2003
XVIIe siècle
Du pathétique à l’ethos magnanime : l’argumentation dans Cinna de Corneille
Loris Petris
Université de Neuchâtel.
Si la présence de la rhétorique dans la dramaturgie cornélienne n’est plus à démontrer, son fonctionnement particulier reste à éclairer
[1]. Corneille utilise dans son théâtre des instruments argumentatifs et stylistiques tirés de la rhétorique antique revue par les Jésuites, qu’il a fréquentés
[2]. Le fait que le lecteur moderne est moins réceptif à cette rhétorique n’efface pas sa présence et aucune étude qui cherche à comprendre l’
œuvre cornélienne telle qu’elle a été dans et pour son temps ne peut se permettre de négliger ses instruments qui orientent autant le style que la pensée. Cela semble être particulièrement le cas pour l’argumentation dans
Cinna. Après avoir étudié la présence du pathétique dans cette pièce, on analysera surtout la dialectique entre le général et le particulier, avant de montrer comment Corneille dépasse, à travers la figure d’Auguste, le
pathos comme le
logos
[3].
Le souffle du pathétique parcourt
Cinna. Ainsi, lorsque Émilie résiste aux arguments de Fulvie qui l’appelle à plus de modération en lui rappelant les bienfaits d’Auguste (v. 61-68), la nécessité de la (dis)simulation (v. 85-86) et la possible mort du tyran (v. 87-96), rien ne semble « attiédir » (v. 62) la
justa ira d’Émilie. Mais dès que Fulvie évoque la « perte » (v. 144) de Cinna en disant que « sa mort est visible » (v. 117), Émilie s’écroule sous le coup de l’émotion : « Ah ! tu sais me frapper par où je suis sensible » (v. 118). La rime visible-sensible montre que la représentation visuelle est un chemin d’accès à l’émotion
[4]. Dans I, 1, la « sanglante image » qu’apercevait Émilie mettait déjà en évidence le pouvoir de la
phantasia qui décuple chez l’individu la force de l’émotion, transformant la rage en haine
[5]. Un même recours au
pathos caractérise le récit que fait Cinna du discours qu’il a tenu aux conjurés (I, 3) : centrés sur le modèle de la
contio, ses propos recourent massivement aux armes du
movere pour mieux persuader. Très structuré
[6], ce discours dans le discours met en scène tous les moyens susceptibles de susciter une puissante émotion chez les conjurés comme chez Émilie (et auprès du public !) : métaphore (v. 168), anaphores qui ponctuent des énumérations (v. 178-184 et 197-208), prétérition (v. 205) et surtout représentations visuelles hautes en « couleurs » (v. 193)
[7],
colores rhétoriques qui désignent l’
ornatus mais aussi la sophistique, jetant ainsi discrètement un certain discrédit sur ce discours
[8]. Ainsi, ayant anticipé (ou repris !) sans le savoir des éléments du monologue d’Émilie (I, 1)
[9], Cinna parvient à susciter dans l’auditoire, « dans un même instant, et par un effet contraire » des émotions opposées telles que l’horreur et la colère (v. 160-162)
[10].
De même, lorsque Auguste consulte Cinna et Maxime (II, 1), c’est en définitive à cause de son émotion qu’il se résout à suivre l’avis hypocrite de Cinna, dont l’appel à la pitié
(conquestio)
[11] fait mouche comme durant le discours aux conjurés :
Que l’amour du pays, que la pitié vous touche ;
Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche. (v. 605-606)
Le discours se fait performatif, il devient acte : il fait ce qu’il dit ( « que la pitié vous touche » ) et il y parvient en mettant en scène Rome personnifiée et agenouillée. Si, ailleurs, c’est l’indignation
[12] d’Émilie qui l’emporte et qui réveille la haine, l’appel à la pitié vainc ici le c
œur d’Auguste qui consent à un sacrifice de soi (v. 624) fortement marqué, comme les v. 1339-1340, de résonances religieuses.
Enfin, écho de I, 4 où c’est Émilie qui fléchissait, la scène 4 de l’acte III montre Cinna aux prises avec l’intransigeance et le courage d’Émilie. Cherchant des raisons de renoncer à son acte mais ayant épuisé tous ses arguments
[13], Cinna est finalement touché moins par l’aveu d’amour et de fidélité inconditionnels (v. 1033) que par la vision d’Émilie à l’agonie. La vigueur de la représentation visuelle (« me voir », v. 1041) et auditive (« te dire », v. 1043) suscite l’
evidentia (ou
enargeia)
[14], qui est plus à même de toucher l’auditeur. Elle amène la scène sous les yeux de Cinna,
ante oculos (pro ommatôn)
[15], ce qui est précisément le cinquième lieu de la
conquestio décrit par Cicéron
[16]. « Vous eussiez vu leurs yeux [...] » disait ailleurs Cinna, qui cède ici sous la charge du
movere
[17].
Nullement exhaustifs, ces exemples de recours au pathos pourraient laisser croire que la tragédie se construit essentiellement autour d’un pathétique seul à même de susciter la catharsis aristotélicienne : les héros cornéliens seraient des êtres généreux dont la raison maîtrise les passions mais leurs discours seraient marqués par le sceau de l’émotion, qu’elle soit ressentie, combattue ou plus ou moins consciemment utilisée comme arme pour convaincre. Autrement dit, l’éthique et la rhétorique relèveraient de deux ordres distincts. Il n’en est rien car la présence de l’argumentation est insistante : la « raison » qui gouverne le généreux cornélien s’exprime dans le style et s’impose par celui-ci. L’art cornélien n’est pas moins in rebus que in adfectibus. C’est tout au moins ce que montre une analyse des passages où le discours recourt à l’argumentation par le général et par le particulier, qui relèvent d’une démarche respectivement déductive et inductive matérialisée par la sentence et par l’exemple.
