2003
XVIIe siècle
La littérature du XVIIe siècle chez les fondateurs de l’histoire littéraire
Luc Fraisse
L’idée d’aborder les
œuvres d’une littérature sous l’angle de l’
histoire littéraire a été entr’aperçue fugitivement, mais régulièrement de siècle en siècle, peut-être depuis le Moyen Âge ; mais c’est dans la première moitié du XVIII
e siècle que certains savants commencent à se demander précisément comment procéder pour constituer une
Histoire littéraire de la France : c’est le titre que donnent à leur immense ouvrage les bénédictins de Saint-Maur, collection en tête de laquelle dom Rivet énonce les principes novateurs, dans sa grande préface au tome I de 1733. Il faudra cependant attendre le c
œur du XIX
e siècle pour voir la conception et l’enseignement de la littérature, européenne et notamment française, entièrement basculer. L’
âge de la rhétorique, auquel Marc Fumaroli a consacré une ample synthèse
[1], s’abolissait alors pour laisser la place à de nouvelles méthodes de lecture et d’interprétation.
Le changement d’optique était d’importance : jusque-là, les cours de belles-lettres et les ouvrages de rhétorique sont là pour l’attester, les auteurs ni les œuvres n’avaient point d’histoire propre : s’agissait-il de classer et de définir par l’usage les figures de style, Virgile et Corneille se juxtaposaient dans la démonstration sans la moindre épaisseur de temps. Peu importaient, à ce point de vue, leur biographie, l’époque à laquelle ils avaient vécu, la différence entre la République romaine et la monarchie de Louis XIII, à plus forte raison les milieux que fréquentaient ces deux écrivains au moment où ils écrivaient les lignes invoquées à titre d’exemple, ou la culture et les lectures qui avaient pu les inspirer. Peu importait en somme leur réalité : tous deux se juxtaposaient dans leur façon complémentaire d’user de la synecdoque ou de réussir une hypotypose. L’écrivain illustrait une façon, exemplaire parce que meilleure que les autres, de mettre en œuvre les ressources de la langue. Si maintenant on envisageait de présenter et d’enseigner ce qu’ils avaient écrit, épopée latine ou tragédie française, le travail du critique, puis du professeur, était de comparer ces œuvres aux ouvrages théoriques sur les genres auxquels elles appartenaient, pour commenter la réussite de l’ouvrage examiné : c’était la critique des beautés. Ainsi procédait Aristote dans sa Poétique, référence par excellence en ce domaine, qui énonce, dans le livre qui nous est conservé, les règles régissant la tragédie, de sa définition générale à ses modes de construction particuliers, en montrant dès lors comment les grands tragiques grecs ont su inventer des formules appropriées à ces exigences. Les commentaires de Voltaire, au XVIIIe siècle, sur le théâtre de Corneille, ne feront pas autre chose, avec du reste une grande finesse de métier, et c’est dans cette optique que la sévère compagnie de Richelieu avait donné à chaud les Sentiments de l’Académie sur le « Cid ».
Or, si, tout à coup, l’écrivain cesse seulement et abstraitement d’illustrer dans le détail de ses phrases le fonctionnement du langage, et dans la conception de ses œuvres les préceptes à la source d’un genre, parce qu’on veut partir à la découverte de sa réalité, voilà qu’il reçoit une vie à reconstituer, un milieu déterminant qu’il a fréquenté, une période politique qu’il illustrera de toute façon, qu’il s’y fonde ou au contraire s’y oppose, une mouvance littéraire dans laquelle il s’illustre, une formation littéraire à retrouver par son éducation et l’examen de ses lectures, voilà qu’il reçoit une histoire, et même l’histoire de son œuvre, une œuvre qui ne s’affronte pas seulement aux règles intemporelles des doctes et ne sert pas seulement d’exemple intemporel aux lois du langage, mais dont il reste des traces, extérieures à travers les témoignages des contemporains, plus proches déjà de l’œuvre dans les correspondances et confidences de l’auteur, intérieures enfin dans les manuscrits, qui donnent pour finir à voir les étapes de la rédaction, l’histoire de l’écriture.
Le grand bouleversement réside dans le fait qu’il faut dès lors entièrement reclasser les auteurs, non plus en effet par l’emploi similaire d’une figure de style ou par des applications complémentaires de lois esthétiques, mais par siècles, et à l’intérieur de ces siècles par générations, et à l’intérieur de ces générations par courants littéraires, et à l’intérieur de ces courants par milieux, pour parvenir jusqu’à leur irremplaçable individualité, celle de leur vie, celle de leur cheminement personnel dans le siècle, celle de l’élaboration originale de leur œuvre. Autant de terres inconnues à découvrir, autant par ailleurs d’accointances nouvelles à établir entre une multitude de circonstances, politiques, littéraires, sociales, biographiques et combien d’autres. Cet immense chantier permet de redécouvrir sous un jour neuf l’entreprise de Sainte-Beuve, dont les objections profondes de Proust nous ont fait perdre de vue la révolution en leur temps : extraire les livres et les phrases d’écrivains des traités de rhétorique et des cours de belles-lettres pour donner tout à coup à apercevoir une personne vivante, vivant à une époque, dans un milieu, dans un contexte personnel unique, lisant, fréquentant ses semblables, leur livrant ou leur inspirant des témoignages sur sa création. L’idée même de création apparaît alors, en liaison avec la personnalité de l’écrivain, comme un phénomène à observer ou, mieux, comme un mystère à élucider par la recherche de documents.
C’est donc l’époque où les auteurs viennent se ranger par siècles. Ce « rangement », contrairement à ce qu’on a pu souvent prétendre, n’est pas allé sans questions, sans incertitudes, sans contestations intérieures, mais, du moins, l’idée de situer les écrivains et l’apparition de leurs œuvres sur le fil continu du temps ne suscite pas de doutes, tant de compréhension logique de la littérature laisse espérer cette situation dans le temps. Chaque siècle littéraire, même si l’on en discute aussitôt abondamment le commencement, la fin et les divisions, s’individualise. Quatre périodes sont alors envisageables : le Moyen Âge en bloc, la Renaissance, le siècle de Louis XIV et celui de Voltaire. Or chacun de ces siècles pose des problèmes propres au nouvel historien de la littérature : par la correspondance particulière qui se fait jour entre les événements politiques du temps et la production contemporaine, par la succession des générations, par les rapports entre ce temps et le précédent, par des controverses littéraires propres, et par toutes les questions individuelles que suscitent la personnalité et l’œuvre de chaque écrivain. À cet âge tout empirique de l’histoire littéraire, les méthodes se constituent en même temps que surgissent les questions : passionnante aventure hors du champ des a priori, à la faveur de laquelle les principes et les résultats surgissent au même moment de l’enquête. Ainsi l’histoire littéraire trouve-t-elle – il faudrait même dire : exerce-t-elle – ses méthodes au contact propre de chaque siècle, dont les auteurs, les controverses, les milieux et les courants lui offrent les aspérités toujours favorables à se définir elle-même.
Chaque grande période d’une littérature permettra ainsi, par prédilection, la constitution tâtonnante mais bientôt sûre de telle ou telle méthode de l’histoire littéraire. Le choix du XVIIe siècle, parmi ces quatre périodes possibles, n’est cependant pas indifférent. En effet, il faut considérer que le XVIIe siècle présente ici un intérêt particulier, en ce qu’il constitue, pour les historiens novateurs, pour ainsi dire la forteresse de l’ancienne école : on peut en effet dire que l’esthétique classique se place sous la tutelle d’Aristote, incarnant cette approche par la poétique que précisément on veut au XIXe siècle renouveler par l’histoire ; les notions de règles immuables, de vérité intemporelle et universelle, qu’a dans l’oreille tout lecteur de Malherbe et de Racine, de La Fontaine et de Boileau, sonnent bien plus comme un défi pour les nouveaux théoriciens, qui veulent considérer une littérature et ses écrivains dans la relativité d’un temps, dans le particularisme d’une époque et d’une destinée, dans la mouvance, enfin, des évolutions. L’esthétique classique se confond, dans cette optique presque polémique des premiers temps de l’histoire littéraire, avec les prétentions mêmes de la rhétorique à abattre. Voilà qui pourrait justifier et même dynamiser notre question : En quoi la littérature française du XVIIe siècle offre-t-elle des ressources originales à une histoire littéraire qui entend constituer ses méthodes au fil de ses découvertes ?
Pour tenter de répondre à cette question, nous recourrons principalement à deux «
œuvres critiques » fort différentes, semblablement méconnues pour des raisons diverses. Nous disposons depuis peu d’un témoignage complet, celui des cours inédits d’un grand professeur au c
œur du XIX
e siècle, Saint-René Taillandier
[2] : son nom apparaît en marge des histoires littéraires du XIX
e siècle, comme spécialiste à la
Revue des Deux Mondes de la littérature allemande. Il enseigna en fait la littérature française de 1843 à 1877, à la Sorbonne durant les quatorze dernières années, fut attaché au ministre de l’Instruction publique avant d’entrer à l’Académie française : ses cours nous donnent à découvrir un témoignage en direct sur l’histoire littéraire en train de se faire, c’est-à-dire en pleine bataille, au c
œur d’une tourmente oubliée de nos jours, avant l’histoire littéraire telle que nous croyions la voir naître à la fin du siècle. À l’autre bout précisément de la question, nous rencontrons Lanson, lui aussi à découvrir, mais pour une tout autre raison, c’est que nos contemporains ont été tellement occupés à dénigrer le
lansonisme qu’ils ont oublié de lire les écrits du personnage sur le nom duquel est formé celui de l’école incriminée. Entre Saint-René Taillandier et Lanson se place, au fil du XIX
e siècle, toute l’ère qui sépare le romantisme du positivisme, soit de grandes
œuvres, comme celles de Sainte-Beuve puis de Brunetière
[3], mais aussi une pluie d’ouvrages et opuscules plus isolés, dont le nombre et la continuité permettent mieux que tout d’apercevoir les principes de l’histoire littéraire en train de se découvrir, de s’expérimenter et de s’enchaîner. La question peut ainsi être à présent mieux cernée : En quoi le XVII
e siècle de ces divers penseurs permet-il à la nouvelle école de cerner ses méthodes ?
