2003
XVIIe siècle
La métaphysique cartésienne au risque du dialogue philosophique
[*]
Schèmes spéculatifs, formes d’exposition et genres textuels dans le dialogue inachevé La Recherche de la vérité par la lumière naturelle
[1]
Frédéric Cossutta
CNRS, UMR « Savoirs et Textes », Lille 3.
ENTRE PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE, L’ÉCRITURE CARTÉSIENNE D’UN DIALOGUE PHILOSOPHIQUE
Nous entendons conduire dans cet article une lecture « dialogique » d’un dialogue inachevé de Descartes :
La Recherche de la vérité par la lumière naturelle
[2]. Ce texte pose nombre de problèmes aux historiens de la philosophie car il est inachevé et la datation en est très incertaine. Sans prétendre résoudre ces questions, nous voudrions leur apporter un éclairage nouveau en nous attachant à l’analyse des propriétés formelles du texte, et montrer ainsi que les méthodes de l’analyse du discours appliquées à la philosophie peuvent se révéler fécondes
[3]. Le recours à un genre textuel qui trouve son origine dans l’Antiquité n’est pas sans conséquences pour l’exposition de la métaphysique cartésienne. Nous l’avons tellement associée à l’idée d’un parcours conduit par une conscience méditant dans la solitude, ou à celle d’un moment privilégié sur un chemin de vie conduit héroïquement par un certain Descartes, que nous avons peine à envisager que le déroulement des longues chaînes de raisons puisse se fragmenter dans un dispositif polyphonique, se répartir entre des personnages en représentation sur un « théâtre de la pensée ». Pourquoi le dialogue est-il inachevé, si les raisons n’en sont pas purement circonstancielles ? Sa nature ou sa facture étaient-ils une source de tension interne pour la métaphysique de Descartes ?
Ces incertitudes posent un certain nombre de questions qui détermineront les enjeux et le cadre de notre investigation. On imagine quel rôle aurait pu jouer dans la popularisation et la transmission du cartésianisme une telle
œuvre si elle avait été achevée et publiée. Cela nous conduit à nous interroger sur le rapport existant entre une doctrine philosophique (un système et ses modes d’élaboration), et son inscription au fil de la carrière de son auteur dans des modes d’exposition, des choix génériques et éditoriaux qui ont pour fonction de la rendre accessible à divers publics. Quel rapport la doctrine entretient-elle avec l’
œuvre, le système avec le texte qui en offre comme des versions multiples ? Qu’est-ce qu’un philosophe dont on peut dire qu’il n’est pas seulement l’inventeur ou le concepteur d’un système mais aussi l’auteur à part entière de son
œuvre ? Plus profondément, cela pose la question du rapport intime existant entre les structures et schèmes spéculatifs d’une doctrine. Elle vise la cohérence et la systématicité, règle méthodiquement la question de l’engendrement de ses contenus, définit les procès par lesquels sont déployées ses démonstrations et ses analyses et doit simultanément contrôler la façon dont ils sont posés dans l’ordre du discours, par le recours à des cadres d’énonciation, à des procédés narratifs ou dialogués, à des figures rhétoriques et stylistiques
[4]. Les deux dimensions sont-elles séparables, l’une est-elle contingente alors que l’autre serait première ? N’y a-t-il pas une contradiction entre les dénégations cartésiennes et un certain usage de la rhétorique et de la fiction
[5] ? On peut s’interroger plus largement sur le rapport qui lie philosophie et littérature, en particulier au XVII
e siècle
[6]. Existe-t.il quelque chose de tel que « La littérature », « La philosophie » ? N’oublions pas que la définition de ce que nous entendons actuellement par « littérature » s’est fixée entre 1760 et 1800
[7]. Il n’y a pas de types de discours purs stabilisés ontologiquement par leur identité, mais des mixtes dont le degré de « philosophicité » ou de « littérarité » dépend à chaque fois de la définition et des modes d’identification élaborés en fonction des cadres proposés à une époque donnée, et en fonction des remaniements que subissent ces cadres dans le travail d’écriture. Les discours que l’on qualifie de littéraires ou philosophiques se définissent comme des « Discours constituants ». Ils ont pour caractéristique de se légitimer et de construire leur identité en réfléchissant dans leurs formes mêmes leurs conditions de possibilité et donc d’effabilité :
Il y a constitution précisément dans la mesure où un dispositif énonciatif fonde, de manière en quelque sorte performative, sa propre possibilité, tout en faisant comme s’il tenait cette légitimité d’une source qu’il ne ferait qu’incarner (le Verbe révélé, la Raison, la loi). [8]
Les philosophies offrent une re-présentation, une scénographie privilégiée, par laquelle l’énonciation légitime le type de représentation du monde qu’elle instaure et se trouve elle-même légitimée par elle. Cette scénographie qui veut effacer son propre scénario n’y parvient qu’au prix d’une coïncidence supposée entre son script et son écriture. Elle réduit au minimum son cadre énonciatif (parfois elle l’exhibe au contraire), en le thématisant directement ou indirectement dans le plan conceptuel pour mieux le contrôler, au risque de laisser un « reste » irréductible entre dispositif d’énonciation et schèmes doctrinaux. Les
Méditations métaphysiques de Descartes en sont un bon exemple : le tour méditatif est comme l’envers d’une feuille pour son recto métaphysique
[9], tout comme la présentation « à la façon des géomètres » du grand texte spinoziste n’est pas dissociable des chemins initiatiques qui en doublent les nervures architechtoniques. L’usage de la forme-dialogue par Descartes a-t-elle quelque correspondance dans une philosophie du dialogue comme c’est le cas dans le platonisme ?
On comprend dès lors pourquoi ni ce dialogue, ni les
Méditations, ni même le
Discours ne sont à proprement parler des
œuvres « littéraires », et pourquoi elles en sont si proches. Elles tendent à absorber leur dire dans leur dit, mais n’en gardent pas moins un lien interne avec le discours littéraire (avec le discours théologique aussi) dans la mesure où, par le choix de ces genres textuels, elles s’ajointent secrètement leur propre fantôme fictionnel, leur double narratif, romanesque ou dialogique, porte secrète par où la philosophie communique du dedans avec la littérature
[10]. On sait par ailleurs à quel point l’écriture cartésienne, par la diversité de ses formes, par son rapport complexe aux codes langagiers, par les investissements dont elle a été rétrospectivement l’enjeu pour la définition d’un style de rationalité rapporté à une identité nationale a pu constituer un enjeu pour la langue et la littérature en France aussi bien que pour la philosophie.
Pour répondre à cet ensemble de questions et donner quelques indications sur les problèmes généraux de théorie littéraire et philosophique qu’elles impliquent, nous examinerons tout d’abord la nature des choix génériques opérés par Descartes tout au long de sa vie, en examinant le rapport entre stratégies d’écriture et méthode d’engendrement systématique des contenus métaphysiques
[11]. Nous pourrons alors dans un second temps, après avoir explicité les modèles auxquels le philosophe se réfère et avoir décrit rapidement le dispositif formel du dialogue et ses mécanismes d’interaction, déterminer l’intérêt particulier qu’il présente pour l’exposition de la nouvelle philosophie par comparaison avec d’autres tentatives d’exposition dialogique. Cela permettra, dans un troisième temps, d’envisager les raisons possibles de l’inachèvement du dialogue et, dans une quatrième, de proposer une série d’hypothèses contribuant, sinon à résoudre, du moins à éclairer la question de la datation par rapport aux moments d’élaboration et de publication de la métaphysique cartésienne. On pourra dès lors se demander laquelle, de la métaphysique ou de la forme-dialogue, est mise à l’épreuve par l’autre, et s’il faut parler, à propos de l’abandon de la rédaction de
La Recherche, d’un échec littéraire de Descartes ou d’une sagesse du philosophe.
INVESTISSEMENTS GéNéRIQUES ET MODE D’EXPOSITION PRIVILéGIé DU CARTéSIANISME
Une
œuvre philosophique doit négocier simultanément les conditions de sa réception et celles de sa configuration interne, tenir compte de son inscription dans le monde et préserver son autonomie doctrinale. Descartes a passé sa vie, comme en témoigne abondamment sa correspondance, à ajuster l’exposition de sa doctrine en fonction de stratégies complexes d’investissement des champs social et institutionnel
[12]. Si l’on songe que pour étudier le déploiement dans le temps de l’édifice doctrinal il faut analyser le rapport existant entre la logique immanente de sa genèse et les aléas liés aux circonstances biographiques et éditoriales, on comprend la difficulté de la tâche pour qui voudrait évaluer le degré de nécessité ou de contingence de la forme de l’
œuvre cartésienne. Entre les refontes ou réaménagements de la structure doctrinale que le progrès dans le traitement de telle ou telle « matière » requiert et les ajustements exigés par la diversité des publics visés, existent une tension, un écart qui tantôt vise à être réduit, tantôt peut se déployer avec plus de liberté. Réduire l’écart conduirait à supposer une forme unique où le déploiement de la
structure doctrinale avec ses schèmes architectoniques et dynamiques serait isomorphe à la
structure d’exposition, on parlera dans ce cas d’
œuvre
canonique ou de mode canonique de présentation doctrinale. Le laisser jouer autoriserait inversement la multiplication des formes d’exposition, leur variation en fonction des éléments de doctrine thématisés ou des stratégies d’investissement du champ philosophique, ouvrant une série de
reformulations doctrinales. Cela suppose qu’entre la
forme du contenu d’une philosophie et sa
forme d’expression existe un algorithme qui contraint leur relation : ainsi, entre les modes d’expression possibles et les modes avérés, il y a une différence dont témoignent l’existence de plans, projets, ébauches, ou les scories et les
œuvres inachevées. Certains philosophes tendent vers la concentration de l’exposé doctrinal dans une forme unique, comme c’est le cas de Spinoza, d’autres au contraire multiplient les
réinvestissements génériques, en aménageant des genres existants, ou en créant des formes nouvelles mieux appropriées. Outre les limites inhérentes aux propriétés intrinsèques du discours et de la langue, on se heurte à des impasses liées au degré de flexibilité du dispositif doctrinal qui ne peut tolérer toutes les reconfigurations.
