2003
XVIIe siècle
Asianisme ou atticisme ?
Les Huit Oraisons de Cicéron (1638), traduction manifeste des « Belles infidèles »
Fabrice Butlen
archiviste-paléographe.
L’année 1638, qui vit la parution d’une traduction de huit discours de Cicéron par une équipe de traducteurs, a été considérée comme le point de départ du mouvement dit des « belles infidèles »
[1]. De fait, celui qui serait un peu plus tard le représentant majeur du mouvement, Perrot d’Ablancourt, figurait en bonne place dans le recueil, avec quatre des huit discours traduits. Jean Camusat, le libraire imprimeur de l’Académie française depuis la création de cette dernière trois ans plus tôt, réalisa pour l’occasion un bel in-4
o
[2]. Valentin Conrart était alors secrétaire perpétuel de la naissante institution ; il fut l’un des instigateurs du travail
[3].
Quatre auteurs avaient été réunis : Nicolas Perrot d’Ablancourt
(Pour Quintius, Pour la Loy Manilia, Pour Marcellus, Pour Ligarius), Pierre Du Ryer
(Quatriesme Catilinaire, Pour le Roy Deiotarus), Olivier Patru
(Pour le poete Archias) et Louis Giry
(Pour la Paix)
[4]. Ces traducteurs, quoique assez jeunes, n’en étaient pas exactement à leur coup d’essai
[5]. D’Ablancourt avait publié l’année précédente une traduction de l’
Octavius de Minucius Felix
[6]. Giry avait traduit le
Dialogue des orateurs de Tacite en 1630
[7] et l’
Apologétique de Tertullien en 1636
[8]. Ces trois dernières traductions avaient déjà paru chez Jean Camusat. Du Ryer, parallèlement à une carrière de dramaturge, avait donné le
De gubernatione Dei de Salvien en 1634
[9]. Seul Patru, collègue de d’Ablancourt au Palais, n’avait encore rien publié
[10]. L’âge rapprochait ces quatre hommes, ainsi que le lien professionnel et amical dans le cas de d’Ablancourt et de Patru ; mais surtout, ce qui les liait comme écrivains, c’était le même choix d’une carrière principalement tournée vers la traduction. Cela ne pouvait que leur attirer l’intérêt et la sympathie de Conrart : ce dernier, non latiniste − fait rarissime à l’époque chez un homme de lettres −, était en effet grand demandeur de traductions. Le texte est précédé d’une préface intitulée « Le Libraire au Lecteur », qui émane en réalité probablement du cercle de Conrart
[11]. Elle constitue une véritable apologie de la traduction, proposée comme un outil indispensable de vulgarisation, mais aussi comme le moyen de faire resurgir dans tout leur éclat les « beautés » des grands textes anciens. Le pseudo-libraire écrit :
[...] comme l’on ne connoist jamais mieux les choses qu’en sa langue, je m’asseure que les plus difficiles mesme y decouvriront des beautez qu’ils n’avoient pas encore remarquées. [12]
Ce patronage académique avait valeur d’intronisation : nos quatre traducteurs entreront tous à l’Académie française dans les années qui suivront. Le trait d’union aura sans doute été Giry, le mieux introduit des quatre dans le milieu des académiciens. Ses deux premières traductions avaient en effet déjà bénéficié du même appui institutionnel. Les Huit Oraisons étaient ainsi la troisième traduction encouragée par Conrart et l’Académie.
UNE « RENAISSANCE CICéRONIENNE » DANS LA PREMIèRE MOITIé DU XVIIe SIèCLE
Le choix de l’auteur traduit, Cicéron, constituait en outre un véritable programme esthétique. D’emblée, une constatation s’impose : avec Cicéron, nos traducteurs se confrontaient à l’auteur symbole de la littérature païenne et de la latinité classique. Jusque-là, ce n’avait guère été que des textes patristiques (exception faite du Dialogue des orateurs) qui avaient été traduits, comme si la caution religieuse − ou du moins théorique concernant Tacite − eût été nécessaire pour que ces travaux ne fussent pas taxés de frivolité. Le propos des Huit Oraisons était désormais purement littéraire. Il ne s’agissait de rien de moins que d’explorer, en français, les possibilités de l’éloquence, à partir de l’écrivain ancien qui en était considéré comme l’une des sources premières.
C’est pourquoi nous avons, avec les
Huit Oraisons de 1638, peut-être une des dernières prises de position dans la querelle, séculaire, du cicéronianisme
[13]. En ce début du XVII
e siècle, Cicéron était encore au c
œur des débats littéraires, culturels, pédagogiques. Esthétiquement parlant, il cristallisait la polémique entre asianisme et atticisme, et cela depuis l’Antiquité. Cicéron lui-même oscillait entre les deux tendances selon qu’il écrivait à Atticus ou prononçait ses discours, et il avait résolu dialectiquement cette dualité par la théorie des trois styles (
tripertita varietas) dans le
De Oratore : bas, moyen, sublime − à employer respectivement selon les circonstances
(apte dicere). À la Renaissance, l’humanisme s’était déchiré à son sujet, entre humanistes romains d’une part, liés à la Curie pontificale, et érasmiens, puis lipsiens, d’autre part, dans une querelle dont l’arrière-plan est aussi religieux (spiritualité contre formalisme). En France, l’éloquence s’exerçait en deux endroits : au Palais et à la chaire. La première était tenue par la Robe gallicane ; la seconde, par les Jésuites ultramontains. Chacun eut « son » Cicéron. Pour les Jésuites, il demeurait une référence majeure : c’était l’auteur scolaire par excellence dans la
Ratio studiorum des collèges (qui avaient rouvert sous le règne d’Henri IV), en même temps qu’un modèle de style asiatique pour les prédicateurs à effets. L’usage qu’en firent les Parlementaires concerne plus directement l’objet de notre étude. Tout l’enjeu que pouvait représenter Cicéron dans la légitimation d’une grande littérature en français apparut avec l’ouvrage de Guillaume du Vair,
De l’eloquence françoise, publié pour la première fois en 1594
[14]. Il est fondamental pour nous qu’il s’agisse en fait d’une préface à une traduction, entre autres, de Cicéron
[15]. Du Vair prenait les orateurs traduits pour modèles d’une éloquence civique en français et conforme au rôle historique que pouvaient jouer les magistrats en ces temps d’affaiblissement du pouvoir royal
[16], une éloquence qui serait fondée sur une imitation invisible − où l’on reconnaît l’innutrition de Du Bellay transposée à la prose oratoire − par laquelle l’orateur français rivaliserait avec ses sources antiques, ne se contentant plus d’empiler les citations comme c’était la coutume des « Remontrances d’ouverture » des parlements dans la seconde moitié du XVI
e siècle
[17]. Les
Huit Oraisons n’auraient peut-être pas été écrites sans cet illustre précédent. Aussi n’est-il pas vain d’examiner un instant les idées énoncées par Du Vair dans sa préface quant au rôle que peut jouer la traduction des grands Anciens : nous verrons que ces idées seront reprises dans une large mesure par le groupe de Conrart et des traducteurs libres.
Du Vair s’explique d’abord sur son choix de proposer au public un ensemble de traductions plutôt qu’une réflexion théorique ; c’est qu’il a voulu, écrit-il,
donner addresse & courage tout ensemble à noz François, de cueillir en leurs jardins des lauriers un peu plus vers, que ceux qui y sont entrez auparavant. En quoy m’estans passé par la pensee, beaucoup de divers desseins, tantost de dresser des institutions oratoires, tantost un sommaire de Rhetorique, contenant les preceptes abregez de cest art, tantost un traitté de la diversité des stiles, & de la meilleure façon d’escrire, je me suis en fin resolu à tout autre chose, qui est de proposer à imiter aux nostres, les plus beaux & plus parfaits ouvrages des plus grands orateurs de l’Antiquité. Estimant qu’il n’y a rien qui nous apprenne si facilement, ny avec tant de plaisir, que fait l’exemple de ceux que nous estimons exceller en quelque art. (p. 30 v°)
« Imiter », « exemples » sont les mots clés de ce texte : la traduction, selon Du Vair, est bien en prise directe avec la création littéraire en prose. Ce qu’il résume en une formule frappante : « [que] l’exemple & imitation nous apprenne sur l’ouvrage mesme » (p. 31). Cependant, Du Vair est conscient que, dans le domaine de l’éloquence, les textes que nous possédons sont irrémédiablement amputés d’un aspect fondamental de leur énonciation, à savoir l’actio. Aussi la traduction est-elle le moyen de s’exercer sur la seule chose qui nous reste d’eux : l’elocutio. Du Vair se fait alors imagé, assimilant le travail de l’orateur-traducteur-imitateur à une véritable résurrection des morts : il faut, poursuit-il,
[...] bien que la face de leur eloquence, comme ensevelie dans leurs livres, soit destituee de l’action & du mouvement qui l’animoient, retirer de leurs mortes effigies, & comme des statues de leurs tombeaux, les plus beaux traits de leur science : Et par les charmes de l’amour de leur vertu, evocquer à nous ces grands & / puissants genies, qui ont heureusement & glorieusement conduit leurs esprits, jusques au solstice de l’Eloquence. (p. 32 v° - 33)
Le traducteur Du Vair se pose en médiateur de cette « science » antique de la bonne elocutio pour
resusciter icy quelque nombre des orateurs anciens, & leur / servant de truchement, les faire entendre à mes concitoyens. (p. 33 r° - v°)
Mais il ne cache pas à son lecteur qu’il s’agit là d’abord d’un travail propédeutique pour lui-même, destiné à faire progresser l’écrivain et l’orateur qu’il est par le contact étroit, intime, que la traduction permet avec le style à imiter :
maniant et remaniant leurs œuvres pour les tourner en nostre langue, j’ay esperé pouvoir [...] acquerir quelque conformité à leur façon d’escrire. (p. 33 v°)
Cela sans préjudice, naturellement, de l’utilité que pourra en retirer le lecteur, toujours dans la perspective de l’imitation créatrice : « Allume à ce feu qui voudra son flambeau ». (p. 34)
Au rebours des Jésuites qui se réclament d’un Cicéron asiatique, ce que recherche Du Vair chez Démosthène, Eschine et Cicéron, en les « maniant et remaniant », ce sont d’abord les modèles d’un style qui se recommande par sa pureté et l’économie des moyens mis en œuvre, un style que Du Vair, cependant, ne formule pas encore en termes d’atticisme :
Je desirerois donc d’imiter la peureté de ces orations cy, qui empruntent si mesnagement les paroles, qu’on ne les peut arguer de luxe & de profusion. (p. 40)
Le travail de Du Vair sur Cicéron fut prolongé, dans les années suivantes, par un autre parlementaire, François Joulet, qui donna, à l’orée du XVII
e siècle, un
De Oratore
[18], suivi peu après par
Six Oraisons
[19]. Toutefois, ce n’était là encore qu’un début, et qu’une entreprise isolée. Il fallut attendre nos années 1630 et les
Huit Oraisons pour que la traduction des classiques prît l’ampleur d’un vrai phénomène éditorial, en relation directe avec l’apparition de nouveaux lecteurs pour ce genre d’ouvrages.
