et annotation par Jean-Pierre Cavaillé, Paris, Vrin, 1997.
[4] Il fait paraître en 1619 (Paris, F. Julliot) sa traduction du De Sapientia Veterum de Bacon (et rééd. en 1641) ; il révise en 1627 (Paris, Thiboust) la Mythologie de N. Conti traduite par Montlyard en 1599, ici exactement reveüe en cette derniere edition, et augmentee d’un Traitté des Muses ; De plusieurs remarques fort curieuses ; de diverses Moralittez touchant les pirncipaux dieux ; et d’un Abbrégé de leurs images (désormais abréviée Mythologie) ; en 1631, il publie sa traduction des Fables d’Ésope (4e éd. ici utilisée : Les Fables d’Ésope phrygien. Illustrées de discours moraux, philosophiques et politiques. Nouvelle édition augmentée de beaucoup en plusieurs endroits. Où sont adjoustées les Fables de Philelphe. Avec des Réflexions morales, Paris, Sommaville, 1659, désormais abréviée Fables).
[5] Il fait paraître entre 1636 et 1644 sa traduction de l’Iconologie de Ripa, remaniée en profondeur (éd. utilisée ici Iconologie, ou les principales choses qui peuvent tomber dans la pensee touchant les vices et les vertus, sont representees soubs diverses figures, Paris 1644) et en 1638 et 1639 (Paris, J. Villery) les deux volumes de son Recueil d’Emblemes divers qui brassent toutes les traditions – et traductions – rencontrées auparavant.
[6] Fables, Au lecteur (n.p.).
[7] Baudoin traduit de l’italien le roman de Lorenzo Selva, La Metamorphose du Vertueux. Livre plein de moralité, Paris, D. Gilles, 1611 ; Preface (n.p.).
[8] Iconologie, Préface (n.p.).
[9] Contenant tout ce qu’il y a de plus beau et de plus curieux, à sçavoir de la peinture, de l’histoire, de l’embleme, de la fable, de la morale, et de la politique... par M. B., de l’Academie françoise, Paris, J.-B. Loyson, 1679, rééd. 1685.
[10] L. Selva, op. cit., Préface (n.p.).
[11] Ibid.
[12] Fables, Épître dédicatoire (n.p.).
[13] Cf. Georges Couton, La Poétique de La Fontaine, Paris, PUF, 1957 ; Alain-Marie Bassy, Les Fables de La Fontaine : quatre siècles d’illustration, Paris, Promodis, 1986 ; Jean-Marc Chatelain, Livres d’emblèmes et de devises, une anthologie (1531-1735), Paris, Klincksieck, 1993.
[14] L. I, chap. III-V.
[15] Hervé Campangne, Mythologie et rhétorique aux XVe et XVIe siècles en France, Paris, Champion, 1996, p. 9 ; voir tout le chap. 1, « Science poétique, science rhétorique », p. 9 sq. Sur la poésie de la mythologie que les mythographes de Ronsard à Conti s’attachèrent à promouvoir, voir le chap. 4, p. 167 sq.
[16] Mythologie, Préface (n.p.).
[17] Présentation courante depuis le XVIe siècle, qui met classiquement fables et emblèmes en relation de proximité.
[18] Recueil d’Emblemes divers, I, E. II, p. 20-21 puis 29.
[19] Fables, p. 630-631.
[20] Baudoin a composé l’Avis au lecteur de la traduction donnée par Malherbe ; il fait paraître en 1613 une traduction des Œuvres de Lucien illustrées d’annotations et de maximes politiques en marge.
[21] Vol. I, Préface (n.p.).
[22] E. I, 3 ; l’expression réapparaît souvent.
[23] C’est-à-dire de la seconde partie de sa traduction de la Vie des Douze Césars de Suétone, mis en nostre langue plus fidellement qu’es editions differentes, et illustré de plusieurs belles recherches d’histoire et d’antiquité, par J. Baudoin, Paris, J. de Heucqueville, 1621.
[24] Voir sur cette traduction Fr. Graziani, « La Poétique dans la fable : entre inventio et dispositio », XVIIe siècle, 182 (janvier-mars 1994), p. 83-93.
[25] Emblemata Politica. Quibus ea, quae ad Principatum spectant, breviter demonstrantur, singulorum vero explicatio fusius proponitur. Opus novum, Strasbourg-Cologne, J. ab Heyden - A. Hogenberg, 1618.
