2002
XVIIe siècle
Comptes rendus
Comptes rendus
Jean Girard de Villethierry, La Vie des Vierges ou Les devoirs et les obligations des Vierges chrétiennes. Édition de 1714. Texte établi, commenté et annoté par Constant Venesoen, Paris, Honoré Champion, coll. « Textes de la renaissance ». Série « Éducation des femmes », no 37, 2000. Un vol. 22,5 × 14,5 cm de 305 p.
Voici un ouvrage qui ne va pas permettre de clarifier le problème de l’attitude du clergé face à la femme. Il s’agit de la réédition, telle quelle, de l’édition de 1714 du livre d’un prêtre parisien, Jean Girard de Villethierry, intitulé La Vie des Vierges dont l’édition princeps date de 1693. Le lecteur trouvera dans ce texte de quoi méditer sur la pastorale de la fin du Grand Siècle. Il ne manquera pas d’être choqué par la misogynie de ce prêtre parisien, auteur d’une vingtaine de petits traités de ce genre à destination de toutes sortes de chrétiens, gens mariés, ecclésiastiques, pénitents, hommes du monde, veuves..., traités dont les nombreuses rééditions prouvent le succès. C’est pourquoi, au lieu de déplorer l’assujettissement dans lequel les prêtres à l’instar de Jean Girard maintenaient leurs contemporaines, on peut tenter de réfléchir sur l’aspect incongru de ses propos à l’aube du Siècle des Lumières. Ce qu’il écrit ne va pas de soi. On peut déjà se demander quel est exactement son public. Girard ne s’adresse ni aux femmes mariées ni aux religieuses, mais aux célibataires non consacrées dont on sait qu’elles étaient une minorité infime dans la société de l’époque. Pourquoi ce livre connut-il une certaine renommée alors qu’il s’adressait à une catégorie assez fantomatique ? La première raison vient sans doute du fait que l’auteur tente d’apporter une consolation à celles que leurs parents ont négligé d’établir et qui se sentent, de ce fait, en marge de la société. Il souhaite les persuader qu’elles sont heureuses de n’avoir ni maris ni enfants, aucune attache temporelle qui les « empêche de soupirer sans cesse après la Jérusalem céleste ». Avec condescendance, il leur suggère de dépasser les aigreurs qu’elles peuvent ressentir de se voir si peu conformes au modèle social de la femme mariée ou de la religieuse. De plus, il reprend des poncifs susceptibles de plaire au milieu clérical, ce qui a peut-être contribué à sa diffusion : la femme est la tentatrice, la fréquentation des sexes est dangereuse, les plaisirs conduisent au péché, etc. Pour convaincre sa lectrice, il joue des paradoxes : la virginité en elle-même n’a pas de mérite spéciale, la femme mariée qui remplit exactement les devoirs de son état est plus sainte qu’une célibataire, être chaste ce n’est pas simplement conserver son corps pur et entier. Il lui propose alors la vraie morale et la vraie conduite chrétienne qui sont des plus rigoristes. « Elles doivent fuir tous les excès de bouche, et ne donner précisément à leurs corps que les aliments qui leurs sont nécessaires pour s’acquitter de leurs fonctions, parce qu’il n’est pas à propos d’engraisser, et d’appesantir par la bonne chère une chair qui est destinée à ressusciter ». Qu’elles se gardent de l’avarice, car « elles doivent craindre que leur concupiscence qui se trouve resserrée et gênée par leur vie chaste et pure, ne veuille se dédommager d’une autre manière, et qu’elle ne leur inspire un esprit d’interest et d’avarice qui les souille devant Dieu ». Bref, que ces femmes ne fassent pas de bruit, qu’elles se persuadent que le Seigneur les « a plus favorisé que tous les autres hommes » et qu’elles comprennent bien que les opinions courantes sont pernicieuses. Au mieux, les « gens du monde » se contentent de respecter la morale. Or, ce n’est que par le dépassement d’elles-mêmes, dans la mortification de tous leurs désirs, qu’elles donneront un sens à leur existence. Leurs occupations sont réduites à celles qui isolent : la prière, les lectures pieuses, éventuellement des travaux manuels qui ne troublent pas le repos et « peuvent être vendus sans beaucoup d’embarras », c’est-à-dire « qui ne les obligent point de fréquenter trop le monde ». Girard a beau jeu d’affirmer qu’ « on ne prétend pas leur interdire les plaisirs innocens, qui conviennent aux justes, et qu’elles peuvent prendre sans blesser la gravité et la bienséance de leur condition », à aucun moment il ne leur dit quels sont ces divertissements inoffensifs. La seule issue qu’il leur réserve est donc la fuite du monde, à la manière janséniste, afin de goûter seules, isolées et intérieurement à « beaucoup de joie et de consolation ». Mais cette fuite ne fait que les maintenir dans leur situation précaire. Girard s’était proposé de leur donner une place ; il ne réussit qu’à leur interdire de s’insérer dans le monde. Une étude approfondie permettrait de comprendre non pas le succès de l’ouvrage, qui est peut-être relatif, mais pourquoi cette pastorale a fini par n’être plus comprise par les fidèles. Qu’on me permette donc, pour conclure, de regretter la minceur de l’appareil critique et de l’introduction qui ne font pas justice à cette réédition.
Agnès WALCH.
Danielle Haase-Dubosc, Ravie et enlevée. De l’enlèvement des femmes comme stratégie matrimoniale au XVIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1999. Un vol. 22,5 × 14,5 cm de 472 pages.
Un titre suggestif et une belle problématique séduisent aussitôt le lecteur. Après avoir rappelé la législation de l’État à propos des mariages clandestins et des rapts, l’auteur souligne l’absence d’études quantitatives sur le sujet bien que les sources en laissent voir de nombreux exemples. La problématique s’articule autour d’un double postulat : l’enlèvement pour mariage aurait été un phénomène contestataire minoritaire mais néanmoins important au XVIIe siècle et les femmes y auraient participé non pas seulement à titre de victimes comme on pourrait le supposer. Cette étude s’inscrit dans l’histoire des rapports entre les sexes, la gender history, et l’on joue ici sur le mot ravissement, lequel décrit aussi bien un enlèvement de force ou consenti qu’une joie qui va jusqu’à l’extase.
L’ouvrage s’articule autour de trois parties, déterminées par la nature des textes étudiés des témoignages masculins (Journal d’Olivier d’Ormesson, Mémoires de Gaspard de Chavagnac et divers récits sur le rapt de Mme d’Ablege) et les mémoires de Mme de la Guette pour la première, trois récits de vie de femmes enlevées (Claude de Sallenove, Mme de Miramion et Mme de Châtillon) pour la seconde et une dizaine d’œuvres littéraires pour terminer. Dans les deux premières parties, les documents, abondamment cités, sont l’objet de véritables explications de texte d’une très grande qualité, mais on regrettera d’une part que le choix du corpus n’ait pas été mieux expliqué et discuté et d’autre part que la question du réel et de l’imaginaire de l’enlèvement ne soit pas mieux élucidée. L’absence de conclusion d’ensemble laisse le lecteur un peu désarmé, à la fois charmé par les textes eux-mêmes et la lecture qui en est faite, et déçu que la question de savoir si les femmes ont été plutôt les acteurs ou les victimes de leur enlèvement ne soit pas débattue, pas plus que ne soit donnée une réponse à l’utilisation de l’enlèvement comme stratégie matrimoniale.
Scarlett BEAUVALLET.
Patricia Francis Cholakian, Women and the Politics of Self-Representation in Seventeenth-Century France, Newark : University of Delaware Press ; London : Associated University Presses, 2000. Un vol. 24 × 16 cm de 219 p.
Patricia Francis Cholakian s’est donné la tâche d’examiner les ouvrages de six mémorialistes de l’Ancien Régime à la lumière de la théorie féministe de nos jours. En confrontant leurs écrits, elle cherche à identifier leurs traits communs en tant que « femmes », en employant une définition inhabituelle de ce dernier terme : parmi les auteurs considérés ici se trouve l’abbé de Choisy, dont le transvestisme autorise sa présence dans le corps. Selon ce parti pris, la distinction homme/femme, créée autant qu’innée, représente une catégorie distincte du sexe biologique.
L’auteur cherche à comparer les mémoires de femmes aux ouvrages analogues masculins de la même époque, et elle les compare entre elles pour trouver des points en commun.
Marguerite de Valois, Mlle de Montpensier, Hortense Mancini, Marie Mancini, Jeanne Guyon, et l’abbé de Choisy : des mémorialistes bien divers par leur style, leur attitude, leur motivation, et même par la nature de leur « féminité ». Pourtant, cette étude bien documentée nous révèle que le fait d’être une femme (ou d’être vue comme telle) donne lieu à un « moi » autobiographique spécifique.
Premièrement, l’acte d’écrire en tant que femme fut déjà, quelle que soit l’intention de l’auteur, un acte subversif, à cause de la primauté de la sexualité de la femme aux yeux des commentateurs. Si l’homme fut distingué et jugé par ses actes, la femme au contraire fut admirée et jugée par sa chasteté, sa discrétion et son silence. Il valait mieux pour l’honneur d’une femme qu’elle ne fasse pas parler d’elle. Écrire sa vie fut donc pour une femme de l’époque un acte en soi insolite et radical.
Le mérite de l’ouvrage de Patricia Francis Cholakian est de lire ces mémoires en examinant les motivations de chaque mémorialiste. Elle nous fait entrer chaque fois dans l’univers recréé par la femme qui a décidé, à contre-courant des mœurs de son époque, de prendre la plume à son propre sujet.
L’auteur part du principe que chacune des mémorialistes a le droit de raconter son histoire en ses propres termes. Elle s’efforce de voir, et de nous faire voir, les arguments qui sous-tendent ces textes. Plaidoyer politique, apologie généalogique, épopée financière-juridique, exposé d’erreurs, lamentation mystique et exemplaire, chronique de la vie privée : chaque texte a sa propre raison d’être. Au lieu d’être exclusivement des narrations de grands événements historiques racontés par les hommes concernés, les mémoires étudiés ici valorisent la vie personnelle, et élargissent la définition du genre. Le mémoire est défini ici simplement comme une histoire que le narrateur désire raconter.
Mais si le contenu de ces mémoires n’est pas explicitement politique, l’auteur nous signale qu’ils représentèrent néanmoins un défi sous-jacent à l’ordre établi. L’Ancien Régime fut fondé sur la loi salique, selon laquelle les femmes, leurs descendants et les bâtards furent exclus de la couronne. Un pays proche, l’Angleterre, montra bien que cette loi ne fut pas universelle, et elle fut encore battue en brèche chaque fois qu’une femme prenait la parole avec la présomption de présenter une narration de sa vie. L’audace d’écrire des mémoires, et de les écrire selon un point de vue bien individuel, fut donc un acte politique de la part d’une femme. C’est cette audace qui sous-tend et unit les mémoires présentés ici.
Patricia Francis Cholakian accorde à chacune des mémorialistes le respect d’une lecture unique, sympathique et nuancée, tout en attirant notre attention sur l’écart que ces textes font subir à la norme autobiographique, voire sur la menace qu’ils constituèrent pour le régime patriarcal.
Sheila BAYNE.
Marie Guyard de l’Incarnation. Un destin transocéanique (Tours, 1599 – Québec, 1672), Textes réunis par Françoise Deroy-Pineau, Paris, L’Harmattan, 2000. Un vol. 21,5 × 13,5 cm de 415 p.
Ce volume rassemble les 39 communications du colloque international tenu en 1599 à l’Université de Tours pour le quatrième centenaire de la naissance de Marie de l’Incarnation. Née dans la cité tourangelle en 1599, mariée à 17 ans et veuve à 19 ans, Marie Guyard élève seule son fils durant une dizaine d’années avant d’entrer, à 30 ans, chez les Ursulines, nouvel ordre religieux chargé de l’éducation des filles. Ce n’est qu’à l’âge de 40 ans qu’elle quitte la France pour le Québec, y fonde le premier couvent des Ursulines du Nouveau Monde et y meurt en 1672. Le colloque est ambitieux. Rassemblant des chercheurs d’horizons et de disciplines très divers – mais peu d’historiens –, il aborde successivement les problèmes biographiques, éducatifs et mystiques de la vie de Marie de l’Incarnation, et de l’implantation américaine de la congrégation. Il ne tient cependant pas toutes ses promesses en raison du ton adopté par la plupart des communications et de leur niveau très général. Le panégyrique est assez peu nuancé. Qualifiée de « personnage éminent moderne », « précurseur » dans sa volonté de soutenir la cause de l’éducation des filles et des populations autochtones, « favorisée par des dons mystiques extraordinaires », aux « capacités artistiques exceptionnelles » – elle brodait remarquablement –, la missionnaire semble posséder toutes les qualités. Si l’on comprend l’intérêt que lui portent les Québécois, en France elle serait restée dans l’ombre si son fils, devenu bénédictin, ne s’était chargé de sa mémoire. Les relations entre la mère et le fils font d’ailleurs l’un des intérêts majeurs de ce parcours. L’exaltation de la figure maternelle permet au fils de compenser la dureté de son éducation et de son abandon. Toute préoccupée par sa propre vocation, Marie nie sa féminité, maltraite son corps, se lance dans une hyperactivité et rend compte à son fils devenu adulte de ses expériences mystiques dans un langage très typé que de nombreuses citations permettent de découvrir.