LES HUIT ORAISONS AUX ORIGINES DU CLASSICISME
C’est que la perspective de Du Vair était encore fondamentalement humaniste ; il ne s’agissait en somme que d’appliquer à la prose, sur le terrain privilégié que constituait la traduction, les idées de Du Bellay et de la Pléiade. Or, en ce premier XVII
e siècle, l’esthétique littéraire s’est enrichie d’une nouvelle composante : l’horizon d’attente d’un public aristocratique nettement distinct de ceux qu’on appelle alors les « doctes » et qui ne sont autres que les héritiers de l’humanisme. Tout tourne autour de la notion d’atticisme, lancée en français par Guez de Balzac, et pleinement reprise à leur compte par les écrivains français
[20]. Ce transfert d’une notion de la critique latine et néo-latine à la littérature vernaculaire concourt à réconcilier les deux « goûts » mis au jour par Malherbe − le « goût du collège » contre celui du « Louvre »
[21] − en vue de conquérir, sur des bases reconnues par les « doctes », le nouveau public mondain, cette « plus saine partie de la Cour » (Vaugelas) devenue l’arbitre du goût esthétique et de la qualité langagière. L’espace d’expression le plus propice pour cet atticisme à la française est la lettre en prose, dans la filiation du « style moyen » des
Lettres à Atticus
[22] (dont la paronomase avec « atticisme » est remise au goût du jour). L’esthétique « attique » est d’autre part sous-tendue par une pratique sociale précise, la conversation, où l’art de la « pointe » et donc un certain sénéquisme sont appréciés, en opposition avec l’abondance asiatique des
Discours du même Cicéron
[23]. Ainsi le classicisme naissant va-t-il de pair avec une certaine renaissance cicéronienne ; renaissance ambiguë, dont nos
Huit Oraisons fournissent un témoignage intéressant. Elles furent du reste le point de départ d’une traduction intégrale de Cicéron menée par l’un des quatre traducteurs, Du Ryer, et dont la publication devait s’échelonner de 1640 à 1657
[24]. Dans les mêmes années, une phrase connue de Guez de Balzac va jusqu’à donner le monopole au modèle cicéronien :
J’ai condamné ces docteurs modernes qui aiment mieux braire avec l’âne d’Apulée et grimacer avec les singes de Lipse que parler raisonnablement et tenir leur gravité avec Cicéron. [25]
L’ermite de la Charente ne veut pas voir qu’il s’agit moins d’une opposition entre une latinité d’argent et Cicéron que d’une tension interne chez ce dernier. En fait, ce sont les humanistes, incarnés par le sénéquiste Juste-Lipse, qui sont ici stigmatisés pour leur anticicéronianisme, synonyme, pour Balzac, tout à la fois de pédantisme et de mauvais goût.
C’est dire à quel point les
Huit Oraisons s’inscrivent au c
œur des grands problèmes littéraires du premier XVII
e siècle. Il vaut donc la peine de se pencher sur la méthode de ces traducteurs, de voir concrètement la façon dont ils ont travaillé, en gardant à l’esprit la double perspective qui fut la leur à la suite de Du Vair : le relation au texte source prestigieux, inséparable de l’élaboration d’un certain idéal de style que les critiques du temps rapportent explicitement à l’atticisme d’inspiration cicéronienne. C’est ici que l’on peut relever une contradiction qui rend les choses complexes. D’Ablancourt et son équipe traduisent le Cicéron des
Discours, et non celui de la
Correspondance, alors que l’atticisme recherché se trouve plutôt dans celle-ci que dans ceux-là. Nous tâcherons de rendre compte de cette oscillation, qui s’observe du latin au français
[26], mais aussi d’un traducteur à l’autre, voire au sein d’une même traduction. Étudier ces traductions, les confronter avec le latin, mettre au jour leurs présupposés esthétiques, ce sera un peu entrer par effraction dans ce qui fut l’un des ateliers de la prose classique.
Nos sondages ont porté sur trois de ces huit discours : les « Pour Marcellus » et « Pour Ligarius » de Perrot d’Ablancourt, et le « Pour le poète Archias » de Patru
[27]. D’Ablancourt s’imposait à nous comme le futur chef de file du mouvement des « Belles infidèles ». Quant à Patru, son intérêt vient de ce qu’il est à la fois un professionnel de l’éloquence, en quelque sorte un confrère de Cicéron par-delà les siècles, trait qu’il partage, du reste, avec d’Ablancourt. C’était aussi, nous l’avons dit, un homme de salon, un brillant causeur particulièrement au fait des attentes du nouveau public de la littérature
[28], ce même public qui, l’année précédente, avait fait le triomphe du
Cid au grand dam des doctes. Enfin, il fut plus tard un intervenant essentiel dans l’une des « belles infidèles » les plus importantes, à savoir le « Quinte-Curce » de Vaugelas, dont il devait réaliser, en 1659, la seconde édition posthume
[29].
LE « POUR MARCELLUS » DE D’ABLANCOURT
[30]
La traduction du
Pro Marcello − le premier des trois discours prononcés devant César − est publiée dans la seconde moitié du recueil (conformément à l’ordre chronologique adopté), à la cinquième place
[31]. Elle est précédée d’un « Argument » (p. 137-154), qui offre d’abord une mise en contexte sous forme narrative, puis une sorte de note critique sur le discours, dans laquelle nous trouvons un ton déjà très personnel. Cela commence par un jugement esthétique qui porte essentiellement sur le style :
Cette Harangue est des dernieres de nostre Orateur, car lors qu’il la prononça il avoit plus de soixante ans ; Il ne s’en trouvera point neanmoins de plus pompeuse, ny dont les nombres soient plus beaux, & les cadences mieux remplies. (p. 137)
« Pompeux », « nombres », « cadences », tous traits que l’on pourrait qualifier d’asiatiques ; d’Ablancourt emploie le vocabulaire consacré pour parler de la période, unité de base de la prose (le terme de « nombre » apparaissait déjà, nous l’avons vu, sous la plume de Du Vair
[32]), cette période cicéronienne qui semble être le défi principal qu’il se propose de relever. Vient ensuite une présentation de la méthode suivie :
Qu’on ne s’estonne donc point si ma foiblesse & son Eloquence m’ont contraint de prendre en quelques endroits un peu plus de liberté. J’ay tousjours gardé son but, si j’ay quelquefois quitté ses paroles, & apres tout il n’y a rien de plus desagreable que des louanges mal agencées. (p. 138)
Il est remarquable que le « topos de modestie » propre aux textes liminaires serve ici d’alibi à la liberté prise par rapport à l’original : grand orgueil, au contraire, du traducteur qui se sait écrivain, et se sent chargé de la tâche de médiation des « beautés » antiques que lui assignaient Du Vair et la « Préface du Libraire au Lecteur ». « Garder son but » en se permettant de « quitter les paroles », c’est déjà une traduction libre de l’adage
verbum verbo reddere non curabis
[33] mis en épigraphe en tête des
Huit Oraisons.
Cicéron composa le discours pour remercier César du pardon qu’il avait accordé à un collègue avocat du parti pompéien, Marcellus. Il s’agit d’une
gratiarum actio
[34], laquelle relève du genre épidictique, le plus propice à l’épanouissement de l’asianisme. Or, presque d’entrée de jeu (nous sommes au début de la narration, juste après l’exorde), la confrontation du latin et du français fait ressortir deux styles bien différents :
bellicas laudes solent quidam extenuare verbis, easque detrahere ducibus, communicare cum multis, ne propriae sint imperatorum. (II, 6)
[...] on peut ravaler la Gloire des Conquerans, en la communiquant aux instruments
[35] de leurs Conquestes. (p. 141)
Le latin offre une structure ternaire avec les trois infinitifs
extenuare, detrahere, communicare. Une
variatio est créée par la place des compléments de ces verbes : un ablatif complément d’agent
(verbis), un complément d’attribution
[36] (ducibus) et un groupe prépositionnel à l’ablatif d’accompagnement
(cum multis). La période s’augmente de la rallonge que constitue la proposition finale
ne propriae sint imperatorum, ce qui permet à Cicéron de terminer sur une clausule : le travail stylistique s’est effectué dans le sens de la
copia, et l’on ne peut que souscrire aux termes d’ « oraison pompeuse », de « beaux nombres », de « cadences bien remplies », employés par d’Ablancourt dans l’ « Argument ». Or, d’Ablancourt « quitte les paroles » du maître en prenant une option tout opposée. Cet ensemble rythmique à trois temps courts plus un temps long est ramené à deux en français : une principale suivie d’un gérondif, séparés par une pause intermédiaire bien marquée par la virgule. Le second temps est plus long que le premier, ce qui produit une cadence majeure : il ne s’agit pas, en effet, pour reprendre les termes de d’Ablancourt, que les « louanges » soient « mal agencées », et l’on voit que la clausule cicéronienne a trouvé, sans déperdition esthétique, son équivalent français. La majesté du rythme n’a été en rien entamée par ce processus de resserrement qui concerne essentiellement le lexique. Deux des trois infinitifs latins,
extenuare et
detrahere, ont été comme subsumés dans la principale par le seul « ravaler ». Le gérondif, quant à lui, regroupe à la fois le troisième infinitif latin,
communicare, et la proposition finale : la redondance que constituaient ces deux groupes, effet d’
ornatus, a été supprimée. Il y a ce que d’Ablancourt retranche ; mais il y a aussi ce qu’il ajoute, en écrivain pleinement engagé dans un processus créateur. En traduisant
milites par une périphrase − trait de style typique de Guez de Balzac − il fait apparaître le mot « Conquestes », lequel va fonctionner en résonance, dans le second membre, avec « Conquerans ». Les deux mots sont placés chacun en fin de membre, où ils créent une harmonique. Remarquable, également, est la maîtrise des sonorités : allitération de la consonne « c », assonance des nasales. Pour couronner le tout, d’Ablancourt donne à sa phrase une valeur gnomique par l’emploi du « on » : nous croyons lire une maxime bien frappée. La période asiatique a été transmuée en
sententia attique
[37].
