2002
XVIIe siècle
Varia
La politique, de la pratique à la théorie : Bossuet dans les derniers feux de la fronde condéenne
(Metz, octobre 1653)
Martial Gantelet
Lycée Jean-Zay (Jarny, Meurthe-et-Moselle).
Fin septembre 1653, en ce début d’automne où la Fronde touche à sa fin, deux hommes cheminent péniblement dans les fondrières des plateaux meusiens, creusées par le passage incessant des troupes et des chevaux. L’un de ces hommes est Bossuet, théologien brillant, à la clientèle solide et déjà inséré dans la haute société parisienne. Pourtant il n’est alors que jeune chanoine de la cathédrale de Metz, commis par la ville pour négocier une sauvegarde avec les troupes du prince de Condé, réfugiées dans la région. Sur le chemin qui le mène vers Stenay, puissante place forte aux mains des rebelles, il constate, pas à pas, les ravages de la guerre et les villages désertés. Certes, cette triste réalité ne lui est pas inconnue. Au printemps de l’année précédente, venant occuper son canonicat messin, il avait traversé, aux moments les plus durs de la Fronde, les campagnes d’Île-de-France et de Champagne avant d’atteindre les confins désolés de la Lorraine. Et déjà ces visions alimentent les sermons messins du lazariste. Il y dénonce, pêle-mêle, la guerre, la noblesse militaire et les privilèges, tous et ensemble sources du plus grand des maux de l’humanité, la pauvreté.
Ce parcours lui confirme les scènes entrevues l’année précédente et ne lui apporte malheureusement rien de nouveau en ce domaine. En revanche, pour la première et peut-être unique fois de sa vie, le futur précepteur du Dauphin et correspondant de Leibnitz va se trouver au contact des préoccupations locales les plus matérielles, celles d’une négociation de sauvegarde. Lui, qui sera un théoricien presque métaphysique de la puissance souveraine, va devoir s’abaisser au « niveau zéro » de la politique, celui d’une négociation ardue, technique, mesquine par certains aspects, mais au plus près d’une réalité tangible. Loin de ses préoccupations d’alors, cet événement nous présente ainsi un premier Bossuet, éloigné encore des ors de la Cour. Plus profondément, cette négociation de quelques semaines, infime souvenir oublié, pourra prendre place plus tard dans un puzzle théorique ultérieurement recomposé et dans une pensée politique marquée au sceau de l’absolutisme.
Car cette sauvegarde, acte militaire, tactique, diplomatique, relève bien d’abord du politique. Et il s’agit de la comprendre en tant que telle pour lui donner toute sa profondeur et son sens. Elle s’insère, comme étape, dans le processus de régulation des actes belliqueux qui conduira à ce que l’on appelle improprement la « guerre en dentelles » du XVIII
e siècle. Plus profondément encore, elle représente une solution pour faire face à la démission de l’État, d’essence juridique et politique, modeste et fragile, mais ancrée dans les structures profondes de la société des XVI
e et XVII
e siècles
[1].
SAUVEGARDE ET CONTRIBUTION, UNE SOLUTION POUR ÉCHAPPER À LA VIOLENCE ?
Ces deux termes relèvent des pratiques militaires. Le second, la contribution, relève de la délicate question des subsistances nécessaires aux armées. Qu’il s’agisse de petites unités ou de forces plus conséquentes, l’entretien des hommes comme des chevaux se retrouve au centre des préoccupations des dirigeants, tant « l’art de vaincre est perdu sans l’art de subsister »
[2]. Cet aspect renvoie en miroir aux capacités organisatrices de la structure étatique, quelle qu’elle soit, qui lève et entretient une force armée. Que ces troupes soient nationales ou mercenaires, le problème n’en reste pas moins, toujours, de trouver et de leur fournir les subsistances nécessaires.
Rattaché à ce couple fondamental – fourniture de subsistances / capacité de l’État –, un troisième paramètre intervient. Les excès et les ravages constatés au cours de la guerre de Trente Ans risquent de biaiser notre compréhension du mode de fourniture des armées de cette époque : elles ne peuvent pas en effet, malgré les impressions saisissantes véhiculées par les images de Jacques Callot, vivre de manière exclusive sur le pays. John Lynn a bien montré que le maintien en activité d’une armée par le simple pillage des pays traversés ou occupés, sans le soutien primordial de l’arrière ou d’une organisation des vivres quelconque, ne saurait permettre sur le moyen et le long terme sa subsistance
[3]. Il invoque à l’appui de ses analyses une série d’arguments exprimés par Turenne au milieu du XVII
e siècle, concernant le ravitaillement de l’armée d’Allemagne. En substance, le vicomte explique qu’assurer un approvisionnement par de fréquentes razzias conduit à développer exagérément le poids des cavaliers et à passer un temps important à cette recherche, au détriment de l’efficacité militaire. Outre l’extraordinaire gâchis sur lequel ces pratiques débouchent, elles s’avèrent particulièrement improductives en termes tactiques et stratégiques. Les exactions des soldats favorisent l’indiscipline et la désertion ; et la conduite de l’armée s’éloigne d’objectifs purement militaires au profit d’une collecte violente des fournitures
[4]. Toute armée dépend en définitive d’un cordon ombilical qui la relie à ses magasins, et les pratiques dévastatrices n’apparaissent qu’en complément, en fonction décroissante de la capacité de l’État à organiser le ravitaillement de ses troupes.
La conjonction de ces trois constantes, dans le ravitaillement et l’organisation générale des armées d’Ancien Régime, débouche sur le premier terme de l’alternative que nous posions au départ : la contribution, qui constitue avec les étapes l’une des réponses à ce problème. Le dictionnaire de l’Académie française de 1694 la définit par « [...] ce que l’on paye aux ennemis pour se garantir du pillage ». Il s’agit en effet d’un traité entre les forces armées – à différents échelons de responsabilité – et les autorités locales, de la communauté rurale à une région plus large. Les aires concernées s’engagent ainsi à contribuer – en nature ou en espèce – à la subsistance des troupes de passages, ou établies à demeure en garnison dans une place forte ou en quartier d’hiver. Ces traités et accords ont déjà au XVII
e siècle une profonde histoire derrière eux. Dès le milieu du XIV
e siècle, des troupes françaises avaient mis au point le système des
appatis qui marquera le reste du Moyen Âge. À côté de pillages désordonnés qui fournissaient une partie des subsistances, les capitaines levèrent au moyen d’un
pacte conclu avec des communautés rurales, des villes ou des abbayes, des contributions en argent ou en victuailles, contre l’engagement pris par les soldats de ne pas attenter aux biens et aux vies des contractants. Cette fiscalité officieuse se levait indépendamment du pouvoir royal et résultait d’abord d’un rapport de forces
[5]. Une ville pouvait aussi anticiper ce même rapport de forces et conclure avec un chef de guerre un traité préventif dans lequel le seigneur concerné s’engageait à la fois à ne pas attaquer le protégé, mais aussi à le défendre contre d’autres assaillants.
Le phénomène a évolué au cours des XVI
e et XVII
e siècles, de manière empirique et selon les besoins du moment. Le Saint Empire fut naturellement l’espace privilégié pour tous les tâtonnements et toutes les expériences. Au début du XVII
e siècle un système de contributions existe déjà sous la forme d’une taxe de guerre levée à l’intérieur d’un État par consentement des gouvernants
[6]. La guerre de Trente Ans inaugure une autre voie, le
Brandschatzung, qui se rapproche des
appatis du Moyen Âge. Violent, ce chantage à l’incendie permet à une armée incontrôlée par le pouvoir politique d’imposer aux populations, par la terreur, des contributions exorbitantes. À partir des années 1623-1625, ces deux phénomènes se conjuguent pour s’inscrire dans une organisation particulièrement prédatrice, le
Kontributionsystem. Les pouvoirs politiques y dissimulent alors leurs démissions dans les replis d’un contrat signé avec les chefs de guerre, et les autorisent, sous les mêmes menaces, à lever sur un espace défini les subsistances nécessaires à leurs armées
[7].
Les troupes françaises n’échappent pas à de tels excès. Cependant la présence d’un État fort, dès avant le règne personnel de Louis XIV, en limite les effets dévastateurs. Une partie des subsistances de l’armée relève de la responsabilité monarchique au travers de l’organisation des étapes, et ce dès le XVI
e siècle. Cependant face à une force militaire de plus en plus importante, l’administration mise en place ne réussit pas, et de loin, à assurer cette intendance, à la fois pour les troupes mises sur pied, surtout après 1635, mais aussi pour les diverses garnisons éparpillées dans les places, petites ou grandes. Les chefs militaires lèvent alors une partie des vivres tant sur les sujets des Bourbon que sur leurs ennemis, au moyen d’une
taxe de violence, qui s’apparente dans les faits à un pillage. En partie prévisible et régulière, en partie acceptée comme un mal nécessaire – à défaut d’être contrôlée – par le pouvoir central, cette
taxe de violence évolue cependant vers une forme plus admissible : la contribution. Tel que ce phénomène apparaît, dès l’engagement de la France dans la guerre de Trente Ans, il consiste, toujours, à lever en nature ou en argent une taxe sur les populations locales, mais cette fois, à l’extérieur des frontières du royaume et dans le cadre d’un contrat engageant les deux parties. Dans le meilleur des cas, la force n’intervient plus que contre ceux qui refuseraient d’y entrer, ou qui ne rempliraient pas les conditions auxquelles ils se seraient engagés. D’abord levées par tous les gouverneurs des places frontalières dès les années 1630, à l’instar de leurs homologues étrangers, ces contributions sont peu à peu monopolisées par l’État monarchique pour financer son effort de guerre, centralisé, après 1659
[8].
Si la contribution vise clairement à fournir aux armées, outre l’immédiate subsistance, une marge planificatrice indispensable aux opérations militaires et au maintien des différentes garnisons de places fortes, la sauvegarde, deuxième terme inscrit en liminaire de nos propos, s’attache à d’autres objectifs. Elle relève d’un aspect qui traverse l’ensemble des phénomènes exposés ci-dessus et qui s’attache à l’idée de « protection [...] pour garantir de la violence »
[9], accordée à des particuliers ou des entités plus importantes, telles les communautés ou les villes. Si la contribution se réduit à un simple paiement en nature ou en espèces, la sauvegarde, matériellement, présente deux parties distinctes. Les « lettres d’attache » détaillent les clauses de l’accord et l’étendue de la protection
[10]. Ce « contrat » accompagne la « sauvegarde » en elle-même, c’est-à-dire, un « pannonceau, [...] escusson aux armes de celuy qui [...] a prins en sa sauvegarde, lequel est eslevé et affiché aux portes de celuy qui est receu et mis en ladicte sauvegarde, ou en posteaux fichez aux quarrefours et places publiques, si c’est un village ou communauté qui est receu en sauvegarde, en signe et pour marque d’icelle »
[11]. C’est le protégé, une cité par exemple, qui se charge alors de reproduire ce « pannonceau », et de le diffuser aux communautés et divers particuliers de son ressort
[12].
Le statut de la ville de Metz au XVII
e siècle l’expose particulièrement à ces phénomènes. Moins que par sa situation juridique un temps incertaine – elle est depuis 1552 française de fait, mais étrangère en droit jusqu’en 1648 – la cité souffre de son emplacement géographique en tant que ville frontalière insérée entre des territoires hostiles : l’Empire, les Pays-Bas espagnols et les duchés lorrains. Rarement au premier plan des combats, elle vit une sorte de « guerre au ralenti »
[13], privée de siège et de bataille mais riche de courses et de pillages par des soldats de passage, en quartier d’hiver ou en garnison. La monarchie impliquée dans une guerre ouverte à partir de 1635 n’a pas les moyens, dans ce secteur frontalier propice aux passages d’armées, d’assurer la sécurité. Si la ville reste défendue par des murailles, même en partie obsolètes
[14], le pays messin, stratégiquement moins important, s’expose particulièrement à ces raids insaisissables de quelques centaines – dizaines le plus souvent – de soldats
[15]. De ce fait depuis le début des années 1640 et jusque tard dans le XVII
e siècle, la ville de Metz participe de ce système particulier de paiements de contributions pour l’obtention de sauvegardes. Les premiers à l’imposer furent les Espagnols du Luxembourg dès 1642, suivis des Lorrains, particulièrement lors du règne du duc Charles IV (1624-1675) puis, lors de la Fronde, des princes révoltés, Turenne dans un premier temps, Condé dans un second
[16]. De leurs côtés, les différents gouverneurs de la ville lèvent aussi des contributions sur les villages ennemis, luxembourgeois essentiellement.