Agnès WALCH.
Guy Lemarchand, Féodalisme, Société et Révolution française – Études d’Histoire moderne, XVIe-XVIIIe siècle (textes réunis par P. Dupuy et Y. Marec, préface de M. Vovelle), Comité régional d’Histoire de la Révolution (Haute-Normandie), Cahier des Annales de Normandie, no 30, Caen, 2000. Un vol. 16 × 24 cm de 383 p.
L’expression lutte de classes n’est plus de mode, comme si notre présent imposait du passé une lecture plutôt qu’une autre, et tout aussi dogmatique qu’une autre. Cet ouvrage qui n’a rien d’une commémoration des débats historiographiques dont G. Lemarchand a été l’un des acteurs, révèle, peut-être à contre-courant aujourd’hui, l’actualité d’une histoire héritée de G. Lefebvre, E. Labrousse ou A. Soboul, et ouverte aux problématiques nouvelles ; 15 articles écrits entre 1963 et 1996 déclinent les Temps Modernes comme une période de transition du féodalisme au capitalisme, sans préjugé téléologique mais en donnant leur sens aux processus en jeu : expansion de l’économie marchande, croissance démographique, intervention de l’État, guerres, dynamiques sociales contradictoires et lutte de classes enfin, dans une société qui n’est pas seulement d’ordres et de solidarités verticales ou géographiques.
Du XVIe siècle à la réaction seigneuriale du XVIIIe, la paysannerie française connaît une dépossession progressive du sol et un affaiblissement de la communauté, au profit ici de la bourgeoisie urbaine, là de coqs de village, de la noblesse ici et là. Malgré l’essor de l’administration royale, l’autorité du seigneur sur ses redevables reste un moyen de pression pour augmenter les loyers et les droits sur les tenanciers et la société rurale reste largement dominée par une aristocratie foncière constituée juridiquement en ordre privilégié. La vénalité des offices et l’essor de la bourgeoisie assurent un renouvellement presque constant du deuxième ordre, et si l’inégalité augmente entre ses membres, l’appauvrissement de la noblesse n’est que relatif, au XVIIIe comme au XVIe siècle. Elle occupe toujours et sans partage la première place dans l’Église, l’armée, l’appareil central d’État et même la Justice. Peu de nobles font du négoce et leur participation à l’industrie reste marginale. Dans la vie économique, dans les académies de province ou dans la contestation politique, le rapprochement des conditions est un fantasme de la bourgeoisie, et la fusion des élites, par reconnaissance des talents ou modernisation de la noblesse gagnée aux Lumières et aux activités nouvelles, étaye mal les interprétations libérales d’une Révolution superflue. Le clivage reste fort, dans la notabilité consulaire, entre l’ancienne noblesse et la bourgeoisie aisée.
Les solidarités verticales ont-elles été plus importantes dans les émotions populaires que les contradictions d’intérêt entre groupes sociaux ? La question est obscurcie par l’appui de quelques privilégiés aux révoltes, par l’absence dans la culture populaire de l’outillage intellectuel nécessaire à la formulation d’une critique sociale, ou par les témoignages des élites qui invoquent toujours, sincèrement, une main étrangère dirigeant dans l’ombre les émeutes. La référence à un âge d’or n’est pas spécifiquement paysanne, elle est longtemps aussi, face à l’état monarchique, un argument idéologique des nobles ou des parlementaires. Le poids des symboles, important dans la mobilisation de la foule, relève d’une mentalité concrète qui a besoin d’images vives pour s’exprimer et il n’est pas besoin d’invoquer l’inconscient psychique pour expliquer la révolte. Dans les régions soulevées, pas toujours les plus pauvres, la conjoncture souvent défavorable a alourdi pour tous la tutelle de la monarchie. Multiplication des offices ou mutation monétaire, guerre, politique douanière ou fiscale, autant de raisons pour nobles ou bourgeois de contester l’autorité de l’intendant et les exigences du fermier général, aux côtés des mutins ou en sympathie avec eux. Alliances de classes donc, mais circonstancielles et limitées parce que la conjonction des mécontentements n’est pas un jeu de solidarités verticales ou un front de province contre le roi. Lorsqu’elle se prolonge, la sédition tourne à l’émeute sociale contre tous les puissants accusés d’être les protecteurs des gabelleurs ou même de participer à leurs affaires. Lentement, les conflits du travail se substituent aux grands soulèvements armés et, de la mansuétude calculée à la répression violente, la réaction des autorités locales traduit une peur sociale croissante. Converties à la civilisation des mœurs, les élites mesurent le fossé qui les sépare d’un peuple peu instruit et mal catéchisé (parce que le clergé est assimilé aux riches comme le pense G. Lemarchand ou parce que réformé, il exerce sur les comportements un contrôle mal supporté ?) et elles s’accommodent bon gré, mal gré, des exigences royales.
Improvisé en 1789, souvent modéré dans ses objectifs, le mouvement paysan est unanime contre le seigneur, parfois aussi contre les gros fermiers ; en 1792-1793, la scission s’opère entre paysans riches et moyens d’une part, foule des parcellaires, journaliers et artisans d’autre part, à propos de la cherté, des communaux ou de la taille des exploitations. Non par un conservatisme viscéral, obstacle à la modernisation de l’agriculture : la technique de l’époque offre une alternative au modèle anglais de grande ferme à main-d’œuvre salariée, l’exploitation moyenne familiale et ouverte sur le marché, conforme à l’idéal d’autosubsistance, c’est-à-dire de sécurité dans un monde de pénurie. Ce que ne semblent pas avoir compris les Robespierristes qui voulaient pourtant satisfaire la faim de terre de la petite paysannerie. Le rôle du jacobinisme a donc été très limité dans l’agitation rurale que les sociétés populaires, même bien implantées dans les campagnes, n’ont pas dirigée. Elles ont au moins permis une politisation de la paysannerie nettement au-delà des coqs de village. Dans les troubles agraires sous l’Empire, la modération des Normands atteste une meilleure maîtrise de soi et une prise de conscience politique nouvelle.
Si l’ouvrage de G. Lemarchand n’est pas neutre, on ne lui contestera pas sa force démonstrative appuyée sur l’érudition et la rigueur méthodique.
Éric WAUTERS.
José Cubero, Une révolte antifiscale au XVIIe siècle. Audijos soulève la Gascogne, Paris, Imago, 2001. Un vol. 14 × 22 cm, 212 p.
Le livre de José Cubero retrace l’épisode fameux de la révolte d’Audijos, une des nombreuses révoltes antifiscales du Sud-Ouest du XVIIe siècle. Celle-ci fait partie des dernières, de la vague 1660 qui devait rapidement refluer devant la maxime de l’ordre appliquée dans cette période de paix internationale par Colbert et Louis XIV.
Il s’agit là d’un ouvrage assez bref et de large diffusion. Publié avec le concours du conseil général des Landes, il prend sa place dans la production active des auteurs plutôt régionalistes, ainsi que l’indiquent la plupart des autres titres de José Cubero (La Révolution en Bigorre, préface de Jacques Godechot, Éditions Privat, 1989, Pélot, bandit d’honneur, un clan gascon face au pouvoir central, 1800-1816, Éditions Privat, 1992, L’Affaire Calas, Voltaire contre Toulouse, Librairie académique Perrin, 1993, Nationalistes et étrangers. Le massacre d’Aigues-Mortes, Éditions Imago, 1996).
La révolte de 1664-1665 est ici présentée sur le mode d’un récit classique, organisé en suivant le déroulement des événements. C’est dans les notes regroupées en fin de chapitre qu’il faut chercher sources et bibliographie qui ne font pas l’objet d’une présentation systématique. Pour ce qui est des sources, l’auteur utilise d’abord le récit de la révolte écrit en 1750 par Laborde-Péboué, apparenté par sa famille maternelle à Audijos. Il mobilise ensuite une quantité non négligeable d’archives manuscrites, issues du fonds des Mélanges Colbert de la Bibliothèque nationale (169 occurrences) mais aussi des dépôts municipaux de Bayonne (57 occurrences) avec quelques recours à ceux de Salies en Béarn et de Saint-Sever. Le tout est complété par des appels aux archives de la Gironde où sont exploités les registres de la cour des aides et du parlement de Bordeaux (20 occurrences).
Si cet ouvrage qui se met dans l’orbite des travaux d’Yves-Marie Bercé n’a rien de révolutionnaire, on y trouvera cependant un solide cadrage local et un suivi chronologique fin de cette révolte. C’est ainsi que l’auteur montre bien le fonctionnement du droit de convoi et de comptablie par l’application rigoureuse duquel la monarchie tente de pallier l’absence de gabelle dans cette région rédimée, en taxant les échanges, chose délicate dans un pays dont l’activité marchande soutenue repose en grande partie sur la contrebande, pratiquée du haut en bas de l’échelle sociale. Ceci explique sans doute l’engagement de la noblesse locale dans la défense des intérêts régionaux qui en l’occurrence passent par la neutralisation de l’installation de nouveaux bureaux de la ferme du convoi et de la comptablie. Là ou l’engagement est direct et les armes à la main pour Audijos, il apparaît plus subtile pour le duc de Gramont, gouverneur de la province, qui joue de sa fidélité monarchique pour obtenir le ménagement provincial. Le processus même de la révolte est très apparenté à ce que l’on connaît aussi bien en Normandie qu’en Boulonnais, avec le soulèvement, l’arrivée des dragons et la négociation finale. Le roi, sous couvert de concessions aux autonomies locales, reste gagnant, ce qui est bien démontré pour Bayonne, entraînée dans le sillage du soulèvement né en Chalosse. La ville garde des privilèges fiscaux apparemment, mais voit l’installation d’une garnison permanente, la main-mise du roi sur l’essentiel de ses ressources, et le contrôle de plus en plus étroit de sa municipalité à la faveur d’une réduction du corps de ville.
Les deux cartes locales, l’une de géographie physique en noir et blanc et l’autre peu lisible, ne permettent malheureusement pas de se retrouver dans la mosaïque de ces pays pyrénéens et gascons et de saisir les enjeux de l’implantation des bureaux de la ferme du convoi et de la comptablie. Ce sont enfin les développements généraux qui laisseront davantage de réserves avec une présentation un peu trop systématiquement noire des fermiers d’impôts dont la liberté de manœuvre (limitée par le détail des tarifs dans les baux) et la capacité d’intervention (les brigadiers) paraissent surestimées, en contradiction avec la réussite, un temps, des très faibles effectifs mobilisés par Audijos, une cinquantaine d’hommes au plus, même « invisibles ».
Mireille TOUZERY.
Stéphane Gal, Grenoble au temps de la Ligue. Étude politique, sociale et religieuse d’une cité en crise (vers 1562 - vers 1598), Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, coll. « La pierre et l’écrit », 2000. Un vol. 16 × 24 cm de 629 p.
Issu d’une thèse de doctorat, cet ouvrage construit l’histoire totale de Grenoble à l’époque des guerres de Religion. L’étude ne se limite pas en effet à la présentation de la Ligue, qui ne dure qu’une année dans la ville (septembre 1589 - décembre 1590). Elle puise ses sources dans les riches archives municipales – délibérations du conseil de ville, comptabilité, registres paroissiaux –, les fonds des cours souveraines locales et les actes notariés, auxquels s’ajoutent des correspondances – celles des archives de Turin apparaissant comme les plus passionnantes – et de nombreux imprimés.
