Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130533542
192 pages

p. 259 à 270
doi: en cours

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n° 219 2003/2

2003 XVIIe siècle

Nom d’auteur et effets de lecture : l’Entretien de Pascal avec M. de Sacy, XVIIe-XXe siècle

Dinah Ribard Grihl (Paris III-EHESS).
Qui veut-on entendre dans l’Entretien de Pascal avec M. de Sacy ? L’aspect dialogué sous lequel le texte se présente n’est certes pas ce qui retient le plus l’attention, la responsabilité n’en incombant pas à Pascal, mais à Fontaine, dont Pascale Mengotti et Jean Mesnard, dans l’introduction à leur édition du manuscrit inédit de l’Entretien, soulignent la prédilection pour ce type de mise en forme, présent à trente-six reprises dans ses Mémoires. Prédilection assez peu originale, donc, pour une présentation fortement codée [1] : les éditeurs indiquent que la plupart de ces entretiens sont en réalité fabriqués à partir de documents divers, notamment des lettres. Fontaine ne ferait là que s’inscrire dans une tradition d’écriture de l’histoire (en l’occurrence d’une histoire intellectuelle) qui se caractérise par l’alternance de moments de récit et de moments de mise en scène du discours des grands hommes. Mais ce premier constat permet à Pascale Mengotti et Jean Mesnard de montrer la forte spécificité, au sein de l’ensemble de ces dialogues factices, de celui qui met aux prises, avec Pascal et Sacy, deux véritables interlocuteurs. Cette spécificité, c’est-à-dire la présence de Sacy et surtout de Pascal à travers la rédaction de Fontaine, tient au fait que ce dernier ne peut avoir composé l’Entretien qu’à partir d’un écrit de Pascal (une « étude » sur Épictète et Montaigne) [2], et, pour les répliques de Sacy, à partir d’annotations très probablement portées par celui-ci sur cet écrit. Selon l’hypothèse la plus vraisemblable, Fontaine aurait complété l’ensemble avec ses souvenirs de la conversation réelle des deux hommes et avec des citations de saint Augustin provenant d’un recueil d’excerpta constitué par Sacy [3]. L’examen du travail de Fontaine débouche ainsi sur la certitude que le caractère fabriqué de l’Entretien avec M. de Sacy n’altère pas l’authenticité du texte pascalien, qui se fait lire par-delà le dialogue. Les pages qui suivent voudraient faire le chemin inverse et s’intéresser à cet objet tel qu’il a été fabriqué, pour ce qu’il rend visible de l’écriture dialoguée et de l’écriture de l’histoire de la philosophie, ou du moins d’un pan de cette histoire, entre XVIIe et XXe siècle.
Il sera donc question ici de quelques conséquences liées aux apparitions et effacements d’un dialogue dans les différents livres qui ont porté jusqu’à nous la réflexion pascalienne sur Épictète et Montaigne à l’époque qui précède la rédaction des Pensées. Ces livres impliquent divers acteurs – en plus de Fontaine, l’éditeur de ses Mémoires pour servir à l’histoire de Port-Royal (1736), Michel Tronchai, et ceux qui ont donné une version isolée de l’entretien entre Pascal et Sacy, du P. Desmolets et de Pierre Coste jusqu’aux éditeurs d’aujourd’hui. Ils forment une chaîne d’actes de lecture : la lecture de l’écrit de Pascal produite par Fontaine lorsqu’il écrit l’entretien avec Sacy nous parvient à travers les lectures qu’en ont faites les responsables des publications successives de ce texte, qui ont donné plus ou moins de présence à Fontaine par rapport à Pascal, jusqu’à, parfois, faire disparaître la forme dialoguée [4]. L’effacement plus ou moins sensible, dans chaque publication de l’Entretien, de l’auteur du dialogue met ainsi en lumière que tous ces actes de lecture, avant même d’être des interprétations, sont des actes d’attribution qui relient un texte à un auteur (à Pascal, et non pas à Fontaine qui en est pourtant le rédacteur), mais aussi des opinions, des positions philosophiques à des noms propres. Fontaine fait d’abord surgir le nom et la personne de Pascal lorsqu’il met en dialogue le texte que celui-ci a écrit. Il le constitue ainsi en auteur en même temps qu’il entreprend de publier l’opinion d’un des plus célèbres personnages rattachés à Port-Royal sur la philosophie ou sur les philosophes, de manière durable puisque son texte nous est parvenu comme partie du corpus pascalien [5]. Mais cette opération est réalisée dans le texte par Pascal lui-même : invité par Sacy à parler, et sans doute à écrire, sur les « lectures de philosophes dont il s’occupait le plus » [6], il procède par attribution d’un nom d’auteur (Épictète ou Montaigne) à chacune des deux options ou opinions philosophiques qui sont présentées et discutées dans l’Entretien.
La réflexion sur la place de la philosophie dans une pédagogie chrétienne rencontre ainsi la question de l’auteur [7]. L’hypothèse proposée ici est qu’elle la rencontre parce que cette inscription de la philosophie dans une pédagogie non scolaire implique la transformation d’une discipline de savoir en objet de lecture non savante [8]. L’Entretien écrit par Fontaine participe ainsi de ce que l’on peut appeler un mouvement de dé-disciplinarisation de la philosophie, c’est-à-dire à sa prise en charge, à l’époque moderne, par des auteurs qui ne sont pas des professeurs, à destination d’un public qui n’est plus défini par sa scolarisation dans les lieux traditionnels de l’enseignement de la philosophie. On va voir que ce mouvement n’est pas dissociable de sa mise en histoire, c’est-à-dire de l’intervention d’auteurs qui écrivent sur d’autres auteurs [9].
 
