2003
XVIIe siècle
Une première Fronde au temps de Richelieu ?
L’émeute parisienne des 3-4 février 1631 et ses suites
Reynald Abad
Université Paris-Sorbonne.
Les 3 et 4 février 1631, la capitale du royaume fut le théâtre d’une violente émeute anti-fiscale, provoquée par un projet d’augmentation des droits sur le vin. Cet événement est aujourd’hui largement oublié. Il est vrai qu’il est victime du silence quasi général des sources : il n’apparaît ni chez les mémorialistes du règne de Louis XIII, ni dans les papiers ou la correspondance d’État, toutes sources qui, en ce début de février 1631, sont envahies par les développements de la grave crise politique née de la Journée des Dupes, en particulier par la rupture fracassante de Gaston d’Orléans avec le cardinal de Richelieu, survenue à l’extrême fin du mois de janvier.
Si les documents qui font état de l’émeute sont très rares, ils furent du moins connus de bonne heure. En 1884, dans le deuxième tome de son
œuvre monumentale,
Richelieu et la monarchie absolue, le vicomte d’Avenel révélait l’existence de l’événement, au détour d’un paragraphe consacré à la fiscalité sur le vin
[1]. Dans un appendice, il en offrait un bref récit, qu’il avait écrit à partir d’un document conservé dans la collection Rondonneau des Archives nationales, document qui était la copie d’un acte consigné dans les registres de l’Hôtel de Ville
[2]. L’audience dont jouissaient les travaux d’Avenel, qui avait été par ailleurs l’éditeur de la correspondance de Richelieu, fit sans doute que, durant une génération ou deux, les historiens rangèrent l’émeute parmi les événements de quelque importance. C’est du moins ce que suggère la consultation de la grande
Histoire de France dirigée par Ernest Lavisse : dans la première partie du tome VI, parue en 1911, Jean-Hippolyte Mariéjol mentionne scrupuleusement l’épisode dans le paragraphe – pourtant très court – qu’il consacre aux insurrections du ministériat de Richelieu, ce qui vaut à l’émeute parisienne de figurer au premier rang des soulèvements populaires, non loin de la révolte des Croquants et de celle des Nu-Pieds
[3]. Même si Mariéjol ne cite pas ses sources, la lecture de son texte fait clairement voir qu’il s’agit d’un simple résumé de l’appendice d’Avenel. Pourtant, en 1909, une autre présentation de l’événement venait d’être mise au jour, grâce à la publication, par Eugène et Jules Halphen, du dernier volume du journal de Robert Arnauld d’Andilly, qui consacre à l’émeute quelques lignes rédigées dans un style abrégé
[4]. Dès lors, les deux principales sources relatives à l’événement étaient connues, à défaut d’être toutes deux publiées : les registres de l’Hôtel de Ville de Paris, d’une part ; le journal de Robert Arnauld d’Andilly, d’autre part.
En vertu d’un paradoxe qui n’est qu’apparent, les nombreuses recherches menées sur les révoltes populaires au cours du XX
e siècle contribuèrent à pousser dans l’ombre l’émeute de février 1631, et même à la faire oublier, y compris des meilleurs connaisseurs de la période. Cette émotion parisienne de deux jours, apparemment sans lendemain, ne pouvait prétendre occuper les esprits au moment où les grands soulèvements provinciaux faisaient l’objet d’études minutieuses. L’indice le plus éloquent de cet oubli progressif est fourni par l’ouvrage de Boris Porchnev,
Les soulèvements populaires en France de 1623 à 1648, publié en URSS en 1948 et en France en 1967. Outre que, dans le fil de son étude, l’historien soviétique se contente d’une vague allusion à l’émeute, dans son tableau récapitulatif des révoltes populaires, il la classe de manière surprenante parmi les révoltes de 1631 dont la date – ne serait-ce que le mois – est inconnue
[5]. Au-delà de cette négligence, il est intéressant de constater que la source essentielle est perdue de vue : Porchnev cite Mariéjol et Arnauld d’Andilly, mais ignore Avenel, ce qui contribue peut-être à expliquer son absence d’intérêt pour l’événement. Quoi qu’il en soit, l’émeute ne tarda pas à connaître une éclipse historiographique totale. La meilleure preuve en est que, dans
Paris capitale au temps de Richelieu et de Mazarin, paru en 1978, Roland Mousnier n’en dit pas un mot, alors même qu’il évoque la rage de la population parisienne devant la lourdeur des prélèvements sur le vin
[6].
La fin de l’éclipse était toutefois programmée de longue date, puisque la patiente entreprise de publication des
Registres des délibérations du Bureau de la Ville de Paris, conservés dans la sous-série H
[7] des Archives nationales, suivait son cours : ouverte en 1883, avec un premier tome couvrant les années 1499-1526, elle livra, en 1984, son vingtième tome, consacré aux années 1628-1632. Si certains se souvenaient de l’appendice d’Avenel, ils eurent la satisfaction de constater qu’à la date du 3 février 1631 le registre contient bel et bien la relation détaillée de l’émeute
[8]. Mieux encore, il apparaît que cette relation est plus riche que la copie sur laquelle travailla jadis le spécialiste de Richelieu. Conséquence de cette publication, René Pillorget, dans
Paris sous les premiers Bourbons, publié en 1988, donna un très bref résumé de l’émeute, dans un paragraphe consacré aux inquiétudes de la municipalité devant les émotions populaires
[9]. Mais, sauf erreur, cette réapparition n’a pas éveillé la curiosité des chercheurs. Par voie de conséquence, l’événement demeure à peu près inconnu des dix-septiémistes
[10].
Cet article poursuit quatre objectifs. Le premier est de remettre l’émeute des 3 et 4 février 1631 en pleine lumière, en en fournissant un récit détaillé, établi à partir des deux sources disponibles. Le deuxième est de proposer une analyse de l’événement, qui en explique l’origine et le déroulement. Le troisième est de montrer que cette révolte urbaine ne fut pas sans conséquences, puisqu’elle contribua à provoquer, le 10 février, une rébellion de la Cour des aides contre le gouvernement de Richelieu
[11]. Le quatrième est d’étudier la manière dont le Cardinal réagit face à ces deux actes de résistance consécutifs, survenus en plein crise politique. Cette étude devrait permettre, en conclusion, de réévaluer l’importance de cet épisode dans l’histoire politique du royaume.
Le récit du registre de la municipalité parisienne et les notes du journal de Robert Arnauld d’Andilly permettent une reconstitution sans doute fidèle des faits survenus durant ces journées de février 1631
[12]. Certes, les deux sources ne concordent pas toujours parfaitement, mais, outre que les divergences sont rares, il est presque toujours possible de privilégier l’une ou l’autre version : pour ce qui se passa à l’Hôtel de Ville et dans la rue, le registre est plus fiable, le greffier ayant été témoin oculaire des faits ; en revanche, pour ce qui se décida au Louvre, le journal est plus sûr, son auteur, quoique retiré à Pomponne, ayant encore ses entrées à la Cour à cette époque.
Le lundi 3 février, en fin de matinée, une troupe composée d’environ cent cinquante personnes vivant du commerce du vin – marchands, taverniers, cabaretiers et valets de taverne –, emmenée par les représentants de la communauté
[13], fit irruption dans l’Hôtel de Ville, où elle interrompit une séance du bureau qui réunissait le prévôt des marchands, Christophe Sanguin, et les échevins. L’un des gardes du métier
[14] prit la parole pour expliquer qu’un édit prévoyant le doublement du droit de huitième sur le vin vendu au détail était sur le point d’être enregistré à la Cour des aides et qu’il fallait absolument l’empêcher, sous peine de provoquer la ruine des taverniers et le licenciement de quatre à cinq mille valets. Questionné par le prévôt des marchands, le représentant du corps ajouta que l’impôt porterait aussi préjudice aux pauvres, qui n’avaient pas les moyens d’avoir du vin en cave. À l’issue de cet échange, ponctué et parfois couvert par un concert de vociférations et de menaces, Sanguin promit que la municipalité s’emploierait à empêcher l’enregistrement de l’édit et qu’elle allait immédiatement demander communication de l’acte à la Cour des aides. Le magistrat conclut sa réponse en rappelant qu’en pareille circonstance l’envoi d’une députation de trois ou quatre personnes suffisait et que le rassemblement d’une telle troupe pouvait être désapprouvé par la municipalité. Malgré les promesses du prévôt des marchands, le groupe était encore passablement échauffé lorsqu’il sortit de la pièce. Certains de ses membres, convaincus que le fermier général des aides, Étienne Briois
[15], était à l’origine de l’édit, criaient qu’il fallait aller le tirer de chez lui pour le jeter à la rivière, et ses fidèles avec lui. Le greffier municipal, qui raccompagnait la troupe, s’efforça de la calmer en assurant qu’il allait aussitôt rédiger la demande destinée à la Cour des aides et que l’édit n’entrerait jamais en vigueur.
Pourtant, moins d’un quart d’heure plus tard, on vint avertir le bureau de la Ville que la troupe de protestaires s’était massée devant la maison de Briois – celle-ci était située rue Saint-Bon, à deux pas de l’Hôtel de Ville – et qu’elle manifestait des intentions séditieuses. Un échevin et plusieurs conseillers de la Cour des aides se rendirent en toute hâte sur les lieux, où ils trouvèrent la troupe déjà grossie par un renfort de peuple. Durant une bonne demi-heure, ils multiplièrent les propos rassurants, avec pour résultat d’obtenir la dispersion des émeutiers. Mais à peine eurent-ils regagné l’Hotel de Ville et rendu compte de leur intervention au prévôt de marchands, qu’un homme fit irruption dans la salle, pour annoncer que l’émeute repartait de plus belle. Cette fois, le bureau de la Ville se transporta tout entier devant la maison de Briois, où il trouva une foule de quatre à cinq cents personnes, dans laquelle les charretiers et les crocheteurs voisinaient désormais avec les vendeurs de vin. Bien loin de parvenir à calmer les émeutiers, qui affirmaient vouloir écorcher le fermier général et mettre le feu à sa maison, le prévôt des marchands et les échevins ne réussirent qu’à les échauffer davantage à force de leur prodiguer de bonnes paroles. Ils ordonnèrent donc au colonel de milice du quartier de la Grève, qui habitait tout près, de réunir sa compagnie et de venir avec elle rétablir l’ordre. Mais le colonel eut beau aller de maison en maison, il ne put convaincre un seul de ses hommes de le suivre. Ceux-ci lui répondirent qu’ils seraient eux aussi victimes de l’édit et qu’ils n’avaient aucune intention de secourir Briois, qui méritait bien d’être brûlé. Arrivé sur les lieux avec les gens de sa maison pour seule suite, le colonel, armé de sa pertuisane et de son pistolet, tenta d’en imposer à la foule, mais il fut accueilli par une grêle de pierres qui faillit le tuer.