Descartes doit affronter deux types de difficultés : le premier est lié à son lectorat et aux conditions de réception et d’installation de sa doctrine dans le paysage et les institutions philosophiques ; le second, qui est lié au premier, concerne la question de l’adéquation entre la structure de son dispositif spéculatif et celle des conditions de sa mise en discours.
Une hésitation stratégique le conduit tantôt à rechercher une légitimation institutionnelle de sa doctrine en visant l’adhésion des corps constitués (École, Église, congrégations religieuses) et de l’Europe savante, tantôt à rechercher une légitimation par l’universalisation de son auditoire, pensé sous la catégorie de l’ « honnête homme ». On connaît les alternances entre l’usage du français et du latin, le jeu entre les « pré-publications » et les retours d’objections par le biais des correspondances, on se souvient du rôle des préfaces, des dédicaces visant à se concilier les bonnes grâces de tel parti. Cette double visée se traduit par deux exigences : celle d’une prise en considération du champ philosophique par rapport auquel il instaure la souveraineté de sa doctrine en s’en démarquant et en le transformant, au prix d’un intense travail de positionnement et donc d’un fort investissement polémique ; et celle d’une prise en considération du lecteur particulier qu’il se doit de guider par la seule lumière de la raison et qui, une fois écartés les obstacles de l’opinion et de l’attachement aux sens, doit pouvoir accéder par lui-même de degré en degré jusqu’aux vérités les plus hautes. Pour atteindre ces objectifs Descartes doit simultanément instruire un lecteur-disciple en mettant en place les dispositifs didactiques ou initiatiques qui feront de l’acte de lecture un procédé de conversion intérieure, et s’adresser à un auditoire universel qui donnera une audience et un statut de philosophie « officielle » à ses thèses.
La seconde difficulté, celle de tous les philosophes, concerne la fabrique de sa philosophie : comment associer étroitement les schèmes doctrinaux et leur déploiement dans l’écriture ? Comment faire coïncider l’ordre des raisons
qui consiste en cela seulement que les choses qui sont proposées les premières doivent être connues sans l’aide des suivantes, et que les suivantes doivent après être disposées de telle façon, qu’elles soient démontrées par les choses qui les précèdent. (Alq. II p. 581, AT VII p. 155)
et l’ordre d’exposition ? Deux possibilités lui sont offertes : présenter la doctrine selon un mode d’exposition synthétique (selon un ordre thématique ou à la façon déductive des géomètres), ou proposer un développement analytique permettant d’étendre la longue chaîne des raisons conformément à leur procès d’engendrement spéculatif. On sait que Descartes opte, pour des raisons de fond, en faveur de la présentation analytique, sans que celle-ci ne parvienne pour autant à satisfaire simultanément toutes les exigences communicationnelles définies précédemment. La présentation géométrique esquissée dans les Secondes Réponses offre l’avantage « que tout d’un coup les lecteurs les puissent comprendre » (Alq. II p. 581) et surtout « elle arrache le consentement du lecteur, tant obstiné et opiniâtre qu’il puisse être » (Alq. II p. 583). Elle offre donc un degré de contrainte démonstrative très fort, mais ne permet pas de vraiment réfuter un adversaire puisqu’il s’agit d’une présentation directe de la doctrine. Elle est surtout très inférieure car « elle ne donne pas, comme l’autre, une entière satisfaction aux esprits de ceux qui désirent d’apprendre, parce qu’elle n’enseigne pas la méthode par laquelle la chose a été inventée » (Alq. II p. 583, AT VII p. 156).
La solution adoptée par Descartes dans le
Discours et surtout dans les
Méditations consiste à faire coïncider genèse spéculative, procès démonstratif, et « considération des raisons qui [la] persuadent » (Alq. II p. 585, AT VII p. 157). On peut donc considérer le texte des
Méditations comme la forme d’exposition canonique de la métaphysique cartésienne puisque l’association entre un schème spéculatif (l’analycité) et un schème discursif (la narration au présent en première personne liée au genre méditatif) accomplit au mieux l’adéquation entre forme du contenu et forme d’expression de la doctrine
[13].
Pourtant il ne s’est pas contenté de cet exposé en première personne. Il a été précédé et suivi par d’autres dispositifs d’exposition, preuve qu’il est aux yeux de l’auteur le meilleur, mais qu’il n’est pas sans défauts. S’il permet en effet une progression initiatique en plaçant le lecteur dans une posture d’identification mimétique au sujet méditant (« je n’ai écrit que pour ceux qui voudront se donner la peine de méditer avec moi sérieusement et considérer les choses avec attention », ibid.), s’il laisse le temps au temps de la méditation et aménage des paliers, des reprises, et des repos, il exige cependant une concentration telle qu’il s’avère inaccessible au non-philosophe comme au philosophe de profession, « car cette sorte de démonstration n’est pas propre à convaincre les lecteurs opiniâtres ou peu attentifs ». Le premier n’ayant pas de perception synthétique se perd dans l’ordre démonstratif des raisons
car si on laisse échapper, sans y prendre garde, la moindre des choses qu’elle propose, la nécessité de ses conclusions ne paraîtra point, et on n’a pas coutume d’expliquer fort amplement les choses qui sont assez claires de soi-même, bien que ce soit ordinairement celles auxquelles il faut le plus prendre garde. (AT VII p. 152)
Le second quant à lui, aristotélicien ou thomiste, fin dialecticien formé aux méthodes scolastiques de division et de maniement du syllogisme, habitué à l’exposition par disputatio, ne saurait comprendre le propos ni être convaincu par la force des démonstrations :
Car, de cela même que quelqu’un se prépare pour impugner la vérité, il se rend moins propre à la comprendre, d’autant qu’il détourne son esprit de la considération des raisons qui la persuadent, pour l’appliquer à la recherche de celles qui la détruisent. (AT VII p. l57, Alq. II p. 585)
Comment garder un ordre démonstratif de type analytique, tout en facilitant une compréhension et une persuasion permettant de surmonter l’obstacle de la prévention, que ce soit celle des préjugés communs ou des préjugés savants ? Ces exigences, comme nous venons de le constater, paraissent contradictoires aux yeux de Descartes lui-même lorsqu’il analyse les incompréhensions suscitées par les
Méditations chez les doctes. Mon hypothèse est qu’il lui faut, pour surmonter ces difficultés, sortir de la clôture monologique, et donc du confinement dans l’espace-temps méditatif. C’est ainsi que s’expliquerait la nécessité d’un réinvestissement générique nouveau, sous la forme du genre dialogué. Mais cela suppose la postériorité de
La Recherche de la vérité par rapport aux
Méditations. Or les historiens de la philosophie ne s’accordent pas sur ce point, et il s’agit d’un texte inachevé, non publié de son vivant. N’y a-t-il pas un lien entre la question de la datation, celle des raisons de l’inachèvement et notre préoccupation concernant les investissements génériques de l’exposition doctrinale du cartésianisme ? Cet inachèvement est-il contingent, la rédaction ayant été interrompue pour d’autres tâches, pour toute autre raison non voulue par l’auteur, ou enfin par sa mort ? Ou doit-on au contraire l’expliquer par des nécessités internes, en formulant l’hypothèse d’une inadéquation de ce mode d’exposition ? On sait que Descartes feint de s’exécuter à propos du mode d’exposition «
more geometrico » en l’esquissant dans les
Réponses aux secondes objections, mais ne se sent pas obligé de le faire aboutir. Peut-être en est-il de même pour la forme dialoguée. Pour répondre à ces questions, la résolution du problème de la datation paraît impérative. Elle exige, outre la recherche de traces externes et de références aux circonstances de publication, une comparaison entre les items doctrinaux de la métaphysique cartésienne et leurs enchaînements dans leurs divers sites d’occurrence textuelle. On ne saurait faire l’impasse sur une telle comparaison qui relève du travail de l’historien de la philosophie
[14]. Nous proposons ici une démarche indirecte qui compare plutôt les articulations logico-méthodiques avec les articulations et progressions narrativo-fictionnelles définies par les contraintes discursives et génériques de la forme dialoguée
[15]. La réponse à la question de l’inachèvement ne dépendrait plus de la datation, mais c’est inversement la question de la datation qui pourrait dépendre de la question de forme.
COMMENT EXPLIQUER LE CHOIX DE LA FORME DIALOGUéE POUR LA RECHERCHE DE LA VéRITé ?
Relativisation de la question de la datation
En général les commentateurs de ce fragment se sont concentrés sur le problème d’une datation qu’aucun critère externe ou interne ne permet de fixer avec certitude. E. Lojacono, l’éditeur et commentateur de ce texte, l’a situé en 1634
[16]. On a fait dépendre l’évaluation de sa portée philosophique des diverses options concernant cette datation. Sans entrer ici dans les détails de la controverse, précisons que trois dates ont été proposées : l’hypothèse « basse », illustrée par Cantecor et plus récemment Popkin et Bortolotti, donne à cette esquisse le statut d’un essai de jeunesse (autour de 1625-1628, même période que celle de la rédaction des
Regulae et du «
Petit traité »). Une hypothèse « médiane » soutenue par Adam, Alquié, Cahné lui confère le statut d’une
œuvre de la maturité, contemporaine des
Méditations puisqu’elle aurait été rédigée selon ces auteurs en 1641,
au château d’Endgeest en Hollande, ou en 1642. Enfin Cassirer et G. Rodis Lewis (ainsi que Baillet et Gouhier) la situent vers 1648-1649. Ce serait le dernier texte du philosophe, rédigé dans le contexte du séjour à la cour de Christine de Suède
[17]. On ne peut que trouver étrange l’amplitude de ces variations : le lecteur ne peut manquer il est vrai d’être frappé par certains traits archaïques, tout en retrouvant un itinéraire d’exposition comparable à celui du
Discours et des
Méditations, ainsi que des éléments liés aux
Septièmes Objections et réponses, même si ce texte a des particularités doctrinales aisément repérables.