Nous retrouvons cette prédilection pour le rythme binaire dans l’exemple suivant, où les quatre membres latins sont de nouveau ramenés à deux en français :
quin etiam illa ipsa rerum humanarum domina, Fortuna, in istius se societatem gloriae non offert, tibi cedit, tuam esse totam et propriam fatetur. (II, 7)
La Fortune mesme qui a part à toutes les choses du monde n’entre point en partage avec vous : elle vous cede tout l’honneur de cette illustre Victoire. (p. 142)
Certes, la relative « qui a part... » pourrait être comptée comme troisième membre interstitiel ; mais l’absence de virgule invite à considérer toute la proposition comme un seul bloc ; ainsi, la relative fait fonction d’épithète plutôt que d’apposition, ce qui permet de l’ « avaler » rythmiquement dans le groupe nominal qui doit être prononcé d’une seule haleine. Pour le second membre français, qui vient à la suite d’une pause encore plus nette que précédemment, marquée par le deux points (dont le rôle est essentiellement rythmique dans la ponctuation du XVII
e siècle
[38]), ce sont encore deux membres latins,
tibi cedit et
tuam esse totam et propriam fatetur, qui ont été ramenés à un seul par retranchement du second terme redondant
(fatetur). Mouvement de synthèse encore sur le plan lexical : deux adjectifs coordonnés,
totam et propriam, sont rassemblés dans un groupe nominal, « tout l’honneur » ; d’Ablancourt, sans rien ajouter, n’a fait que changer la nature de l’un des deux termes. La cadence obtenue est plutôt mineure si l’on s’en tient à la longueur des deux membres ; en fait, le rythme mineur est largement compensé par le choix de terminer sur un ample groupe nominal, « cette illustre victoire » : cette fois, il y a eu étoffement (trois mots français pour deux mots latins,
ista gloria) et déplacement (du premier membre en latin à la fin du second membre en français, autrement dit sur la « cadence »)
[39].
C’est bien à une certaine brevitas que tend le traducteur, comme le montre encore ceci :
Servi igitur eis judicibus qui multis post saeculis de te judicabunt et quidem haud scio an incorruptius quam nos ; nam et sine amore et sine cupidate et rursus sine odio et sine invidia judicabunt. (IX, 29)
Regardez donc de contenter ces juges incorruptibles devant qui vous devez répondre après tant de siècles, et qui vous jugeront sans l’éclat qui vous environne. (p. 152)
Cicéron déploie une séquence à quatre termes,
amor,
cupiditas,
odium,
invidia, qui déclinent la palette des sentiments pouvant influencer négativement le jugement de la postérité, mise en scène par la métaphore des
judices. La réduction opérée par le traducteur est encore plus drastique que celles que nous avons déjà pu observer : un seul nom prend en charge les quatre notions, avec l’expansion d’une relative
[40]. Il y a là une infidélité réelle, dans la mesure où il est porté atteinte au sens même : que reste-t-il, en effet, dans « l’éclat qui vous environne », de l’énumération latine susmentionnée ? Nous avons ici deux phénomènes importants. Un choix esthétique, tout d’abord : l’énumération, en tant que telle, n’est pas un procédé attique d’écriture, d’où sa mise à l’écart. Sur le plan sémantique, d’autre part, d’Ablancourt s’est livré à un travail d’interprétation plus que de traduction : c’est ce qu’il appellera plus tard le « raisonnement » dans les notes critiques de ses traductions, entendons la recherche du sens global qui peut être par trop dispersé, diffracté dans l’original en de multiples nuances − autant d’obstacles à la lisibilité. Le traducteur prend alors son lecteur par la main afin qu’il ne se perde pas dans les dédales d’une expression trop subtile
[41].
Mais gardons-nous de conclure de ces observations sporadiques que d’Ablancourt soit toujours plus court que Cicéron. Ce dernier, notamment lorsqu’il crée de petits dialogues internes, retrouve la brevitas de la parole vive qui fait justement l’ « atticisme » de la correspondance. Dans ces passages au style volontiers abrupt, l’auteur juxtapose les répliques et cultive le sens de la formule : comme un fragment détaché de sermo, le genus humile fait irruption dans la texture de l’oratio. Nous ne sommes plus très loin de l’esthétique des sententiae sénéquiennes. D’Ablancourt, sur ce terrain, ne peut plus le suivre pour les mêmes raisons de « clarté » qui lui font ailleurs raccourcir le latin :
Atque illam tuam praeclarissimam et sapientissimam vocem invitus audivi : “ Satis diu vel naturae vixi vel gloriae. ” Satis, si ita vis, fortasse naturae, addo etiam, si placet, gloriae ; at, quod maximum est, patriae certe parum. (VII, 25)
Je ne vous celeray donc point que je ne puis souffrir ce beau mot que vous avez tousjours à la bouche, que vous avez assez vescu & pour la Nature, / & pour la Gloire. Je veux que vous ayez assez vescu pour l’infirmité de nostre Nature ; j’ajoûterai encore si vous voulez pour vostre gloire ; Mais pour vostre Patrie qui est le plus important, Certes vous n’avez pas encore assez vescu. (p. 149-150)
Dans ce court dialogue instauré fictivement par l’orateur, et que d’Ablancourt supprime en le faisant passer au style indirect, la densité résulte des expressions adverbiales, adjectif (invitus) et adverbes purs (satis, parum), catégorie lexicale avec laquelle le français est moins à l’aise. La traduction du groupe invitus audivi est préparée par un ajout, « je ne vous celeray donc point » ; d’Ablancourt transpose ensuite (plus qu’il ne traduit) au moyen de la locution idiomatique « je ne puis souffrir ». C’est, là encore, la lisibilité, la fluidité qui ont été recherchées. Le traitement des adverbes satis et parum est également significatif. Cicéron a répété satis en tête de proposition ; l’autonomie syntaxique dont bénéficient les adverbes en latin lui permet, sans faire violence à la langue, de ne pas reprendre un diu vixisti la seconde fois, et de sous-entendre pareillement vixisti après parum qui clôt le mouvement. Le passage est fondé sur trois figures : l’anaphore de satis, l’antithèse entre satis et parum, l’ellipse de l’idée de diu vivere. De ces figures, l’outil linguistique de base est donc l’adverbe. D’Ablancourt doit tourner autrement. Il conserve l’anaphore et l’antithèse, mais sacrifie l’ellipse, ce qui l’amène à répéter et à opposer une proposition entière à chaque fois ( « vous avez vescu », « que vous ayez assez vescu », « vous n’avez pas assez vescu » ) au lieu d’un mot en latin. On ne s’étonnera pas, dès lors, que sa phrase perde toute proportion avec celle de Cicéron.
Inversement, le traducteur peut faire surgir une figure que l’original ne comportait pas. Voici par exemple une synonymie absente du latin, artistement placée en fin de période pour la cadence : «
Omnia quae dilapsa jam diffluxerunt severis legibus vincienda sunt (VIII, 23) / Il faut resserrer par de nouvelles loix, les choses qui se sont relaschées, de peur que tout ne fonde et ne périsse » (p. 149). La réduplication synonymique était depuis le Moyen Âge une ressource privilégiée des traducteurs, souvent en difficulté avec la densité des langues anciennes. Au XVI
e siècle, c’est devenu un choix stylistique
[42]. De fait, Vaugelas se réclame d’Amyot pour en recommander l’utilisation, en fin de période notamment, comme c’est le cas ici. Le grammairien du bon usage mérite d’être cité, car il eut à ce sujet l’une de ses formulations les plus heureuses, en se référant aux arts plastiques (peinture puis sculpture) :
La première parole a desja esbauché ou tracé la ressemblance de ce qu’elle represente, mais le synonime qui suit est comme le second coup de pinceau qui acheve l’image. [43]
Il poursuit sur la place la plus opportune à réserver dans la période pour ces synonymes :
À la fin de la periode ils ont beaucoup meilleure grace, qu’en nul autre endroit [;] [...] le sens estant complet [...] l’esprit du Lecteur ou de l’Auditeur [...] reçoit volontiers le synonyme [...] comme piece à arrondir la periode, & à luy donner sa cadence. [44]
Et Vaugelas d’évoquer le style d’un écrivain qu’il ne nomme pas (mais dont la clé est d’Ablancourt
[45]) où tout n’est « que perles et que pierreries »
[46] grâce en particulier à cet art des synonymes dont nous avons sous les yeux un bel exemple, dès la deuxième
œuvre du traducteur. Cet art, du reste, était également familier à Balzac
[47].