Entre-temps, le prévôt des marchands et les échevins s’étaient partagés entre le Louvre et l’hôtel du garde des Sceaux Châteauneuf, pour solliciter des renforts. Furent donc dépêchés sur les lieux de l’émeute, simultanément ou successivement, le chevalier du guet et le prévôt de l’Hôtel. Eux et leurs archers tirèrent l’épée pour dégager la porte de Briois, devant laquelle la foule était massée. Ayant fait refluer les émeutiers, ils pénétrèrent dans la cour de la maison et se mirent en état de la défendre. L’arrivée conjointe des archers qui assuraient le maintien de l’ordre à Paris et de ceux qui assumaient la même mission à la Cour n’eut pas sur les émeutiers l’effet dissuasif attendu : bien au contraire, au cours de l’après-midi, la foule continua de grossir et de proférer des menaces de mort, à tel point que le chevalier du guet se vit menacer d’un véritable siège, dont l’issue paraissait incertaine, tant les forces étaient disproportionnées. Il demanda donc le renfort de plusieurs compagnies de la Maison du roi. À la suite de cet appel ou avant même qu’il arrivât, Louis XIII réunit une sorte de conseil extraordinaire, auquel assistèrent le maréchal de Schomberg, le prévôt des marchands, les lieutenants civil et criminel du Châtelet, et peut-être d’autres personnes encore
[16]. Avant de prendre la décision d’envoyer des hommes de guerre, le roi prit les avis. Le lieutenant civil, qui, d’après le greffier de la Ville, s’était rendu sur les lieux en compagnie du lieutenant criminel sans parvenir à imposer son autorité aux émeutiers, estima néanmoins que l’intervention des soldats était superflue. Le prévôt des marchands, en revanche, l’estima nécessaire, et il fut soutenu par le maréchal de Schomberg.
Aussi, vers 5 heures du soir, un détachement tiré d’un des deux régiments des gardes, françaises ou suisses
[17], fut dépêché rue Saint-Bon. Il était fort d’au moins une centaine d’hommes et peut-être de plusieurs centaines
[18]. À son arrivée, les archers retranchés dans la cour de la maison firent une sortie et ouvrirent le feu sur les émeutiers, faisant au moins deux morts. Les abords immédiats de l’hôtel ayant été dégagés, les deux détachements firent leur jonction et entreprirent d’établir des postes de garde aux alentours. Devant cette démonstration de force, les émeutiers se dispersèrent un peu après 6 heures du soir, d’autant que la nuit était tombée. Au même moment, le duc de Montbazon, gouverneur de Paris et d’Île-de-France, arriva sur les lieux en carrosse, accompagné d’une dizaine de gentilshommes, avec ordre du roi d’emmener Briois en lieu sûr. Le fermier général, qui avait passé une partie de la journée terré dans le grenier de quelques passementiers du voisinage après avoir fui sa maison par les toits, s’engouffra dans le carrosse du gouverneur et alla coucher chez ce dernier. Toute la nuit, les soldats montèrent la garde dans la cour de l’hôtel et dans les rues avoisinantes, tandis qu’on s’employait à déménager les papiers du fermier général, ses espèces, sa vaisselle d’argent et ses meubles de prix.
Le mardi 4 février, vers 9 heures du matin, les soldats de la Maison du roi regagnèrent le Louvre. La garde de l’hôtel, désormais vide, fut confiée au chevalier du guet et à 30 de ses archers, barricadés dans la cour. Par ailleurs, le bureau de la Ville ordonna aux officiers de la milice de rappeler à leurs hommes qu’ils devaient se tenir prêts à intervenir immédiatement contre toute émeute, sous peine d’amende et de privation des privilèges de bourgeoisie. À la mi-journée, un groupe d’une quarantaine d’individus se reforma rue Saint-Bon, puis grossit peu à peu, au point d’atteindre 200 ou 300 personnes au cours de l’après-midi. Les émeutiers jetèrent des pierres contre la maison, menacèrent d’y mettre le feu et exigèrent qu’on leur livrât Briois. Mais, faute d’obtenir aucun résultat, ils se dispersèrent sur les 7 heures du soir, sans qu’il fût besoin d’appeler des renforts. Au cours de la nuit, on prit la précaution de faire sortir Briois de Paris. Le mercredi 5 février, il n’y eut plus aucun attroupement devant l’hôtel du fermier général des aides et tout le monde considéra l’émeute comme terminée. Le prévôt des marchands, à qui la Cour des aides avait communiqué l’édit
[19], fut reçu par le cardinal de Richelieu. Il souligna qu’il était impossible de faire appliquer le doublement du huitième sans préjudice pour l’État et qu’il fallait supplier le roi de révoquer la mesure. Le ministre promit d’intercéder en ce sens et, dans le cours même de la journée, il fit savoir à Sanguin que le roi ne souhaitait plus faire enregistrer l’édit et qu’il n’en serait jamais plus question.
La compréhension de l’émeute suppose tout d’abord de revenir sur la décision qui fut à l’origine de son déclenchement, à savoir le doublement d’un impôt de consommation sur le vin. Même si l’édit de décembre 1630 instaurant cette mesure fiscale semble aujourd’hui perdu – il est vrai que l’acte, faute d’avoir été promulgué, n’a connu aucune diffusion –, il est établi que sa disposition principale consistait effectivement en la création d’un second huitième sur le vin vendu
à pot et
en assiette. En d’autres termes, la taxe était portée au quart de la valeur du vin servi par les différentes familles de débitants de boisson
[20]. Une déclaration royale postérieure atteste que, dans le préambule de l’édit, l’augmentation était présentée comme la contrepartie d’une suppression de charges préjudiciables au commerce : les revenus tirés du second huitième seraient affectés au remboursement d’officiers récemment établis pour exercer un contrôle sur la vente du vin
[21]. En d’autres termes, le doublement du droit de huitième devait être compensé par la disparition des droits levés par ces officiers. La monarchie avait même ajouté que la mesure serait juste, en ce qu’elle serait supportée par « ceux qui hantent les cabarets ». Naturellement, nul n’était la dupe de telles justifications financières et morales : il était bien évident que l’édit devait laisser un bénéfice conséquent et qu’il n’était qu’un nouvel expédient imaginé par la monarchie ou ses donneurs d’avis. Depuis 1627, les opérations militaires à répétition – guerre avec l’Angleterre, campagnes contre les protestants, engagement dans la succession de Mantoue – avaient coûté très cher et l’État avait un grand besoin d’argent. Le maréchal d’Effiat, alors surintendant des finances, estimait que le meilleur moyen de drainer de l’argent était d’obtenir le maximum des fermiers qui levaient les impôts indirects
[22], ce qui nécessitait souvent de leur accorder une augmentation des taxes dues par les contribuables. À l’évidence, le doublement du huitième s’inscrivait dans cette politique. Or, en ce début de février 1631, la monarchie devait avoir d’autant plus à c
œur d’assurer ses rentrées fiscales, que la politique étrangère de Richelieu se révélait de plus en plus ambitieuse, et donc de plus en plus onéreuse, comme venait de le montrer la signature, quelques jours plus tôt, du traité de Bärwald avec la Suède
[23].
Le doublement soudain d’une taxe, quelle qu’elle fût, ne pouvait guère provoquer que la colère de la population. Toutefois, la violence inouïe de l’émeute serait difficile à expliquer, si l’on ne prenait en compte la très vive hostilité que les taverniers nourrissaient de longue date à l’égard du huitième. Cette haine venait des modalités de prélèvement du droit. Parce que le fermier levait une taxe en argent proportionnelle à la valeur du vin vendu au détail, il devait connaître non seulement les quantités débitées, mais aussi leur prix de vente. En conséquence, le prélèvement reposait sur les déclarations faites par les taverniers et sur les contrôles effectués par les commis. Au quotidien, ces procédures ouvraient la voie à des contestations continuelles : les cabaretiers reprochaient au fermier de ne pas tenir suffisamment compte des pertes occasionnées par la lie ou le coulage, tandis que le fermier accusaient les cabaretiers de faire de fausses déclarations
[24]. Les commis, au prétexte de lutter contre la fraude, se livraient à une véritable inquisition fiscale. Il est révélateur que, dans un mémoire très général sur les finances adressé au maréchal d’Effiat, sans doute dans les premiers temps de sa prise de fonction, l’auteur ait cru nécessaire, dans le bref paragraphe consacré aux aides, de dénoncer implicitement les conditions de prélèvement du huitième : « Les Hostelliers Cabarettiers Taverniers et vendans vin sont molestez persecutez ruynez par mille et mille moyens viollences exercéés alencontre d’eux par les fermiers »
[25]. S’il est vrai que toutes les provinces de France souffraient des méthodes souvent brutales des commis chargés de la levée des droits sur les vins – les fameux
rats de cave25 –, il est probable qu’à Paris les querelles nées du prélèvement du huitième prenaient une dimension plus importante qu’ailleurs. Du fait de la proximité des tribunaux, peut-être aussi du fait de la puissance et de la pugnacité du corps des marchands de vin, les procès opposant le fermier à des taverniers étaient nombreux
[26], ce qui ne pouvait qu’entretenir la ranc
œur à l’égard du huitième et de son bénéficiaire.