Précisons bien ici que c’est de méthodes qu’il s’agira : vu, en effet, les dates des commentaires critiques qui vont être abordés, il faut s’attendre à ce que beaucoup de jugements émis sur les écrivains classiques aient vieilli, à ce que beaucoup d’hypothèses avancées sur les œuvres soient aujourd’hui périmées : les uns et les autres ne sont pas invoqués pour leur justesse actuelle, mais seulement en tant qu’ils donnent à apercevoir dans quel contexte, dans quel mouvement d’idées émerge, au contact de la littérature du XVIIe siècle, une méthode de l’histoire littéraire. L’intérêt est d’assister à cette émergence, s’agissant d’une période littéraire a priori réservée à la rhétorique et aux poétiques. Le siècle de Louis XIII et de Louis XIV est en effet, pour commencer, l’objet d’une polémique souvent sous-jacente mais permettant directement la mise en procès de la démarche rhétorique (il faudrait dire : rhétoricienne) par les nouveaux historiens. Dès lors, un certain nombre d’écrivains concentrent autour d’eux l’interrogation sur une ou plusieurs méthodes à la fois de la nouvelle école : cette interrogation reçoit une portée d’autant plus grande quand ces auteurs étaient a priori le fief de l’ancienne école. Alors apparaissent pour finir divers grands débats de principes, dans lesquels toute la littérature du siècle se trouve convoquée.
Considéré sous un certain aspect, le XVII
e siècle aurait dû être dédaigné par les historiens de la nouvelle école, à l’heure où ils en étaient à asseoir leurs méthodes. Car rien
a priori, dans l’esthétique classique, n’ouvre à une approche historique des auteurs et des
œuvres. Un Malherbe annotant son exemplaire de Desportes ou l’Académie exprimant ses sentiments sur
Le Cid paraissent, à cette génération d’aujourd’hui, aux antipodes d’une critique dont l’objet ne sera plus le
jugement, mais la
description. À la question : Que valent les
œuvres au regard des règles ? se substitue résolument celle-ci : Comment une littérature prend-elle son essor ? Que l’historien de la littérature du XVII
e siècle ne puisse guère se trouver des modèles dans le XVII
e siècle même, on peut l’induire de cette remarque incidente de Lanson dans son
Boileau de 1892, lorsque est venu le moment d’évoquer Racine et Boileau historiographes de Louis XIV : « Nous ne savons ce qu’aurait été le règne de Louis le Grand raconté par Racine et Boileau : leur manuscrit, inachevé, périt en 1726 dans un incendie. Sans doute c’eût été une pièce d’éloquence remarquable, et une médiocre histoire. Outre qu’il était difficile de voir et d’écrire la vérité sur Louis XIV de son vivant, on n’avait pas en France au XVII
e siècle une idée fort juste des qualités et des devoirs de l’historien : quelques bénédictins savaient seuls alors ce qu’il faut de science, de critique et de détachement pour en bien faire le métier »
[4]. Ces qualités et devoirs, Lanson se montre au contraire tout prêt à les codifier, en ces dernières années du XIX
e siècle.
Du point de vue plus purement littéraire, le jugement sur les
œuvres apparaît, au XVII
e siècle, entièrement dominé par l’esprit de la rhétorique, que l’historien d’aujourd’hui considère comme une terre étrangère. En fait, l’examen des écrits de nos premiers historiens militants montre que le plus riche débat, entre l’ancienne rhétorique et la nouvelle démarche, s’instaure chaque fois qu’il est question, en littérature, de
théologie, car l’optique théologique, qui forme un âge primitif dans le système d’Auguste Comte, est plus ou moins clairement ressentie comme équivalant à la rhétorique en esthétique littéraire. Saint-René Taillandier n’est pas encore influencé par l’école positiviste, il demeure dans la mouvance romantique de la
Revue des Deux Mondes ; voici pourtant comment, dans une leçon sur Bossuet du 7 juin 1861, il examine l’
Histoire des variations des Églises protestantes : « Bossuet ne juge donc pas la révolution du XVI
e siècle à la lumière de l’histoire, car cette lumière lui manque, il la juge au seul point de vue théologique, au nom de l’école, et s’engage dans des controverses sans fin, au lieu de chercher à connaître les circonstances qui ont amené ces prodigieux événements. C’est une histoire abstraite, et non une histoire vivante. Or, il n’y a que l’histoire vivante qui soit vraie [...] ; c’est l’histoire vivante, complète, que nous voulons aujourd’hui, l’histoire embrassant tous les points de vue ». À travers Bossuet, on voit qu’il est question ici, en filigrane, de l’enseignement même de la littérature : contre le prédicateur du XVII
e siècle se définissent les aspirations de la nouvelle démarche historique, quand, au contraire, la théologie occupe l’exacte place de la rhétorique que l’on veut abolir. Chez tous les premiers historiens de la littérature, il faut lire
rhétorique partout où il est question de
théologie, et singulièrement chez les premiers au XIX
e siècle, tout droit sortis de la philosophie des Lumières : rien n’éclaire mieux dans ses nuances le procès de la rhétorique que les vitupérations d’un Ginguené « philosophe » contre les « arguties » de la théologie dans son
Histoire littéraire de l’Italie
[5]. Il faut restituer cette optique générale pour comprendre par exemple que Pascal soit résolument détaché, par les historiens de la littérature qui se penchent sur son cas, des débats sur le jansénisme, au profit de questions volontairement tout autres. Mais la grande citadelle à faire basculer dans le champ exclusif de l’histoire sera précisément l’
œuvre théologique de Bossuet.
Les précurseurs eux-mêmes de l’histoire littéraire font du XVII
e siècle un âge monolithique et immobile qui montrera à leurs successeurs les voies par lesquelles les études littéraires devraient être renouvelées. Pour un La Harpe qui, dans son
Lycée (1797-1805), place encore toute l’étude des littératures classique et moderne sous le signe de la
Poétique d’Aristote, la littérature française commence au XVII
e siècle. Il est plaisant de voir dans son ouvrage s’opérer le passage entre les deux grandes parties, au moment où s’achève l’étude des auteurs anciens pour aborder la littérature moderne. Le saut se fait sans transition de Sénèque à Corneille. Car une fois dépassée l’
œuvre du philosophe stoïcien, le critique demande : « Au-delà de ce point où nous nous sommes arrêtés, que trouvons-nous ? Un désert et une nuit ». Ce désert et cette nuit s’étendent en effet précisément « depuis la fin du siècle qui a suivi celui d’Auguste, jusqu’au temps où le génie vit renaître les beaux jours sous les Médicis, et répandit ensuite sous Louis XIV cette éclatante lumière qui a rempli le monde »
[6]. Le XVII
e siècle se ressentira, chez les véritables historiens, d’avoir été ainsi privilégié à la loupe par les auteurs de cours de belles-lettres.
Car, en plein XIX
e siècle, le parti classique est encore représenté par Désiré Nisard, dont l’
Histoire de la littérature française, commencée en 1844
[7], en dépit de son titre, consiste à limiter le champ de l’enquête proprement historique en abordant les écrivains et les
œuvres dans l’optique exclusive de l’esthétique classique et de la rhétorique. Nisard le pose dans sa préface, le rôle de l’historien de la littérature consiste à « mettre en relief, dans l’examen historique de nos chefs-d’
œuvre, le côté par lequel ils intéressent la conduite de l’esprit et donnent la règle des m
œurs »
[8]. Ces volumes seront essentiellement consacrés à la littérature du XVII
e siècle, et le premier chapitre postule, à titre préliminaire, que « l’art est l’expression des vérités générales dans un langage définitif »
[9]. On ne saurait mieux définir l’idéal classique, mais non certes la tâche du nouvel historien. Car, prononcée en 1844, cette déclaration sonne comme le contre-pied du principe vulgarisé par Mme de Staël (
De la littérature a paru en 1800), selon lequel une littérature est le reflet d’une société. Contre Nisard, les historiens en herbe prétendent que l’art est le reflet de la société du temps, exprimé dans le langage d’époque.
Ainsi Nisard apparaît-il bientôt à ses contemporains « figé dans un étroit classicisme et dans l’admiration superstitieuse du passé »
[10]. C’est avec lui toute l’étude du XVII
e siècle qui apparaît suspecte, comme le rappellera Saint-René Taillandier dans le dernier livre de témoignage qu’il ait laissé, sous le titre
Les Renégats de 89. Souvenirs du cours d’éloquence française à la Sorbonne (Hachette, 1877), écrivant, de son contemporain historien de la littérature : « Il était convaincu enfin que les principes de la critique historique, appliquée à faux par des écrivains [au sens de critiques] subalternes, menaçaient d’introduire chez nous une sorte de scepticisme littéraire. Il revint donc aux modèles du XVII
e siècle » ; et le partisan de la nouvelle histoire littéraire d’ajouter : « Je ne partage pas, est-il besoin de le dire ?, les alarmes de M. Nisard »
[11]. C’est Nisard qui a reçu, assez froidement, Saint-René Taillandier à l’Académie, le 22 janvier 1874 : ce fin connaisseur des littératures étrangères, et notamment de l’allemande, lui donne précisément des alarmes, alors que, depuis 1820, la Compagnie se montre au contraire attachée à défendre la littérature française et classique
[12]. Ainsi se dessine un débat aux multiples formes entre romantisme et classicisme, débat rapporté aussitôt à la possibilité ou non d’envisager une littérature sous l’angle historique, l’optique romantique consistant à contester la nécessité d’aborder les écrivains et leurs
œuvres, y compris ceux du XVII
e siècle, selon le seul critère, en somme anhistorique, de l’esthétique classique. Dans sa propre
Histoire de la littérature française, de 1894, Lanson synthétisera le débat en ces termes : « L’
Histoire de la littérature française, que Nisard publia de 1844 à 1849 [un quatrième volume sera en fait ajouté en 1861], est d’un bout à l’autre une réponse aux théories romantiques. C’est une
œuvre de combat, venue après la défaite :
œuvre d’un esprit vigoureux et pénétrant, mais systématique, partial, fermé à tout ce que son parti pris ne l’autorise à comprendre, juge délicat des
œuvres qu’il se reconnaît le droit d’admirer. [...] Cette forte histoire est la démonstration historique d’un dogme : ce qui y manque le plus, c’est le sens historique »
[13]. Étudier le XVII
e siècle confine-t-il le critique à ne pas pouvoir être historien ?