Appuyé sur cet arsenal documentaire, Stéphane Gal s’attache d’abord à la description de la société grenobloise. Le lecteur constate que la capitale du Dauphiné – laquelle est nantie d’un parlement et d’une chambre des comptes, et voit siéger dans ses murs les états provinciaux –, n’est en réalité qu’une très petite ville, dont la population décline pendant les guerres civiles, avant une spectaculaire reprise démographique une fois la paix revenue : 6 000 habitants en 1565, 5 200 en 1591, 10 000 au début du XVIIe siècle. Avec ses tribunaux, la ville apparaît comme un centre administratif important, ce qui explique le poids considérable des gens de loi (20 % des chefs de familles imposés en 1576). La majorité de la population est bien sûr composée d’artisans (52 %), la part des marchands (15 %) restant relativement modeste car la ville n’est qu’une étape secondaire dans un trafic régional largement monopolisé par Lyon. L’administration municipale est à l’image de cette répartition socioprofessionnelle : dès le début du XVIe siècle, les juristes s’imposent à la tête du consulat. Le corps de ville comprend quatre consuls élus pour un an par l’assemblée générale des habitants – environ 250 membres, soit 20 % des chefs de familles – et dix conseillers. Réunie une dizaine de fois par an, cette assemblée générale joue un rôle important dans la gestion municipale. Un peu moins de 18 % de la population – principalement des juristes et des marchands – se convertit au calvinisme vers 1560. La première année des guerres de Religion voit le sac de la ville par le fameux baron des Adrets (avril-juin 1562). Le ressentiment éprouvé face à ces déprédations – essentiellement tournées contre les biens et les bâtiments religieux, les personnes étant dans l’ensemble épargnées – peut expliquer la naissance du sentiment ligueur. Après avoir été reprise par le maréchal de Vieilleville (décembre 1563), Grenoble est rendue à l’administration des catholiques. La ville restera fidèle au roi jusqu’en 1589, sans massacres – il n’y a pas de Saint-Barthélemy, mais le spectre de la violence pousse à de nombreuses conversions – ni conjurations – le chef protestant Lesdiguières tente bien de s’emparer de la ville, mais il échoue.
Après cette présentation contextuelle, la seconde partie approche le « cheminement ligueur » des Grenoblois. Alors que la première association catholique de 1576 n’avait pas eu d’écho en Dauphiné, la noblesse s’organise à partir du printemps 1585, au moment de la publication du manifeste de la Ligue. Charles de Simiane, sieur d’Albigny, fils de l’ancien lieutenant général Gordes ( 1578), en devient rapidement le principal acteur. En dépit de sa jeunesse – il a 24 ans –, il obtient le gouvernement de la ville en juillet 1588. Le lieutenant général Laurent de Maugiron parvient cependant à maintenir la ville sous l’autorité royale et, lors de l’assemblée générale du 20 mai 1588, les habitants jurent obéissance à Henri III. Parallèlement, le premier président Ennemond Rabot d’Illins, descendant d’une dynastie de magistrats – ses deux grands-pères et son père ont été conseillers au parlement – emploie son éloquence nourrie de réminiscences platoniciennes à maintenir la ville dans cette fidélité au roi. La mort des Guise ne se traduit pas à Grenoble par des cérémonies spectaculaires.
Il faut attendre la nomination d’un nouveau lieutenant général sans appuis dans la province, le Corse Ornano, pour que Grenoble exprime ses inquiétudes politiques. La trêve passée entre Ornano et Lesdiguières effraye les habitants, qui chassent l’homme du roi au début du mois de mai. L’avènement d’un souverain protestant précipite le mouvement de rupture. Les contacts avec l’Union catholique sont renforcés et, finalement, le 29 septembre 1589, jour de la Saint-Michel, l’archange du Jugement, 82 personnes réunies en assemblée générale jurent de « vivre et mourir catholiques ». Le 13 janvier suivant, une nouvelle assemblée vote l’adhésion à l’ « union des provinces » catholiques, dont font partie la Provence et le Lyonnais.
La Ligue apparaît à Grenobe comme un mouvement d’autodéfense régional, dont les liens avec le conseil parisien de l’Union comme avec le lieutenant général ligueur, Mayenne, sont très lâches. La prosopographie des 246 personnes ayant participé aux assemblées générales, exercé des responsabilités municipales en 1589-1590, participé au conseil ligueur ou noué des contacts avec la Savoie, révèle que les ligueurs sont des bourgeois d’âge mûr, souvent des juristes – un bon tiers –, sans frustrations sociales particulières. Leur choix est celui de l’ordre politique, religieux et économique.
La dernière partie examine le repli de la Ligue. Les difficultés financières et le manque de soutiens extérieurs – de Mayenne ou de Charles-Emmanuel de Savoie – sont l’une de ses premières limites dans une province largement ralliée au roi. Mais la véritable cause est endogène. Les ligueurs grenoblois ne sont pas des exaltés. Les processions ne servent pas à souder le corps urbain. La seule confrérie de pénitents patronnée par Maugiron disparaît même à cette époque. Excepté l’archevêque d’Embrun, les ecclésiastiques jouent d’ailleurs un rôle mineur. Finalement, l’attaque lancée par Lesdiguières a raison du mouvement. Après la prise de la rive droite à l’issue d’un violent coup de main le 25 novembre, puis un mois de siège de la rive gauche, les Grenoblois se rendent sans conditions le 21 décembre 1590. La municipalité n’est pas épurée, et l’hostilité à Ornano perdure au sein des édiles. Rares sont les rebelles à poursuivre leur engagement. Seul Albigny restera fidèle à ses convictions, passant au service du duc de Savoie, dont il sera par la suite l’un des principaux généraux, avant d’être exécuté sur son ordre en 1608.
Grâce à cette étude conduite de façon empirique, on connaît à présent parfaitement la société grenobloise de l’époque des guerres de Religion. Une chronologie aide à se repérer dans cette conjoncture serrée, car le traitement thématique fait parfois perdre un peu le fil des événements. Enfin, un index aurait pu faciliter l’utilisation de ce travail rigoureux.
Nicolas LE ROUX.
Descartes et la Renaissance, Actes du Colloque international de Tours des 22-24 mars 1996, réunis par Emmanuel Faye, Paris, Honoré Champion éditeur, 1999. Un vol. de 16 × 23,5 cm de 453 p.
Éditeur de ce volume d’actes d’un des nombreux colloques commémoratifs de l’anniversaire du quatrième centenaire de la naissance de Descartes, E. Faye, dans son article « Descartes et la Renaissance : philosophie de l’homme, méthode, métaphysique » (p. 11-54), entend renverser la vision habituelle, depuis Hegel et V. Cousin, du rapport entre Descartes et la Renaissance. Il s’agit de penser non plus une rupture entre la Renaissance et Descartes mais une continuité puisque l’opposition à la scolastique d’une part et l’idée de rénovation de la philosophie d’autre part leur est commune. E. Faye travaille, au passage, sur l’histoire et le sens des expressions « philosophie renaissante » (Brucker), « philosophie de la Renaissance » (Cousin), et des termes humanista puis humaniste (Montaigne). Ce sont les concepts de perfection (de l’homme) et de dignité qui sont alors convoqués pour marquer la continuité de Descartes par rapport à la philosophie renaissante. Parler de cette continuité reviendrait également à renverser la « stratégie » (p. 36) des commentateurs (depuis Gilson) qui ont pris l’habitude de rapporter Descartes à la scolastique, et à Suárez en particulier. L’étude de la sui causa, plutôt que causa sui, chez Descartes et Gibieuf veut nous convaincre, par l’exemple, de la fécondité de cette approche, contre la lecture de Jean-Luc Marion. Dans cet article, qui constitue à lui seul la Ire partie de ces actes, E. Faye prévient, lorsqu’il parle de la dialectique, et du rapport de Descartes à La Ramée, des limites des enquêtes de Nelly Robinet-Bruyère et d’André Robinet (qui constituent la IIe partie du recueil) : La Ramée ne peut être une source directe de Descartes, trouver en La Ramée l’origine des Regulæ revient à en réduire l’originalité, et l’intuitus et la deductio cartésiens ne sauraient être rabattus sur l’invention et le jugement raméens. C’est pourtant ce à quoi Nelly Robinet-Bruyère s’attache (« Les règles III et IV des Regulæ face à la Dialectique de la Ramée », p. 57-66). Elle poursuit également l’enquête pour le concept de méthode, tandis qu’André Robinet (« L’axe La Ramée-Descartes : position dans la règle IV de la mathesis universalis », p. 67-76) s’intéresse à la mathesis. Tantôt synonyme de mathematica, c’est-à-dire du savoir mathématique dans son ensemble, tantôt distincte de mathematica (pris au pluriel cette fois comme disciplines mathématiques), la mathesis ici inspectée est vera puis universalis. Pour cette dernière, A. Robinet relève la très proche parenté entre la Règle IV et Adrianus Romanus (p. 70), entre autres, avant de se pencher sur la mathesis chez La Ramée lui-même (p. 73). La conclusion poursuit l’étude de la vera mathesis des Regulæ aux Meditationes (V et VI).
La IIIe partie porte sur le rapport à Montaigne (plus précisément d’après le titre : Montaigne, Charron, Descartes. Du doute humain à la toute-puissance divine). Geneviève Rodis-Lewis convoque également Charron à propos du doute (p. 79-85). Dans « D’un paradoxe à l’autre. L’intelligence des bêtes chez Montaigne et les animaux-machines chez Descartes » (p. 87-101), Thierry Gontier rapporte le Discours de la méthode V aux Essais II, 12. Pour apprécier l’opposition, il s’interroge sur la place du discours sur les animaux-machines en 1637 : non nécessaire à l’ordre des raisons, ce discours relève de l’ordre de la persuasion (p. 95). Kim Sang Ong-Van-Cung, quant à elle, s’intéresse à « L’instant chez Montaigne et Descartes : fragilité de l’être entre les actes ? » (p. 103-115). Partant des deux définitions de l’instant chez Aristote, elle les retrouve chez Descartes, avec l’intuitus. « Descartes unit les deux conceptions de l’instant, comme limite et comme tout achevé, en renversant la valeur respective du repos et du mouvement » (p. 108). Chez Montaigne, « l’instant se manifeste comme la limite de la variabilité du moi » (p. 110), mais « l’instant est en même temps cette totalité achevée, parce que l’exercice de la réflexion est l’expérience la plus totale du soi » (p. 113). L’article le plus substantiel de cette partie est celui de Vincent Carraud (« L’imaginer inimaginable : le Dieu de Montaigne », p. 117-144) qui tente d’entrer philosophiquement dans les Essais. Pour ce faire, nul appui sur la philosophie antique n’est convoqué. En effet, contrairement à la lecture habituelle faisant de Montaigne un néo-sceptique qui ne ferait que retransmettre le contenu de l’Antiquité (donc un Montaigne vu comme condition de possibilité de la pensée moderne), V. Carraud étudie Montaigne à partir de son cartésianisme, par où il faut entendre qu’à propos de la question théologique l’on peut découvrir une proximité incroyable entre l’Essai II, 12 et les Lettres à Mersenne de 1630 (preuves textuelles à l’appui p. 124 sq., 130, 139, 141). En effet, dans les deux cas, on peut constater dans les textes une connaissance des débats médiévaux sur les attributs divins (et leur organisation). C’est à leur endroit que Montaigne écrit qu’il peut les « imaginer inimaginables » (Éd. Villey, p. 518), ce qui constitue la première occurrence d’inimaginable en français (p. 130). Il ressort que, chez les deux auteurs, il y a une primauté de la toute-puissance inconditionnée qui interdit théologiquement l’univocité et l’émancipation de la philosophie – ce qui se traduit par la thèse selon laquelle nos vérités auraient pu être autres. Notre rationalité est surcodée, elle est en défaut : l’apologétique de Montaigne se trouve donc gouvernée par un principe de raison insuffisante. Or, cette thèse revient précisément à celle qualifiée de « métaphysique » par Descartes (AT I, 144) ; d’où la proposition d’un cartésianisme de Montaigne qui permet d’inscrire ce dernier dans l’histoire de la métaphysique. Pierre Magnard, pour sa part, revient sur cette problématique de la (toute-)puissance dans « Une logique de la puissance » (p. 145-160), en appuyant ses analyses sur Nicolas de Cues et Montaigne.