Il me semble qu’il faut procéder à l’inverse et déterminer sa portée philosophique en procédant à son étude interne puis comparative pour éventuellement lui assigner une place dans l’élaboration de la doctrine cartésienne. Le problème de date n’a pas nécessairement à être tranché si aucune donnée objective incontestable ne permet de le faire. L’important est de situer ce texte en fonction de ses particularités génériques par rapport aux Méditations si l’on consent à leur reconnaître un rôle canonique. En effet si La Recherche est située en amont des Méditations, elle doit être considérée comme un investissement générique expérimental préparatoire, qui a été abandonné pour des raisons que la facture même du texte méditatif doit nous permettre de comprendre a posteriori : il faut alors expliquer le passage du dialogique au monologique. Inversement si La Recherche est postérieure (qu’elle le soit de façon médiate ou plus lointaine ne me paraît pas fondamental d’un point de vue doctrinal), il faut expliquer sa nécessité a posteriori par les défauts ou les insuffisances de la narration en première personne. Nous avons donc le choix entre conférer à ce texte le statut d’expérimentation expressive ou celui de réécriture. Quelle que soit l’hypothèse retenue, les raisons de fond qui rendent ce mode d’exposition intéressant pour la stratégie cartésienne de quête de légitimité et d’universalisation sont prises en compte, sans être totalement satisfaites. On expliquerait simultanément les raisons de ce choix du dialogue et les raisons de son abandon.
Les propriétés du genre et leur accommodation cartésienne
Une fois levée provisoirement cette hypothèque de la datation, il convient de réorienter l’étude vers la recherche des propriétés génériques du dialogue. Le genre, après une résurgence à la Renaissance, était pratiquement tombé en désuétude entre les années 1580 et 1630, si l’on excepte la présence du sous-genre du dialogue des morts
[18]. En 1630, Galilée est autorisé à publier le
Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo, et surtout, à la même date, La Mothe Le Vayer, un des plus illustres représentants de la mouvance libertine, fait paraître sous le pseudonyme d’Oratius Tubero ses
Quatre Dialogues faits à l’imitation des anciens, parmi lesquels figure un
Dialogue sur la philosophie sceptique dont les deux personnages sont Ephestion et Eudoxus
[19]. On trouve ce dernier nom dans le dialogue de Descartes, ce qui conduit Popkin à envisager de situer la rédaction de
La Recherche dans le contexte d’une lecture qu’aurait faite Descartes de l’ouvrage de La Mothe : « Les passages de
La Recherche pourraient avoir été inspirés à Descartes par ceux des
Dialogues que Descartes lut probablement en 1630. Ils se ressemblent en effet par leurs noms et leurs positions »
[20]. Pour de nombreuses raisons qu’il est impossible de développer ici, cette hypothèse me paraît peu plausible. Par contre il n’est pas exclu que Descartes ait trouvé dans une telle lecture l’idée de reprendre à l’imitation de Cicéron et de Platon cette forme philosophique noble. Mais de même que Cicéron se réfère indirectement, pour le subvertir, au genre institué par Platon comme à un simple prototype générique, de même Descartes acclimate la structure dialoguée dans une reconfiguration nouvelle du dispositif scénique défini par les paramètres spécifiques du genre.
La scène instaurée ici est marquée du sceau de l’entretien mondain entre « honnêtes hommes » :
Aussi me suis-je efforcé de les rendre également utiles aux hommes [ces vérités] ; et pour cet effet, je n’ai point trouvé de style plus commode, que celui de ces conversations honnêtes, où chacun découvre familièrement à ses amis ce qu’il a de meilleur en sa pensée. (Alq. II p. 1108)
Il ne suffit pas en effet de destiner l’ouvrage à « tous les hommes », car la portée de cette désignation est ambiguë tant qu’on ne distingue pas un générique pour lequel « tout homme » désigne un auditoire universel, d’une extension quantitative indiquant précisément quel public est visé par le livre. La conversation honnête entre « honnêtes hommes » ici proposée dans le cadre de l’espace scénico-dialogique est destinée cette fois sur le plan communicationnel externe à l’honnête homme contemporain de Descartes. C’est ce qu’indiquait d’emblée le début du préambule :
Un honnête homme n’est pas obligé d’avoir lu tous les livres [...] de sorte qu’il a besoin par après d’un très grand naturel, ou bien des instructions de quelque sage, tant pour se défaire des mauvaises doctrines dont il est préoccupé, que pour jeter les premiers fondements d’une science solide, et découvrir toutes les voies par où il puisse élever sa connaissance jusques au plus haut degré qu’elle puisse atteindre. (Alq. II p. 1105-1106)
Le dispositif dialogique a donc pour fonction de proposer au lecteur non philosophe un pôle d’identification ici personnifié par Poliandre, placé dans la posture du disciple du sage Eudoxe, qui lui permettra d’échapper aux mauvaise doctrines véhiculées par le représentant de l’érudition scolastique Epistémon.
Le site choisi est une demeure campagnarde, le moment, la tranquillité d’un été passé entre amis à converser :
Là, parmi d’autres Discours que je vous laisse à imaginer, aussi bien que la constitution du lieu et toutes particularités qui s’y trouvent, lesquelles je leur ferai souvent emprunter des exemples pour rendre leurs conceptions plus faciles, ils proposent ainsi l’argument de ce qu’ils doivent dire par après, jusques à la fin de ces deux livres. (ibid.)
Les œuvres de Descartes sont ponctuées par ces lieux scéniques propices à la vraie philosophie : l’agitation industrieuse des villes du Nord favorisant la recherche, l’espace ouvert d’un monde parcouru avec curiosité, l’enfermement dans un espace clos favorable à la méditation solitaire. Descartes, dans une lettre à Guez de Balzac, avait critiqué le lieu qu’il décrit dans ce texte en indiquant qu’il n’était jamais possible de s’y défaire des importuns. On note le peu de soin avec lequel il plante le décor, celui-ci n’étant pas vraiment constitué comme un préalable au dialogue, mais, tout comme dans les Méditations, convoqué au fil du propos pour en illustrer certains aspects.
L’entretien mondain n’est en rien une conversation à bâtons rompus, mais bien un dialogue philosophique (en l’occurrence un trilogue) qui instaure ses propres règles conversationnelles par la médiation d’un personnage central (Eudoxe) qui distribue les rôles, la parole, et conduit la progression dans la recherche de la vérité en prenant tour à tour les deux autres participants comme interlocuteur privilégié. Une étude de détail
[21] permet de mettre en évidence la prégnance du schème platonicien de la conversion initiatique instaurée grâce à l’établissement d’une relation privilégiée entre le maître et le disciple doté d’un bon naturel (relation Eudoxe-Poliandre), qu’il faut en même temps soustraire à l’influence pernicieuse du camp adverse. Après un apprentissage rapide fait de tâtonnements et d’échecs, Poliandre est capable de prendre le relais de son maître et de déduire par lui-même la chaîne des raisons. Mais une fois récusées les préventions liées à l’attachement aux sens et à l’opinion commune, encore faut-il détruire les prétentions des faux savants qui apportent les objections de l’École avant de se révéler être de vrais ignorants (relation Eudoxe-Epistémon). Le
tempo dialogique et son mode de construction par séquences font alterner une série de questions et réponses entrecoupées d’interruptions. Il offre à l’auteur une flexibilité et une adaptation à son lecteur bien plus grande que ne le fait le régime méditatif, puisqu’il lui permet d’anticiper les aléas de la réception. Il peut prévenir les risques d’incompréhension et laisser libre cours à sa verve polémique : Poliandre doit s’y reprendre à trois fois avant de trouver, une fois établie la certitude de l’existence, quelle est sa nature. Le jeu d’interaction est donc suffisamment complexe pour autoriser un enchaînement de séquences ajustées à la progression de l’ordre analytique des raisons tout en ménageant la possibilité de prendre le temps de récuser les objections et les préjugés, de former, d’apprendre à philosopher par soi-même. Par ailleurs les personnages représentent implicitement et de façon relativement riche les positions philosophiques en présence. Il est d’ailleurs un personnage présent-absent par rapport auquel se construit tout le dispositif, celui du sceptique, qu’Epistémon à plusieurs reprises brandit comme un spectre caché dans l’ombre d’Eudoxe, alors que c’est précisément ce contre quoi ce dernier veut lutter. Le dialogue se construit ainsi sur un double enjeu qui oppose Eudoxe et Epistémon : enfermer l’autre sous la catégorie infamante de sceptique, et s’approprier l’accord du tiers-lecteur représenté en la personne de Poliandre. Seule la forme dialoguée permet de transposer en les personnifiant les acteurs institutionnels du débat philosophique contemporain de Descartes. Celui-ci peut ainsi transposer dans un espace scénique formaté aux normes internes de sa doctrine l’espace philosophique au sein duquel il déploie sa stratégie de légitimation : ce faisant, il transforme par le biais de ces lecteurs la configuration du champ en marginalisant la philosophie officielle et en luttant contre la subversion libertine.
