Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130529576
192 pages

p. 697 à 723
doi: en cours

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Varia

n° 217 2002/4

Le roi, lorsqu’il s’occupoit ainsi de l’ordre et de la magnificence de sa chapelle, commençoit à marcher à grands pas dans les sentiers de la dévotion. Après bien des égaremens, mais qui n’avoient jamais été jusqu’à donner atteinte au fond de religion qui subsistoit dans son cœur ni au zèle dont il étoit animé pour la majesté du saint culte, Dieu eut enfin égard à sa fidélité dans ce point capital : tant il importe aux princes à qui la Providence confie le gouvernement des peuples de conserver, au milieu même de l’emportement de leurs passions, un attachement inviolable à la foi de leurs pères. Plus foibles et plus exposés que les autres hommes à proportion qu’ils sont plus élevés au-dessus d’eux, on les voit faire des chutes plus déplorables. Il est rare qu’ils s’en relèvent, quand ils ont manqué du côté de la foi, mais on peut beaucoup espérer de leur retour lorsque, malgré leurs plus humiliantes foiblesses, ils maintiennent dans eux-mêmes et ils entretiennent dans leurs sujets les principes solides de la véritable religion. Tel fut Louis XIV. [1]
Esquisser le portrait religieux d’une personnalité, fût-elle célèbre, est matière délicate : les intima cordis ne se donnent pas à percevoir avec cette évidence qui caractérise d’autres pans de la personnalité ou de l’activité individuelle. Dans le cas de Louis XIV, dont les multiples facettes de sa dévotion contrastée ont été évoquées en des ouvrages qui font aujourd’hui référence, plusieurs domaines d’approche de sa religiosité, bien qu’évidents, ont cependant été négligés [2]. Quoi de plus pragmatique en effet que la pratique religieuse du souverain analysée au jour le jour ! Certes, les cadres de la dévotion publique du roi relèvent du cérémonial de cour : ils constituent néanmoins, en vertu de leur incessante répétition et de leur inlassable fréquence, un puissant conditionnement de la conception et de l’expression de la piété royale. C’est au travers de cette grille de lecture à laquelle Louis XIV s’est soumis durant tout son règne qu’il est possible de discerner une touche plus personnelle du portrait royal. Parmi les nombreux et prolixes chroniqueurs de la cour, certains se sont livrés à des analyses de la religion du roi : munis d’un langage qui leur était propre, mais relevant aussi de critères d’analyse communément partagés, ils ont laissé du roi des visions concrètes, prises sur le vif, conformes ou non à ce qu’un esprit religieux selon la norme eût été en droit d’attendre en ce temps-là. Enfin, un troisième secteur a été totalement négligé, et de manière regrettable : les Mémoires pour l’instruction du dauphin renferment de très belles pages, dont certaines ont longtemps été supprimées des éditions successives, sur la conception intime du roi en matière de religion et de ses rapports avec le politique.
 
LITURGIE DE COUR
 
 
Propre au cérémonial de cour, le temps immobile du roi, celui de l’ordre indéfiniment recommencé et de la liturgie, imposait une image figée de la toute-puissance et démontrait sur un mode suggestif que la personne physique du roi contenait en plénitude le pouvoir éternel et infini qu’il incarnait [3]. Le processus de sacralisation du temps, dont Versailles fut le théâtre privilégié après 1682, tenait ses origines de la conception du corps mystique, empruntée à l’Église et transposée en sphère séculière. Ainsi, peu à peu, se forma l’idée d’une société immortelle, dont la personne royale, directement investie par Dieu, était la tête qui ne meurt jamais [4]. Comparable au temps du Verbe incarné ou, par extension, du prêtre accomplissant in persona Christi des actions de portée éternelle, le temps de la liturgie et du cérémonial de cour participait de deux conditions différentes : celle de l’immobilité, du nunc stans ou temps nié ; celle de la temporalité, à laquelle le roi était physiquement soumis. Le « milieu aevique » [5] où se déployait le cérémonial avec une rigueur et une régularité qui surprennent les consciences modernes n’avait donc rien de théâtral, mais correspondait au transport d’une liturgie céleste au service de l’autorité, image de Dieu [6]. On ne peut qu’insister, à la suite de Michèle Fogel, sur le rôle unificateur du cérémonial de cour : il permettait de maîtriser temps et espace, de modeler les rangs, d’imposer sens aux attitudes, mais surtout contribuait à effacer la coupure entre clergé et fidèles, qui sans lui n’eussent été que spectateurs passifs [7]. Affirmation de la dépendance du roi à l’égard de Dieu, ce hiératisme de cour permettait aussi une prise de distance, une recherche d’isolement toute politique.
La société de cour constituait assurément une solution de remplacement face à la disparition, au XVIIe siècle, des cérémonials d’État tels que l’entrée royale, le lit de justice, les funérailles [8]. Formulant, à partir d’un rapprochement qui n’est que formel, le concept d’ « État-théâtre », Peter Burke a pu écrire que
la vie quotidienne du roi était composée d’actes qui n’étaient pas simplement récurrents, mais chargés d’un sens symbolique, parce qu’ils étaient exécutés en public par un acteur dont la personne était sacrée. [9]
Dans un contexte où le temps, suspendu dans sa forme ordinaire, était tout entier cérémoniel, les questions de préséances, fort nombreuses jusque dans le sanctuaire palatial, revêtaient une importance de premier ordre.
Ceux-là s’abusent lourdement, qui s’imaginent que les prétentions de cette qualité ne soient que des affaires de cérémonie. Il n’est rien en cette matière qui ne soit à considérer et qui ne tire à conséquence. Les peuples sur qui nous régnons, ne pouvant pas pénétrer le fond des choses, règlent d’ordinaire leurs jugements sur ce qu’ils voient au-dehors, et c’est le plus souvent sur les séances et sur les rangs qu’ils mesurent leurs respects et leur obéissance. [10]
Ce célèbre passage extrait des Mémoires pour l’instruction du dauphin, loin de faire voir un souverain machiavélique, est profondément accordé, sur le plan strictement politique et profane où il se situe ici, à l’esprit de l’Église en matière de cérémonies liturgiques. Voici, à titre d’exemple, ce que le Catéchisme du concile de Trente précise sur les cérémonies employées pour l’administration des sacrements :
His [partibus, ex quibus unumquodque sacramentum necessario constituitur] accedunt ceremoniae quae, tametsi praetermitti sine peccato non possunt (nisi aliud facere ipsa necessitas cogat), tamen, si quando omittantur, quoniam rei naturam non attingunt, nihil de vera sacramenti ratione imminui credendum est. Ac merito quidem a primis usque Ecclesiae temporibus illud servatum est, ut sacramenta solemnibus quibusdam caeremoniis ministrarentur. Primum enim maxime decuit sacris mysteriis eum religionis cultum tribuere, ut sancta sancti tractare videremur. Praeterea, quae sacramento efficiuntur, ceremoniae ipsae magis declarant ac veluti ante oculos ponunt et earum sanctitatem in animos fidelium altius imprimunt. Deinde vero mentes illorum qui eas intuentur et diligenter observant ad sublimium rerum cogitationem erigunt fidemque in eis et charitatem excitant. Quo major cura et diligentia adhibenda erit ut fideles vim caeremoniarum, quibus singula sacramenta conficiuntur, cognitam et perspectam habeant. [11]
Dans le contexte de la société de cour et de sa conception si particulière du temps, les actions royales revêtaient une signification quasi liturgique. Dès la cérémonie du sacre qui le plaçait à part, le souverain était du reste pratiquement assimilé à un évêque [12] :
Encores que les roys de France ne soient pas prestres comme les roys des payens, pour ce que les dignitez de roy et de prestre sont diverses et séparées entre les chrestiens – et les saintes Lettres nous enseignent qu’Ozias, roy de Juda, s’estant meslé d’encenser et faire ce qui estoit de l’office de prestre, fut frappé de ladrerie de la main de Nostre-Seigneur et chassé du temple –, si est-ce qu’ils participent à la prestrise et ne sont pas purs laïques. [...] Et en tesmoignage de ce ils portent à leur sacre, sous le manteau royal, la dalmatique, qui est l’habit des diacres. [...] Ils sont oincts comme les prestres, tout ainsi que Saül et David, premier et second roys d’Israël, furent oincts, par le commandement de Dieu, de la main de Samuel. [...] Ils confèrent de plein droit l’infinité de prébendes et de dignitez ecclésiastiques et font des miracles de leur vivant par la guérison des malades des escrouelles, qui monstrent bien qu’ils ne sont pas purs laïques, mais que, participans à la prestrise, ils ont des grâces particulières de Dieu, que mesme les plus réformez prestres n’ont pas. [13]
Prolongement quotidien de la doctrine et de la spiritualité du sacre, la liturgie en vigueur à la Chapelle royale assimilait aussi le roi à un évêque [14]. En accomplissant tous les gestes rituels dictés par l’usage, en se conformant à une tradition conçue comme immuable, le souverain était en mesure de prêter un esprit et un cœur dociles aux enseignements de la liturgie et du cérémonial [15]. Du côté strictement liturgique, les différents rites pratiqués à la messe du roi, comme justifiés par sa présence, sont à rapprocher des prescriptions qu’énonce, par exemple, un Manuel des cérémonies romaines relatives à « ce qu’il faut adjouster quand on célèbre en présence d’un cardinal en quelque lieu que ce soit, ou d’un archevesque en sa province, ou d’un évesque en son diocèse » [16]. Il s’agit des inclinations profondes en direction du prélat assistant que le célébrant devait accomplir à son arrivée à l’autel, après le Benedicat vos omnipotens Deus et après le dernier Évangile, du baisement de l’évangile par le prélat et de la paix. Si l’évangile était directement porté au trône pour être baisé par l’évêque sans l’être au préalable par le célébrant, le roi de France avait toutefois le privilège de baiser le même livre que le célébrant [17]. Formant un chapitre de ce même recueil normatif utilisé à la Chapelle royale, la « Manière de bien servir à la sainte messe tant pour les clercs que pour les laïques » prescrit au servant de messe de faire une génuflexion lorsque le célébrant s’incline devant le prince souverain ou le prince du sang, « comme devant un cardinal » [18]. De même, le chapitre « Des cérémonies romaines que le clergé doit observer en allant au chœur et en sortant et que tout le chœur doit garder durant les offices divins et les grandes messes » prévoit une inclination profonde pour les prêtres et les chapiers, une génuflexion pour tous les autres clercs en présence d’un « prince fort considérable », assimilé à un évêque revêtu du rochet [19]. L’ « Office d’un chapelain servant son évêque à la messe basse » signale que deux clercs à genoux sur le pavé doivent tenir des flambeaux allumés de la fin de la Préface jusqu’à l’élévation incluse, comme le faisaient deux clercs de Chapelle et Oratoire pour servir la messe basse devant le roi [20]. Le rite de l’encensement de l’évêque qui assiste, vêtu du rochet et du camail, à une messe célébrée hors de son diocèse est décrit dans l’édition de 1679 du même Manuel [21] : consistant en trois coups doubles d’encensoir, il fait suite à celui, semblable, du célébrant (tandis que, si l’évêque était en son diocèse, le célébrant ne serait encensé que de deux coups doubles) ; « on observe à peu près les mesmes cérémonies à l’égard d’un prince souverain », ajoute le Manuel.