De la IVe partie (Continuité ou ruptures de la Renaissance à Descartes), on signalera l’article de Cesare Vasoli (« Le rapport entre les Olympica et la culture de la Renaissance », p. 187-208) qui commence par souligner que le jeune Descartes est un jeune homme de son temps avant d’être Descartes, ce qui signifie que s’il est nourri de la culture scolaire via les Jésuites, il a aussi connaissance d’une autre culture, celle de la Renaissance précisément. S’en avisant, on peut alors sans doute briser quelque peu l’abstraite perfection de l’esprit cartésien. C’est ce que C. Vasoli entend faire en menant l’analyse des Olympica : 1 / en s’intéressant aux trois concepts d’enthousiasme, de génie et d’harmonie ; 2 / en trouvant la clef des songes dans les aphorismes terminaux ; et 3 / en montrant la reprise de thèmes chers à Ficin notamment. Ce faisant, il révèle un Descartes témoignant des songes doctes de la Renaissance et de son imaginaire symbolique (cf. Cardan et les publications oniriques de Nicolas Rigault parues en 1663). Bruno Pinchard (« Désenchantement et fondation. Fonctionnement de l’esprit selon Descartes », p. 209-230) cherche à évaluer la rivalité entre la pensée cartésienne de Dieu et la pensée des dieux à la Renaissance, sans opposer pour autant les cultes mystérieux de celle-là à la raison classique de celle-ci. Il met plutôt en regard la possession idéelle et la possession démonique. Il y a chez Descartes, selon Valéry que suit B. Pinchard ici, un recourt à la preuve ontologique qu’éclaire la thèse de l’idée. On a affaire à un pouvoir, celui de la pensée, de l’idéation achevée qui s’exerce sur l’homme et Dieu. Cela ramène tout à l’étude d’un système fermé. Loin que demeure, au sein de ma rationalisation, quelque chose que je ne connais pas – comme c’était le cas à la Renaissance –, l’infini dont j’ai l’idée a changé de sens : il n’est plus pensé comme beau (Pic de la Mirandole, Ficin) mais comme idée parfaite en elle-même (idée qui peut bien désormais être lacunaire dans sa fonction représentative, le changement est déjà intervenu). Cette partie présente encore un article de Jean-Claude Margolin (« L’homme de la Renaissance et l’homme de Descartes », p. 163-185) qui étudie les relations entre l’homme intérieur (âme) et l’homme organique (corps) pour marquer qu’avec Descartes les traditions ésotériques (par exemple la physiognomonique) ne font plus carrière ; et une notule de Maurice de Gandillac sur « Nicolas de Cues précurseur de la Méthode ? » (p. 231-232).
La Ve partie (Similitude et représentation) s’ouvre par un article de Stephan Otto (« Représentation et ressemblance. Stratégie de la repraesentatio mundi dans les modes de pensée de la Renaissance et dans la philosophie cartésienne », p. 235-248) qui entend préciser l’épistémologie de la ressemblance à la Renaissance et sa transformation par Descartes. Pour ce faire, S. Otto rejette la lecture foucaldienne de la ressemblance renaissante comme épistémè du semblable. L’article se conclut par des rapprochements avec la philosophie analytique (Quine). Leen Spruit, dans « Applicatio mentis. Descartes’ philosophy of mind and Renaissance noetics » (p. 271-291), aborde la question de l’âme et du corps à partir des points de vue renaissants, et principalement averroïstes. Jean-Christophe Bardout (« Représentation et existence, élément d’un débat entre Descartes et la Scolastique », p. 249-270) commence par rappeler ce qu’est la représentation chez un Suárez : la res est connue dans son idée, par où il faut entendre que realitas signifie non pas une existence empiriquement constatable mais un contenu mental. Le concept devenu objectif se tient en lieu et place de la chose même. Ce rappel effectué, J.-C. Bardout revient sur la doctrine de l’idée chez Descartes. L’idée représente sans ressembler. Représenter signifie, chez Descartes, rendre pensable. Le primat de la représentation devient tel que la réalité objective assure la transformation de la chose en objet de l’entendement. J.-C. Bardout s’attache alors à souligner que Descartes modifie la relation entre la représentation et l’existence de son corrélat. Pour la scolastique moderne, l’existence était rejetée hors de la visée immédiate du concept abstrait. Chez Descartes, le coup de force consiste à penser l’existence comme d’autant plus incluse dans la représentation que la chose même ne peut être rejointe. Le statut de l’existence change parce que Descartes applique à la représentation le principe de causalité. Le changement est notable puisqu’il revient à considérer l’esse objective comme un ens, comme un effet. Mais un effet de quoi ? Descartes se donne les moyens de dériver la réalité objective d’un étant qui en est la cause. En renforçant la détermination représentative de la connaissance, l’existence en devient de façon décisive la condition. Mais, l’existence n’est pas à proprement déduite de l’idée, elle est bien plutôt une catégorie de pensée, une nature simple, ce qui éloigne d’autant du réalisme naïf.
L’avant-dernière partie (Physique, mécanique et médecine) réunit également trois contributions. Celle de Roger Ariew se charge d’étudier « Descartes, Basson et la scolastique renaissante » (p. 295-309) du point de vue de leur physique. Giorgo Stabile revient, quant à lui, sur la question mécanique dans « Machinisme renaissant et processus de simplification chez Descartes » (p. 311-322). Il oppose un mécanisme élémentaire (Descartes) à un machinisme plus astucieux (à la Renaissance). Le partage se fait entre un modèle expliquant une nature sans forces magiques (mécanisme) et un modèle surnaturel (machinisme). Enfin, Annie Bitbol-Hespériès s’attache aux études médicales (« Descartes, Harvey et la médecine de la Renaissance », p. 322-347) et précise bien les enjeux de son sujet. Ainsi, l’orginalité de la conception cartésienne de la vision tenant à son étude des nerfs (et singulièrement du nerf optique), A. Bitbol-Hespériès souligne alors le rapport à la théorie de la connaissance.
La dernière section de ce recueil (Enquêtes herméneutiques et confrontation doctrinales) réunit quatre études. Celle d’Olivier Remaud, intitulée « Connaissance et mémoire. Descartes, Vico et la Renaissance » (p. 351-373), expose que la mémoire n’est pas tant la reconquête de l’évidence que sa condition ultime. On ne saurait donc distinguer l’ingenium de la mémoire. O. Remaud distingue, chemin faisant, la problématique de la mémoire de celle de l’érudition et redessine l’anticartésianisme de Vico. Christian Trottmann montre (dans « De l’ipsum esse à l’ego cogito. Le libre arbitre entre Bernard et Descartes : médiations renaissantes », p. 375-388) quel secours l’on peut trouver chez Nicolas de Cues, Jean Pic de la Mirandole et Charles de Bovelles pour penser le passage de l’ipsum esse subsistens au cogito. Notamment, C. Trotmann souligne que l’homme est (avant Leibniz) miroir des choses et du monde tout en n’appartenant pas à ce monde qui se reflète en lui. Il détaille comment cette thèse, conçue à partir du concept de libre arbitre, et soutenue dans la problématique théologique de la grâce, est bien une étape vers la substance pensante. Fosca Mariani Zini, dans « De la calomnie. Remarques sur Descartes entre Humanisme et Lumières » (p. 389-405), aborde, à partir de cet exemple de mauvaise volonté qu’est la calomnie, la question de l’herméneutique générale et rencontre trois auteurs de la Schulmetaphysik à commencer, bien sûr, par Dannhauer, mais aussi Clauberg et Christian Thomasius. Enfin, l’étude de Saverio Ricci (« La fortune de Giordano Bruno en France à l’époque de Descartes », p. 407-440) clôt ce recueil en poursuivant la figure de Bruno à travers les échanges de Descartes avec Beeckman (sur la question du lullisme), Mersenne (et son Impiété des déistes) et Christine de Suède.
Enfin, signalons, dans l’index des noms, qu’assez naturellement, ce sont Bovelles, Campanella, Charron, Ficin, La Ramée, Nicolas de Cues et Pic de la Mirandole qui sont les plus cités.
Michaël DEVAUX.
Miguel de Cervantès, Obras Completas (Todo Cervantes en un volumen), edición Florencio Sevilla Arroyo, Madrid, Castalia, 1999. Un vol. de 30 × 21 cm, 1200 p. + XXI.
Dans l’imaginaire des Lettres européennes mais également espagnoles, la production cervantine ne constitue pas une entité dont les contours se dessineraient aisément. Voilà qui explique cet apparent paradoxe : l’œuvre de Cervantès a fait l’objet de très peu d’éditions intégrales à ce jour. Grâce aux éditions Castalia, sont regroupées pour la première fois les œuvres du plus universel des écrivains de langue espagnole sous la forme d’un volume unique – quand la première édition du genre, les Obras completas publiées par J. E. Hartzenbusch et C. Rosell en 1863-1864, en comportait 12. Et il suffit de soupeser l’épais volume de 1 220 pages qui en est le fruit – dans un format qui n’est pas sans rappeller les romans de chevalerie ornant les rayons de la bibliothèque de don Quichotte – pour prendre la mesure d’une production dont l’ampleur matérielle fut considérable. On oublie trop souvent que s’il est l’inventeur du roman moderne – et de son sous-ensemble constitué par la nouvelle, qui lui procura, au-delà des Pyrénées, une influence au moins égale à celle du Quichotte –, Cervantès pratiqua jusqu’à sa mort les deux genres majeurs de son temps : la poésie, qui ne répondit pas à ses attentes, et le théâtre, où il connut un succès mitigé, deux domaines où font malheureusement défaut, aujourd’hui, un assez grand nombre de fragments perdus.
On doit au labeur d’un seul homme, le cervantiste Florencio Sevilla Arroyo, professeur à l’Université Autónoma de Madrid, d’avoir mené à bien cette tâche gigantesque. En dépit de l’absence d’apparat critique – tel celui qui figure dans l’excellente édition du Quichotte récemment parue (Don Quijote de la Mancha, Éd. del Instituto Cervantes dirigida por F. Rico, Barclona, Crítica, 1998, 2 t.) –, il s’agit, comme le précise Sevilla sans vanité déplacée (p. XIX), d’une édition réalisée avec la plus grande rigueur, issue de la confrontation des éditions successives mais privilégiant autant que possible les plus anciennes. La normalisation linguistique suit elle aussi les critères scientifiques habituellement adoptés en la matière : modernisation des traits purement orthographiques et conservation de ceux à valeur phonétique.
Dans une présentation d’une vingtaine de pages, Sevilla parvient avec bonheur à faire le tour de cette œuvre aux multiples facettes. Sans révolutionner la doxa critique, il met à profit les apports des classiques fondamentaux de la critique cervantine (Riley, Avalle-Arce, Canvaggio...) comme les travaux plus récents (Rey Hazas...). Tous sont cités dans une bibliographie sélective au meilleur sens du terme, puisqu’elle va à l’essentiel (p. XX-XXI).
Commençant par quelques indications sur l’auteur sans céder à la tentation d’un biographisme d’autant plus stérile que les données objectives dont nous disposons sont maigres, l’éditeur situe d’emblée Cervantès comme un créateur « toujours disposé à parcourir le chemin incertain de la rénovation et de l’expérimentation littéraires » (p. I : je traduis). Il insiste sur l’importance considérable de sa production poétique, disséminée tout au long de son œuvre. À côté d’inégales compositions de circonstance, il souligne l’importance du Viaje al Parnaso de 1614, véritable testament littéraire et spirituel. Le théâtre, autre occupation permanente de Cervantès, est plus longument évoqué : sa production dramatique serait le fruit de tâtonnements destinés à concurrencer (sans y parvenir) la Comedia nueva mise au point par Lope. Mais Sevilla montre à quel point les Entremeses, plus que les Comedias, donnent déjà plus qu’un aperçu de cet art de l’ironie que Cervantès déploiera dans le récit. Ce dernier est abordé à partir de la Galatea, où un genre à la mode – la pastorale – est déjà subverti par les déformations que Cervantès imprime à la convention, de même que le Persiles, publié à titre posthume, réactualisera de façon originale l’antique formule d’Héliodore. L’accent est mis, naturellement, sur l’originalité prodigieuse du Quichotte. Plusieurs découpages très suggestifs sont proposés (p. XV-XVI), mettant en relief les différences de structure entre ses deux parties et en même temps les multiples parallélismes ou échos de l’une à l’autre (cf. par exemple le rôle des nouvelles enchâssées, p. XVI). Mais derrière cette organisation complexe, l’éditeur perçoit la manifestation d’un principe fondamental : l’aspiration à la liberté. Il n’a pas tort de la référer à l’expérience douloureuse de cinq ans de captivité à Alger, ni d’en souligner les implications idéologiques (cf. l’épisode des galériens), mais il se montre encore plus convaincant lorsqu’il en fait une véritable catégorie esthétique se déployant à tous les niveaux : absence de coordonnées narratives stables (multiplicité des points de vue des narrateurs et des personnages dont le dialogisme fonde une vision polyphonique du monde), mise en question des frontières entre réalité et fiction, ou encore ce qu’on pourrait qualifier d’encyclopédie, sur un mode plus ou moins franchement parodique, des genres et discours traditionnels (p. XVIII-XIX).