Corneille ne manque pas de fonder en raisons le discours de ses personnages. Le contenu qui insiste sur la raison et la volonté s’exprime ainsi à travers un style qui repose sur une argumentation rationnelle. On ne peut qu’être frappé par le nombre de vers où le discours s’élève à une universalité, se muant en un énoncé qui serait applicable à d’autres situations et à d’autres personnes
[18]. Même si ces vers sont parfois difficiles à définir et à isoler, ils sont pourtant repérables par leur autonomie, leur portée générale, leur forme close et aussi par le fait qu’ils sont fondés sur un développement logique déductif plus ou moins inspiré de l’enthymème, avatar rhétorique du syllogisme
[19]. Pour ne pas « sentir l’huile » –
ars adeo latet arte sua
[20] –, ils ne sont pas aussi marqués que l’enthymème mais leur construction relève d’un raisonnement identique et ils sont au c
œur de l’argumentation, même si l’un des termes n’est, très souvent, pas explicité
[21]. Ainsi, lorsque Émilie rétorque à Fulvie, qui lui faisait remarquer les bienfaits d’Auguste à son égard – il la considère comme sa fille (v. 638, 1564, 1711) –, que
Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses ;
D’une main odieuse ils tiennent lieu d’offenses : (v. 73-74),
elle profère une vérité posée comme générale, universelle, qui est inscrite dans la réalité présente, particulière. Fondé sur le constat classique que les apparences sont trompeuses (v. 73), le mouvement du raisonnement pourrait se résumer ainsi :
1. Tout bienfait d’un homme odieux est une offense (v. 74) ;
2. (or) Auguste est effectivement un homme odieux ;
3. (donc) ses bienfaits, loin de m’engager, constituent autant d’offenses et redoublent ma haine.
Même si le raisonnement est voilé, on est ainsi passé d’une vérité posée comme universelle à une conclusion adaptée à la situation particulière : le lieu commun atemporel est actualisé dans l’Histoire. Avec plus ou moins de rigueur et de variété, ces moments où le discours s’élève à des vérités posées comme générales et plus seulement rattachées à la réalité présente cachent généralement un tel raisonnement de type déductif qui va du général au particulier. Ce faisant, ils cherchent tous, en définitive, à influencer la situation présente en présentant des « raisons ». Loin de ne faire que refléter un goût esthétique ou un contenu éthique issus de toute une tradition littéraire, la sentence participe ainsi de l’argumentation à travers l’enthymème.
Un autre exemple suffira à montrer à quel point ce type de raisonnement déductif est proche du syllogisme oratoire qu’est l’enthymème. Alors qu’à la scène 2 de l’acte V Émilie et Cinna se disputent la responsabilité de la conjuration pour s’épargner mutuellement, c’est apparemment en décrivant leur situation par un énoncé général qu’Émilie annonce quelle doit être la décision d’Auguste.
La gloire et le plaisir, la honte et les tourments,
Tout doit être commun entre de vrais amants. (v. 1647-1648) [22]
Inspiré d’un proverbe antique très connu
[23], cet énoncé présenté comme une vérité générale sous-entend le raisonnement suivant :
1. Tout doit être commun entre amants, le bonheur comme la peine ;
2. (or) nous venons de te montrer que nous sommes amants (v. 1571 sq.) ;
3 (donc) notre sort doit être le même, même dans la mort.
Le pathétique d’une amante qui vient demander de mourir à la place de son amant ou tout au moins avec lui passe par une argumentation déductive qui s’appuie sur une idée connue et admise pour mieux emporter l’adhésion en la fondant sur des « raisons » de croire.
Si ces deux exemples ne sont formés que de deux vers, il ne s’agit pas d’un hasard puisque la grande majorité de ces sentences
sont constituées de deux vers
[24]. Susceptibles par leur brièveté et leur densité de concentrer une expression gnomique, ces distiques, échos fréquents de toute une tradition sententieuse qui privilégie la forme duelle, composent une entité cohérente dont l’unité structurelle est renforcée par la rime
[25] ainsi que par le parallélisme entre les deux vers, qui font écho aux deux hémistiches, fermant ainsi le distique. Aristote estimait déjà que les raisonnements déductifs doivent se muer en sentences autant pour frapper l’esprit et éviter la formule syllogistique toute faite que pour laisser une trace durable dans la mémoire et donner plus de force à la pensée
[26]. À travers un degré élevé de généralisation, l’argumentation débouche alors sur l’
emphasis (significatio), figure liée à la
sententia
[27] et par laquelle le locuteur fait entendre plus qu’il ne dit. Nourries par toute une culture antique sous-jacente ainsi que par une pratique courante dans la « rhétorique des citations » des juristes, ces
sententiae, qui constituent pour Corneille la première « utilité de la poésie »
[28], entendent percuter, en un seul vers. Pour ce faire, elles recourent à de fortes antithèses, que ce soit à l’intérieur de l’hémistiche, entre les deux hémistiches ou autour de la césure, ce qui renforce, avec les effets rythmiques, la
rotunditas de l’énoncé :
La perfidie est noble envers la tyrannie ; (v. 974) [29]
D’une main odieuse ils [les bienfaits] tiennent lieu d’offenses : (v. 74)
Quand il [le Ciel] élève un trône, il en venge la chute ; (v. 1006)
Par les peines d’un autre aucun ne s’intimide : (v. 1201)
Enjoignant à un certain comportement mais aussi rappelant tout une doxa, les sentences sont également mises en évidence par des effets phoniques comme les allitérations :
Qui méprise sa vie est maître de la sienne. (v. 130) [30]
Il est beau de mourir maître de l’univers ; (v. 496)
C’est un exemple à fuir que celui des forfaits. (v. 740)
On n’est point criminel quand on punit un crime. (v. 742)
À l’image de ce dernier exemple, ces sentences sont comme mises en exergue par de nombreux parallélismes plus à même de frapper l’esprit et d’y laisser une trace prégnante en s’ancrant dans la mémoire
[31] :
On garde sans remords ce qu’on acquiert sans crime ; (v. 414)
Qui peut y parvenir [à la couronne] ne peut être coupable ; (v. 1613)
Un vers joint même ces deux procédés tout en les reprenant en un chiasme signifiant où l’État semble enserré dans ce qui est jugé comme dangereux :
Le pire des États, c’est l’État populaire. (v. 521)
Parfois, c’est l’exclamation qui met en évidence l’expression pour lui donner plus de vigueur :
Qu’une âme généreuse a de peine à faillir ! (v. 875)
Que la vengeance est douce à l’esprit d’une femme ! (v. 1633)
Ailleurs, le discours juxtapose des sentences autonomes, qui peuvent se lire indépendamment des autres
[32]. Parfois encore, la
sententia devient la réplique à une autre
sententia : c’est sentence contre sentence, vérité générale contre vérité générale
[33]. Mais jamais les sentences ne deviennent une recette, qui alourdirait le style et ruinerait sa force. Corneille se situe ainsi à un moment clé de l’évolution de la sentence dans le théâtre : le passage de tragédies lues, donc aux sentences marquées typographiquement, à des tragédies surtout jouées, aux sentences « bien frappées »
[34]. Parcimonieusement semées – « il en faut user sobrement » jugera Corneille
[35] –, les sentences tirent leur efficacité de leur entourage immédiat, qu’elles font culminer dans un énoncé bref, dense, autonome et percutant.