On comprend maintenant en quoi le siècle de Louis XIV, bien loin d’être dédaigné par les historiens de la nouvelle école, constituera au contraire pour eux un véritable champ de bataille. Leur programme est alors simple à formuler : reprendre le siècle aux La Harpe et Nisard, et le redécouvrir selon des méthodes qui n’obéiront ni à l’esthétique classique, ni aux principes de la théologie qui offre un équivalent philosophique de la rhétorique en critique. En sorte que c’est l’histoire littéraire elle-même, à savoir les preuves qu’elle a à faire, qui se joue dans l’étude du XVII
e siècle. Un document inaugural à ce titre est la dissertation de licence qu’en 1839 l’étudiant Saint-René Taillandier rédige en Sorbonne. Le sujet en est la confrontation entre l’ancienne et la nouvelle critique (rhétorique et histoire), et le XVII
e siècle circonscrit le lieu décisif de cette confrontation ; voici en quels termes : « Pour l’étude de notre XVII
e siècle, quel charme aussi dans les explications, dans les commentaires de cette critique nouvelle instruite par l’histoire ! Croit-on qu’il suffise d’admirer Racine avec la solennité un peu froide de l’ancienne critique, en retrouvant dans ses
œuvres les principes de la beauté pure admirablement réalisés ? C’est beaucoup sans doute, mais ce n’est point assez. Non, je veux le voir, ce noble poëte, arrivant si à propos après la Fronde, après Corneille, pour exprimer l’incomparable délicatesse de la société nouvelle. Pour comprendre les préfaces si vives, si irritées, de ses premières tragédies, je veux le voir aux prises avec les partisans du vieux Corneille ». La rhétorique maladroite de l’étudiant de licence nous montre bien qu’au centre du XIX
e siècle, soit au moment où l’histoire littéraire se cherche encore des fondements et des méthodes, étudier Corneille et Racine, c’est se détourner de la démarche rhétorique pour découvrir, sur le territoire même de l’ennemi, de nouvelles voies. Et sans doute, à l’origine de tout ce mouvement de pensée autour de Corneille, il faudrait prononcer le nom de Fontenelle, car c’est lui qui, déjà, amorçait un tel changement d’optique, en s’appuyant sur une
Vie de Pierre Corneille son oncle
[14], pour dessiner plus largement dès lors une
Histoire du théâtre français, depuis son origine jusqu’à Rotrou, dont le tome I a paru à Lyon en 1780
[15]. Ainsi deux entreprises d’histoire littéraire, l’une restreinte, l’autre sensiblement plus vaste, s’élaboraient-elles à l’avance en s’appuyant déjà sur l’auteur de
Polyeucte.
Aussi trouvera-t-on les tenants de la nouvelle école, précisément concentrés autour de l’étude et de l’enseignement du XVII
e siècle. La bataille se joue d’abord en Sorbonne, à propos de la chaire d’éloquence française, créée en 1815 pour Villemain qui sera élu à l’Académie en 1821 et choisi comme secrétaire perpétuel en 1834 contre son confrère Guizot, pour faire rempart au romantisme
[16] ; lui succéderont Nisard, lui aussi tenant du classicisme, puis brièvement Eugène Gandar, auteur d’un
Bossuet orateur
[17] en 1867, puis Saint-René Taillandier, qui commence son enseignement en 1863 par un cours sur « Corneille et ses contemporains ». Et, de fait, les cours (en large partie inédits, quelques-uns publiés) de Saint-René Taillandier sur cette période sont exceptionnellement nombreux : « La prédication avant le XVII
e siècle » (sans date) ; « La littérature française dans la première moitié du XVII
e siècle » (1852-1853) ; « Corneille et ses contemporains » (1863-1864) ; « La littérature française sous Louis XIV » (1857-1858) ; « La seconde moitié du XVII
e siècle » (1854-1855) ; « La fin du XVII
e siècle » (1860-1861).
Études littéraires. Un poète comique au temps de Molière (Boursault, sa vie et ses œuvres) paraît posthume en 1881
[18], et notre professeur a publié un
Rotrou, sa vie et ses œuvres en 1865
[19]. Au c
œur du siècle, la chaire d’éloquence française est donc occupée tour à tour par des tenants ou des adversaires du classicisme en critique, qui tous reviennent sur le XVII
e siècle pour, à son propos, défendre l’ancienne rhétorique ou promouvoir les nouvelles méthodes.
Mais la bataille se joue aussi dans l’édition. À la fin du siècle, quand les Éditions Hachette lancent la collection des « Grands écrivains français », en 1887, sous la houlette de Jusserand, les écrivains du Grand Siècle sont au premier plan, puisque le catalogue arbore aussitôt un
Mme de Sévigné par Gaston Boissier (1887), puis un
Mme de Lafayette par le comte d’Haussonville (1891), le
Boileau de Lanson en 1892, un
Fénelon par Paul Janet la même année, un
Descartes par Alfred Fouillée l’année suivante, un
La Rochefoucauld par Jean Bourdeau et un
La Fontaine par Georges Lafenestre en 1895 (le même auteur donnera à la collection un
Molière en 1909), un
Malherbe par le duc de Broglie en 1897, un
Racine par Gustave Larroumet et le
Corneille de Lanson en 1898, et en 1900 encore le
Pascal d’Émile Boutroux et le
Bossuet d’Alfred Rébelliau. Le XVII
e siècle est, bien sûr, loin d’être le seul représenté dans ce catalogue, qui comprend des auteurs du Moyen Âge au XIX
e siècle inclus ; mais, à travers les noms qui viennent d’être cités, voilà que les nouveaux historiens de la littérature s’emparent des
classiques et les réintroduisent précisément dans les
classes sous les nouvelles couleurs de l’approche historique. Au moment de célébrer en Sorbonne le centenaire de la naissance de Lanson, André François-Poncet associera encore le souvenir du premier Lanson à ces petits volumes : « Nombreux, je l’espère, sont encore ceux qui se souviennent avec moi de lui avoir dû, en même temps qu’à la lecture de Brunetière et des monographies de la Collection des Grands Écrivains, éditée par Hachette, et dont quelques-unes, celles de Corneille, de Boileau, le Voltaire, sont précisément sorties de la plume de Lanson, de lui avoir dû leurs premières curiosités, leurs premières émotions littéraires »
[20]. Le
Boileau et le
Corneille de Lanson sont devenus très vite des piliers de la nouvelle histoire littéraire. À cela s’ajoute la création plus tardive d’une collection parallèle, chez Hachette, consacrée à éditer de grands textes dûment vérifiés, avec une biographie, une notice, une analyse et des notes : Lanson y collabore à partir de 1886, éditant plusieurs tragédies de Racine d’abord,
Esther et
Iphigénie cette première année, puis, les années suivantes,
Britannicus et
Mithridate en 1888, enfin
Andromaque,
Athalie et
Les Plaideurs en 1896, ainsi pour finir qu’un
Théâtre choisi de Racine ; dès lors paraissent diverses pièces de Molière,
Les Femmes savantes et
Les Précieuses ridicules en 1900,
L’Avare en 1901,
Le Misanthrope et
Le Tartuffe en 1905 (en collaboration avec Daniel Mornet), et
Le Bourgeois gentilhomme en 1912. Il est ainsi clair qu’au tournant du XX
e siècle l’établissement et la diffusion du savoir en histoire littéraire passent, par prédilection, par un examen scrupuleux de la littérature du XVII
e siècle.
Ce XVII
e siècle, il s’agit dès lors de lui faire quitter la position immobile et comme monolithique que lui confèrent si volontiers les cours de belles-lettres, pour le faire apparaître, l’argument fera d’autant mieux mouche, dans sa diversité et ses évolutions : car, en face d’un Malherbe, on rencontre après tout Théophile. Écoutons, à la fin du siècle, Lanson élargissant son propos, à partir de la génération de Henri IV : « Le XVII
e siècle, qu’on a tort de prendre souvent “en bloc” et de croire tout d’une pièce, nous offre plusieurs courants, plusieurs directions, et comme plusieurs étages de goûts et d’idées : il y a communication, juxtaposition, entrecroisement ; à de rares moments et jamais pour longtemps fusion ou confusion »
[21]. Voilà qu’en plein XVII
e siècle les
beaux et grans bastiments d’éternelle structure cachent un maquis de mouvements et d’évolutions.