Il est deux procédés auxquels d’Ablancourt, à la suite de ses grands prédécesseurs en prose, Amyot, Malherbe et Coëffeteau, recourt largement : l’expression imagée et les tournures idiomatiques. Nous les trouvons souvent employés simultanément pour produire un effet consciemment recherché par les « belles infidèles », à savoir cette allure française, cette impression donnée par le texte qu’il a été écrit de première main en français. Nous avons déjà trouvé plus haut le gallicisme « je ne puis souffrir » ; voici la conjonction de ce procédé avec celui d’une formulation qui fait image (nous soulignons dans les deux langues les mots qui se correspondent) :
non modo extollere jacentem, sed etiam amplificare ejus pristinam dignitatem, haec qui faciat, non ego summis viris comparo, sed simillimum Deo judico. (III, 8)
[...] de relever son ennemi abattu [...] ; et apres lui avoir tendu la main le restablir encore en sa premiere grandeur, et luy augmenter mesme sa dignité : Certes ce n’est pas l’ouvrage d’un homme, mais c’est l’action d’un Dieu. (p. 142)
D’Ablancourt traduit deux fois
extollere jacentem : d’abord en l’étoffant légèrement par l’adjonction du mot « ennemi », puis en réitérant l’idée dans la circonstancielle bâtie sur une locution imagée et d’usage courant « après lui avoir tendu la main », qui rappelle le propos après qu’un groupe de mots relativement important a été intercalé
[48].
Cette couleur apportée au texte, ce supplément d’âme, d’Ablancourt n’a pas nécessairement besoin d’être plus long que Cicéron pour les obtenir (c’est encore nous qui soulignons) : « [...]
nobilissimamque familiam jam ad paucos redactam
paene ab interitu vindicasti (IV, 10) / [vostre clemence a] sauvé
sur le penchant de sa ruine une maison si noble et si ancienne » (p. 143) − même nombre de mots de part et d’autre. Dans «
doleo, cum res publica immortalis esse debeat, eam in unius mortalis anima consistere (VII, 23) / je souspire, de voir que la République qui devroit estre immortelle, depend d’un homme qui peut mourir » (p. 149)
[49], l’expression euphémique du lexique moral − dont la langue du XVII
e siècle est fertile −, « je soupire » (analogue au « je ne puis souffrir » commenté plus haut), permet à d’Ablancourt d’ « attraper » le ton de la conversation des « honnêtes gens ».
Pour terminer, nous allons voir la dernière méthode possible de traduction des figures de style, celle qui ne procède plus seulement par retranchement ou ajout, mais par substitution. La traduction ne propose ni plus, ni moins, mais autre chose, ce qui correspond à l’image reçue sur les « belles infidèles ». Voici que le traducteur rencontre Cicéron sur son propre terrain, celui des synonymes :
Quare gaude tuo isto tam excelenti bono et fruere cum fortuna et gloria, tum etiam natura et moribus tuis, ex quo quidem maximus est fructus jucunditasque sapienti. (VI, 19)
Jouyssez donc, CESAR, de vostre conqueste, jouyssez d’un bien que vous nous avez acquis ; jouyssez de vostre fortune, et de vostre gloire, mais encore plus de vostre vertu, de qui le fruit est si doux et si agreable à un Sage. (p. 147)
Il ne garde plus qu’un mot, « jouyssez », mais qu’il répète trois fois en tête de proposition, substituant ainsi l’anaphore à la synonymie, surenchère qui trahit un véritable effort d’émulation
[50]. L’écrivain français se dépouille de son rôle subordonné de traducteur pour devenir le compétiteur de l’auteur ancien − auquel il se mesure autant qu’il le traduit −, et quel auteur ! le plus prestigieux de l’Antiquité latine, celui qui la résume à lui seul. C’est, on le voit bien, franchir un grand pas de plus par rapport à Du Vair qui s’en tenait, lui, à l’effort d’appropriation, sans aller jusqu’à la volonté de dépassement
[51].
LE « POUR LIGARIUS »
[52]
Le
Pro Ligario est un discours judiciaire, mais d’un caractère assez particulier. Cicéron y fait la défense d’un pompéien qu’un certain Tubero accuse de haute trahison et qui risque la mort ou l’exil perpétuel, sous le chef d’avoir, notamment, refusé l’accès de l’Afrique à un proconsul régulièrement nommé. La matérialité des faits reprochés à ce Ligarius était apparemment incontestable ; aussi l’orateur ne plaide-t.il pas non coupable, mais développe une
deprecatio
[53], invoquant les circonstances atténuantes et demandant le pardon pour son client. Le discours est d’une grande habileté rhétorique, et, du même coup, très riche littérairement : microrécits, manipulation des faits, arguments
ad hominem, pathos, l’orateur déploie toutes les ressources de son art, et joue en particulier de l’ironie, en réussissant à contre-attaquer contre l’accusateur de son client pour ramener sa démarche à une vengeance personnelle. C’est donc à un Cicéron redoutablement
attique que d’Ablancourt avait affaire.
Une première difficulté propre à ce texte pouvait surgir pour un traducteur soucieux d’être aussi un médiateur : la grande quantité de données « civilisationnelles » qu’il contient. Tel le passage suivant axé sur la notion d’imperium. Le personnage que Ligarius a chassé d’Afrique, nommé Varus, en a été investi, et Cicéron ironise sur la légitimité de ce pouvoir, compte tenu des conditions dans lesquelles il a été conféré :
Interim P. Attius Varus, qui praetor Africam obtinuerat, Uticam venit ; ad eum statim concursum est. Atque ille non mediocri cupiditate adripuit imperium, si illud imperium esse potuit, quod ad privatum clamore multitudinis imperitae, nullo publico consilio deferebatur. (I, 3)
Varus arrivant à Utique en qualité de Preteur, tout le monde accourut à luy & l’élut pour General ; si l’on peut appeller Election la deference aveugle d’une populace tumultuairement assemblée, & sans aucun ordre des Magistrats. (p. 158)
La notion latine est tout bonnement escamotée ; d’Ablancourt glisse de l’
imperium lui-même à son mode d’attribution (par élection), décliné en un verbe conjugué, « l’élut », et le substantif de même famille, « élection », alors que c’est le même mot qui est répété en latin. Relevons quelques autres
realia gommés pour les besoins de la vulgarisation. On s’aperçoit que, dans ces cas-là, d’Ablancourt cherche plutôt à abstraire qu’à transposer par anachronisme :
fasces laureati (III, 7) deviennent « les marques de cet honneur » (p. 167)
[54],
in foro (V, 14) « à la veüe de tout un peuple » (p. 163)
[55]. Des termes un peu techniques ou historiquement connotés comme
acies et
gladius sont traduits génériquement par « armes » dans le passage suivant (
mucro et
latus, moins techniques, mais concrets, se trouvent pris dans le même mouvement d’abstraction) : «
Quid enim tuus ille, Tubero, destrictus in acie Pharsalica gladius agebat ? cujus latus ille mucro petebat ? (III, 9) / Car que faisiez-vous Tuberon en la Journée de Pharsale ? Contre qui estoit dressée la poincte de vos Armes ? » (p. 160.161).
Dans le Pro Ligario, cette disparition des realia participe de l’habileté dont d’Ablancourt fait preuve pour franciser son texte, et faire oublier qu’il s’agit d’une traduction. Dans le passage suivant, la francisation tient essentiellement au choix des mots et des locutions, car la syntaxe du latin est globalement respectée :
Causas, Caesar, egi multas, equidem tecum, dum te in foro tenuit ratio honorum tuorum, certe numquam hoc modo : “ Ignoscite, judices, erravit, lapsus est, non putavit, si umquam posthac... ” Ad parentem sic agi solet ; ad judices : “ Non fecit, non cogitavit ; falsi testes, fictum crimen ”. (X, 30)
J’ai plaidé beaucoup de fois en ma vie & mesme avec vous tandis que le dessein glorieux de monter aux dignitez vous a fait suivre cet honorable exercice. Mais je n’ay jamais defendu de la sorte un criminel : pardonnez-luy, Messieurs, il a failly, il s’est laissé surprendre, il n’y pensoit pas, s’il y retourne jamais. C’est à un Pere qu’on tient ce langage. Mais à un Juge, il ne l’a point fait, il n’y a jamais pensé, les tesmoins sont faux, le crime est un crime supposé. (p. 170)
Agere causam, cursus honorum, forum renvoient à un espace public et des institutions spécifiquement romaines. Les deux premières notions sont contournées, comme précédemment, par des expressions génériques : « le dessein de monter en dignité » pour
ratio honorum tuorum, « tenir ce langage » pour
agere (dans
sic agi solet). Pour le groupe
in foro, il disparaît dans la formule de rappel « cet honorable exercice » dont on ne saurait trancher si elle le traduit ou si elle ne fait que reprendre l’idée de « j’ai plaidé »
[56] ; il y a ainsi des cas où les mots français ne correspondent précisément à aucun mot latin : c’est, encore une fois, l’idée directrice qui importe au traducteur plus que la littéralité. On notera la richesse du lexique moral : « il a failli », « il s’est laissé surprendre », qui rendent sans le calquer
erravit et
lapsus est avec les mots de la conversation. Enfin, dans ce passage dialogué analogue à celui du
Pro Marcello, un étoffement habile permet de pallier la densité de
fictum crimen : la répétition de « crime ». C’est l’un des cas analysés par Vaugelas où la répétition peut n’être pas une maladresse mais une élégance au service de la « clarté ». Nous en avons ailleurs un autre exemple : «
Non habet eam vim ista accusatio ut Q. Ligarius condemnetur, sed ut necetur. (IV, 11) / Mais quoy encore ; vous ne cherchez pas seulement sa condemnation, vous cherchez sa vie » (p. 161) ; la répétition introduite, outre qu’elle concourt à la « clarté », est fidèle à l’esprit du texte, puisqu’elle sert à souligner l’antithèse de Cicéron.