En des domaines qui semblent secondaires, d’autres usages propres à la Chapelle royale permettent de dresser des rapprochements avec ceux qui entourent un évêque. Ainsi, la couleur du tapis de pied du roi en temps de deuil était le violet, non le noir [22]. Comme l’atteste un plan gravé de la chapelle de Versailles, le prie-Dieu royal était placé entre les deux rangées de stalles, c’est-à-dire dans le chœur liturgique, lieu en principe réservé aux clercs [23]. Lors des cérémonies de l’ordre du Saint-Esprit, s’il y avait prestation de serment, le roi disposait d’un fauteuil placé sous un dais, côté évangile : on ne peut trouver de similitude plus frappante avec la situation de l’évêque officiant [24]. Il n’est pas anodin non plus que le Cérémonial de Godefroy emploie l’expression « se communie » à propos du roi [25]. Tous ces traits du cérémonial rapprochaient ainsi le roi de l’évêque.
D’autres rites, partie intégrante de la « paraliturgie » pratiquée en dehors de la Chapelle royale, manifestaient également, aux frontières de l’étiquette et du cérémonial, le caractère épiscopal du souverain. Le rituel de l’eau bénite donnée au roi par son aumônier au début de la messe et le cérémonial accompli par les lazaristes lorsqu’il s’agissait d’accueillir le roi de retour à Versailles trouvent leur équivalent liturgique décrit dans le Manuel des cérémonies romaines, qui prescrit au clergé de recevoir à la porte de l’église, en surplis et avec l’eau bénite, l’évêque diocésain en visite pastorale [26]. Après le décès, le corps royal connaissait encore un traitement analogue à celui de l’évêque : il était exposé publiquement sur un lit funèbre, faisait l’objet de la cérémonie de l’aspersion d’eau bénite, et de nombreuses messes des morts étaient dites ou chantées dans la chambre mortuaire [27].
Outre le privilège de pouvoir assister à la messe depuis son lit, le roi de France pouvait l’entendre après midi et surtout, même si le cas ne semble pas s’être produit sous le règne de Louis XIV, il pouvait l’interrompre, avant que le canon fût entamé toutefois [28]. Outre ces prérogatives étonnantes, certains aspects du cérémonial rapprochaient le roi très chrétien du souverain pontife. C’est ainsi que, d’après le Journal de Dangeau, les évêques devaient porter le mantelet sur le rochet en présence du roi, comme ils ont coutume de le faire en présence du souverain pontife ou du légat, le mantelet étant le signe de leur subordination [29]. De même, l’expression « tenir chapelle », couramment employée à propos du roi, s’applique ordinairement à un évêque ou au souverain pontife assistant à un office solennel sans le célébrer. D’après les rubriques du Missel romain, le roi était nommé au canon de la messe après l’évêque du diocèse [30]. En ses Mémoires, Saint-Simon précise que, jusqu’en 1698, les cardinaux prenaient le deuil en violet, comme le roi, alors que reine, dauphin et enfants de France ne le prenaient qu’en noir [31]. Ce lien privilégié entre le roi et ses cardinaux n’est pas sans évoquer celui qui unit le collège cardinalice au souverain pontife, même si ce dernier ne prend en principe jamais le deuil. Après 1698, le cardinal de Bouillon, attaqué dans son privilège par Monsieur,
obtint que les cardinaux ne draperoient plus, ni pour deuils de cour, ni pour ceux de famille ; et depuis cette époque, aucun n’a drapé en France. Pour la livrée, celle du roi étant en noir lorsqu’il drape, le cardinal de Bouillon avoit laissé la sienne et celle de ses confrères en noir. [32]
Cet exorbitant privilège évoque clairement cette fois la pratique romaine, qui, depuis 1655, interdisait le deuil aux cardinaux. Évêque de sa cour par bien des aspects de la liturgie ou du cérémonial, le roi de France était assisté d’un grand aumônier dont l’exemption au regard de la juridiction du pouvoir diocésain était précisément revendiquée en raison du caractère itinérant de la cour royale, véritable diocèse sans frontière [33].
Outre les renvois plus ou moins implicites à une fonction pontificale exercée par le roi, les usages liturgiques et cérémoniels de la cour de France exprimaient des traditions propres à la dynastie royale. Ainsi, nullement tributaire du jansénisme, la pratique restreinte de la communion royale était héritée du Moyen Âge, tout comme celle du baisement de l’évangile à la messe (aboli pour le clergé et le peuple au XIIIe siècle, maintenu pour le roi) : attachement aux grands modèles royaux, ceux de Charlemagne et de Saint Louis notamment, à l’époque aussi où la théorie sacerdotale de la royauté fut définie et s’associa un certain nombre de rites significatifs. Malgré tous les changements d’orientation politique, les rites et cérémonies religieuses se maintinrent sans varier aux XVIIe-XVIIIe siècles : en ce domaine, la tradition royale ne fut pas affectée par l’installation de la cour à Versailles, l’œuvre de concentration monarchique ou le contexte de déclin mystique [34]. Le rôle d’Anne d’Autriche, déjà considérable pour la formation religieuse du roi, n’est assurément pas négligeable, fût-ce à titre posthume, pour comprendre le maintien, tout au long du règne, de cette vision religieuse de la royauté.
C’est accompagné de ce cérémonial complexe, débordant de références implicites qui, sur un mode plus symbolique que discursif, affirmaient le statut particulier du roi, que Louis XIV accomplissait ses dévotions, s’acquittait des devoirs religieux que le baptême exige de tout chrétien et évoluait quotidiennement dans son « métier de roi » [35].
 
LE ROI JUGÉ PAR SES CONTEMPORAINS
 
 
À condition d’en nuancer les jugements, de relativiser leur portée à l’auteur et aux circonstances, les mémoires du temps constituent une source importante pour connaître, sur le vif, la dévotion de Louis XIV. Si l’on excepte les passages prétendant à la vision d’ensemble, où le roi est en général déprécié, la plupart des mentions relevées s’attachent à mettre en valeur un détail, un trait précis d’une attitude plus générale dont il était, en la circonstance, le révélateur, le garant concret [36]. Plusieurs thèmes se dessinent ainsi, non exhaustifs mais particulièrement présents à l’esprit et à la plume des proches de Louis XIV.
L’aspect de loin le plus frappant de la dévotion royale, dans la mesure où elle était publique, est le souci d’édifier, de donner l’exemple :
Le roi dans le fond a toujours été un prince religieux et timoré. Il rencontra par hazard un jour le Saint-Sacrement que l’on portoit à Versailles à un de ses officiers. Il L’accompagna pour l’exemple jusques chez le mourant. [37]
À cet égard, il est remarquable que le roi n’ait pour ainsi dire jamais manqué d’assister quotidiennement à la messe tout au long de son règne [38]. Cette régularité s’accompagnait d’un souci d’exactitude, de respect des règles qui régissaient le cérémonial : « J’ay tort, je me condamne », dit-il à haute voix à propos d’une question de préséance ecclésiastique lors du baisement de l’évangile [39]. Avec un certain humour, mais aussi de l’agacement, Mme Palatine rend compte de l’esprit scrupuleux de son beau-frère :
Hier, à la grand-messe, je crus que j’aurais les pieds gelés, car quand on est avec le roi il n’est pas permis, par respect, d’avoir une chancelière. J’eus un dialogue bien comique avec notre roi. Il me tançait vertement de ce que j’avais mis une écharpe. « On n’a jamais estés à la procession en escharpe », dit-il. « Cela se peut, répondis-je, mais il n’a jamais fait aussi froid qu’il fait ». « Auttrefois, dit le roi, vous n’en mettiés pas ». « Auttrefois, répliquai-je, j’estois plus jeune et ne sentois pas tant le froid ». « Il y en avoit de plus vieille que vous, dit-il, qui ne mestoit pas d’écharpe ». « Ce que, répondis-je, ces vieilles-là aimoient mieux se geller que de mettre quelque chose qui ne sioit pas bien, et moy j’aime mieux estre mal mise et ne me pas morfondre la poictrine, car je ne me pique pas de gentillesse ». À quoi il ne répondit rien [40].
C’est un grand honneur d’être à côté du roi au sermon, mais je céderais volontiers ma place car Sa Majesté ne veut pas me permettre de dormir. Sitôt que je m’endors, le roi me pousse du coude et me réveille. [41]
À l’égard des plaisanteries qui pouvaient distraire, jusque dans le sanctuaire, une société de cour assez fermée sur elle-même, si policée fût-elle, l’attitude de Louis XIV semble avoir été sans concession, comme en témoigne l’anecdote rapportée par Saint-Simon :
Le maréchal de Boufflers, en quartier de capitaine des gardes, étant derrière le roi, à la messe, où le silence et la décence étoient extrêmes, vit parler et rire autour de lui. Il voulut imposer. Quelqu’un lui dit la chanson à l’oreille. À l’instant, voilà cet homme si sage, si grave, si sérieux, si courtisan, qui s’étouffe de rire et qui, à force de vouloir se retenir, éclate. Le roi se tourne une fois, puis une seconde, le tout pour néant. Les rires continuèrent aux larmes. Le roi, dans la plus grande surprise de voir le maréchal de Boufflers en cet état, et derrière lui et à la messe, lui demanda en sortant de la chapelle, et assez sévèrement, à qui il en avoit eu [42].