Sauvegarde et contribution sont liées comme les deux faces d’une même pièce, tant l’obtention de l’une – la sauvegarde – dépend de la fourniture de l’autre – la contribution
[17]. Cependant elles s’inscrivent dans des angles de perspectives radicalement différents, et qui seuls sont à même d’en éclairer les principales composantes. La contribution se dévoile à partir de l’observatoire situé au niveau du pouvoir central, de l’armée et de ces problèmes. En son sein, le but premier est la fourniture des subsistances, la sauvegarde n’étant qu’un aspect mineur, parfois oublié des militaires eux-mêmes. Par contre, selon le point de vue des civils, qu’ils soient urbains ou ruraux, la sauvegarde représente l’élément primordial et moteur du contrat.
En effet il ne faudrait pas se contenter d’une vision unilatérale de ces phénomènes. Certes, le Kontributionssystem témoigne d’une démission du politique ainsi que d’un recul du droit des gens, et plus généralement de la civilisation. Les condottieres qui en usent se comportent ainsi comme de véritables prédateurs, utilisant le chantage à l’incendie ou leur propre justice pour imposer des exigences toujours plus grandes. La taxe de violence des troupes françaises relève du même jugement, à défaut d’en présenter exactement – pour l’historien surtout – les mêmes aspects. Mais au fur et à mesure que les conflits se développent au cours du XVIIe siècle, un certain nombre de régions et de cités proches des lieux de combats, telle la ville de Metz, s’appuient sur ces mêmes contributions pour réinjecter dans une situation de guerre toute une série de règles appuyées à la fois sur le contrat et les liens personnels.
Ne retenir des contributions que leurs immanquables exactions ou le fardeau insupportable qu’elles constituent souvent, ne permet pas de comprendre pourquoi les espaces concernés, et singulièrement les villes, recherchèrent la mise en place de ces contrats. Ce même système qui conduit au début de la guerre de Trente Ans aux désastres que l’on connaît, joue alors un rôle majeur dans le recul de la violence caractéristique d’une guerre de plus en plus réglée, au fur et à mesure que l’on progresse vers le XVIII
e siècle. Ainsi, le 30 avril 1644, le pouvoir royal essaie par ordonnance d’interdire toutes les sauvegardes conclues sur les frontières du royaume parce que « les ennemis aiant retraicte & passage dans les villages dependant de leurs gouvernementz [des gouverneurs des places fortes concernées], tout ainsi qu’en ceux où ils sont les maistres » peuvent par ce moyen entrer « sans donner aucune allarme jusques dans le c
œur desdictes provinces où ils pillent & ravagent partout où bon leur semble, & font contribuer de leur costé beaucoup plus de lieux que les gouverneurs des places de sa Majesté n’en font contribuer du leur »
[18]. Le but explicite est de répondre à un problème militaire. Ces terres de contributions, sortes de zones tampons paradoxalement sécurisées, constituent sur les frontières autant de boulevards, ou de chemins vicinaux, supports de possibles courses, dans l’intérêt bien compris des différents gouverneurs, qui tous en tirent profit
[19]. L’objectif implicite semble, lui, s’orienter vers une monopolisation de ces sauvegardes par le pouvoir royal
[20]. Quoi qu’il en soit, cette ordonnance restera en l’état lettre morte, après avoir suscité une levée de boucliers dont la délibération des Trois Ordres de la ville de Metz rend compte, dès le 17 mai 1644. Le Magistrat prend la défense de ces contributions et en représente les avantages au gouverneur, le maréchal de Schomberg, pour un pays « [...] enclavé en celui de Luxembourg de Lorraine et de Treves où les ennemis ont des retraites si favorables quils peuvent faire des courses quand bon leur semble de nuit & de jour, silz ne sont empescher de ce faire par lesdites contributions »
[21]. De même, en 1656, l’intendant des contributions du prince de Condé, Pierre Caillet, adresse une lettre à son maître pour lui demander de maintenir en détention un seigneur liégeois qu’il accuse d’avoir essayé de soulever les paysans de sa région contre les troupes condéennes, et notamment de les avoir exhortés à refuser le paiement des contributions. Il argue ainsi, même si son témoignage est sujet à caution, que « les villages qui les paient déclaroient en pleine assemblée du pais qu’ils vouloient continuer à les payer toujours, lorsque leurs seigneurs les voulust obliger à n’en plus donner et à faire la guerre à Linchamps [garnison du parti des princes] »
[22]. Les exemples abondent et permettent de comprendre cette servitude volontaire sous laquelle les villes acceptent de se placer
[23].
Les sauvegardes représentent en effet pour les espaces concernés, et particulièrement pour la ville de Metz, une sécurité majeure, assurant à la protection que l’État royal ne peut pas maintenir ; non pas celle de la place, mais celle, plus prosaïque, des particuliers, des communautés ou des récoltes. Mais elles participent aussi d’un acte éminemment politique fait de négociations incessantes, qui naissent dès les premiers contacts et sont reproduites inlassablement à chaque reconduction ou à chaque accroc au bon déroulement de l’ensemble. Les occurrences rencontrées, infinies, dessinent ainsi une figure du politique aux couleurs constamment changeantes, faite d’échanges, d’appuis, de réseaux de relations et de corruptions. C’est dans cette vision que nous souhaitons inscrire l’exposé de la députation de Jacques-Bénigne Bossuet.
L’INSTAURATION D’UNE LÉGALITÉ, LA SAUVEGARDE DU PRINCE DE CONDÉ (1652-1660)
Ce système de sauvegardes/contributions, spécifiquement celles octroyées par le prince de Condé à la ville de Metz entre 1652 et 1660, constitue le décor de l’intervention de Bossuet à l’automne 1653. Sa députation ne peut se comprendre indépendamment de ces événements dont il s’agit de retracer brièvement la naissance et l’évolution depuis octobre 1651.
Au début de ce mois, le seigneur de Vernéville, petit village du nord-ouest du pays messin, avertit les membres de l’assemblée des Trois Ordres – principal organe décisionnel de la ville – de « courses » effectuées dans sa seigneurie par des cavaliers de Damvillers et de Stenay
[24]. Le lieutenant de roi, La Contour, faisant alors fonction de gouverneur en l’absence du maréchal de Schomberg, n’en comprend pas immédiatement les dessous. Certes ces deux places fortes, puissantes, relèvent alors du pouvoir condéen. Pourtant une sauvegarde accordée par le vicomte de Turenne les liaient depuis octobre de l’année précédente à la ville de Metz
[25]. Surtout, il s’étonne de ces méfaits qui ne concernent de part et d’autre que des sujets du roi. Par lettre, il en demande raison au commandant de la garnison de Damvillers, qui lui répond avoir reçu ordre de « courir » et l’avertit, puisqu’il semble l’ignorer, que les princes « s’estoient desclarer »
[26].
Ces événements procèdent des soubresauts de la Fronde. Dès janvier 1650, suite à l’arrestation du prince de Condé, de son frère Conti et de son beau-frère Longueville, les chefs des grands lignages se soulevèrent, en particulier Turenne à partir de Stenay. La première sauvegarde évoquée résulte de cette sédition. Elle était destinée à nourrir les troupes concentrées autour de cette place par le maréchal et les Espagnols, dans l’optique des futures opérations de l’automne, avant leur défaite à Rethel le 15 décembre 1650
[27]. Le rebondissement d’octobre 1651 suit la libération de Condé (13 février 1651), puis de nouveau son entrée en rébellion à partir de septembre, concrétisée par un traité avec l’Espagne fin octobre
[28]. Si le Clermontois et ses environs – c’est-à-dire Stenay et Damvillers – ne constituent pas le point névralgique et principal des frondeurs, il reste, comme en 1650, une base arrière de première importance, qu’il s’agit de faire subsister au moyen de ces contributions
[29].
Cette volte-face condéenne prend au dépourvu les pouvoirs messins en place – le royal représenté par le lieutenant de roi et le municipal par l’assemblée des Trois Ordres. Démunies d’informations sûres, et sans doute aussi d’ordres
[30], les deux autorités « naviguent à vue » dans une anxiété perceptible au travers des délibérations
[31]. Cette angoisse relève naturellement d’un contexte inédit. Place forte la plus avancée vers l’est, la ville se retrouve menacée par les Espagnols, les Lorrains, et maintenant par les troupes des princes, dans une période de désordre général. Mais plus profondément, elle tient à une situation somme toute nouvelle, moins dans les événements eux-mêmes – dont le scénario, pillage/contribution, est bien connu depuis une dizaine d’années – que par les acteurs concernés.
Paradoxalement, si la ville sait à qui s’adresser en Lorraine, ou au Luxembourg, si elle connaît depuis plusieurs années ses interlocuteurs, leurs faiblesses et leurs qualités, la Fronde lui présente des hommes nouveaux dont elle n’a pas la pratique, ni le réseau de connaissances. Pire, les Trois Ordres sont déjà rentrés en relation personnelle avec le prince de Condé, à l’été 1643, lors du siège de Thionville qu’il conduisit victorieusement. Le vainqueur de Rocroi – alors duc d’Enghien –, hautain et tranchant, marqua bien peu de sollicitude pour la ville. Ses troupes, malgré ses interdictions, pillèrent copieusement le pays messin ; son intendant d’armée imposa un prêt de 50 000 écus aux habitants ; et le duc repartit après quelques politesses en laissant à la municipalité le soin de s’occuper de nombreux soldats blessés, qui restèrent, longtemps après la fin du siège, à la charge de la cité
[32]. Un tel traitement, alors qu’il était à la tête d’une armée royale, laissait mal augurer d’une sauvegarde accordée par un prince devenu rebelle.
L’inadéquation des négociateurs compliqua encore la situation. Du côté messin, les Trois Ordres trouvèrent difficilement des députés pour amorcer les pourparlers en janvier 1652
[33]. Les routes n’étaient pas sûres, les passeports difficiles à obtenir et les registres laissèrent en blanc le nom des hommes chargés de négocier
[34]. Ils employèrent alors des religieux bénédictins, apparemment étrangers aux Trois Ordres et inexpérimentés
[35]. Face à eux, la garnison de Damvillers ne présenta pas un interlocuteur de niveau suffisant, capable d’apposer une signature de valeur à un contrat de sauvegarde. En effet, le simple commandant de la place, indépendamment de sa valeur ou de sa moralité, ne possédait autorité, au mieux, que sur ses propres soldats
[36]. Cette limite, dangereuse, risquait de réduire à rien la protection octroyée, pour peu qu’une troupe condéenne de passage refusât de se conformer à une sauvegarde établie par une garnison dont elle ne relèverait pas. Par conséquent entre janvier et mars 1652, les deux parties tergiversèrent, multiplièrent les messagers mais ne réussirent pas à s’accorder.
Il faut attendre le 16 mars pour que s’installe à Damvillers un personnage d’importance, le marquis de Sillery, présenté comme lieutenant général de l’armée des princes. Seigneur au nom prestigieux – son grand-père fut chancelier d’Henri IV –, il s’engage à garder la ville des garnisons du parti condéen
[37]. Interlocuteur unique semblant parler pour l’ensemble des troupes rebelles de la région, son pouvoir dépasse alors, tant par son autorité que par le renom de sa famille, celui du simple commandant. À partir de là, une véritable négociation peut aboutir. La ville lui renvoie les deux bénédictins avec des instructions précises – 2 000 livres pour un an ou au pire 1 000 pour trois mois –, ils en reviennent avec une sauvegarde de 10 000 livres annuelles, payables par trimestre à compter du 1
er avril 1652. La somme, d’importance, dépasse les limites initialement prévues
[38]. Cependant, apparemment satisfaite, l’assemblée des Trois Ordres fait imprimer et diffuser immédiatement la sauvegarde, puis se met en mesure de lever l’argent pour le trimestre suivant. Les relations issues de cette négociation rentrent alors dans une certaine normalité. La ville cerne clairement son interlocuteur, le marquis, mais aussi ses subordonnés et domestiques. Elle entretient avec eux, selon leurs rangs hiérarchiques et leurs pouvoirs, des relations cordiales appuyées sur une série de cadeaux et de faveurs – vins, tissus, jambons, argent
[39] – destinés à les obliger envers la ville. Et face à eux, les Trois Ordres commettent un député capable et identifié – le sieur Auburtin – à qui le marquis s’adressera de manière préférentielle, et qui est aussi chargé de lever et de payer la somme demandée.