Un autre argument aussi fort consiste à découvrir, chez les plus grands écrivains classiques, l’intuition même de l’histoire littéraire à venir. Il faudra revenir tout à l’heure au cas de Boileau ; mais nos historiens isolent ici à la loupe les cas de Racine et de La Bruyère. Avec quelle prédilection ne redécouvre-t-on pas aujourd’hui dans une optique on va le voir toute nouvelle le célèbre éloge posthume de Corneille par Racine recevant Thomas Corneille à l’Académie : « Vous savez en quel état se trouvait la scène française lorsqu’il commença à travailler. Quel désordre ! Quelle irrégularité ! Nul goût, nulle connaissance des véritables beautés du théâtre ; les auteurs aussi ignorants que les spectateurs ; la plupart des sujets extravagants et dénués de vraisemblance ; point de m
œurs, point de caractères ; la diction encore plus vicieuse que l’action. Inspiré d’un génie extraordinaire, et aidé de la lecture des anciens, il fit voir sur la scène la raison, mais la raison accompagnée de toute la pompe, de tous les ornements dont notre langue est capable. Il accorda heureusement le raisonnable et le merveilleux »
[22]. Saint-René Taillandier lit ce discours à son auditoire, le 4 mars 1853, en préambule de son cours sur la première moitié du XVII
e siècle : ne peut-on y voir en effet tout un programme d’étude, faisant signe vers la moderne histoire littéraire au moment où celle-ci se propose de situer l’originalité de Corneille dans le contexte où le dramaturge est apparu ? « Ces paroles de Racine sont à mes yeux comme un programme indiqué à l’histoire littéraire ». Et quand le cours sera repris en Sorbonne en 1863, le professeur ajoutera, le 24 décembre : « Ces paroles de Racine sont le programme qu’il faudrait remplir pour faire connaître tout ce qu’il y eut d’éblouissant dans la première apparition de Corneille. Nul commentaire ne vaudrait celui-là ». Racine définissait donc lui-même fugitivement le devoir, que se fixe maintenant une génération d’historiens de la littérature, d’éclairer l’originalité de chaque écrivain par rapport à son contexte d’apparition, et dans le phénomène de sa génération. Lanson, quant à lui, va dénicher ce précepte dans
Les Caractères de La Bruyère (chap. XIV, « De quelques usages », § 72) : « Maniez, remaniez le texte ; [...] songez surtout à en pénétrer le sens dans toute son étendue et dans ses circonstances »
[23]. En sollicitant quelque peu les dernières expressions, l’historien en déduit la nécessité, pour comprendre une page d’écrivain, de retrouver tous les faits extérieurs qui ont pu la susciter.
Ainsi s’instaure chez les fondateurs de l’histoire littéraire au XVIIe siècle une véritable stratégie, qui consiste, faudrait-il dire, à historiciser l’intemporel Grand Siècle. Nous apercevrons pour finir ce siècle classique apprivoisé par l’histoire, mais les réflexions qui précèdent suggèrent d’abord que les méthodes de l’histoire littéraire opèrent leurs avancées par une voie moins globale et plus analytique, à savoir l’examen des plus grands écrivains classiques aux fins de les transformer en rouages essentiels de l’évolution historique : le champ de bataille est d’importance, qui permet de relire les œuvres modèles de l’ancienne rhétorique d’un point de vue purement historique.
Bossuet théologien et Boileau
poéticien, dirait-on aujourd’hui, fourniront à l’historien les exemples les plus convaincants de la possibilité offerte par la nouvelle science de transformer des systèmes abstraits en évolutions concrètes. Il est significatif que Lanson ait commencé par là, publiant, vers ses débuts, successivement en 1891 un
Bossuet chez Lecène, Oudin et C
ie, puis en 1892 un
Boileau chez Hachette : seront ainsi mis en parallèle le codificateur du dogmatisme théologique et le classificateur des genres littéraires. La théologie que développe Bossuet dans son
œuvre est perçue, on l’a vu, comme un équivalent philosophique de la rhétorique en critique littéraire. Il est dès lors curieux de suivre les canaux par lesquels cette
œuvre est consciencieusement restituée à un mouvement historique. Saint-René Taillandier expliquera par exemple que Bossuet résume en fait tous les âges antérieurs de l’éloquence religieuse, qu’il importe de ce fait de retrouver pour les reconnaître réunis en lui. Son cours sur la seconde moitié du XVII
e siècle contient une leçon, professée le 16 mars 1855, soulignant que l’Aigle de Meaux « réunit les inspirations de l’éloquence chrétienne à ses différents âges, la beauté harmonieuse des Pères grecs, la force impétueuse de Tertullien et de saint Augustin, la hardiesse d’imagination et le mysticisme des hardis prêcheurs du Moyen Âge ». Or, si l’
œuvre de Bossuet résume tout un passé chez Saint-René Taillandier, elle préparera tout un avenir chez Lanson, qui, dans son
Histoire de la littérature française de 1894, tracera aussitôt le lien qui unit notamment le
Discours sur l’histoire universelle et au siècle suivant les
Considérations de Montesquieu. En ce sens, Lanson en vient à corriger en partie ses réserves sur le manque de sens historique chez Bossuet, de façon très nuancée : « Le
Discours sur l’Histoire universelle est l’
œuvre d’un théologien qui a su avoir quelques-unes des qualités de l’historien, le don des généralisations, l’intuition des lois, le sens philosophique enfin. L’
Histoire des variations des Églises protestantes est un traité de controverse, où se révèlent d’autres qualités de l’historien, la science et la critique des textes, le sens de la vie et des âmes individuelles »
[24]. Argument fort pour les nouvelles disciplines, que de trouver chez le théologien le plus en vue du Grand Siècle les prémisses de l’histoire littéraire d’aujourd’hui ; aussi Lanson y insiste-t-il, à propos de cette
Histoire des variations des Églises protestantes : « Il a mis la méthode historique au service de sa thèse, recueillant les textes, écartant les ouvrages de seconde main, faisant une critique minutieuse et pénétrante des témoignages, si bien que sur les deux ou trois points principaux qu’il avait choisis, il a devancé les conclusions de l’histoire scientifique »
[25].
Ce n’est dès lors pas un paradoxe fortuit si Bossuet, grand promoteur du dogme intemporel à l’apogée classique, donne lieu plus qu’un autre à une étude de l’
histoire de son
œuvre. C’est un fait qu’au cours du XIX
e siècle le développement de l’examen des manuscrits, que l’on appellerait aujourd’hui les études génétiques, passe abondamment par l’
œuvre de Bossuet. Dès 1851, l’abbé Victor Vaillant fait paraître des
Études sur les sermons de Bossuet, d’après ses manuscrits (chez Plon frères) ; en 1855 paraissent en trois volumes les
Études sur la vie de Bossuet d’Anatole Floquet (chez Firmin Didot frères) qui réservent une place à l’histoire de son
œuvre ; puis viennent aussitôt, en quatre volumes publiés en 1856-1857, les
Mémoires et journal sur la vie et les ouvrages de Bossuet publiés pour la première fois d’après les manuscrits autographes de l’abbé François Le Dieu (Didier et C
ie). Ne nous trompons pas maintenant sur le
Bossuet orateur d’Eugène Gandar (Didier, 1867), mais considérons le sous-titre :
Études critiques sur les sermons de la jeunesse de Bossuet (1643-1662) et les commentaires que donnera de l’ouvrage Saint-René Taillandier qui a occupé la même chaire d’éloquence française à la Sorbonne, et qui évoque devant son public de 1877 « ce livre excellent où il a raconté la jeunesse du plus grand de nos orateurs chrétiens. Avec quel soin religieux Gandar appliquait au texte des
Sermons de Bossuet cette critique inaugurée par Victor Cousin dans l’étude des
Pensées de Pascal ! Avec quelle patience il recomposait ces pages que des mains timides avaient défigurées ! Et comme l’auteur du
Panégyrique de saint Paul, en dépit de la routine, profitait de cette restitution ! Quel plaisir d’assister aux coups d’essai d’un génie qui semblait avoir été dispensé des préparations laborieuses ! Quel plaisir et quelle surprise d’entendre une telle voix se dégager, de voir se déployer un tel vol ! »
[26] Charles Lebarq, grand éditeur de Bossuet, donne en 1888 une
Histoire critique de la prédication de Bossuet, d’après les manuscrits autographes et des documents publics (Société de Saint-Augustin), H.-M. Bourseaud en 1897 une
Histoire et description des manuscrits et des éditions originales de Bossuet (Saintes, M. Clénet), et Fortunat Strowski, qui s’est attelé à retrouver l’archéologie des
Essais de Montaigne, explique en 1902
Comment Bossuet composait une oraison funèbre (Imprimerie de la Soye et fils). Ce déploiement exceptionnel d’études génétiques montre et vise à montrer qu’un traité de théologie résulte lui-même d’une longue histoire.
Boileau, auteur d’un
Art poétique, apparaît comme un codificateur de l’esthétique classique. Rappelons que Pierre Fontanier, qui a réuni en 1830 ses deux cours de rhétorique dans
Les Figures du discours, est aussi l’un des éditeurs, en 1850, de l’
Art poétique de Boileau. Un tel écrivain constitue donc un champ de bataille, ce que fait apparaître en clair le cours de Saint-René Taillandier sur la littérature au temps de Louis XIV (19 janvier 1858) : « L’histoire littéraire, telle que nous l’avons toujours comprise et enseignée dans cette enceinte, l’histoire littéraire se rattache à l’histoire politique et morale. C’est par une application de ce principe que l’étude de Boileau nous a conduits à l’histoire de son temps. Lire les vers de Boileau comme un exercice de style, en apprécier seulement la forme, la netteté, la correction, la justesse, ce n’est pas notre rôle ». On ne saurait plus nettement rejeter l’enseignement de la rhétorique. À la fin du siècle, le volume de Lanson, en 1892, ne fait dès lors que couronner tout un mouvement visant à insérer la doctrine fixe du législateur classique dans une évolution historique. Saint-René Taillandier, dans ses cours, donne le ton par un argument des plus habiles, selon lequel une poétique, loin de constituer un absolu intemporel, entre elle-même dans une histoire des arts poétiques qui s’entend et s’étoffe sur plusieurs siècles ou ici, du moins, sur plusieurs générations. Étudiant la littérature sous Louis XIV, le professeur rappelle à son auditoire, le 29 janvier 1858, que « la période du temps d’Henri IV produit l’art poétique de la Fresnaie Vauquelin, ouvrage languissant dans la forme, mais plein de curieux détails, mêlant l’histoire littéraire aux préceptes, et donnant des indications dont Boileau a manifestement profité ». C’est avec la même facilité, mais dans le même but de démonstration, que Lanson fera perdre au siècle du classicisme son autonomie et sa fixité en ces termes : « Sans les
Essais, ni Molière, ni La Fontaine, ni La Bruyère ne seraient tout à fait ce qu’ils sont »
[27].