Bénéfices philosophiques de ce choix formel
La forme-dialogue permet de satisfaire les visées polémico-initiatiques en prenant le public tel qu’il est sans idéaliser un lecteur dont il faudrait que l’intériorité soit suffisamment profonde pour se calquer sur l’intimité d’une conscience qui se dévoile dans le tour méditatif. Elle offre également l’avantage fondamental d’être compatible avec les contraintes de l’ordre des raisons mais sans obliger, comme le fait la présentation synthétique de l’ordre démonstratif, à expliciter les liaisons constitutives d’une doctrine toute faite (expositio), dont les concaténations seraient seulement exhibées. Comme la méditation permet de développer le mouvement génétique de constitution des philosophèmes, le dialogue lui aussi, pour reprendre une expression qui visait les Méditations, « montre la voie par laquelle une chose a été inventée » (Alq. II p. 582). Notre texte reprend d’ailleurs la même formulation :
Toujours est-il qu’il faudrait plus de temps pour les lire [les livres] que nous n’avons de temps pour demeurer en cette vie, et plus d’esprit pour choisir les choses utiles, que pour les inventer de soi-même. (AT X p. 498, Alq. II p. 1107. Nous soulignons)
Alors que le genre méditatif conduit l’esprit à se confronter à lui-même, ici le médiateur permet au disciple de trouver progressivement par lui-même le chemin de la vérité :
Mais je croirais assez avoir satisfait à ma promesse, si en vous expliquant les vérités qui se peuvent déduire des choses ordinaires et connues de chacun, je vous rends capable de trouver vous-même toutes les autres, lorsqu’il vous faudra prendre la peine de les chercher. (Alq. II p. 1112, AT X p. 503)
De nombreux passages d’exhortation protreptique ou d’émerveillement du maître à propos des progrès du disciple mettent en évidence ce mouvement de co-naissance coconstruit grâce à la pratique de l’art de la conversation philosophique (mieux vaudrait dire de la discussion) mimée dans le dialogue écrit. La conversion à la méthode et la capacité de sa mise en œuvre permettent d’envisager l’autonomie du disciple qui peut désormais lui-même poursuivre la déduction :
Je le vois, il n’est plus besoin que de vous confier entièrement à vous-même, après vous avoir conduit sur la route [...]. Continuez donc de déduire par vous-même les conséquences de ce premier principe. (Alq. II p. 1128)
Le Discours montre le cheminement personnel de Descartes qui met en scène la progression vers la méthode par le biais de la fiction autobiographique, et, invitant le lecteur à faire de même, ne lui indique cependant pas comment procéder. Les Méditations, en imposant au lecteur une identification mimétique à la voix méditante produite par la première personne du singulier, permettent de passer de la singularité d’un ego à l’universalité d’un cogito en réduisant l’écart avec le lecteur, mais au risque de rendre trop étroite sa cible. Entre ces deux écueils, le dialogue La Recherche de la vérité construit un espace d’interlocution complexe qui détruit les résistances, généralise le doute mais veille scrupuleusement à donner les moyens de le dépasser, et du coup intègre le plus large auditoire. Il ne s’agit plus d’un roman d’initiation ni d’un exercice spirituel, mais d’un procès didactique (faire comprendre) et pédagogique (faire apprendre) doublé d’un dispositif polémique (réfuter l’adversaire et anticiper les objections). Alors que la narration méditative restreignait le champ de la persuasion, et que la narration autobiographique l’ouvrait à l’excès, le processus dialogique semble situé à la juste distance en associant harmonieusement schèmes doctrinaux et schèmes d’expression.
Spécificité du dialogue parmi les autres formes dialogiques utilisées par Descartes
Le dialogue n’est pas la seule forme « dialogique » utilisée par Descartes, comme le montre l’existence de la correspondance, qu’elle soit dirigée vers la communauté érudite, ou qu’elle instaure une relation privilégiée sur le mode de la direction de conscience (
Lettres à Élisabeth). Descartes procède également au redoublement polémique d’un texte monologique, comme l’atteste le dispositif éditorial des
Méditations, consistant à associer des
Objections et Réponses au volume contenant le texte méditatif. On mesure la différence essentielle entre ces formes dialogiques qui préservent partiellement l’hétérogénéité des locuteurs et le dialogue considéré comme genre philosophique, qui répartit les voix des interlocuteurs au sein d’un espace fictivement dialogique, mais homogène puisqu’il est contrôlé par une instance énonciative régulatrice unique. Les interactions en grandeur réelle mettent en présence des interlocuteurs autonomes qui tissent un espace d’interlocution au sein d’un réseau normé par les règles sociales de la communauté des savants ou par les règles non dites de la polémique, à travers les aléas d’une communication où règnent malentendu, mauvais foi, arrière-pensées
[22].
Le dispositif « responsorial »
[23] des
Objections et Réponses est lourd, souvent redondant vis-à-vis du texte méditatif par rapport auquel il n’a aucune autonomie. Il ne génère pas un ordre propre (
Les Provinciales de Pascal montrent que les aléas polémiques peuvent dans certaines circonstances « faire
œuvre »). Au contraire la correspondance privée avec la princesse Élisabeth épouse les méandres d’un cheminement où Descartes s’institue directeur de conscience, mais aussi thérapeute des âmes, puisqu’il lui faut adapter son propos aux exigences personnelles de son interlocutrice et à son idiosyncrasie (en la circonstance à la mélancolie de la princesse).
Là encore, dans les deux cas la distance n’est pas satisfaisante, l’adversité ou la proximité étant excessives, le processus est instable et difficilement contrôlable puisque soumis aux aléas d’une communication semi-publique ou semi-privée, impropre à traduire l’analycité démonstrative
[24]. Une position de maîtrise supposerait de résorber le champ de l’interlocution effective en intégrant dans un espace dialogique unifié la diversité des voix. Il suffit de styliser le dispositif polyphonique en bâtissant des personnages qui figurent des rôles philosophiques (le philosophe, l’honnête homme, l’érudit, le sceptique, le théologien) et de poser un scénario dialogico-dramatique permettant d’actualiser l’enchaînement des situations selon des règles narratives. La temporalité dialogique devient homogène et sa souplesse permet alors d’intégrer au mieux deux rythmes différents : celui de la réfutation couplée au trajet d’initiation, celui de la progression régulière ordonnant les raisons selon les règles de l’enchaînement méthodique. On peut ainsi intégrer dans le même mouvement l’adversité polémique et la proximité pédagogique, puisque le trilogue permet de construire une triangulation constituée d’un axe polémique entre deux adversaires dont le vainqueur représente la position de l’auteur, et deux axes les reliant respectivement à un personnage témoin et enjeu d’une capture persuasive représentant du lecteur non prévenu. La diversification des identifications possibles offertes au lecteur par le texte (identification du lecteur non spécialiste doté de son seul bon sens à Poliandre, de l’adversaire du cartésianisme à Epistémon, ou du lecteur déjà convaincu à Eudoxe) autorise ainsi une multiplicité de parcours qui donnent au dialogue philosophique sa pleine efficacité.
LES LIMITES DU GENRE ET LES RAISONS POSSIBLES D’UN INACHÈVEMENT
Si la forme dialoguée possède de telles vertus, comment expliquer l’inachèvement s’il n’est de circonstance ? Ou comment expliquer que la forme méditative demeure de fait la forme d’exposition canonique définitive du cartésianisme ? On peut avancer trois types de raisons qui recoupent autant de défauts ou de fragilités du genre du dialogue pour la philosophie, faiblesses qui l’affectent autant par rapport aux formes monologiques que par rapport aux formes dialogiques inscrites en communication externe.
Distorsion des proportions de la composition
La Recherche telle qu’elle est amorcée a très bien pu à elle seule décourager Descartes par l’ampleur de ses proportions, comme le confirmerait la comparaison entre la proportion de texte écrit et la projection des proportions générales qu’aurait eues le texte si on se rapporte à l’empan des matières à exposer dans la métaphysique ou aux divers plans ou programmes proposés en début de dialogue. Si on rapporte la proportion des matières traitées dans la partie inachevée en se référant aux autres modes d’exposition de la doctrine métaphysique, on obtient une œuvre d’ampleur virtuellement considérable. Comment venir à bout d’une telle tâche ? L’intérêt de l’ordre analytico-méditatif était de permettre à l’auteur de doser selon un rapport d’économie optimal la quantité de matières et le degré de rigueur des contraintes démonstratives. Certes, et Descartes s’en explique dans les Réponses aux Objections, c’est au prix de certains sacrifices, puisque certains thèmes n’ont pas été traités et que d’autres se trouvent élaborés selon la règle d’ordre dans d’autres « lieux » que celui que leur assigneraient l’attente spontanée des lecteurs et l’enchaînement thématique des matières. Cette loi de composition interne ne joue pas dans le dialogue, que sa double visée polémique et pédagogique risque d’écarteler et de gonfler au point de le rendre formellement disproportionné : vouloir tout dire et tout expliquer deviendrait impossible, brouillerait la linéarité de l’enchaînement des raisons et déstructurerait l’œuvre. À moins de la délester de certaines matières, mais au risque inverse d’une pauvreté inacceptable des contenus. On remarque que la quatrième partie du Discours sans introduire l’hypothèse du dieu trompeur, n’omet pas de douter des mathématiques, ce qui est crucial pour conférer au doute sa radicalité. Au contraire La Recherche court-circuite ce moment, brûle certaines étapes dans l’explicitation du cogito. Mais inversement elle s’appesantit sur une réfutation assez superficielle des procédés de l’École (critique de l’arbre de Porphyre, etc.), ou insiste longuement sur les essais balbutiants de Poliandre le débutant.
Deux indices, un interne, un externe, confortent cette première hypothèse. Tout d’abord, Descartes thématise lui-même ce problème de proportion au sein du dialogue. En effet il se traduit « subjectivement » pour les personnages par une impression de stagnation ; tout du moins c’est ce qu’exprime par deux fois Epistémon à la fin du dialogue (Alq. II p. 1138 et 1140 : « Cependant je ne vois pas qu’il [Poliandre] ait beaucoup avancé depuis deux heures que nous sommes ici à raisonner. Voici beaucoup de paroles pour bien peu de chose » et, s’adressant à Eudoxe, « Vous me paraissez semblable à ces auteurs qui retombent toujours sur leurs pieds ; vous revenez toujours à votre principe. Si vous continuez de la sorte, vous n’irez ni loin ni vite »). Certes ces allégations sont dues à l’incompréhension totale par Epistémon des caractéristiques du projet de refondation entrepris par Eudoxe, mais on ne peut s’empêcher de penser, en considérant une relative lourdeur du dispositif d’exposition, qu’il y a quelque chose de censé dans ces remarques
[25].
Le second indice est suggéré par une indication de Baillet, un des premiers biographes de Descartes, placée en appendice au texte de La Recherche par Adam :
Et M. Clerselier avait promis au P. Poisson d’achever cet ouvrage. Mais crainte de ne pouvoir observer dans la continuation toute la justesse et les proportions nécessaires avec les commencements, l’en avait ensuite détourné. (AT X p. 529)
On ne saurait certes attribuer les scrupules ou les réticences de Clerselier à Descartes, mais ils indiquent que les premiers lecteurs attentifs avaient été sensibles à ces difficultés de composition du texte.