LE RAISONNEMENT INDUCTIF : L’EXEMPLE
Marqué par un mouvement qui va, cette fois, du particulier au général, ce raisonnement par induction qu’est l’exemple est présent dans
Cinna, même si c’est de façon plus discrète mais pas moins significative
[36]. Ces
exempla ont moins attiré l’attention de la critique mais ils constituent pourtant un élément important de l’argumentation. S’ils appellent souvent un développement relativement long
[37], il importe de constater que, comme dans le cas de la
sententia, les raisonnements inductifs se résument souvent à un seul vers, voire à un seul hémistiche, concentrant ainsi toute la vigueur de la pensée dans une expression qui est d’autant plus marquante qu’elle est brève et qu’elle s’appuie sur l’
auctoritas du passé, sur l’Histoire perçue comme
magistra vitae
[38]. Convoquant à sa suite tout un vécu historique, l’exemple suggère souvent beaucoup plus qu’il ne dit, suscitant de ce fait, comme la
sententia, l’
emphasis dont on a parlé. Ainsi, lorsque, pour faire abdiquer Auguste, Maxime veut le convaincre que Rome exècre la monarchie, il ajoute au raisonnement déductif (v. 485-488) un exemple qui sert de véritable
probatio, de « preuve » (v. 489) :
On a fait contre vous dix entreprises vaines ; (v. 490)
Rappeler en un seul vers toutes les conspirations qui ont échoué revient, en s’appuyant sur le passé, à tenter de prouver que Rome est déterminée par nature à rejeter le gouvernement d’un seul. Ailleurs (II, 2), défendant contre Maxime la nécessité d’abattre le tyran sans lui laisser la possibilité d’abdiquer, Cinna illustre et justifie l’idée générale selon laquelle permettre au tyran de se retirer incite d’autres hommes à prendre sa place (v. 659-660). Il utilise pour ce faire l’exemple de Sylla et de César (v. 593-600), condensé en un seul vers :
S’il [le peuple] eût puni Sylla, César eût moins osé. (v. 664)
Si, après ses proscriptions et sa tyrannie, Sylla n’était pas mort de maladie, paisiblement retiré, César n’aurait pas tant osé. Reprenant cet exemple déjà utilisé par Auguste
[39], Maxime le lui renvoie, modifié et réinterprété,
S’il [Brutus] n’eût puni César, Auguste eût moins osé. (v. 668)
Cinna argumente par le passé (Sylla) alors que Maxime le fait par « l’après-César ». Cette fois, c’est exemple contre exemple, vision de l’Histoire contre vision de l’Histoire. Mais dans les deux cas, l’exemple permet davantage d’argumenter à partir de la raison que d’exprimer ou de susciter une émotion. Ailleurs, pour donner plus de force à l’idée générale que tous les conquérants, bien qu’ils soient usurpateurs, « ne sont pas des tyrans » (v. 424) et qu’ils deviennent parfois de « justes princes » (v. 426), c’est-à-dire des princes légitimes, Cinna l’illustre par un exemple extrêmement bref, concentré dans le premier hémistiche pour lui donner encore plus de vigueur : « C’est ce que fit César » (v. 427). Ailleurs encore, le meurtre de César par Brutus et Cassius est interprété de manière divergente : alors qu’Émilie utilise cet exemple pour mettre en évidence la gloire des deux conspirateurs contre la vie « odieuse » de César (v. 265-272), le personnage de Brutus permet à Cinna (v. 829-832), nouveau Brutus, de traduire et de justifier son trouble intérieur et ses hésitations, autrement dit d’exprimer ce qu’il subit, sa « passion » (pathos), c’est-à-dire ses craintes, tout en l’expliquant rationnellement, en la justifiant par un argument historique (logos).
En somme, là où l’idée générale, le lieu commun, condensé sous la forme d’une sentence, laisse peu de liberté quant à son interprétation voire à son utilisation puisqu’il repose sur des valeurs et une
doxa presque universellement admises
[40], l’exemple particulier se prête plus facilement à des interprétations divergentes voire opposées : à celle-là la force de l’évidence, à celui-ci la souplesse d’utilisation ; à celle-là la liberté, à celle-ci la vigueur. Même si le raisonnement inductif illustre par l’Histoire une idée générale, son interprétation demeure donc plus malléable.
L’argumentation met donc en relation ces arguments déductifs et inductifs pour leur donner plus de force. La dialectique entre le général et le particulier, c’est-à-dire le mouvement entre thèse et hypothèse, n’en est que plus importante
[41]. Résumé en appendice, le relevé des occurrences de ces passages déductifs et inductifs appelle plusieurs remarques, qu’il s’agirait de comparer aux occurrences dans d’autres pièces. Ce type d’argumentation n’est pas systématique mais significatif : loin de devenir une procédé qui alourdirait l’expression et la pensée, il demeure modeste par rapport à l’ensemble de la pièce
[42]. Les passages qui y recourent n’en sont que mieux mis en évidence. L’emploi des deux types de raisonnements concordent : c’est là où l’on utilise le plus le raisonnement déductif que l’on trouve le plus d’exemples. Ce sont, par ordre décroissant, les actes II (respectivement 101 et 47), III (34 et 13), I (22 et 8), IV (18 et 5) et enfin V (9 et 0). Dans tous les cas, l’argumentation s’appuie plus souvent sur des vérités générales que sur des exemples historiques, Corneille semblant assumer ce qu’il fait dire, par un jeu de miroir, à Auguste sous la forme... d’un raisonnement déductif
[43] :
Mais l’exemple souvent n’est qu’un miroir trompeur,
Et l’ordre du destin qui gêne nos pensées
N’est pas toujours écrit dans les choses passées : (v. 388-390)
L’exemple demeure particulier et il ne peut donc être généralisé. Si l’on observe les occurrences par personne, en chiffres absolus, on remarque qu’à nouveau les deux types de raisonnements sont utilisés conjointement. C’est d’abord Cinna qui les utilise le plus (respectivement 81 et 28) puis, presque à égalité entre eux, Émilie (35 et 14) et Maxime (32 et 15), alors que la présence physique dans une scène concorde avec une grande présence argumentative
[44].