Avant l’inauguration de la chapelle définitive du château de Versailles, Louis XIV prit la peine d’y faire une visite, le 22 mai 1710, au cours de laquelle il témoigna de sa rigueur cérémonielle, mais aussi d’une préoccupation esthétique :
Le même matin, le roi, après sa messe, alla encore visiter sa chapelle neuve, où il régla tous les postes que sa garde y devoit tenir et toutes les autres choses qu’on devoit observer pendant le service divin, pour les sermons et pour les cérémonies ; ensuite de quoi il fit chanter un motet tout entier pour essayer comment la musique y réussiroit. [43]
Au témoignage du Cérémonial historique de l’abbé Jérôme Chuperelle, cette passion de l’ordre se manifestait à chaque instant :
Louis XIV aima de tout tems si fort les cérémonies de l’Église qu’il étoit charmé de les voir régulièrement observées dans sa chapelle aux jours des grandes festes de l’année. On le voyoit prier Dieu de tout son cœur et se réjouir quand les officiers de l’autel s’acquittoient parfaittement bien de leurs fonctions avec autant de régularité que de modestie. Il les examinoit même avec grand soin, et d’abord qu’il s’apercevoit dans quelqu’uns de leur dissipation, de leur indifférence dans leurs saintes actions ou de leur peu d’assurance dans les cérémonies, il s’en plaignoit aussitost à leur supérieur et lui ordonnoit d’en mettre d’autres à leur place, sans même avoir aucun égard à leur ancienneté, ne voulant pas souffrir à l’autel des officiers qui scandalisassent par leur peu de recueillement, par leurs manières cavalières et par leur voix désagréable à entendre ou trop foible pour pouvoir être entendue partout dans sa chapelle. Sa Majesté ordonna même à ce sujet que l’ancien chapelain de la Chapelle de Musique, chargé dans certains jours de festes pendant le cours de l’année de chanter les grandes messes et d’officier en surplis et étolle aux vespres qui se chanteroient dans la tribune de la Musique, deuevoit avoir une belle basse-contre, ou du moins une belle basse-taille, ainsi que le diacre et le sous-diacre qui seroient nommez pour servir sous lui aux festes ordinaires qui sont chaumées à la cour ou aux grandes auxquelles Nos Seigneurs les prélats sont priés d’officier, soit aux premières vespres, soit à la grande messe du jour, soit enfin aux secondes vespres, qui ne se chantent qu’après le sermon. Les hautes-contres ni les tailles ne lui plaisoient pas à l’autel, quelques belles qu’elles fussent. Il aimoit à entendre chanter à des ecclésiastiques la Préface et le Pater, l’évangile et l’épistre, qui se fissent entendre aisément de tous costés et qui n’eussent rien dans la voix qui pût déplaire. [44]
Il faut souligner encore le scrupule mis par Louis XIV à accomplir les jubilés, chaque fois qu’ils étaient promulgués par le souverain pontife [45]. Au risque de déplacer son « bon jour », comme ce fut le cas en 1701, où la communion de la Pentecôte fut remise à la fête de la Trinité [46], le roi faisait ses stations à Notre-Dame et aux Récollets de Versailles [47], ou même à Notre-Dame de Paris [48]. Ce n’est pas seulement à l’occasion d’un jubilé ou d’une circonstance quelque peu exceptionnelle [49] que Louis XIV cherchait à donner l’exemple, mais, semble-t-il, en chacune des manifestations publiques de sa dévotion. Les hôtes étrangers de la cour furent notamment sensibles à cette qualité de Louis XIV : à deux reprises au cours de l’année 1698 par exemple, le nonce Delfino parle dans ses dépêches de l’assistance du roi à la messe, aux vêpres et au sermon « avec une dévotion exemplaire », « le tout avec une piété exemplaire » [50]. On ne manque pas non plus de noter le temps passé à la chapelle, surtout pour les grandes fêtes [51]. L’exemple enfin se prêchait, et régulièrement le roi exhortait son entourage à faire ses Pâques, comme Dangeau le note pour le lundi de Pâques 3 avril 1684 :
Le roi, à son lever, parla fort sur les courtisans qui ne faisoient point leurs Pâques et dit qu’il estimoit fort ceux qui les faisoient bien et qu’il les exhortoit tous à y songer bien sérieusement, ajoutant même qu’il leur en sauroit bon gré. [52]
Ces manifestations concrètes permettent de saisir sur le vif une attitude plus générale. Dans sa Relation de la cour de France, Ézéchiel Spanheim discerne quelques inflexions politiques :
Ce n’est pas qu’on ne puisse croire que la dévotion du roi ne soit sincère, fondée sur les principes de sa religion autant qu’on la lui a fait connoître, et ainsi qu’il ne soit attaché de bonne foi aux objets de son culte et de sa créance ; aussi lui voit-on une grande régularité et beaucoup de soumission dans toutes les fonctions ou exercices qui y ont du rapport. En sorte même que, comme j’ai déjà touché ci-dessus, l’impiété et la profanation des choses sacrées, les blasphèmes, le libertinage, qui ont eu cours sous d’autres règnes, et peut-être sous celui-ci durant sa minorité, sont bannis de sa cour, sont punis quand on les connoît, et au moins font un obstacle invincible aux avancements des prétendants, pendant que les dévots, ou qui sont en réputation de l’être, y trouvent leur compte et leur fortune. Le choix, touché déjà ci-dessus, du duc de Beauvillier pour la charge de chef du Conseil royal, qui vint à vaquer par la mort du maréchal duc de Villeroy, et encore du même duc choisi nouvellement, et depuis mon départ de France, pour gouverneur du Duc de Bourgogne, en a été et est une preuve éclatante, puisque du su et aveu des courtisans, c’est la seule qualité ou réputation de dévot qui lui a pu donner cette préférence pour l’un et pour l’autre emploi par-dessus d’autres compétiteurs plus accrédités d’ailleurs et plus en passe pour les remplir. Tout cela sans doute pourroit mériter beaucoup de louange, et d’ailleurs avoir un véritable rapport aux obligations d’un roi très chrétien. [53]
L’abbé de Choisy insiste, de son côté, sur l’incitation apportée aux protestants pour se convertir :
Son zèle pour la religion catholique augmentait de jour en jour. Il n’épargnait ni soin ni dépense pour faire instruire les nouveaux convertis. Il fit imprimer à ses dépens pour plus de huit cent mille francs de livres de piété et de religion, qu’il faisait distribuer dans les provinces ; et cela dans le temps qu’il retranchait la plupart de ses dépenses de plaisir. Il faisait de continuelles grâces aux nouveaux convertis. [54]
Autre trait de la politique du roi : le zèle pour la sainteté des officiers ecclésiastiques de sa Maison, dont il travailla à éteindre la vénalité des charges [55], ou qu’il louait pour leur train de vie, lorsqu’il était conforme à celui de leur état, comme en témoignent les Mémoires de Saint-Simon :
Quelques jours après, étant au lever du roi, il lui demanda si on le verroit à cette heure avec des habits d’invention. « Moi, Sire ? dit le nouveau cardinal [de Coislin], je me souviendrai toujours que je suis prêtre avant que d’être cardinal ». Il tint parole : il ne changea rien à la simplicité de sa Maison et de sa table, il ne porta jamais que des soutanelles de drap ou d’étoffe légère, sans soie, et n’eut de rouge sur lui que sa calotte et le ruban de son chapeau. Le roi, qui s’en doutoit bien, loua fort sa réponse, et encore plus sa conduite, qui le mit de plus en plus en vénération. [56]
À ce « roi liturgique », pendant du roi en perpétuelle représentation dans le domaine profane, l’intime retraite de Saint-Cyr semblait convenir au plus haut point. C’est l’autre aspect, moins connu, aux frontières de Versailles, du tableau religieux du roi. L’idée d’associer au souverain un lieu consacré par la prière, dont Mme de Maintenon faisait figure d’ « abbesse du dehors », s’inscrivait dans une tradition médiévale et contribuait à faire de ce lieu un nouveau sanctuaire dynastique en même temps qu’un endroit de détente et de dévotion plus personnelle. Les visites royales étaient fréquentes à Saint-Cyr, presque journalières à la fin du règne. Elles avaient lieu après les conseils. Le roi pénétrait dans la clôture, assistait aux offices du soir, se promenait dans le parc, s’entretenait avec les Dames ou les Demoiselles, qui le saluaient parfois par des chants ou des poèmes [57]. Par exemple, Dangeau rapporte, à la date du dimanche 25 mai 1704 :
Le roi, après son dîner, vint chez Madame la Duchesse de Bourgogne à son ordinaire. Il travailla ensuite avec M. de Chamillart, et puis alla à cinq heures entendre le salut à Saint-Cyr. Après le salut, il se promena beaucoup dans la maison et dans les jardins, où il vit toutes les demoiselles de Saint-Cyr dansant dans les jardins, chaque classe dans une allée différente, et plusieurs troupes séparées à chaque classe. [58]
Parfois, la Musique de la Chapelle, que Louis XIV appréciait particulièrement, précédait et préparait la visite :
Il vint un dimanche, jour où tombait la fête de saint François de Sales, et afin de nous faire plus d’honneur et de plaisir, il envoya devant lui la Musique, composée de plusieurs instruments et de voix. Elle se plaça dans l’église du dehors, proche la grille du chœur. Le roi arriva à l’heure de vêpres, qu’il entendit dans sa tribune. Nous n’en avions jamais eues de si belles : le chœur du dedans chantait un psaume à l’ordinaire, et la Musique du roi un autre, et ainsi alternativement jusqu’à la fin. [59]
Si Versailles n’offre que peu de prise à une connaissance intime du souverain, au contraire de Saint-Cyr, le lieu n’en reste pas moins le cadre désigné où Louis XIV aimait à évoluer avec l’aisance et le goût qui caractérisent l’honnête homme dévot au XVIIe siècle. Le marquis de Sourches fait allusion au moins à deux reprises dans son Journal à l’aisance du souverain dans l’accomplissement des cérémonies religieuses : « Une grâce que personne ne pouvoit imiter » [60], « qui n’étoit accordée qu’à lui seul » [61]. Celle-ci était mise au service de la piété, que le même Sourches ne qualifie pas, comme ont tendance à le faire les visiteurs étrangers, d’ « exemplaire », mais d’ « ordinaire » [62]. En certaines circonstances particulièrement éprouvantes comme le toucher des écrouelles, les chroniqueurs ne manquent pas de relever l’attitude digne et bienveillante du roi :
Le Samedy saint, le roy fit ses dévotions et toucha huit cens malades qui remplissoient deux galeries de Versailles [...]. Sa Majesté parut d’une santé parfaite dans ce pénible exercice et s’en acquitta avec cet air qui marque la satisfaction qu’elle reçoit toutes les fois qu’elle fait du bien. [63]