Inauthenticité dialogique du dialogue philosophique
Nous avons suggéré que le genre textuel dialogué permettait de surmonter les limites inhérentes aux formes de dialogicité externe (entretiens, correspondances, polémiques) qui émaillent l’activité philosophique de Descartes. On pourrait cette fois s’interroger sur les limites d’un genre qui reconstruit une interaction dialogique à partir d’un espace littéraire normé par un auteur, archi-énonciateur et locuteur privilégié qui est à la fois en deçà (voir le rôle de la préface) et au-dedans de son texte (si l’on admet qu’Eudoxe le représente, ce qui ne va pas totalement de soi). Les distinctions de C. Kerbrat-Orecchioni
[26] permettent de distinguer les deux types de discours (dialogue « réel » / dialogue reconstruit) en opposant du
dialogal (interlocution comportant des locuteurs différents, interaction véritable dans laquelle existe une place pour les surprises, les déceptions, les échecs ou les bonheurs conversationnels) à du
dialogique (un seul locuteur pour un texte écrit doté d’une certaine polyphonie énonciative) où l’interaction, totalement contrôlée par le scripteur, n’a que l’apparence d’un dialogue véritable. L’échec serait dû à l’artifice d’un mode d’exposition qui ne mime une parole vivante que pour mieux en confisquer l’authenticité. Les dés sont pipés et le lecteur est en fait victime d’une
captatio rhétorique. Ce reproche rejoint un vice originel du dialogue philosophique conçu sur le modèle de l’entretien socratique, même si l’on considère que ce moyen seul avait permis à Platon de surmonter sa méfiance à l’égard de l’écrit. Les
Méditations ne peuvent pâtir d’un reproche analogue. Certes elles présentent la reconstruction d’une démarche méditative, mais il ne saurait y avoir inauthenticité dans la mesure où le locuteur et l’énonciateur sont identifiés par la position d’un repère d’origine qui authentifie la recherche du vrai
[27].
Mensonge dialogique et vérité monologique
La troisième raison de cette défaillance à l’égard du dialogique est proche de la seconde. Une ancienne critique adressée au dialogue lui reproche sa connivence avec les arts d’imitation, ce qui permet de le disqualifier comme fiction et mensonge dialogique : il y aurait une contradiction pragmatique ou performative entre la nécessité de recourir à une figuration narrative ou dramatique, et le « contenu » doctrinal qui stipule que la fiction et l’image doivent être récusées comme mode d’accès au vrai (même s’il y a un usage réglé du recours à l’imagination dans le cartésianisme). Dans le platonisme ce risque est écarté par la place concédée à l’analogie qui permet de s’appuyer dans l’espace dialogique sur des supports paradigmatiques, mythiques ou mimétiques. D’autre part, les « acteurs » (au sens de Greimas) sont incorporés, dotés d’une consistance figurative et actionnelle puisque, représentant d’actants, ils sont contraints par les catégories doctrinales qui définissent la sphère actantielle. La forme du contenu et la forme d’expression sont situées dans un rapport d’entre-expression
[28].
Ce n’est pas le cas dans
La Recherche, car il n’y a pas de nécessité intrinsèque à l’expression dialoguée, alors que l’exposition en première personne des
Méditations est immanente au développement conceptuel et démonstratif. Les figurations y sont très pauvres, les enjeux dramatiques assez maigres. Le choix du dialogue résulte d’un investissement générique possible mais qui ne semble pas nécessaire. On pourrait objecter que les
Méditations construisent également une fiction narrative sous la forme d’un drame de conscience. Mais il ne s’agit pas seulement d’une fiction littéraire, puisqu’une conscience qui se représente à elle-même sa quête ne pourrait faire l’économie d’une autoprojection figurative. La figuration n’est donc pas étrangère au concept, mais en constitue la projection schématisante au plan du discours
[29]. De même la dynamique narrative ne dévoie pas le procès méthodique puisqu’elle obéit au même schème procédural. Dans le dialogue, la fiction relève de la puissance de l’imagination, avec son risque de tromperie, alors que la figuration monologique n’est que l’effet de l’apprésentation par elle-même de la pensée réfléchissante.
FONCTION DISCURSIVE DU DIALOGUE ET HYPOTHèSES DE DATATION DE LA RECHERCHE
Écarter provisoirement de cette étude les considérations chronologiques a permis de se concentrer sur le statut discursif de
La Recherche, en situant la forme dialoguée par rapport aux autres investissements génériques effectués dans l’
œuvre cartésienne. Descartes peut en effet moduler la présentation de sa doctrine en fonction de son développement et de données tactiques ou stratégiques liées aux conditions de réception de la nouvelle philosophie. Ces considérations apportent-elles des éléments déterminants en faveur d’une des hypothèses de datation ? Nous avons pu proposer des hypothèses expliquant les raisons de l’abandon du travail esquissé dans
La Recherche. Si rien dans la biographie de l’auteur ne permet de trancher entre la contingence et la nécessité sur ce point, l’examen de la forme expressive de l’
œuvre inachevée indique un faisceau de présomptions plaidant en faveur de l’abandon pour des raisons contraignantes, ni occasionnelles ni circonstancielles. Mais, si l’on accepte le bien-fondé de cette démarche, on ne peut pour autant en inférer un critère de datation. En effet l’hypothèse explicative posant le caractère non contingent de l’abandon de la forme-dialogue paraît compatible avec les deux options de datation (par commodité nous réduisons les trois positions indiquées ci-dessus à l’antériorité ou à la postériorité par rapport aux
Méditations
[30]). On pourrait alors proposer sous forme alternative deux corrélations possibles entre les raisons intrinsèques de l’abandon et la position chronologique de
La Recherche par rapport aux
Méditations.
Première hypothèse : antériorité de La Recherche par rapport aux Méditations :
les Méditations résolvent les difficultés inhérentes au genre dialogue
Si La Recherche a été composée avant les Méditations, on peut imaginer que l’abandon du texte est lié aux difficultés que nous avons exposées plus haut. Le Discours et les Méditations seraient une résolution monologique, l’une destinée à l’honnête homme, l’autre aux doctes, des problèmes formels posés par l’exposition dialoguée. Descartes aurait alors résolu d’intérioriser le champ de la feinte altérité construite par le dialogue en développant un texte directement à la première personne, basculant d’un théâtre semi-mondain vers l’investissement d’un autre genre, reconfiguré par la confession augustinienne et la tradition des exercices spirituels, celui du théâtre intime de la conscience.
On remarquera que la fiction est également utilisée par Descartes sous les espèces de la
fabula mundi dans ses premières
œuvres, ce qui renforcerait l’hypothèse d’un travail de jeunesse. Selon J.-P. Cavaillé, « La métaphore théâtrale devient à l’époque baroque l’expression de cette suppression des privilèges de la nature au profit de la technique et de la substitution ainsi opérée de “
technè” à “
phusis” et d’ “
ars” à “
natura” »
[31]. L’auteur précise cependant par la suite que Descartes ne partage pas le nihilisme de ce contexte baroque car
la fable cartésienne du monde paraît d’emblée radicalement différente des fables baroques. Contre celles-ci, elle prétend à la vérité, et surtout, loin de rester attachée à la dépouille du vieux monde, la fable cartésienne présente la genèse d’un nouveau monde, entièrement machiné, feint depuis une instance métaphysique qui n’est pas encore élucidée dans ce texte, fiction d’un monde entièrement disponible à une mainmise de la nouvelle science mécanique et par là de la technique.
Le rôle de la feinte ou de la fiction peut donc s’enraciner dans cette thématique, l’auteur du dialogue étant vis-à-vis de ses personnages dans un rapport analogue à celui de Dieu avec sa création. Mais on notera une différence importante entre le choix de la fiction comme support même de la constitution de l’
œuvre, et son utilisation comme élément interne de la spéculation physique ou métaphysique (l’hypothèse du malin génie).
La Recherche déplace le modèle de la
fabula mundi vers une fable de la conscience jouée dans un espace théâtralisé. Certes, un dialogue n’est pas une pièce, mais il y a une proximité générique qui indiquerait une parenté de cette
œuvre avec le merveilleux baroque
[32]. Les limites de cette référence sont cependant évidentes, dans la mesure où le dispositif de
La Recherche théâtralise certes le propos philosophique, mais sans avoir recours aux artifices de la scène baroque. La forme du dialogue antique, revisitée par le modèle mondain, celui d’une solitude austère, mais partagée dans la convivialité, paraît mieux convenir.
Il résulterait, sur le plan formel, de cette transformation du dispositif d’exposition une réduction des proportions et une intégration monologique des contraintes discursives (initiatiques, pédagogiques, polémiques) auparavant réparties entre les différents personnages. Cependant on aurait pu imaginer conserver quelque chose de cette pluralité initiale des voix grâce à l’instauration d’un dialogue de la conscience avec elle-même, dont l’indice d’hétérogénéité peut aller jusqu’à une franche opposition entre deux voix alternées qui s’adressent reproches et admonestations. Or, dans le texte cartésien, on ne trouve pas d’adresse de l’énonciateur à lui-même, nécessitant l’emploi systématique de la seconde personne, comme c’est le cas par exemple dans les Pensée pour moi-même de Marc Aurèle. Dans ce texte la dialogicité ainsi intériorisée fait prévaloir la fonction de l’interpellation, et permet d’assigner au lecteur la position de celui qui est guidé par sa relation avec un directeur de conscience. Ce type de dialogisme dualise les instances de conscience au sein même de l’espace monologique. Mais les Méditations sont moins un dialogue de la conscience avec elle-même, que le déploiement du mouvement même de la conscience en train de penser. Descartes, en effet, cherche à réduire au maximum l’écart avec lui-même et donc avec le lecteur au point d’intimer à ce dernier comme seule place possible l’identification à la sienne, puisqu’il lui enjoint de se couler dans l’unique position assignée par un « je » qui perd très vite sa portée référentielle autobiographique. Le lecteur doit s’identifier à la conscience méditante pour refaire par lui-même le chemin proposé. En fait, les choses ne sont pas simples, puisque que, sous l’unité grammaticale des marques de la première personne, opèrent de multiples fonctions discursives, le texte méditatif étant assorti de procédures de guidage permettant au lecteur de progresser pas à pas. Descartes-le-penseur est donc immergé dans le déploiement de la pensée acte, mais Descartes-l’auteur est simultanément en surplomb de l’œuvre en train de se faire.