La remarque la plus importante concerne pourtant les chiffres relatifs, proportionnellement au nombre de vers prononcés par personnage. Si, en chiffres absolus, Émilie et Maxime utilisaient presque la même masse d’arguments déductifs et inductifs, Maxime se rapproche, en termes relatifs (11,9 % et 5,6 %), de Cinna (15,1 % et 5,2 %) tout comme, étonnamment, Livie (14,7 % et 6, 7 %), se démarquant ainsi d’Émilie (8,2 % et 3,3 %). Ces chiffres seraient inutiles s’ils n’étaient porteurs de sens : toutes proportions gardées, les personnages qui parlent le plus en fonction de leur « raison » recourent le plus souvent au raisonnement déductif voire inductif. Autrement dit, tout se passe comme si c’était parce que les devoirs de fidélité, le souci de liberté républicaine et la prudence politique dominent respectivement chez Cinna, Maxime et Livie que ces derniers recourent le plus souvent à une forme argumentative. Évidemment Cinna est aussi mû par la passion (amour, vengeance et ambition politique) mais il n’en reste pas moins vrai que ses réticences s’appuient d’abord sur la volonté de ne pas trahir celui qui l’a comblé de bienfaits, autrement dit sur le devoir de fidélité et d’honneur, sur les scrupules à commettre un véritable « parricide » (v. 817). Ainsi, ce Cinna en qui on a pu voir un faiseur de « beaux discours » (v. 647) qui, au contraire d’Horace, parle mais n’agit jamais
[45], est aussi celui qui fournit le plus d’arguments pour convaincre l’autre : loin de ne se fonder que sur le
pathos, sa parole tente d’abord et plus que tout autre personnage de se fonder en « raisons » et sur sa raison. Maxime est mû par des motivations passionnelles (amour pour Émilie, jalousie envers Cinna) et son opportunisme lui fera certes trahir son ami, sa maîtresse et son maître (v. 1402 et 1689). Pourtant, sa première motivation demeure républicaine et, face aux machinations de Cinna, il s’efforce de fonder le complot sur des « raisons » politiques. Quant à Livie, ses apparitions aux actes IV et V concordent avec un emploi fréquent du raisonnement déductif et inductif. Son argumentation est certainement celle qui se fonde le plus en « raisons », d’autant qu’elle est soutenue par le lieu délibératif de l’honnête et de l’utile
[46] :
Il m’échappe : suivons, forçons-le de voir
Qu’il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir [= l’utile] [47],
Et qu’enfin la clémence est la plus belle marque
Qui fasse à l’univers connaître un vrai monarque [= l’honnête]. (v. 1263-1266) [48]
S’il est vrai que dans IV, 3 Livie ne semble pas réussir à convaincre Auguste, ses « raisons » continuent certainement d’agir à l’intérieur d’Auguste
[49] et la prédiction finale de Livie (v. 1753-1774), qui baptise la clémence d’Auguste en lui donnant une dimension transcendante, montre bien l’importance grandissante de Livie. « Vous avez trouvé l’art d’être maître des c
œurs »
[50], comme si là où la nature demeurait sous l’emprise des passions, seule une force acquise mais éminemment supérieure pouvait dompter les puissances passionnelles et briser le cercle vicieux de la vengeance en suscitant, par la clémence, le pardon chez autrui : la clémence d’Auguste appelle celle de Cinna et d’Émilie envers Maxime (v. 1734), puis celle des trois envers Euphorbe (v. 1739). Le pardon devient ainsi la « source » de « nouveaux bienfaits »
[51], la vertu renaît en Cinna
[52] et les c
œurs sont grandis par la générosité du prince
[53]. Si le revirement d’Auguste se produit au moment où Maxime se dénonce comme hypocrite et surtout souhaite se venger sur Euphorbe (v. 1692), il a sans aucun doute été préparé par les arguments de Livie.
LA CLÉMENCE COMME DÉPASSEMENT DE L’ÉMOTION ET DE L’ARGUMENT
En somme, la raison qui dirige les actions des héros cornéliens ne fonctionne pas en dehors du langage et de l’esthétique mais dans et par eux. Les deux sens du
logos, pensée et parole, agissent conjointement dans le discours où la rhétorique est instrument d’expression mais aussi et surtout d’élaboration de la pensée. Loin de n’investir que le
movere, la rhétorique permet aux discours de la raison de s’actualiser en fondant le
docere sur des raisons. Pourtant, si importantes soient-elles, la raison discursive et l’argumentation ne sauraient constituer le c
œur de cette pièce. Dépassant l’émotion (le « juste courroux », v. 1699,
i.e. la
justa ira) comme le calcul politique, autrement dit allant au-delà du
pathos comme du
logos, la clémence d’Auguste apparaît
in fine comme le dépassement des contradictions et du conflit intérieur par un
ethos vertueux
[54]. Elle devient un geste sublime parce qu’elle est l’écho de la grandeur d’âme
[55], un acte supérieur qui réconcilie les hommes par une générosité qui incarne la vertu du discours modéré : le
conciliare qui rassemble les citoyens dans une
amicitia sociale
[56] et dans une obéissance fondée non pas sur la crainte mais sur un élan du c
œur, sur une affection presque filiale. La ré
conciliation finale reçoit une caution religieuse par la prophétie de Livie qui montre que la clémence, en conquérant les c
œurs, abolit l’Histoire : comme Dieu pardonne aux hommes tout en les appelant à se pardonner mutuellement ( « Pardonne-nous, comme nous pardonnons aussi... » ), la clémence d’Auguste pardonne tout en appelant au pardon mutuel. Si la constance d’Émilie était toute tournée vers le passé (« Je suis ce que j’étais [...] », v. 78) et traversait le doute (« Je veux et ne veux pas [...] », v. 122), le pardon d’Auguste est un engagement inconditionnel tourné vers le futur par une libre décision de la volonté éclairée par la générosité :
Je suis maître de moi comme de l’univers ;
Je le suis, je veux l’être. O siècles, ô mémoire,
Conservez à jamais ma dernière victoire ! (v. 1696-1698) [57]
Maître de lui par une suprême victoire sur sa colère, Auguste, déjà « maître » de l’État, « maître de l’univers » (v. 440), devient « maître des c
œurs » (v. 1764), comme si la préhension de son intériorité pouvait dès lors être projetée sur autrui. L’acte est
sub limen, au-dessus de l’habituel, et il est exprimé dans un style qui est sublime : tout comme le magnanime dépasse les limites de la nature humaine, le style sublime va au-delà du grand style
[58]. Dans IV, 2 comme dans V, 1, Corneille prêtait à Auguste un style élevé qui traduisait son trouble et qui était caractérisé par des périodes souvent longues et complexes
[59]. Ce style change à partir du v. 1693, non pas en descendant d’un cran mais en s’élevant d’un degré pour devenir sublime et ainsi mieux refléter un acte sublime investi d’un caractère numineux. Le style conserve la simplicité de la narration des v. 1433-1476 mais avec la charge pathétique en plus, le pathétique d’un homme qui pourrait frapper, qui en aurait et le droit et la force, mais qui pourtant décide de ne pas le faire. Le style tend dès lors vers la brièveté et la simplicité mais tout en conservant sa charge émotive. Ou, pour le dire autrement en reprenant la distinction que Longin fait entre
pathos et
plèthos (copia), à la pléthore avec
pathos du style cicéronien succède la brièveté (donc l’absence de pléthore) et la présence d’un
pathos maîtrisé par l’
ethos du prince magnanime, donc empreint de douceur et de force, un style presque démosthénien : la foudre et le torrent plutôt que l’incendie ou le fleuve en crue, la soudaineté plutôt que la progression
[60].
Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler ;
Je t’en avais comblé, je t’en veux accabler : (v. 1707-1708)
La portée générale de ces vers est comme réinvestie par l’
auctoritas d’un « je » qui exprime sa grandeur d’âme. Cette figure du « dire oblique » qu’est la
significatio (emphasis) exprime ici tout à la fois la passion et son dépassement
[61]. Ainsi, au v. 1708, Auguste ne mentionne pas qu’entre les bienfaits passés (1
er hémistiche) et ceux présents (second hémistiche), a eu lieu la trahison de Cinna. Le pardon est déjà un « oubli magnanime » (v. 1733). Le héros, avatar du magnanime de l’
Éthique à Nicomaque, n’est plus troublé par le mal, il n’a plus rien de commun avec le faux magnanime (v. 1557) qui appelait les Pompéiens à une
magnitudo animi qui n’était pas la dévotion au bien commun mais simplement la fureur de la sédition
[62]. S’il parle, ce n’est plus pour délibérer mais pour livrer ses délibérations à travers une
imperatoria brevitas qui n’est en définitive pas si éloignée de celle d’un Henri IV
[63]. D’essence sublime et exprimé par un style sublime, le pardon d’Auguste, qui n’est pas calcul mais pur oubli, ne peut déboucher que sur le silence, un silence somme toute proche de celui d’Ajax interprété par Longin comme un moment sublime
[64], un silence qui n’est pas crainte (v. 1429-1432, 1478-1481) mais pure affection, espace d’un Absolu : « [...] Auguste a tout appris et veut tout oublier » (v. 1780).
[1]
Voir Jacques Morel, « Rhétorique et tragédie »,
XVIIe
siècle, 80-81 (1968), p. 89-105 ; J. Cousin, « Rhétorique latine et classicisme français »,
Revue des Cours et Conférences, XXXIV, 2 (1933), p. 159-168 et 234-243.
[2]
Voir Marc Fumaroli,
Héros et orateurs. Rhétorique et dramaturgie cornéliennes, Genève, Droz, 1996, II, « Corneille et la Société de Jésus ». Voir par ex. l’alternance des genres rhétoriques dans
Cinna : judiciaire (II, 2 et V, 1) ; délibératif : qui incite (I, 3 ; IV, 3), qui dissuade (I, 4 ; II, 1 ; III, 4), qui hésite (I, 1 ; III, 3 ; IV, 2). Ailleurs, délibératif :
Le Cid, I, 6 ;
Othon, V, 2 ; judiciaire :
Le Cid, II, 8, et
Horace, V ; l’épidictique :
L’Illusion comique, II, 2. Voir W. J. Dickson, « Corneille’s Use of Judicial Rhetoric : the Last Act of
Horace »,
XVIIth Century French Studies, X (1988), p. 23-39 ; F. Goyet,
Le Sublime du « lieu commun ». L’invention rhétorique dans l’Antiquité et à la Renaissance, Paris, Champion, 1996, p. 96-105 (
Horace, V, 2, v. 1481-1534).
[3]
La critique moderne a relevé à quel point
Cinna (1641) et
Polyeucte (1642) explorent un héroïsme qui ne se définit plus aux dépens des autres, comme dans
Le Cid (1637) et
Horace (1640), mais à travers une générosité politique (la clémence) ou religieuse (le martyre) qui englobe les autres. Sur
Cinna, voir A. Georges, « L’augustinisme politique de
Cinna »,
Les Lettres romanes, XLVII (1993), p. 147-159 ; C. J. Gossip, « La clémence d’Auguste, ou pour une interprétation textuelle de
Cinna de Corneille »,
XVIIe
siècle, XLVI (1994), p. 547-553 ; M. J. Muratore, « The Autocracy of Rhetoric in Corneille’s Cinna »,
Romance Quarterly, 37 (1990), p. 259-266 ; René Pintard, « Autour de
Cinna et
Polyeucte »,
RHLF, 1964, p. 377-413 ; C. Venesoen, «
Cinna et les avatars de l’héroïsme cornélien »,
PFSCL, XVIII (1991), p. 359-381 ; E. E. Williams, «
Cinna : a Note on the Historical Sources »,
Romanic Review, XXVII (1936), p. 251-254.
[4]
Le même diptyque visible-sensible est repris à la fin des v. 189 ( « peinture effroyable » ) et 203 ( « horribles traits » ), parfaits échos de la « sanglante image » du v. 13.
[5]
« [...] cette sanglante image, / La cause de ma haine, et l’effet de sa rage, » (v. 13-14) : la colère suscite la vision terrifiante qui provoque la haine, tout comme dans I, 3, le discours tout en images aux conjurés décuple leur haine.
[6]
Exorde (v. 163-172) : assassinat nécessaire et perversion du tyran ; narration (v. 173-208) : effets (v. 173-176), moyens (batailles, concorde impie et morts, v. 177-188, 189-204, 205-208) ; effet du discours sur l’auditoire (v. 209-214) ; péroraison (v. 215-240). Les deux moments les plus importants (l’exorde et la péroraison) sont rapportés au discours direct.
[7]
« Tableaux » v. 177 et 189, « peinture » v. 189, « je les peins » v. 195, « j’ai dépeint » v. 206.