Honnête homme religieux, Louis XIV se devait d’exceller dans les vertus chrétiennes dont il montrait l’exercice et l’exemple. Les mémorialistes n’ont pas manqué de remarquer son humilité et sa droiture dans la pratique, et, pour les critiquer, son esprit de pénitence, sa crainte du jugement, sa docilité aux directeurs spirituels. Ainsi, les Mémoires du curé de Versailles Hébert :
Elle [Sa Majesté] témoigna d’abord en me voyant de la peine de perdre celui à qui j’allais succéder, mais en même temps elle ajouta qu’elle avait déjà appris par Monsieur de Louvois, qui lui avait dit beaucoup de bien de moi, qu’elle me jugeait capable de réparer la perte que la cour faisait d’un si bon pasteur. Ayant répondu au roi que je ferais tous mes efforts pour m’acquitter d’un si saint ministère et que je n’espérais ne rien faire qui pût déplaire à Sa Majesté, il me fit l’honneur de me répondre de la manière qu’il a coutume de faire, c’est-à-dire le plus obligeamment du monde, qu’il était persuadé que je ne ferais rien qui ne fût digne d’un parfait honnête homme. Il ajouta ces autres paroles : « Je suis même assuré que vous apprendrez à toute la cour et à moi en particulier ce que nous devons faire pour nous sauver ». [64]
Ou encore, d’après Choisy :
Il n’y avait que sur le chapitre de la religion qu’on ne lui pardonnait rien ; et parce qu’un jour la reine mère, alors régente, l’entendit jurer (le petit Manicamp, qui a soutenu toute sa vie le même caractère, lui avait persuadé que c’était là le bon air), elle le fit mettre en prison dans sa chambre, où il fut deux jours sans voir personne, et lui fit tant d’horreur d’un crime qui va insulter Dieu jusque dans le Ciel, qu’il n’y est presque jamais retombé depuis, et qu’à son exemple le blasphème a été aboli parmi les courtisans qui en faisaient alors vanité. On lui avait inspiré dès ses premières années les principes solides de la piété. Ils se placèrent, ils se gravèrent dans le fond de son âme, et si dans la suite de sa vie l’ardeur de l’âge l’a fait céder quelquefois à ses passions, ces premières impressions du bien sont demeurées inébranlablement dans son cœur. Il a toujours conservé du respect pour la religion, et plus d’une fois, au scandale du petit peuple, mais à l’édification des gens sages et éclairés, il a mieux aimé s’éloigner des sacrés mystères, quoique la politique en murmurât, que de s’en approcher indignement. [65]
Cet honnête homme savait aussi faire preuve d’humour, comme en témoigne l’anecdote où Saint-Simon montre un Louis XIV prenant avec détachement la sordide hypocrisie de nombre de courtisans qui ne venaient au salut du jeudi que parce que le roi était présent à la tribune [66]. Marque d’une dévotion éclairée, le goût royal pour la musique religieuse se traduisit par une attention toute spéciale à l’institution de la Musique de la Chapelle, étoffée en effectifs et pourvue de sous-maîtres soigneusement recrutés, tel Michel-Richard de Lalande : au cours de la messe, Louis XIV n’hésitait pas à mêler sa voix à celles des chantres, depuis la tribune [67].
Parce qu’il s’intègre dans une sorte de tableau de la vie quotidienne du roi, le célèbre portrait de Louis XIV que dresse Saint-Simon décrit, pour une large part, ses dévotions. Elles sont présentées selon un certain ordre, avec une attention toute spéciale portée aux jeûnes et abstinences. L’assistance aux prédications n’occupe qu’une maigre part, l’essentiel de ce portrait étant liturgique. Le rappeler ici permet de récapituler en quelque sorte l’ensemble des témoignages cités précédemment :
Le roi n’a de sa vie manqué la messe qu’une fois, à l’armée, un jour de grande marche, ni aucun jour maigre, à moins de vraie et très rare incommdité. Quelques jours avant le carême, il tenoit un discours public à son lever, par lequel il témoignoit qu’il trouveroit fort mauvais qu’on donnât à manger gras à personne, sous quelque prétexte que ce fût, et ordonnoit au grand prévôt d’y tenir la main et de lui en rendre compte. Il ne vouloit pas non plus que ceux qui mangeoient gras mangeassent ensemble, ni autre chose que bouilli et rôti fort court, et personne n’osoit outrepasser ses défenses, car on s’en seroit bientôt ressenti. Elles s’étendoient à Paris où le lieutenant de police y veilloit et lui en rendoit compte. Il y avoit douze ou quinze ans qu’il ne faisoit plus de carême ; d’abord quatre jours maigres, puis trois, et les quatre derniers de la Semaine sainte. Alors son très petit couvert étoit fort retranché les jours qu’il faisoit gras et le soir, au grand couvert, tout étoit collation, et le dimanche, tout étoit en poisson ; cinq ou six plats gras tout au plus, tant pour lui que pour ceux qui à sa table mangeoient gras. Le Vendredi saint, grand couvert matin et soir, en légumes, sans aucun poisson, ni à pas une de ses tables. Il manquoit peu de sermons l’avent et le carême, et aucune des dévotions de la Semaine sainte, des grandes fêtes, ni les deux processions du Saint-Sacrement, ni celles des jours de l’ordre du Saint-Esprit, ni celle de l’Assomption. Il étoit très respectueusement à l’église. À sa messe, tout le monde étoit obligé de se mettre à genoux au Sanctus et d’y demeurer jusqu’après la communion du prêtre, et, s’il entendoit le moindre bruit ou voyoit causer pendant la messe, il le trouvoit fort mauvais. Il manquoit rarement le salut les dimanches, s’y trouvoit souvent les jeudis, et toujours pendant toute l’octave du Saint-Sacrement. Il communioit toujours en collier de l’ordre, rabat et manteau, cinq fois l’année, le Samedi saint à la paroisse, les autres jours à la chapelle, qui étoient la veille de la Pentecôte, le jour de l’Assomption – et la grand-messe après –, la veille de la Toussaint et la veille de Noël – et une messe basse après celle où il avoit communié – ; et ces jours-là, point de musique à ses messes, et à chaque fois il touchoit les malades. Il alloit à vêpres les jours de communion, et après vêpres il travailloit dans son cabinet avec un confesseur à la distribution des bénéfices qui vaquoient. Il n’y avoit rien de plus rare que de lui voir donner aucun bénéfice en d’autres temps. Il alloit le lendemain à la grand-messe et à vêpres. [Pour Noël, il assistait] à matines et à trois messes de minuit en musique, et c’étoit un spectacle admirable que la chapelle ; le lendemain, à la grand-messe, à vêpres, au salut. Le Jeudi saint, il servoit les pauvres à dîner et, après la collation, il ne faisoit qu’entrer dans son cabinet et passoit à la tribune adorer le Saint-Sacrement, et se venoit coucher tout de suite. À la messe, il disoit son chapelet (il n’en savoit pas davantage [68]), et toujours à genoux, excepté à l’évangile. Aux grandes messes, il ne s’assoyoit dans son fauteuil qu’au temps où on a coutume de s’asseoir. Aux jubilés, il faisoit presque toujours ses stations à pied ; et tous les jours de jeûne, et ceux du carême où il mangeoit maigre, il faisoit seulement collation. [69]
Il faudrait encore évoquer, pour cerner au plus près les manifestations d’un sentiment religieux profond, les derniers moments du roi. Le Parallèle des trois premiers rois Bourbons de Saint-Simon en fournit un récit émouvant, où transparaissent résignation, fermeté, grandeur d’âme et piété, et qui se conclut par un vibrant éloge :
Il est certain que ce monarque vit et goûta la mort avec autant de fermeté, d’égalité, de soumission à Dieu, de dignité et de tranquillité extérieure, vraie, simple, naturelle, qu’il avait soutenu les malheurs des dernières années de la guerre dernière. On vient de voir avec quelle force et quelle simplicité il donna ses ordres sur tout ce qui devait accompagner sa mort ; comme il consola ses valets qui le pleuraient ; la douce majesté de ses adieux aux princes et aux princesses du sang, à qui, en peu de mots si pleins de justesse et de précision, il recommanda l’union ; et ceux, pleins de bonté et d’une dignité qui eut même quelque chose de tendre, avec lesquels il congédia ceux de sa cour qui entraient dans sa chambre dans ces derniers jours ; toutes ses actions et toutes ses paroles courtes, mesurées, et dans son idée purement nécessaires et toujours conformes à lui-même, toujours prévoyantes, sans appareil, toujours simples et tranquilles, qui marquaient la paix de son âme que rien ne troubla, que rien n’empêcha de se posséder ; nulle sorte d’impatience de son mal, nul empressement de remède, nulle question sur son état, soumission et abandon entre les mains de Dieu, indifférence parfaite de guérir et de mourir ; rien d’affecté, toujours lui-même ; une piété pleine d’espérance et de confiance en la miséricorde de Dieu ; un regret marqué plus d’une fois de ne pas souffrir, ce qu’il eût désiré pour en faire un sacrifice utile à l’expiation de ses péchés ; en prière continuelle jour et nuit, dès qu’on s’éloignait de son lit, mais douce et paisible ; enfin un détachement entier, jusque-là qu’il lui échappa de dire « quand j’étais roi », et, parlant du dauphin, de le nommer le roi. [70]
Écrit au moment même de la lente agonie royale, le Mémoire du marquis de Dangeau sur ce qui s’est passé dans la chambre du roi pendant sa maladie, moins éloquent que le récit de Saint-Simon, livre néanmoins nombre de traits caractéristiques de la religion de Louis XIV, telle que ses derniers moments lui ont permis de la récapituler pour en fixer une image emblématique [71]. Comme Saint-Simon, Dangeau note la fermeté, la grandeur d’âme du roi, mais donne aussi quelques exemples concrets de sa piété :
Il faut avoir vu les derniers moments de ce grand roi pour croire la fermeté chrétienne et héroïque avec laquelle il a soutenu les approches d’une mort qu’il savoit prochaine et inévitable. Il n’y a eu aucun moment, depuis hier au soir huit heures, où il n’ait fait quelque action illustre, pieuse et héroïque, non point comme ces anciens Romains, qui ont affecté de braver la mort, mais avec une manière naturelle et simple comme les actions qu’il avoit le plus accoutumé de faire, ne parlant à chacun que des choses dont il convenoit de lui parler, et avec une éloquence juste et précise qu’il a eue toute sa vie et qui semble s’être encore augmentée dans ses derniers moments. [72]
À midi et demi, le roi a entendu la messe dans sa chambre avec la même attention qu’il a accoutumé de l’entendre le jour qu’il a pris médecine, les yeux toujours ouverts, en priant Dieu avec une ferveur surprenante. [73]