PHILOSOPHIE ET HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE : LA QUESTION DU DIALOGUE
 
 
L’Entretien de Pascal avec M. de Sacy est un cas assez étonnant, et à ce titre éclairant, de dialogue portant sur des matières philosophiques. D’abord, l’auteur n’en est pas celui qui est explicitement présenté dans le texte comme un philosophe, ou du moins comme un spécialiste des philosophes [10]. Ce dispositif pourrait être rapproché de l’anonymat platonicien – Platon fait parler Socrate ou les étrangers d’Élée et d’Athènes, et ne parle jamais en son nom propre, de sorte qu’aucune doctrine ne lui est totalement attribuable [11]. Il serait donc par là à ramener aux mécanismes de dépersonnalisation fondateurs d’une tradition de compréhension de l’activité philosophique comme discipline, au sens intellectuel, avant d’être scolaire, du terme : ce n’est pas un individu qui parle, c’est la raison [12]. Mais justement, un tel rapprochement ne peut que faire constater l’écart entre cette tradition et le travail de Fontaine. L’auteur du dialogue, ici, non seulement n’est pas philosophe, mais ne s’intéresse pas tellement à la philosophie, voire, étant donné que ses Mémoires sont écrits pour glorifier la figure de Sacy, partage avec ce dernier la condamnation de la philosophie [13]. Fontaine ne se borne donc pas à publier un écrit de Pascal en lui ajoutant une simple mise en forme. Il écrit autre chose qu’un dialogue philosophique, au sens où ce qu’il écrit ne peut être analysé comme un texte qui viserait à rendre le raisonnement de Pascal plus aisément compréhensible, à en produire une version pédagogique ou vulgarisée, comme on analyse d’ordinaire le genre du dialogue. À vrai dire, le propos de Pascal est bien plus limpide dans le dispositif proposé par Coste [14]. Cette version, parce qu’elle élimine la présence de Sacy, ne se termine pas par la conclusion donnée par les éditeurs de la version dialoguée, troublante car fausse :
Ce fut ainsi que ces deux personnes d’un si bel esprit s’accordèrent enfin au sujet de la lecture de ces philosophes, et se rencontrèrent au même terme, où ils arrivèrent néanmoins d’une manière un peu différente : M. de Sacy y étant arrivé tout d’un coup par la claire vue des principes du christianisme, et M. Pascal n’y étant arrivé qu’après beaucoup de détours en s’attachant aux principes de ces philosophes. [15]
En réalité, Sacy et Pascal ne s’accordent pas du tout sur la lecture d’Épictète et de Montaigne, que Sacy persiste à trouver inutile voire dangereuse, tandis que Pascal s’est attaché à démontrer leur utilité. Leur accord, en fait, ne porte pas sur le sujet philosophique qui a été abordé dans l’Entretien, il porte sur leur manière commune d’être chrétiens. On voit donc là toute la distance qui sépare le récit dialogué de Fontaine des règles ordinaires du dialogue philosophique. L’histoire que raconte normalement un dialogue philosophique est en effet l’histoire d’une doctrine philosophique : histoire de l’acceptation d’une doctrine par un ou plusieurs interlocuteurs ignorants ou opposés à elle, la plupart du temps, mais aussi, éventuellement, histoire de refus de la doctrine destinés à apparaître comme absurdes et scandaleux. Si les dialogues modernes sont généralement compris comme des textes philosophiques, des mises en écriture d’une doctrine destinés à l’enseigner et à la diffuser – ce qui explique que les questions qu’on se pose sur eux soient celles de l’exposition des idées, de la rhétorique qui préside à leur présentation –, ils gagneraient à être aussi lus comme des textes sur la philosophie, des récits sur le cours et la fortune des doctrines, le plus souvent destinés à montrer que celles-ci se sont déjà diffusées, donc à convaincre en montrant le succès plutôt qu’à convaincre pour obtenir le succès [16]. Or c’est ce dernier aspect qui manque entièrement dans l’Entretien avec M. de Sacy, puisque ce dialogue sur la philosophie, n’étant pas écrit par quelqu’un qui s’intéresse au succès de la philosophie, ne montre pas l’esprit d’un des interlocuteurs s’ouvrant peu à peu à une pensée, mais donne à lire une discussion serrée, et sans accord final, sur un usage possible de la philosophie et des philosophes dans une pédagogie chrétienne. Ce dialogue atypique, parce que sa mise en forme implique un deuxième auteur, rend ainsi visible le fait que les auteurs de dialogues font de l’histoire de la philosophie.
En revanche, ce que l’Entretien avec M. de Sacy a de commun avec les autres dialogues sur la philosophie est qu’il fait commencer ce travail de mise en histoire de la philosophie moderne par la convocation de personnages, de noms propres qui, dès lors que des opinions leur sont attribuées (des opinions qui sont les leurs, même si, on va le voir, ils n’en sont pas forcément les inventeurs), deviennent des figures de fondateurs, c’est-à-dire des figures de la nouveauté. Ce qui signifie aussi que le fonctionnement du dialogue est à rapprocher de celui de la biographie [17]. Ce double mécanisme – identification d’auteurs et invention d’une nouveauté – est repérable dans l’Entretien, au moment où Pascal vient d’achever sa présentation de Montaigne :
M. de Sacy, comme il me le redit après, écoutait paisiblement M. Pascal, se croyant vivre dans un nouveau pays et entendre une nouvelle langue. Il se disait en lui-même ces paroles de saint Augustin : « Ô Dieu de vérité ! ceux qui savent ces subtilités de raisonnement vous sont-ils pour cela plus agréables ? Numquid, Domine Deus veritatis, quisquis novit ista jam placet tibi ? ». Il plaignait ce philosophe qui se piquait et se déchirait lui-même de toutes parts des épines qu’il se formait, Ipsi se compungunt aculeis suis [...]. Après donc une assez longue patience, il dit à M. Pascal : « Je vous suis obligé, Monsieur. Je suis sûr que si j’avais longtemps lu Montaigne, je ne le connaîtrais pas autant que je le fais depuis cet entretien que je viens d’avoir avec vous. Cet homme devrait souhaiter qu’on ne le connût que par les récits que vous faites de ses écrits [...]. Je crois assurément que cet homme avait de l’esprit ; mais je ne sais si vous ne lui en prêtez pas un peu plus qu’il n’en a, par cet enchaînement si juste que vous faites de ses principes. [...] On pardonnerait à ces philosophes d’autrefois, qu’on nommait académiciens, de mettre tout dans le doute. Mais qu’avait besoin Montaigne de s’égayer l’esprit en renouvelant une doctrine qui passe maintenant aux chrétiens pour une folie ? » [18]
On se souvient que Sacy niait, avant de rencontrer Pascal, la nouveauté du discours de celui-ci en le rapprochant d’un discours plus ancien, celui de saint Augustin [19]. Ici, il fait de même en ne voyant en Montaigne que le continuateur moderne des académiciens. Mais cette négation prend la suite d’un étonnement devant la nouveauté de ce qu’il a entendu (la « nouvelle langue » d’un « nouveau pays »), qui n’est pas tant celle des écrits de Montaigne que celle de la présentation (du « récit ») que Pascal en fait. La nouveauté n’est donc pas dans les opinions de Montaigne, qui ne font que renouveler – non sans culpabilité, puisqu’il est en principe chrétien – une doctrine ancienne, elle est dans le fait même que Montaigne a écrit, publié, et donc donné à lire sous son nom cette ancienne doctrine, c’est-à-dire l’a donnée à lire à des lecteurs aussi habiles que Pascal, capables d’en tirer tout le sens. La nouveauté de la philosophie moderne apparaît comme le produit d’un travail de réappropriation, de réattribution d’une doctrine ancienne, comme le résultat, donc, d’un déplacement dans le monde des auteurs.
 
