2003
XVIIe siècle
Deux institutions de gentilshommes sous Louis XIII : Le Gentilhomme de Pasquier et L’Instruction du Roy de Pluvinel
Denise Carabin
En 1625 paraissent chez A. Nivelle, à Paris, les trois livres de
L’Instruction du Roy en l’exercice de monter à cheval par messire Antoine de Pluvinel, conseiller en son Conseil d’Estat, Chambellan ordinaire et son Escuyer principal
[1]. Son auteur (1555-1620), Dauphinois, fut le premier écuyer d’Henri III. Après avoir été chargé de missions en Hollande, il fonda la première académie équestre en 1599 dans le faubourg Saint-Honoré, à Paris, avant d’être écuyer principal du futur Louis XIII. Il est, en quelque sorte, « adjoint » du gouverneur Gilles de Souvray. L’édition posthume de son ouvrage, qui eut lieu grâce aux bons soins de R. Menou de Charnizay, se présente sous forme de dialogue entre deux interlocuteurs principaux, le jeune Louis XIII et Pluvinel, l’élève et le maître, auxquels se joignent épisodiquement M. de Thermes et un Grand. Un recueil de planches illustrant les principales figures détaillées dans
L’Instruction accompagne les leçons. L’ouvrage offre en avant-propos un court résumé pour chaque livre, le premier portant sur les qualités du cavalier et du cheval, le deuxième sur les moyens pour le dresser aux plus belles figures du manège, le troisième donne la méthode de dressage à certaines figures spéciales et se poursuit par des considérations générales sur l’instruction de la noblesse. Dans un article récent
[2], M.-C. Mégret-Lacan montre les attaches de
L’Instruction avec les dialogues de l’humanisme italien, tout en soulignant qu’elle demeure une « énigme ». Or elle peut être éclairée si elle est replacée dans le courant contemporain de philosophie morale, à dominante néo-stoïcienne
[3], centrée sur l’institution du prince et des nobles.
Le genre humaniste de l’institution connaît, à l’occasion de la naissance de Louis XIII en 1601, un regain notable. À travers l’élève royal, dont la future fonction justifie les impératifs d’éducation, les auteurs cherchent à modeler le caractère et l’action des gens bien nés. D’autres concentrent leurs efforts sur les gentilshommes, même si, parfois, ils feignent de ne s’adresser qu’à leur propre famille, sans se priver d’émettre des vues sur la formation du souverain. Tous, témoins des guerres civiles du XVIe siècle, veulent éviter un retour au chaos. Aussi l’institution du début du XVIIe siècle, si elle conserve l’exigence morale (formation du caractère du sage vertueux, cultivé et maître de ses passions), se veut-elle plus réaliste et efficace que celles de la Renaissance.
Parmi les pédagogues du groupe néo-stoïcien, qui touche à la fois au monde de la République des Lettres et aux sphères du pouvoir, autour de Guillaume du Vair
[4], garde des Sceaux, et de Gilles de Souvray, gouverneur du dauphin, citons le médecin de Louis XIII, Jean Héroard, auteur d’une
Institution du prince
[5], Adam Théveneau
[6], Thomas Pelletier, précepteur du duc de Vendôme et auteur de
La Nourriture de la Noblesse
[7], et
Le Gentilhomme de Nicolas Pasquier, qui parut en 1611
[8], et dont le contenu est repris dans ses
Lettres publiées en 1623. Fils de l’historien Estienne Pasquier, ce dernier fut maître des requêtes en 1595 et écuyer deux ans plus tard. Pluvinel et Pasquier, suivant l’exemple de Montaigne qui fut un des premiers à préciser le contenu des institutions destinées aux gentilshommes et l’exemple de La Noue
[9], qui préconisa la création d’académies équestres aux frais de l’État, mettent en relief la finalité sociale et politique de l’art équestre, sur fond d’humanisme réactualisé. C’est la raison qui nous conduit à les isoler du groupe et à étudier les enjeux culturels et politiques de leur programme.
NATURE, RAISON ET EXERCICES CHEZ PASQUIER ET PLUVINEL
Pour instituer la noblesse d’épée, il faut une forme et une écriture d’accès facile. À la lumière de la critique érudite de la République des Lettres, Pasquier et Pluvinel exposent leurs idées avec méthode et précision. La première caractéristique du néo-stoïcisme rationnel qui informe leur pensée est le plan progressif de l’ouvrage, la clarté et la logique des développements, et, enfin, le style technique. Précédé d’une introduction et suivi d’un index précis, l’ouvrage de Pasquier s’articule sur quatre parties sensiblement d’égale longueur. La progression suit le passage de l’enfance à la maturité du gentilhomme idéal et fait apparaître la logique d’une ascension sociale qui coïncide avec l’acquisition de la sagesse. À l’intérieur de chaque partie, des titres de chapitres brefs et clairs facilitent l’accès à des thèmes concrets et d’actualité. L’ouvrage écrit à la première personne développe les vertus d’un docte discours par lequel l’auteur communique son
èthos à l’honnête gentilhomme, éventuellement homme de cour – en tout cas, bon serviteur de l’état. Le livre de Pluvinel, organiquement bien charpenté en trois parties, et dont les développements de détail s’alignent sur le questionnement naïf de l’élève royal, est régulier et mesuré. Son dialogue éducatif10 (comme celui d’Héroard) expose la leçon du maître dans un cadre fonctionnel, avec des personnages historiques. Par la composition simple, claire et le didactisme, ce sont des
œuvres modernes et pré-classiques
[10], représentatives du purisme de Malherbe adapté à la prose.