Ayant évoqué les nombreux entretiens spirituels en compagnie de son confesseur, Dangeau conclut son récit sur la vision surprenante d’un « roi-machine », autre versant de la sensibilité religieuse de Louis XIV :
À dix heures et demie du soir, on lui a dit les prières des agonisants, crainte qu’il n’expire pendant la nuit. La voix des aumôniers qui ont fait les prières a frappé la machine, qui pendant ces prières a dit à plus haute voix qu’eux l’Ave Maria et le Credo à plusieurs reprises, mais sans aucune connaissance et par la grande habitude que Sa Majesté a de les prononcer. [74]
 
UN TÉMOIGNAGE PERSONNEL
 
 
Et à vous dire la vérité, mon fils, nous ne manquons pas seulement de reconnaissance et de justice, mais de prudence et de bon sens, quand nous manquons de vénération pour Celui dont nous ne sommes que les lieutenants. Notre soumission pour Lui est la règle et l’exemple de celle qui nous est due. Les armées, les conseils, toute l’industrie humaine seraient de faibles moyens pour nous maintenir sur le trône, si chacun y croyait avoir même droit que nous, et ne révérait pas une puissance supérieure, dont la nôtre est une partie. Les respects publics que nous rendons à cette puissance invisible pourraient enfin être nommés justement la première et la plus importante partie de notre politique, s’ils ne devaient avoir un motif plus noble et plus désintéressé. Gardez-vous bien, mon fils, je vous en conjure, de n’avoir dans la religion que cette vue d’intérêt, très mauvaise quand elle est seule, mais qui d’ailleurs ne vous réussirait pas, parce que l’artifice se dément toujours, et ne produit pas longtemps les mêmes effets que la vérité. Tous ce que nous avons d’avantages sur les autres hommes dans la place que nous tenons sont sans doute autant de nouveaux titres de sujétion pour Celui qui nous les a donnés. Mais à son égard l’extérieur sans l’intérieur n’est rien du tout, et sert plutôt à L’offenser qu’à Lui plaire. [75]
Pour cerner plus précisément l’esprit de la fonction royale exercée par Louis XIV et en dégager les affinités avec une conception liturgique de l’existence, il n’est que de faire appel au roi lui-même, dont les écrits sur le « métier de roi », traduction précoce d’une pensée cohérente en la matière, sont abondants et précis [76].
Il y a des nations où la majesté des rois consiste, pour une grande partie, à ne se point laisser voir, et cela peut avoir ses raisons parmi des esprits accoutumés à la servitude, qu’on ne gouverne que par la crainte et la terreur. Mais ce n’est pas le génie de nos Français et, d’aussi loin que nos histoires nous en peuvent instruire, s’il y a quelque caractère singulier dans cette monarchie, c’est l’accès libre et facile des sujets au prince. C’est une égalité de justice entre lui et eux, qui les tient pour ainsi dire dans une société douce et honnête, nonobstant la différence presque infinie de la naissance, du rang et du pouvoir. Que cette méthode soit pour nous bonne et utile, l’expérience l’a déjà montré, puisque dans tous les siècles passés il n’est mémoire d’aucun empire d’aussi longue durée que celui-ci l’a été, et qui toutefois ne semble pas prêt à finir. [77]
S’appuyant sur une tradition dynastique, dont la continuité, qui s’inscrivait dans cet habitus historique exempt d’errance, lui conférait un sentiment de calme certitude, Louis XIV énonce en cette page la règle de l’accessibilité du souverain, à laquelle la référence chrétienne au thème du Pontife sert de trame implicite. Loin d’être incompatible avec la réserve qu’imposait le hiératisme de la vie cérémonielle propre à Versailles, cette « méthode » en constituait le second versant obligé, qui permet de reconnaître une analogie de condition entre le roi, médiateur ou prêtre, et les sujets qui lui sont confiés. En un autre passage, capital, des Mémoires pour l’instruction du dauphin, Louis XIV traduit sa conception oraculaire, pneumatique du pouvoir qu’il exerce :
Notre élévation nous éloigne en quelque sorte de nos peuples, dont nos ministres sont plus proches, capables de voir par conséquent mille particularités que nous ignorons, sur lesquelles il faut néanmoins se déterminer et prendre ses mesures. [...] Mais quand, dans les occasions importantes, ils nous ont rapporté tous les partis et toutes les raisons contraires, tout ce qu’on fait ailleurs en pareil cas, tout ce qu’on a fait autrefois et tout ce qu’on peut faire aujourd’hui, c’est à nous, mon fils, à choisir ce qu’il faut faire en effet. Et ce choix-là, j’oserai vous dire que si nous ne manquons ni de sens ni de courage, nul autre ne le fait mieux que nous. Car la décision a besoin d’un esprit de maître et il est sans comparaison plus facile de faire ce que l’on est que d’imiter ce que l’on n’est pas. Que si l’on remarque presque toujours quelque différence entre les lettres particulières que nous nous donnons la peine d’écrire nous-mêmes et celles que nos secrétaires les plus habiles écrivent pour nous, découvrant en ces dernières je ne sais quoi de moins naturel et l’inquiétude d’une plume qui craint éternellement d’en faire trop ou trop peu, ne doutez pas qu’aux affaires de plus grande conséquence la différence ne soit encore plus grande entre nos propres résolutions et celles que nous laissons prendre à nos ministres sans nous, où plus ils seront habiles, plus ils hésiteront par la crainte des événements et, d’en être chargés, s’embarrassent quelquefois fort longtemps de difficultés qui ne nous arrêteraient pas un moment. La sagesse veut qu’en certaines rencontres on donne beaucoup au hasard. La raison elle-même conseille alors de suivre je ne sais quels mouvements ou instincts aveugles au-dessus de la raison et qui semblent venir du Ciel, connus de tous les hommes, mais de plus grand poids sans doute et plus dignes de considération en ceux qu’Il a placés Lui-même aux premiers rangs. De dire quand c’est qu’il faut se défier de ces mouvements ou s’y abandonner, personne ne le peut. Ni livres, ni règles, ni expérience ne l’enseignent. Une certaine justesse et une certaine hardiesse d’esprit le font trouver, toujours plus libres en celui qui ne doit compte de ses actions à personne. [78]
L’essentiel du « métier de roi » reposait sur le sentiment confiant, réaliste (au sens philosophique du terme), de fournir à la Providence une collaboration humaine, qui tirât de son exercice raison d’être et justification. C’est là que s’opérait dans l’esprit du roi l’articulation entre des fonctions quasi sacerdotales d’ « évêque du dehors », tête et résumé du corps mystique du royaume, et ses fonctions de chef de la société civile, chargé d’assurer à la fois sa finalité de justice et son épanouissement dans le temps historique. L’exercice de ce concours humano-divin s’appuyait sur un cérémonial-liturgie de cour qui le manifestait, l’imposait à ceux qui en étaient témoins. C’est dès 1661 que Louis XIV se reconnut un rôle à jouer, une mission à accomplir, et cette « vocation » à assurer le bien commun par mandat divin lui donnait une grande joie :
Parmi tant de difficultés dont quelques-unes se présentaient comme insurmontables, trois considérations me donnaient courage. La première, qu’en ces sortes de choses il n’est pas au pouvoir des rois, parce qu’ils sont hommes et qu’ils ont affaire à des hommes, d’atteindre toute la perfection qu’ils se proposent, trop éloignée de notre faiblesse ; mais que cette impossibilité est une mauvaise raison de ne pas faire ce que l’on peut, et cet éloignement, de ne pas avancer toujours ; ce qui ne peut être sans utilité et sans gloire. La seconde, qu’en toutes les entreprises justes et légitimes le temps, l’action même, le secours du Ciel ouvrent d’ordinaire mille voies et découvrent mille facilités qu’on n’attendait pas. La dernière enfin, qu’Il semblait Lui-même me promettre visiblement ce secours, disposant toute chose au même dessein qu’Il m’inspirait. [79]
Caractéristique à cet égard est l’optimisme confiant qui émane de cet autre passage, écrit en 1662 :
Pour voir, mon fils, comme vous devez reconnaître avec soumission une puissance supérieure à la vôtre et capable de renverser, quand il lui plaira, vos desseins les mieux concertés, soyez toujours persuadés, d’un autre côté, qu’ayant établi elle-même l’ordre naturel des choses, elle ne les violera pas aisément ni à toutes les heures, ni à votre préjudice, ni en votre faveur. Elle peut nous assurer dans les périls, nous fortifier dans les travaux, nous éclairer dans les doutes, mais elle ne fait guère nos affaires sans nous, et quand elle veut rendre un roi heureux, puissant, autorisé, respecté, son chemin le plus ordinaire est de le rendre sage, clairvoyant, équitable, vigilant et laborieux. [80]
D’autres passages remarquables, tout en précisant encore l’étendue et les limites de l’œuvre de collaboration, mettent l’accent sur la notion de bien commun, peu séparable de celle de réputation, que le prince ne peut acquérir que dans la mesure où il poursuit le bien commun [81]. Entre la tête et son corps mystique, inscrits dans un temps qui évoque l’aevum des scolastiques, une solidarité s’instaure :
Car enfin, mon fils, nous devons considérer le bien de nos sujets bien plus que le nôtre propre. Il semble qu’ils fassent une partie de nous-mêmes, puisque nous sommes la tête d’un corps dont ils sont les membres. [82]
Exerçant ici bas une fonction toute divine, nous devons paraître incapables des agitations qui pourraient la ravaler. Ou s’il est vrai que notre cœur, ne pouvant démentir la faiblesse de sa nature, sente encore naître malgré lui ces vulgaires émotions, notre raison doit du moins les cacher sitôt qu’elles nuisent au bien public, pour qui seuls nous sommes nés. [83]
Louis XIV ne se contenta pas de mettre en pratique une dévotion visible, publique, bien réglée, analogue, quoique exemplaire, à celle de n’importe quel fidèle. Il ne se borna pas non plus à en relever les significations symboliques, à en exploiter les implications politiques, à en étendre l’esprit à l’ensemble des mécanismes qui régissaient la vie de cour. Tout un domaine de pensées proprement spéculatives, peu connu, révèle un monarque soucieux d’approfondir les enseignements de son catéchisme, de mieux connaître la religion en laquelle il était appelé à tenir une place importante, quasi sacerdotale. Ces pages méritent d’être transcrites, tant elles vont à l’encontre de l’idée reçue d’un roi ignorant et manipulé [84]. Un bref paragraphe d’introduction à l’adresse du dauphin précède la démonstration méthodique du bien-fondé de la religion chrétienne [85].