La négociation aura duré plus de deux mois et nécessité trois voyages rétribués aux religieux bénédictins, mais atteint finalement l’essentiel. La ville partait en octobre 1651 d’une situation particulièrement dangereuse. À l’arrière du front, séparée d’un pouvoir central affaibli, et environnée de territoires et de troupes hostiles, des soldats pouvaient à tout moment piller le pays messin. Elle ne connaissait pas ou bien peu ces chefs militaires de bas niveau, sans doute incontrôlables ou ne disposant que d’une autorité réduite. Cette anarchie, consubstantielle de la guerre civile où la loi n’a plus court, risquait, outre les autres dangers plus institutionnels – la guerre ! – de mettre en péril la cité et de la ramener à des situations anciennes et douloureuses, celles d’avant l’occupation française
[40]. Sept mois plus tard, en avril 1652, elle a réussi à reconstruire une légalité – le contrat de sauvegarde –, écrite et appuyée sur l’autorité d’un personnage de puissance suffisante – le marquis de Sillery – capable de contrôler ses soldats et de faire respecter la protection. À partir de là, les événements de toutes sortes – pillages, faveurs, modifications des clauses du contrat... –, s’examineront et se régleront sur le pied d’une jurisprudence, certes fruste et archaïque, mais définie ; et avec un interlocuteur précis, identifié, bien éloigné d’une nébuleuse de petits chefs de bandes ne représentant qu’eux-mêmes. En accord avec les gens de guerre, la ville passe ainsi d’une situation de non-droit extrêmement dangereuse, à une période réglée, contractualisée par un écrit, et renforcée d’un filet de relations personnelles, tissé de faveurs et de cadeaux.
La sauvegarde va alors subsister jusqu’au traité des Pyrénées (7 novembre 1659) et le pardon accordé au prince de Condé, cahotée de-ci de-là par certaines modifications, nouvelles demandes et autres soubresauts, dont naîtra la députation de Bossuet, mais sans que le fondement primordial, d’essence juridique, soit remis en cause
[41].
LE RÔLE D’UN RÉSEAU DE RELATIONS, LA DÉPUTATION DE JACQUES-BÉNIGNE BOSSUET
Alors que les deux parties renouvelaient depuis avril 1652 la sauvegarde tous les trois mois, et qu’à la fin septembre 1653 les Trois Ordres se préoccupaient – comme à chaque fin de trimestre – de sa continuation, on apprend, sans que le canal de cette nouvelle soit plus précisé, que le marquis de Sillery signataire de la sauvegarde au nom du prince, « s’est rendu a l’obeissance du Roy »
[42]. Les nouveaux interlocuteurs rentrent alors en scène deux jours plus tard. Par lettre, Pierre Caillet, qui se présente comme le secrétaire du gouverneur de Stenay, monsieur de Chamilly, demande à la ville d’y apporter les contributions qu’elle avait l’habitude de payer à Damvillers
[43].
Ce rebondissement consterne les Messins, non qu’ils soient particulièrement attachés au marquis, mais parce que ce changement réduit à rien une négociation qui fut ardue, ainsi que la construction, à coups de faveurs et de cadeaux, d’une relation qui durait maintenant depuis un an et demi. Surtout, le changement d’interlocuteurs, méconnus et peut-être moins fiables que les précédents, risque de déboucher sur une renégociation de la sauvegarde. Dans cette incertitude, les Trois Ordres leur adressent alors deux députés. Ils partent le 29 septembre « affin de traiter avec mondit sieur de Chamilly, ou autre qui aura le pouvoir, de la contribution pour un an payable de quartier en quartier et prendre les seuretés nécessaires convenables pour garantir ladite ville et pays de toutes courses de trouppes, tant des garnisons que des armées dudit party »
[44]. Si l’angoisse par rapport à l’automne 1651 est bien moindre – le pouvoir royal est réaffirmé, le gouverneur présent
[45] et les autres sauvegardes conclues – demeure néanmoins une anxiété perceptible dans la formulation de la commission : cet « autre qui aura le pouvoir », dévoile la perplexité de la ville face à ce nouvel interlocuteur, de nouveau insaisissable.
Deux membres des Trois Ordres composent la délégation messine. Le premier est François Bancelin, protestant, ancien de l’Église réformée
[46] ; le second est Jacques-Bénigne Bossuet, chanoine de Metz et archidiacre de Sarrebourg
[47]. Deux personnalités opposées donc : un membre de la hiérarchie protestante ; un brillant représentant de l’Église catholique. Mais là n’est pas la dissemblance essentielle. Ces deux hommes diffèrent profondément quant à leur expérience de la politique urbaine, députations et autres délégations comprises. S’opposent plutôt un député chevronné et impliqué dans les affaires de la cité, Bancelin, et Bossuet, jeune homme inexpérimenté présent dans la ville depuis peu de temps et qui n’a qu’une expérience réduite du pouvoir municipal
[48]. À l’évidence, le protestant de 47 ans dirige la délégation, accompagné de son collègue catholique de 26 ans.
On pourrait s’étonner de cette responsabilité accordée à Bossuet. Pourtant sa présence n’a rien ni de gratuit ni d’anodin, et ne relève pas d’une aura particulière attachée au futur précepteur du Dauphin. L’explication réside – nombre d’historiens l’ont signalée – dans le réseau de relations des Bossuet, vaste et compliqué, mais où domine le prince de Condé. Il y apparaît comme l’ami et le protecteur de la famille, particulièrement du jeune homme. N’a-t-il pas assisté en personne, lui le vainqueur de Rocroi et premier prince du sang, le 25 janvier 1648, à la soutenance de la « tentative », première thèse en Sorbonne du bachelier en théologie ? Les Condé qui détiennent depuis des années le gouvernement de la Bourgogne ont en effet tissé de nombreux liens amicaux avec les Bossuet, parlementaires, maires et échevins de Dijon. Entre les deux hommes, le prince et le chanoine, sensiblement du même âge – six ans de différence au bénéfice de Condé – existe une « connivence incontestable, [...] un langage codé de gens qui, en dépit des différences, sont du même monde » ; proximité que l’on retrouvera une dernière fois lors de l’oraison funèbre du prince prononcée par Bossuet en 1686
[49]. Le jeune homme est donc là en vertu de son nom et de sa personne, pour, dans ce moment délicat de renégociations, dans ce soubresaut de la sauvegarde, s’attirer les faveurs d’un militaire impressionné d’avoir face à lui un protégé de son maître. Son choix représente simplement la réponse des Trois Ordres à l’incertitude née de ce rebondissement.
Pourtant les choses ne se déroulèrent pas comme la ville l’espérait. Le comte de Chamilly, peut-être absent, ne reçut pas les délégués messins et son secrétaire, Caillet, accrut les exigences. Le 8 octobre, face à cette situation, Bancelin revint exposer de vive voix à l’assemblée les nouvelles propositions : 1 000 pistoles pour la sauvegarde augmentées de 200 pour le commandant de Stenay ; soit à 11 livres la pistole, 13 200 livres payables de 6 mois en 6 mois, à commencer au 1
er septembre
[50]. Que de changements ! Plus de 3 000 livres supplémentaires et un mois de septembre payé à deux occasions, la première à Damvillers (dernier mois du trimestre précédent), la seconde à Stenay. La ville, qui crut un temps à la fin de la Fronde, et donc de sa contribution, sembla tomber de Charybde en Sylla
[51].
À l’évidence, la présence de Bossuet, que Bancelin ne mentionne même pas dans son compte rendu, ne suffit pas. Plus profondément, ce raidissement trouve son origine dans le déclin de la puissance princière. Condé définitivement battu à Paris, les Espagnols le lâchent à leur tour. Il se voit alors réduit à une situation difficile, dépourvu à l’hiver 1653-1654 de quartiers et d’argent pour l’entretien de ses troupes
[52]. Ces circonstances ne relevaient plus des faibles man
œuvres messines, Bossuet y compris ; et c’est un autre niveau de soutien qu’il s’agissait alors d’employer.
Dès la fin de l’exposé de Bancelin, une délégation des Trois Ordres part à la rencontre du gouverneur. Elle le supplie de s’adresser directement au prince, afin de ramener la ville dans les limites de la sauvegarde précédemment négociée. Dans la journée, le maréchal lui adresse une missive, dans laquelle, sans mentionner le jeune député resté à Verdun, mais sur un ton ferme, il demande à Condé qu’il respecte sa parole en ramenant la contribution dans ses limites initiales
[53]. Neuf jours plus tard le prince y répond. Il consent, « en considération de son excellence » le maréchal de Schomberg, à poursuivre la sauvegarde dans les termes précédents
[54]. Les Trois Ordres envoient alors sur-le-champ copie de l’ensemble du dossier à Caillet et à Bossuet – soit leurs propres lettres, celle de Schomberg, du prince et le traité de sauvegarde précédent – avec vingt pistoles en cadeau
[55]. Bossuet dut encore, seul cette fois, négocier ardemment. Il réussit, en s’appuyant sur la réponse de Condé, à ramener la somme exigée à 10 000 livres, à compter du 1
er octobre et non du premier septembre, payable tous les 6 mois
[56]. Après ce soubresaut, la situation retrouve une certaine stabilité. La ville adresse à Caillet, dénommé maintenant « intendant des contributions à Stenay », deux membres des Trois Ordres aguerris à la négociation afin de fixer les détails du versement et des espèces
[57]. Bossuet, lui, rend compte de sa mission le 30 octobre et n’interviendra plus que ponctuellement à l’instigation de l’assemblée, pour préciser telle ou telle condition négociée avec Caillet.
Nous pouvons tirer quelques enseignements de ce rebondissement. Le départ du marquis de Sillery réduit le poids des accords précédents qui s’appuyaient sur son nom. Mais pour autant la ville ne part pas de rien dans la nouvelle négociation qui débute. Les clauses originelles restent la base des discussions, ce qui en fonde bien à la fois le caractère jurisprudentiel déjà souligné, mais aussi la faiblesse consubstantielle de ces contrats, liée à un rapport de forces défavorable à la cité.
La situation, structurellement, demeure néanmoins identique à celle de 1652. Aucune règle, fixe ou administrative, n’enserre les rapports entre cette ville démunie de protection, et la forte capacité de nuisance que détiennent ces gens de guerre. À défaut de textes autres que la sauvegarde, fragile par définition, la ville s’appuie alors sur les structures mêmes de la société pour obliger l’intendant des contributions à respecter les premiers engagements. Le seul moyen de le fléchir consiste à le contourner en agissant sur le prince de Condé, son patron. Or paradoxalement, la ville dispose plus facilement de l’oreille du prince que de celle de Pierre Caillet, secrétaire de Stenay.
Les Trois Ordres emploient pour cela deux chemins différents et hiérarchisés qui passent par deux hommes capables, d’une manière ou d’une autre, d’obtenir la faveur du prince. Le premier s’appuie sur Bossuet. Protégé de Condé, il présente l’avantage notable d’apporter une solution interne au pouvoir urbain. Constituant un « levier » insuffisant, la ville élève le niveau de son soutien au maréchal de Schomberg. Par lui, les Trois Ordres s’appuient sur les liens d’
amitié qui lient les membres de la noblesse, particulièrement lorsqu’il s’agit de sa strate la plus élevée, celle des « grands »
[58].