Le récit de l’émeute fait voir toutefois que les débitants de boisson trouvèrent un large soutien dans le petit peuple, notamment dans la main-d’
œuvre flottante des gagne-deniers, qui travaillaient dans les rues et sur les quais de Paris. Il est évident que cette frange de la population devait être la victime, au moins indirecte, du doublement du huitième, puisqu’on pouvait s’attendre à une hausse du prix du vin dans les tavernes. Or, comme l’avait souligné à sa manière le représentant des marchands de vin, les pauvres consommaient presque exclusivement dans les débits de boisson, n’ayant pas les moyens d’avoir du vin chez eux, c’est-à-dire d’acheter du vin en barrique
[27]. La perspective d’une augmentation du prix du vin dut être d’autant plus mal reçue dans le petit peuple que l’on était alors dans une période de pain cher : au moment précis où les taverniers poussèrent à la rébellion, la capitale vivait l’un des pires moments de la crise de subsistance de 1630-1632. En effet, dans la France du Nord, la situation frumentaire s’était gravement détériorée après la mauvaise récolte de l’été 1630. Le niveau du cours du setier de froment de la meilleure qualité, qui déterminait plus ou moins directement celui des blés de moindre qualité, le démontre clairement. Au cours de l’année récolte 1630-1631, le cours moyen à la Halle fut légèrement supérieur à 19 livres 10 sols, contre environ 11 livres 10 sols les deux années précédentes. Non seulement les cours étaient hauts, mais jamais ils n’avaient été aussi hauts depuis le début du règne de Louis XIII vingt ans plus tôt
[28]. Une lecture attentive de la mercuriale démontre que l’agitation provoquée par les taverniers survint au plus mauvais moment : après être passé par paliers de 12 à 21 livres entre juillet et novembre 1630, le cours s’était maintenu au-dessus des 21 livres jusqu’au début de janvier 1631 ; il parut alors hésiter autour des 21 livres, mais, le 29 janvier, il était à 21 livres 10 sols, et le 1
er février – dernier marché avant l’émeute – il avait atteint le seuil inouï des 23 livres
[29], ce qui pouvait faire craindre le pire pour les jours à venir. La tension devait donc être extrême dans le peuple parisien, ce qui contribue sans doute à expliquer la facilité avec laquelle la foule adhéra au soulèvement provoqué par les taverniers, qui, de toute évidence, devinrent vite minoritaires dans leur propre émeute, tant dans l’après-midi du 3 février que dans celle du 4. Il est vrai aussi que l’émeute, en se donnant un fermier pour cible, était promise au succès populaire, la haine des partisans étant alors la chose du monde la mieux partagée.
Dans la capitale, comme dans le reste du royaume, le peuple rêvait manifestement de mettre à mort les traitants. Au demeurant, l’un des aspects les plus surprenants de cette émeute est précisément qu’elle ressemble à toutes les autres de son genre : les révoltés parisiens se comportèrent comme ceux de n’importe quelle autre ville de France. Malgré ce qu’on aurait pu imaginer, dans cette capitale géante qui abritait la roi et sa Maison, l’émeute se déroula comme dans le premier bourg venu. Ainsi, la simple annonce d’une innovation fiscale – le droit sur le vin vendu au détail était fixé au huitième de la valeur depuis au moins le XV
e siècle
[30] – suffit à échauffer les esprits. Ensuite, les marchands de vin cherchèrent à obtenir le soutien de la municipalité, démarche fréquente lors des soulèvements provinciaux
[31], mais plus étonnante à Paris, où ils auraient pu aller trouver directement la Cour des aides, voire le roi lui-même, qui, outre la protection qu’il devait à tous ses sujets, avait confirmé les statuts de la communauté par lettres patentes au début de son règne. Mais sans doute le corps se sentait-il beaucoup plus proche de la municipalité, qui demeurait une juridiction consulaire liée au monde du commerce, qui recrutait de temps à autre un échevin parmi les marchands de vin et qui venait d’accorder des armoiries à la communauté
[32]. Surtout, la municipalité avait prouvé ses capacités de résistance anti-fiscale : elle était en effet engagée depuis plusieurs années dans une guérilla juridique visant à empêcher la levée d’une taxe inédite sur la gravelée
[33], guérilla qui l’avait conduit à s’opposer au fermier général des aides, mais aussi à intervenir lors des procédures d’enregistrement, tant à la Chambre des comptes qu’à la Cour des aides
[34]. Il est vrai que le prévôt des marchands, Christophe Sanguin, était par ailleurs président de la cinquième Chambre des enquêtes du Parlement
[35], ce qui en faisait l’un des hommes les mieux qualifiés pour mener ce genre de bataille juridique. Au-delà de la visite à l’Hôtel de Ville, la similitude la plus frappante entre l’émeute parisienne et les émeutes provinciales réside dans l’assaut mené contre la maison du traitant, prélude, dans l’esprit des révoltés, à son assassinat et à la destruction de ses biens. Le récit du greffier de la municipalité est plein de détails mille fois rencontrés chez les historiens spécialistes des révoltes populaires au temps de Richelieu. Les émeutiers parisiens disaient qu’ « ilz voulloient Briois pour l’écorcher », qu’ « il falloit aller en [sa] maison pour le tresner en la riviere », tout comme les révoltés de Poitiers de 1625 criaient qu’ « il falloit tuer ces voleurs de maltotiers et les jetter en la rivière »
[36]. Les émeutiers parisiens, à qui Briois avait échappé par les toits, entendaient « mectre le feu en sa maison et tout ravager », à l’image des révoltés de Caen de 1639, qui, pourchassant le receveur du droit sur les cuirs, « l’assiégèrent et forcèrent de se sauver par-dessus les tuiles, desgradèrent et desmolirent sa maison après l’avoir pillée et bruslé ses meubles »
[37]. Les émeutiers parisiens bénéficièrent de la passivité, apeurée ou complice, de la milice bourgeoise, qui « ne voulloit poinct secourir ledict Briois », de la même manière que les révoltés de Rouen de 1639 profitèrent du refus des bourgeois de suivre leurs commandants, « les uns disant qu’ils n’avoient point d’armes (...) les autres qu’ils serviraient le Roy contre ses ennemis, mais qu’ils ne prendraient point la querelle des monopoliers »
[38].
En définitive, la seule véritable originalité de l’émeute parisienne réside dans le statut de la victime. Alors que, dans les provinces, les révoltes populaires frappaient presque toujours d’obscurs commis ou de modestes traitants
[39], le soulèvement de février 1631, du simple fait qu’il survenait dans la capitale, pouvait prendre directement pour cible le fermier général des aides, c’est-à-dire l’un des tout premiers financiers du royaume. Alors que, si souvent, les émeutes provoquaient le massacre de boucs émissaires, dont la population déchaînée exagérait les responsabilités dans la longue chaîne de l’oppression fiscale – quand elles ne les inventaient pas sur la foi d’une rumeur –, dans ce cas précis le soulèvement visait bel et bien l’un des principaux acteurs du système fiscal. Et même si rien ne permet d’affirmer, à la suite des marchands de vin, que Briois fut à l’origine de l’édit, il faut bien admettre que cela est assez vraisemblable. En effet, malgré les difficultés financières du moment, il n’est pas sûr que la monarchie eût pris seule l’initiative d’un doublement du huitième en pleine crise de subsistance. Mais, précisément du fait de cette crise du tournant des années 1620-1630, les traitants faisaient le siège de la surintendance des finances pour obtenir des remises sur les contrats qu’ils avaient signés, en arguant de la chute sévère des recettes fiscales. Il est probable que Briois s’y employait lui aussi, d’autant qu’il était un spécialiste de la demande de remises, ce qui ne manquait pas, d’ailleurs, d’exaspérer le maréchal d’Effiat
[40]. Néanmoins, ce dernier ne pouvait rester sourd aux plaintes des financiers, dont la solvabilité était vitale pour l’État. Rien n’interdit donc d’imaginer que le doublement du huitième fut la solution choisie par la surintendance des finances pour refuser une remise sur les aides et maintenir les revenus de la monarchie, tout en tenant compte des doléances du fermier. Quoi qu’il en soit, les émeutiers ne se trompaient pas en considérant Briois comme un traitant capable d’influer sur la politique fiscale de l’État, et l’importance même du personnage devait rendre à leurs yeux la révolte plus légitime.
À ce propos, il est intéressant de constater qu’Étienne Briois était manifestement une figure connue des Parisiens. Dans cette immense capitale, comme dans toute autre ville du royaume, le peuple savait nommer le fermier tant détesté, de même qu’il savait où il habitait. Il est vrai que Briois avait déjà derrière lui une belle carrière de financier, commencée semble-t-il en 1619 avec la ferme des 10 sols par muid de vin entrant dans la capitale
[41]. Une lecture transversale de la thèse de Françoise Bayard permet de reconstituer, au moins en partie, la suite de son parcours. En 1622, il obtint les fermes du huitième et du vingtième de Paris ; en 1623, celle du droit de gros de Paris et celle des 5 sols par muid du pont de Montereau ; en 1624, celle des 30 sols par muid de Paris, celle des 25 sols par muid de Meulan et celle des gabelles des généralités de Paris, Rouen et Caen ; enfin, en 1628, la ferme générale des aides
[42], qui lui fut accordée contre un versement annuel d’environ 2 500 000 livres
[43]. En marge de ses fermes, Briois se livrait à toutes les opérations classiques de la finance de son temps, traitant avec des sous-fermiers, se portant caution pour divers baux, prêtant de l’argent au roi, contractant lui-même de gros emprunts et s’essayant à la spéculation immobilière
[44]. De telles activités auraient peut-être été compatibles avec un relatif anonymat, si Briois, grand brasseur d’affaires et puissant manieur d’argent, n’avait eu soif, comme beaucoup de ses confrères, de reconnaissance sociale.