Cela n’empêche pas qu’on trouve des passages respectueux à la lettre des figures de style, quand ils se trouvent correspondre à l’esthétique de d’Ablancourt. Cicéron s’émeut-il, en d’abruptes phrases juxtaposées, de ce qu’on dépasse la mesure dans l’injure faite aux pompéiens ? D’Ablancourt, dans le heurt des groupes de mots, dans leur enchaînement émotionnel, trouve de la « force »
[57] ; pourquoi ne la conserverait-il pas :
fuerint cupidi, fuerint irati, fuerint pertinaces ; sceleris vero crimine, furoris, parricidi liceat Cnaio Pompeio mortuo, multis aliis carere. (VI, 18)
Qu’ils ayent esté opiniastres : Qu’ils ayent esté ambitieux : qu’ils ayent esté coleres : Mais furieux, criminels, parricides : Que la memoire de Pompée et de tant d’illustres Personnages, ne soit point soüillée de ce reproche. (p. 165)
[58]
Les bornes de l’atticisme sont même franchies ; le style se fait elliptique, presque agrammatical, et se rapproche du sénéquisme lipsien.
Quelques modifications, en revanche, portent véritablement atteinte à ce qui est notre déontologie de la traduction. C’est le cas lorsque la recherche des bonnes expressions françaises affaiblit par trop ce qui est dit. Ainsi, les discordes civiles sont réduites à une « petite querelle qui cause du refroidissement entre gens qui s’aimoient » (Richelet,
s.v. « pique ») : «
Secessionem tu illam existimasti, Caesar, initio, non bellum, nec civile discidium. (VI, 19) / Il [César] a donc bien jugé d’abord que ce n’estait pas une guerre, mais une dissension ; une pique entre des Citoyens, et non pas une haine mortelle d’ennemi » (p. 165)
[59]. D’Ablancourt rencontre un passage où Cicéron met sur le même plan, pour ce qui est de la brutalité des m
œurs judiciaires, tous les étrangers, à savoir les Grecs et les moins civilisés des peuples barbares :
Hoc egit civis Romanus ante te nemo ; externi sunt isti mores, aut levium Graecorum, aut immanium barbarorum qui usque ad sanguinem incitari solent odio. (IV, 11)
Certes vous estes le premier Romain qui a entrepris une telle accusation. Ces coustumes sont bonnes parmi les Barbares, & nous avons bien de la peine à les souffrir de la legereté des Grecs. (p. 161)
C’est le contentieux romano-grec qui s’exprime là tout uniment. Mais ce propos va à l’encontre de l’image positive que d’Ablancourt se fait de la Grèce ; aussi sa traduction oppose-t-elle soigneusement les barbares et les Grecs, dont la « légèreté », exactement équivalente à la « monstruosité » barbare pour Cicéron, devient chez le Français une exception aberrante dans le cadre d’une civilisation raffinée au demeurant.
LE « POUR LE POETE ARCHIAS » DE PATRU
Nous sortons avec ce discours du contexte troublé de la guerre civile
[60]. La politique est loin, et l’enjeu moins grave : une affaire de droit de citoyenneté romaine, qui a été refusée au poète grec Archias. Nous serions en face d’un discours purement judiciaire, si la profession d’Archia et les liens affectifs de Cicéron avec lui n’eussent donné lieu à une apologie vibrante de la littérature. Par cet
excursus célèbre, le judiciaire rejoint l’épidictique
[61].
L’ « Argument » (p. 113-114) est tout à fait remarquable par la variété des publics visés ; on a presque le sentiment que Patru se tourne successivement vers les différentes parties d’un auditoire, en disant à chacune ce qui lui plaît d’entendre. C’est à ses confrères écrivains qu’il s’adresse en premier lieu, en leur indiquant que Cicéron, au-delà de l’objet minime du procès, plaide en réalité « la cause commune de tous les gens de lettres ». Le discours pouvait en effet revêtir une forte actualité en ce premier XVII
e siècle qui vit le groupe des écrivains acquérir un statut reconnu dans la société
[62]. Revenant au point de droit dont il est question, il adresse une sorte d’aparté aux « doctes », en signe de connivence culturelle avec ces héritiers de l’humanisme qui sont de parfaits connaisseurs de la langue et de la civilisation latines : « Ceux qui ont quelque connoissance de l’ancienne Rome ne sçauroient ignorer combien cette cause estoit importante ». Seulement, il y a aussi ceux qui l’ignorent. En bon mondain, Patru n’oublie pas le « grand public », auquel il offre une petite conférence de vulgarisation sur l’importance de la condition de
civis :
[...] les Romains qui ne comptoient les autres peuples que pour des Esclaves, pensoient en quelque sorte tirer un homme du neant quand ils le faisoient Citoyen de leur ville.
Retour aux doctes – ceux-là qui critiquèrent le Cid au nom des fameuses « règles » tirées de la rhétorique des Anciens – avec un jugement critique sur le Pro Archia à l’attention de ces connaisseurs capables de percevoir la « régularité » du discours sur le plan rhétorique :
[Cette oraison est] admirable certes en toutes ses parties, mais sur tout en sa peroraison qu’on peut appeler le chef-d’œuvre de toutes les peroraisons regulieres.
Le praticien qu’il est parle ensuite à ses pairs, les gens du Palais, lesquels, ayant généralement tous fait leurs humanités, forment un sous-ensemble au sein des doctes. Il trouve pour eux l’équivalent de in civitatem recipi (par. 22) dans la France de l’Ancien Regime : « Le droit de bourgeoisie, dont il s’agit icy, n’est autre chose que ce que nous appelons lettres de naturalité ». Les Huit Oraisons, à travers ce texte de Patru, visent donc quatre catégories de lecteurs : les écrivains, les doctes, le monde des salons, la robe.
En entrant dans la traduction, on remarque qu’aux endroits où Cicéron est le plus technique, notre avocat trouve souvent d’heureuses formules : ainsi d’exercitatio dicendi (I, 1), « l’exercice du barreau », plus loin de forensis strepitus, « le bruit et le tumulte du Palais ». Au reste, sa traduction se recommande par ce que nous avons appelé la francisation, l’usage heureux des locutions reçues qui font souvent image, là où l’on ne trouve en latin que le mot propre. Tel le simple scribo, traduit par « mettre la main à la plume » :
Quotiens ego hunc vidi, cum litteram scripsisset nullam, magnum numerum optimorum versuum de iis ipsis rebus, quae tum agerentur, dicere ex tempore. (VIII, 18)
Combien de fois dis-je l’ay-je veu sur le champ sans mettre la main à la plume, faire beaucoup de bons vers, sur le premier sujet qui se presentoit ? (p. 125)
Cicéron parle des actions des grands hommes que les poètes savent transformer dans leurs écrits en gestes épiques : « Neque enim quisquam est tam aversus a Musis, qui non mandari versibus aeternum suorum laborum facile praeconium patiatur. (IX, 20) / Car enfin il n’y a point de si grand ennemi des Muses, qui ne voye avec plaisir son nom immortalisé par la bouche des Poetes » (p. 127). Certes, Patru a estompé l’image véhiculée par labores (= peines héroïques, exploits guerriers, grandes actions politiques) en la remplaçant par ce qui en est le résultat abstrait, le « nom ». Mais cela est compensé par la traduction imagée de praeconium (= le chant poétique), « la bouche des poètes ».
L’impression qui domine, par rapport aux traductions de d’Ablancourt, c’est celle d’une prose plus monotone et plus copieuse. Une ubertas, une fecunditas que Cicéron n’aurait sans doute pas reniées... non plus, du reste, que le Balzac du Prince. D’Ablancourt eût-il coupé en français la période de l’exorde « quoad longissime mens mea potest respicere ” sur l’enfance ? En tout cas, il aurait peut-être choisi des subordinations plus discrètes, il n’aurait pas laissé proliférer autant de « qui » et de « que » :
[...] quoad longissime potest mens mea respicere spatium praeteriti temporis et pueritiae memoriam recordari ultimam, inde usque repetens hunc video mihi principem et ad suscipiendam et ad ingrediendam rationem horum studiorum extitisse. (I, 1)
Car lorsque je considere le passé, et qu’à le prendre du plus loin qu’il me souvienne, je r’appelle en mon esprit la memoire de mon enfance, je trouve qu’en effect, il est le premier de mes maistres, et que c’est luy principalement, qui m’a donné du courage, et des lumieres pour mes estudes. (p. 115)
Le passage connu sur la littérature compagne de tous les moments de la vie est extrêmement travaillé par Cicéron dans le sens des symétries et de la recherche des clausules :
Haec studia adulescentiam agunt, senectutem oblectant, secundas res ornant, adversis perfugium ac solacium praebent, delectant domi, non impediunt foris, pernoctant nobiscum, peregrinantur, rusticantur. (VII, 16)
Mais les lettres forment la jeunesse, et réjouïssent les vieillars : Elles servent de support, & de consolation à l’adversité, & d’ornement à la prospérité : Elles nous divertissent à la maison, & ne nous embarassent point dehors ; Elles passent avec nous toutes les nuits, / elles nous desennüient à la campagne, & nous delassent dans les voyages. (p. 124-125)
Patru se montre très à l’aise dans cette fête de l’asianisme : il respecte scrupuleusement toutes les symétries, la synonymie incluse dans la deuxième
(perfugium ac solacium), ainsi que la séquence ternaire finale (quitte à en modifier l’ordre) ; il va même jusqu’à laisser passer une « rime dans la prose »
[63] ( « adversité » et « prospérité » ).