Mais, par ailleurs, l’élaboration de la doctrine est, chez Boileau, tout aussi bien le fruit d’un milieu littéraire. C’est ce que s’attachent à montrer, au milieu du siècle, les enquêtes fouillées de Sainte-Beuve dans ses
Portraits littéraires. L’auteur des
Épîtres et des
Satires ne peut se comprendre qu’en faisant revivre le milieu qu’il a fréquenté, sinon même su créer : « Dès 1664, c’est-à-dire à l’âge de vingt-huit ans, nous le voyons intimement lié avec tout ce que la littérature du temps a de plus illustre, avec La Fontaine et Molière déjà célèbres, avec Racine dont il devient le guide et le conseiller. Les dîners de la rue du Vieux-Colombier s’arrangent pour chaque semaine, et Boileau y tient le dé de la critique. Il fréquente les meilleures compagnies, celles de M. de La Rochefoucauld, de Mesdames de La Fayette et de Sévigné, connaît les Lamoignon, les Vivonne, les Pomponne, et partout ses décisions en matière de goût font loi »
[28]. Sainte-Beuve restitue ce milieu en 1841, et nous voyons à sa suite Saint-René Taillandier intituler sa conférence du 19 janvier 1858 « Boileau et ses amis : les réunions de la rue du Vieux-Colombier ». Ainsi les idées mêmes de Boileau sur la littérature résultent-elles pour beaucoup de « ces conférences amicales et littéraires où Molière, La Fontaine et Racine venaient souper dans le petit logis de Boileau, s’entretenaient de la poésie, de l’invention, de l’idéal de l’art, et se communiquaient leurs pensées, leurs projets, leurs
œuvres, les discutaient avec une franche et cordiale liberté ».
Il resterait à montrer que Boileau, au sein même de sa poétique, n’est pas loin d’ébaucher parfois l’histoire littéraire. Ici, on isolera le célèbre
Enfin Malherbe vint, que l’on peut en effet comprendre comme la perception tout historique de la faculté qu’a un inventeur de trancher sur son temps, de provoquer une impulsion dans le marasme de la littérature contemporaine et de constituer de ce fait une valeur d’avenir. Dans un cours général de Saint-René Taillandier sur la littérature française commençant au XVI
e siècle, en 1849-1850, la première leçon du semestre d’été se clôt sur cette rubrique significative : « Commentaire du vers de Boileau : “Enfin Malherbe vint” ». C’est bien de fait une ligne historique qui se dessine ici à travers le siècle, puisque le cours un peu antérieur de 1852-1853 sur la première moitié du XVII
e siècle allait plus précisément « de Malherbe jusqu’aux débuts de Boileau ». À titre complémentaire, c’est au dernier Boileau que s’intéressera Lanson, dans la même optique consistant à insérer la pensée apparemment intemporelle du doctrinaire dans une double évolution, personnelle et contemporaine : « Nous connaissons mieux les dernières années de Boileau que sa jeunesse et sa maturité, grâce à sa correspondance : de 1687 à 1699 s’étend la correspondance avec Racine, et précisément en 1699, quand celle-ci cesse, nous voyons s’en établir une autre avec Brossette, qui nous conduit jusqu’à la mort du poète »
[29]. Cette documentation, on va le voir, n’est pas innocente. Car si l’historien constate pour le regretter, dans son
Histoire de la littérature française, que le codificateur des genres selon l’esthétique classique n’ait pas su soupçonner « que certaines formes littéraires soient liées à certains états de civilisation », et donc ne se soit nullement soucié de « ce qu’on appelle l’histoire littéraire, l’étude du développement des littératures et des genres, l’examen des conditions et des
milieux »
[30], il se tournait dans son
Boileau vers la septième des
Réflexions sur Longin et vers la
Lettre à Perrault, qui introduisent « dans sa doctrine une notion nouvelle et bien inattendue, celle du temps et du développement successif des formes littéraires »
[31], à savoir « que le mouvement général de la littérature se compose d’un grand nombre de mouvements particuliers, de vitesses très inégales ; qu’il y a pour une langue, et qu’il y a pour chaque genre des points de perfection qui sont atteints à des moments très différents : le progrès commence à peine d’un côté, que la décadence se fait sentir de l’autre »
[32]. Ainsi le codificateur de l’esthétique classique amorce-t-il lui-même une évolution de l’intérieur à peine ébauchée, car à ce stade « il y avait un autre
Art poétique à écrire. Boileau ne le fit pas »
[33]. Ainsi le codificateur des genres classiques, et de façon plus générale l’auteur d’une poétique, est-il lui-même susceptible d’une évolution, au point que ses derniers écrits suggèrent des lueurs d’avenir, qui contredisent peut-être ses principes premiers.
Si Bossuet le théologien et le théoricien Boileau font par prédilection l’objet de tout un travail historique aux fins de justifier les nouvelles méthodes, il faut mentionner un petit nombre d’écrivains à travers lesquels la même stratégie se prolonge et s’affine. Du côté de Bossuet, le traitement de Pascal par la critique historique du XIX
e siècle est significatif. L’optique de l’ancienne critique était d’aborder l’auteur des
Pensées sur le plan théologique des controverses abstraites. C’est donc un pavé dans la mare que lance, en 1842, Victor Cousin dans son
Rapport à l’Académie française sur la nécessité d’une nouvelle édition des « Pensées » de Pascal
[34]. Il vaut la peine de lire ce savoureux rappel à l’ordre :
Que dirait-on si le manuscrit original de Platon était, à la connaissance de tout le monde, dans une bibliothèque publique, et que, au lieu d’y recourir et de réformer le texte convenu sur le texte vrai, les éditeurs continuassent de se copier les uns les autres, sans se demander jamais si telle phrase sur laquelle on dispute, que ceux-ci admirent et que ceux-là censurent, appartient réellement à Platon ? Voilà pourtant ce qui arrive aux Pensées de Pascal. Le manuscrit autographe subsiste ; il est à la Bibliothèque royale de Paris ; chaque éditeur en parle, nul ne le consulte, et les éditions se succèdent. Mais prenez la peine d’aller rue de Richelieu, le voyage n’est pas bien long : vous serez effrayés de la différence énorme que le premier regard jeté sur le manuscrit original vous découvrira entre les pensées de Pascal telles qu’elles ont été écrites de sa propre main et toutes les éditions, sans en excepter une seule, ni celle de 1670, donnée par sa famille et ses amis, ni celle de 1779, devenue le modèle de toutes les éditions que chaque année voit paraître. Si j’avais reçu de l’Académie la commission de préparer en son nom une édition des Pensées de Pascal, je me serais fait un devoir de consulter le manuscrit autographe, d’y rechercher et d’en faire sortir Pascal lui-même. [35]
Resitué dans la bataille que livre au même moment l’histoire littéraire pour s’imposer peu à peu, l’argument signifie que les méthodes historiques devraient par principe précéder toute approche rhétorique de la littérature. Alors commence l’histoire des éditions successives des
Pensées, qui se confond avec l’histoire de la critique génétique et avec celle de l’établissement du texte ; Bossuet, on l’a vu, en bénéficie amplement, mais non lui seul. On observe, du coup, plus à la loupe les éditions successives et augmentées des
Caractères de La Bruyère ou des
Maximes de La Rochefoucauld, à propos duquel Lanson notera incidemment, dans son
Art de la prose : « Il est bien curieux de suivre le travail de La Rochefoucauld, dans les variantes des éditions des
Maximes »
[36]. Le même type de curiosité se porte vers les
Fables de La Fontaine, que l’ouvrage aussitôt célèbre de Taine
[37] a placées en pleine lumière sous l’angle encore partiel de l’histoire littéraire, et dont les manuscrits révèlent le paradoxe aujourd’hui bien connu, que résume ainsi Lanson dans son
Histoire : « L’exquise simplicité, il ne l’a jamais rencontrée que par un labeur obstiné. Ses
Fables, où la poésie coule de source, ont été faites et refaites, jusqu’à ce qu’elles eussent trouvé leur perfection. On possède le
Renard, les mouches et le hérisson, sous deux formes : il n’a passé dans la seconde rédaction que deux vers de la première »
[38]. Et l’historien peut mentionner ici l’ancienne
Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine de Walckenaer (A. Nepveu, 1821). Il développera quant à lui, à propos de Pascal, une autre discipline de l’histoire littéraire, la critique d’attribution, donnant en 1901 à la
Revue d’histoire littéraire de la France une étude intitulée : « Après les
Provinciales : examen de quelques écrits attribués à Pascal », puis en 1920 un autre texte demandant : « Le
Discours sur les passions de l’amour : est-il de Pascal ? »
(French Quarterly) qui, en dépit de ses suppositions hasardeuses
[39], pose les premiers principes de cette discipline.
L’autre orientation, moins matérielle, consiste à insérer Pascal dans le mouvement de l’histoire des idées. Ici, le jansénisme n’est plus considéré comme une école de pensée théologique, mais comme un milieu influent. Abordant l’étude des
Pensées dans un cours du 21 juin 1853, Saint-René Taillandier s’attache d’emblée à distinguer « la question théologique et philosophique – et la question morale », c’est-à-dire l’histoire des m
œurs, qui seule intéresse l’historien d’une littérature. Le sort même réservé aux manuscrits de Pascal dans l’édition de Port-Royal renseignera en fait sur le phénomène de la postérité – et, ici, de la postérité immédiate. Comme l’écrit plaisamment Lanson des relecteurs de Port-Royal : « Ils s’appliquèrent en conscience à éteindre les
Pensées, et ne désespérèrent pas d’arriver à faire parler Pascal à peu près comme tout le monde : heureusement, c’était la chose impossible »
[40]. Une fine histoire de la langue s’est ainsi substituée à l’analyse rhétorique
[41].