Parallèlement à cette réduction du dialogisme, la dimension polémique eût été atténuée par le passage du dialogue au méditatif, puisqu’il serait devenu impossible de cibler nommément l’adversaire en réfutant pour elles-mêmes ses conceptions. La radicalité du doute suffit cependant à récuser aussi bien les préjugés communs que les prétentions de l’École ou le « nihilisme » sceptique. Mais, alors que l’identification au lecteur permet d’effacer les traces discursives de la dimension initiatico-pédagogique, il n’en est pas de même pour les visées controversiales ou polémiques qui exigent le maintien d’une altérité minimale. La dimension « responsoriale », pour reprendre l’expression de J.-L. Marion, est présente dans une méditation sous la forme non marquée des objections qu’on se fait à soi-même et qui pourraient aussi bien constituer l’anticipation de celles d’un interlocuteur ou d’un adversaire potentiel.
De fait on trouve constamment dans le texte des Méditations l’introduction de points de vue « décalés » qui auraient très bien pu être attribués à une instance énonciative hétérogène : « Mais, encore que les sens nous trompent quelquefois, touchant des choses peu sensibles [...] » (AT IX p. 14, Alq. II p. 405), « Toutefois il y a longtemps que j’ai dans mon esprit une certaine opinion [...] » (Alq. II p. 408, AT IX p. 16). Elles sont parfois effectivement attribuées à une instance externe : « Il y aura peut-être des personnes qui aimeront mieux nier l’existence d’un Dieu si puissant, que de croire que toutes les autres choses sont incertaines. Mais ne leur résistons pas » (AT IX p. 16-17, Alq. II p. 410). Des réponses suivent systématiquement l’introduction de ces interventions : « Toutefois j’ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent [...] » (Alq. II p. 406) répond à l’objection de l’extravagance d’un doute qui porterait sur notre existence même. Lorsque l’argument du rêve est alors introduit, une nouvelle objections s’élève :
Toutefois il faut au moins avouer que les choses qui nous sont représentées dans le sommeil, sont comme des tableaux et des peintures, qui ne peuvent être formées qu’à la ressemblance de quelque chose de réel et de véritable [...]. Et par la même raison [...] il faut toutefois avouer qu’il y a des choses encore plus simples et plus universelles, qui sont vraies et existantes [...]. (Alq. II p. 407)
C’est alors pour venir à bout de cette objection qu’est introduite l’hypothèse du Dieu trompeur : « Toutefois il y a longtemps que j’ai dans mon esprit une certaine opinion, qu’il a un Dieu qui peut tout, et par qui [...] » (Alq. II p. 409, AT IX p. 16).
Ces objections-réponses sont donc liées et constituent, au moins pour cette première méditation, mais certainement au-delà également, le support des enchaînements. Ainsi le style méditatif serait intrinsèquement dialogique. On pourrait affirmer que cela est conforme à la conception de Bakhtine pour qui la structure de tout discours est déterminée par les contraintes de l’interlocution verbale :
L’orientation dialogique du discours est, naturellement, un phénomène propre à tout discours. C’est la fixation naturelle de toute parole vivante. Sur toutes ses voies vers l’objet, dans toutes les directions, le discours en rencontre un autre, « étranger », et ne peut éviter une action vive et intense avec lui. [33]
Une méditation inscrite par définition dans le for intérieur n’en doit pas moins être conçue comme le produit de deux interlocuteurs. On voit aisément par les exemples extraits de la première qu’il serait tout à fait possible de proposer une présentation dialoguée des Méditations en plaçant des tirets devant chaque « intervention ».
D’ailleurs Descartes aurait lui-même procédé à une telle mise en page si l’on en croit une indication curieuse donnée par Baillet dans le passage où il parle de la rédaction de La Recherche :
Il avait commencé son traité de La Recherche de la vérité, dans cette forme de Dialogues, et nous avons remarqué ailleurs le choix judicieux de ses personnages. Il avait aussi disposé [En marge : Rél. MS. Poiss.] de la même manière ses Méditations et ses Principes, depuis son second voyage de France. (cité par AT X p. 529, dans l’Appendice à La Recherche)
Il faudrait en historien vérifier l’allusion précise de Baillet et élucider la mention faite en marge. Les Principes auraient pu également être présentés sous forme de « demandes » et « réponses » à la façon de la disputatio scolastique, du moins en fonction de leur visée d’un public « scolaire » (on peut le vérifier en faisant du titre de chaque paragraphe, moyennant quelques modifications, le libellé des « demandes »).
Nous venons de voir que le texte des Méditations se prête à une mise en forme « responsoriale ». Sans adopter un point de vue qui donnerait au dialogique une dimension transcendantale comme le ferait F. Jacques, on peut concéder une dialogicité implicite au discours cartésien qui rende pensable le passage du dialogue vers un monologisme assoupli. S’il est vrai que la première personne est consubstantielle au schème spéculatif du cartésianisme et que l’analycité s’accommode mal du dialogue, une place demeure néanmoins pour une dialogicité implicite, seconde par rapport au premier plan de la scène méditative, que l’on dira résiduelle ou fondatrice, source d’hétérogénéité discursive ou condition de son homogénéité, selon les partis pris interprétatifs qu’on adopte. Cependant il s’agit là d’une dialogicité très pauvre, à la fois en contenu et en authenticité, puisque l’altérité virtuelle ne saurait se développer comme point de vue autonome, se trouvant de toute façon assujettie à une orientation argumentative qui dépend de la voix qui contrôle le dispositif, en l’occurrence celle du scripteur-locuteur unique et de l’énonciateur repère qui construit un espace structuré selon des normes monologiques.
Cette antériorité formelle de La Recherche par rapport aux Méditations serait corroborée par les traces d’archaïsme qu’on y peut déceler. Nombre d’indices montrent en effet que le texte baigne dans un climat d’émerveillement comparable à celui que Descartes veut faire partager après l’entrevue avec le cardinal de Bérulle. Sa « méthode » frappait les esprits par son universalité et son efficacité, au point qu’il l’intitule la « merveilleuse règle ». Cette confiance se traduit dans notre texte par l’attitude d’Eudoxe, qui, tout au long de l’entretien, s’adressant par-delà Epistémon au lecteur, vante la facilité avec laquelle chacun peut franchir tous les degrés qui le séparent de la vraie science :
Cela n’est pas aussi difficile que vous le croyez, car toutes les vérités se suivent l’une l’autre et sont unies ensemble par un même lien. Tout le secret consiste à commencer par les premières et par les plus simples, et à s’élever ensuite peu à peu et comme par degrés jusqu’aux vérités les plus éloignées et les plus composées. (Alq. II p. 1140, AT X p. 526)
De même, la référence du titre et d’autres passages à l’extension par la méthode vers des domaines curieux ou occultes ( « pénétrer jusque dans les secrets des plus curieuses sciences » ) évoque les périodes où Descartes était fasciné, à la façon d’un Mersenne qui, lui, le restera toujours, par les phénomènes bizarres susceptibles de se rencontrer dans la nature ou chez les montreurs d’illusion
[34]. On sait que Descartes se proposait à chaque fois de les éclaircir par des théories physiques. Mais ce n’est plus la Méthode, comme dans les
Regulae, Le Monde, ou encore en un sens dans le
Discours pris globalement, qu’il faut présenter par elle-même comme un sésame universel.
La Recherche comme les
Méditations ont intériorisé les considérations de méthode comme un élément du procès qui, par l’effet du doute, aboutit à la découverte d’une certitude intangible. Ce texte reprend une structure d’exposition consistant à présenter le système (comprenant la physique, etc
.) comme déduit de son fondement métaphysique, et non comme le fruit d’une admirable méthode
[35]. En ce sens le texte va au-delà du
Discours qui affirme la déductivité, mais renonce à la présenter organiquement.
La Recherche s’interrompt précisément au moment où, de la certitude du Cogito, on va tirer une règle offrant l’évidence comme critère du vrai : Epistémon ironise et porte l’objection sur la possibilité du transfert de l’évidence au long de la chaîne analytique : « Comment en effet trouverons-nous toujours des vérités dont nous puissions toujours être aussi certains que notre existence ? » (ibid.), à quoi Eudoxe répond : « [...] il faut, pour ne pas nous égarer dans la suite, avoir soin, et c’est ce que nous faisons, de ne point admettre comme vrai ce qui est sujet au moindre doute » (ibid.). On s’attendrait à ce que soit introduit, comme au début de la troisième méditation, le critère de la clarté et de la distinction : « Je suis certain que je suis une chose qui pense ; ne sais-je donc pas aussi ce qui est requis pour me rendre certain de quelque chose ? [...] Et partant je puis établir pour règle générale, que toutes les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont vraies » (Alq. II p. 431), alors que la règle proposée ici correspond à la troisième des Regulae et à la première de l’exposé de la méthode dans la seconde section du Discours. Dans l’exposé de la métaphysique (dans le Discours comme dans les Méditations), cette règle est une règle d’optimisation ou de maximalisation du doute, le critère de certitude tiré du cogito étant dans les deux cas lié à la clarté et à la distinction. Cela donnerait à la quatrième partie du Discours une plus grande maturité métaphysique. Cela militerait pour une antériorité des contenus spéculatifs de La Recherche, mais la placerait cependant dans la proximité théorique du Discours et des Méditations car l’enchaînement, sans être identique, n’en est pas moins très proche, sans qu’on sache s’il faut y voir les preuves d’antériorité des contenus ou s’il faut l’expliquer par la diversité des publics visés. Ces considérations placeraient ce texte dans la seconde moitié de la décennie 1630-1640. Cette analogie paradoxale entre des genres apparemment opposés (un dialogue qui, en fait, est de nature monologique, une méditation monologuée qui laisse place à une dialogicité implicite) justifie indirectement l’hypothèse de l’antériorité de La Recherche comme forme expérimentale anticipée d’une exposition doctrinale qui se cherche et tâtonne, en multipliant les investissements génériques. Cependant des raisons analogues militent en faveur de la postériorité de La Recherche par rapport aux Méditations.