[26] Voir Littérature, 55, 1984, consacré à « La Farcissure. Intertextualités au XVIe siècle ».
[27] Histoire des Vents. Où il est traitté de leurs causes, et de leurs effects ; composée par Messire Francis Bacon [...] et fidellement traduitte par J. Baudoin, Paris, Cardin Besongne, 1649.
[28] Histoire des Vents..., p. 72-73.
[29] Ibid., p. 96-97.
[30] Omnia phantastica et pro arbitrio. Attamen ex hujusmodi filis magnas conficiunt telas ; operas scilicet aranearum (Historia ventorum, dans The Complete Work of Francis Bacon, New York - Boston, Hurd and Houghton, 1864, vol. III, p. 254). Harold F. Kynaston-Snell le souligne dans son Jean Baudoin et les Essais de Bacon en France jusqu’au XVIIIe siècle, Paris, Jouve et Cie, 1939 : si Baudoin « ne va pas directement à la pensée », et manifeste un certain « penchant pour les verbes et les adjectifs » (p. 79) – comme il est quasiment de règle alors en matière de traduction, où l’on met au jour le génie de sa propre langue avant toute chose –, le travail est dans l’esprit fidèle à celui du chancelier anglais ; on relève des « fautes sur les mots mais peu sur le sens » (p. 86).
[31] La Metamorphose du Vertueux..., dédicace de Baudoin à la comtesse de Montlor (n.p.).
[32] Cf. F. Hallyn, La Structure poétique du monde. Copernic. Kepler, Paris, Le Seuil, 1987.
[33] Iconologie, Préface (n.p.).
[34] Recueil d’Emblemes divers, I, dédicace à Séguier (n.p.).
[35] Fables, Épître dédicatoire (n.p.).
[36] Jean-Charles Darmon, Philosophie épicurienne et littérature au XVIIe siècle, Paris, PUF, 1998, p. 31. Le texte entre guillemets est de Bayle, à propos de Gassendi.
[37] J.-Ch. Darmon, op. cit., p. 36-37.
[38] Ibid., p. 49.
[39] Fables, Au lecteur.
[40] Francis Godwin, L’Homme dans la lune, ou le voyage chimerique faict au monde de la Lune, nouvellement descouvert par Dominique Gonzales, mis en nostre langue par J. B[audoin], Paris, F. Piot - J. Guignard, 1648, Dédicace (n.p.).
[41] Les caractères de l’esprit, plus profonds que les inclinations ordinaires des passions, a précisé plus haut Bacon.
[42] L’Artisan de la Fortune. Ensemble les Antitheses des choses, les Sophismes, et les Characteres de l’Esprit. Traittez de Mre François Bacon de nouveau traduicts par J. Baudoin, Paris, Rocolet, 1640, p. 298-299 et 201-202.
[43] Fables, 66, p. 383. Cf. E. II, 70, « Que les vrais thresors sont dans les bons livres ».
[44] Baudoin mentionne alors « le détour de l’Euphrate par Semiramis », « la grande pyramide d’Égypte », l’ « entreprise du mont Atlas », « la separation de l’isthme de Corinthe, et celuy de la mer Rouge ».
[45] Fables, p. 76.
[46] Fables, p. 284-285.
[47] Mythologie, Préface (n.p.).
[48] Voir les classiques J. Seznec, La Survivance des dieux antiques. Essai sur le rôle de la tradition mythologique dans l’humanisme et dans l’art de la Renaissance, Londres, Warburg Institute, 1940, et D. P. Walker, The ancient Theology. Studies in Christian Platonism from the Fifteenth to the Eighteenth Century, New York, Cornell University Press, 1972. Pour la France au tournant des XVIe et XVIIe siècles, voir Marc Fumaroli, « Hiéroglyphes et lettres : la “sagesse mystérieuse” des Anciens au XVIIe siècle », XVIIe siècle, 158 (janvier-mars 1988), p. 7-20.
[49] Fables, 74, p. 430-431.
[50] I, 37, « Que la sagesse humaine est folie devant Dieu ».
[51] Fables, 35, « De la Grenouille et du Bœuf », p. 206.
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Ibid. Suite de la note...
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Cf. Georges Couton, La Poétique de La Fontaine, Paris, PUF...
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Baudoin a composé l’Avis au lecteur de la traduction donné...
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