Il s’agit d’une relation complexe faite d’échanges de services réciproques
[59]. Élément capital et moteur de la société nobiliaire, cette
amitié participe d’un réseau dynamique où la ville s’appuie sur son gouverneur. Maillon central de cette chaîne, il lui offre son
crédit pour agir sur l’intendant des contributions, à travers les relations d’autorité entre Condé et son
client
[60]. Ce système à cinq maillons trace ainsi trois chaînes d’intercession différentes, mais qui toutes relient la ville à son interlocuteur : une voie directe telle que la représente Bancelin ; une voie mixte, celle de Bossuet ; et un détour, bien plus long mais bien plus efficace, celui qui traverse Schomberg et Condé.
La ville elle-même s’insère dans ce réseau et plus généralement dans cette structure sociale faite de liens horizontaux et verticaux.
Amie et
protégée du gouverneur, elle participe avec lui d’un échange tant symbolique que profondément pragmatique. Symbolique, car le crédit de Schomberg, visible par son intervention auprès du prince, se trouve conforté tant à ses propres yeux qu’à ceux de la population. D’autant que dans cette « société de Cour », la grandeur et le rang social se mesurent et tirent leur confirmation, jour après jour, dans le regard de l’autre
[61]. Bossuet en témoigne clairement en 1655 dans la dédicace de la
Réfutation du catéchisme du Sr Paul Ferry qu’il lui consacre
[62]. Pragmatique aussi, car la ville, en tant qu’obligée du gouverneur, se retrouve ainsi sa débitrice. Cette contrepartie investit de nombreux domaines du plus élevé au plus prosaïque, sans jamais être clairement exposée voire exprimée en tant que telle. Elle se retrouve, entre autres, dans l’entretien de la compagnie des chevau-légers du maréchal, la réfection ou l’aménagement de son logement, les cadeaux et autres étrennes, voire, de manière plus importante, les emprunts et l’obéissance aux ordres du roi – notamment militaires – que le maréchal transmet à la ville. Son crédit, auprès de Condé ou d’autres personnes – duc de Lorraine, ministre, le roi lui-même –, lui permet ainsi d’exercer au mieux ses activités de gouverneur de la ville et citadelle de Metz, ce qui en retour renforce sa valeur aux yeux du pouvoir et de ses pairs, et donc... les possibilités d’aide et de protection envers la cité.
L’action et la présence du gouverneur s’avèrent ainsi précieuses pour les Trois Ordres. Cependant il s’agit d’un soutien à manier avec précaution, et ce pour au moins deux raisons majeures. La première tient sans doute, mais la ville ne peut le dire, aux contreparties journalières qu’elle ne peut refuser au « grand maréchal de Schomberg, [qui] dans le dérèglement des affaires, et au milieu de la licence des armes » les conduit vers la paix et le calme
[63]. La seconde relève de la tactique. Dans le cas précis de la sauvegarde de Stenay, le recours au maréchal constitue l’ultime tentative et le dernier argument de la ville pour faire fléchir l’intendant des contributions. En cas d’échec, il ne resterait plus qu’à se soumettre. L’aide de Bossuet se comprend alors bien mieux. Il est sans doute apparu inespéré pour les Trois Ordres d’avoir, en leur sein, un intime du prince de Condé qui ne pourrait refuser la commission – par devoir et par charité chrétienne –, et dont l’action n’appellerait pas à des contreparties infinies. Rajoutons une troisième explication mineure : un personnage de rang aussi considérable que le maréchal de Schomberg ne pouvait sans doute être dérangé sans une raison d’importance, de peur d’essuyer ou sa colère ou son refus. Tactique, calcul et psychologie constituent bien, dès cette époque et à ce faible niveau, les éléments fondamentaux d’une politique appliquée.
BOSSUET, DE LA PRATIQUE À LA THÉORIE
Nous n’avons pas essayé de magnifier l’intervention de Bossuet, ni de la limiter d’ailleurs, mais simplement de la replacer « [...] dans le grand fleuve “tranquille” de l’époque »
[64]. En 1653 le jeune homme n’est pas encore l’Aigle de Meaux. Les dirigeants de la ville lui ont demandé de participer à cette députation pour le bien commun. Il l’accepte sans grande passion, sans doute par devoir. Dans sa longue lettre du 19 octobre il prie ainsi les Trois Ordres de prendre une « [...] prompte résolution, tant pour le repos public que pour ma propre satisfaction, afin que je puisse m’en retourner »
[65]. Las de cette mission qu’il mène depuis le 29 septembre, il la remplit cependant consciencieusement et cherche à préserver au mieux la cité : il conduit la négociation à son terme, sous les strictes directives des Trois Ordres, et obtient la reconduction de la sauvegarde selon les clauses désirées. Mais une fois son rapport oral effectué dès son retour, dans les semaines – et les années ! – qui suivent, il ne s’y intéressera plus et n’interviendra dans l’assemblée qu’à l’invitation de ses membres, ponctuellement, pour préciser tel ou tel point ou donner son avis.
Cet événement n’occupa pas une place majeure dans la vie du chanoine, ni même dans le cours studieux de son séjour messin. L’incursion dans le champ de la politique locale la plus réelle, la plus technique, ne relevait pas et ne relèvera jamais de ses aspirations
[66]. Son
œuvre ne contient que bien peu de choses sur l’administration, ses rouages ou ses méthodes ; et à Metz, ses préoccupations, ses centres d’intérêt touchent d’abord aux affaires religieuses et à ce qui les entoure
[67]. Surtout, dès cette époque, les murs de cette petite ville de province ne limitent pas ses regards ; et les fréquents voyages vers Paris n’ont pas pour seule raison la défense des intérêts du chapitre
[68]. Cet événement presque anodin ne nous révèle pas non plus le grand homme sous le jeune chanoine. Il ne fut ni pour la ville, ni pour Condé et ni pour Bossuet un acte majeur.
Aussi nos regards doivent s’attacher à un autre point de vue. Contemplatif engagé dans le siècle, Bossuet à l’inverse de l’abbé de Rancé, ne conçoit la vie ecclésiastique qu’active et dynamique. Sa pensée doit alors autant, si ce n’est plus, au monde dans lequel il a vécu qu’à ses lectures
[69]. Ses expériences dijonnaises puis messines lui dévoilent le « théâtre des passions étalées au grand jour »
[70]. Elles représentent les pierres de construction d’une
œuvre théorique ultérieure. C’est au carrefour de ses lectures et de sa vie qu’elle prendra forme, et c’est dans cette optique que nous devons replacer cette députation.
Ses expériences marqueront d’abord sa jeunesse au sceau de la misère, de la pauvreté et de la guerre. Les panégyriques, réceptacles dans lesquels le jeune Bossuet verse ses pensées les plus profondes
[71], rendent compte en premier des réflexions suscitées par le contact direct avec le pouvoir militaire. Dans ces années 1650, il n’a alors pas de mot assez dur pour vilipender cette noblesse guerrière et avide de richesses. Dès 1652, plusieurs passages du
Panégyrique de saint Sébastien dénoncent le libertinage des soldats, « adonnés à la rapine, aux vols, et aux meurtres et aux impuretés »
[72]. Il ne cessera alors d’y revenir dans les années suivantes. Ainsi le 4 octobre 1655 dans le
Panégyrique de saint François d’Assise :
Vous dirai-je ici, Chrétiens, combien est effroyable en une pauvre maison une garnison de soldats ? Plût à Dieu que vous fussiez en état de l’apprendre seulement de ma bouche ! Mais, hélas ! nos campagnes désertes, et nos bourgs misérablement désolés, nous disent assez que c’est cette seule terreur qui a dissipé deçà et delà tous leurs habitants. Jugez, jugez par là combien la pauvreté est terrible ; puisque la guerre, l’horreur du genre humain, le monstre le plus cruel que l’enfer ait jamais vomi pour la ruine des hommes, n’a presque rien de plus effroyable que cette désolation, cette indigence, cette pauvreté qu’elle traîne nécessairement avec elle [73].
Le thème, traditionnel, sert surtout de prodrome à la dénonciation de la pauvreté. Mais l’accent sonne juste, surtout à l’évocation des logements de soldats, quotidien des Messins, ou à celle de la désolation des campagnes, réalité autant que crainte du pays messin, constamment mise en avant dans les doléances de la ville. Et le thème de la pauvreté, en liaison étroite avec celui de la guerre, restera comme la ligne directrice sous-jacente de sa pensée.
Cependant ces visions désolées ont pu s’offrir à lui entre Paris, Metz et Dijon, simplement dans les rues des villes ou à la traversée des campagnes lors de l’effroyable printemps de 1652
[74]. La députation de l’année suivante ne fera que confirmer ces premières impressions désastreuses. Par contre, sa missive du 19 octobre nous permet de saisir quelques éléments fondateurs, non pas d’une dénonciation des horreurs de la guerre, mais déjà d’une théorie absolutiste en gestation :
Monsieur [le maître-échevin]. Je viens de recevoir tout presentement les lettres de Messieurs des trois ordres avec les vostres, et les pacquets que vous m’envoiez. Il me semble que, pour expédier les affaires, il sera nécessaire que jaille à Stenay. Un traité ne se fait gueres bien par lettres ; tout s’arreste au moindre incident. Je me préparais donc à partir lorsque j’ay receu ceste lettre de M. Caillet que je vous envoie avec une autre qu’il m’écrivit hier. Vous verrez par la première qu’il scait les ordres que Mgr le Prince nous a donnez pour lui, et néanmoins il ne laisse pas par la seconde de nous demander les contributions du mois de septembre et en termes fort pressans. M. Bancelin vous aura pu dire qu’il nous avait déjà fait à Stenay la mesme proposition, mais plus doucement, et nous faisant entendre que l’on s’en pourrait relascher, si nous faisions un présent un peu honnête ; cela voulait dire, commes il me l’expliquast, cinquante ou soixante pistoles ; c’est la mesme chose qu’il me dit maintenant ; il ne parle plus de présent mais il dit absolument qu’il ne quitterait pas un sol du mois de septembre. Vous verrez bien, Monsieur, le sujet de ceste nouvelle rigueur. C’est qu’ou il est fasché de ce que nous avons eu recours à Mgr le Prince, comme il le témoigne assez par ses lettres ou qu’en faisant plus le difficile, il prétent obtenir de nous une plus grande gratification. Je croi, pour moi, que c’est l’un et l’autre. Comme je croi que l’intention de Messieurs des trois ordres est en ce point bien éloignée de la sienne, j’ay cru que tout nostre pourparler serait inutile ; et ainsi qu’il estait nécessaire d’atendre ladessus ce que Messieurs des trois ordres désireront que je fasse. Mais je vous demande, s’il vous plaist, Monsieur, prompte résolution, tant pour le repos public que pour ma propre satisfaction, afin que je puisse m’en retourner. Faites, s’il vous plaist, que l’on me mande précisément jusqu’à quel point je pourrai m’étendre sur le fait du présent, et jusqu’où je devrai me roidir pour le paiement du mois de septembre.
Cepandant j’écris à M. Caillet par son tambour. Je lui demande un nouveau passeport à Stenay, parce que le tans du nostre est expiré, comm’il me le mande lui-mesme. Je lui écris votre résolution de ne paier que le mois d’octobre, en suite des ordres de S. A., qui veut qu’il nous traite comme Dampvillers ; qu’en le faisant de la sorte, il peust tenir le traité pour conclu, et que j’ay ordre, quand il sera achevé comm’il faut, de lui faire un présent ; qu’il ne doit point chicaner avec nous pour si peu de chose, puisqu’il voit bien que l’intantion de son maistre est qu’il nous traitte favorablement. Je lui envoie les ordres de Mgr le Prince selon que Messieurs des trois ordres me le prescrivent, et ne lui fait aucune mention que je vous aye écrit.
Cepandant j’atandrai vos réponses au plustost, et tascherai de l’empescher de rien faire contre nous, en lui demandant encore quelques tans pour l’aller trouver, afin de conclure avec lui selon les intantions de Mgr le Prince. C’est là le sens de ma lettre.
De Verdun, ce 19 octobre [75]
Cette lettre, l’une des premières qui nous soit conservée de Bossuet, nous dévoile en effet les linéaments d’une pensée systématisée ultérieurement. Le jeune député tire un bilan pertinent de la situation. Il explique que l’intervention de Condé a paradoxalement débouché sur le raidissement de Caillet : non seulement l’intendant s’accroche au paiement du mois de septembre, mais en plus il formule violemment sa demande de présent. Le jeune chanoine y décèle deux raisons : la cupidité, et le dépit que provoque l’intervention de son maître.