LITTÉRATURE, PHILOSOPHIE, DÉPLACEMENT
 
 
Le texte écrit par Nicolas Fontaine intègre la nouveauté qu’il rattache à Pascal, et donc la part de l’histoire de la philosophie moderne qui revient à celui-ci, à un projet de glorification de Port-Royal et de Sacy. Mais il réitère par là ce que Pascal fait avec Épictète et Montaigne : annexer à son projet ce qu’il désigne comme la philosophie et les philosophes, en élaborant une méthode de lecture qui ne vise pas à interpréter l’œuvre d’Épictète et celle de Montaigne, mais à les utiliser (ensemble) dans une perspective qui n’est pas celle que ces deux auteurs proposent eux-mêmes. Ainsi, l’Entretien de Pascal avec M. de Sacy peut être lu de plusieurs manières, à la fois concurrentes et congruentes, comme le suggère l’Avertissement à l’édition des Mémoires de Fontaine par Tronchai :
Les curieux seront bien aises de s’instruire de plus en plus de ce qui regarde une maison qui a fait tant de bruit dans le monde, & qui n’est pas moins célèbre par le mérite de ceux qui l’ont composée que par les disgrâces qui ont été jusqu’à la renverser de fond en comble. Les savants l’estiment par rapport aux excellents Ouvrages qui en sont sortis sur diverses matières, & ils apprendront avec plaisir diverses personnalités de la vie de Messieurs de Saint-Cyran, de Barcos, Arnauld, de Sacy, Le Tourneux, de Tillemont, Lancelot, &c. Les personnes de pitié qui vivent dans le monde, dans de saints monastères, dans l’état ecclésiastique, ou dans les exercices de la retraite & de la pénitence, regardent Port-Royal avec un respect religieux, parce qu’elles savent que cette maison a été comblée des grâces du ciel à mesure de ce qu’elle a été exercée par les passions des hommes, & qu’on peut la considérer comme la source la plus précieuse de ce qu’il y a aujourd’hui dans l’Église de lumières plus pures & de vertu plus solide. C’est principalement pour des personnes de ce caractère qu’ont été dressés ces Mémoires, & c’est pour leur édification qu’on les publie. [20]
À chacun son livre avec les Mémoires de Fontaine, donc : aux curieux une histoire tragique, aux savants un recueil de Vies, aux personnes pieuses un livre édifiant, une histoire sainte. Il apparaît ainsi que la question de la lecture dépasse en fait le discours de Pascal, qu’elle ne lui est pas propre, mais qu’elle est centrale, en plusieurs points de son histoire, dans l’entreprise janséniste. On sait d’ailleurs, et on en voit ici une confirmation, que Port-Royal avait pris la mesure du fait que son audience potentielle était constituée de lecteurs qui s’intéressaient aussi aux belles-lettres, à tout ce qu’on commençait alors à appeler la littérature, et qui comprenait la philosophie ou la théologie en français, la philosophie ou la théologie d’auteur [21].
De là l’animation, rapportée par Fontaine, des discussions sur la nouvelle philosophie de Descartes, autour d’Arnauld et du château du duc de Luynes [22]. De là aussi le fait que Pascal, dans l’Entretien, utilise pour parler du doute chez Montaigne des motifs qui appartiennent plus à Descartes qu’à Montaigne [23]. De là, enfin, les tensions qui apparaissent entre Arnauld et Pascal d’un côté, Sacy relayé par Fontaine de l’autre. Pour Sacy, la philosophie dont il fait parler Pascal n’est pas différente de la peinture dont il parle à Philippe de Champaigne, de la médecine dont il parle à Hamon, du jardinage dont il parle aux jardiniers : tous ces supports de conversation permettent indifféremment d’arriver à parler de Dieu [24]. Pascal, lui, défend ici ce qui est sa compétence propre au sein des spécialistes de l’écriture réunis à Port-Royal : promouvoir son christianisme par des écrits où s’expose un certain usage de la philosophie – ou plutôt de ce qu’il appelle philosophie.
La nuance est de taille : la compréhension que Pascal a de l’activité philosophique lui est très personnelle, et c’est cela également qu’exhibe le texte de l’Entretien. L’horizon traditionnel de la discipline philosophique comme discipline universitaire disparaît en effet totalement de son propos qui ne contient pas un mot sur Aristote. C’est même toute la différence entre la partie proprement « pascalienne » de l’Entretien et le récit encadrant de Fontaine qui montre Sacy mettant en parallèle Descartes et Aristote [25]. La philosophie scolaire est remplacée par un choix de livres connus du public cultivé, en l’occurrence la traduction d’Épictète par Dom Jean de Saint-François, c’est-à-dire le Père Goulu [26], et Montaigne. Or, à déplacer la philosophie dans l’espace de la littérature, Pascal y déplace du même coup la théologie, qui cesse ici elle-même d’être une science et une discipline [27]. C’est cette accessibilité nouvelle de la théologie, par le biais de lectures philosophiques elles-mêmes très accessibles, qui dérange Sacy :