Sevilla a trouvé le bon équilibre entre l’évocation et l’analyse. Il en dit suffisamment pour donner au lecteur une idée juste – fût-elle sommaire – des divers éléments de l’œuvre, par de brefs éclairages qui dépassent le statut de simples résumés pour replacer tous ces textes dans leur contexte : celui de la trajectoire littéraire cervantine mais également celui, plus large, de la littérature espagnole du XVIe siècle. Ainsi, la mention des Nouvelles Exemplaires est-elle l’occasion de souligner l’ambiguïté de la notion d’exemplarité et de revenir sur diverses hypothèses concernant l’ordonnance de ces onze ou douze histoires. Ces éclairages sont autant d’incitations à se reporter directement au texte. Sevilla n’occulte pas non plus la qualité inégale de cette hétérogène production dont les faiblesses ne font que mieux ressortir les beautés.
Plutôt que de tenter de suivre une chronologie problématique – la rédaction de la plupart de ces textes s’étalant le plus souvent sur plusieurs années, voire dizaines d’années –, l’ouvrage regroupe judicieusement la production cervantine en trois grandes rubriques thématiques : Novela, Teatro, Poesía. L’inversion de l’ordre adopté dans la présentation est en parfaite conformité avec le regard à peu près unanime de générations de lecteurs, par-delà l’évolution des interprétations, sur un Cervantès « méprisé comme poète, mis en question comme dramaturge et admiré dès son époque comme romancier », comme le rappelle Sevilla (p. V).
La présentation typographique est agréable – le caractère, quoique petit, est très lisible –, les coquilles sont semble-t-il exceptionnelles, et le volume est parsemé d’un échantillon fourni de gravures en noir et blanc empruntées à l’iconographie cervantine (complétée par quelques frontispices d’éditions princeps), dont on peut regretter de ne pas trouver les références, si l’on excepte le bel Escrutinio de José Moreno Carbonero conservé au Museo de Bellas Artes de Málaga qui orne la couverture du volume.
Soulignons enfin le prix très abordable de ce volumineux ouvrage (3 850 ptas, soit environ 150 F) qui servira aussi bien de bibliothèque portative au grand public que d’instrument de travail commode pour l’étudiant ou l’universitaire tenus de se référer au texte cervantin. Toutes ces qualités devraient contribuer à son succès...
François GéAL.
Bulletin n° 28 de l’Association Les Amis de Bossuet, année 1999. Un vol. 16 × 24 cm de 48 p.
En ces temps de résurgence des études bossuétistes, il est donné d’observer un événement aussi discret qu’important.
Publication qui d’abord, grâce au P. Duhamel, offre, dans la perspective des rapports généraux de Bossuet évêque à la pratique jubilaire de son temps, comparativement à la doctrine du grand Jubilé de l’an 2000, l’amble d’une lecture. Parcours des très méconnues Méditations sur la Rémission des péchés pour le temps du Jubilé et des Indulgences. Il s’agit ici de mettre en valeur avec quelle consistance Bossuet envisage de faire vivre l’Indulgence, non l’abus que stigmatisait la Réforme, mais l’occasion, ante gratiam comme post gratiam, de grandir en charité, dans la conscience aiguë de la malignité du péché.
In fine, la réflexion de G. Artigas Menant nous permettra de mesurer la portée du Discours sur l’Histoire universelle, arme apologétique que Bossuet affectionnait, mais qui, au siècle suivant, pourra, en la force fallacieuse d’un discours ironique, se voir employée par ceux-là mêmes qu’elle comptait viser. N’est-ce pas révélateur qu’en bonne place et en bon nombre elle intègre la bibliothèque d’un Thomas Pichon, libertin philosophe ?
Le centre de la revue réservera, quant à lui, la chance d’inédits. Rancé, approuvé par Bossuet, avait écrit un livre De la Sainteté et des devoirs de la vie monastique, attaque en règle, statuts anciens à l’appui, contre les relâchements disciplinaires de son temps, suscitant ainsi la querelle des études monastiques. Charge à laquelle, entre autres, répondit un Le Masson, général des Chartreux, en sa Disciplina ordinis cartusiensis, que connut Bossuet. Lequel s’employa à la paix. Ledieu par contre, secrétaire zélé, dans la discrétion de son particulier, raillait à même son propre exemplaire un religieux si soucieux d’étayer sa cause par les documents mêmes que citait Rancé, qu’à son insu il révélait l’écart fâcheux entre ceux-ci et celle-là.
Tels autres traits de plume enrichiront le massif des Opera omnia de Bossuet. G. Asselineau aura en effet découvert une très brève mais précieuse lettre du 2 avril 1695 à Mme Dumans, du couvent de Jouarre. L’historien pourra se charger de lui donner sens, au sein d’une recherche sur Bossuet directeur d’âme. Mais, il est clair, l’attention se fixera surtout sur le Supplément au bulletin et sur ce qui, à l’intérieur de ce dernier, en assure la continuation. Trois pièces d’une valeur exceptionnelle au regard de l’histoire littéraire, se voient ici, par Th. Goyet, présentées, établies, et annotées. Trois pièces qui en réalité forment deux corpus, la troisième, occasionnellement séparée de la seconde du vivant même de Bossuet, prenant place dans la revue elle-même du fait de sa très tardive découverte.
Le P. Lebarq, auteur de la première édition fiable des Œuvres oratoires – depuis longtemps épuisée ! –, parlait, pour Bossuet jeune et d’âge mûr, d’une « préparation éloignée » à la prédication : extraits des Pères, dissertations, et, à l’aube du Carême du Louvre, établissement d’un sommaire pour chacun des sermons antérieurs. Il ne pouvait deviner la présence de projets écrits, à l’orée de chacun des deux Carêmes royaux, Louvre, 1662 – et Saint-Germain, 1666 : ces deux unités que nous envisageons, que deux siècles avaient perdu.
Il s’agit dans les deux cas, pour tout le temps des Carêmes, d’une recension latine quotidienne de passages évangéliques référencés, émanant d’une lecture anticipée du Bréviaire. Recension que complètent en 1662 quelques départs d’idées en marge droite et, en marge gauche, la référence à telles prédications antérieures et à tels endroits des Pères ; le tout allant constituer la matière première de chacun des trois sermons hebdomadaires, comme parfois précisé. Recension que suit, en 1666, la liste des dix-huit prises de parole à élaborer – partiellement accompagnée des thèmes et textes évangéliques respectifs ; puis, pour chacune d’entre elles, en latin ou en français, départs d’idées et références patristiques – surtout augustiniennes –, parfois même embryon d’une division, ce que parfait la pièce troisième après reprise enrichie de la liste des interventions.
Ici, fort peu de dispositio ou d’elocutio. Nous est offerte l’occasion unique de recevoir les prémices émouvantes d’une inventio hors de pair. Et par là de conforter nos connaissances des traits caractéristiques de ce que jadis l’on nommait le génie de Bossuet. Un commencement n’est-il pas toujours un « extrait », au sens pharmaceutique ? Parfois, de l’informité surgit ainsi telle sentence, telle exclamation, qui nous fait souvenir de la pente naturelle de Bossuet au grand style. Comment, d’autre part, ne pas rappeler combien le sermon écrit n’est pour lui, qui n’en publiait rien, que matière, susceptible de toutes les réutilisations, réécritures, réinterprétations. Comment, par ailleurs, oublier la souveraine liberté de celui qui, à l’oral, recomposait ses manuscrits, et qui bientôt ne sera plus qu’improvisateur ? Bien des idées que contiennent les projets resteront, pour toujours laissées en attente : pour Bossuet, se nécessiter n’est pas enfanter. La Bible, enfin, nous renseigne. Ce livre qu’il ouvrit un jour et ne quitta plus, au point, dit Ledieu, d’en faire sa prière. Au cardinal de Bouillon, Bossuet dira en augustinien : pour former le style, il faut lire. De là, avant tout, il faut connaître, et d’abord les Écritures, assise de l’inventio sacrée. Les pièces exhumées le proclament, qui rendent compte d’une intimité, amour de la Parole, meditatio.
David DUPIRE.
Winfried Schröder, Ursprünge des Atheismus. Untersuchungen zur Metaphysik- und Religionskritik des 17. und 18. Jahrhunderts, Quaestiones, Themen und Gestalten der Philosophie 11, Frommann-Holzboog, Stuttgart - Bad Cannstatt, 1998. Un vol. 17 × 24,5 cm de 620 p.
La question débattue des origines de l’athéisme moderne trouve ici une contribution à la fois originale et érudite. Auteur d’un ouvrage sur Spinoza au début des Lumières allemandes (Würzburg, 1987) et de plusieurs études sur la littérature clandestine, W. Schröder a publié chez le même éditeur le dossier du De tribus impostoribus. Le présent travail comprend deux parties distinctes : une étude de 400 pages et une « annexe » de 220 pages, dont 20 pages pour plusieurs index, qui analyse et documente 37 textes clandestins, depuis le Theophrastus redivivus jusqu’aux Lettres à Sophie. On peut d’abord saluer une grande prudence dans les distinctions entre athéisme, hétérodoxie, critique de la religion et critique de la théologie « philosophique ». Ces distinctions sont aussi organisées dans un développement historique, de la critique biblique à une vision matérialiste du monde. Mais cette évolution n’est pas continue : la critique biblique se prolonge dans les attaques de la théodicée traditionnelle et vient compléter l’assaut contre les Églises établies et leurs dogmes. Avec beaucoup de prudence, l’auteur évite de prendre un parti trop tranché : L’athéisme est-il produit du libertinage ou bien provient-il du sein même du christianisme ? Il semble pourtant s’orienter vers un athéisme attentif à la critique des dogmes et s’appuyant sur la ruine des Églises établies. Mais il n’oublie pas pour autant le courant sceptique étudié par Richard Popkin. Le livre se déploie dans un constant débat avec A. C. Kors, qui a insisté sur le débat théologique interne au christianisme (cartésiens contre thomistes et philippistes). Pour Schröder, il y a une identité du courant athée, qu’il trace dans les écrits latins, peu étudiés par Kors, et qui se nourrit d’érudition et de connaissances scientifiques ; il s’agit là d’un travail particulièrement attentif aux sources, doté d’une vaste bibliographie (qui omet cependant la très utile note de Jean Deprun sur la Lettre de Thrasybule à Leucippe, parue dans La Régence, Armand Colin, 1970, p. 153-164). Le travail sur les sources est lui-même extrêmement important dans le détail des notices, nourries par les travaux de Miguel Benítez et d’Anthony McKenna. Au total, un travail d’une rare qualité, dont les copieux index font une référence obligatoire pour les travaux sur la littérature clandestine des XVIIe et XVIIIe siècles.
Jean-Robert ARMOGATHE.
Le rayonnement de Port-Royal. Mélanges en l’honneur de Philippe Sellier, textes réunis par Dominique Descotes, Antony McKenna et Laurent Thirouin, Paris, Honoré Champion, 2001. 1 vol. 15 × 22 cm de 640 p.
Les travaux de Philippe Sellier ont contribué à faire découvrir l’omniprésence et la vitalité de l’augustinisme au Grand Siècle. Les études réunies dans ce volume d’hommage veulent rendre compte de la fécondité des voies ouvertes : Port-royal irradie par son rayonnement l’ensemble de la vie littéraire et intellectuelle du XVIIe siècle.
Un premier ensemble d’études est consacré à la vie spirituelle à Port-Royal. Il s’ouvre par un article de Bernard Chédozeau qui s’attache à percevoir les transformations de la spiritualité du XVIIe siècle dans la représentation plastique des saints. Si les années 1570-1650 voient l’exaltation d’une sainteté héroïque, qui peut retrouver certaines valeurs du stoïcisme et du molinisme, l’augustinisme impose un nouveau modèle d’une sainteté tout intérieure, et dont les vertus sont irreprésentables. Pour les arts plastiques comme pour la littérature, les conséquences en sont immenses : la première période voit une fusion du Parnasse et du Calvaire, tandis que la deuxième moitié du siècle les sépare radicalement. Les courants culturels comme le baroque ou encore l’émergence de l’idéal laïque d’honnêteté peuvent être lus comme les manifestations d’une sensibilité religieuse. Hélène Michon, contredisant une idée reçue, met en évidence un Port-Royal sensible à l’écriture mystique : le Chapelet secret du Saint-Sacrement écrit par la mère Agnès est l’occasion d’un affrontement au sein du groupe de Port-Royal entre partisans et adversaires de l’écriture mystique. L’étude de Pascale Thouvenin fait apparaître dans les mémoires de Fontaine la figure de saint Jérôme, caution d’une affectivité qui vient nuancer la place de saint Augustin. Elle examine le procédé de la citation des écrits de ce Père, qui peut se décrire tour à tour comme revêtu d’une fonction éthique, d’une fonction esthétique ou d’une fonction « de fantaisie » donnant au passé ressuscité par le mémorialiste la même actualité que le passé de l’Église. Hélène Bouchilloux considère trois reprises divergentes de la détermination augustinienne de l’amour, chez Pascal, Malebranche et Fénelon. Les clivages entre ces auteurs viennent de la diversité des définitions de la volonté, ainsi que des articulations entre nature et grâce et entre la première et la seconde nature. Christian Belin étudie la figure oxymorique du roi pénitent dans les Tableaux de la pénitence d’Antoine Godeau. En trouvant dans l’Écriture des modèles ambigus, Godeau propose une réflexion politique sur les fondements religieux de l’absolutisme. Le roi pénitent peut alors devenir une image du chrétien pénitent, transformant l’oxymore en pléonasme. Enfin, Odile Le Guern s’attache aux rapports entre peinture et spiritualité : l’étude comparée des Cènes et Crucifixions de Vouet et de Champaigne permet d’opposer la recherche de compassion du premier à la peinture savante et érudite du second.