[8]
Confirmé par la rime du v. 194 ( « tragiques histoires » ) qui renvoie à un genre avide de sensations fortes. Voir le v. 647. Cicéron,
Or., XIX, 65, rattache les
colores à la sophistique. L’emploi massif de l’
ornatus marqua à n’en pas douter le public puisque Corneille défendit dans son
Examen (1660) la pertinence de cette « narration ornée ».
[9]
Le v. 219 fait écho au v. 12 tout comme « l’occasion » du v. 229, le
kairos aristotélicien, reprend le v. 29, comme si Émilie et Cinna utilisaient un même langage ; ou comme si Émilie avait influencé Cinna au point de lui prêter ses propres paroles, selon que l’on penche pour une interprétation « par le haut » (Cinna tiraillé entre son amour et son honneur) ou « par le bas » (Cinna jouet d’Émilie et beau parleur qui tergiverse mais n’agit pas).
[10]
Cinna décrit avec autant de fierté réelle que de modestie affichée (v. 204 et 211) les effets que son discours a produits sur l’auditoire (v. 173-176, 209-214, 241-244) parce qu’il s’agit d’un discours centré sur l’émotion du destinataire.
[11]
Sur la
conquestio, voir Aristote,
Rhét., II, 8, 1385b - 1386b ; Cicéron,
De inv., I, 106-109.
[12]
L’
indignatio est l’autre arme du
movere dans la péroraison, celle dont use Valère, à l’acte V d’
Horace, lorsqu’il fustige Horace en faisant de lui un danger pour l’État. Voir Aristote,
Rhét., II, 9, 1386a - 1387b ; Cicéron,
De or., II, 188 ;
Rhét. à Hér., II, 48-49.
[13]
C’est grâce à moi qu’Auguste n’a pas abdiqué (v. 949-956 ; cf. II, 1) ; vous vous déshonorez en le haïssant de la sorte (v. 961-972) ; Auguste se préoccupe de ses sujets (v. 982-988) ; le Ciel interdit les tyrannicides (v. 1003-1010).
[14]
Qualité rhétorique qui vivifie par l’action (Aristote,
Rhét., III, 11, 2-4, 1411b ; Quintilien,
Instit. orat., VIII, 3, 89) ou rend sensible par un style imagé (
Instit. orat., VI, 2, 32 et VIII, 3, 61-62). Liée à des procédés mimétiques, elle est assurée par l’hypotypose, l’
ekphrasis, l’
isocolon, l’allégorie, etc. Voir
Rhét. à Hér., IV, 51 et 68-69 ; H. Lausberg,
Handbuch der literarischen Rhetorik, t. I, § 810-819, p. 399-407.
[15]
Aristote,
Poét., XVII, 1455a22 et
Rhét., III, 11, 1411b21 ;
Rhét. à Hér., IV, 68 ; Cicéron,
De inv., I, 104.
[16]
Cicéron,
De inv., I, 107. Voir aussi
Rhét. à Hér., IV, 51 et 68.
[17]
Notez la vigueur du style (v. 1049
sq.) : une exclamation qui traduit l’émotion, le très bref « vous le voulez » (v. 1049, puis 1061) suivi des répétitions compulsives de « il faut », comme si Cinna disparaissait devant la force de la passion d’Émilie, « empire inhumain » (v. 1055 ; cf. v. 5).
[18]
Les marques textuelles de ce caractère universel et intemporel sont notamment les pronoms « on » et « qui » lorsqu’ils signifient « l’homme », les locutions impersonnelles, les adverbes « jamais » et « toujours », etc
.
[19]
Tous deux comportent trois parties : les prémisses (la majeure et la mineure) qui servent, l’accord étant fait, à faire admettre la proposition (conclusion). Mais, contrairement au syllogisme, les prémisses de l’enthymème sont vraisemblables plutôt que vraies et celui-ci efface l’une des trois parties. Voir Aristote,
Rhét., II, 22-24, 1395b - 1402a ; Cicéron,
De inv., I, 57-76 ; Jacques Scherer,
La Dramaturgie classique en France, Paris, Nizet, 1950, p. 316-333.
[20]
Ovide,
Mét., X, v. 252.
[21]
Cicéron lui-même efface parfois l’un des termes de l’enthymème (par ex.
Pro Marcello, § 7). Voir M. Rambaud, « Le
“Pro Marcello” et l’insinuation politique »,
Présence de Cicéron. Hommage au R.P. M. Testard, Paris, Les Belles Lettres, 1984, p. 43-56. Même un magistrat gallican comme Michel de L’Hospital fait aussi disparaître l’un des termes des enthymèmes qu’il utilise dans ses discours. Voir L. Petris,
La Plume et la tribune. Michel de L’Hospital et ses discours (1559-1562). Suivi de l’édition du De initiatione sermo
(1559) et des Discours de Michel de L’Hospital
(1560-1562), Genève, Droz, « Travaux d’Humanisme et Renaissance », n
o 360, 2002, p. 230-244.
[22]
On notera comment le premier vers, parfaitement équilibré entre les deux hémistiches et entre les couples antithétiques (gloire-honte, plaisir-tourments), est résumé et dépassé par le premier mot du vers suivant (qui s’élève à la généralité) et comment il crée une attente sémantique, une suspension de sens.
[23]
Érasme,
Adagia (1500), I, 1, 1 («
Amicorum communia omnia ”
, Œuvres choisies, éd. J. Chomarat, Paris, Le Livre de Poche, 1991, p. 324-326), inspiré d’un proverbe fameux, attribué à Pythagore (Aulu-Gelle,
Noct. att., I, 9 ; Diogène Laërce, VIII, 1, 8, 10) et cité notamment par Platon,
Leg., V, 10, 739bc ; Aristote,
Éth. à Nic., VIII, 9, 1 ; Euripide,
Or., v. 735 ;
Phén., v. 243 ;
Andr., v. 376-377 ; Térence,
Ad., v. 804 ; Cicéron,
Off., I, 16, 51 ; Martial, II, v. 43.
[24]
Ce sont notamment les vers 25-26, 29-30, 75-76, 83-84, 105-106, 131-132, 415-416, 423-424, 425-426, 471-472, 479-480, 545-546, 557-558, 559-560, 589-590, 659-660, 671-672, 675-676, 677-678, 685-686, 687-688, 741-742, 969-970, 971-972, 975-976, 983-984, 1001-1002, 1003-1004, 1005-1006, 1241-1242, 1243-1244, 1265-1266, 1293-1294, 1339-1340, 1615-1616, 1647-1648.