Nous pouvons peut-être y lire un effet de la décomposition accélérée du pouvoir militaire condéen, où certains subordonnés tentent de profiter au mieux de la situation, en levant à leur profit des contributions ou en en détournant une part
[76]. L’explication semble pourtant résider dans le personnage de Pierre Caillet lui-même, tel qu’il le dévoile dans plusieurs de ses lettres
[77]. Il appartient à une famille entièrement dévouée aux princes de Condé. Son père, Antoine, les sert depuis 1624 progressant doucement dans la hiérarchie domestique. Son cousin Jacques, neveu de son père, entré vers 1644 à leur service, devient durant la Fronde l’un des premiers secrétaires ordinaires des commandements de Louis de Bourbon, qu’il sert personnellement. C’est lui qui contresigne les ordonnances du prince et notamment les sauvegardes accordées à la ville de Metz. Ces deux personnages, fidèles soutiens de la révolte de leur maître durant la Fronde, accéderont aux premières places domestiques dès 1660, et Jacques Caillet sera, durant presque dix ans, intendant général de la maison Condé qu’il soutiendra de ses deniers. Il s’agit donc de deux personnages prééminents au sein des agents condéens, et ce dès les années 1650 qui les voient faire le choix décisif de la fidélité au prince
[78].
Dans ce cadre, Pierre Caillet occupe un rang hiérarchique bien moindre. Desservi par un physique médiocre et une timidité récurrente, il n’est qu’un simple secrétaire ordinaire au début de la Fronde, envoyé au cours de l’année 1653 comme intendant à Stenay, sous les ordres de son gouverneur le comte de Chamilly. Tenaillé par l’ambition, il perçoit la Fronde à l’instar peut-être de son cousin, comme l’occasion unique et décisive de sortir de l’anonymat. La négociation de la sauvegarde messine, petit événement insignifiant dans la déroute du parti condéen, représente pour lui une première audace, une première affirmation, baignant dans un fantasme de toute puissance, dans lequel il se compare aux « dieux de l’ancien temps, qui n’avoient que le seul pouvoir de tourmenter le genre humain et à qui l’on ne demandoit point d’autres grace que d’estre exemptés de leur persécution »
[79]. Frappé provisoirement en pleine ascension par l’initiative de la ville qui en appelle à son maître, il se voit ainsi ramené à de plus justes proportions, ce qui nourrit sans aucun doute son dépit et explique sa colère
[80].
Mais plus profondément encore, et cette fois pour Bossuet tel qu’il peut percevoir la situation, Caillet témoigne de la libre expression des passions les plus noires : l’avidité, l’orgueil, l’arrogance, qui débouchent sur une violence finale habillée de l’euphémisme « en termes fort pressans ». Le chanoine dénoncera à plusieurs occasions ces attitudes. Ainsi dans le Panégyrique de saint François d’Assise qui suit de deux ans cette députation :
Vous raconterais-je ici tous les maux que ce maudit désir des richesses a apportés au genre humain ? Les fraudes, les voleries, les usures, les injustices, les oppressions, les inimitiés, les parjures, les perfidies, c’est le désir des richesses qui les a ordinairement amenés sur la terre. Aussi l’Apôtre a-t-il raison de dire, que « le désir des richesses est la racine de tous les maux » [...] Pourquoi le soldat impitoyable exerce-t-il une rapine si cruelle ? Pourquoi le juge corrompu vend et livre-t-il son âme à Satan ? N’est-ce pas le désir des richesses [81] ?
Ce déferlement du
désir provient d’une désobéissance fondamentale envers l’autorité légitime, non pas dans ce contexte particulier celle du roi, mais ici envers le prince de Condé. Il le cite six fois dans la lettre, soit en tant que « Mgr. le Prince », ou « S. A. » ou, chute finale de la missive adressée à Caillet et argument ultime, « son maistre ». En creux, s’impose l’idée de l’obéissance, tant dans son déni par Caillet que dans la scrupuleuse soumission de Bossuet aux directives du pouvoir urbain. Cette notion, qui constituera l’axe central de sa théorie politique, il la reçoit il est vrai en héritage. Sa famille a élevé le jeune chanoine dans la fidélité absolue envers la royauté. Elle-même l’a prouvée aux temps troublés de la Ligue lorsque les Bossuet choisirent le parti royal à un moment où la cause opposée semblait l’emporter ; et encore en 1649 lorsque son oncle alors maire de Dijon prend clairement parti pour le jeune roi
[82].
Cette lettre pragmatique, loin de tout échafaudage théorique, et même moral, atteste d’une pensée déjà en place dont nous pouvons retracer les grands traits. Non pas que nous puissions l’ériger comme socle de son
œuvre future, mais plutôt comme la confirmation d’une évolution. Elle ne peut se comprendre qu’insérée dans un mouvement pendulaire, parcourant à la fois les textes ultérieurs de l’évêque et une mémoire familiale qui plonge ses racines dans le XVI
e siècle. Au sein d’un parcours presque rectiligne, reliant les troubles de la Ligue (1576-1594) à la
Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte (composée à partir de 1670)
[83], le compte rendu qu’il tire de ses premières négociations en constitue un des points de passage. Cette guerre civile, cette anarchie où l’on a besoin de passeports pour se rendre en sécurité dans les villes du roi, réactualise un état de nature originel, celui de l’homme déchu du paradis terrestre. Chassé du jardin d’Éden, il se retrouve la proie de ses propres passions, de ses désirs, qui mécaniquement débouchent sur un état de guerre perpétuel. Cette conception, qui prend racine dans un pessimisme augustinien, occupe le champ de la réflexion politique en ces années de guerres européennes. Elle interprète, dans un sens religieux pour Bossuet, ou plus laïque pour Hobbes, les désordres des temps
[84].
Ces éléments nous permettent ainsi de mieux apprécier le ton de cette missive. Son style assuré, sa froideur objective, la maturité dont elle fait preuve, révèlent peut-être l’homme exceptionnel, surtout ils attestent de conceptions déjà présentes. Point d’étonnement chez le jeune homme. La situation ne fait que conforter une orientation intellectuelle qui déjà structure sa perception du monde. Elle réveille aussi les souvenirs familiaux de la Ligue, ou les rumeurs indistinctes de la révolte dijonnaise de 1630, tout en préparant les formulations des textes ultérieurs
[85]. La défense qu’il fera de la puissance souveraine et indivisible du roi, ultérieurement, s’inscrit déjà à l’horizon de cet événement : la guerre civile débouche sur l’émancipation des désirs et l’extinction de l’autorité, sur l’anarchie en un mot. Dans cette pensée mécaniste, si caractéristique de cette époque, et comme par un jeu de dominos, s’installent la guerre et la pauvreté. Le cercle logique de sa pensée se referme et ces expériences faites dans sa jeunesse sont prêtes à déboucher sur la toute-puissance royale, seul gage du retour de la paix et de l’ordre. Cette députation s’inscrit clairement dans ce cadre, non sous forme de point de départ, ni de pivot fondamental, mais simplement d’étape empirique dans une réflexion intellectuelle en formation.
VERS UNE DOUBLE CONCLUSION
Exposer, à défaut d’élucider, le rôle tenu par Bossuet dans ce petit événement de 1653, nous a conduit sur deux pentes qui peuvent sembler différentes : celle d’un moment mineur de la vie d’un grand homme ; et les affres d’une ville aux prises avec les troubles d’une guerre civile. Au terme de cette enquête, ces deux aspects se rejoignent pourtant au carrefour d’une histoire qui se veut politique. Cette députation fonde en partie la réflexion théorique de Bossuet. Non qu’elle figure en toute lettre dans ses textes, mais dans le sens où elle constitue une expérience dont le souvenir, les échos, inspirèrent le théoricien. Elle nous dépeint aussi une figure du politique au plus près de sa pratique, enracinée dans les structures mêmes de la société du XVIIe siècle. La vision de ces événements, et surtout de ces villes, s’ancre trop souvent dans un exposé d’une démission des pouvoirs dans laquelle les sujets seraient ravalés à des agneaux menés à l’abattoir. Certes les dégâts démographiques et matériels furent effroyables, mais comment imaginer que ces villes, ces villages restèrent passifs face à l’adversité ? Si les paysans s’armèrent parfois contre les gens de guerre prédateurs, les villes cherchèrent à construire un véritable système refondateur de légalité et de règles. La grande faiblesse de ces résistances, au final, ne nous autorise pas à passer sous silence les efforts gigantesques qu’elles déployèrent pour répondre à l’absence de l’autorité et au vide du politique.
Les tractations concernant la sauvegarde de Condé, après l’intervention de Bossuet, nous permettent d’en rassembler les principales composantes. Les députés commis au règlement définitif rencontrèrent en effet de nouvelles difficultés levées par l’intendant et destinées à faire passer la contribution de 10 000 à 11 000 livres
[86]. Sur ce problème, mineur pour notre propos mais d’importance pour la ville, le maître-échevin leur adresse alors une courte lettre, qui à notre sens, peut nous servir de point d’appui :
Le secret n’est pas bien caché de connaistre la différance qu’il y a entre dix mil ou onze mil livres, et la façon présente d’aquiter la contribution n’est pas d’une conséquence si fâcheuse que d’augmenter délibérement à onze mil livres un traité arresté à dix mil par son Altesse à la prière de Monseigneur mesmes suivant le projet escrit de la main de M. Caillet raporté par M. de Bossuet, conformément auquel il a esté fait résultat par Messieurs des Trois Ordres [87].
Ces quelques lignes condensent la stratégie urbaine. Elle consiste à remplir cette faille de la légalité par un véritable système dont les rouages sont ceux de la société elle-même. Les permanences ? les structures horizontales de solidarité et d’amitié ; et les structures verticales de l’autorité. Les dynamismes ? les variations, presqu’à l’infini des appuis institutionnels, professionnels, familiaux, etc., mais aussi les flux incessants de messagers et autres tambours. Les limites ? le contexte, les événements qui renforcent ou affaiblissent structures et dynamismes. Le but enfin ? l’alternative à l’anarchie, à cet état de nature décrit par Hobbes où « l’homme est un loup pour l’homme ».
Il ne s’agit pas cependant de se méprendre et d’outrepasser les qualités de ces traités. Phénomène à double face dont l’une semble occulter l’autre selon le point de vue adopté, ce complexe contribution/sauvegarde ne saurait en effet constituer une panacée. Pour l’armée qui l’utilise, la contribution dépend d’abord d’un rapport de force, et finalement de la victoire qui seule autorise et permet de telles exigences
[88]. Pour l’espace qui s’y soumet plus ou moins volontairement, la sécurité affirmée présente de nombreuses failles et un lourd revers économique
[89]. Outre les contraventions aux engagements adoptés, le poids financier de la contribution peut, à certains moments, excéder l’intérêt d’une sauvegarde, notamment pour toute une partie de la population taxée pour le paiement, mais qui n’en retire qu’une utilité limitée dans sa vie quotidienne.
Surtout elle reste bien aléatoire. Ainsi, pour en revenir à notre lettre évoquée ci.dessus, le maître-échevin rappelle les autorités qui ont présidé au contrat, Condé et Schomberg, et le caractère jurisprudentiel d’un acte écrit des mains mêmes de Caillet, mis en forme en présence de Bossuet protégé du prince, et enregistré dans l’assemblée des Trois Ordres de la ville de Metz. Contrevenir à ces accords relèverait d’une fourberie presque sacrilège, indigne tant de Caillet que des éminents personnages concernés. Belle dialectique du magistrat qui aboutit à ce que la ville paye... les 11 000 livres, mais à la condition que le traité ne mentionne que la somme antérieure
[90]. Ce compromis met ainsi en valeur qu’en période de non-droit, la marge de man
œuvre de la ville reste somme toute limitée, et qu’à ce jeu la raison du plus fort est toujours la meilleure.
[1]
Ce travail s’inscrit dans une recherche plus large, menée dans le cadre d’une thèse de doctorat intitulée,
La Ville face au soldat, Metz, 1589-1715, préparée à l’Université Paris VIII - Vincennes-Saint-Denis, sous la direction du P
r Joël Cornette.