Briois avait déployé beaucoup d’efforts par exemple pour tenir le premier rang dans la milice bourgeoise, ce qui ne lui valut, soit dit en passant, aucune espèce de solidarité lors de l’émeute. Cette volonté de paraître avait éclaté au grand jour deux ans auparavant, à l’occasion du retour de Louis XIII dans sa capitale après la prise de La Rochelle. La municipalité avait alors organisé une somptueuse entrée royale, dans laquelle la milice avait pour rôle de se porter au-devant du roi afin de l’accueillir. Briois, qui n’était que capitaine dans l’une des colonelles, en l’occurrence celle du quartier Saint-Jean, réussit à obtenir de la municipalité qu’elle le désignât pour l’occasion lieutenant général du colonel général
[45]. L’effet de cette nomination était de le placer dans la colonelle qui aurait l’honneur d’ouvrir la marche, et de l’installer à la tête de la compagnie qui suivrait immédiatement celle du colonel général. En d’autres termes, il serait le deuxième officier de la milice que verrait le roi. Le 23 décembre 1628, jour de l’entrée, le financier tint son rôle,
tres richement vestu, habillé et tout couvert de pierreries, monté sur ung beau cheval blanc, aussy enharnaché et capparassonné de broderie d’or et d’argent, ayant allentour de luy huict pages vestuz de velours et de satin, couvertz d’or et d’argent, avecq le bas de soie blanc et des bottines dessus.
Derrière lui, sa compagnie faisait elle aussi brillante figure :
Au premier rang, y avoict quatre appoinctez, vestuz de thoille d’argent, suiviz de plus de cent cinquante hommes habillez d’une livrée assçavoir le bas et le hault de chausse d’escarlatte, le pourpoinct de satin blanc et la bandouillere de satin blanc passementé d’argent, avecq de tres belles armes, le tout aux despens dudict sieur Briois
[46].
Louis XIII apprécia à leur juste valeur les efforts du financier, puisque, dans sa réponse à la harangue prononcée par le prévôt des marchands, il eut une parole particulière pour vanter la beauté de la compagnie de Briois
[47]. Il est évident que la foule massée sur le parcours eut tout loisir de remarquer, elle aussi, le faste déployé par le financier : qui sait d’ailleurs si les terribles heures d’angoisse passées dans le grenier des passementiers le 3 février 1631 ne furent pas, aussi, le prix des délicieuses heures de parade du 23 décembre 1628 ?
La richesse des financiers, intolérable pour le peuple, l’était d’autant plus lorsque ces derniers étaient d’origine modeste. Le changement de condition était un élément aggravant dans les accusations portées contre les traitants
[48]. Or Étienne Briois était encore marchand de vin rue de l’Arbre-Sec à la fin des années 1610
[49], ce qui signifie qu’il connut une ascension fulgurante, même si l’on peut faire l’hypothèse qu’il était déjà un négociant aisé. Au demeurant, ce premier métier explique sans doute pourquoi il commença sa carrière de financier en prenant à ferme des droits sur les vins. Il laisse surtout imaginer la ranc
œur particulière que devaient lui porter les taverniers : en levant le huitième et d’autres taxes de ce genre, Briois avait comme trahi son corps d’origine. De plus, il avait tout fait pour s’en détacher à jamais, en accumulant, au cours des années 1620, les symboles de la nouvelle condition sociale à laquelle il aspirait. Il acheta, en 1624, une charge de secrétaire du roi
[50], qui lui ouvrait les portes du deuxième ordre ; il fit l’acquisition, en 1627, d’une seigneurie aux portes de Paris – celle de Bagnolet –, qui faisait de lui un haut-justicier ; il y fit aussitôt construire ou réaménager un château, qui était promis à des travaux d’embellissement dignes d’un prince
[51].
Au total, les motifs de haine à l’égard d’Étienne Briois étaient si nombreux et si puissants que l’émeute ne pouvait se concevoir sans appels au meurtre. Par leur intervention, les autorités sauvèrent le financier d’une mort presque certaine. Même si le registre du bureau de la Ville constitue notre source principale, il est patent que la municipalité joua un rôle décisif dans la gestion de la crise, en se montrant capable de faire preuve tour à tour de conciliation, de fermeté et d’apaisement. À l’évidence, le prévôt des marchands et les échevins comprirent très vite que l’échauffement populaire à propos du huitième était lourd de menaces. Il s’agissait, pour une part, de menaces palpables. Lors de l’irruption brutale des protestaires en pleine séance du bureau de la Ville, sans doute les édiles avaient-ils eu un moment de frayeur, comme le trahit peut-être l’avertissement du prévôt des marchands concernant le caractère inopportun d’un tel rassemblement. Après tout, n’avait-on pas vu, en 1623, les révoltés rouennais interrompre une séance du conseil municipal, pour s’en prendre à ses membres et saccager locaux et registres
[52] ? Rue Saint-Bon, la protestation, en tournant à l’émeute, avait fait naître des menaces pour la sûreté de la capitale elle-même. Outre que les révoltés étaient prêts à mettre le feu à la maison de Briois au risque de provoquer un incendie au c
œur de Paris, leur sédition, sur fond de cherté du pain, pouvait faire basculer une bonne partie de la ville dans le pillage, sous prétexte de chasse aux financiers. Le bureau de la Ville, qui s’employait depuis des mois à accroître les arrivages de blé et à renforcer la sécurité sur les marchés où l’on vendait du pain
[53], savait trop la gravité de la situation pour ne pas entrevoir le pire.
Au-delà de ces préoccupations, le prévôt des marchands et les échevins avaient de toute évidence le souci de sauver Étienne Briois. Non pas qu’ils l’aimassent beaucoup plus que le reste de la population, mais la mort de cet homme représentait une menace supplémentaire pour la municipalité. En effet, l’une des tâches essentielles de celle-ci était la gestion des rentes de l’Hôtel de Ville, c’est-à-dire des emprunts levés par la monarchie auprès du grand public. Nul n’ignore que la surintendance des finances émettait des rentes au profit de l’État et qu’il revenait au bureau de la Ville de les placer auprès des particuliers, puis de verser à ces derniers les intérêts trimestriels qui leur étaient dus. Lors de l’émission, la surintendance assignait les rentes sur des recettes déterminées, notamment sur des recettes fiscales, ce qui revenait à consacrer par avance des revenus précis au paiement des intérêts. Naturellement, une partie des rentes de l’Hôtel de Ville était assignée sur les aides, ce qui signifie que Briois, en tant que fermier général, était dans l’obligation de remettre régulièrement à la municipalité les sommes nécessaires à la rémunération des rentiers
[54]. La mort du fermier, accompagnée de la destruction des papiers et des biens contenus dans son hôtel parisien, aurait inévitablement débouché sur un dérèglement du mécanisme ou, à tout le moins, sur des retards considérables. Or les retards de paiement étaient déjà l’un des maux endémiques du système. Le bureau de la Ville consacrait une grande partie de son temps à obtenir des fermiers les sommes qu’ils tardaient à verser : ses registres étaient pleins de sommations de payer, d’assignations à comparaître et même de décrets de prise de corps, adressés aux financiers récalcitrants. Briois, comme ses prédécesseurs
[55] et comme ses confrères, était familier de ces relations conflictuelles avec la municipalité
[56], qui, en 1627 par exemple, avait ordonné son arrestation pour des sommes dues au titre de l’une de ses fermes
[57]. Si le bureau de la Ville mettait tant d’ardeur à obtenir le paiement régulier des rentes, ce n’est pas seulement, ni peut-être même principalement, pour honorer ses engagements et ceux de l’État, mais parce que les retards étaient un motif d’agitation dans la capitale. Une très large frange de la population parisienne plaçait ses économies dans les rentes de l’Hôtel de Ville et manifestait son mécontentement lorsque les intérêts n’étaient pas versés à temps. La municipalité s’en effrayait, comme en témoigne un extrait de la lettre qu’elle adressa en août 1626 au garde des Sceaux, pour se plaindre du retard de certaines rentes, dont une partie étaient d’ailleurs due par Étienne Briois :
Le paiement desdictes rentes ne peut souffrir aulcun recullement, et principallement à present que nous sommes sur l’ouverture d’ung quartier [58], ce qui nous faict entrer en une grande apprehension qu’il n’arrive (que Dieu ne veulle) quelque sorte de brouillerie ou sedition en ceste Ville, joinct que aux aultres rentes il y a ja quelque recullement.
Le prévôt des marchands et les échevins, qui craignaient les fauteurs de troubles, demandaient que le gouvernement fît pression sur les fermiers, afin
que ceulx à qui les mains demangent et sur lesquelz nous veillons tous les jours n’ayent aulcun pretexte pour executer leurs mauvais desseings, sur le subject de la discontinuation desdicts paiements des rentes
[59].
Cela fait comprendre qu’aux yeux du prévôt des marchands et des échevins l’assassinat de Briois était une éventualité lourde de désordres futurs, et ce, même si l’émeute était matée aussitôt après le meurtre.
La monarchie avait, elle aussi, toutes les raisons de vouloir mettre Briois à l’abri de la vindicte populaire. Outre que la mort du fermier général des aides aurait causé à l’État des difficultés juridiques et financières à peu près aussi lourdes que celles qui survenaient lors de la faillite d’un traitant de grande envergure, elle aurait été un signal très alarmant adressé au monde des financiers. La monarchie, dont le fonctionnement quotidien dépendait étroitement de la confiance des manieurs d’argent, ne pouvait se permettre d’en laisser tuer un au c
œur de sa capitale. Pour cette fois au moins, Étienne Briois échappa donc à l’assassinat
[60]. Il n’y a pas lieu non plus de s’étonner de la rapidité avec laquelle Richelieu et Louis XIII acceptèrent de renoncer à faire enregistrer l’édit de doublement du huitième en Cour des aides. À cette date en effet, les deux hommes étaient encore sous le choc du départ de Gaston d’Orléans, survenu quelques jours plus tôt : le 30 ou le 31 janvier 1631
[61], Monsieur était allé trouvé le cardinal de Richelieu en son hôtel, pour lui annoncer qu’il rompait avec lui et qu’il se retirait à Orléans. Ce coup d’éclat était en fait une véritable déclaration de guerre, puisque, dans les provinces, la clientèle de Gaston se multipliait déjà pour réunir soldats, vivres, armes et munitions
[62]. La situation était d’autant plus critique que, malgré leurs efforts répétés, Richelieu et Louis XIII n’avaient toujours pas réussi à se réconcilier avec Marie de Médicis depuis la Journée des Dupes, et que celle-ci avait trouvé dans Anne d’Autriche une alliée de poids. Par conséquent, dans la semaine du 3 février 1631, la priorité absolue au sommet de l’État était d’empêcher la guerre civile à laquelle le royaume paraissait promis, du fait de la grave crise politique qui venait d’éclater. Dans ces conditions, il était logique et même crucial d’écarter tout motif supplémentaire de troubles. Cela supposait de reculer sur la question du doublement du huitième, ce qui était somme toute facile, mais aussi de renoncer à toute espèce de répression, ce qui l’était beaucoup moins. La monarchie se résolut néanmoins à cette humiliation, alors même qu’il aurait été aisé de trouver ou de désigner des meneurs parmi les marchands de vin, pour les faire juger et exécuter, comme cela se pratiquait ordinairement au lendemain d’un soulèvement.