Deuxième hypothèse : postériorité de La Recherche ar rapport aux Méditations : La Recherche comme résolution des insuffisances du monologisme méditatif
On pourrait en effet expliquer la nécessité du recours à cette forme en considérant également les effets de la désillusion consécutive à la réception de la métaphysique qui poussent Descartes à s’adresser uniquement à l’honnête homme, par le déficit dialogique des Méditations. Nous avons relevé les regrets cartésiens, formulés dans les Réponses aux Secondes objections, à propos du mode d’exposition méditatif qui ne permet pas de persuader deux publics fondamentaux : celui des « opiniâtres » encombrés de méthodes scolastiques et de l’aristotélisme ambiant, toujours prêts à disputer, « l’esprit porté à la contradiction » (Alq. II p. 584) avant que de comprendre, et celui des « peu attentifs » (AT VII p. 121), incapables de méditer avec le soin et le sérieux nécessaires. C’est précisément un homme d’esprit « médiocre », c’est-à-dire ordinaire, Eudoxe, qui s’adresse dans La Recherche à un Poliandre qui représente l’honnête homme sans culture livresque et à Epistémon qui personnifie exactement l’adversité obstinée dont parle le texte des Réponses.
On pourrait imaginer des développements intermédiaires entre les Méditations et La Recherche si on veut la situer à une date tardive. Le mécanisme d’intégration des Objections et réponses, nous l’avons vu, redouble dialogiquement le monologisme méditatif mais au prix d’une hétérogénéité à la fois par rapport au genre et au mode d’exposition analytique caractéristiques des Méditations. Inversement la direction de conscience effectuée dans le cadre de la correspondance privée permet bien de poser une relation entre maître et disciple, mais offre un cadre trop intimiste. En utilisant la fiction du dialogue, Descartes aurait pu intégrer les fonctions polémiques et didactico-pédagogiques dans un même espace/temps textuel, tout en développant le dialogisme inscrit en filigrane dans le monologue méditatif. La Recherche combinerait ainsi à la fois l’avantage d’une clôture de l’espace discursif permettant de conduire la pensée par ordre (des raisons) et celle d’une polyphonie énonciative permettant de capturer un public plus large. Elle aurait permis de surmonter les limitations formelles propres au genre méditatif.
Ces deux hypothèses mettent bien en évidence les raisons et les mécanismes du passage d’un investissement générique vers un autre, mais sans nous donner les moyens de préciser dans quel sens il s’opère : du dialogue vers la méditation ou de la méditation vers le dialogue. On peut très bien imaginer l’existence d’un premier état du texte, rédigé avant les
Méditations, déjà esquissées en 1628-1629
[36], abandonné une première fois et repris ultérieurement
[37]. Les raisons formelles évoquées ci-dessus expliqueraient son abandon définitif. Cette conjecture, qui suppose deux états du texte, aurait le mérite de concilier les deux hypothèses concernant les relations entre genres, et permettrait d’expliquer la présence simultanée de traits caractéristiques de la première manière de Descartes, et de traits supposant le matériau doctrinal élaboré dans le contexte des
Méditations. Mais quelle que soit la réponse donnée à cette question, le dialogue demeure inachevé et, si nous acceptons de ne pas y voir une raison contingente, nous devons l’expliquer par une inadéquation relative entre cette forme expressive et les schèmes doctrinaux du cartésianisme.
En utilisant les méthodes de l’analyse du discours philosophique, dont la particularité est d’appréhender le texte par le biais de ses propriétés discursives, en l’occurrence énonciatives et pragmatiques, génériques et « littéraires », nous avons tenté d’apporter un éclaircissement simultané à la question de l’inachèvement et de la datation de La Recherche. Le choix de la forme dialoguée, certes, s’inscrit comme une simple possibilité discursive et générique abstraite. Elle est rendue possible par les mécanismes langagiers de l’interlocution, les conditions institutionnelles de la circulation de la parole au XVIIe siècle, ainsi que par les propriétés discursives du genre du dialogue sédimentées dans l’archive d’un mode d’exposition philosophique dont l’archétype dérive du platonisme. Mais ce qui a pu lui conférer une valeur aux yeux de Descartes ne tient pas à sa simple disponibilité dans un registre de formes. Le philosophe cherche à instaurer sa métaphysique dans un registre stylistique et formel unique et singulier utilisant de façon privilégiée la forme méditée. Il ne peut cependant renoncer à reformuler sa doctrine selon des codes discursifs variés en la redéployant, quitte à devoir contrôler les risques de restructuration ou de déformation inhérents aux reconfigurations du dispositif théorique. La forme dialogue offre des propriétés intrinsèques intéressantes parce qu’elle semble dans un premier temps apte à traduire expressivement le schème doctrinal en offrant à l’enchaînement analytique un support adéquat, mais elle se heurte à des difficultés structurelles. L’œuvre achevée aurait-elle donné lieu à une réussite comparable à celle des Méditations, au point de produire un renouvellement du genre dialogué en philosophie, à l’instar du Discours, devenu discours « premier » au sens où l’entend D. Maingueneau, ou des Méditations jouant le rôle de forme canonique pour une philosophie de la conscience ? En tentant de revitaliser une pratique du dialogue qui se contente trop souvent en philosophie de schématiser de façon rudimentaire et mécanique la pluralité polémique des points de vue, Descartes l’utilise comme un mécanisme d’exposition à effets multiples favorisant autant l’explication de la doctrine au plus grand nombre que l’adhésion, non à ses thèses, mais au mouvement de pensée qui les engendre.
Comment comprendre l’inachèvement de ce texte ? S’il ne relève pas de raisons anecdotiques, il peut s’expliquer par deux raisons plus fondamentales. Soit par un échec de fait, Descartes ayant repris l’ouvrage se rendit compte qu’il ne réussirait pas à donner à l’œuvre le caractère vivant et riche que le modèle des Anciens lui mettait sous les yeux. À moins que, ne réussissant pas à surmonter les problèmes de composition et de proportion qui l’obligeaient à choisir entre le sacrifice des matières et l’extension de la forme, il ait finalement renoncé. Soit par un échec de droit, lié à la découverte d’une inadéquation formelle du genre dialogué qui ne parviendrait pas à conserver les conditions de viabilité d’un déploiement analytique. Peut-être Descartes, par manque de talent ou d’ « inspiration », n’a-t-il pas su trouver les ressources d’écriture (stylistiques, rhétoriques, narratives, dramatiques) qui lui auraient permis de préserver l’équilibre entre la proportion structurelle des matières (liées selon l’ordre des raisons) et les proportions temporelles inhérentes au rythme de l’initiation et de la réfutation. Peut-être au contraire est-ce la conscience de cette inadéquation liée à l’emploi d’un genre bâtard trop peu propre à la philosophie qui l’a empêché de chercher les ressources littéraires qui lui auraient permis de renouveler le genre. Peu importe, si nous avons pu comprendre que les raisons structurelles pour lesquelles l’élaboration de l’œuvre cartésienne devait recourir à ce genre sont également celles qui expliquent la nécessité d’y renoncer. Ainsi pour finir, pourrait-on renverser le titre que nous avons donné à cet essai en affirmant que le dialogue philosophique comme genre est mis à l’épreuve par la métaphysique cartésienne !
[1]
Cet article est une version modifiée d’un texte antérieur paru dans
Descartes, Reception and Disenchantement / Réception et désenchantement, edited by Y. Senderowicz, Y. Wahl, Tel Aviv, University Publishing Projets, 2000. Nous remercions les éditeurs d’en avoir autorisé la reprise.
[2]
Éditions de référence : Descartes, « La recherche de la vérité par la lumière naturelle »,
Œuvres, publiées par C. Adam et Tannery, t. X, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1996, p. 495-527. Descartes, « La recherche de la vérité par la lumière naturelle »,
Œuvres philosophiques, édition de F. Alquié, t. II, Paris, « Classiques Garnier », 1967, p. 1106-1141. Nous noterons Alq. pour l’édition Alquié et AT pour l’édition Adam Tannery.
[3]
Pour une présentation méthodique de cette approche qui refuse de dissocier l’étude des formes de celle des dimensions doctrinales, voir F. Cossutta, « Pour une analyse du discours philosophique »,
Langages, n
o 119, sept. 1995, « L’analyse du discours philosophique », p. 12-39.
[4]
Sur le dernier point voir P.-A. Cahné,
Un autre Descartes. Le philosophe et son langage, Paris, Vrin, 1980.
[5]
Marc Fumaroli, «
Ego scriptor : rhétorique et philosophie dans le
Discours de la méthode »,
Problématiques et réception du Discours de la méthode
et des Essais, H. Méchoulan éd., Paris, Vrin, 1988, p. 31-36 ; John D. Lyons, « Rhétorique du discours cartésien »,
Cahiers de littérature du XVIIe
siècle, n
o 8, 1986, p. 125-147 ; J.-P. Cavaillé, « Une histoire, un discours, des méditations : récit, éloquence et métaphysique dans le
Discours de la méthode »,
Descartes : il metodo e i saggi, G. Belgioso, G. Cimino
et al., tomo 1, Roma, Instituto della Enciclopedia Italiana, 1990, p. 185-200.
[6]
F. Cossutta, « Discours littéraire, discours philosophique : deux formes d’autoconstitution ? », Actes du colloque de Cerisy de sept. 2002, « L’apport de l’analyse du discours aux études littéraires », D. Maingueneau, R. Amossy éds, à paraître.
[7]
R. Escarpit, « La définition du terme littérature », cité par P. Macherey, dans
À quoi pense la littérature ?, Paris, PUF, 1990, p. 204, n. 10 : 1760, revue de Lessing :
Briefe die Neuste Literatur Betreffend, et 1800, parution de l’ouvrage de Mme de Stael,
De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales.
[8]
D. Maingueneau, en collaboration avec F. Cossutta, « L’Analyse des discours constituants »,
Langages, n
o 117, mars 1995, « Les Analyses de discours en France », Paris, Larousse, p. 118.
[9]
À ceci près que le texte n’épuise pas l’intégralité de l’ordre des matières de la métaphysique, mais seulement ce qui peut être contraint sous l’ordre analytique des raisons. Cf. F. Cossutta, « Argumentation, ordre des raisons, et mode d’exposition dans l’
œuvre cartésienne »,
Descartes et l’argumentation philosophique, Paris, PUF, 1997, p. 111-185.