De fait, notre sondage n’a pas permis de trouver chez Patru d’exemple concluant de passages français plus concis que le latin. Cette abondance s’accompagne d’un phénomène moins prégnant chez d’Ablancourt : l’omniprésence des liens logiques
[64]. Ce n’est pas que la phrase suivante soit au total plus liée que celle de Cicéron : « Quoy ! un estranger, parce seulement qu’il estoit Poëte, tout mort qu’il est, ne laisse pas d’estre cher à ces gens l’à
[sic
] ? Et nous desavoüerons Archias, luy que son inclination, luy que nos loix ont fait Romain ? (p. 126) /
Illi alienum, quia poeta fuit, post mortem etiam expetunt : nos hunc vivum, qui et voluntate et legibus noster est, repudiamus ? ” (IX, 19)
– mais ses liens sont plus visibles, car l’un se trouve à la fois dissocié et renforcé par un adverbe ( « seulement » ), et que l’autre, sous la forme d’une incidente ( « tout mort qu’il est » ) établit précisément une relation logique (la concessive) en lieu et place d’une succession temporelle ; cependant d’autres éléments interviennent, comme la disjonction importante du sujet « un estranger » et du verbe principal « ne laisse pas » (en latin elle se trouve entre le COD antéposé
alienum et le verbe transitif
expetunt, mais il y a moins de mots intercalés). Au dernier membre, Patru renforce la symétrie en répétant le pronom relatif augmenté du démonstratif emphatique ( « luy que » ).
Patru semble donc se situer dans la mouvance du Guez de Balzac le plus ornemental. L’exemple suivant achèvera peut-être de nous en convaincre :
Mithridaticum vero bellum, magnum atque difficile et in multa varietate terra marique versatum, totum ab hoc expressum est ; qui libri non modo L. Lucullum, fortissimum et clarissimum virum, verum etiam populi romani nomen illustrant. (IX, 21)
Or Archias a composé un Poeme entier de la guerre de Mitridate, que nous sçavons tous avoir esté si importante & si dangereuse, & qui a eu tant de differentes rencontres par mer et par terre : Et cét ouvrage à le bien prendre n’est pas seulement un monument de la vaillance de Lucullus, mais encore de la gloire du Peuple Romain. (p. 127)
Cette période en deux temps qui, à la suite de la principale, déroule avec calme deux subordonnées amplement mesurées venant buter sur la pause oratoire des deux points, puis, ce temps d’arrêt marqué, qui enchaîne une symétrie bien balancée où les quasi-synonymes, « vaillance », « gloire » se répondent aux mêmes places de chaque membre – cette phrase jurerait-elle sous la plume de l’auteur du Prince ? Les deux superlatifs fortissimum et clarissimum, synthétisés par un substantif français, « la vaillance », introduisent une symétrie de plus. Si d’Ablancourt cherche à « garder le but » de Cicéron en « quittant » parfois ses « paroles » quand elles sont trop marquées par l’asianisme, on a le sentiment que Patru, au contraire, se laisse guider par ce flot d’éloquence, en allant même parfois plus loin que Cicéron dans la subordination et les symétries. Qu’il nous suffise, pour terminer, d’en donner un exemple assez long pour qu’on puisse bien se rendre compte de cet asianisme à la française qui est l’une des options esthétiques proposées par les Huit Oraisons (c’est nous qui numérotons les différents membres) :
Populus enim Romanus aperuit L. Lucullo imperante et regiis quondam opibus et ipsa natura regionis vallatum ; populi Romani exercitus eodem duce non maxima manu innumerabiles Armeniorum copias fudit ; populi Romani laus est urbem Cyzicenorum ejusdem consilio ex omni impetu regio atque totius belli ore ac faucibus ereptam esse atque servatam ; nostra semper feretur et praedicabitur L. Lucullo dimicante cum interfectis ducibus depressa hostium classis et incredibilis apud Tenedum pugna illa navalis : nostra sunt tropaea, nostra monumenta, nostri triumphi. (IX, 21)
(1) Car c’est le peuple / Romain qui sous la conduite de Lucullus, s’est fait passage dans le Royaume de Pont, fort par la nature du païs, & puissant en ce temps-là pour la grandeur de ses Rois : (2) C’est le peuple Romain, qui sous ce mesme Capitaine, mit en route avec une poignée de gens cette multitude infinie d’Armeniens : (3) Ce sont nos armes, qui ont encore sous Lucullus, tiré comme d’entre les mains de Mitridate la ville des Ciziceniens, & qui ont délivré ce peuple, qui nous est si affectionné, de tous les ravages de la guerre, sur le point de sa ruine, & de sa desolation : (4) C’est à nous que la Posterité donnera la louange d’avoir par la valeur de ce mesme homme, mis à fonds la flotte de nos Ennemis apres avoir tué leurs Chefs, / & de les avoir encore deffaits, en cette mémorable bataille de Tenedos : (5) Tous ces trophées, tous ces glorieux exploits, tous ces triomphes nous appartiennent. (p. 127-128)
L’élément structurant de cette longue période qui se donne des airs de morceau de bravoure, c’est le retour d’une même tournure syntaxique, le présentatif « c’est » (avec sa variation « ce sont » au membre 3), qui scande nettement chaque membre après la ponctuation forte des deux points (dont nous avons déjà noté la fonction rythmique avant tout). Nous rencontrons ici un thème clé chez les critiques et les observateurs de la langue à l’époque : celui des « reposoirs ». C’est ce que Guez de Balzac
[65] appelle « desbrouiller la masse et partager la matière ». Il théorise la chose dans un de ses
Entretiens : « Prenez la peine [...] de distinguer [la période] par sections qui soient les unes plus longues, et les autres moins ». Balzac emploie ensuite le terme, dans son sens premier, celui de « lieu où se reposer », pour désigner l’effet de
lisibilité produit sur le lecteur :
Outre que de semblables intervalles donnent du jour aux choses et les font mieux voir et mieux remarquer, l’esprit du lecteur n’est pas fasché de trouver de temps en temps de ces « reposoirs » pour se délasser.
Vaugelas complète a contrario cette définition en décrivant la mauvaise période, celle qui justement est dépourvue de ces pauses nettement marquées par la ponctuation et le lancement d’un mot outil en tête de proposition :
La longueur des periodes, est encore fort ennemie de la netteté du stile. J’entends celles qui suffoquent par leur grandeur excessive ceux qui les prononcent [...], sur tout si elles sont embarrassées & qu’elles n’ayent pas de reposoirs [66].
Tout cela est bien appliqué par Patru, qui prend soin d’interrompre deux « sections » longues (nos membres 1 et 3) par une « section » courte (le membre 2), avec un « reposoir » savamment ménagé entre chacune.
Un asianisme tempéré par les leçons de Balzac et de Vaugelas : telle est donc la manière de traduire et d’écrire qui se fait jour dans le texte de Patru.
Ainsi, le « collectif » à l’œuvre dans les Huit Oraisons dépasse largement le groupe des quatre traducteurs, d’Ablancourt, Patru, Giry et Du Ryer. Toute une nébuleuse les englobe, où entrent en jeu l’Académie, Balzac, Vaugelas, le public des salons. L’entreprise s’inscrit bien dans la suite de L’Eloquence Françoise de Du Vair, mais elle en dépasse les perspectives humanistes et contribue à un changement d’époque littéraire, où la critique moderne peut voir les prémices du classicisme − les contemporains, eux, préférant parler d’atticisme. Mais, nous croyons l’avoir montré, cet atticisme, à la date de 1638, ne règne pas seul. Le Cicéron français qui ressort de l’entreprise demeure riche de toute sa polyphonie originelle. Et c’est sur ce point que la confrontation entre d’Ablancourt et Patru s’est révélée particulièrement féconde. Les deux amis empruntent en effet des chemins qui peuvent se croiser, mais qui divergent le plus souvent. Deux personnalités d’écrivain se dégagent ainsi : l’une plutôt attique, d’Ablancourt, l’autre plutôt asiatique, Patru. C’est donc un cicéronianisme réconcilié qui préside au développement de la prose classique, réconcilié avec le public mondain, jusque-là étranger aux débats humanistes, mais aussi réconcilié avec soi-même.
Peut-être d’Ablancourt était-il plus tourné vers l’avenir que son collègue et ami. Patru, en effet, se montre strictement, voire étroitement conforme au modèle balzacien, celui qui « tient sa gravité avec Cicéron ». En revanche, dans la liberté et la rapidité du futur traducteur de Tacite (auquel Racine empruntera des formules dans sa préface de Britannicus) se reconnaît déjà quelque chose de la prose nerveuse des Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère, et, au-delà, du XVIIIe siècle de Voltaire et Diderot.
[1]
Roger Zuber,
Les « Belles infidèles » ou la formation du goût classique, Paris, Albin Michel, 1995, p. 54.
[2]
HUIT / ORAISONS / DE / CICéRON, / à PARIS, / Chez Jean Camusat, ruë Sainct Jacques, / à la Toison d’Or. / 1638. / AVEC PRIVILEGE DU ROY in-4° ; 1 f° hors pagination ( « Le libraire au lecteur » ), 228 p., 1 f° hors pagination (« Privilège du Roy » signé Conrart,
erratum). Le privilège est daté du 5 janvier 1638, l’achevé d’imprimer du 23 février 1638 [ex. consulté : BnF, X3201 (réserve)]. Le format est élégant, tout en restant portatif. Dans la présentation, on note l’absence de tout dispositif induisant une lecture « savante » : ni texte latin en regard de la traduction, ni index en fin de volume. Quant au corps du texte, il est nu le plus souvent ; la seule exception est le « Pour le poete Archias », agrémenté de « manchettes », qu’on trouve fréquemment, en revanche, dans les éditions humanistes. Le seul aspect matériel de l’ouvrage postule donc un lecteur « mondain », en tout cas non spécialiste, et ressortissant plutôt à la catégorie de l’ « honnête » qu’à celle du « docte ».
[3]
En tant que secrétaire du roi, il est le signataire du privilège ; nous sommes tenté de voir dans cet acte administratif un symbole de son implication active dans l’entreprise.
[4]
L’ordre de la table des matières est le suivant : D’Ablancourt, « Pour Quintius », « Pour la Loy Manilia » ; Du Ryer, « Quatriesme Catilinaire » ; Patru, « Pour le poete Archias » ; D’Ablancourt, « Pour Marcellus », « Pour Ligarius » ; Giry, « Pour la Paix » ; Du Ryer, « Pour le Roy Deiotarus ». Les discours sont classés dans l’ordre chronologique de leur composition par Cicéron. L’on notera que les trois périodes de l’orateur sont représentées : les discours préconsulaires
(Pro Quintio, Pro lege Manilia), les discours consulaires (quatrième Catilinaire), et les discours postconsulaires
(Pro Archia,
Pro Marcello,
Pro Ligario,
Pro Pace,
Pro Rege Deiotaro).