[25]
Les deux vers riment toujours entre eux, généralement de manière significative, soit en écho (par ex. v. 75-76, 471-472, 589-590, 671-672, 685-686, etc.), soit en opposition (v. 83-84, 105-106, 423-424, 557-558, 687-688, etc.).
[26]
Aristote,
Rhét., III, 17, 17, 1418b.
[27]
Cicéron,
De or., III, 202 ;
Or., 139 ; Quintilien,
Instit. orat., VIII, 3, 83 ;
Rhét. à Hér., IV, 67. Sur le lien avec la
sententia, voir Aristote,
Rhét., II, 21, 1394a - 1395b.
[28]
Épître de
La Suite du Menteur (1644),
Œuvres complètes, éd. G. Couton, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1984, t. II, p. 98. Dans le premier des
Discours sur le poème dramatique, les sentences et instructions morales constituent aussi le premier critère d’utilité du poème dramatique (éd. B. Louvat et M. Escola, Paris, Flammarion, 1999, p. 66-68). Sur la sentence chez Corneille, voir A. Gambari,
Les Sentences dans le théâtre de P. Corneille, Rome, 1931 ; W. L. Schwartz et C. B. Olsen,
The Sententiae
in the dramas of P. Corneille, Stanford UP, 1939 ; S. Harwood,
Rhetoric in the Tragedies of Corneille, Tulane Univ., 1977 ; M. J. Muratore, « Aphorism as discursive Weaponry. Corneille’s Language of Ammunition »,
L’Esprit créateur, XXII, 3, p. 19-27 ; B. Beugnot,
La Mémoire du texte. Essais de poétique classique, Paris, Champion, 1994, p. 319-332, « La sentence. Problématique pour une étude ». Sur la sentence, voir
Formes brèves. De la gnômè à la pointe : métamorphoses de la sententia, La Licorne, 1979-3, Faculté des lettres et des langues de l’université de Poitiers, 1980 ; R. Griffiths, « The Influence of Formulary Rhetoric upon French Renaissance Tragedy »,
Modern Language Review, 59, p. 201-208 ; M. Fumaroli,
L’Âge de l’éloquence. Rhétorique et « res literaria »
de la Renaissance au seuil de l’époque classique, Genève, Droz, 1980 ; Paris, Albin Michel, 1994 ; Genève, Droz, 2002 ; M. Nemer, « Les intermittences de la vérité. Maximes, sentences ou aphorismes : notes sur l’évolution d’un genre »,
Studi francesi, 78, p. 484-493.
[29]
On notera le rythme en « chiasme » de ce vers (4 | 2 || 2 | 4), ce qui en assure la cohésion, la
rotunditas, comme au v. 414 cité plus bas (2 | 4 || 4 | 2) et proche du fameux « À vaincre sans péril on triomphe sans gloire » (
Le Cid, II, 2). Même un La Rochefoucauld usera dans ses
Maximes d’effets rythmiques, comme le rythme ternaire de la fameuse maxime 19 ( « Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui » ) assez proche du v. 1201.
[30]
Inspiré de Sénèque,
Epist., IV, 8, 4 : «
Quisquis vitam suam contempsit tuae dominus est ”.
[31]
Sur les liens entre la sentence et la mémoire, voir F. A. Yates,
The Art of Memory, Londres, Routledge & Kegan, 1966.
[32]
C’est le cas par ex. aux v. 73-74, 413-414, 1006-1008, 1613-1614, qui sont parfois comme l’héritage des « chapelets de sentences ». Voir J. Scherer,
op. cit., p. 320.
[33]
V. 521-522, 649-650, 683-684 et 1241-1244.
[34]
Voir J. Scherer,
op. cit., p. 319-321 ; B. Beugnot,
art. cit., p. 322-323.
[35]
« Discours de l’utilité et des parties du poème dramatique »,
Trois discours sur le poème dramatique, éd. B. Louvat et M. Escola, Paris, Flammarion, 1999, p. 66. Voir aussi la
Pratique du théâtre, d’Aubignac, IV, 5, « Des discours didactiques ou instructions », où d’Aubignac critique les « discours instructifs », par nature « froids et languissants » et approuve les « maximes fortes et hardies qui se glissent imperceptiblement dans tout le corps de son poème ».
[36]
Voir Aristote,
Rhét., II, 20, 1393a - 1394a ; Cicéron,
De inv., I, 50-56 ; J. D. Lyons,
Exemplum : The Rhetoric of Example in Early Modern France and Italy, Princeton, Princeton UP, 1989. Selon Aristote (
Rhét., III, 17, 5, 1418a), l’enthymème est propre au genre judiciaire alors que l’exemple est plus adapté au délibératif.
[37]
C’est notamment le cas des exemples de Brutus et Cassius (v. 265-272), de Sylla et de César (v. 377-387, ainsi que 593-600), des peuples dont le régime politique est déterminé, selon Maxime, par la géographie (v. 541-544, véritable « théorie des climats » avant Montesquieu), d’Antoine et d’Attale (v. 993-998), encore de Brutus (v. 829-832 et 833-836) et des nombreuses conjurations que la sévérité d’Auguste a, selon Livie, suscitées (v. 1202-1206).
[38]
Cicéron,
De or., II, 9.
[39]
Voir v. 377-378, où Auguste (se) montrait que le mauvais prospère (Sylla) alors que le bon est assassiné (César).
[40]
Ainsi, dans le plus fameux syllogisme, on ne discute pas sur le fait que « tout les hommes sont mortels ».
[41]
Voir v. 377-392, 535-552, 557-600, 822-836.
[42]
Près de 184 vers sur les 1 780 que compte la pièce, soit un peu plus de 10 %.
[43]
L’exemple est trompeur ; je viens d’en donner un ; il est donc trompeur.
[44]
C’est notamment le cas pour Émilie à l’acte I, Cinna à l’acte II et, pour le raisonnement déductif, Cinna à l’acte III et Auguste à l’acte IV.
[45]
C’est la critique, certes pertinente, que lui adresse Serge Doubrovsky. S’il est vrai que Cinna fait le tableau de sa conspiration (I, 3) avant son acte alors que le Cid le brosse, mais après son exploit (IV, 3, « Nous partîmes cinq cents [...] »), s’il est vrai que l’envergure d’Émilie semble bien plus grande, il faut admettre que la complexité de Cinna interdit de le réduire à un fantoche sans profil. Voir I. R. Morrison, « Un aspect de
Cinna : Cinna orateur »,
Lettres romanes, 50 (1996), p. 181-191.