Les présupposés de la démarche imposent la perspective d’un monde cohérent. L’éducation, chez Pasquier, a pour moyen et pour but la raison : grâce à elle, l’aspirant à la sagesse dompte ses passions et cherche le vrai. L’auteur met particulièrement en valeur l’idée que le gentilhomme doit obéir aux instances qui représentent la raison sur terre, le père, la loi, le roi, dont l’image est le soleil providentiel
[11]. Chez Pluvinel, le cavalier est qualifié, à l’instar d’un modèle de philosophie morale, de « prudent », de « sage »
[12], faisant montre de sa « raison » et de sa « vertu »
[13]. Le dernier terme ne doit pas surprendre, on le trouve dans le même contexte chez Ronsard et Montaigne : chez le premier, il désigne la perfection de l’art de Carnavalet ; chez le second, il renvoie à l’union de la science et de l’effort personnel chez l’escrimeur
[14]. Chez Pluvinel, il est enrichi d’une plus grande signification morale qui la relie aux moyens de l’acquérir et à sa finalité. La vertu est l’action conforme à la raison et au bien, qui amène le cavalier à maîtriser son art à des fins utiles. Elle joint donc la doctrine et la sagesse. L’élève royal devra plus particulièrement incarner cette perfection qui fera de lui le prince de raison, reflet du
logos et modèle pour ses sujets. Le terme unifie toutes les qualités souhaitables du gentilhomme.
La troisième caractéristique de ces discours tient à la méthode d’acquisition de la vérité. La pensée de Pasquier ne découle pas de grands principes scolastiques, fortifiés par des allégations issues de la mémoire lettrée. À l’écoute des phénomènes et des m
œurs, il conseille, dans ses premiers chapitres, une éducation éclairée par la prise en considération des « naturelles dispositions » et des « capacités » de l’élève. Devenu capitaine, son gentilhomme veille à saisir l’opportunité, en maîtrisant le temps, la fortune, la nécessité. Une fois conseiller du roi, il recommande à son prince de s’adapter à la réalité
[15], en tenant compte du « naturel » des peuples. La prudence néo-stoïcienne se retrouve dans cette adaptabilité du jugement. Inductive, la pensée de Pluvinel procède, elle aussi, par observations du « naturel » des chevaux. Sa méthode lui vient de sa pratique professionnelle : « Ma façon de travailler n’estoit conduite que selon les occasions »
[16] ; il pratique « par raison »
[17] et « fait agir le jugement pour sçavoir à quoy le cheval peut estre propre ». La science équestre vient du « temps », des « occasions » et du « besoin ». Le cavalier accompli qui livre combat montre sa prudence en faisant la guerre « à l’
œil »
[18], c’est-à-dire en inventant selon les circonstances. La philosophie, issue à la fois du néo-stoïcisme pragmatique, des lectures des historiens et de l’influence des juristes pour qui la loi vient de l’observation des coutumes existantes érigée en raison, s’affirme comme modeste et prudente.
L’observation de la diversité des choses conduit le maître à condenser ses observations en « doctrine », en « science » qu’il faut faire apprendre aux élèves sous formes d’ « admonitions », de « maximes de la théorie »
[19]. La vérité de l’art équestre, recueillie dans ces lois, se fonde sur la raison présente dans les particularités du réel.
Mais le savoir, chez l’apprenti cavalier comme chez l’étudiant en n’importe quelle discipline (lettres, éloquence...), est surtout affaire d’ « usage », de « pratiques », d’ « exercices ». L’usage est dit supérieur à l’expérience dans le sens où il vise à faire fructifier les dispositions naturelles par la raison. Les exercices privilégient le patient labeur de mémorisation et d’imitation par des entraînements.
Le paradoxe de la méthode éducative de Pasquier et de Pluvinel réside dans l’effort continuel qu’ils demandent à une noblesse d’épée dont l’ignorance et l’oisiveté sont notoires. C’est au prix d’une conversion culturelle que la vieille aristocratie devenue adepte des méthodes de la noblesse robine, réputée laborieuse et savante, pourra reprendre sa responsabilité dans les affaires du royaume. Pasquier, que ce soit dans l’acquisition du savoir intellectuel ou du savoir équestre, multiplie les conseils de « diligence et de volonté », d’ « assidu travail ». Quatre ou cinq ans ne suffisent pas à ses fils pour acquérir les règles de l’art équestre : « Travaillez sans cesse, lisez, observez et pratiquez les bonnes écoles »
[20], écrit-il à ses fils. Pluvinel procède pas à pas : d’abord, donner à l’élève un cheval déjà dressé ; puis vient l’éducation du cavalier ; les figures générales qu’il apprend sont en petit nombre. Il faut apprendre ensuite les « airs », le « terre à terre », la « courbette ». Enfin viennent la « capreole », le saut, la bague, la lice, l’épée
[21]. Il insiste durant ce long apprentissage sur la notion de travail : travailler l’esprit et la mémoire du cheval
[22] pour qu’il soit accoutumé à exécuter nettement et avec ordre les figures apprises. La doctrine s’incorpore aux réflexes : le cavalier sent les mouvements du cheval, saura à quel moment il faut le faire avancer par la main ou par les talons. Cette influence des méthodes sur l’
habitus humain est illustrée par l’histoire turque dont historiens et moralistes de cette époque s’inspirent comme repoussoir ou modèle, selon les besoins. À la fin de son ouvrage, Pluvinel rappelle que le sultan, après avoir fait enlever des enfants d’Europe, les élève dans de tels principes qu’ils deviennent de parfaits défenseurs de l’État turc et de sa personne
[23]. On ne peut mieux affirmer le pouvoir du conditionnement sur les esprits.