Dans l’optique de Nisard, Corneille présente au lecteur premièrement des modèles, ses héros, et secondairement une poétique dans ses
Discours sur le théâtre. C’est cette optique que vont contester sous plusieurs angles les nouveaux historiens de la littérature. L’absolu moral se voit ici détrôné par le relativisme historique. Il est significatif que le cours de Saint-René Taillandier s’intitule « Corneille et ses contemporains » (1863-1864), parallèlement au
Corneille et son temps de Guizot qui a paru chez Didier en 1852. Dans l’
Esquisse d’une histoire de la tragédie française de 1920 apparaîtra la finalité de telles études : Lanson y souligne que « la question de la vérité de la psychologie de Corneille » se résout en fait à celle de « son rapport, d’abord, avec la vie de son temps »
[42]. C’est par là que l’auteur d’
Horace peut devenir un fer de lance contre la rhétorique, ce que nous aiderait à comprendre, bien qu’il n’y soit pas question de Corneille, un chapitre par le même Lanson de
L’Université et la société moderne paru chez Colin en 1902, intitulé : « Contre la rhétorique et les mauvaises humanités ». Le défenseur de l’histoire littéraire y lançait ce mot d’ordre : « Point de rhétorique surtout ni de dogmatisme : n’offrons pas comme des modèles absolus les chefs-d’
œuvre que seules les relations au temps et au milieu éclaircissent : n’endoctrinons pas nos auditeurs comme s’ils devaient refaire ou copier ce qu’ils ont seulement besoin d’aimer »
[43]. Cela dit contre Nisard, et aussi contre Brunetière. Le volume
Corneille de la collection Hachette offre en 1898 l’intérêt de contenir en lui cette bataille : les deux derniers chapitres relèvent encore de l’ancienne critique cornélienne, recherchant pour l’un en quoi le théâtre de Corneille est
vrai, c’est-à-dire tourné vers la vie, réduisant pour l’autre la question de l’influence de Corneille au fait qu’il communique de la force à son lecteur : littérairement tourné en poncifs par ses successeurs, ce théâtre nous laisse moralement une grande leçon d’énergie. Mais les autres parties du livre se détachent de ce point de vue : au centre se trouve une analyse pénétrante du système de la dramaturgie cornélienne, et l’historien proprement dit s’exclame pour sa part, avant Georges Couton : « Que la tragédie de Corneille reprend de couleur et de vie, quand on la lit l’imagination pleine de l’histoire politique du temps ! Comme elle paraît une lumineuse concentration des traits moraux épars dans les mémoires de Retz et de Saint-Simon, dans les lettres et les papiers des ministres et des ambassadeurs ! Elle est à peu près à la France de Louis XIII ce que
Le Rouge et le Noir ou le roman de Balzac sont à la France de Charles X ou de Louis-Philippe »
[44].
Dans l’
œuvre de Corneille, on privilégiera la querelle du
Cid, qui devient au cours du XIX
e siècle une riche question d’histoire littéraire. Sur le plan de la polémique, l’ancienne critique offre l’avantage de se trouver prise en défaut à travers les
Sentiments de l’Académie. Mais, de plus, la querelle fait apparaître comment, dans les rouages de l’évolution littéraire, un nouvel écrivain est celui (nous sommes déjà tout proches de Jauss) qui déjoue le programme littéraire qui semble
a priori fixé par les contemporains. Voici, à titre d’exemple, le début et la fin du sommaire d’une leçon de Saint-René Taillandier sur l’apparition du
Cid : « Débuts de Corneille. – État du théâtre au commencement du XVII
e siècle. –
Le Cid (1636). – Originalité du
Cid : création du théâtre ». Suit une analyse de la pièce et de ses personnages selon l’ancienne méthode des cours de belles-lettres, puis l’histoire littéraire reprend ses droits : « Succès du
Cid. – L’épître à Ariste. – Soulèvement des poètes médiocres. – Observations de Scudéry. – Réponse de Corneille. – Satire de Claveret. – Pamphlets. – Lettre de Boisrobert à Scudéry. – Jugement de l’Académie. – Jugement du bourgeois de Paris, marguillier de la paroisse »
[45]. Dans le cours sur Corneille et ses contemporains, la leçon du 12 février 1864 porte sur « la bataille littéraire au sujet du
Cid », en vertu du fait que « feuilleter tous ces curieux documents » permet au plus juste de « peindre le contrecoup de la révolution littéraire accomplie par le
Cid ». Une génération plus tard, Lanson dégage mieux les principes. Il annonce encore plus précisément la théorie de Jauss, selon laquelle la production littéraire est le résultat d’un système de questions (posées par le public) et de réponses (données par les écrivains), comme il le note en s’arrêtant dans son
Corneille au moment précis où va apparaître
Le Cid : « Il fallait trouver un drame capable d’avoir toute son ampleur dans les cadres étroits de quelques heures et d’une chambre. C’est ici que Corneille se présente »
[46]. Mais il dégage surtout, par ailleurs, la portée nuancée de la querelle du
Cid, à la fois importante « pour Corneille, qu’elle conduit à réfléchir sur son art ; [et] pour l’histoire du théâtre : elle montre la limite du pouvoir des doctes, et la puissance du public »
[47].
À l’autre bout de la question, on rencontre Polyeucte, pièce jugée alors intéressante parce qu’elle suscite une postérité mouvementée et souvent contradictoire que détaille ainsi Saint-René Taillandier, dans une leçon du 17 mai 1853 consacrée à la postérité de Polyeucte (cours sur la première moitié du XVIIe siècle) : « Pendant tout le XVIIe siècle cette gloire de Polyeucte va grandissant, et plus on pénètre par l’étude dans les profondeurs des caractères, plus on découvre de beautés inattendues. C’est ainsi que le XVIIIe siècle, bien moins préparé à coup sûr que le XVIIe, à comprendre une inspiration si haute, semble avoir cependant mieux apprécié Polyeucte. Le chef-d’œuvre de Corneille, pour le XVIIe siècle, c’était Cinna. Racine, dans son beau discours sur Corneille, cite comme ses chefs-d’œuvre, Le Cid, Horace, Cinna, Pompée ; Polyeucte n’est pas nommé. Au contraire, Fontenelle n’hésite pas, il voit dans Polyeucte le chef-d’œuvre immortel du poète, et Voltaire, tout en raillant, écrit sous l’inspiration du drame chrétien de Corneille la plus vive, la plus fraîche, la plus charmante des compositions dramatiques ». À quoi il faut ajouter Le Martyre de saint Genest par Rotrou (1646), qui est déjà « comme un Polyeucte romantique ».
L’ancienne école pouvait encore isoler l’auteur des préfaces et des trois
Discours pour en faire un théoricien intemporel du théâtre. Ici Lanson, dès son
Corneille, répond que les arts poétiques se rapportent à leur seul auteur, et donnent à voir la conception intérieure de leur
œuvre. Ainsi, les trois
Discours proposent moins une législation générale de l’art dramatique qu’un morceau de critique d’auteur, d’un auteur qui travaille à éclaircir ses propres intentions : « Il se fit donc théoricien contre les théoriciens, pour expliquer les vraies beautés et les vraies imperfections de ses
œuvres. Il resta toujours persuadé, depuis l’affaire du
Cid, que les doctes et les poètes ne lui donnaient d’avis, ne lui faisaient de critiques que pour l’égarer ; aussi était-il fort indocile aux conseils, et il n’en croyait que lui-même »
[48]. La controverse esthétique et abstraite a laissé, on le voit, la place à l’élaboration individuelle d’une
œuvre.
Le parallèle entre Corneille et Racine, par la forme même du parallèle, était un lieu commun de l’ancienne critique, comme en témoigne de bout en bout Le Lycée de La Harpe. Les nouveaux historiens vont dès lors en extraire une riche réflexion dans leur domaine. Ils soulignent d’abord que ce parallèle n’est pas abstrait, mais qu’il concerne deux auteurs en partie contemporains, et qu’on pourrait déduire de leur rivalité, à un certain moment du XVIIe siècle, une méthode générale consistant à interpréter les œuvres par rapport à ce qui se produit autour d’elles, et à quoi elles réagissent. Aussi Saint-René Taillandier trouve-t-il intéressant d’examiner spécialement, chez Corneille et Racine, la période où leurs productions sont rigoureusement contemporaines. Les rapports entre les deux dramaturges sont ainsi résumés, dans la leçon du vendredi 5 mars 1858 : « J’ai montré la situation de Corneille au théâtre, quand Racine, plus jeune de trente-trois ans, y fit ses premiers débuts. J’ai souligné une chose peu connue (et très digne de remarque, car elle explique bien des incidents de cette histoire), j’ai dit que certaines coteries, pour abaisser Corneille, avaient immédiatement adopté Racine, avant les chefs-d’œuvre », puis que « la critique était revenue à Corneille pour accabler sous ce grand nom le génie nouveau qui se levait ». « Pendant ces luttes [...], ajoute l’historien, peut-être même à cause d’elles, la physionomie littéraire de Racine se dessinait de plus en plus », c’est-à-dire l’harmonie de son œuvre avec la cour de Louis XIV. Ici le parallèle a laissé la place à l’analyse de la vie littéraire, considérée comme un champ de forces et de tensions, provoquant une série d’apogées ou de déclins provisoires chez les écrivains. Nous voilà tout proches de ce qu’en notre temps Pierre Bourdieu appellera le champ littéraire.