Pour conserver cette disposition intérieure que je désire avant toutes choses et sur toutes choses en vous, il est utile, mon fils, de se remettre de temps en temps devant les yeux les véritez dont nous sommes persuadez, mais dont nos occupations, nos plaisirs, nostre grandeur mesme effacent incessamment l’image dans nos esprits. Ce n’est pas à moy à faire le théologien avec vous. J’ay pris un soin extrême de choisir pour vostre éducation ceux que j’ai cru les plus propres à vous enseigner la piété par les discours et par l’exemple. Et je puis vous assurer que c’est la première qualité que j’ay cherchée et considérée en eux. Ils ne manqueront pas, et j’y prendray garde, de vous confirmer dans les bonnes maximes, et tous les jours davantage, plus vous serez capable de raisonner avec eux. Si toutesfois, par une curiosité assez naturelle, vous vouliez sçavoir ce qui m’a le plus touché de ce que j’ay jamais veu ou entendu sur de semblables matières, je vous (vous) le diray fort simplement, suivant ce que le bon sens me le pourra suggérer, sans affecter une profondeur de connoissances qui ne m’appartient pas. [86]
Une première partie s’en tient à des considérations d’ordre philosophique, de ce « bon sens » si bien partagé au XVIIe siècle. L’argument du consentement universel y occupe une grande place, et permet au roi de revenir sur le concept de réputation, auquel il se montre si attaché en maints endroits des Mémoires. Plus imprévue est la dénonciation du cercle vicieux où la raison s’entraînerait elle-même à vouloir s’accorder une confiance excessive : il y a en effet contradiction à douter rationnellement, au nom même des limites de la raison, des vérités de la foi. Un dernier argument, de consonance et d’esprit tout thomistes [87], fait appel, par le procédé de l’analogie, à la preuve par l’ordre du monde. Il comprend une remarque adventice sur le témoignage rendu par l’Église, qu’il faut apprendre à reconnaître.
J’ay donné beaucoup, en premier lieu, au consentement général de toutes les nations et de tous les siècles, et particulièrement de tous – ou presque tous – les hommes célèbres dont j’ay jamais entendu parler, soit pour les lettres, soit pour les armes, soit pour la conduite des Estats, qui en général ont estimé la piété, quoyqu’en différentes manières ; au lieu qu’on ne compte depuis tant de temps pour impies et pour athées qu’un très petit nombre d’esprits médiocres, qui ont voulu passer pour plus grands qu’ils n’estoient – ou du moins que le public ne les a trouvez, puisqu’ils n’ont pu se faire jusques icy, comme les autres, un party considérable dans le monde et une longue suitte d’admirateurs.
Ce consentement universel m’a tousjours semblé de grand poids car, après tout, il n’est pas estrange que la raison se puisse tromper en quelques particuliers, puisque les sens mesmes, dont nous tenons la certitude si grande, se trompent aussi en quelques particuliers et qu’il y en a qui voyent les choses toutes différentes de ce qu’elles sont en effect. Mais si en ce qu’il y avoit de plus important au monde – et qu’on a estudié avec le plus de soin –, la raison humaine généralement parlant s’estoit trompée par toute la terre et en tous les divers temps régulièrement et tousjours de mesme pour nous faire embrasser comme le premier et le plus grand de nos devoirs un fantosme et une chimère qui ne fût point du tout, à dire la vérité, elle ne seroit plus elle-mesme une raison, mais une folie à laquelle il faudroit renoncer pour jamais et ne s’en plus servir [88], ce qui est la plus grande extravagance et la plus grande contradiction qu’un homme raisonnable puisse soustenir, puisqu’il ne la soustiendrait qu’en raisonnant luy-mesme.
J’ay considéré ensuitte que si l’imagination résiste d’abord à tout ce que nous n’avons pas vu, et par conséquent à tout ce qu’on nous enseigne de la Divinité, le jugement s’y rend sans peine aussitost que nous nous y attachons plus longtemps et que nous l’examinons de plus près. En effect, nous n’avons aucun moyen naturel de juger des choses qui nous sont inconnues, qu’en les comparant à celles que nous connoissons et tirant des conséquences des unes aux autres. Nous ne voyons cependant dans le monde rien de ce qui a quelque rapport, quelque ressemblance avec le monde mesme – comme sont par exemple les machines, les bastiments et autres choses semblables – qui ne soit l’ouvrage de quelque raison et de quelque esprit qui en a fait le dessein. Cela estant, pourquoy ne croirions-nous pas – quand mesme l’instinct naturel et la voix de tous les peuples ne nous l’auroient point appris – que le monde luy-mesme, qui passe si fort toutes les autres choses en grandeur, en ordre, en beauté, est aussi l’ouvrage d’une raison, sans comparaison plus eslevée que la nostre – dont, si ensuitte l’on nous dit mille merveilles, il faut seulement examiner qui nous les dit, et quelle assurance il en a, sans nous estonner de ne les pouvoir comprendre (puisque dans le monde mesme, qui n’en est que l’ouvrage, il y a tant d’autres merveilles que nous ne comprenons pas, encore que nous ne puissions les nier et qu’elles soient incessamment devant nos yeux). Au contraire, ce qui seroit incroyable en soy, s’il est d’ailleurs appuyé de quelque bonne authorité, ne devient pas seulement croyable, mais très vraysemblable quand il s’agit de cette raison supérieure et si eslevée – c’est-à-dire d’une chose très obscure pour nous, qui ne connoissons presque pas ce que c’est que nostre propre raison.
Cette incise sur le témoignage de l’Église permet d’aborder la deuxième partie, fort surprenante, où la vérité et l’excellence de la religion chrétienne se prouvent, dans une perspective historique, par comparaison avec les autres religions. On est loin des vues des Encyclopédistes, qui devaient faire usage du même argument pour relativiser au contraire l’origine et le contenu de la religion chrétienne, et plus encore des tendances syncrétistes issues du romantisme. C’est encore la réputation qu’on lui a faite à travers les temps qui étaie une religion chrétienne dont l’ancienneté, gage de sa valeur, plonge ses racines dans la religion juive de l’Ancien Testament, figure et attente de celle-là – ce qu’attestent les figures prophétiques.
Ces premiers fondemens posez, il m’a tousjours semblé, mon fils, que tout le reste suivoit facilement. La variété infinie des religions peut faire peine, mais elles ont au fonds tant de rapport l’une à l’autre, tant de principes et de fondements communs, que leur diversité mesme confirme visiblement une seule religion, dont toutes les autres sont des copies imparfaittes ou falsifiées, qui ne laissent pas de conserver toutes les traits les plus remarquables de l’original. Et quand il n’est plus question que de démesler cet original d’entre ses copies, quelle autre religion le peut emporter sur la nostre, à laquelle tout ce qu’il y a eu de gens habiles et éclairez dans le monde se sont rendus aussitost qu’elle a paru, qui est aujourd’hui embrassée, non pas, comme les autres, par des nations barbares, ignorantes et grossières, mais par toutes celles où l’esprit et le savoir sont les plus cultivez ; qui d’ailleurs, si l’on regarde l’ancienneté, est la mesme que la juisve (la plus ancienne de toutes), dont elle n’est que la perfection et l’accomplissement [89] prédit, promis et annoncé plusieurs siècles auparavant par des hommes extraordinaires – en mesme temps qu’ils faisoient mille autres prédictions que l’événement confirmoit chaque jour – ; qui dès lors s’est vantée hardiment qu’aussitost qu’elle seroit à ce point de perfection qu’elle attendoit, elle détruiroit entièrement la payenne, dont elle estoit alors mesprisée ou opprimée, et n’y a pas manqué – tous ces dieux qu’on adoroit ayant disparu devant le sien, sans qu’il leur soit plus resté un seul adorateur en toute la terre. [90]
La troisième partie est strictement apologétique. Fondée sur des motifs externes de crédibilité, elle s’attache à mettre en valeur les qualités morales et le désintéressement des premiers propagateurs du christianisme, ainsi que le miracle moral de l’acceptation universelle d’une doctrine et d’une morale exigeantes, opposées aux tendances de la nature humaine marquée par le péché originel. Les motiva religioni revelatae extrinseca que sont les miracles sont invoqués en dernier lieu, pour clore cette partie par l’argument apologétique le plus probant.