Une deuxième section est consacrée à l’art de penser et d’écrire à Port-Royal. En marge de Port-Royal, Tetsuya Shiokawa commente la première phrase du Discours de la méthode, réminiscence de Montaigne emprunte d’ironie : elle contient en germe une théorie de l’erreur, à partir de laquelle il est possible de définir la raison cartésienne comme une constante mise en usage. Michel Le Guern, s’appuyant sur un manuscrit Vallant qui donne un état du texte antérieur à l’intervention de Nicole, propose quelques hypothèses sur l’histoire de la Logique de Port-Royal, afin de déterminer la part respective qu’y prennent Arnauld, Pascal et Nicole. Hisashi Suematsu montre que le nom adjectif, dans la Logique comme dans la Grammaire, relève du savoir scolastique. Dominique Descotes, au sein de la réflexion de Port-Royal sur les mathématiques, s’attache aux indivisibles, que Pascal éclaircit dans les Lettres de Amos Dettonville, et qui sont objet de discussion de la part d’Arnauld. Emmanuèle Lesne-Jaffro retrace quelques grandes lignes de l’écriture des mémorialistes de Port-Royal, qui sont le lieu d’une écriture collective, mais aussi d’une écriture où l’individu se fond dans la communauté. Yuka Mochizuki voit dans le Sublime de La Fréquente communion l’explication du succès mondain de cette morale austère : aussi bien le Saint-Sacrement que la primitive Église sont porteurs d’un effet bouleversant. Mais, plus encore, c’est la culture rhétorique de Saint-Cyran et Arnauld qui produisent cet effet. Aussi bien la spiritualité que la pratique de la parole s’adressent au cœur de l’homme. C’est par la poésie de Port-Royal que cet ensemble s’achève : Anne Mantéro étudie l’écart perceptible chez Arnauld d’Andilly entre la liberté de la poésie et son idéal classique. Peut-être faut-il voir dans l’abandon des vers par d’Andilly l’évolution intellectuelle d’un classique, pour qui les vers ont une valeur pédagogique et qui s’achemine vers la prose. Avec d’Andilly se pose, exemplairement, la question de la possibilité d’une poétique chrétienne à l’âge classique.
La troisième section fait une place particulière à Pascal, à qui Philippe Sellier a consacré la majeure partie de son travail de chercheur. André Bord propose, en ouverture, une biographie de Pascal mystique, dans laquelle il examine ses liens avec les Carmes déchaussés, et son itinéraire spirituel, de la conversion à la nuit de l’esprit. Il est alors fondé pour lire le mémorial comme un texte mystique. Jean Mesnard donne une magistrale leçon de travail éditorial à propos du fragment connu sous le nom de « Mystère de Jésus ». Partant de la question de l’unité des deux morceaux distincts qui le composent, l’enquête de Jean Mesnard le conduit à retracer l’histoire du fragment, de l’Original aux différentes éditions, pour y déceler deux fragments autonomes, dont aucun ne convient parfaitement au titre de « mystère de Jésus ». L’analyse philologique se prolonge par une tentative d’interprétation des deux fragments sous forme d’examen du genre de la méditation et de ses sous-genres. Jean Mesnard y lit respectivement une méditation sur les mystères de la vie du Christ, et une méditation de Pascal sur sa propre expérience spirituelle. La méthode mise en œuvre par Jean Mesnard conjugue l’étude philologique et l’étude doctrinale, historique et littéraire. Charles M. Natoli s’intéresse aux procédures de la ruse et de la force dans les Provinciales. André Blanc propose avec humour une Provinciale inédite, qui place des extraits du « pari » dans la bouche du père jésuite Blasius. La contribution de Gérard Ferreyrolles étudie le « clair-obscur de l’histoire ». Il montre la complexité de l’aperception pascalienne de la causalité historique, par la mise au jour d’une série de dialectiques à l’œuvre dans l’histoire. Cette étude montre la précision de la connaissance des concepts thomistes par Pascal et la richesse de leur application dans une vision de l’histoire qui reste augustinienne. Pierre Magnard s’interroge sur l’expression « un corps plein de membres pensants », à la rencontre de problèmes éthiques, politiques et théologiques et au confluent des notions de communication, de communauté et de communion. Il en élucide les modèles, saint Paul, Montaigne, Augustin, pour montrer que les rapports entre individu et communauté trouvent leur juste sens dans la communion. Jacques Plainemaison étudie la polémique dans les Pensées. Il décèle la présence d’un « troisième homme », le public pour poser ensuite quelques éléments de définition du discours polémique par la présence de figures dialogiques, par les marques d’énonciation fortes et explicites, par le rire. Laurent Thirouin prend pour objet d’étude la liasse « Transition de la connaissance de l’homme à Dieu » et s’interroge sur son unité : il propose d’abord une étude du titre, dont la syntaxe lui semble ambiguë, avant d’inscrire les fragments de la liasse dans le cadre de la théorie de la connaissance. En ce sens, le propos de liasse est de montrer l’ignorance où est l’homme. L. Thirouin termine en montrant le passage paradoxal de l’ignorance humaine à la célébration de la pensée comme marque de dignité. Cette étude constitue une leçon de méthode sur la lecture des liasses des Pensées. Pour terminer cette section, Béatrice Guion s’intéresse à Nicole, qui a porté sur Pascal des jugements contradictoires. Si la thématique pascalienne se retrouve dans les Essais de morale, Nicole s’oppose parfois à Pascal, comme sur la question des grandeurs d’établissement ou des preuves de l’existence de Dieu. Nicole se distingue aussi de Pascal par ses choix stylistiques : les reprises de fragments pascaliens dans des textes de Nicole en suppriment les aspérités.
La quatrième section est consacrée aux amis de Port-Royal et au rayonnement de l’augustinisme du monastère sur la vie littéraire. Deux articles sont consacrés à Racine, l’ancien élève des Petites Écoles. Jean Rohou, tout d’abord, propose quelques hypothèses sur la formation du dramaturge. Il retrace en premier lieu les grandes lignes de la pédagogie des Petites-Écoles, montrant, à partir de textes pédagogiques, que le souci de la vérité et de la justesse stylistique y règnent. Ensuite, le rapport biographique entre Racine et son milieu de formation lui permet de dégager trois caractéristiques, l’originalité par le milieu social, l’intelligence brillante et l’ambition. Jean Dubu s’attache ensuite à une étude stylistique du premier poème de Racine. La maîtrise du lyrisme baroque et de ses lieux communs paraissent comme une annonce de l’œuvre à venir. Deux articles, ensuite, sont consacrés à La Rochefoucauld. Jean Lafond s’en prend à l’interprétation de Tzvétan Todorov, qui fait de La Rochefoucauld un apologiste du masque. Jean Lafond lit au contraire dans les Maximes un conflit entre l’être-pour-soi et l’être-pour-autrui. Ce sont des notions aussi fondamentales que l’imitation, la société ou l’amitié qui sont traitées ici. Pierre Force retrace la généalogie des notions d’utile et d’honnête à travers Cicéron, saint Augustin, Machiavel, Montaigne et La Rochefoucauld jusqu’à Adam Smith. Les Maximes, en transposant au domaine de l’intérêt privé, considéré comme irrationnel, les doctrines de l’intérêt d’État, extrêmement rationalisé, placent l’intérêt sous le signe de l’ambiguïté. Mireille Gérard évoque le souvenir de Pascal chez Mme de Sévigné. Étudiant la différence de ton entre deux évocations de Pascal dans la correspondance de la marquise, en 1656 et 1670, Mireille Gérard retrace les réseaux qui ont pu servir de relais entre les deux écrivains. John Gallucci fait découvrir un La Fontaine inattendu, en s’attachant à la notion de prophétie. Valable en rhétorique comme définition de la morale de l’exemple, cette notion rapprochée du traitement de l’exemple chez Montaigne, montre combien les deux auteurs sont sensibles à tous les contresens possibles sur l’application des prophéties. Mais la prophétie peut aussi valoir comme catégorie stylistique, à même de rendre compte de la parole de Socrate, que La Fontaine se donne pour modèle. L’ironie, contestée par Perrault, permet de voir dans l’œuvre de La Fontaine un lieu d’échange entre la sagesse antique et le christianisme augustinien. Roger Zuber édite une épître du protestant Conrart au catholique Arnauld d’Andilly, pour louer sa retraite aux Champs. Noémi Hepp s’attache aux mémoires de Nicolas Goulas pour voir les convergences avec les mémorialistes de Port-Royal, notamment dans les références à saint Augustin, mais aussi tout ce qui l’en éloigne. Jean Lesaulnier livre une biographie de Léonor de La Barde, oratorien, chanoine à Notre-Dame, interlocuteur de Descartes et d’Arnauld, lecteur de saint Augustin et retrace son milieu familial et intellectuel. Antony McKenna propose trois notices du Dictionnaire de Port-Royal sur Nicolas Malebranche, Bernard Lamy et Dom Robert Desgabet. Elles mettent toutes trois en valeur les réseaux de diffusion des idées, les attitudes par rapport à la signature du formulaire. On est également mieux à même de percevoir la place de Port-Royal dans les tentatives de synthèse entre la philosophie de Descartes et saint Augustin.
La dernière partie fait place aux adversaires de Port-Royal. Ainsi, Jean-Robert Armogathe souligne l’importance du traité d’Arnauld De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ, qui est en partie une polémique contre le chancelier Séguier, et explique les relations des deux hommes. Anne-Élisabeth Spica relit la querelle qui oppose les Enluminures de Sacy à l’Almanach intitulé Déroute et confusion des Jansénistes : plus qu’un égarement de Sacy dans la poésie, il faut y voir une querelle d’images. C’est le statut des images qui est en cause dans la querelle. Jacqueline Plantié attire l’attention sur Jacques Jacques, auteur du Faut mourir, suite de dialogues en vers burlesques entre la mort et différents personnages. J. Jacques y lave les jésuites de l’accusation de laxisme, et se livre à des jeux littéraires autour de la casuistique et de l’équivoque. François-Xavier Cuche étudie l’Instruction pastorale en forme de dialogues de Fénelon, qui affiche sa volonté d’écrire à la fois un Augustinus et des Provinciales. La partie de l’exposé consacré à la réfutation des positions jansénistes montre la profondeur et la pertinence de la lecture d’Augustin par un Fénelon qui met en place une véritable herméneutique appliquée aux textes théologiques de l’évêque d’Hippone. Mais pour réfuter Jansénius, Fénelon use aussi d’ironie, dans une mise en fiction littéraire. En somme, le projet de Fénelon manifeste une tension entre la volonté de réfuter techniquement le livre de Jansénius et celle de rivaliser avec la polémique pascalienne. Jean Dagen revient sur la querelle entre Arnauld et Malebranche, pour y préciser l’intervention de Pierre Bayle. Celui-ci prend le parti de Malebranche, en ironisant vis-à-vis d’Arnauld et en assimilant la pensée de Malebranche à l’épicurisme. Cette contribution éclaire la place de Malebranche dans l’histoire des idées comme jalon entre le gassendisme et les Lumière. Enfin, Alain Niderst propose une étude détaillée des rapports entre Fontenelle et les jansénistes, plus complexes et nuancées qu’il n’y paraît.