[2]
Vauban, cité par François-Yves Le Moigne, « Militaria »,
Les Cahiers Lorrains, octobre 1974, n
o 4, p. 106-107.
[3]
John A. Lynn,
Giant of the Grand Siècle : the French Army, 1610-1715, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 140-146.
[4]
Ces préoccupations ne restent cependant en aucun cas absentes de la conduite des opérations militaires. Les champs de bataille choisis,
a fortiori les quartiers d’hiver, s’installent sur de riches régions agricoles, plus dévastées alors que les espaces moins prospères. Voir pour cet aspect, Jan Lindengren, « Les Hommes, l’argent, les moyens (Danemark, Finlande, Norvège, Suède, XVII
e-XVIII
e siècles) », dans Philippe Contamine (dir.),
Guerre et concurrence entre les États européens du XIVe siècle au XVIIIe siècle, Paris, PUF, 1998, p. 155-156.
[5]
Philippe Contamine (dir.),
Histoire militaire de la France, t. 1 :
Des origines à 1715, [1992], Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1997, p. 191-192.
[6]
J. Lynn,
Giant of the Grand Siècle, op. cit., p. 196-197.
[7]
Joël Cornette,
Le Roi de guerre. Essai sur la souveraineté dans la France du Grand Siècle, Paris, Payot, 1993, p. 69-73, et Yves-Marie Bercé, « Guerre et État »,
XVIIe siècle, 148, 1985, p. 260-261.
[8]
J. Lynn,
Giant of the Grand Siècle, op. cit., p. 184-217.
[9]
Lucien Bély (dir.),
Dictionnaire de l’Ancien Régime, Paris, 1996, art. « sauvegarde ». Voir aussi Jean Nicot,
Thrésor de la langue françoise, tant ancienne que moderne, 1606, art. « sauvegarde », qui précise qu’il s’agit de la « tuition et deffence en laquelle aulcun est tenu par aultruy ».
[10]
Cette expression « lettres d’attache », présente dans les archives messines, désigne le document qui accompagne l’ordre de protection et qui l’explicite (voir
Dictionnaire de l’Académie française, 1694, art. « attache »). Jean Nicot, lui, parle simplement de « lettres de sauvegarde ».
[11]
J. Nicot,
Thrésor de la langue françoise,
op. cit., art. « contribution ».
[12]
Les Archives municipales de la ville de Metz (AMM) disposent d’un certain nombre de ces sauvegardes, lettres soignées et scellées qui détaillent les sûretés offertes dans les liasses 7 et 8, AMM, EE 5.
[13]
Fernand Braudel, cité par François-Yves Le Moigne (dir.),
Histoire de Metz, Toulouse, Privat, 1986, p. 248.
[14]
Elles sont abandonnées depuis 1564, malgré quelques efforts ponctuels dans les années 1630, Fr.-Y. Le Moigne,
Histoire de Metz,
op. cit., p. 247.
[15]
Il s’agit d’une « petite guerre » faite d’escarmouches et de harcèlements, qui s’oppose à la « grande guerre » composée de batailles et de sièges, voir Jean-Pierre Bois,
Les Guerres en Europe 1494-1792, Paris, Belin, 1993, p. 275.
[16]
Dès 1642 et jusqu’aux années 1670, par intermittence, pour les Espagnols, les décennies 1640 et 1650 du XVII
e siècle pour les Lorrains et la décennie 1650 pour les Princes.
[17]
Cette liaison, qui confine à la synonymie dans les archives de la ville de Metz, se retrouve dans les sauvegardes accordées à la cité. Ainsi celle du 1
er janvier 1655, donnée par les Luxembourgeois, précise que la «
contribution [souligné par nous] convenue et enregistrée par l’effect de la presente
sauvegarde est acquestez pour les six mois premiers de l’année pour laquelle elle est depechez [...] » (AMM, EE 5, liasse 7, pièce 19 v°). Elle est tout aussi patente dans une ordonnance royale du 30 avril 1644, dont le préambule précise que « [...] Sa Majesté estant bien informée du prejudice que son service et ses subiectz de ses frontières reçoivent de l’exemption des villages du pais ennemy, par le moien des
sauvegardes obtenues tant de sa Majesté et de ses lieutenantz généraux, que de plusieurs gouverneurs particuliers de ses places, moiennant les
contributions qu’ilz en retirent » (AMM, EE 5, liasse 8, pièce 7 [copie]).
[18]
AMM, EE 5, liasse 8, pièce 7 [copie].
[19]
Une partie de ces contributions revient toujours au gouverneur de la place, soit directement lorsqu’il en détourne de l’argent, soit indirectement par les différentes gratifications qu’il peut recevoir des contractants. Pierre Caillet, déjà cité, s’accorde avec plusieurs gouverneurs fidèles au roi de France pour la subsistance des troupes condéennes. Le 10 février 1656 (Archives du musée Condé (AC), P, vol. XVI, fol. 52 r°), il explique que le comte de Grandpré accepte de contribuer à hauteur de 4 000 livres par an pour son comté éponyme ainsi que pour les gouvernements de Mouzon et de Stenay sous sa responsabilité. Il en obtient naturellement une sauvegarde pour laquelle il accepte même de laisser passer sur son territoire les partis condéens « qu’ils aient du butin ou non ». L’intendant relève cyniquement les contradictions de ce contrat et fait remarquer avec ironie à son correspondant : « [...] et ainsy vous voyez que ceux qui ayment le mieux la guerre sont bien aises de faire contribuer leurs terres et de s’accorder aussy pour leurs garnisons ».
[20]
Cette ordonnance s’inscrit dans la suite de celle de 1637, dans laquelle Louis XIII essayait d’empêcher les gouverneurs de lever à leur profit ces contributions destinées certes à l’entretien des garnisons et des troupes, mais aussi à leurs propres caisses personnelles. Les troubles de la Fronde empêchèrent la réalisation de cet objectif, remis à une date ultérieure, c’est-à-dire après 1659. Voir pour ces aspects, J. Lynn,
The Giant of the Grand Siècle,
op. cit., p. 198-201.
[21]
AMM, BB 42, fol. 26, délibération des Trois Ordres du 17 mai 1644. On perçoit bien ici cette double signification synonymique, déjà soulignée, du mot contribution dans l’esprit du Magistrat, qui l’emploie tant dans le sens premier du terme que dans celui de sauvegarde.
[22]
Lettre de Pierre Caillet, intendant des contributions à Jacques Caillet, secrétaire du prince de Condé, le 11 février 1656, AC, P, vol. XVI, fol. 55.
[23]
Voir les demandes des habitants de Mannheim en 1693 qui mendient une contribution aux troupes françaises pour éviter les destructions souffertes en 1688 et 1689 (J. Lynn,
Giant of the Grand Siècle, op. cit., p. 198), et un exemple de traité de contributions compris dans cette problématique à Douai le 9 juillet 1710. Il établit un
modus vivendi entre troupes ennemies et populations des théâtres d’opérations (André Corvisier, « Guerre et mentalités »,
XVIIe siècle, 148, juillet 1985, p. 230).
[24]
AMM, BB 55, délibération des Trois Ordres du 5 octobre 1651. Ils y ont violemment dérobé plusieurs chevaux. Condé domine la ville de Stenay appartenant au bailliage de Clermont-en-Argonne depuis décembre 1648, date à laquelle Mazarin et Anne d’Autriche lui donnent « pour en jouir souverainement comme en jouissaient précédemment les Ducs de Lorraine ». Damvillers, place forte espagnole dépendante du duché de Luxembourg – elle reviendra à la France au traité des Pyrénées – abrite une garnison ibérique mise à disposition du prince. Voir pour ces aspects, Daniel Nordman,
Frontières de France. De l’espace au territoire, XVIe-XIXe siècle, Paris, Gallimard, 1998, p. 391 ; Scarlet Beauvalet-Boutourye et Claude Motte,
Paroisses et communes de France. Dictionnaire d’histoire administrative et démographique. Meuse, Paris, CNRS Éditions, 1992, p. 14, et Jean Mourroux, « Stenay, ville militaire, à la fin du XVII
e siècle »,
Bulletin des sociétés d’histoire et d’archéologie de la Meuse, n
o 4, 1967, p. 37. Le projet de Condé d’y enfermer le cardinal de Retz s’il venait à le prendre, fin novembre 1651, illustre la puissance de cette petite place forte (Michel Pernot,
La Fronde, Paris, Éditions de Falois, 1994, p. 285).
[25]
AMM, BB 54, la délibération des Trois Ordres du 22 octobre 1650 rend compte de la conclusion du contrat de sauvegarde, mais pour la garnison de Stenay exclusivement. Le manque de précision des délibérations laisse subsister quelques incertitudes. Les premières demandes, qui suivent les pillages de fin septembre 1650, aboutissent à cette date à une contribution de 2 000 livres, apparemment pour trois mois. Par la suite, cette sauvegarde apparaît peu dans les délibérations jusqu’au rendu des comptes final le 24 janvier 1652 (AMM, BB 56 à cette date). 16 715 francs messins furent alors prélevés sur les habitants de la ville, ce qui n’est compréhensible que pour quatre paiements de 2 000 livres tournois chacun, soit au taux de change de cette époque (voir le change indiqué au 17 février 1653 dans AMM, BB 57, fol. 18 r°), quatre fois 4 160 francs messins qui nous rapprocheraient des 16 715 francs levés. Par conséquent, le quatrième trimestre de la sauvegarde s’achèverait bien à la fin du mois de septembre 1651, d’où l’étonnement compréhensible du lieutenant de roi.
[26]
AMM, BB 55, délibération des Trois Ordres du 9 octobre 1651.
[27]
En mars, selon Fabert, fidèle de Mazarin et gouverneur de Sedan, les premières troupes rassemblées n’avaient « [...] plus rien à vivre entre Stenay et Montmédy » (lettre de Fabert à Mazarin, citée par Joël Cornette,
Les Années cardinales. Chronique de la France 1599-1652, Paris, SEDES, 2000, p. 400). Après le traité du 30 avril 1650, la situation de cette petite armée s’améliora, avant que les regroupements et les actions opérés par Turenne à l’entrée de l’automne ne le poussent à exiger des contributions, telle celle de Metz en octobre.
[28]
J. Cornette,
Les Années cardinales, op. cit., p. 410. Le traité est signé le 26 à Maubeuge et le 6 novembre à Madrid.
[29]
D’autant qu’à cette date, les troupes royales repoussent hors de Champagne les forces frondeuses, sur une ligne Montmédy-Damvillers-Stenay, voir M. Pernot,
La Fronde,
op. cit., p. 276-277.
[30]
Les Archives départementales de Moselle conservent, fait exceptionnel pour le XVII
e siècle, un registre des lettres et missives reçues entre 1649 et 1662 par le pouvoir militaire et provenant de la Cour. Durant ces événements, La Contour reçoit quelques ordres : une lettre concernant un différend avec les religieuses de Sainte-Glossinde de Metz, le 27 septembre 1651 (fol. 57), une autre destinée à installer un lieutenant dans une compagnie de la garnison de la ville (fol. 61-62 au 13 octobre 1651) et enfin début 1652 des instructions concernant les quartiers d’hiver (fol. 67 et 68 aux 3 et 8 avril 1652) ; mais rien sur les contributions et les réactions à avoir au sujet de cette sédition. Le pouvoir avertit cependant le gouverneur de Schomberg à plusieurs occasions, lui décrit les derniers événements et lui demande d’empêcher tout acte séditieux en son gouvernement (fol. 65 au 7 septembre 1651, fol. 66 au 9 septembre, fol. 58-60 au 17 septembre 1651, fol. 64 au 8 octobre). Mais à ces dates, le gouverneur n’occupe pas sa charge à Metz et n’y reviendra qu’en août 1652. Aucune missive ne nous est parvenue concernant d’éventuels ordres à La Contour. Dans ce cadre, ils apparaissent, lui comme la ville, au mieux autonomes, au pire, bien seuls.
[31]
Outre les raids des soldats, le contexte économique et climatique explique cette anxiété : les vignerons achèvent seulement les vendanges alors que le vin représente la principale richesse de la ville. Dans ces circonstances les Trois Ordres demandent à La Contour de placer des soldats pour protéger les travaux et les charrois ; et leur nombre augmente au fur et à mesure des nouvelles courses. Voir AMM, BB 55, délibérations des Trois Ordres des 9 et 12 octobre 1651.