Les vérités qu’elle publie sont à la vérité surprenantes, mais nous avons desjà posé que rien ne nous doit surprendre en ce qui est si fort au-dessus de nous. Le monde les a apprises par des tesmoins oculaires que le bon sens ne nous permet pas encore aujourd’huy de soupçonner ni (ne) de folie – puisque leur morale, du consentement mesme des impies, passe de bien loin celle des plus sages philosophes –, ni d’imposture – puisqu’on demeure d’accord qu’ils ont vescu sans intérest, sans bien, sans ambition, sans plaisirs, fournissant le plus souvent par le travail de leurs mains à ce qui leur estoit nécessaire, courant avec autant de fatigue que de péril par toute la terre pour la convertir, méprisez, persécutez, finissant presque tousjours leur vie par le martyre, mais ne se relaschant ni ne se démentant jamais par eux et par leurs premiers successeurs [91]. Cette religion, qui preschoit des mystères si opposez au sens humain et des maximes si dures et si fascheuses aux gens du monde, sans les forcer par aucune violence, sans jamais armer le sujet contre le prince [92] ni le citoyen contre le citoyen, sans faire enfin que souffrir et que prier, a désarmé toutes les puissances qui luy éstoient contraires, s’est establie par tout le monde, s’est veue dominante en moins de trois siècles – ce qui ne sçauroit estre arrivé, dans le bon sens, que par ces miracles dont l’histoire chrestienne est remplie (et que nous ne voyons plus aujourd’huy, mais dont ce grand progrez du christianisme nous prouve la vérité, outre mille autres tesmoignages très authentiques).
Un dernier paragraphe conclut la deuxième section de l’année 1661 des Mémoires. Quoique composé au début de son règne personnel, c’est un vibrant testament spirituel, dont la vie liturgique du roi constitue, tout au long du règne, une vivante illustration.
Voilà, mon fils, les considérations dont j’ay été le plus touché. Je ne doute pas que celles-là mesme, ou d’autres, ne fassent la mesme impression sur vous et que vous ne taschiez sincèrement de respondre au nom de Très-Chrestien que nous portons. Si ce ne peut estre en toutes vos actions, comme il seroit à souhaitter, ne perdez jamais de vue pour le moins ce qui fait tout le mérite des bonnes et tout le remède des mauvaises et des foibles. Plusieurs de mes ancestres ont attendu l’extrémité de leur vie pour faire de pareilles exhortations à leurs enfants [93]. J’ay cru au contraire qu’elles auroient plus de force et plus de poids auprès de vous pendant que la vigueur de mon aage, la liberté de mon esprit, l’estat florissant de mes affaires ne vous permettroient point d’y soupçonner de déguisement ni de les attribuer à la veue du péril. Ne me donnez pas ce desplaisir, mon fils, qu’elles n’ayent servi qu’à vous rendre plus coupable, comme elles le feroient sans doute si vous veniez à les oublier.
Roi liturgique, Louis XIV peut paraître à certains égards comme un « roi-machine » si l’on s’en tient à la seule description d’un emploi du temps rythmé par des cérémonies régulières et incessantes. Soumis de fait à un cadre contraignant en matière de dévotion, Louis XIV fut aussi un « honnête homme » en matière de religion, soucieux de ne pas déroger à ses devoirs de chrétien et d’accomplir ceux-ci avec un certain « style » accordé à sa fonction royale. Enfin, et c’est là l’aspect le plus inédit de cette personnalité méconnue, sans vouloir s’imposer comme théologien il laissa une véritable synthèse exprimant sa conception chrétienne du pouvoir politique, ainsi qu’une apologétique révélant une stature de penseur chrétien.
 
NOTES
 
[1] Abbé Étienne Oroux, Histoire ecclésiastique de la cour de France, vol. II, Paris, 1777, p. 524-525.
[2] Voir notamment Jean-Pierre Labatut, Louis XIV, roi de gloire, Paris, 1984, p. 173-209, 260-283 et 315-338 ; François Bluche, La vie quotidienne au temps de Louis XIV, Paris, 1984, p. 563-591, et Louis XIV, Paris, 1986, p. 17-25, 44-48, 187-189, 563-620 et 879-899 ; Georges Minois, Le confesseur du roi. Les directeurs de conscience sous la monarchie française, Paris, 1988, p. 385-488 ; Jean-Christian Petitfils, Louis XIV, Paris, 1995, p. 37-46, 118-125, 303-312, 462-487, 534-543, 673-685 et 691-696 ; Georges Couton, La chair et l’âme : Louis XIV entre ses maîtresses et Bossuet, Grenoble, 1995. Voir aussi, sur des points plus précis, Henri Chérot, La première jeunesse de Louis XIV (1649-1653) d’après la correspondance inédite du Père Charles Paulin, son premier confesseur, Paris, 1892, p. 171-192 ; Henri Carré, L’enfance et la première jeunesse de Louis XIV, 1638-1661, Paris, 1944, p. 36-37 et 103-104 ; John B. Wolf, « The formation of a King », et H. G. Judge, « Louis XIV and the Church », Louis XIV and the Craft of Kingship, sous la direction de John C. Rule, Colombus (Ohio), 1969, p. 102-131 et 240-264 ; Jean-Paul Besse, « Portrait spirituel de Madame de Maintenon », Comptes rendus et mémoires de la Société d’histoire de Senlis, 1991, p. 81-89.
[3] Édouard Pommier, « Versailles, l’image du souverain », Les lieux de mémoire, sous la direction de Pierre Nora, II, La Nation, 2, Paris, 1986, p. 209 et 225. S’il fallut attendre 1682 pour que Versailles, de résidence de détente qu’il était jusque-là, devînt le théâtre privilégié de cette conception royale, celle-ci était formulée dès 1661, la « prise du pouvoir », réaffirmation de la plenitudo potestatis, étant la justification du droit divin direct.
[4] Au sacre, le célébrant passait un anneau au quatrième doigt de la main droite du roi, symbole d’un mariage mystique entre le royaume et son souverain. Voir l’étude fondamentale d’Ernst Kantorowicz sur la sécularisation progressive d’un rite liturgique au sein de la monarchie anglaise du Moyen Âge, Les deux corps du roi. Essai sur la théologie politique au Moyen Âge, trad. par Jean-Philippe Genet et Nicole Genet, Paris, 1989, p. 51-199 et 228-325. L’étude d’Alain Boureau tend à nuancer les thèses des « néo-cérémonialistes », pour qui le discours cérémoniel fonctionne uniquement comme relais pratique d’une théorie monarchique (Le simple corps du roi. L’impossible sacralité des souverains français, XVe-XVIIIe siècle, Paris, 1988, p. 23, 26 et 38). Dans son étude Le corps du pape (trad. par Catherine Dalarun-Mitrovista, Paris, 1997, p. 14), Agostino Paravicini-Bagliani voit dans l’action de type liturgique, dotée d’une valeur d’éternité, comme le moyen de résoudre la contradiction entre caducité physique et continuité institutionnelle. Même type d’analyse dans Michèle Fogel, Les cérémonies de l’information dans la France du XVIe au XVIIIe siècle, Paris, 1989, p. 215, 416 et 420-421.
[5] De aevum, durée permanente douée de mouvement (et donc d’un passé et d’un futur), qui se distingue de l’éternité (nunc semper stans, sans passé ni futur). Cette notion, mise en lumière par les scolastiques, correspond au temps des anges.
[6] Outre le célèbre premier verset du chapitre XIII de l’épître aux Romains, on peut citer ici, à la suite de Jean de Pange, Le roi très chrétien, Paris, 1999, p. 59, ce passage de l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée : « Les Hébreux n’honoraient pas seulement du nom du Christ les souverains pontifes sur qui, à cause du symbole, avait coulé l’huile consacrée, mais aussi les rois que les prophètes divinement inspirés avaient oints et présentés comme des figures du Christ. Ceux-ci portaient en effet en eux l’image du pouvoir royal et suprême du seul et vrai Christ, du Verbe divin qui règne sur tous les êtres ».
[7] Les cérémonies de l’information dans la France du XVIe au XVIIIe siècle, Paris, 1989, p. 214.
[8] Ralph E. Giesey, Cérémonial et puissance souveraine. France, XVe-XVIIe siècle, trad. par Jeanie Carlier, Paris, 1987, p. 76.
[9] Louis XIV. Les stratégies de la gloire, Paris, 1995, p. 96 ; voir aussi p. 16-17.
[10] Louis XIV, Mémoires pour l’instruction du dauphin, supplément pour l’année 1666, passage publié par Charles Dreyss dans son édition des Mémoires de Louis XIV pour l’instruction du dauphin, t. II, Paris, 1860, p. 15 ; approximativement cité par Norbert Elias, La société de cour, Paris, 1974, p. 116, et par Jean-François Solnon, La cour de France, Paris, 1987, p. 335, et dans la notice « Préséances » du Dictionnaire du Grand Siècle, sous la direction de F. Bluche, Paris, 1990, p. 1248-1249.
[11] Catechismus ad parochos ex decreto Concilii Tridentini editus et Pii V Pontificis Maximi jussu promulgatus, Paris, 1661, deuxième partie, De Sacramentis, XVI, p. 121. Voir N. Elias, La société de cour, p. 94 : l’application des prescriptions du cérémonial n’était pas « une chasse aux apparences, mais la confirmation de ce qui est essentiel pour l’identité individuelle d’un homme de cour ».