[46]
Voir aussi v. 1212
sq. ( « Cherchez le plus utile en cette occasion ; [...] » ). Sur l’honnête et l’utile, voir
Rhét. à Hér., III, 7-9 ; Cicéron,
De inv., II, 166-169, l’honnête étant lui-même formé des quatre vertus cardinales (II, 159-165 :
prudentia, justitia, fortitudo, temperantia). Ainsi, on ne peut être que frappé par le nombre d’occurrences de l’adjectif « juste » (juste fureur, v. 17 ; juste cause, v. 58 ; juste ardeur, v. 62 ; juste trépas, v. 430 ; juste conquête, v. 446 ; juste possesseur, v. 507 ; juste peur, v. 610 ; etc.) : c’est bien que les interprétations de ce qu’est la justice sont au c
œur des discussions mais aussi de l’argumentation.
[47]
Plutôt qu’un quelconque machiavélisme, il faut sentir ici l’inspiration biblique («
Clementia stabilitur thronus » Pr 20, 28) mêlée à une conscience toute cicéronienne que le véritable honnête est aussi utile.
[48]
Voir aussi v. 1212-1216.
[49]
Voir R. Pommier, « Quand Auguste décide-t-il de pardonner ? »,
XVIIe
siècle, XLV (1993), p. 139-155.
[50]
V. 1764, à opposer aux v. 440, 496 et 1696 : on passe d’une maîtrise extérieure à une maîtrise tout intériorisée.
[51]
Dédicace de
Cinna à M. de Montoron (1643).
[52]
Les v. 1747-1748, qui disent la
constantia de Cinna dans la fidélité, constance dont Auguste doutait (v. 1559), sont inspirés d’Horace,
Carm., III, 3, v. 7-8, ode qui décrit la fermeté du sage stoïcien, «
justum et tenacem virum »
.
[53]
Sur la portée historique de
Cinna comme écho aux incessantes conjurations contre Richelieu, voir G. L. Van Roosbroeck, « Corneille’s
Cinna and the Conspiration des Dames »,
Modern Philology, XX (1922-1923), p. 1-17 ; Corneille,
Œuvres complètes, éd. G. Couton, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1980, p. 1582-1591.
[54]
Sur la distinction entre
éthé, les habitudes, et
èthè, les m
œurs, voir
Ethos et pathos. Le statut du sujet rhétorique. Actes du colloque international de Saint-Denis (19-21 juin 1997), éd. F. Cornilliat et R. Lockwood, Paris, Champion, 2000.
[55]
C’est la définition même du sublime que donne Longin (IX, 2), traduit par Boileau (chap. VII).
[56]
Ainsi, les premiers mots du pardon d’Auguste sont : « Soyons amis, Cinna, c’est moi qui t’en convie : [...] » (v. 1701).
[57]
En 1587, Jacques Faye d’Espeisses, fils d’un intime de Michel de L’Hospital et avocat général qui succède à Brisson qui avait lui-même succédé à Pibrac, glorifie l’acte de juger par une sentence : « O la grande et parfaite victoire : vaincre tout le monde, puis soy-mesme ! », ce qui montre bien que Corneille épouse l’idéal de la magistrature gallicane, également exprimé dans le fameux quatrain 47 de Pibrac : « Vaincre soymesme est la grande victoire : / Chacun chez soy loge ses ennemis, / Qui par l’effort de la raison soubmis, / Ouvrent le pas à l’eternelle gloire » (Paris, G. Gorbin, 1574, p. 12). Comme le note M. Fumaroli : « Le discours d’Auguste, dans la grande tradition des “Remonstrances”, est à la fois un arrêt de législateur inspiré, et l’éloge de ses sources divines. La preuve est faite qu’il est un Roi-Juge, inspiré d’En-Haut » (
L’Âge de l’éloquence, op. cit., Paris, A. Michel, 1994, p. 481-482). Voir aussi p. 517.
[58]
Voir M. Fumaroli, « Rhétorique d’école et rhétorique adulte : la réception européenne du
Traité du Sublime au XVI
e et au XVII
e siècle »,
RHLF, 1986, n
o 1, p. 33-51 ; B. Weinberg, « Translations and Commentaries of Longinus’
On the Sublime to 1600 : a Bibliography »,
Modern Philology, 47 (1950), p. 145-151 ; J. Brody,
Boileau and Longinus, Genève, Droz, 1958.
[59]
Voir aussi les v. 357-364, 1123-1128 et 1132-1136 par exemple.
[60]
Voir la traduction par Boileau du
Traité du Sublime de Longin, éd. F. Goyet, Paris, Le Livre de Poche, 1995, chap. X (chap. 12 chez Longin). Voir les p. 33-41, pour une critique de cette distinction de Longin. Même Cinna reconnaît le caractère « magnanime » d’Auguste (v. 881).
[61]
Sur le lien entre l’
emphasis et les passions, voir G. Mathieu-Castellani,
La Rhétorique des passions, Paris, PUF, 2000, p. 107-115.
[62]
Tout comme le v. 496 n’a, dans la bouche de Maxime, rien à voir avec le v. 1696. Sur la magnanimité chez Aristote comme substrat de l’héroïsme cornélien et sur son lien avec le sublime, diffusé chez les Jésuites bien avant la traduction de Longin par Boileau, voir M. Fumaroli, « L’héroïsme cornélien et l’éthique de la magnanimité »,
Héroïsme cornélien et création littéraire sous le règne d’Henri IV et de Louis XIII, Colloque de Strasbourg (1972), Paris, 1974, p. 53-76 : « Sous les yeux d’Émilie et de Cinna, ce qui n’était jusque-là chez eux que grandiloquence républicaine devient en Auguste chair et vie. Leur propre idéal, qu’ils gauchissaient, s’incarne dans l’empereur », cité d’après
Héros et orateurs, op. cit., p. 344.
[63]
Voir R. Zuber,
Les Émerveillements de la raison. Classicismes littéraires du XVIIe
siècle français, Paris, Klincksieck, 1997, p. 47-57, « La brièveté d’Henri IV ». Voir surtout les impératifs des v. 1701.1714, marqués par une familiarité qui complète la grandeur sublime exprimée aux v. 1693-1700.
[64]
Longin,
Du sublime, IX, 2 ; chap. VII de la traduction de Boileau.