L’institution du gentilhomme lie étroitement la nature (celle de la matière apprise et celle de l’ « apprenant »), la raison et l’exercice. Toute discipline émane, à l’instar des quatre vertus qui découlent d’une vertu première, d’une raison fondamentale qui permet à l’homme de s’accomplir. Les mêmes mots décrivent l’effort du maître pour s’assurer de l’obéissance de l’ « apprenant », qu’il soit jeune gentilhomme ou cheval. Pluvinel écrit qu’il faut « réduire les chevaux à la raison »
[24] ; Pasquier, que celui qui « sçait amener un cheval à la raison, est digne et capable d’être un gouverneur d’un Roy »
[25]. L’essentiel est l’acte de raison qui donne la maîtrise du monde.
LA FINALITÉ MORALE ET POLITIQUE DES ACADÉMIES
L’art de l’équitation s’acquiert dans des centres spécialisés, appelés académies. Le vocable « académie » appelle un éclaircissement. À l’aube du siècle que l’on peut appeler l’âge d’or des académies
[26], il s’agit encore du contexte du XVI
e suivant lequel une académie est un lieu d’apprentissage d’équitation et d’escrime. Le dictionnaire de Furetière illustre la définition du terme par le nom de Pluvinel, le premier à établir une académie. Mais le terme désigne aussi d’autres apprentissages : quand Pasquier évoque les trois sortes de « séminaires » et d’ « académies »
[27], selon l’ordre social que les fondateurs ont en vue, il songe à des centres où seraient dispensées des connaissances nécessaires à l’accomplissement des devoirs inhérents à chaque ordre. L’académie dont il s’agit dans notre contexte est le lieu d’instruction générale destinée aux gentilshommes d’épée. Il est bon de se pencher sur la genèse du mouvement d’opinion en faveur des académies car elle révèle ses caractéristiques marquantes. Ce sont les protestants qui en réclament la création vers le dernier tiers du XVI
e siècle. Dans leur revendication se pressent des arguments divers : une volonté nationaliste de faire cesser les voyages de formation vers l’Italie ou l’Allemagne ; lié au coût de ces voyages, le désir de permettre à la noblesse pauvre de donner une éducation honorable à ses enfants ; une volonté, enfin, d’amender les m
œurs, par des structures administratives et des règlements sévères qui régiraient ces lieux d’enseignement. Il s’agissait de compenser les carences du pays en matière éducative et de rattraper, en une époque où la culture est sentie comme un « capital » social, le retard de la noblesse d’épée. À la robe, les universités ; aux gentilshommes, les académies. Quand Pasquier et Pluvinel écrivent, il s’agit encore d’un projet utopique d’académie dispensant une éducation générale. Il faudra attendre Richelieu pour qu’il y ait l’esquisse d’une réalisation. En 1593, Duplessis Mornay et Henri IV débattaient bien d’une éventuelle construction d’une académie de ce genre à Saumur, mais le projet n’eut pas de suite. C’est à Sedan que le duc de Bouillon créa une académie en 1606 dans laquelle la noblesse protestante apprenait l’équitation, le maniement des armes et suivait des cours de droit, de philosophie et de mathématiques
[28]. C’est cet exemple illustre qui, peut-être, guide les projets de nos deux auteurs.
Aux arguments des protestants, qu’il s’approprie, Pasquier ajoute des conclusions qu’il retire de ses observations. Il fait remarquer, dans une lettre adressée au gouverneur pour le roi à Metz, qu’il serait équitable que l’État prenne en charge les frais de fonctionnement d’une académie qui est un « souverain bien pour la chose publique »
[29]. Au nom de son expérience de maître de manège, Pluvinel précise qu’il y a injustice à faire supporter à un particulier les frais d’une entreprise d’intérêt public. Les deux auteurs glissent, en sus, dans leur démonstration, l’avantage politique que le chef de la monarchie peut retirer de l’encadrement fait par l’État d’une structure de formation de ses futurs défenseurs.
La maturité de leur projet s’exprime dans sa précision, tant dans l’espace prévu pour les académies que dans leur système de gestion, leur programme et leur fonction. Nous notons une progression dans les détails donnés par l’un et l’autre ouvrage. Pasquier, qui envisage quatre ou cinq académies dans la lettre envoyée à M. de Bonnouvrier, en souhaite cinq dans la lettre qu’il adresse au garde des Sceaux, Du Vair, sans en préciser l’implantation. Pluvinel, en revanche, précise que, outre celle de Paris, il y en aurait à Tours, Poitiers, Lyon et Bordeaux. La restriction du champ géographique à la moitié nord de la France s’explique, surtout, par la plus grande autonomie des provinces du Sud et par leur proximité avec l’Italie.
Une académie est d’abord un internat où les jeunes gentilshommes sont logés aux frais de la monarchie. À sa tête un homme compétent serait nommé, secondé par le gouverneur de la région et les magistrats. Pasquier prévoit, dans la première lettre citée ci-dessus, pour les salaires des maîtres
[30], une dépense de 20 000 écus, somme qu’il estime vite compensée par les retombées économiques pour les villes d’accueil et par l’inscription des étrangers. Dans la lettre à Du Vair, il avance la somme de 60 000 livres. Est soulevée la possibilité de pensions : 500 écus par an pour un gentilhomme, sans compter les frais vestimentaires, selon les estimations de Pluvinel. Dans ce domaine, les deux auteurs se complètent et font, en quelque sorte, le tour de la question.