Ce volume est, on le voit, extraordinairement riche. Les études sont tantôt de vastes synthèses, tantôt des monographies minutieuses. Elles peuvent constituer parfois de véritables illustrations de méthodes de travail, comme c’est le cas pour les études consacrées à un fragment ou une liasse de Pascal. Cet ouvrage montre surtout la fécondité des travaux de Philippe Sellier, qui font place à l’histoire des idées, de la spiritualité, des pratiques littéraires, des groupes et des réseaux dans un même ensemble. Ces études permettent donc de tracer des chemins de traverses entre les différentes disciplines pour lesquelles Port-Royal est un objet d’étude.
Charles-Olivier STIKER-MéTRAL.
Pascal Taranto, Du déisme à l’athéisme. La libre-pensée d’Anthony Collins, Paris, Champion, 2000. Un vol. 24 × 16 cm de 557 p.
Confronté à un ouvrage qui récuse fièrement « la culture historique » au profit de « la précision philosophique » (p. 154), le recenseur historien ne saurait dissimuler son embarras. Il voit trop à quelles accusations il s’exposerait s’il allait faire valoir que l’histoire, elle aussi, a sa précision et que, par exemple, les articles de l’Église anglicane ne sont pas « vingt-neuf » (27) mais trente-neuf ; que ses ministres ne sont pas « des magistrats, nommés par la couronne » (91) ; que l’auteur qui signe « Benjamin Sarum » n’a pas pour nom Sarum et pour prénom Benjamin (voir p. 193, 394, 524 et à l’index), mais qu’il s’agit de Benjamin Hoadly, évêque de Salisbury. Comment oser, de même, demander des preuves et des références, par exemple quand il est affirmé catégoriquement que Bentley partageait « les tendances unitariennes » de Newton (p. 172), lequel, au reste, n’était pas unitarien mais arien ?
La théologie en prend aussi pour son compte : le matérialisme, nous explique-t-on ainsi p. 56, « détruisait les fondements de l’Église comme succession apostolique, une assemblée dans laquelle le Christ est réellement présent ». Quant à l’anglais, agreement ne veut pas dire « agrément » (p. 60), et l’expression doctor divine dont l’auteur est manifestement épris, même au pluriel (les « doctors divines », p. 122) ne veut rien dire du tout – ou est-il possible qu’il s’agisse de la traduction « philosophiquement précise » de D. D. ? On peut parler au choix de Bartholomew Fair ou de la foire de la Saint-Barthélemy, mais pas de Barthelemy Fair (p. 97).
Son parti philosophique n’empêche au reste nullement l’auteur d’écrire dans une langue énergique, toute pleine d’heureuses métaphores : les Boyle Lectures sont « les appartements témoins de l’apologétique, fraîchement replâtrés pour camoufler ses lézardes » (p. 232) ; « la libre-pensée n’a pu être si rapidement avalée par ses adversaires qu’au prix d’une indigestion qui leur a parfois été fatale » (p. 278). Il est dommage que l’effet de tant d’élégances soit un peu gâté par l’accumulation des fautes d’orthographe et de grammaire. La justice oblige à relever, il est vrai, que l’ouvrage n’a manifestement pas été relu, à preuve telle référence bibliographique aberrante dont l’origine doit être un « copier-coller » informatique (n. 37, p. 56), le renvoi, p. 57, à une note 143, p. 136 qui n’existe pas (il s’agit apparemment de la note 77, p. 143), ou des bourdes dans le genre : « La raison et les Écritures. La première devait éliminer les interprétations délirantes de la seconde » (p. 145).
Quant au fond, l’ouvrage n’est nullement, malgré son titre, une étude monographique sur Collins (toutes les discussions sur les problèmes d’attribution ou de bibliographie sont de seconde main). On n’y trouvera pas davantage une analyse du déisme anglais, soit dans ses stratégies littéraires (sur lesquelles on se référera désormais à Isabel Rivers, Reason, Grace and Sentiment. A Study of the Language of Religion and Ethics in England, 1660-1780 : Shaftesbury to Hume, Cambridge, 2000), soit dans son rapport à la culture théologique de son temps (il n’y a pas un mot sur la manière dont Collins s’est servi d’auteurs orthodoxes comme Dodwell, Mill ou Whitby). Pascal Taranto entend en fait démontrer deux thèses : que Collins n’était pas déiste mais athée ; qu’il est donc un auteur d’une réelle importance philosophique. On n’a rien à dire sur cette perspective en tant que telle, non plus que sur les jugements de valeur qui la sous-tendent et qu’on ne peut du moins accuser P. Taranto de dissimuler. Si ce dernier veut montrer qu’ « il y a en [Collins] du Socrate, du La Bruyère, du Pascal » (p. 133), c’est bien son droit.
On s’estime, en revanche, autorisé à protester quand P. Taranto s’improvise historien, par exemple pour rattacher le théisme newtonien « aux aspirations de la nouvelle aristocratie marchande » (p. 28). Ce sociologisme est dépassé depuis belle eau. Il n’est plus permis de résumer l’anglicanisme du XVIIIe siècle par « absentéisme et incompétence des ecclésiastiques » et « désaffection populaire pour le culte » (note 77, p. 97), tandis que la majorité des évêques auraient été des déistes cachés (ou est-ce autrement qu’il faut comprendre la p. 140 : « Les déistes pouvaient se vanter d’être les plus gros pourvoyeurs d’évêques de la nation » ?). Il est vrai que l’auteur a la bonne grâce de concéder que les théologiens anglicans « n’étaient pas tous des Raspoutine » (p. 55) et qu’ « on ne peut pas en vouloir à Clarke de ne pas être masochiste » (p. 197). Qui ne serait désarmé par une telle générosité ?
Jean-Louis QUANTIN.
Marie-José Michel, Jansénisme et Paris, Paris, Klinsieck, 2000. Un vol. 24 × 16 cm de 507 p.
Avec ce livre qui reprend intégralement le texte de sa thèse d’État soutenue en 1996, Marie-José Michel explique le mécanisme de la « jansénisation » de la société française de l’Ancien Régime à travers l’exemple des paroisses parisiennes étudiées entre 1640 et 1730.
La première partie de l’ouvrage est consacrée à l’important dossier historiographique du jansénisme. Dès le début des années 1640, le débat tourne à la polémique. Marie-José Michel démonte la stratégie des Jésuites qui se considèrent comme les seuls gardiens de l’orthodoxie. En dénonçant le péril hérétique que représente l’Augustinus, ils décrivent Saint-Cyran et Antoine Arnauld, les deux défenseurs en France de Cornélius Jansen, comme d’habiles manipulateurs, de dangereux séducteurs qui cherchent à introduire la Réforme protestante dans l’Église tandis que, sous la plume du P. de Brisacier, Port-Royal devient un foyer de l’hérésie. Très tôt les jansénistes ripostent et se défendent de l’accusation de rebelles et d’hérétiques – Port-Royal « cité sainte » incarnant l’idéal de la perfection chrétienne. Les philosophes s’emparent de cette polémique pour dénoncer la médiocrité de l’Église. Au XIXe siècle, Saint-Beuve insiste sur l’apport de Port-Royal à la vie religieuse de son époque. En 1922, Augustin Gazier présente une histoire générale du jansénisme en puisant son information dans des sources restées inédites jusque-là. Autre vision mais radicalement différente avec Henri Brémond qui, dans le quatrième tome de l’Histoire littéraire du sentiment religieux, dénonce l’influence maléfique de Port-Royal. Ce jugement était déjà partagé par l’abbé Fuzet et Jules Paquier qui exprimaient la même répulsion à l’égard du jansénisme, en le rendant responsable de la déchristianisation de la société française dans la mesure où celui-ci avait cherché à imposer à la masse des fidèles un idéal spirituel trop exigeant. Il faut attendre l’entre-deux-guerres pour que le jansénisme français devienne un sujet de recherche et donne lieu à de multiples interprétations : en 1950, l’histoire du jansénisme – sources et études – comportait déjà 15 000 titres d’ouvrages !
Dans la deuxième partie de son livre, Marie-José Michel présente le dossier du jansénisme français sous l’angle événementiel et chronologique en distinguant quatre phases : « Naissance et adolescence » entre 1640 et 1669, puis « maturité » jusqu’en 1680 à laquelle succéda le temps des persécutions avec la destruction du monastère des Champs en 1709, suivie en 1713 de la condamnation par Rome du livre des Réflexions Morales de Pasquier Quesnel, enfin une dernière période 1713-1730 où l’on assiste à une « sorte de mort et de résurrection » de ce qui était devenu un « phénomène polymorphe » (p. 203).
Le jansénisme, avec l’Augustinus, a d’abord constitué une réponse à l’angoissante question du salut. Cornélius Jansen, imprégné de la théologie augustinienne, y insistait sur l’état de déchéance de l’homme incapable d’opérer son salut sans le secours de la grâce. En mettant l’accent sur la toute-puissance de Dieu, Jansen s’inscrivait en faux contre la théologie de Molina qui valorisait la liberté de l’homme. Cette théologie fut intégrée par Jean Duverger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, dans sa direction spirituelle. Après sa mort, l’Augustinus trouva un défenseur tout aussi convaincu en la personne d’Antoine Arnauld qui prônait le rigorisme sacramentaire dans son livre, La Fréquente Communion, autre texte fondateur de ce nouveau courant religieux.
Certes, la vie monastique implique pénitence et retrait du monde mais à Port-Royal les personnalités exceptionnelles de Saint-Cyran, de Mère Angélique, d’Antoine Arnauld, entre autres, firent des deux monastères des Champs et de Paris des pôles spirituels et intellectuels qui agirent comme de véritables aimants. La première jansénisation liée dans sa durée au fonctionnement de l’abbaye des Champs touche à Paris des « ensembles » appartenant au monde des élites sociales et intellectuelles : docteurs de Sorbonne, curés, avocats du parlement, membres de la noblesse. Progressivement, la pastorale des paroisses s’inspira de la spiritualité de Port-Royal.
Le dépouillement systématique des registres d’appel de Nivelle, des Nouvelles ecclésiastiques, des nécrologes, et des archives paroissiales ainsi que le recours au témoignage des contemporains (Barbier, Picot et le marquis d’Argenson) permettent de saisir l’emprise du jansénisme à Paris. Marie-José Michel évalue à 2 182 le nombre d’opposants à la bulle Unigenitus (1713) dans le diocèse de Paris parmi lesquels se trouve un effectif important de curés : 62 % d’entre eux sont appelants en 1717, ils seront 77 % l’année suivante. Ce chiffre est particulièrement significatif car les curés apparaissent comme les véritables agents de la jansénisation après 1713. À travers l’exemple de Desmoulins (Saint-Jacques-du-Haut-Pas), Pinel (Saint-Séverin), Blondel (Saint-Étienne-du-Mont), Marie-José Michel dégage la typologie du curé janséniste. Doté d’une excellente formation théologique – docteur de Sorbonne le plus souvent –, dévoué à ses ouailles, il est avant tout un meneur d’hommes qui sait repérer et utiliser les compétences. À Saint-Séverin, par exemple, les marguillers issus de milieux homogènes – robe et marchandise – assurent une gestion prudente et avisée des revenus de la fabrique. Quant aux ecclésiastiques choisis avec discernement, ils s’investissent totalement dans le projet pastoral de leur curé qui prend en compte la formation spirituelle des fidèles (catéchismes, confession et prédications) mais aussi leurs besoins matériels (alphabétisation, distribution d’aumônes). Ce clergé a donc recherché l’excellence dans son souci d’appliquer les directives du Concile de Trente concernant la remise en ordre des paroisses.
En se fondant sur les données parisiennes, Marie-José Michel explique comment le jansénisme a pu s’infiltrer dans la société française. La vision augustinienne actualisée par Jansen correspondait aux attentes d’une société déstabilisée par les guerres, les crises économiques et les désastres démographiques qui, tout au long du siècle, avaient suscité un sentiment d’angoisse d’autant plus fort que les autorités civiles et religieuses interprétaient cette suite de calamités comme la manifestation de la colère divine. Par ailleurs, une partie des élites refusait d’adhérer aux deux projets qui se présentaient à elle : la construction d’un État fort et la rechristianisation de la société selon le schéma romain. L’idéal de Port-Royal put alors mobiliser des âmes avides de sens et de dépassement. Ce fut l’alliance de ces deux modèles dominants qui furent à l’origine de la destruction de l’abbaye de Port-Royal et de la condamnation du livre de Quesnel. Cependant, le jansénisme continua à exercer son influence car il s’était diffusé en dehors de son champ d’action initial : il avait réussi à séduire les avocats attachés à l’expression des droits de la conscience individuelle, à mobiliser le clergé du second ordre acquis aux thèses richéristes et à gagner le cœur des couches populaires.