[10]
On voit combien l’assignation convenue des textes de Platon ou de Descartes à la philosophie n’est pas si évidente si on considère les flottements d’assignation générique ou typologique qui ont pu avoir lieu pour certaines de leurs composantes (premiers dialogues de Platon,
Discours de la méthode pour Descartes).
[11]
Sur cette question des stratégies d’écriture, on peut lire aussi l’article de J.-P. Cavaillé, « Le plus éloquent philosophe des derniers temps. La stratégie d’auteur de René Descartes »,
Annales (Histoire, Sciences sociales), n
o 2, mars-avril 1994, p. 349-367.
[12]
Cf. F. Cossutta, « Argumentation, ordre des raisons et mode d’exposition dans l’
œuvre cartésienne »,
op. cit.
[13]
Sur ce point cf. article cité en note 9, p. 164
sq.
[14]
Nous ne la développons pas dans cet article.
[15]
Une mise à jour de ces contraintes générales est proposée dans « Les formes en philosophie : le dialogue. Étude de son emploi par Descartes et Leibniz »,
Les Cahiers philosophiques, « Style et genres en philosophie », n
o 89, 2001.
[16]
Pour ses arguments et de précieuses indications bibliographiques, voir : «
La Recherche de la vérité par la lumière naturelle : enjeux philosophiques de la datation »,
La Nouvelle République des Lettres, actes d’une journée d’étude du Centre d’études cartésiennes consacrée à
La Recherche, n
o 1, 1999.
[17]
Les références principales sont F. Alquié, « Notice introductive », Descartes,
Œuvres philosophiques, t. III, p. 1101-1104 ; A. F. Baillot, « Descartes à la recherche de la vérité »,
Bulletin de l’Association Guillaume-Budé, n
o 2, 1963, p. 209-215 ; A. Bortolotti, « Sulla datazione della
Recherche de la vérité di Descartes »,
Rivista critica di storia della filosofia, n
o 36, 1981, p. 343-378 ; Cahné,
op. cit., p. 56 ; Cantecor, « À quelle date Descartes a-t-il écrit
La Recherche de la vérité ? »,
Revue d’histoire de la philosophie et d’histoire générale des civilisations, n
o 2, 1928, p. 254-289 ; E. Cassirer, « La place de
La Recherche de la vérité par la lumière naturelle dans l’
œuvre de Descartes », trad. P. Schrecker,
Revue philosophique de la France et de l’étranger, n
o 127, p. 261-300 (version française de « Descartes,
Recherche de la vérité ”,
Descartes : Lehre, Persönlichkeit, Werkung, 11, 2, Stokholm Bermain Fischer, 1939) ; H. J. De Vleeschauwer, 1972, « Autour de
La Recherche de la vérité de Descartes »,
Theoria, A swedish journal of philosophy and psychology, vol. V, 1939, p. 86-96 ; G. Rodis-Lewis,
Descartes. Biographie, Calmann-Lévy, 1995 ; L. A. Schehr, « Le dialogue en contre-pied : sur
La Recherche de la vérité de Descartes »,
Romanic Review, vol. LXXIV, n
o 3, 1983 ; J..M. Beyssade penche pour deux états du texte, le dernier étant postérieur à la rédaction des
Méditations, voir n. 36.
[18]
S. Guellouz,
Le dialogue, Paris, PUF, 1992, p. 214
sq. En préparation, un volume collectif :
Le Dialogue philosophique, introduction à un genre textuel.
[19]
S. Giocanti
, Penser l’irrésolution, Montaigne, Pascal, La Mothe Le Vayer :
trois itinéraires sceptiques, Paris, Honoré Champion, 2001.
[20]
R. H. Popkin,
Histoire du scepticisme d’Érasme à Spinoza, Paris, PUF, 1995 (
Rhetoric and truth in France from Descartes to Diderot, chap. 11, sect. II, Oxford, p. 40-67), p. 233 et n. 2.
[21]
Cet article s’insère dans un travail d’ensemble sur la forme dialoguée en philosophie et utilise une étude détaillée de la dynamique dialogique du texte de Descartes.
[22]
Sur ces questions voir les travaux de M. Dascal sur la controverse : « La controverse en philosophie »,
Encyclopédie philosophique universelle, t. IV, sous la direction de J.-F. Mattei, Paris, PUF, 1998, p. 1583-1604.
[23]
Cf. J.-M. Beyssade : « Méditer, objecter, répondre »,
Descartes, objecter et répondre, J.-M. Beyssade et J.-L. Marion éds, Paris, PUF, 1994.
[24]
Voir l’introduction « Philosopher par lettres » écrite par J.-M. et M. Beyssade à l’édition de la Correspondance avec Elizabeth,
Descartes. Correspondance avec Elizabeth et autres lettres, Paris
, Garnier- Flammarion, 1989.
[25]
Notons que dans les
Secondes Réponses, Descartes, à qui on reprochait de « traîner » après le
cogito, revendiqua cette lenteur comme nécessaire (AT IX p. 103, Alq. II p. 551-552).
[26]
C. Kerbrat-Orecchioni, « Pour une approche pragmatique du dialogue théâtral »,
Pratiques, n
o 41, 1984, p. 46-58.
[27]
M. Ali Bouacha, « L’AUTRE du sujet dans
La Recherche de la vérité par la lumière naturelle de Descartes »,
Polémique et polémicité dans le discours philosophique, Ali Bouacha et F. Cossutta éds., Publications du centre Bachelard, Université de Dijon, 1999.
[28]
Pour une démonstration de cette « inhérence » entre la forme dialoguée et la philosophie de Platon on peut se référer à M. Dixaut,
Le naturel philosophe. Essai sur les Dialogues de Platon, Paris, Les Belles Lettres/Vrin, 1985, et, dans une perspective d’analyse du discours, à F. Cossutta, « Dimensions dialogiques du discours philosophique : les Dialogues de Platon », J.-C. Beacco, D. Luzzati, M. Murat, M. Vivets éds,
Le Dialogique, Berne, Peter Lang, 1994.
[29]
Cf. le travail proposé par J.-F. Bordron dans un cadre sémiotique :
Descartes. Recherches sur les contraintes sémiotiques de la pensée discursive, Paris, PUF, 1987.
[30]
Conformément au cadrage chronologique proposé p. 240.
[31]
J.-P. Cavaillé,
Descartes. La fable du monde, Paris, Vrin, EHESS, 1991, p. 41.
[32]
Le thème de « La vie est un songe » permet dans notre texte d’introduire l’argument de l’indistinction entre rêve et veille : (Eudoxe à Poliandre) « N’avez-vous jamais ouï ce mot d’étonnement dans les comédies :
Veillé-je, ou si je dors ? Comment pouvez-vous être certain que votre vie n’est pas un songe continuel [...] ? » (Alq. II p. 1119, AT X p. 511).
[33]
Cf. T. Todorov,
Mikhail Bakhtine. Le principe dialogique, Paris, Le Seuil, 1987, p. 104. Voir la publication de J.-M. Beyssade et J.-L. Marion déjà mentionnée sur les O
bjections et Réponses, et A. Bouvier, « La cohérence de l’argumentation philosophique et les normes de la communication », p. 43 dans l’ouvrage cité en note 11.
[34]
On peut tempérer cette hypothèse d’archaïsme en notant qu’une lettre à Mersenne de mars 1636 utilise, en présentant le titre du
Discours et plus précisément la
Dioptrique, les
Météores, la
Géométrie, le terme « curieuses matières » (AT I p. 339). Les premières pages du
Discours évoquent ainsi les lectures de Descartes à La Flèche : « [...] ne m’étant pas contenté des sciences qu’on nous enseignait, j’avais parcouru tous les livres traitant de celles qu’on estime les plus curieuses et les plus rares » (AT VI p. 5). Voir la note correspondante de F. Alquié, Alq. II p. 571. Le programme de recherche tracé par Eudoxe décrit ainsi la tâche de désillusion à laquelle il faudra procéder : « Ensuite j’étalerai ici les ouvrages des hommes touchant les choses corporelles ; vous ayant fait admirer les plus puissantes machines, les plus rares automates, les apparentes visions, et les plus subtiles impostures, que l’artifice puisse inventer, je vous en découvrirai les secrets, qui seront si simples et si innocents, que vous aurez sujet de n’admirer plus rien du tout des
œuvres de nos mains » (Alq. II p. 1114, AT X p. 505).
[35]
Certes, le
Discours présente bien le rapport entre la Métaphysique et la Physique comme une déduction (cf. Cinquième partie : « Je serais bien aise de poursuivre, et de faire voir ici toute la chaîne des vérités que j’ai déduites de ces premières [...] » (Alq. II p. 613, AT VI p. 40, et Sixième partie, Alq. II p. 647, AT VI p. 76) mais précisément dans le
Discours la chaîne est rompue pour les raisons de circonstance que l’on connaît.
[36]
Ce qui est compatible avec l’hypothèse de E. Loiacono, 1634, et reprend une proposition subtile avancée par J.-M. Beyssade lors du colloque consacré à cette
œuvre. Cela a l’avantage d’expliquer les deux hypothèses de datation ainsi que certains traits d’hybridité stylistique ou doctrinale du dialogue : Descartes aurait pu ouvrir un dossier « dialogues en français » vers 1630, anticipant le contenu de la première et le début de la seconde méditation, et le reprendre après la publication de celle-ci, éventuellement pour des leçons matinales en Suède. (On peut consulter les actes de ce colloque dans
La Nouvelle République des Lettres, Actes d’une journée d’étude du Centre d’études cartésiennes consacrée à
La Recherche, n
o 1, 1999.)
[37]
Mais sans qu’à ce jour il soit possible de déterminer à quelle date postérieure aux
Méditations (contexte du château d’Endgeest ou beaucoup plus tardif de la cour de C. de Suède).
[*]
L’élaboration de ce texte a donné lieu à des discussions fécondes avec J.-M. Beyssade, E. Lojacono, J.-P. Cavaillé. Qu’ils en soient ici remerciés sans être impliqués par mes choix et mes partis pris.$$$$