LA RÉBELLION DE LA COUR DES AIDES
La crise politique provoquée par le départ de Monsieur ne pouvait faire oublier à la monarchie ses soucis financiers. Sans doute ne faisait-elle d’ailleurs que les aviver, dans la mesure où une
guerre des frères entre Louis XIII et Gaston paraissait hautement probable. Alors même qu’il renonçait au doublement du huitième, le gouvernement jugea indispensable de faire enregistrer dans les plus brefs délais une dizaine d’actes royaux à caractère financier, qui avaient été adoptés au Conseil au cours du mois de janvier ou dans les premiers jours de février. Il s’agissait d’une collection d’affaires extraordinaires, parfaitement représentatives des méthodes de la surintendance à cette époque : on y trouvait, outre une nouvelle constitution de rentes sur les aides, une rafale de créations d’offices et une litanie d’augmentations de droits offertes à certaines catégories d’officiers contre des suppléments de finance
[63]. Afin de s’épargner toute discussion, le gouvernement décida que le comte de Soissons se rendrait à la Chambre des comptes et à la Cour des aides le lundi 10 février – les deux juridictions étaient situées au Palais, presque de part et d’autre de la Sainte-Chapelle
[64] – pour faire enregistrer les actes royaux sur-le-champ. Or la man
œuvre allait provoquer une vive désapprobation à la Chambre des comptes et une véritable rébellion à la Cour des aides.
Quoique la monarchie ne s’attendît pas à pareille réaction, la résistance de la Cour des aides n’était pas totalement imprévisible
[65]. Depuis quelques années, en effet, le mécontentement n’avait cessé de grandir au sein de cette cour souveraine. Il était motivé, en premier lieu, par la remise en cause au moins partielle des procédures d’enregistrement ordinaires. À plusieurs reprises, au cours des dernières années, le roi avait dépêché un grand du royaume à la Cour des aides, afin de faire procéder à l’enregistrement immédiat d’un lot d’actes royaux à caractère financier. Même si cette pratique n’était pas une innovation de Richelieu, elle avait déjà servi au moins trois fois depuis le début du ministériat : le 6 mars 1626, la Cour avait dû enregistrer huit actes royaux en présence du comte de Soissons ; le 28 juin 1627, dix-huit en présence de Gaston d’Orléans ; et le 31 décembre 1629, douze, à nouveau en présence du comte de Soissons
[66]. À certains égards, la procédure s’apparentait à celle du lit de justice tenu en Parlement, mais, à la place du monarque, qui n’honorait jamais la Cour des aides de sa présence, c’était l’un des princes qui se déplaçait au Palais. Muni d’une commission du Conseil, il venait faire enregistrer des actes, qui, le plus souvent, étaient inconnus des magistrats, faute d’avoir été communiqués au préalable. Au demeurant, le prince parlait très peu : l’un des conseillers d’État qui l’accompagnait se chargeait de faire connaître la volonté du roi, de révéler les actes à enregistrer et de justifier leur promulgation. La procédure avait évidemment pour but de priver les magistrats de leur pouvoir de vérification et de leur droit de remontrances, privation que ces derniers avaient beaucoup de mal à accepter. Certes, la Cour des aides n’était pas seule à souffrir pareille humiliation : à cette époque, les cours souveraines – celles de Paris comme celles de province – se plaignaient souvent de devoir procéder à des enregistrements sans délibération sur ordre du Conseil
[67], et la plupart n’avaient pas même la consolation d’être visitées par le roi ou par un prince. Toutefois, la Cour des aides avait fait sentir son mécontentement d’une manière plus spéciale, lors de la séance du 31 décembre 1629. Dans son discours de réponse, Maupeou, l’un des quatre présidents, avait protesté « hardiment » – c’est le terme employé par l’un des magistrats présents
[68] – contre le caractère inhabituel d’une telle procédure d’enregistrement, qui se faisait au mépris de l’autorité que les rois avaient donnée à la Cour des aides par édits et ordonnances successifs. De plus, il avait obtenu des conseillers d’État Roissy et Bullion la promesse implicite qu’il ne serait plus fait usage de pareille procédure à l’avenir. Enfin et surtout, il avait fait porter sur le registre une résolution stipulant qu’en cas de nouvelle vérification de ce genre, la Cour des aides irait sur l’heure présenter ses plaintes au roi sous forme de remontrances
[69].
Bien entendu, cette protestation sur la forme juridique de l’enregistrement était indissociable de l’exaspération éprouvée à l’égard de la teneur même des actes royaux imposés par le Conseil. Du fait de ses compétences fiscales, la Cour des aides avait vocation à vérifier tous les actes à caractère financier, des édits bursaux aux baux des fermes ; or elle était depuis longtemps hostile à la politique conduite par la surintendance des finances. Plus précisément, elle était hostile au rôle joué par les financiers dans cette politique. Comme toutes les autres cours souveraines, elle attribuait une bonne part des difficultés de la monarchie aux manieurs d’argent, qui, à force d’avis et de traités, s’enrichissaient au détriment du royaume, sans apporter de réels secours à l’État
[70]. Mais, là encore, la Cour des aides avait franchi un pas supplémentaire : elle s’était attaquée directement au monde des financiers, à l’occasion de l’affaire Moisset-Payen, du nom de deux manieurs d’argent qui avaient fait une faillite retentissante au milieu des années 1620
[71]. Comme toujours en pareil cas, la monarchie avait cherché à récupérer ce que ces financiers lui devaient, et, comme souvent, elle avait eu recours pour ce faire à d’autres financiers. Le principe était le suivant : le roi délivrait une commission à une personne ou à une compagnie pour procéder à la liquidation des affaires du failli, et il concluait par ailleurs un traité avec elle, en vertu duquel il lui abandonnait une part notable des biens récupérés
[72]. Ce type de montage révoltait les magistrats de la Cour des aides, qui estimaient que leur juridiction devait connaître des dettes des faillis qui avaient conclu des traités avec le roi. Ils éprouvaient l’exaspération qu’éprouvaient tous les officiers du royaume à l’égard des commissaires nommés pour faire ce qu’ils pensaient être leur travail, mais une exaspération redoublée par le fait – il est vrai, sans exemple – que lesdits commissaires étaient des financiers, c’est-à-dire des membres du groupe social le plus décrié.
Au printemps 1630, la Cour des aides avait donc décidé d’intervenir dans la faillite Moisset-Payen avec le dessein transparent de porter un coup à l’adversaire. Le 7 mai, prenant prétexte de ce que des financiers, en vertu de leur commission, avaient fait délivrer des exploits pour assigner des particuliers à comparaître, elle avait ordonné l’arrestation de l’un d’entre eux, nommé Jean Baudoin. Le 8 mai, après une nuit passée à la prison de la Conciergerie, ce dernier avait été jugé, par les deux chambres assemblées, pour distraction de juridiction. Tout au long de l’audience, les magistrats avaient laissé percer leur hostilité à l’encontre des financiers. Ainsi, lors des questions préliminaires portant sur son identité et sa profession, Baudoin s’était présenté sous ses titres avantageux d’avocat au Conseil et de secrétaire du roi, mais les juges l’avaient forcé à reconnaître – c’est-à-dire, dans leur esprit, à avouer – qu’il était un partisan. Lorsque les débats avaient porté sur le chef d’accusation lui-même, le ton des magistrats était devenu délibérément agressif : ils avaient balayé les arguments de Baudoin, qui tentait de faire valoir qu’il agissait non contre la juridiction de la cour souveraine, mais en vertu d’une commission du roi ; en outre, ils avaient exigé de lui qu’il livrât le nom des associés qui avaient signé avec lui le contrat relatif à la liquidation incriminée. Baudoin avait refusé en se retranchant derrière le secret absolu que le roi et le Conseil lui avaient ordonné sur cette affaire. Au terme de l’interrogatoire, l’avocat général avait prononcé un réquisitoire sans pitié, dans lequel il s’était fait un devoir de dénoncer les associés cachés, parmi lesquels figurait d’ailleurs Étienne Briois :
Les Gens du Roy par la bouche de M. Tiraqueau [ont] dit que les associés que Baudouin n’a voulu nommer qui ont eu conferme avec [lui], sont Morant, Ragois et Briois, et ont dit et remontré que tous les Jours en toutes affaires et traité[s], les partisans, desirans des Juges a leurs volonté, Stipulent quils auront des Commissaires et cela aujourdhuy va a tel point quil est important que la Cour y donne ordre par Son arrêt, ou autrement toute Sa Jurisdiction demeurera enervée, et enfin la Cour Sans fonction.
La Cour des aides, conformément aux v
œux du parquet, avait rendu un arrêt sévère, qui admonestait Jean Baudoin, le condamnait à une amende symbolique au profit de l’Hôtel-Dieu, annulait toutes les procédures faites en vertu de sa commission et interdisait à quiconque d’en faire de semblables à l’avenir
[73].