Pasquier a un programme prêt pour les gentilshommes. Un chapitre de son traité est consacré aux « bonnes lettres », un autre aux sciences dont les rubriques sont l’histoire, les mathématiques, la morale et le gouvernement « de la chose publique ». Le chapitre « Exercices » énumère les sports nécessaires à l’art militaire : outre l’équitation,
« Il [le noble] doit bien courre la bague, jouster, combattre à la barriere, courir, danser, sauter, jetter la pierre, joüer à la paulme, nager qui est une science très utile à l’usage de la guerre, et dont on tire plusieurs commoditez si l’on veut faire diligences, en franchissant les rivieres qui se rencontrent, voltiger, ce que, encores qu’il soit difficile et penebles, rend l’homme très leger et plus adroict qu’aucun autre ».
C’est approximativement le programme qu’il reprend dans la lettre destinée à Du Vair
[31]. Pluvinel systématise la présentation des idées que Pasquier disperse dans son ouvrage et ses
Lettres. Il élabore un emploi du temps hebdomadaire chargé. Les lettres, l’histoire et l’art politique seront enseignés, les mardis et les jeudis matins ; les mathématiques, tir à l’arc, danse, voltige, le lundi, le vendredi et le samedi après-midi ; tous les matins, les exercices de cavalerie.
Que faut-il entendre par « lettres » et « bonnes lettres » ? Pasquier les différencie des sciences. Il ne s’agit donc pas d’un sens général de « tous les savoirs », mais de la connaissance des poètes, orateurs, auteurs de comédies, anciens (lus en traduction) et modernes. L’expression « bonnes lettres » désigne les ouvrages destinés aux honnêtes gens qui, ne se voulant ni érudits ni pédants, y cherchent un modèle d’attitude morale, de comportement social, et des recettes pour l’action. Les lettres donnent les moyens d’élaborer un discours, prendre une décision, savoir tenir une conversation, tout ce qui sert « pour régler ses m
œurs au bien, entendre la sage conduite des armes, et comme il peut avec prudence gouverner un Estat »
[32]. L’histoire, qui offre les trésors de la mémoire antique et récente, multiplie les expériences. Pasquier, dans ses lettres éducatives, avance les noms de Xénophon, César, Plutarque, Monluc
[33], pour constituer la bibliothèque du gentilhomme – quatre historiens qui, en commentant les faits qu’ils rapportent, présentent une matière riche en psychologie et en exemples de morale. L’art politique apprend à gouverner les provinces, à conduire une ambassade en temps de paix, à prendre les places fortes, à conduire une armée en temps de guerre. Les mathématiques ne tournent pas l’esprit vers l’abstraction, voire la contemplation comme le souhaitait Pythagore. Pour Pasquier, qui se réfère à
la République de Platon
[34], elles permettent à l’homme de guerre d’accumuler assez de compétences pour mesurer l’espace, faire des suppositions chiffrées, observer le relief et la vitesse d’une armée, connaître les matériaux adéquats à une fortification et à un siège. Pluvinel, moins enclin à puiser à la fontaine de sagesse pratique que sont les lettres, évoque uniquement les mathématiques dont il propose une conception restrictive : l’insertion de cet enseignement qu’il glisse entre deux disciplines d’éducation physique signifie qu’il est dispensé en situation concrète et sans trop d’approfondissement
[35].
Chez les deux écrivains est mise en relief la fonction instrumentale des connaissances qui permettent de socialiser le gentilhomme et de le tourner vers l’action : cultivé, il pourra être plus responsable, plus informé, plus efficace. En préconisant une culture générale comme ressource à l’ « élévation » des gentilshommes, ils se situent à mi-chemin de deux traditions : l’érudition des robins et l’ignorance de la noblesse féodale
[36]. Dans le contexte du début du XVII
e siècle, le programme des académies équestres se caractérise par son empirisme. Il se rapproche des idéaux des éducateurs protestants : enseignement en français, grande part accordée aux mathématiques et aux exercices physiques. Il a en commun avec les jésuites deux principes, le refus de l’érudition et la volonté de séparer les jeunes gentilshommes du milieu familial, bien que l’explication et la finalité de ce choix soient différents : Pasquier et Pluvinel visent à soustraire la jeunesse à l’éventuelle négligence du milieu familial, tandis que l’enseignement jésuite tend à fidéliser les disciples qu’ils forment.
L’ambition pédagogique s’exprime dans un projet général et à long terme, qui touche les structures mêmes du pays. La création des académies
[37] est présentée comme une mesure salutaire pour remédier au déclin de la noblesse engendré par son oisiveté et ses vices. Mais l’opprobre qui est jeté sur les nobles n’est guère approfondi, car les défauts incriminés ne sont pas inhérents à la nature du gentilhomme. L’argument du « saut » des qualités natives, utilisé par Pasquier au premier chapitre de son ouvrage, reconnaît, quand il y a constat d’une maison noble défaillante, une suspension de la filiation de la vertu, non une déficience radicale. Il suffit de corriger l’éducation pour retrouver le cours normal de la perfection de la lignée
[38]. Lieu de vertu, l’académie, sur laquelle Pasquier projette les bienfaits de l’éducation mythique de la Sparte ancienne, se voit investie d’une mission de rédemption de l’État : centre autonome, elle a l’avantage de séparer les jeunes gens du monde et des armées, qui sont viviers de vices et de mauvaises fréquentations. Les pères, souvent éloignés ou peu savants eux-mêmes, se déchargeraient ainsi de leur autorité sur des maîtres choisis, symboles de la figure paternelle. Il n’est pas le seul à miser sur des lieux éducatifs sévères et séparés des familles. Beaucoup partageaient alors la croyance qu’une bonne éducation, étendue sur une génération, avait la force de redresser un pays : on retrouve cette foi dans l’influence du milieu éducatif chez Guillaume Maran
[39].