Dans les deux derniers chapitres de son livre Marie-José Michel revient sur les acteurs de la jansénisation : le microcosme de Port-Royal qui inclut des réseaux familiaux très engagés – les Maignart de Bernières, Racine, Vitart, Combert et Hamelin aux côtés du clan-modèle des Arnauld – et des salons parisiens. Puis l’auteur étudie les prêtres qui, après 1709, ont opéré plus largement un « remodelage spirituel » des fidèles avant de faire pénétrer le lecteur au cœur des réseaux de la propagande janséniste passée très tôt dans la clandestinité. Cette seconde jansénisation fut à Paris suffisamment forte pour résister dans certaines paroisses à la politique de répression conduite dès 1729 par le nouvel archevêque de Paris, Charles-Gaspard de Vintimille.
Ce livre clair, bien construit – mais difficile à résumer tant l’érudition y est foisonnante ! –, montre que Marie-José Michel a parfaitement maîtrisé un dossier fort complexe. Notons aussi que cet ouvrage ouvre de stimulantes perspectives de recherche.
Françoise de NOIRFONTAINE.
Madeleine de Scudéry, Clélie, Histoire romaine. Première partie. 1654, édition critique par Chantal Morlet-Chantalat, Paris, Honoré Champion, « Sources classiques », 2001. Un vol. de 14,5 × 22,5 cm de 529 p.
Les études sur Madeleine de Scudéry se sont multipliées dans les dernières années, en grande partie grâce aux travaux de Chantal Morlet-Chantalat. Depuis l’ouvrage à valeur pionnière d’Alain Niderst (Madeleine de Scudéry, Paul Pellisson et leur monde, PUF, 1976), peu d’études s’étaient attachées à la seule Madeleine de Scudéry à l’exception de la monographie de René Godenne (Les Romans de Mademoiselle de Sudéry, Droz, 1983). Chantal Morlet-Chantalat avait donc ouvert la voie avec l’ouvrage qu’elle avait consacré à la Clélie (La Clélie de Mlle de Scudéry. De l’épopée à la gazette : un discours féminin de la gloire, Champion, 1994), puis proposé un outil pour l’étude de cet auteur au moyen d’une bibliographie que la rigueur et la richesse de l’annotation ont rendue indispensable (Madeleine de Scudéry, Memini, 1997). Plusieurs aspects de la création romanesque ont par la suite été abordés : l’importance de la conversation et la fonction de l’écriture dialogique par Delphine Denis (La muse galante : poétique de la conversation dans l’œuvre de Madeleine de Scudéry, Champion, 1997), travail complété par l’édition critique de plusieurs conversations (De l’air galant et autres conversations : pour une étude de l’archive galante, Champion, 1998) ; l’utilisation de la lettre dans le récit par Marie-Gabrielle Lallemand (La Lettre dans le récit : étude de l’œuvre de Madeleine de Scudéry, Biblio 17, 2000) ; la pratique de la description dans les romans des Scudéry par Anne-Élisabeth Spica (Savoir peindre en littérature. La description dans les romans au XVIIe siècle : l’exemple de Georges et Madeleine de Scudéry, à paraître aux Éditions Champion). Enfin le colloque tenu à Paris en juillet 2001, organisé par Delphine Denis, Anne-Elisabeth Spica et Philippe Sellier, a permis de faire le point sur les différentes directions empruntées par la critique.
Une édition moderne des romans devenait donc indispensable : Chantal Morlet-Chantalat ouvre à nouveau la voie en offrant à lire le texte de l’édition originale de la Clélie, parue entre 1654 et 1660, et les variantes des rééditions postérieures. Les cinq parties devraient paraître progressivement, à un rythme annuel. Conformément aux usages de la collection, l’orthographe a été modernisée ; la ponctuation a été unifiée et le texte réparti en paragraphes pour faciliter la lecture. La première partie est précédée d’une introduction générale qui propose une utile synthèse des connaissances sur l’élaboration de la Clélie, décrit le milieu fréquenté par Madeleine de Scudéry et aborde les différentes influences que put connaître sa production romanesque ainsi que les principales thématiques de l’œuvre. Puis une présentation de la première partie en indique la spécificité. Enfin un sommaire qui suit le texte des trois livres de la première partie constitue à la fois un résumé du roman et une présentation analytique de l’architecture de l’ouvrage.
La Clélie correspond à un tournant dans l’évolution du genre romanesque tant par la date de sa publication que par la poétique qu’elle met en œuvre. Au regard de la production de Madeleine de Scudéry, il s’agit du passage de romans étendus et à la composition éclatée à des formes d’écriture différentes (nouvelles et conversations). Dans une perspective générique, cette œuvre de transition, certes contemporaine des derniers romans héroïques, précède de peu et donne des éléments pour aborder le tournant que connaît le roman vers 1660. L’étude de Mme Morlet-Chantalat montrait au moyen d’une analyse des différents niveaux de la narration (action principale, histoires intercalées, conversations) et de leur liaison, comment cette œuvre, par la réunion de plusieurs formes, donc d’exigences différentes, se situait du point de vue de la composition et plus généralement de l’esthétique, entre l’épopée et la gazette. La présentation de la première partie en propose une application. Elle est composée de trois livres contenant chacun une histoire insérée. La première histoire ( « Histoire d’Aronce et de Clélie » ) permet en présentant les héros de revenir sur les événements antérieurs à l’ouverture in medias res, et donc d’expliquer les causes de la séparation des amants durant tout le récit. En revanche les deux autres ont des fonctions différentes : l’une (l’ « Histoire de Tarquin le Superbe ») présente le contexte du récit et fait un rappel sur la fondation de Rome et ses différents souverains, puis donne lieu à un débat sur les passions, l’autre (l’ « Histoire d’Artaxandre ») présentée par son narrateur comme « une aventure amoureuse, une aventure nouvelle, une aventure galante, et une aventure véritable », fait le récit de ses propres amours sous un nom emprunté et entraîne une conversation sur la pratique des clefs. Ainsi chacune des histoires est complètement autonome et ne connaît jamais de continuation. Si le plan d’ensemble du roman présente le modèle unifié d’une narration s’ouvrant in medias res et composée d’épisodes associés à l’action principale, où les histoires intercalées se trouvent en relation avec la vérité morale que manifeste cette action, toutefois les narrateurs secondaires sont de vrais devisants puisque leurs histoires s’ouvrent à la conversation : l’auteur « ouvre le texte du roman sur le commentaire critique de l’œuvre en train de se faire » (p. 25). Ainsi, tandis que les histoires et les conversations brisent l’unité épique de la fable, la diversité des points de vue des devisants brise l’unité allégorique au profit d’une « nouvelle unité morale, née de l’usage » (p. 41). L’éditrice nous propose donc de lire dans ce « roman du roman » la « mort et la résurrection » du roman ainsi que de la littérature : « Si l’action principale de la Clélie en effet relève encore d’une conception archaïque à la Le Bossu des rapports du réel et du sens, c’est-à-dire fait du récit une fable, la manifestation allégorique d’une vérité morale, les histoires intercalées et les conversations inversent cette démarche en allégorisant le quotidien et l’expérience » (p. 29).
La présentation ainsi que l’annotation de la première partie permettent également de souligner plusieurs éléments clés de ce roman. Elles définissent le lien entre la production romanesque et l’entourage de la romancière en plaçant comme arrière-plan du romanesque galant la chronique des samedis. Le « va-et-vient répété entre le quotidien de la vie d’une société et la représentation littéraire » fait du roman une « pratique d’échange et de liberté » (p. 42) et appelle l’usage de l’application et de la lecture à clé. Elles exposent également la façon dont sont développées parallèlement naissance de l’amour et ambiguïté de l’amitié « sur les modes de la narration, de l’analyse, et de l’allégorie, autour de l’élaboration et du commentaire de la Carte de Tendre ». Enfin elles replacent le traitement de l’histoire dans le contexte de sa réception : le recours aux sources est souvent vague (la reprise de Tite-Live se limite généralement aux noms des personnages et des lieux) et fait de cette « histoire romaine » une « fictionnalisation de l’histoire » au profit d’une « féminisation des valeurs héroïques ». Mais, surtout par le biais de certains personnages masculins, l’auteur montre aussi la volonté de vulgariser l’histoire des débuts de Rome à l’intention de ses lecteurs.
Cette édition d’une grande rigueur a le mérite de présenter sous une forme éclairante un texte dont la connaissance se limite souvent à quelques idées reçues et de proposer une mise au point sur deux éléments problématiques, la poétique du roman et la fonction du contexte socioculturel. Comme dans la monographie qu’elle avait consacrée à cette œuvre, Chantal Morlet-Chantalat donne ici à lire une interprétation de la Clélie qui réunit l’analyse formelle et l’étude des grandes thématiques, proposant une vision unifiée de ce « discours féminin de la gloire ».
Camille ESMEIN.
René Pommier, Études sur La Princesse de Clèves, Eurédit, 2000. Un vol. 14 × 21,5 cm de 226 p.
René Pommier, qui a déjà publié plusieurs recueils d’explications littéraires, nous donne ici six études sur La Princesse de Clèves, portant sur quelques épisodes majeurs du roman de Mme de Lafayette : les plaintes de M. de Clèves après son mariage, la rencontre de la princesse et de M. de Nemours, le vol du portrait, l’aveu au mari, la scène de ménage entre les deux époux, la rêverie de l’héroïne observée par Nemours. Sans être une étude de tout le roman, l’ouvrage se veut une analyse méticuleuse de quelques pages essentielles, replacées dans leur contexte et préparant les épisodes ultérieurs.
Le lecteur appréciera la finesse et l’acuité de l’analyse dans ces commentaires : que le critique dégage, à travers les plaintes du mari, l’indifférence de son épouse qu’elle masque sous prétexte de bienséance ; qu’il suive, au cours des épisodes étudiés, la progression des sentiments de l’héroïne, troublée par la rencontre de Nemours, embarrassée lorsqu’elle le voit dérober son portrait, mais au fond heureuse de le lui laisser, effrayée de constater qu’elle ne peut cacher sa passion et réduite à l’avouer à son mari – aveu incomplet, qu’elle présente comme un acte héroïque, qui va plonger M. de Clèves dans les tortures de la jalousie –, trouvant enfin une façon de bonheur triste dans l’espèce de « culte solitaire qu’elle célèbre tous les soirs en l’honneur de son amant ». Il y a là des analyses bien conduites qui examinent avec rigueur et précision le texte du roman, accompagnées de notes qui balayent les interprétations erronées ou saugrenues de quelques commentateurs.
L’analyse psychologique se double d’une étude attentive de l’art avec lequel la romancière conduit une intrigue dont R. Pommier met en évidence l’ingéniosité : ainsi Mme de Lafayette éloigne M. de Nemours de la Cour au moment où Mlle de Chartres y arrive, de sorte que les deux héros ne se rencontrent que lorsque Mlle de Chartres est devenue Mme de Clèves ; elle prépare soigneusement l’aveu au cours de « six étapes » et le rend nécessaire après les défaillances successives de l’héroïne ; elle combine adroitement les arrivées et les départs des personnages de façon que M. de Clèves, apprenant que Nemours est seul chez sa femme, se précipite chez lui, dans un mouvement irrépressible de jalousie. Le critique montre bien ce qu’il y a d’un peu artificiel dans ces agencements : Nemours se perd dans la forêt et se trouve au pavillon de Coulommiers à point pour y surprendre l’aveu au mari ; le gentilhomme chargé par celui-ci de suivre Nemours reste à l’extérieur du parc et perd de vue celui qu’il est chargé d’espionner, ce qui laisse tout supposer à M. de Clèves. René Pommier analyse aussi l’expression avec beaucoup de perspicacité : il est sensible à l’emploi des temps (passage de l’imparfait au passé simple, p. 25), à la précision du style (Mme de Clèves qui a les « yeux encore attachés sur lui » a dû voir Nemours dérober son portrait), au rythme de la phrase (la série de questions de M. de Clèves à sa femme, qui n’a pas reçu Nemours, autant de reproches implacables d’un mari torturé par la jalousie), etc.
Cette lecture attentive d’une œuvre pourtant bien souvent commentée permet au lecteur d’affiner encore sa perception de la psychologie des personnages, de mieux saisir l’agencement de l’intrigue, d’être plus sensible aux nuances de l’expression. En dépit de quelques familiarités déplacées ou de quelques critiques cruelles, si justifiées, l’ouvrage de René Pommier est un instrument précieux qui invite le lecteur à la relecture approfondie d’un grand roman.
Roger GUICHEMERRE.