Non sans subtilité, Lanson, quant à lui, suivant pas à pas les tentatives successives de Corneille et de Racine, dégage de leur parallèle une réflexion sur l’énigme de la création. Il isole par prédilection ce moment où les deux dramaturges s’arrêtent sur le même sujet de pièce. Voici ce qui se passe : « Voltaire a le premier reconnu que quelques scènes de
Pertharite contiennent le sujet d’
Andromaque. Corneille, en effet, l’avait posé en son double aspect : l’état de la mère qui doit choisir entre la vie de son fils et sa fidélité au mari pleuré ; l’état de l’amante trahie qui demande à un amoureux jusque-là rebuté la tête du rival préféré et infidèle. Corneille a vu cela, et l’ayant vu, il l’écarte : si c’est tragique, ce n’est pas
sa tragédie »
[49]. Moment fascinant en effet où Corneille, en situation de devenir Racine, devient proprement Corneille : « Thésée, dans
Œdipe, Plautine, dans
Othon, d’autres encore donnent des définitions de situations sentimentales ou des notations de troubles passionnels que Racine développera. Mais Corneille refuse de s’y appesantir : il se contente de les formuler ; il se hâte de réduire sous sa volonté ces surprises ou ces révoltes du sentiment [...]. Voilà
sa vérité à lui : il ne nie pas l’autre »
[50]. Roland Barthes reprochait à l’histoire littéraire de dédaigner, dans son érudition, les
énigmes de création
[51] ; Lanson précisément ici, en renouvelant le parallèle entre Corneille et Racine, soulève une telle énigme en observant l’écrivain à sa table de travail : « Jamais [Corneille] n’a été plus éloigné de Racine que dans ces caractères où il semblait contraint de deviner l’art de Racine »
[52].
La réflexion des historiens de la littérature dépasse cependant volontiers le cas d’un écrivain précis : le champ littéraire du XVII
e siècle nourrit en effet, pour finir, une expérimentation des méthodes qu’il s’agit pour l’heure de définir. Traiter historiquement du XVII
e siècle, c’est d’abord expérimenter la périodisation de l’histoire littéraire. Ici, les regards se tournent surtout vers la première moitié du siècle, puisque la génération de La Harpe tendait encore à faire commencer avec Louis XIV la littérature française. Le travail de périodisation portera dès lors plutôt sur la littérature contemporaine de Louis XIII et, mieux, sur la génération de Henri IV dont les historiens découvrent la subtilité littéraire. Voilà pourquoi Saint-René Taillandier a consacré un cours à la première moitié du XVII
e siècle, dont il nuance à l’extrême, dans une leçon du 13 juin 1867, les découpages : « Il y a la littérature du temps d’Henri IV, il y a la littérature sous la régence de Marie de Médicis, sous le maréchal d’Ancre, sous M. de Luynes. Il y a la littérature sous Richelieu, il y a enfin la littérature qui correspond à la minorité de Louis XIV. On a trop souvent le tort de confondre toutes ces choses, et de considérer toute la première moitié du XVII
e siècle comme un ensemble, comme un tableau unique ; rien de plus faux ; dès qu’on y regarde de près, on voit que chacune de ces périodes a son esprit, sa physionomie, sa vie propre ; bien plus, on voit que ce caractère particulier est une conséquence manifeste de la situation politique du pays ». Seul un examen plus précis de la littérature sous Henri IV permet de comprendre que deux contemporains comme Ronsard et Desportes, puis Desportes et Malherbe, puissent tant différer (leçon du 11 janvier 1853), et que d’Aubigné, placé selon le mot de Lanson « entre Richelieu et Corneille », demeure « le contemporain de Charles IX et de Garnier »
[53].
À l’autre bout du siècle, on observera le cas des écrivains charnières tel La Bruyère, qui, comme critique littéraire, se situe entre l’Art poétique de Boileau et le Temple du goût de Voltaire. Saint-René Taillandier, étudiant la littérature sous Louis XIV, consacre la leçon du 12 mars 1861 à observer ce phénomène d’un écrivain ainsi « placé, littérairement parlant, sur la limite des deux siècles », car, bien que mort en 1696, il exercera son influence au XVIIIe siècle.
Le parallèle entièrement renouvelé entre Corneille et Racine le montrait, l’historien trouve dans ces découpages un intérêt particulier à observer les écrivains immédiatement contemporains, et l’influence réciproque qu’ils exercent alors l’un sur l’autre, tels Corneille et Rotrou, à propos desquels le professeur, dans son cours sur Corneille et ses contemporains, note, le 3 juin 1864 : « Il n’est pas facile de marquer exactement ces échanges réciproques. C’est un va-et-vient continuel ». Pour en donner une idée, il n’est que d’observer le sommaire de la leçon du 16 juin : « Rotrou, sa vie et ses
œuvres. – Première période : fatras romanesque. – Rotrou et le Corneille des comédies ; l’art du dialogue ;
L’heureuse constance. – Rotrou, par son
Hercule mourant, inspire à Corneille les grands cris de
Médée. – Rotrou sous l’action immédiate du
Cid ; l’année 1636. –
Les Sosies ; Alcmène parlant comme Chimène », etc. Dans la seconde moitié du siècle, un chevauchement tout à fait parallèle sera dessiné par Lanson, entre les productions de Racine et de Quinault : « Lutte de Racine contre les partisans et l’idéal galant de Quinault, contre les partisans et l’idéal héroïque de Corneille. – Il s’oppose à Corneille dans
Britannicus et
Mithridate ; à Quinault (plus qu’à Corneille), dans
Bérénice ; à Quinault, dans
Bajazet ; à tous deux, dans
Andromaque, et dans
Iphigénie et
Phèdre »
[54]. La fine leçon qui se dégage de ces notations sommaires, c’est qu’il faudrait savoir restituer, dans la lecture d’une
œuvre donnée, les figures sous-jacentes de contemporains.
Ce type d’enquêtes par coupes synchroniques, dont il ne faut pas minimiser l’originalité même aujourd’hui, donne lieu, au c
œur du XIX
e siècle, à une riche controverse concernant l’influence de Descartes et du cartésianisme sur les écrivains de la même génération. Nisard a lancé l’idée, dans le tome II de son
Histoire en 1844, qui contient une section, « Influence littéraire du cartésianisme »
[55]. Saint-René Taillandier développe cette influence contemporaine dans une conférence du 2 mars 1855, dont voici le sommaire : « Pascal et Descartes. – Descartes et Port-Royal ; Arnauld, Nicole,
La Logique. – Fénelon et Bossuet ; cartésianisme de Bossuet. – Malebranche, Spinoza : dangers, témérités ; lettre de Bossuet au P. Lamy ; Spinoza procède-t-il de Descartes ? – Réfutation de Spinoza par Fénelon ; Malebranche attaque et injurie Spinoza. – Descartes et les Jésuites : seuls, dans le XVII
e siècle, les Jésuites attaquent le cartésianisme [...]. – Descartes et la poésie française. – Boileau :
L’Art poétique,
Discours de la méthode de la poésie : aimez donc la raison ! – Spiritualisme littéraire : Racine, La Fontaine. – Le cartésianisme devient une manie mondaine : Molière l’attaque ;
Les Femmes savantes ; Armande ; le gassendisme dans Chrysale et Clitandre ». Dans un premier temps, donc, nous voyons l’historien de la littérature tout à sa découverte de l’influence d’un philosophe sur la littérature : il dénombre le chevauchement des
œuvres, il détaille les controverses, il suit les rapports entre production littéraire et milieux sociaux : toutes les méthodes de la naissante histoire littéraire semblent se prêter ici concours.
Mais Lanson, arrivant une génération plus tard, reprendra avec le recul nécessaire la question, dans une étude intitulée « L’influence de la philosophie cartésienne sur la littérature française », qu’il publie dans la
Revue de métaphysique en 1896 (IV). Après avoir évoqué pour commencer le cartésianisme diffus de Balzac, Chapelain, Pascal, Bossuet, Boileau, La Bruyère, La Fontaine et même Mme de Grignan, Lanson éprouve cependant le besoin de resserrer sensiblement la méthode, et soulève une objection de taille, à savoir que « l’identité du vocabulaire n’implique pas l’identité des conceptions. Ainsi, pour trouver du cartésianisme dans l’
Art poétique, il ne suffira pas de constater que Boileau fait dominer partout la raison. Car il n’est pas évident
a priori que Boileau entende par le mot “raison” la même chose que Descartes »
[56]. Là où Nisard puis Saint-René Taillandier déduisaient de l’
Aimez donc la raison le cartésianisme de Boileau, Lanson parvient
[57] à cette nuance sur la pensée du doctrinaire classique : « Son idéal n’est pas l’ “idée” cartésienne, distincte, claire, un pur intelligible. S’il réduit le beau au vrai, il entend par le vrai le naturel, et par la nature, la forme réelle des choses. Il veut que le poète s’attache au vrai universel ; mais les vérités universelles de la poésie, ce sont pour lui les types constants des espèces, non pas l’essence abstraite, mais la forme normale. Si bien que ce qu’il appelle la raison en poésie, c’est en définitive, non point l’exactitude de la notion, mais la ressemblance de l’image »
[58]. C’est que l’historien moderne bénéficie ici des conseils donnés par ses confrères historiens à la Sorbonne, Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, qui, en 1898, dans leur
Introduction aux études historiques, attiraient l’attention sur les précautions à prendre au moment d’interpréter le sens littéral d’un texte. La recommandation vaut exactement pour le cas qui nous intéresse, on va le voir : « La tendance naturelle est d’attribuer à un même mot le même sens partout où on le rencontre. [...] Mais [le mot] change de sens d’un auteur à un autre et dans le cours du temps » ; bien plus, « il prend un sens différent dans un même auteur suivant les autres mots qui l’entourent »
[59]. Il est clair que l’interprétation du mot
raison chez les écrivains du XVII
e siècle a bénéficié, de la part du second Lanson, de ces précieux avis. La controverse sur le cartésianisme chez ses exacts contemporains a notablement contribué à affiner notre moderne étude des sources et des influences.