La réflexion aboutit à redéfinir la notion de noblesse qui traverse depuis près d’un siècle les ouvrages de philosophie morale. Dans les premiers chapitres du
Gentilhomme, Pasquier écrit fermement que la « nourriture »
[40] a plus de force sur les esprits des hommes que l’hérédité. Il a, à ce propos, une formule heureuse : l’éducation « enfante » la nature. Elle a toutefois partie liée avec la naissance. Dire que la vertu ne naît pas « par nature ny outre nature »
[41] induit que, si la naissance fournit une virtualité, ce sont les coutumes, l’éducation qui polissent l’inclination et créent une seconde nature vivifiée par la première. Pluvinel croit, de son côté, que les académies sont les moyens « vertueux pour contenter la genereuse ambition qui anime leur [des gentilshommes] courage »
[42]. La grandeur d’âme, native, demande à s’incarner dans l’action, par le biais d’exercices qui la perfectionnent. À l’arrière-fond de leur pensée se profile la notion de mérite personnel qui permet de ne pas trancher entre la noblesse de sang et la noblesse de fonction. Les deux ouvrages sont des éléments d’unité sociale autour de la notion du mérite donnée par l’institution des nobles.
LA FINALITÉ SOCIALE ET SPIRITUELLE DE L’ART ÉQUESTRE
Dans le programme des académies, seul l’art équestre est vraiment différencié et spécialisé parce que sa fonction a une dimension politique et idéologique.
Après l’apprentissage des exercices équestres, entre en compte la réaction des autres, à la fois courtisans et puissants, dont le regard et le jugement donnent un sens à l’ambition des cavaliers de devenir les meilleurs. Les textes, en s’articulant sur la distinction entre le bon homme et le bel homme
[43] à cheval, se réfèrent à des codes esthétiques et idéologiques de la Renaissance transformés et adaptés par la philosophie morale
[44]. Dans le chapitre « Exercices » de l’ouvrage de Pasquier, nous voyons que le cavalier conquiert, par l’aisance de sa prestation dont il a intériorisé la technique, la sympathie du public de connaisseurs. Dans une lettre adressée à ses fils, il les exhorte à devenir « bons hommes » à cheval afin de savourer un « contentement » et un « plaisir » d’atteindre un jour la perfection du bel homme
[45] : le plaisir esthétique consacre le talent. Que ce soit dans le domaine de l’art, de la civilité, ou au manège, le gentilhomme réussit à être lui-même, à force d’art maîtrisé. Chez Pluvinel, le bel homme à cheval garde toujours une bonne posture, la « gayeté au visage ». Cette liberté d’allure est si importante qu’il vaut mieux un bel homme à cheval « ignorant de la science qu’un très savant de mauvaise grâce »
[46]. être bel homme à cheval est la première qualité qu’il demande au roi d’acquérir car elle rend visibles ses capacités et sa vérité intérieure. La grâce, semblable à la sérénité du sage, fait du cavalier un être accompli qui a su dépasser l’étape de bon homme à cheval, avatar du pédant. Le style épuré du bel homme à cheval contient une sorte de spiritualité qui reflète l’âme souveraine du cavalier, qui, comme un Dieu, modèle la matière et la soumet à sa raison.
Cette identité de l’art et du naturel chez le gentilhomme est un moyen de reconnaissance et d’harmonisation sociale. Pasquier insiste sur les implications sociales de l’approbation publique dont le gentilhomme peut et doit profiter pour construire sa carrière : sans arrière-pensée, il accepte les règles du jeu et cherche à se faire remarquer, dans les manèges et les salons. Le connaisseur, de son côté, après l’avoir évalué, à travers son comportement physique, son attitude, ses gestes, donnera ou non charge et commandement dont l’obtention devient une récompense du mérite. Une parfaite exhibition, lors du jeu de bague, par exemple, si plaisant aux yeux des dames, ajoute Pluvinel, encourage les spectateurs à recevoir le cavalier comme un des leurs, dans les cercles mondains, et à développer, avec lui, les liens de civilité : l’équitation forme à la vertu, à la civilité, à la courtoisie, aux bonnes m
œurs
[47]. Mais ce n’est qu’un prélude au métier militaire. L’enjeu est plus grand quand le cavalier est un jeune roi, chacun cherchant à calculer ses chances à égaler son père dans la conduite d’une armée. Le contentement du public que Pluvinel agrandit à la France et même à l’univers, contient en germe une approbation politique qui n’est pas inefficace dans ces temps de divisions de la noblesse
[48]. Cette dimension historique, qui couronne l’accord de la vie publique et de la vertu, est différent de l’idéal individualiste du cavalier italien, essentiellement esthétique. On peut alors parler d’une intégration d’ordre spirituel dans le sens où le jeune roi peut, au niveau des valeurs supérieures, unifier les esprits.