Le roi, le cardinal et les ministres avaient sans doute reçu cet arrêt comme un camouflet : la condamnation de Jean Baudoin par une cour souveraine, outre qu’elle ébranlait l’autorité du Conseil, sonnait comme une remise en cause de la politique financière de la monarchie, voire de sa politique tout court. Néanmoins, Richelieu avait fait mine d’ignorer l’incident, même s’il est vraisemblable qu’il avait caressé un instant l’idée d’une riposte sévère. En effet, un bruit avait couru durant l’été 1630, selon lequel des lettres patentes avaient été préparées pour frapper la Cour des aides : d’après cette rumeur, l’acte suspendait cette juridiction et confiait ses activités à des maîtres des requêtes ; il exilait de Paris deux présidents, quatre conseillers et tous les membres du parquet ; enfin, il ordonnait de prendre sur les gages des magistrats la somme nécessaire au remboursement de l’amende de Jean Baudoin
[74]. Quelle que soit la réalité de ces lettres patentes, la rumeur de leur existence n’avait pas suffi à décourager la Cour des aides, bien au contraire. Enhardie par ses propres audaces, celle-ci n’avait pas tardé à engager des informations contre d’autres financiers, ce qui avait contraint cette fois la monarchie à réagir. Le 9 janvier 1631, le garde des Sceaux Châteauneuf avait convoqué le procureur général et l’un des conseillers de la cour pour leur faire comprendre qu’il était temps de cesser les poursuites contre ceux qui donnaient des avis au roi et signaient des traités avec lui. Le conseiller s’était défendu en faisant valoir que les informations ne visaient que des individus qui agissaient au détriment de la Cour des aides en entreprenant sur sa juridiction, mais aussi en conseillant d’y créer de nouveaux offices. Sachant bien l’inquiétude qu’inspirait un tel projet chez des robins aussi soucieux de la valeur de leurs charges que de la préservation de leur autorité, Châteauneuf avait donné sa parole d’honneur que le roi n’y songeait nullement. Il n’avait pu faire moins pour tenter de rassurer les magistrats, qui savaient pertinemment que le gouvernement avait décidé, le 2 janvier, la création de sept charges de conseillers au Parlement
[75]. Apparemment satisfaite par la promesse du garde des Sceaux, la Cour des aides avait consenti à faire un geste de bonne volonté, en rendant un arrêt qui suspendait toute information contre les donneurs d’avis et les traitants
[76].
Ce bref retour en arrière suffit à faire comprendre quel était l’état d’esprit des magistrats de la Cour des aides au début du mois de février 1631 : parce qu’ils étaient profondément mécontents de la procédure d’enregistrement forcé et du poids excessif des financiers dans l’État, ils étaient disposés à résister sur ces deux fronts, qui, en définitive, n’en faisaient qu’un. Ils y étaient d’autant plus disposés que les événements récents – la séance du 31 décembre 1629, le jugement du 8 mai 1630 et l’entrevue du 9 janvier 1631 – les avaient accoutumés à croiser le fer avec le gouvernement. Il faut se souvenir aussi qu’à cette période précise, les magistrats de la Cour des aides, comme ceux de toutes les cours souveraines, étaient rendus nerveux par le renouvellement de la Paulette, qui avait expiré le 31 décembre 1629. Le maréchal d’Effiat étant résolu à tirer le maximum d’argent de la continuation de cette grâce royale qui assurait aux officiers la patrimonialité de leur charge en échange du paiement d’un droit annuel, l’affaire traînait toujours après plus d’un an de remous. Au début de février 1631, les officiers des cours souveraines étaient sous le coup de la déclaration du 21 décembre 1630, qui renouvelait la Paulette au taux habituel, mais à condition pour chacun d’eux de prêter à l’État une somme équivalant à 12,5 % de la valeur estimée de leur charge, exigence unanimement rejetée par les intéressés
[77]. Dans un tel contexte, l’attitude des magistrats de la Cour des aides au matin du 10 février ne doit pas étonner : dès qu’ils apprirent que le comte de Soissons devait arriver d’un instant à l’autre au Palais pour faire enregistrer des édits à la Chambre des comptes puis dans leur propre cour, ils se mirent à délibérer, toutes chambres assemblées, pour déterminer la conduite à tenir.
Quelle riposte les robins auraient adoptée en temps ordinaire, nul ne le saura jamais, mais il est certain en revanche que l’émeute survenue le 3 février – soit très exactement une semaine plus tôt – joua un rôle décisif dans le choix de la rébellion. En effet, les conseillers de la deuxième chambre, qui avaient apporté la nouvelle de l’arrivée imminente du prince, dirent que, parmi les édits qui devaient être enregistrés, « ils craignaient que celui du quart Sur le vin qui Se vend au detail, qui avait donné ces derniers jours lieu a une sedition en cette Ville, ne fut compris »
[78]. Ils ajoutèrent que la sûreté de la capitale était en jeu et ils rappelèrent que Loisel, l’un de leurs présidents, par ailleurs conseiller au grand bureau de la Ville, avait assuré la municipalité qu’il ne serait jamais plus question de cette taxe, en vertu de la promesse du roi lui-même. Cet argumentaire fit à l’évidence son effet sur les magistrats de la Cour des aides. Cela ne signifie pas que ces derniers crurent réellement que l’édit de doublement du huitième faisait partie du lot confié au comte de Soissons ; d’ailleurs, l’avocat général, convoqué devant les chambres, déclara que cela lui paraissait peu probable, même s’il avoua ne rien savoir des intentions du roi à propos de cette séance d’enregistrement. En revanche, il est vraisemblable que les magistrats virent dans l’édit incriminé un excellent prétexte pour entrer en résistance. Au demeurant, peut-être les conseillers de la deuxième chambre eux-mêmes, en évoquant leur crainte, réelle ou feinte, n’avaient-ils cherché qu’à offrir à leurs collègues un argument pour
désemparer
[79]. Quoi qu’il en soit, telle fut bien la riposte choisie. Les magistrats décidèrent de lever la séance et de se disperser, après avoir adopté un arrêt en deux points. D’une part, les gens du parquet avaient mission de se rendre chez le garde des Sceaux afin d’obtenir une audience du roi pour la Cour des aides, étant entendu qu’au cours de cette audience, les magistrats feraient de très humbles remontrances, à la fois sur la forme
extraordinaire de l’enregistrement et sur l’extrême pauvreté du peuple. D’autre part, le président Loisel et deux conseillers étaient chargés d’aller à la rencontre du comte de Soissons pour le prier de surseoir à sa visite à la Cour des aides, tant que celle-ci n’aurait pas présenté ses remontrances au roi
[80]. En d’autres termes, la cour souveraine choisissait de commettre un acte de rébellion caractérisé, non pas tant en refusant d’enregistrer – les refus de cette nature étaient fréquents à cette période – mais en se dérobant devant une cérémonie qui était pour elle ce que le lit de justice était pour le Parlement. L’acte tenait à la fois de la grève et de l’insulte au monarque en la personne de son représentant de sang royal. Même si les menaces du 31 décembre 1629 avaient laissé entrevoir une réaction de cette nature – encore qu’il fût alors question de faire des remontrances et aucunement de désemparer –, il est clair que l’émeute du 3 février la rendit possible : une contestation en avait entraîné une autre.
Lorsque la Cour des aides se dispersa, le comte de Soissons était encore à la Chambre des comptes, où la séance d’enregistrement se déroulait dans la douleur. Certes, les magistrats de cette cour souveraine n’avaient pas adopté d’arrêt de rébellion. D’ailleurs, l’auraient-ils voulu qu’ils n’en auraient pas eu le temps, puisque – préséance oblige – ils avaient été les premiers, au Palais, à recevoir la visite inattendue du comte de Soissons. Néanmoins, ils éprouvaient à l’égard de la procédure d’enregistrement et de la politique financière du gouvernement la même hostilité que leurs collègues de la Cour des aides. Le conseiller d’État Vignay, chargé de les haranguer, tenta de les séduire par un discours plein de solennité : il rappela les récentes victoires du roi contre ses sujets rebelles et ses ennemis étrangers ; il démontra que le soulagement des peuples ne se pouvait obtenir sans paix, la paix sans guerre, la guerre sans argent et l’argent sans édits ; il supplia les magistrats de donner au roi les moyens de secourir ses alliés et de parachever son
œuvre
[81]. Le premier président Nicolaï répondit par un morceau d’éloquence parfaitement représentatif de la culture politique et intellectuelle des grands robins de son temps. Dans un discours où Athénée voisinait avec saint Jean Chrysostome, il réaffirma l’opposition de la cour à tout enregistrement sans délibération, en invoquant la mission séculaire de la Chambre des comptes :
[Les rois] ont estably il y a plus[ieurs] siècles cette grande compagnie d’offic[iers] a laquelle iay l’honneur de presider (quoy qu’indigne). Ilz nous ont desiré establir pour estre les directeurs, examinateurs et censeurs de ladministra[tion] de leur domaine, Jez en pensé que lors qu’une sy grande compagnie auroit examiné une affaire et l’auroyt approuvé, le peuple la recevroit aveq plus de satisfactions, les magistrats estant les mediateurs entre les Roys et leurs peuples.
Le thème des magistrats médiateurs entre le roi et ses peuples, décliné à satiété par toutes les cours souveraines, prenait un tour particulier chez Nicolaï, qui s’en servait pour suggérer, peut-être sous l’influence de l’émeute de la semaine passée, que les peuples se soumettraient avec peine aux édits enregistrés sous la contrainte :
Quant [les peuples] scauroient que ces ediz auroyent passé sans auoir la censure et l’examen de cette compagnie Ilz auront grand suiet de croire que ce nest pas pour leur soulagem[ent] ny pour le bien du seruice du Roy Car autrement on n’apréhenderoyt pas de nous en donner communication pour en deliberer [82].