L’étude des milieux littéraires aussi. Il est certain que la littérature du XVII
e siècle, qui se développe dans des coteries précises et au voisinage de la Cour, permet mieux qu’aucune autre au nouvel historien de réfléchir sur les rapports entre production et milieu littéraires. Voici Saint-René Taillandier, enseignant la littérature à la fin du siècle, opposant, le 8 février 1861, « la Cour au temps de Molière et la Cour au temps de La Bruyère : deux mondes différents », celui de 1665 et celui de 1685, pour souligner aussitôt qu’en effet « une révolution les sépare, une révolution insensible, d’abord, accomplie peu à peu, et qui n’a été exactement connue que de nos jours », à savoir les effets de la prise de pouvoir personnel de Louis XIV sur l’évolution littéraire. Pour mesurer le progrès qu’accomplit, au contact de la société du Grand Siècle, l’étude des milieux littéraires, on peut relire à titre de contre-exemple ce que La Harpe écrit du milieu type de cette époque, l’hôtel de Rambouillet : « L’hôtel de Rambouillet servit aussi à quelque chose : il accoutumait à avoir de l’esprit sur tous les objets ; et c’est par là qu’il faut commencer. On apprend ensuite à n’avoir sur chaque objet que la sorte d’esprit convenable ; et c’est par là qu’il faut finir »
[60]. C’est-à-dire que le milieu littéraire, non décrit en lui-même, donne l’occasion d’un exercice de rhétorique : mais à la faveur de ce tour d’esprit, loin d’apparaître comme le foyer des
œuvres contemporaines et comme un facteur d’unité intellectuelle entre elles, il se réduit à favoriser les étapes d’un apprentissage logique, tel qu’on le trouverait détaillé précisément dans un manuel de rhétorique.
Nos historiens, au contraire, plongent leur regard dans le concret des situations mondaines et sociales, gourmands d’y trouver des voisinages intéressants, c’est-à-dire propres à éclairer les structures de la production littéraire du temps. Lanson, dans son
Boileau, surprend une telle structure en observant le rôle sous-jacent d’un Chapelain, lequel « a contribué à fixer deux traits essentiels de la physionomie du XVII
e siècle littéraire ; il a converti Richelieu aux unités dramatiques ; et il a décidé du rôle de l’Académie en lui assignant le travail du
Dictionnaire »
[61]. C’est la conjonction de ces deux lignes dans le siècle au sein d’un même personnage, qui retient l’attention de l’historien. Sainte-Beuve s’est fait le spécialiste, de Boileau à l’univers de Port-Royal, de ces personnages qui véhiculent un courant du siècle et le donnent à voir vivant.
C’est donc un fait que l’observation du XVII
e siècle littéraire forme les historiens à la sociologie de la littérature. Lanson, on le lui reprochera souvent par la suite, voit dans ce siècle le triomphe décisif de l’esprit bourgeois, dont il suit la naissance et l’évolution depuis le Moyen Âge, mais qui culmine en Molière ; on le retrouve dans le terreau familial de Corneille : « C’est toujours, on le voit, le même monde de petite robe, de bourgeois de province s’acheminant peu à peu par les magistratures locales à faire souche de noblesse »
[62] ; et dans le milieu d’origine de Boileau : « Notre Despréaux, celui qui a fait les
Satires et l’
Art poétique, est tout bourgeois de race et d’âme, bourgeois comme les auteurs de la
Ménippée, bourgeois comme La Bruyère et comme M. de Voltaire. Ce n’est pas tout Boileau sans doute, cette bourgeoisie, mais c’en est une part essentielle »
[63]. Les historiens ultérieurs ne cesseront de nuancer ces pétitions de principe, d’ailleurs elles-mêmes dès l’abord nuancées ; mais la cohésion propre aux milieux culturels du XVII
e siècle a inspiré l’idée d’établir de nombreux parallèles entre courants littéraires et classes sociales.
Le XVII
e siècle dont les premiers historiens de la littérature héritent des mains des rhétoriciens était au départ très étroit : parce que la rhétorique définit les règles de l’art, devrait lui revenir le Grand Siècle en tant que période d’apogée où triomphe une norme, tandis que l’histoire littéraire se réserverait dans le siècle les auteurs secondaires et les périodes de transition. Mais on a vu que, partant de ces prémisses, la nouvelle école gagne du terrain sur plusieurs plans : d’abord, elle propose un examen beaucoup plus approfondi du siècle qu’une analyse abstraite des textes les plus célèbres ; mais, même pour les auteurs célèbres, elle leur découvre une nouvelle portée en les resituant dans une évolution, de Bossuet et Boileau au parallèle entre Corneille et Racine. Descartes, philosophe majeur, permet d’expérimenter les bénéfices d’un éclairage de biais sur toute une génération intellectuelle. Par tous ces moyens, la rhétorique voit son domaine rongé peu à peu par les nouvelles disciplines. La vision du siècle s’en trouve transformée : toutes les évolutions que Paul Hazard attribuera, au tournant du XVIII
e siècle, à « la crise de la conscience européenne »
[64] (passages de la fixité au mouvement, de l’absolu au relatif, etc.), nous voyons l’histoire littéraire les opérer en retravaillant les données du Grand Siècle.
Lanson fera un jour remonter à Condillac et à son
Art d’écrire
[65] cette mise en mouvement historique du XVII
e siècle, ainsi qu’il le rappelle dans ses
Extraits des philosophes du XVIIIe siècle : « À la fin de ce traité, Condillac a consacré quelques pages lumineuses à l’évolution du goût. Sans abandonner l’idée du Grand Siècle, il sait marquer une relation entre la littérature et les m
œurs, ce qui sera la thèse de Mme de Staël »
[66]. Mais, passé les enthousiasmes un peu figés de Nisard et Taine puis de Brunetière, passé les enquêtes de fond de Sainte-Beuve ou, à la Sorbonne, de Saint-René Taillandier, le XVII
e siècle semble pour finir poser deux défis, contradictoires et donc complémentaires, au
lansonisme. D’un côté, ce siècle de la poétique des genres peut être entièrement réinterprété par la sociologie, comme le posait Lanson dans sa thèse de doctorat sur Nivelle de la Chaussée : « Les genres se côtoient sans se pénétrer, comme les classes se coudoient sans se mêler. [...] À la tragédie appartiennent les rois, les passions et les larmes ; à la comédie, le peuple, les vices et le rire. Voilà qui est net. On ne pourrait concevoir un genre sans domaine propre, qui aurait tout emprunté aux autres, qui aurait pris à la tragédie son action, à la comédie ses personnages. Un tel genre eût paru un monstre aux yeux d’un siècle épris de l’ordre et des distinctions rigoureuses, et qui ne haïssait rien tant que les parvenus et les déclassés »
[67]. Même la classification des genres requiert une explication historique, elle ouvre non à une poétique, mais à la sociologie : les sociétés et milieux propres au XVII
e siècle invitent l’historien à une approche collective de la production littéraire. Mais d’un autre côté, pareilles considérations premières, qui étaient en somme celles de Taine, ne rendent pas pour autant compte du mystère de chaque créateur du Grand Siècle, qui est (songeons à Corneille face au naissant Racine) un mystère purement individuel ; c’est pourquoi, à la fin de son
Histoire, Lanson s’en prend aussi bien au XVII
e siècle de Taine et du
La Fontaine et ses « Fables » : « Cette forte doctrine a le défaut de tout expliquer : elle ne fait pas apparaître les éléments encore inexplicables de l’
œuvre littéraire. Elle ne tient pas compte de la nature individuelle : non pas du caractère, qui est résolu en influences composées de la race, du milieu et du moment ; mais du génie, de la précision de la vocation, et de l’intensité de la création. Je comprends bien pourquoi il y a une tragédie française : mais pourquoi l’individu Corneille, pourquoi l’individu Racine ont-ils fait des tragédies ? La Fontaine, écrivant, devait manifester l’originalité analysée par Taine : devait-il la manifester par les
Fables ? Je ne le vois pas clairement. Sans faire intervenir la liberté, il y a là un effet dont les trois causes de Taine ne rendent pas compte »
[68]. C’est alors que l’histoire littéraire face au Grand Siècle est entrée en pleine possession de ses ressources : après avoir dérobé le classicisme à la rhétorique au nom des corrélations sociales, la voici à présent tout armée pour pénétrer dans le laboratoire de chaque génie littéraire.
[1]
Marc Fumaroli,
L’âge de l’éloquence. Rhétorique et « res literaria » de la Renaissance au seuil de l’époque classique, Genève, Droz, Paris, H. Champion, 1980, 882 p. ; rééd. Albin Michel, « Bibliothèque de l’évolution de l’humanité », 1994, XVIII-882 p.
[2]
Ses cours sont déposés à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg.
[3]
Sur le XVII
e siècle de ces deux critiques, voir les études récentes de Brigitte Diaz : « Sainte-Beuve : “le XVII
e siècle en toutes lettres” »,
Elseneur, n
o 15-16, 2000, p. 191-206, et de Gilles Boulard, « Ferdinand Brunetière et le classicisme, ou la conjonction des nationalismes »,
Revue d’histoire littéraire de la France, 2000, n
o 2, mars-avril, p. 217-235.
[4]
Boileau, Hachette, 1892, p. 27.
[5]
Pierre-Louis Ginguené,
Histoire littéraire de l’Italie, t. I à IX ; complétée dans les t. VIII et IX puis continuée par Francesco Salfi pour les t. X à XIV, L.-G. Michaud, 14 vol., 1811-1835.
[6]
Jean François de La Harpe,
Lycée ou Cours de littérature ancienne et moderne, H. Agasse, 19 vol., 1797-1805 ; rééd. Didier, 1834, 2 vol., t. I, p. 421 et 422.
[7]
Elle paraît en trois volumes chez Firmin-Didot.
[8]
Op. cit., t. I, Préface, p. II-III.
[9]
Ibid., p. 8.
[10]
Victor Giraud, article « Ferdinand Brunetière » dans
Le livre du centenaire. Cent ans de vie française à la « Revue des Deux Mondes », Revue des Deux Mondes, 1929, p. 419.
[11]
Les Renégats de 89,
op. cit., p. 25-26.
[12]
Voir à ce sujet Lise Sabourin,
Alfred de Vigny et l&r