Ces deux manuels éducatifs qui codifient les mœurs des gentilshommes, en s’inscrivant dans une tradition d’humanistes tournés vers la vie de la « cité » moderne, se complètent. Pluvinel met l’accent sur les exercices équestres qu’il prolonge par la philosophie morale, mieux développée par Pasquier.
S’ils gardent de l’humanisme italien la gloire qui met le gentilhomme au-dessus des médiocres et attire les regards, ils n’assimilent pas la brillante prestation dans un manège à l’héroïsme. La magnanimité d’âme chez le noble vertueux, qui assure la souveraineté de la raison sur le corps et sur les actions de la vie, se légitime par référence à un idéal moral et politique. Tout gentilhomme doit être formé pour faire ce que l’État attend de lui dans le cadre légal : le service dans les armées du roi. En se voulant des diffuseurs d’une norme sociale de synthèse, ces deux écrivains de petite noblesse cherchent à affirmer leurs désirs de conquête sociale. Ces aspects, notamment la discipline intérieure et l’obligation de passer par les armées pour s’accomplir, distinguent leurs ouvrages de
L’Honneste Homme de Faret
[49], paru en 1631, dont l’unique dessein est de façonner l’âme du courtisan dans un contexte désormais dénué, de par le centralisme de Richelieu, d’envergure politique.
[1]
Une première édition eut lieu en 1623, faite par Peyrol et Charles de Pas sous le titre de
Maneige Royal.
[2]
« Naissance de l’art équestre »,
XVIIe siècle, n
o 204, 51
e année, n
o 3, 1999, p. 523-548.
[3]
Henri Busson,
La Pensée religieuse de Charron à Pascal, Paris, 1933, et Denise Carabin,
Les idées stoïciennes dans la littérature morale de la fin du XVIe siècle au début du XVIIe, doctorat, Paris III, 1999.
[4]
Guillaume du Vair, garde des Sceaux, est le destinataire de la Lettre V du Livre VIII, de Nicolas Pasquier dans
Lettres,
op. cit., p. 1336. Elle porte sur l’institution de la noblesse qui, si elle est bien conçue, fait le bonheur d’un État. G. de Souvray reçoit aussi une lettre de Pasquier sur l’institution du roi, Lettre I du Livre VI, p. 1241-1248. Il y précise que Pluvinel assiste le gouverneur G. de Souvray dans sa tâche auprès du dauphin puis du jeune roi, Lettre IV du Livre IV,
Lettres,
op. cit., p. 1081.
[5]
Jean Héroard est l’auteur du
Journal, suivi de l’Institution du prince, 1609.
L’Institution de Jean Héroard se présente sous forme d’entretien entre Héroard et le maréchal de Souvray dans les parterres de Fontainebleau, fréquentés par le dauphin à qui l’ouvrage est destiné. Héroard est aussi l’auteur d’un traité d’hippologie commencé sous Charles IX, selon Hélène Himelfarb, « Enfance et condition royale : comment lire le
Journal d’Héroard », dans
Les Valeurs chez les Mémorialistes français du XVIIe siècle avant la Fronde, Actes et Colloques, n
o 22, Colloque de Strasbourg et de Metz, 1978, Klincksieck, 1979, p. 89-101.
[6]
Morales de M. A. Theveneau, où est traité de l’institution du jeune prince..., Paris, chez Toussaincts du Bray, 1607, 564 p. L’ouvrage est fortement imprégné de rigorisme stoïcien. L’art équestre n’est pas pris en compte.
[7]
La Nourriture de la Noblesse où sont représentees comme en un tableau toutes les plus belles vertus, qui peuvent accomplir un jeune gentilhomme, Paris, chez Jean Sara, 1610. L’auteur salue la création de l’académie équestre par Pluvinel et partage l’ensemble de ses idées sur l’éducation des gentilshommes. Il insiste plus sur le bagage intellectuel et moral et moins sur le métier équestre. Le genre de l’institution est étudié par Isabelle Flandrois dans
L’institution du prince au début du XVIIe siècle, PUF, « Histoires », 1992.
[8]
Le Gentilhomme, Paris, Jean Petit-Pas, 1611, 360 p. Première édition des
Lettres, Paris, G. Alliot, 1623, in-8
o, 966 p. Nous citons d’après les
Œuvres d’Estienne Pasquier, t. II, Amsterdam, 1723, in-fol.Pasquier nourrit une passion pour l’élevage, le dressage des chevaux et les techniques équestres. Il envoya ses fils en Italie pour qu’ils apprennent l’équitation et le métier des armes. À leur retour, il les inscrit aux cours de manège de Belleville à Paris. Sur l’engouement de l’aristocratie pour l’art équestre italien, voir J.-F. Dubost,
La France italienne aux XVIe et XVIIe siècles, Aubier, 1997. 9. La Noue expose son programme dans « De la bonne nourriture et institution »,
Discours politiques et militaires, 1585, édition critique par F. E. Sutcliffe, Genève, Droz, « Textes littéraires français », 1967.Avant lui, La Primaudaye, dans son ouvrage qui connaît un très grand succès de librairie,
L’Académie française en laquelle il est traitté de l’institution des mœurs, Paris, 1577, étudie les moyens d’éduquer la noblesse française. Les deux auteurs, protestants, luttent pour retenir l’élite française en France.Autres auteurs qui glissent des projets éducatifs dans leurs ouvrages : Alexandre de Pontaymery,
L’Académie ou Institution de la Noblesse françoise, où toutes les vertus requises à un seigneur de marque sont deduites, Paris, 1595 ; Antoine de Laval,
Desseins de professions nobles et publiques, dediées à Henry IV, Paris, chez A. L’Angelier, 1605 ; Jean de Saulx de Tavanes,
Mémoires de Gaspard de Saulx, Paris, Michaud et Poujoulat, 1838.