Comme le montre ce passage, Nicolaï prenait soin d’affirmer que l’opposition des peuples et des magistrats aux actes royaux n’était pas seulement motivée par la défense de leurs propres intérêts, mais aussi par la certitude que les mesures adoptées ne seraient d’aucun secours pour le roi. En effet, seuls les financiers en profiteraient :
Quelque chose que lon nous veuille faire croire, L’argent qui uiendra de ces nouueaux Ediz N’est pas p[our] reüssir au bien du service du Roy, mais à laduantage et au proffit des Partisans quy en donnent les advis, De sorte que le Peuple en demeurera plus oprimé, et le Roy nen sera pas plus riche [83].
Fidèle à lui-même, le premier président ne faisait que reprendre un thème qu’il avait déjà développé lors de la dernière Assemblée des notables, notamment dans ce discours merveilleusement imagé où il avait dénoncé les pirates qui écumaient la grande mer des finances royales
[84]. Devant Soissons en 1631 comme devant Richelieu en 1626, Nicolaï fit donc le procès des manieurs d’argent. Prenant pour exemple l’un des édits portant création de charges, il affirma qu’il n’était qu’un effet de l’avidité des financiers :
Tant s’en fault quil arrive du bien d’une nouuvelle creation d’officiers, qu’au c[on]traire c’est un brigandage public que l’on arme du pretexte de la justice, et apréz tout nous voyons que le Roy n’en est pas plus soulagé et que le proffict est pour les seulz partisans et donneurs d’advis [85].
En définitive, l’enjeu était de savoir si les financiers allaient dicter leur loi à la Chambre des comptes, comme ils la dictaient à la surintendance :
Faudroit il que les interests et mouuements des Partisans nous emportent sans resistances contre l’honneur de noz charges, le salut de la patrie et le serment que nous auons faict au Roy de le bien et courageusement seruir Et luy rep[résen]ter les necessitéz de son peuple dont Je dois estre aussy soigneux que de sa propre vie [?] [86]
Parce que la réponse à cette question rhétorique allait de soi, Nicolaï conclut en déclarant que la cour ne pouvait accepter de contribuer à la mise en œuvre des actes royaux qui lui étaient présentés. Malgré ce discours plein de fermeté, la cour dut néanmoins capituler et procéder à l’enregistrement.
À l’issue de cette séance mouvementée, qui s’acheva un peu avant 11 heures
[87], le comte de Soissons, accompagné du maréchal de Vitry et des deux conseillers d’État Vignay et Le Bret, sortit de la Chambre des comptes, avec l’intention de se rendre à la Cour des aides. Mais les trois magistrats envoyés à sa rencontre l’arrêtèrent en chemin, près de la Sainte-Chapelle basse
[88], au pied de l’escalier qu’il devait emprunter. Le président Loisel lui rappela d’abord que, lors de sa précédente visite, la cour s’était engagée à ne plus enregistrer d’édits sans en avoir connaissance au préalable. Il lui expliqua ensuite que la décision avait donc été prise de présenter des remontrances au roi et il le pria de bien vouloir remettre sa visite à plus tard. Après un instant d’hésitation, le comte de Soissons, poussé par Vitry et surtout par Vignay, déclara qu’il ne pouvait faire autrement que de se rendre dans la Cour des aides puisque le roi le lui avait ordonné. Loisel tenta à nouveau de l’en dissuader en lui annonçant qu’il la trouverait vide, mais ce fut peine perdue. Le prince et sa suite s’engagèrent dans l’escalier pour aller constater que la cour souveraine avait désemparé
[89].
Au même instant, les gens du parquet étaient reçus chez le garde des Sceaux. Devant celui qui était son supérieur, l’avocat général Tiraqueau exposa avec un certain courage la décision de la Cour des aides. Il déclara en particulier que les ordonnances autorisaient la cour à refuser l’enregistrement et à adresser des remontrances au monarque. Il ajouta qu’en conséquence il avait été chargé de demander quand le roi pourrait recevoir la Cour des aides afin d’entendre ses remontrances.
Aquoi eté reparti par led[it] Sr Garde des Sceaux que la Cour devait prendre garde à ce quelle faisait, quil eut desiré avoir les Extraits des Ordonnances [qu’elle invoquait] et que le Roy partoit ou etoit parti et ainsi était impossible d’avoir audience quant a present [90].
La réponse de Châteauneuf, dans laquelle se mêlaient menace et colère, trahissait à la fois de l’irritation, de la déception et de l’inquiétude. De l’irritation, parce que c’était la deuxième fois en une semaine qu’on venait en son hôtel lui annoncer une rébellion. De la déception, parce qu’à l’évidence, le gouvernement s’était trompé en croyant pouvoir imposer sa volonté aux cours souveraines. De l’inquiétude enfin, parce qu’à ce moment précis Richelieu et Louis XIII étaient accaparés par la crise politique qui secouait l’État. En répondant aux gens du parquet que le roi ne pourrait recevoir la Cour des aides dans l’immédiat, le garde des Sceaux ne s’était pas livré à un sombre calcul politique : le matin même, le roi avait reçu les adieux du bureau de la Ville, à qui il avait demandé de veiller à maintenir Paris en paix durant son absence
[91] – parole rituelle prononcée à chaque départ, mais qui, au vu des événements récents, prenait un relief particulier. En effet, en ce 10 février 1631, la Cour préparait son départ pour Compiègne. Convaincus que Gaston avait médité sa rupture avec Marie de Médicis, Richelieu et Louis XIII avaient décidé d’éloigner celle-ci de ses mauvais conseillers et de la conduire dans un château éloigné de la capitale, dans l’espoir de lui arracher enfin une réconciliation
[92]. Le résultat de tout cela fut que le roi quitta Paris en laissant derrière lui une cour souveraine insoumise.
Quoique le cardinal de Richelieu n’ait laissé, semble-t-il, aucun écrit relatif aux événements des 3, 4 et 10 février 1631, il est possible de se faire une idée de la manière dont il les interpréta, en se penchant avec attention sur le discours qu’il fit au Conseil quelques jours après l’installation de la Cour à Compiègne. Le contexte de cette fameuse séance est bien connu : après avoir pris acte du refus réitéré de Marie de Médicis d’accepter la présence de Richelieu au sommet de l’État, Louis XIII réunit ses conseillers le 22 février pour prendre leurs avis
[93]. Le Cardinal refusa d’abord de donner le sien, étant juge et partie dans cette affaire, mais, sur l’ordre exprès du roi, il accepta finalement de prendre la parole
[94]. D’après ses mémoires, qui reproduisent son discours, il se livra alors à une très longue analyse de la situation nationale et internationale, analyse qu’il conclut par la présentation d’une gamme de solutions politiques qui se résumait en fait à une alternative : son retrait des affaires ou l’éloignement de la reine mère. Le fait que les mémoires offrent une version sans doute très améliorée du discours que Richelieu improvisa ce jour-là devant le Conseil n’a guère d’importance pour notre propos : l’essentiel n’est pas de savoir ce que le cardinal dit à cet instant précis, mais de déterminer ce qu’il pensait à cette période des actes de résistance auxquels il était confronté.
Même si les événements parisiens du début février n’étaient pas explicitement mentionnés par Richelieu dans son discours, il est manifeste qu’ils étaient présents à son esprit, notamment lorsqu’il faisait le constat que « les parlemens, cours souveraines et communautés [de métiers], étoient excitées »
[95]. Mais, à l’évidence, le cardinal se refusait à les considérer isolément. À ses yeux, l’émeute du huitième et la rébellion de la Cour des aides n’avaient pas de signification en elles-mêmes : elles participaient du climat général d’effervescence régnant dans le royaume et, comme telles, ne pouvaient être comprises indépendamment de lui. Or la cause première de ce climat résidait dans la cabale de la famille royale contre le roi ou, du moins, contre la politique monarchique. Ce déchirement dynastique, de même qu’il fournissait à l’Espagne et à la Lorraine des moyens d’affaiblir la France, offrait aux sujets un prétexte pour se rebeller. Ainsi, après avoir constaté que « la Reine mère, la Reine sa fille et Monsieur, étoient mécontens et unis dans leur mécontentement », Richelieu affirmait que « le parlement et les peuples se prévaloient de ce mécontentement pour procurer leurs avantages aux dépens de l’autorité du Roi »
[96]. En d’autres termes, le Cardinal ne voulait pas voir les motifs particuliers des actes de résistance qui venaient de se produire – le rejet de la fiscalité, la cherté du pain, la haine des financiers, la défense de la robe –, mais seulement le facteur politique qui, selon lui, avait permis leur éclosion.
Le raisonnement de Richelieu ne s’arrêtait toutefois pas là. À l’en croire, l’agitation des sujets, qui était une conséquence indirecte des déchirements de la famille royale, pouvait bien devenir une conséquence directe de ceux-ci. Plus précisément, le cardinal craignait que Gaston ne sortît d’Orléans, où il était toujours retranché avec ses partisans, pour venir attiser la sédition dans la capitale :
Pour éviter que, par quelque voyage que Monsieur feroit à Paris en l’absence de Sa Majesté, il n’arrivât quelque désordre qui fût tel qu’on n’y pût remédier, il sembloit qu’outre les deux compagnies de cavalerie qui étoient auprès de Chartres, il en faudroit encore mettre trois à Étampes (...) ; qu’il sembloit qu’il faudroit encores loger huit compagnies de gardes à Louvres en Parisis, ou même dans les faubourgs de Paris, pour contenir la ville en son devoir [97].
Ce passage fait apparaître que Richelieu entretenait la plus grande méfiance à l’égard de la capitale – l’émeute des 3 et 4 février y était sans doute pour quelque chose – mais il révèle surtout que le Cardinal prêtait à Gaston le projet et peut-être la capacité de soulever Paris contre sa politique. L’analyse avait beau porter sur un risque à venir, elle jetait par la même occasion un doute sur les faits passés, en laissant imaginer que Gaston avait pu aussi bien jouer un rôle dans l’émeute du huitième, voire dans la rébellion de la Cour des aides. D’ailleurs, ces deux événements n’avaient-ils pas suivi de manière étonnamment proche sa rupture avec Richelieu et sa sortie de Paris
[98] ?