[12] Sur le sacre, voir l’article « Sacre des rois » d’Albert Michel dans le Dictionnaire de théologie catholique, t. XIV, 1re partie, Paris, 1939, col. 482-485, qui dresse un rapprochement avec le sacre d’un évêque ; les actes du colloque international d’histoire sur les sacres et couronnements royaux, Le sacre des rois (Reims, 1975), Paris, 1985, p. 17-26 (Jean Sainsaulieu, « De Jérusalem à Reims : origines et évolution des sacres royaux ») et 249-252 (Roland Mousnier, « Les conséquences politiques des sacres du XVIe au XVIIIe siècle ») ; et, de Raymond Darricau, la notice « Sacre » dans le Dictionnaire du Grand Siècle, sous la direction de F. Bluche, Paris, 1990, p. 1372-1373. Ce dernier montre qu’il s’agissait bien plus que d’une simple bénédiction, si proche fût-elle de la liturgie prévue par le Pontifical : l’onction pratiquée avec un mélange de saint chrême (huile mêlée de baume, consacrée par un évêque, employée pour les sacrements de baptême, de confirmation et d’ordre), le lieu des onctions (sommet de la tête, poitrine, entre les deux épaules, épaule droite, épaule gauche, pli du bras droit, pli du bras gauche, paume droite, paume gauche), l’esprit même de la cérémonie faisaient du roi un « évêque du dehors », à la croisée d’une tradition biblique de médiateurs (David, Salomon, Aaron notamment) et de modèles de princes chrétiens protecteurs de l’Église (dont les plus importants étaient Constantin, Clovis et Charlemagne).
[13] Abbé Guillaume Du Peyrat, Histoire ecclésiastique de la cour ou les antiquitez et recherches de la Chapelle du roy de France, Paris, 1645, p. 728 ; passage partiellement cité par Marc Bloch, Les rois thaumaturges : étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale, particulièrement en France et en Angleterre, Paris, 1961, p. 349. Voir aussi, également cité par M. Bloch (p. 349), le passage écrit par le P. Balthasar de Riez (dans L’incomparable piété des très-chrétiens rois de France, 1672-1674, vol. I, p. 12) : « [Le sacre] est une sainte cérémonie qui attire sur eux des grâces particulières du Ciel, qui rend leurs personnes sacrées et en quelque façon sacerdotales ». M. Bloch précise à deux reprises dans son ouvrage (p. 348 et 354) qu’en dépit de l’œuvre du concile de Trente, qui « vint établir entre le sacerdoce régularisé et la condition des laïques une distinction mieux tranchée », « la vieille notion [d’un roi presque prêtre] incorporée dans tant d’usages et tant de rites garda de nombreux adeptes, même dans les rangs du clergé » ; en effet, « l’Église inclinait à voir dans le caractère de sainteté auquel prétendaient les rois moins un empiétement sur les privilèges du clergé qu’un hommage à la religion ».
[14] Sur le ministerium Regis, conception ministérielle du pouvoir séculier dont l’origine est exprimée en saint Paul (chap. XIII de l’épître aux Romains), qui s’apparentait au sacerdoce et dont le sacre constituait la traduction liturgique, voir Henri-Xavier Arquillière, L’augustinisme politique. Essai sur la formation des théories politiques du Moyen Âge, Paris, 1972, p. 40, 43-44 et 93. Sur le caractère épiscopal conféré par le sacre, voir aussi J. de Pange, Le roi très-chrétien : le sacre royal, quoique considéré par certains canonistes (dont Yves de Chartres, cité p. 298-299) comme un sacrement, fut nettement distingué de celui de l’évêque par Innocent III (p. 335-338) ; cependant, le roi de France restait oint du saint chrême (et non pas, comme les autres rois, de l’huile des catéchumènes), et non seulement sur les bras, les épaules et la poitrine, comme tous les rois, mais aussi sur la tête et les paumes, comme un évêque ; de même, il communiait sous les deux espèces (p. 376-378). Pour un Jean Golein (Traité du sacre, cité par Gilbert Dagron, Empereur et prêtre. Étude sur le « césaropapisme » byzantin, Paris, 1996, p. 285), l’onction de la tête, trait de ressemblance avec le sacre des rois de l’Ancien Testament, est « signifiance qu’il [le roi] relenquit l’état mondain de par-devant pour prendre celui de la religion royale ».
[15] Pour le détail des cérémonies accomplies à la Chapelle royale, soumise au rite romain et desservie par une communauté de lazaristes, voir A. Maral, La Chapelle royale de Versailles sous Louis XIV. Cérémonial, liturgie et musique, Sprimont (Belgique), 2002, p. 99-292.
[16] Manuel des cérémonies romaines, Paris, 1662, p. 66. Voir aussi le Caeremoniale episcoporum, livre I, chap. 30, De missa quae sine cantu coram episcopo celebratur in locis suae jurisdictionis  ; livre II, chap. 9, De missa solemni quae coram episcopo celebratur ”, et chap. 12, De missa pro defunctis quae coram episcopo celebratur . Parmi les privilèges des évêques figure celui de dresser le trône et le baldaquin dans toutes les églises de leur diocèse, ce dont Louis XIV usait à chaque cérémonie de réception dans l’ordre du Saint-Esprit, tandis que l’évêque célébrant ne disposait que d’une banquette ou d’un faldistoire, comme s’il était en présence d’un prélat supérieur en dignité ou en juridiction ; voir à ce sujet le Caeremoniale episcoporum, livre I, chap. XIV, De usu umbraculi seu baldachini .
[17] Et non pas un autre, comme l’exige le chapitre « De la messe solemnelle en présence de l’évesque diocésain hors de sa cathédrale ou de quelque autre prélat ou prince » (Manuel des cérémonies romaines, Paris, 1662, p. 361-370).
[18] Manuel des cérémonies romaines, Paris, 1662, p. 87-121, à la p. 96.
[19] Ibid., p. 131.
[20] Ibid., p. 68-77. Les enfants de France n’avaient droit qu’à un seul clerc.
[21] À la p. 332.
[22] Arch. nat., O1 2828, fol. 19.
[23] « Plan du rez-de-chaussée de la chapelle du château royal de Versailles », gravure de Pierre Lepautre, planche 2 du recueil intitulé Les plans, profils et élévations des ville et château de Versailles, avec les bosquets et fontaines tels qu’ils sont à présent, levez sur les lieux, dessinez et gravez en 1714 et 1715, Paris, chez Demortain. Le franchissement de la barrière du chancel était l’équivalent oriental, réservé à l’empereur, de ce privilège liturgique (G. Dagron, Empereur et prêtre, p. 126).
[24] Le fait que le roi restait à genoux pendant la messe basse quotidienne ne constitue pas une similitude aussi frappante avec la position de l’évêque assistant à une messe basse : tout fidèle en effet suivait ainsi la messe basse. En revanche, la présence du fauteuil, attesté aux vêpres (Recueil de relations des cérémonies de la cour de France par Michel-Ancel Desgranges, maître des cérémonies, Bibl. Mazarine, ms 2746, fol. 230) et évoqué aux messes chantées (Recueil de M.-A. Desgranges, Bibl. Mazarine, ms 2742, fol. 102-124), permet de supposer que le roi s’asseyait aux moments où un évêque célébrant pontificalement peut s’asseoir (Kyrie, Gloria, épître, graduel, Alleluia, Credo et offertoire de la messe ; psaumes des vêpres). Daté de 1736 mais source essentielle pour connaître « l’ordre des séances [...] en présence du roy et de la reine dans les cérémonies d’Église », le mémoire de Nicolas-Louis Le Dran (Arch. des Aff. étr., Md France 1851, fol. 69-73) mentionne à plusieurs reprises le « haut dais » royal, surélevé par des « degrez » : il peut s’agir du dispositif installé lors des cérémonies de l’ordre du Saint-Esprit, ou encore d’une configuration propre à certaines cérémonies accomplies hors de la chapelle du château de Versailles, notamment le sacre de Reims ; en outre, pour mieux évoquer encore la disposition des familiers de l’évêque, « tout autour du haut dais, le grand chambellan, le premier gentilhomme de la Chambre, le grand maître de la Garde-robbe, le capitaine des gardes du corps, les dames d’honneur et les dames d’atour se mettent sur les degrez du haut dais et les ducs et duchesses revestus de ces charges y ont des carreaux près leurs maistres ou maistresses préférablement aux autres ».
[25] « Cérémonies observées quand le roy entend la messe et se communie », Arch. nat., KK 14242, fol. 319 ; voir aussi Bibl. nat. de Fr., ms nouvelles acquisitions françaises 7236, fol. 294.
[26] Coutumier général pour la Chapelle royale du château de Versailles, Bibl. nat. de Fr., ms français 14453, p. 23, et Manuel des cérémonies romaines, Paris, 1679, « De la messe solemnelle en présence de l’évesque diocésain hors de sa cathédrale », p. 316.
[27] Le Cérémonial des évêques (livre II, chap. 37 et 38) prévoit que la dépouille mortelle de l’évêque soit embaumée et exposée publiquement, sur un lit entouré de quatre cierges, au pied duquel une crédence est disposée pour recevoir un bénitier. C’est aussi un privilège réservé à l’évêque que de bénéficier de messes de Requiem dites à son intention dans l’appartement même où il est exposé publiquement et solennellement.
[28] Voir le récit de la pompe funèbre de Louis XIV par M.-A. Desgranges, Bibl. Mazarine, ms 2346, fol. 59 vo ; ainsi que les Mémoires du marquis de Sourches, édités par Jules de Cosnac et Édouard Pontal, Paris, 1882-1912, vol. XI, p. 308, et Abbé François-Timoléon de Choisy, Mémoires pour servir à l’histoire de Louis XIV, édités par Jean Mongrédien, Paris, 1983, p. 124. L’interruption de la messe est attestée sous le règne de Louis XV par le duc de Luynes, Mémoires sur la cour de Louis XV, édités par Léon Dussieux et Eudore Soulié, Paris, 1860-1865, vol. III, p. 93, et vol. VIII, p. 430.