[9]
Le dialogue de Pluvinel ne relève pas du questionnement philosophique auquel se livreraient les protagonistes dans une ambiance imprégnée de l’
urbanitas cicéronienne. Comme les dialogues de Lipse et de Du Vair, il relève du genre didactique.
[10]
Sur la rhétorique et l’écriture des ouvrages qui se veulent à la fois humanistes et modernes, voir Jean Jehasse,
La Renaissance de la Critique, l’essor de l’humanisme érudit de 1560-1613, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 1976, et
Guez de Balzac et le génie romain (1597-1654), Publications de l’Université de Saint-Étienne, 1977.
[11]
L’image qui traverse tous les traités néo-stoïciens rappelle au roi le devoir d’être aussi équitable, aussi bon que le soleil. Elle est secondée par les images du pilote et du médecin.
[12]
L’Instruction,
op. cit., p. 138.
[14]
Ronsard,
Odes, Société des Textes français modernes, Ode VI du Livre I, vers 120 ; Montaigne,
Essais, II, XXVII, Gallimard, « La Pléiade », p. 676.
[15]
Chapitre « Occasion » : « Qu’avec soin il [le roi] travaille, à ce qu’en la cognoissance des saisons, des temps et du cours d’iceux, il cognoisse l’occasion, qui luy apprend à ne mettre à ses pieds ce qu’il tient en ses mains, c’est à dire à ne differer la prise au lendemain, d’une chose qu’il peut avoir aujourd’hui : parce qu’avec le temps, il feroit contrainct de faire, et à moindre advantage, ce que l’occasion luy monstre à veuë d’
œil : elle est chenuë et fuit celuy qui la refuse : C’est la premiere partie des affaires du monde, que de la sçavoir prendre à poinct » (
Le Gentilhomme,
op. cit., p. 309).
[16]
L’Instruction,
op. cit., p. 144.
[19]
Ces termes sont fréquents ; à titre d’exemples, Pasquier,
Lettres,
op. cit., Lettre XII du Livre VII, p. 1316, et Pluvinel,
L’Instruction,
op. cit., p. 144. Sur le sens du mot « maxime » dans le sens de « loi », voir F. Goyet, « L’origine logique du mot “maxime” », dans
Logique et littérature à la Renaissance, Actes du Colloque de la Baume-les-Aix, septembre 1991, Champion, 1994, p. 27-50.
[20]
Lettre IV du Livre IV,
Lettres,
op cit., p. 1081.
[21]
Les trois premières opérations sont présentées au Livre II ; le lendemain, qui correspond au Livre III, le dauphin s’initie aux autres figures. La « capreole » est un saut en hauteur, la « courbette » est un saut qui fait lever et fléchir les deux membres antérieurs. « Airs » : cadence et liberté de mouvement qui s’accommode à la disposition naturelle du cheval. Pasquier signale davantage de figures de manège,
Le Gentilhomme,
op. cit., p. 60-61.
[22]
L’Instruction,
op. cit., p. 28.
[25]
Lettre IV du Livre IV,
Lettres,
op. cit., p. 1081.
[26]
En 1612 paraît
Le dessein d’une Académie et de l’introduction d’icelle en la cour, par Pierre Le Court. Il s’agit d’une académie à la mode italienne et mise à l’honneur par Henri III, visant à policer les conversations mondaines. Ce n’est pas le but de Pluvinel et de Pasquier qui forment des gentilshommes utiles et actifs.
[27]
« Et pour les mettre dans le train de ce faire, establir des seminaires et academies par les Provinces remplies de bons precepteurs et Maistres en toutes sortes de sciences et exercices qui pour les Ecclesiastics, qui pour la Noblesse, qui pour ceux du commun peuple, et à fin pour toutes sortes de mestiers : l’utilité qu’il en tire est d’un merveilleux proffit pour le general de son Estat : car tout ce peuple instruict en une mutuelle et fraternelle amitié, n’a autre object que la conservation de la chose publique » (
Le Gentilhomme,
op. cit., p. 318-319).
[28]
L’ouvrage AAAAÉtude sur les Académies protestantes en France aux XVI
e et XVII
e sièclesBBBB de P. D. Bourchenin, Paris, Grassart, 1882, donne des éclaircissements sur la création et les programmes de l’académie de Sedan.
[29]
Lettre V du Livre I, à Monsieur de Bonnouvrier,
Lettres,
op. cit., p. 1079-1080.
[30]
Livre I, Lettre V,
Lettres,
op. cit., p. 1079-1080.
[31]
Ibid., p. 1335.
[32]
Le Gentilhomme,
op. cit., p. 16.
[33]
Lettre IV du Livre I,
Lettres,
op. cit., p. 1077.
[34]
Le Gentilhomme,
op. cit., p. 28-29. Platon vante l’application du calcul à la vie militaire, parmi d’autres intérêts,
La République, Livre VII. C’est un aspect bien mis en valeur par T. Pelletier, dans sa
Nourriture,
op. cit., p. 90
a et
b.