Le soupçon que le Cardinal laissait planer sur la responsabilité de Gaston dans les révoltes récentes comme dans une révolte future peut évidemment être interprété comme le fruit d’un calcul machiavélique : à cette date, en effet, le ministre avait tout intérêt à renforcer le roi dans son intention de soumettre sa famille, et son frère en particulier ; or le meilleur moyen d’y parvenir était d’accumuler les preuves ou les indices de trahison de ce dernier. Pour autant, il serait hasardeux de conclure à une simple manœuvre politique de Richelieu. Quoiqu’il soit impossible de prouver que Gaston ou ses agents s’employèrent à manipuler telle ou telle fraction de la population parisienne, il reste qu’une semblable hypothèse ne peut être balayée d’un revers de main. Pareille prudence est dictée par le passage qui suit, extrait du registre du bureau de la Ville et daté du 20 février 1631 :
Messieurs les Prevost des Marchans et Eschevins ont mandé (...) Messieurs les Quartiniers de ceste Ville, ausquelz ils ont faict entendre qu’il couroit ung bruict que depuis trois ou quatre jours il y avoit vingt cinq ou [trente] hommes à cheval, armez de cuirasses, pistolletz et espées nues en main, qui rosdoient ainsy en troupe la nuict par ceste Ville, heurtans aux portes, cassans les vitres et disans tout hault qu’il falloit tuer [les] gros financiers ; interpellans lesdictz Quartiniers de dire s’ilz en avoient [ouy] parler en leurs quartiers ; ont dict que non, excepté au quartier de la rue Sainct Martin, où, depuis trois ou quatre jours, l’on a cassé, la nuict, les lanternes et les vittres de d’aucunes maisons [99].
Cette rumeur et ces faits pour le moins troublants suggèrent qu’à cette période précise quelqu’un avait intérêt à faire basculer Paris dans la révolte. Et il faut reconnaître que ce quelqu’un ne pouvait guère être que Gaston, surtout si les bris de vitres et de lanternes étaient bel et bien causés par une troupe de cavaliers organisée et armée. Certes, d’après la rumeur recueillie par la municipalité, le mot d’ordre des provocateurs n’était pas politique, puisqu’il consistait en un appel au meurtre des financiers, mais il était bien évident que, de la chasse aux traitants à la révolte contre Richelieu, il n’y avait qu’un pas. Qui sait si le plan de Gaston n’était pas précisément de se placer à la tête de la capitale révoltée, pour transformer un soulèvement d’origine fiscale ou sociale en soulèvement politique ? L’hypothèse n’était pas tout à fait saugrenue, si l’on se souvient que ce prince n’était pas dénué d’atouts.
D’abord, Gaston était l’héritier présomptif d’un roi valétudinaire qui venait de frôler la mort quelques mois plus tôt. S’il n’était pas roi, il pouvait apparaître comme presque roi. Or, fait intéressant, lors du Conseil de Compiègne, Richelieu se plaignit de qu’ « on semoit des bruits contre la santé du Roi »
[100]. Par ailleurs, Gaston pouvait espérer bénéficier d’un puissant soutien populaire en se présentant comme l’adversaire du Cardinal et de sa politique de fer. Au reste, quelques semaines plus tard, ses partisans feraient crier, le long des chemins,
Vivent Monsieur et la liberté du peuple !, détail révélateur que Richelieu consigna soigneusement dans ses mémoires
[101]. Enfin, Gaston pouvait compter sur des soutiens dans les cours souveraines, non seulement du fait de sa rupture avec le Cardinal, mais aussi parce que son chancelier, Jacques Le Coigneux, était un homme du sérail. Celui-ci avait été successivement conseiller au Parlement, président de l’une des chambres des requêtes et président en la Chambre des comptes. Surtout, lorsque, au lendemain de la Journée des Dupes, Richelieu s’était efforcé d’acheter la fidélité de Monsieur en faisant pleuvoir les grâces sur ses deux favoris, Puylaurens et Le Coigneux, ce dernier avait obtenu une présidence à mortier au Parlement. Si cette faveur n’avait pas empêché le magistrat d’entraîner son maître dans la révolte quelques semaines plus tard
[102], elle avait sans doute resserré les liens entre le Parlement et le parti de Gaston. Tout cela contribue à mieux faire comprendre pourquoi Richelieu projeta immédiatement son regard au.delà des événements du début février, en direction des personnes qu’il considérait comme porteuses de toutes les responsabilités et de toutes les menaces. D’ailleurs, les décisions qui sortirent du Conseil de Compiègne ou qui le suivirent de près le démontrent à l’envi. D’une part, le roi ordonna l’éloignement de la reine mère à Moulins, et il doubla cet ordre de telles précautions militaires que l’assignation à résidence prit les allures d’une arrestation. D’autre part, le roi envoya un émissaire à Gaston pour l’inviter à se soumettre, et il le fit de telle manière que cette invitation eut toutes les apparences d’un ultimatum
[103].
Richelieu n’avait pas oublié pour autant l’état de rébellion ouverte dans lequel se trouvait la Cour des aides, mais, au moment du séjour à Compiègne, sans doute espérait-il encore faire revenir les magistrats à de meilleures dispositions sans avoir à employer la force. C’est ce que suggère le fait que, le 22 février, le gouvernement fit présenter à la Cour des aides l’un des actes apportés par le comte de Soissons le 10
[104], acte accompagné de lettres de cachet par lesquelles le roi ordonnait de procéder à l’enregistrement « sans aucune restriction remise ni difficulté quelconque ». Or les magistrats, s’ils acceptèrent d’enregistrer l’acte en question, ne purent s’empêcher de le faire moyennant conditions et modifications
[105]. Dès lors, la Cour des aides ne pouvait échapper au châtiment dont elle avait été menacée durant l’été 1630, à la suite au procès de Jean Baudoin. Par arrêt du 27 février 1631, le roi, « ne voulant laisser [la] desobeissance impunie », interdit – c’est-à-dire suspendit – tous ses officiers pour une durée d’un an. Avant que l’arrêt n’entrât en vigueur, les magistrats de la cour firent plusieurs tentatives pour obtenir une audience du roi, mais, à chaque fois, le garde des Sceaux leur répondit qu’ils étaient interdits. Le 6 mars, deux huissiers du Conseil vinrent signifier l’arrêt d’interdiction à la Cour des aides et les magistrats se dispersèrent dans les pleurs et les lamentations
[106]. Dès le 7 mars, le roi constitua par lettres patentes une commission chargée d’exercer la justice de la Cour des aides. Dans cette juridiction provisoire, deux conseillers d’État assumaient les charges de président, neuf maîtres des requêtes et six conseillers du Grand Conseil celles de conseiller, un maître des requêtes celle de procureur général et l’avocat du roi au Châtelet celle d’avocat général
[107]. Enfin, quelques jours plus tard, le personnel subalterne – clercs, greffiers, huissiers et substituts –, en principe compris dans l’arrêt d’interdiction, reçut l’ordre de continuer ses fonctions au service de la juridiction provisoire
[108].
Le 10 mars, la séance inaugurale de la commission eut lieu au Palais, mais elle fut à peine audible, car le public, tout entier gagné à la cause des magistrats suspendus, couvrit la cérémonie de huées et de sifflements. Malheureusement pour le gouvernement, ce chahut ne fut qu’un inoffensif prélude à une longue série de difficultés. Premièrement, trois maîtres des requêtes refusèrent aussitôt la commission qui leur avait été confiée. Ils expliquèrent « hardiment » au garde des Sceaux qu’ils ne pouvaient accepter d’avoir pour premier président un conseiller d’État – en l’occurrence, Le Bret – qui avait appartenu à plusieurs parquets, mais n’avait jamais été juge. Le Conseil dut les interdire et les exiler à dix lieues de Paris, tout en consentant à abandonner le terme de
présidents pour désigner les conseillers d’État qui présidaient les débats. Deuxièmement, le Parlement manifesta sa solidarité avec les officiers suspendus. Dès le 12 ou 13 mars, les conseillers des enquêtes demandèrent officiellement des informations sur la constitution de la commission. Le 15, les chambres assemblées délibérèrent et décidèrent de formuler des remontrances, à la fois sur l’abus des commissions extraordinaires – celle concernant la Cour des aides était la première incriminée – et sur l’interdiction des trois maîtres des requêtes. Seule l’absence du roi, parti faire la guerre à son frère, empêcha que ces remontrances fussent présentées. Troisièmement, les parties en instance de jugement à la Cour des aides cherchèrent immédiatement à fuir le prétoire, de crainte que les arrêts rendus par la juridiction provisoire ne fussent un jour cassés. Le 14 mars, la commission programma une audience pour la semaine suivante, sans savoir si avocats et procureurs consentiraient à s’y présenter
[109].
En résumé, quelques jours suffirent à placer le gouvernement dans une position des plus inconfortables. Celui-ci tenta de renforcer la crédibilité et la popularité de la commission en lui donnant à enregistrer, le 18 mars, un édit qui révoquait l’édit de doublement du huitième
[110]. Mais, outre que la man
œuvre n’avait aucun sens sur le plan juridique, puisque l’édit révoqué n’avait jamais été promulgué, elle n’eut pas l’effet attendu. Plaignants et hommes de loi continuèrent de manifester la plus grande méfiance à l’égard de la juridiction provisoire : le 21 mars, l’audience dut être annulée avant sa tenue ; le 2 avril, elle eut lieu, mais nul ne voulut plaider ; la commission eut beau rendre un arrêt contraignant avocats et procureurs à comparaître, le 4, aucune affaire ne put être jugée non plus. Le gouvernement se trouvait donc dans l’impasse. Fort heureusement pour Richelieu, les magistrats suspendus, qui désiraient ardemment rentrer dans leurs fonctions, imploraient leur rétablissement : leurs émissaires, partis de Paris le 31 mars, étaient allés trouver le roi à Dijon dans ce but. Ce voyage fut à l’évidence suivi de négociations discrètes avec le gouvernement. Lorsque les deux parties furent tombées d’accord, une délégation de magistrats put aller trouver le ro