[5]
Ces auteurs ont des âges de milieu de carrière : Giry est le plus âgé (42 ans), d’Ablancourt le plus jeune (32 ans) ; Patru et Du Ryer ont respectivement 34 et 38 ans.
[6]
L’Octavius de Minucius Felix, Paris, J. Camusat, 1637, in-16, 5 ff.
[7]
Des causes de la corruption de l’eloquence, dialogue [...], Paris, Ch. Chappelain, 1630, in-4°, 16 ff., 2
e éd. Paris, J. Camusat, 1636, in-4°, 16 ff., 114 p.
[8]
Apologetique, ou Defense des Chrestiens contre les accusations des Gentils, traduit en François du Latin de Tertullien, Paris, J. Camusat, 1636, in-8°, 15 ff.
[9]
Traitté de la Providence de Dieu, traduit du Latin de Salvian, Paris, A. de Sommaville, 1634, in-8°, 7 ff.
[10]
Ses
Plaidoyers ne paraîtront d’ailleurs qu’après sa mort.
[11]
C’est l’avis de R. Zuber,
Les « Belles Infidèles » [...], op. cit., p. 60.
[12]
Cité par R. Zuber,
ibid., qui commente : « Ces derniers mots, avec leur air de leçon, correspondent trop aux idées de Conrart et de ses amis pour ne pas être sortis de leur plume. »
[13]
Nous suivons pour ce récapitulatif les grandes lignes de l’ouvrage de Marc Fumaroli,
L’Âge de l’Éloquence (Paris, Albin Michel, 1994).
[14]
Ex. consulté : BnF, X18559 (réserve).
[15]
Du Vair a voulu offrir à son public deux diptyques de grandes
œuvres oratoires antiques qui se répondent l’une à l’autre : le
Contre Ctésiphon d’Eschine et le
Sur la Couronne de Démosthènes pour le domaine grec ; chez les Latins, le
Pro Milone de Cicéron assorti d’un
Contre Milon d’Appius Claudius, perdu, mais récrit de toutes pièces en français pour l’occasion.
[16]
Ce souci d’une éloquence civique n’est pas un vain mot : l’année précédant la publication de son livre, il avait prononcé au Parlement sa « Suasion pour le maintien de la Loi salique » qui avait été décisive pour la mise en échec de la Ligue et la reconnaissance d’Henri IV comme roi de France.
[17]
C’est la fin de ce que M. Fumaroli appelle « la rhétorique des citations », également à l’
œuvre chez Montaigne, même si les citations concourent pleinement chez ce dernier à l’expression du moi (
op. cit., p. 502-505).
[18]
Le premier livre de l’Orateur de Ciceron traduit par Fr. Joulet sieur de Chastillon, Paris, A. Langelier, 1601, in-12, 89 ff.
[19]
Six oraisons de Ciceron avec une sommaire exposition du sujet pour chacune d’icelles, par François Joulet, sieur de Chastillon, Paris, R. Estienne, 1608, in-8°, VIII-206 p. La ressemblance des titres montre bien que les
Huit Oraisons se voulaient tout à la fois la continuation et la refonte du livre de Joulet. Il s’agit, chez ce dernier, des
Pro Caelio, Pro Milone, Pro Marcello, et des
Philippiques I et II. L’auteur avait déjà donné, en 1597, l’année même où Du Vair publiait la seconde édition de son ouvrage, le
Pro Marcello, la première
Catilinaire et la première
Philippique.
[20]
R. Zuber, « Atticisme et classicisme »,
Les Émerveillements de la raison, Paris, Klincksieck, 1997, p. 139-150. Le terme apparaît, semble-t-il, dans la correspondance Chapelain-Balzac en 1637, soit en pleine genèse des
Huit Oraisons.
[21]
Ces formulations prennent place, significativement, dans une préface à une traduction de Tite-Live. Voir, sur ce texte, Raymond Lebègue, « La traduction par Malherbe du XXXIII
e livre de Tite-Live »,
Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, 1941.
[22]
Dans une lettre du 3 janvier 1656 à Heinsius (citée par R. Zuber dans « Atticisme et classicisme »,
op. cit., p. 141), Chapelain compare la relation épistolaire qu’il entretient avec Balzac à celle de Cicéron et Atticus : « Car se portant pour le Cicéron moderne [Balzac] était bien aise de ressembler à l’ancien par l’étroite union qu’il avait avec une espèce d’Atticus aussi. »
[23]
Sur l’atticisme comme consubstantiel à l’art épistolaire, voir ce mot de Balzac dans une lettre du 8 août 1650 (citée encore par R. Zuber,
ibid., p. 141)
: « J’ai quantité de Lettres [...], que j’appelle l’
Atticisme Français, et qui à mon avis est le vrai style des lettres jolies. »
[24]
Les œuvres de Ciceron de la traduction de Pierre Du Ryer, Paris, Sommaville, 1640-1657, 2 vol. in-12 (réed. 1670).
[25]
Cité par R. Zuber, « Atticisme et classicisme »,
op. cit., p. 145, n. 21.
[26]
Comme nous le verrons, une chose est le texte source, autre chose ce qu’on peut en faire en français.
[27]
Hasard de la présentation chronologique, ces trois discours sont publiés à la suite dans le recueil (p. 113-174), dans un ordre différent de celui que nous adoptons (Patru avant d’Ablancourt). Nous choisissons de commencer notre étude par d’Ablancourt parce qu’il occupe une place prépondérante dans le recueil, lequel s’ouvre d’ailleurs par une de ses traductions.
[28]
Patru est l’un des personnages qui apparaissent le plus dans les
Historiettes de Tallemeant des Réaux, bien qu’il n’ait pas « son » historiette.
[29]
Emmanuel Bury, « Un laboratoire de la prose française : la difficile élaboration du Quinte-Curce de Vaugelas »,
Paragraphe, n
o 9, 1993, p. 189-208, et notre thèse de l’École des chartes
, Un grammairien traducteur : Vaugelas et son « Quinte-Curce », thèse pour le diplôme d’archiviste-paléographe, 1999.
[30]
Joulet avait traduit le
Pro Marcello en 1597, et l’avait réuni à ses
Six Oraisons de 1607. Nous comparerons à l’occasion sa version à celle de d’Ablancourt pour mieux cerner l’originalité de ce dernier.
[32]
Voir
supra, p. 198.
[33]
L’adage est à rapprocher de la formule cicéronienne “
non verba me annumerare lectori putavi oportere, sed tamquam appendere ” (
De optimo genere oratorum, 14). Étienne Dolet, un siècle plus tôt, dans
La Maniere de bien traduire d’une langue en aultre (Lyon, chés Dolet mesme, 1540, réimpr. Obsidiane, 1990), en avait fait sa troisième règle : « Sans avoir esgard à l’ordre des mots [le bon traducteur] s’arrestera aux sentences, & faira en sorte, que l’intention de l’autheur sera exprimée, gardant curieusement la propreté de l’une, & l’aultre langue ».
[34]
Cf. la péroraison (34) : “
Itaque, C. Caesar, sic tibi gratias ago [...] ”, et aussi
Ad Fam, IV, 4, 4 : “
[...] itaque pluribus verbis egi Caesari gratias ».
[35]
Nous ne savons quel texte les traducteurs ont adopté, le « paratexte » ne donnant aucune indication à ce sujet (ce genre de renseignements ne pouvait intéresser le public visé). Toutefois, la traduction « les instruments de leurs Conquestes » laisse penser que d’Ablancourt a suivi la leçon
cum militibus (au lieu de
cum multis)
donnée par l’édition Denis Lambin :
M. Tullii Ciceronis Opera omnia quae exstant a Dionysio Lambino monstroliensi, Parisiis, in aedibus Rovilli, via Jacobaea sub signo Concordiae, 1556 ; en 2 vol. in fol. (ex. consulté : BnF, X 211-212.). Le
Pro Marcello se trouve aux p. 566-571 du t. II (relié avec le premier vol.). Sauf exception ? comme ici ? le texte fourni par Lambin ne diffère pas de celui des Belles Lettres, « Collection des Universités de France », que nous suivons pour les trois discours.
[36]
Nous employons cette terminologie traditionnelle, bien qu’il s’agisse plutôt en l’occurrence d’un processus de dépossession. Cf. Martin Riegel, Jean-Christophe Pellat, René Rioul,
Grammaire méthodique du français, Paris, PUF, 1994, p. 225-226.
[37]
Le travail de Joulet aboutit exactement au contraire ; il suit globalement le latin, mais en étoffant systématiquement ses groupes de mots : « [...] pour le regard de l’honneur que celuy qui commande acquiert en la conduite d’une guerre, il y a une infinité de personnes, qui prennent plaisir d’en ternir le lustre par leurs mesdisances & calomnies, & qui sont bien aises de desrober au chef une partie des louanges qu’il merite, pour la respandre en confusion dedans la multitude des soldats » (p. 197).
[38]
Cf. Furetière,
Dictionnaire universel, 1690 : «
Deux points
marquent ordinairement le milieu d’un verset, ou la pause où on peut reprendre haleine » (cité par Nina Catach,
La Ponctuation, Paris, PUF, 1994, coll. « Que sais-je ? », n
o 2818, p. 33).
[39]
Joulet, lui, ne se départ pas de l’organisation latine de la phrase : « Et qui plus est, la fortune qui commande absolument à toutes les choses humaines, ne se presente point à ceste heure pour vous la mettre en dispute ; elle vous cede & confesse librement, que c’est vous à qui elle est deüe tres-justement » (p. 197 v
o).
[40]
Joulet conserve l’énumération : « Accommodez-vous à l’opinion de ceux qui jugeront d’icy à long temps de vos actions, possible avec moins de passion que nous n’en apportons maintenant en ce qui vous touche. Car lors ils en diront leur advis sans amour, sans haine, & sans envie » (p. 107 v
o).