[35]
À cette époque, les gentilshommes cherchent à « s’initier aux mathématiques, mères de l’arpentage, de la castramétration et de la balistique », écrit H. J. Martin, dans « Livres et société »,
Histoire de l’édition française, t. I :
Le Livre conquérant, Fayard, 1989, p. 663.
[36]
Il serait aisé de relever les remarques désobligeantes sur l’insuffisance notoire des nobles en matière de culture. L’ouvrage de M. Magendie,
La politesse mondaine et les théories de l’honnêteté en France au XVIIe siècle, de 1600 à 1660, PUF, 1925, fait une mise au point, bien qu’il ne tienne pas compte de l’opinion des principaux intéressés : les nobles. Ceux-ci constatent que la culture humaniste est absente dans leurs valeurs : « Alors en France, la Noblesse regardait les sciences comme l’ecueil des grandes actions », écrit Claude de Letouf, baron de Sirot, dans ses
Mémoires, Paris, Ch. Osmont, 1683, p. 5-6.
[37]
L’argument du nationalisme remonte aux protestants comme La Primaudaye et La Noue, hostiles aux voyages en Italie. La fierté nationale s’exprime aussi chez Pasquier et Pluvinel par la défense des chevaux français : Pluvinel, p. 21, Pasquier,
Lettres,
passim. Chez ce dernier, il s’agit d’un élément qui renforce ses préférences gallicanes. L’idée est également bien mise en valeur chez Pelletier,
op. cit., p. 95-96.
[38]
La dégénérescence temporaire d’une famille noble est évoquée dans le premier chapitre de Pasquier. Pour une analyse approfondie de l’idée de noblesse, voir A. Jouanna,
L’idée de race en France au XVIe et au début du XVIIe siècle, thèse, 3 vol., 1976.
[39]
Dans le chap. VII, intitulé « De l’Institution ou Nourriture de la jeunesse », Maran rappelle qu’il a déjà présenté aux États de 1615 une remontrance sur la nécessité de rétablir les universités. Son argumentation repose sur l’idée que, à force d’habitudes qui modèlent le naturel, à force de volonté, une nation peut se refaire,
Discours politiques de l’établissement des loix et de la justice contre les mocqueries et cavillations de l’Anti-Tribonian..., Toulouse, 1621.
[40]
Le terme signifie, rappelons-le, « éducation ».
[41]
Les deux expressions sont respectivement p. 6 et p. 65,
Le Gentilhomme,
op. cit.
[42]
L’Instruction,
op. cit., p. 191.
[43]
La distinction entre bon homme et bel homme se trouve déjà dans Montaigne,
Essais, I, XLVIII, « Des destriers », Gallimard, p. 277 et 284. Le premier cherche à prouver son courage à la guerre ; le second, son adresse. Les modèles du premier sont, dans l’Antiquité, César et Pompée, et, sous Henri II, Carnavalet (1520-1571), premier écuyer d’Henri II et gouverneur d’Henri III. Ronsard célèbre Carnavalet dans l’Ode VI du Livre I,
Odes, op. cit.
[44]
Un ouvrage,
Le Parfait Courtisan, de B. Castiglione, traduit par Chappuys, en 1585, a exercé une action sur Pasquier et Pluvinel. L’auteur italien fait des armes la profession noble par excellence ; il recommande de se faire valoir par les exercices équestres pour briller, sans toutefois dédaigner la culture morale. Il dessine un modèle accompli d’humanité dont l’excellence explique l’individualisme et l’indépendance par rapport au prince. Sur la réception de l’idéal italien, voir A. Montandon (dir.),
Pour une histoire des traités de savoir-vivre en Europe, Clermond-Ferrand, 1993. L’influence de Castiglione se fait aussi indirectement, à travers, par exemple, Montaigne que Pasquier et Pluvinel lisent assidûment ; voir Marcel Tétel,
Présences italiennes dans les « Essais » de Montaigne, Honoré Champion, « Études montaignistes », 1992. Pasquier et Pluvinel éliminent certains exercices proposés par Castiglione comme le jeu de cannes, la course de taureaux, les lancers de javelots et la chasse. Mais c’est surtout l’esprit général de l’ouvrage qui se trouve orienté différemment.
[45]
Op. cit., p. 1081.
[46]
L’Instruction,
op. cit., p. 9.
[48]
L’histoire troublée des remous des guerres civiles est étudiée par Carmona dans
Marie de Médicis, Fayard, 1683 ; Mousnier, dans
L’homme rouge ou la vie du cardinal de Richelieu (1585-1642), R. Laffont, « Bouquins », 1994 ; Tapié, dans
La France de Louis XIII et de Richelieu, Paris, 1952 ; rééd. Flammarion, « Champs », 1980.Les meilleurs témoignages des campagnes militaires du jeune roi sont les ouvrages de l’époque : les
Lettres de Nicolas Pasquier ; les
Mémoires de Ponchartrain, Michaud-Poujoulat, 2
e série, 1720. Nous renvoyons aux travaux d’André Stegman, notamment l’article « Le roi, la loi, le moi », dans
Les valeurs chez les mémorialistes français du XVIIe siècle avant la Fronde, Colloque de Strasbourg et Metz, de mai 1978, Klincksieck, 1979.
[49]
L’Honneste Homme ou l’Art de plaire à la cour, Paris, T. du Bray, 1630, éd. de M. Magendie, PUF, 1925. Pour une étude, voir E. Bury,
Littérature et politesse. L’invention de l’honnête homme (1580-1750), PUF, 1996.