[32]
Voir l’emprunt forcé au 16 juillet 1643, AMM, BB 41, fol. 7 v° - 8 r° et BB 40, fol. 28 v°. La ville aura encore à sa charge ces blessés plus d’un an après, en novembre 1644 (AMM, BB 41, fol. 24 r°).
[33]
L’intermède entre les premières courses des soldats destinées à faire rentrer la ville de force dans les contributions – octobre 1651 –, et le début des négociations – janvier 1652 – peut paraître important. L’une des raisons tient peut-être dans le traité avec les Espagnols. Il stipule que les premiers versements d’argent s’effectueront dans le cours du mois de novembre, une fois la signature du prince acquise (BN, fds. fr. 6731, fol. 35). Ce paiement a peut-être différé l’urgence de sauvegardes dont les premiers jalons avaient déjà été posés.
[34]
AMM, BB 56, délibération des Trois Ordres du 17 février 1652.
[35]
Il s’agit de Dom Alberi et Dom Policarpe. Les délibérations ne nous donnent pas les raisons qui poussent la ville à s’appuyer sur ces deux personnages qui n’apparaîtront plus par la suite dans les négociations. Sans doute avaient-ils quelques liens, soit avec le commandant de la place, ou le gouverneur, soit simplement avec la cité elle-même.
[36]
De la même façon, afin de montrer la relativité de ces assurances, nous pouvons prendre l’exemple du gouverneur de la forteresse condéenne de Linchamps, Du Mont, qui en février 1656 demande instamment que le prince lui adresse des passeports signés de sa main, « à cause des troupes de quartier d’hiver qui n’ont point d’égard à sa signature [celle du gouverneur] », dans AC, P, vol. XVI, fol. 49-50.
[37]
AMM, BB 56, délibérations des Trois Ordres des 16 mars et 13 avril 1652. Il est intéressant de remarquer que les délibérations le présentent précisément comme « le lieutenant général de l’armée des Princes ». L’article apposé à un titre donné comme générique le revêt alors d’une autorité qui ne semble pourtant pas dépasser Damvillers, même si le 12 mars 1653 (AMM, BB 57) il assure explicitement la ville « qu’il [la] gardera des garnisons du parti des princes ». Mais Laurent Bourquin,
Noblesse seconde et pouvoir en Champagne aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994, p. 182, ne le revêt en aucun cas d’un pouvoir de première importance, d’autant que les sauvegardes qu’il délivre le présentent comme lieutenant général des armées... du roi (AMM, EE 5, liasse 8, pièces 1 à 3). Cela montre peut-être que les Messins se leurrent en partie – consciemment ? – sur la puissance de leur interlocuteur.
[38]
AMM, BB 56, délibérations des Trois Ordres des 16 et 23 mars, et 3 avril 1652. En comparaison, à la même époque, Metz paye 1 000 pistoles par an au Luxembourg et 200 au duc de Lorraine, soit respectivement entre 11 et 12 000 livres pour le Luxembourg et 2 000 à 2 200 livres pour les Lorrains, dans AMM, BB 56, d’après les comptes rendus lors de la délibération des Trois Ordres du 30 décembre 1652.
[39]
Les exemples sont nombreux : 10 pistoles au 30 juin 1652 (AMM, BB 56), une avance de 100 pistoles au 7 septembre 1652
(ibid.) ou deux chars de vin et un jambon de Mayence en cadeau au 12 novembre 1652
(ibid.).
[40]
C’est en effet sans doute son isolement, qui la fragilise de plus en plus dans les troubles de la première moitié du XVI
e siècle, qui est à l’origine de l’acceptation passive de l’occupation en 1552. L’autonomie fut alors sacrifiée sur l’autel d’une certaine sécurité. Voir Gaston Zeller,
La Réunion de Metz à la France 1552-1648, Paris, Les Belles Lettres, 1926, 2 vol., t. II, p. 305-306, et Martial Gantelet, « Entre France et Empire, Metz, une conscience municipale en crise à l’aube des Temps modernes (1500-1526) »,
Revue Historique, n
o 617, mars 2001.
[41]
La ville contribuera aux troupes princières jusque dans les six premiers mois de 1660. À cette date elle paye 10 000 livres à Linchamps, château au nord de la Champagne, à la limite du duché de Luxembourg et des Pays-Bas espagnols, qui contrôle la vallée d’un affluent de la Meuse, la Semois. Condé l’avait acheté le 16 septembre 1653 pour y loger une partie de ses troupes (voir Bernard Pujo,
Le Grand Condé, Albin Michel, 1995, p. 224). Entre-temps la ville les avait déboursées à Stenay. Le lieu de versement de la contribution suit durant ces années les pérégrinations de Condé lui-même, qui se replie d’abord dans cette dernière ville, puis à Namur et Bruxelles (Michel Pernot,
La Fronde,
op. cit., p. 321). Au 14 juillet 1660 (AMM, BB 61, fol. 114 v°), les Trois Ordres de la ville de Metz examinent pour la dernière fois cette sauvegarde.
[42]
AMM, BB 57, délibération des Trois Ordres du 22 septembre 1653. Cette expression reste ambiguë : concerne-t-elle le marquis en tant que personne ? Nous sommes plutôt enclins à la comprendre de cette façon, voyant ainsi son attitude se calquer sur celle de la noblesse seconde champenoise, qui alors travaille à la reconquête de la province par le pouvoir légitime (L. Bourquin,
Noblesse seconde,
op. cit., p. 184 et s.). Ou s’agit-il simplement de la place de Damvillers ? En effet, L. Bourquin indique qu’à cette date le marquis rejoint le camp de Condé (p. 182). Dans tous les cas, et le marquis et Damvillers disparaissent des délibérations, au profit de nouveaux acteurs et de nouveaux lieux.
[43]
AMM, BB 57, délibération des Trois Ordres du 24 septembre 1653. Les deux hommes, à l’inverse du marquis de Sillery, sont des créatures et des fidèles du prince. Le plus important, Nicolas de Chamilly (1598-1662) a déjà près de vingt ans de carrière militaire à son service derrière lui. Actif en Catalogne, il représente dès la fin des années 1640 le prince à Stenay et défendra la place jusqu’à sa reddition à Fabert le 5 août 1654. Pierre Caillet ( 1670) appartient à une famille plus modeste de drapiers d’Avenay entièrement dévouée aux Condé. Il demande cette contribution à la ville de Metz comme secrétaire et intendant du gouverneur de Stenay (Prevost et Roman d’Amat,
Dictionnaire de biographie française, Paris, Librairie Letouzet et Ané, 1956, art. Caillet et Nicolas de Chamilly). Depuis Alfred Rébelliau (« Bossuet, chanoine résidant à Metz »,
La Revue des Deux Mondes, 1919, t. 52, p. 630-655) qui sans doute s’appuie sur une tradition plus ancienne, les historiens ont considéré qu’il s’agissait de Jacques Caillet et non de Pierre. Il est vrai que les archives du Musée Condé peuvent entretenir la confusion puisque les différentes lettres ne comportent jamais ou presque les prénoms des épistoliers, qu’il y a à cette date près de quatre Caillet en fonction dans la domesticité condéenne, et que les titres peuvent s’avérer polysémiques entre l’intendant Caillet, c’est-à-dire Jacques intendant général dans les années 1660, et l’intendant Caillet, Pierre, intendant des contributions dans les années 1650. Cependant, il semble certain, vu le rang déjà manifeste de Jacques Caillet en 1653 (Pierre Lefebvre indique dans, « Aspects de la “fidélité” en France au XVII
e siècle : le cas des agents des princes de Condé »,
Revue Historique, juillet-septembre 1973, n
o 507, p. 102, n. 2, qu’il fut dès 1652 le principal agent du prince au point d’en être un moment approché par Mazarin), qu’il ne peut pas être ce petit intendant de garnison stigmatisé par la tradition. Tout semble plutôt accréditer l’idée que le futur intendant des contributions du prince dès 1655-1656, Pierre Caillet, a commencé sa carrière modestement à Stenay avant de la remplir à Rocroi (voir Katia Béguin,
Les Princes de Condé, rebelles, courtisans et mécènes dans la France du Grand Siècle, Paris, Champ Vallon, 1999, p. 133-134).
[44]
AMM, BB 57, délibération des Trois Ordres du 29 septembre 1653, reprise par Henri Tribout de Morembert, « Bossuet, membre de l’assemblée des Trois Ordres de Metz »,
Mémoires de l’Académie nationale de Metz, 1987, p. 107-108.
[45]
Le maréchal de Schomberg est en effet revenu au cours du mois d’août 1652, voir AMM, BB 56 au 19 août 1652.
[46]
H. Tribout de Morembert, « Bossuet, membre de l’assemblée des Trois Ordres de Metz », art. cit., p. 106 et Poirier,
Metz, documents généalogiques (1561-1792) ; Armée, noblesse, magistrature, haute-bourgeoisie d’après les registres des paroisses, Paris, 1899, p. 37, biographie de François Bancelin, Treize et conseiller du maître-échevin (1606-1682).
[47]
Il est membre des Trois Ordres en droit depuis sa nomination à l’archidiaconat le 24 janvier 1652.
[48]
Alors que François Bancelin participe durant les années 1640-1650 à de nombreuses commissions et députations diverses – une des premières eut lieu le 2 juin 1639 vers le lieutenant général de l’armée du roi le marquis de Feuquières (AMM, BB 33, fol. 37) –, Bossuet, présent dans la ville depuis juin 1652, n’assiste à sa première délibération que le 26 mai 1653 (H. Tribout de Morembert, « Bossuet, membre de l’assemblée des Trois Ordres de Metz », art. cité, p. 105), soit quelques mois seulement avant sa première commission.
[49]
Jean Meyer,
Bossuet, Paris, Plon, 1993, p. 53 et 60.
[50]
AMM, BB 57, délibération des Trois Ordres à cette date.
[51]
En effet, les Trois Ordres expliquent presque candidement au prince de Condé dans la lettre qu’ils lui adressent le 8 octobre 1653 (AC, P, vol. XIII, fol. 380-381), qu’ils espéraient que le prince fut rappelé « à la Cour avant la fin du premier quartier ».
[52]
Il décrit cette situation dans une lettre à son agent Lenet, le 12 décembre 1653, citée par Arlette Jouanna,
Le Devoir de révolte. La noblesse française et la gestation de l’État moderne, 1559-1661, Paris, Fayard, 1989, p. 243. Il s’agit plus profondément d’une divergence concernant les objectifs finaux entre Condé et les Espagnols. Le prince cherche à se constituer un domaine où ses troupes pourraient subsister en attendant de pouvoir marcher sur Paris, alors que les Espagnols, qui cherchent plutôt à conforter leur position en Artois et en Flandre, ne tiennent pas à donner à Condé les moyens d’être autonome (B. Pujo,
Le Grand Condé,
op. cit., p. 215-222).
[53]
AC, P, vol. XIII, fol. 378-379.
[54]
AMM, AA 41, pièce 31 pour la lettre adressée aux Trois Ordres, et BN, Naf 22671, fol. 4 pour celle adressée au maréchal de Schomberg.
[55]
AMM, BB 57, délibération des Trois Ordres du 17 octobre 1653.
[56]
AMM, BB 57, délibération des Trois Ordres du 23 octobre 1653. Il fait le compte rendu de sa mission devant l’assemblée des Trois Ordres, le 30 octobre 1653, AMM, BB 57 à cette date.
[57]
De nouveau François Bancelin accompagné cette fois de Gaspard Lalouette, avocat au parlement. La présence réitérée de Bancelin ne saurait nous étonner. Il s’agit ici d’une tactique constante visant à stabiliser les interlocuteurs, d’un côté comme de l’autre, afin de fixer, par simple habitude, des règles tacites. Gaspard Lalouette, lui aussi est un membre aguerri des Trois Ordres. Protestant converti en avril 1653, en partie par Bossuet, il fut plus tard lieutenant du maître-échevin (Poirier,
Metz, documents généalogiques, op. cit., p. 363).