[41]
Sur cette question, voir R. Zuber,
Les « belles infidèles » ou la formation du goût classique, op. cit., p. 337-345, chap. intitulé « La clarté : de l’
éclaircissement au
raisonnement » : « D’Ablancourt désire s’adresser à des gens pourvus d’une certaine qualité d’attention. Il veut qu’ils s’orientent vers l’essentiel, qu’ils mobilisent leurs facultés, et retrouvent à leur tour cette cohérence interne qui l’a lui-même séduit. Le “raisonnement”, c’est cet effort de contrôle appliqué au vague plaisir de lire, et le mot exprime le partage de cet effort. » La remarque est entièrement vraie s’agissant d’une certaine catégorie de lecteurs : ceux qui lisent la traduction en se reportant à l’original. Sans quoi, comment se rendre compte de la simplification rationnelle qui a été opérée ? L’absence du texte original en regard de la traduction n’était pas pour faciliter la confrontation ; pour ce faire, encore fallait-il disposer d’une édition latine de Cicéron. Nous ne savons pas comment étaient lues les « belles infidèles », mais nous connaissons certains de leurs lecteurs : Guez de Balzac, Chapelain, Vaugelas, et plus tard Racine, Conrart et la Marquise de Rambouillet. Sur cet « échantillon » certain, seuls les quatre premiers étaient en mesure de regarder le latin, ce qu’ils ont fait sans doute, s’ils ne l’avaient pas déjà en partie en tête pour les morceaux les plus célèbres ; mais ce ne fut certainement pas vrai de Conrart ni de la Marquise qui, ne sachant pas, ou mal, le latin, lisaient la traduction seule. Dans ce dernier cas, le traducteur, par son « effort » à lui, cherche plutôt à supprimer celui du lecteur ; il fait
œuvre de vulgarisation. Cela participe d’un processus plus large dont Guez de Balzac toujours a trouvé le dernier mot : « Civiliser la doctrine ».
[42]
Joulet aussi opère une synonymie, mais à partir de substantifs : « [...] arrestant par la rigueur de vos loix le cours de la corruption & de la licence de ce siecle ». (p. 115) Preuve que le procédé était bien ancré dans la pratique des traducteurs. Sur l’usage que peut en faire Amyot, voir René Sturel,
Jacques Amyot traducteur des Vies parallèles
de Plutarque, Paris, Champion, 1908, p. 235-247.
[43]
Remarques sur la langue françoise, p. *494, éd. Streicher, 1934. Nos citations de Vaugelas sont toutes empruntées à cette édition qui est un reprint de l’édition princeps de 1647.
[45]
C’est Conrart qui la donne dans un commentaire manuscrit aux
Remarques, publié dans l’éd. Streicher, t. I, p. XLVIII (ce commentaire est reproduit dans l’éd. Chassang).
[46]
P. *497-498, cité par R. Zuber (
Les « belles infidèles », op. cit., p. 122), qui voit dans cet éloge une intention ironique, les deux hommes s’estimant mais ne s’entendant pas.
[47]
Gaston Guillaumie,
Jean-Louis Guez de Balzac et la prose française, contribution à l’étude de la langue et du style pendant la première moitié du XVIIe
siècle, Paris, 1927 (Slatkine reprints, 1977). L’auteur cite notamment (p. 275) un exemple analogue à celui que nous avons commenté : « Si ce parfait gouvernement doit enfin s’esclore et paraître au jour ». (
Le Prince, XV)
[48]
Procédé analogue chez Joulet, mais plus près du sens littéral : « [...] apres que [son ennemi] est porté par terre, non seulement le relever de sa cheute ; mais aussi le gratifier d’une plus grande dignité que celle qu’il avoit au paravant [...] ». (p. 98)
[49]
Joulet fait ici une synonymie qui n’apporte pas grand-chose esthétiquement puisqu’elle ne se trouve pas à la « cadence » : « Voyla pourquoy je m’afflige & me tourmente infiniment, quand vous dites que vous avez desja assez vescu pour la gloire que vous avez acquise, & selon le cours de la Nature ». (p. 105 v
o) Il y a là quelque chose de mécanique, de « réflexe », qui sent en fait son traducteur du XVI
e siècle. Il convient de distinguer soigneusement ces « tics » des choix concertés d’un traducteur libre comme d’Ablancourt.
[50]
Mouvement inverse chez Joulet, qui trahit des ambitions esthétiques revues à la baisse par rapport à l’original : « Joyssez d’oresnavant de la gloire de vos belles actions, & de la renommee de vostre vertu, qui sont les fruits desquels toute ame genereuse doit tousjours estre affamee ». (p. 103) La synonymie est supprimée, sans plus.
[51]
Nous nous plaçons ici sur le plan des déclarations d’intention énoncées par l’
Eloquence françoise. Un examen de la manière de traduire de Du Vair, tel que celui que nous faisons ici pour les
Huit Oraisons, n’a pas été réalisé ; peut-être s’y trouverait-il le même type d’innovations et de surenchères stylistiques que chez d’Ablancourt. Quoi qu’il en soit, nous ne les avons pas vues chez le contemporain et disciple de Du Vair, François Joulet ; les synonymies dont il use et abuse sont un cas à part, et constituent plutôt, croyons-nous, un archaïsme de traducteur encore peu sûr de sa méthode et de sa langue.
[53]
Cette catégorie est spécifiée par Quintilien (
Inst. Or., V, 13, 5), qui en souligne la rareté et le caractère paradoxal. Ce type de défense informelle n’est pas prononcé devant un tribunal régulièrement constitué, mais devant un homme de pouvoir, en faveur d’adversaires politiques de ce dernier ; l’argumentaire y est plus affectif que rationnel, même si, comme dans un vrai procès, l’intéressé recourt à un avocat : “
Deprecatio, quae est sine ulla specie defensionis rara admodum et apud eos solos judices, qui nulla certa pronuntiandi forma tenentur. Quamquam illae quoque apud C. Caesarem et triumviros pro diversarum partium hominibus actiones, adhibent tamen patrocinia [...] ”. Quintilien, pour montrer la faiblesse argumentative de la
deprecatio, cite alors le passage du
Pro Ligario où Cicéron allègue que le seul crime commis par les pompéïens est d’avoir aspiré au même pouvoir que celui qu’a obtenu César au terme de la lutte : “
[...] nisi hoc non fortissime defendentis est dicere : Quid aliud egimus, Tubero, nisi ut quod hic [= Caesar] potest nos [= Pompeiani] possemus ”.
[54]
« D’ailleurs, comme j’ay dit, ce n’estoit pas Ligarius qui y commandoit, Varus s’en disoit le Gouverneur, & sans doute en portoit les marques & faisoit marcher les faisceaux devant luy ».
[55]
« Hé qu’est-ce bons Dieux ! que d’entreprendre à la veüe de tout un Peuple, de fermer pour jamais aux miserables le Temple de la Misericorde ? »
[56]
Nous avons vu ce procédé de reprise pour la traduction d’
extollere jacentem dans le discours précédent.
[57]
N’oublions pas que son chef-d’
œuvre sera une traduction de Tacite. Sur cette notion de « force », qui correspond chez d’Ablancourt à des phénomènes précis d’écriture, voir tout le chapitre « La force : du style à la composition », dans Roger Zuber,
Les « belles infidèles », op. cit., p. 361-376. La « force » se rattache au « style rompu ». R. Zuber met au jour, chez le traducteur, une alternance entre « douceur » et « force » (les notions sont celles-là mêmes qu’utilise le traducteur dans ses notes critiques) ; c’est une autre façon d’envisager la dualité asianisme-atticisme.
[58]
Il y a erreur de pagination sur l’ex. consulté (153 au lieu de 165).
[59]
Même erreur de pagination que ci-dessus (cf. note précédente).
[60]
Le
Pro Archia fut composé avant qu’elle n’éclate.
[61]
La
Rhétorique à Hérénius (III, 15) prévoit cette présence possible de la rhétorique de l’éloge et du blâme dans les genres judiciaire et délibératif : «
[...] in judicialibus et in deliberativis causis saepe magnae partes versantur laudis aut vituperationis ».
[62]
Voir Alain Viala,
Naissance de l’écrivain, Paris, Éd. de Minuit, 1985
.
[63]
Titre d’une remarque de Vaugelas (éd. citée, p. 235), qui la proscrit.
[64]
En quoi Patru est bien représentatif de « la phrase du style Louis XIII » étudiée jadis par Lanson dans son
Art de la prose : « Lentement déroulée, solidement étayée, ?c’est? la phrase d’une pensée qui travaille à se mettre en ordre et prétend, avant tout, manifester son enchaînement. Les mots sont serrés dans le cadre logique que construisent les relatifs, conjonctions et participes présents ». (Paris, Nizet, 1968, p. 58) La formulation est remarquable, mais cette étude-ci, qui cherche à mettre en avant le dialogue avec le modèle cicéronien, s’inscrit bien sûr en faux contre l’interprétation de Lanson qui veut y voir une manifestation diffuse ? jusque chez les écrivains réputés « légers » comme Voiture ? du rationalisme cartésien. On constate que la description citée s’applique moins à d’Ablancourt, dont la rationalité, au demeurant, n’est pas à mettre en doute. Gilles Siouffi, dans une thèse récente sur les représentations grammaticales du classicisme, parle quant à lui de « visibilité des liaisons » (
Le « génie de la langue française » à l’âge classique, recherche sur les structures imaginaires de la description linguistique de Vaugelas à Bouhours, th. de doct., lettres, dir. Pierre Cahné, Paris IV, 1995, 518 p., dactyl.).
[65]
Les deux citations de Balzac que nous donnons sont prises à Guillaumie,
op. cit., p. 483, qui commente : « La répétition des mots subordonnants, la ponctuation même, soulignent ces reposoirs ».
[66]
Op. cit., p. 72.