[58]
Les caractéristiques de cette
amitié, commune à l’ensemble de la noblesse, voire de la société des XVI
e et XVII
e siècles, s’accentuent lorsque l’on aborde le niveau des « grands », plus encore celui des chefs militaires d’importance, ce que sont et Condé, premier prince du sang, et le maréchal de Schomberg, duc et pair de France depuis son mariage avec Anne d’Halluin (voir A. Jouanna,
Le Devoir de révolte,
op. cit., p. 35).
[59]
Ibid., p. 66 et s., et Jean-Marie Constant, « L’Amitié : le moteur de la mobilisation politique dans la noblesse de la première moitié du XVII
e siècle »,
XVIIe siècle, octobre-décembre 1999, n
o 205, p. 593-609.
[60]
Cet exposé s’appuie sur les travaux de Sharon Kettering,
Patrons, Brokers and Clients in seventeenth-century France, New York, Oxford, Oxford University Press, 1986, qui utilise pour désigner ce maillon central le terme anglais de
broker.
[61]
Norbert Elias,
La Société de cour, 1969, trad. franç. P. Kamnitzer, 1974, seconde édition, Paris, Flammarion, particulièrement les p. 59-60.
[62]
« Monseigneur, puisque cette ville et cette province, que les guerres ont désolées, ne respirent plus que par votre appui ; puisque les peuples que vous gouvernez ne trouvent de salut ni de sûreté que dans la protection de Votre Excellence, et que votre générosité se les est acquis par le titre du monde le plus légitime, nous ne devons point avoir de plus grande joie que de témoigner hautement ce que nous sentons en nos c
œurs ; et où l’on ne voit que de vos bienfaits, il est juste que rien n’y paraisse sans porter des marques de reconnaissance. C’est dans cette pensée, Monseigneur, que j’ose prendre la liberté de vous présenter cet ouvrage comme un fruit du repos que vous nous donnez au milieu de tant de périls qui nous environnent, et puisque l’étude est incompatible avec le tumulte et le bruit, il faut bien que je rende grâces de mon loisir particulier à l’auteur de la tranquillité publique [...] », reproduite dans Ch. Urbain et E. Levesque (éd.),
Correspondance de Bossuet, Paris, 1909, t. I, lettre 5, p. 8-11.
[63]
Panégyrique de saint François de Paule prononcé entre 1653 et 1656 dans Prêtres de l’Immaculée Conception de Saint-Dizier (pub.),
Œuvres complètes de Bossuet, Nancy, 1862, t. 1, p. 578. L’extrait se rapproche de la dédicace précédente qui est de la même époque : « Les peuples, que vous conservez, ne perdront jamais la mémoire d’une si heureuse protection : ils diront à leurs descendants jusqu’aux dernières générations, que, sous le grand maréchal de Schomberg, dans le dérèglement des affaires, et au milieu de la licence des armes, ils ont commencé à jouir du calme et de la douceur de la paix ».
[64]
J. Meyer,
Bossuet,
op. cit., p. 277. Cette phrase tirée de la postface de son ouvrage résume la position adoptée par Jean Meyer et qui a en grande partie guidé notre approche. En effet, cette députation a trop souvent été l’objet d’élans lyriques des historiens précédents. Émile Baumann, dans son
Bossuet, Paris, Grasset, 1929, p. 38-39, relate ainsi l’événement : « Voici le grand archidiacre qui s’en va, précédé d’un tambour, muni de passeports comme en une ville ennemie, négocier avec le prince un accommodement ; et il rapporte une réponse qui contentera l’assemblée des Trois Ordres ». Alfred Rebelliau (« Bossuet, chanoine résidant à Metz », art. cité, p. 633-634) travestit aussi quelque peu la réalité en jugeant courtoise la courte lettre de Condé ou en évoquant de multiples recours au prince, qui, somme toute, n’est intervenu qu’une fois et sans jamais savoir, apparemment, que le jeune chanoine faisait partie de la délégation. Jean Calvet, lui (
Bossuet, l’homme et l’œuvre,
édition remise à jour par Jacques Truchet, Paris, Hatier, 1968, p. 20) présente l’événement de cette façon : « Mais, c’est bien lui, et lui seul, qui mena brillamment une négociation diplomatique assez épineuse. [...] Hardiment, et comptant sur son crédit personnel auprès du prince, Bossuet alla trouver Condé et il obtint de lui un traitement plus doux pour la ville », par la force entraînante de sa raison. Certes, ces trois auteurs majeurs, qui ont fréquenté assidûment l’
œuvre de Bossuet, ne se trompent pas. Mais à notre sens, ils voient trop dans ce jeune chanoine de 26 ans, déjà, le Bossuet que l’Histoire a retenu.
[65]
Reproduite dans H. Tribout de Morembert, « Bossuet, membre de l’assemblée des Trois Ordres de Metz », art. cité, p. 110-111.
[66]
En se fondant sur le travail de H. Tribout de Morembert, « Bossuet, membre de l’assemblée des Trois Ordres de Metz », art. cité, on se rend compte que de 1653 à 1657, Bossuet ne participe que peu aux assemblées des Trois Ordres : trois fois en 1653, neuf en 1654, huit en 1655, quatre en 1656 et quatre de nouveau l’année suivante. Il n’est là au mieux qu’une fois sur six (il assiste à plus de 16 % des délibérations en 1655), au pire, symboliquement (4,5 % pour 1653). Par contre, en 1658, il assiste à trente-neuf séances sur les soixante jours de délibérations qu’ont comptés les Trois Ordres dans l’année. Sans doute représente-t-il alors le clergé pour lequel il semble agir et parler. En 1659, par contre, il n’assistera plus qu’à trois délibérations avant de rejoindre définitivement Paris.
[67]
Jacques Truchet (présenté par),
Politique de Bossuet, Armand Colin, Paris, 1966, p. 43 et s. et Jean Schneider, « À propos des deux premières oraisons funèbres de Bossuet », dans Nicole Ferrier-Caverivière (dir.),
Thèmes et genres littéraires aux XVIIe et XVIIIe siècles. Mélanges en l’honneur de Jacques Truchet, Paris, PUF, 1992, p. 59-69.
[68]
Jacques Le Brun,
La Spiritualité de Bossuet, Paris, Klincksieck, 1972, p. 58.
[69]
J. Truchet,
Politique de Bossuet,
op. cit., p. 17 et s.
[70]
J. Meyer,
Bossuet,
op. cit., p. 92.
[73]
Prêtres de l’Immaculée Conception (pub.),
Œuvres complètes de Bossuet,
op. cit., p. 656.
[74]
Voir Jean Jacquart, « La Fronde des provinces dans la région parisienne et ses conséquences matérielles »,
Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1960, p. 257-290 et le tableau désolé de la Champagne entre 1635 et 1659 retracé par L. Bourquin,
Noblesse seconde,
op. cit., p. 193. C’est à cette période qu’il rejoint pour plusieurs années la ville de Metz dans laquelle il arrive en juin 1652 ; et donc qu’il traverse la partie orientale du bassin parisien la plus touchée par les exactions de la soldatesque, qu’elle soit condéenne, lorraine ou royale.
[75]
Sa lettre manuscrite se trouve aux AMM, AA 41, pièce 45. Elle est reproduite dans Ch. Urbain et E. Levesque (éd.),
Correspondance de Bossuet, Paris, 1909, t. I, lettre 4, p. 5-7 et dans H. Tribout de Morembert, « Bossuet, membre de l’assemblée des Trois Ordres de Metz », art. cité, p. 110-111, dont nous reprenons ici la version plus fidèle à l’orthographe de la lettre manuscrite.
[76]
L. Bourquin,
Noblesse seconde,
op. cit., p. 189, développe l’exemple de l’ancien chef de la garnison condéenne de Sainte-Ménehould qui, réfugié à Rocroi, se met entre 1654 et 1657 à faire des courses un peu partout dans la province pour lever des contributions à son profit. Par la suite, Caillet se défendra souvent de ne pas détourner l’argent mais de le reverser entièrement au prince. Ainsi le 8 avril 1654 (AMM, BB 57), il précisera qu’il a toujours demandé 11 000 livres, qu’elles vont toutes au prince et qu’il « en donnera eclaircissement ».
[77]
En tant qu’intendant des contributions, il établit de manière régulière des rapports sur ses activités. Les adressant à son cousin, Jacques Caillet, dont il semble assez proche, il se laisse aller à des confidences souvent étonnantes et riches d’enseignements, tant sur sa personnalité que sur la psychologie d’un receveur des contributions. Voir ses nombreuses lettres aux AC, P, vol. XIV à XIX.
[78]
Voir les nombreux développements sur ces personnages dans K. Béguin,
Les Princes de Condé, op. cit., p. 408 pour une première approche, et Pierre Lefebvre, « Aspects de la “fidélité” en France au XVII
e siècle », art. cité, p. 59-106.
[79]
Lettre de Pierre Caillet à Jacques Caillet du 8 mai 1654, AC, P., vol. XIV, fol. 111-112.
[80]
Ibid. En ce qui concerne l’avenir de Pierre Caillet, l’initiative de la ville ne tira pas à conséquence, si ce n’est que dès mai 1654, le prince lui confia la levée des contributions à Clermont-en-Argonne en sus de Stenay, avant qu’il ne s’occupe dès l’année suivante de toutes les contributions de l’armée frondeuse à partir de Rocroi.
[81]
Prêtres de l’Immaculée Conception (pub.),
Œuvres complètes de Bossuet,
op. cit., p. 663.
[82]
Aimé-Georges Martimort,
Le Gallicanisme de Bossuet, Paris, Les Éditions du Cerf, 1953, p. 131.134.
[83]
Composé pour l’éducation du Dauphin, le texte n’est publié qu’en 1709, après la mort de Bossuet, voir J. Meyer,
Bossuet,
op. cit., p. 15 et p. 295.
[84]
Voir J. Truchet,
Politique de Bossuet,
op. cit., p. 15-16, et Jacques-Bénigne Bossuet,
Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte, Édition critique avec introduction et notes par Jacques Le Brun, Genève, Librairie Droz, 1967, p. XXVII, et pour Hobbes, voir entre autres, Anne-Laure Angoulvent,
Hobbes ou la crise de l’État baroque, Paris, PUF, 1992, p. 16-18.
[85]
Voir A.-G. Martimort,
Le Gallicanisme de Bossuet,
op. cit., p. 135 et J. Truchet,
Politique de Bossuet,
op. cit., p. 48. La révolte des vignerons de Dijon en février 1630 put en effet, par sa postérité au sein des souvenirs familiaux, jouer un rôle, notamment par le discours absolutiste de Michel de Marillac prononcé à cette occasion : voir sur cette intervention Yves Durand, « L’État et les États dans l’Europe du XVII
e siècle », dans Jean-Pierre Kintz et Georges Livet (textes présentés par),
350e anniversaire des Traités de Westphalie 1648-1998. Une genèse de l’Europe, une société à reconstruire, Actes du colloque international tenu à l’initiative de l’Université Marc Bloch, Université des Sciences humaines et de la ville de Strasbourg du 15 au 17 octobre 1998, Strasbourg, PUS, 1999, p. 212.
[86]
AMM, BB 57, délibération des Trois Ordres du 10 novembre 1653. Caillet s’appuie sur un change de 12 livres la pistole à Verdun et à Stenay au lieu des 11 négociées avec Bossuet.
[87]
AMM, AA 41, pièce 35.
[88]
J. Lynn,
Giant of the Grand Siècle, op. cit., p. 216.
[89]
Ainsi Jean-Pierre Rorive,
Les Misères de la guerre sous le Roi-Soleil, Liège, Éditions de l’Université de Liège, 2000, p. 208-209, qui étudie avec minutie les affres de la guerre pour la petite cité liégeoise de Huy, doute avec raison de l’efficacité de ces contributions en termes de sécurité pour les populations. Sans doute s’agirait-il de distinguer entre des lieux imbriqués dans les champs de bataille, pris et repris par les différentes troupes – comme Huy –, et les espaces frontières – comme Metz – qui se retrouvent à l’arrière d’un front qui bien que mouvant ne les inclurait pas ?
[90]
AMM, BB 57, délibération des Trois Ordres du 10 novembre 1653.