M. de Sacy ne put s’empêcher de témoigner là à M. Pascal qu’il était surpris de voir comment il savait tourner les choses ; mais il avoua en même temps que tout le monde n’avait pas le secret comme lui de faire ces lectures avec des réflexions si sages et si élevées. [...] Il ajouta que, quoiqu’il vît bien, par ce qu’il venait de lui dire, que ces lectures lui étaient utiles, il ne pouvait pas croire néanmoins qu’elles fussent de même avantageuses à beaucoup de gens dont l’esprit se traînerait un peu, et n’aurait pas assez d’élévation pour lire ces auteurs-là en juges, et savoir tirer les perles du milieu du fumier. [28]
Cette critique de la théologie littérarisée par l’intermédiaire de la philosophie d’auteur trouve un écho dans l’Avis au lecteur du Supplément aux Essais de Coste. La conversation qui y est mise en scène vise le déplacement pascalien, mais avec des arguments différents de ceux de Sacy chez Fontaine :
Quant à la Conclusion, où Pascal censure leurs Principes, j’ai vu quelques savants Anglais d’un esprit très juste & très délicat, qui d’abord frappés de la pénétration, de la netteté, & de l’exactitude qui paraissent dans les Caractères que Pascal a fait d’Épictète & de Montaigne, n’ont pas jugé si avantageusement la manière dont il critique leur doctrine. Il bâtit cette critique, dit d’abord un de ces Messieurs, sur des principes trop subtils, peu conformes à la Doctrine de l’Évangile, destinée à l’instruction du simple peuple : Principes purement Métaphysiques, qui mettent la Religion fort au-dessus de la portée du Peuple, & la rendent par conséquent inutile à la société. Beau moyen de récrimination, de la part d’une société fort respectée, contre Pascal & les Jansénistes ! Vous avez raison, reprit un autre, & je m’étonne que ce moyen-là n’ait pas été employé plus vivement par cette société, à laquelle ils font la guerre, & qui la leur fait depuis si longtemps. – En voilà assez, & peut-être trop sur des matières qui passent ma compréhension, & qui seraient fort déplacées dans un simple Avis de Libraire, supposé même que je fusse capable de répéter les raisonnements de ce savant Anglais, qui s’étant emparé insensiblement de la Conversation, parla près de trois quarts d’heure sur ce sujet. [29]
La critique de la « métaphysique » pascalienne semble justifier, dans la Comparaison d’Épictète et de Montaigne, c’est-à-dire dans ce que devient chez Coste le texte de l’Entretien, l’atténuation de ce qui est une comparaison proprement théologique dans la version dialoguée de Fontaine : « Voilà l’union étonnante et nouvelle qu’un Dieu seul pouvait enseigner, et que lui seul pouvait faire et qui n’est qu’une image et un effet de l’union ineffable de deux natures dans la seule personne de l’Homme-Dieu » [30]. Chez Coste, la phrase est plus courte : « Voilà l’union étonnante & nouvelle que Dieu seul pouvait enseigner, que lui seul pouvait faire » [31]. La présence de la théologie s’est affaiblie, alors même que la phrase suivante continue à parler du passage insensible de la philosophie à la théologie, mais là encore, en s’écartant de la formulation donnée par Fontaine : « C’est ainsi que la Philosophie conduit insensiblement à la Théologie », écrit Coste [32], là où Fontaine fait déclarer à Pascal qu’il s’est emporté « dans la théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie, qui était seule [s]on sujet » et que ce sujet l’y « a conduit insensiblement » [33]. La phrase donnée par Fontaine maintient, même si c’est pour la dépasser, la distinction forte entre philosophie et théologie, rappelle la hiérarchie dans laquelle s’inscrivent ces deux disciplines, et présente la transgression de cette hiérarchie comme l’expérience personnelle de Pascal – elle est assumée à la première personne, et renvoie bien au parcours de Pascal, que ses lectures philosophiques ont amené à Port-Royal et à Sacy. La formulation de Coste, au contraire, pose la continuité entre philosophie et théologie comme un constat valable pour tous, et nullement dramatisé. Ce qui disparaît au passage, c’est la violence de l’opération qui fait de la philosophie lue par Pascal, la philosophie installée dans l’espace de la littérature, un accès à la théologie.
Ces traits remarquables de la version Coste signalent d’abord la disparition, pour certains lecteurs des années 1740 en tout cas – la mise en scène situe résolument l’entretien entre Pascal et Sacy parmi les lectures et les sujets de conversation de ceux qui apparaissent alors comme les beaux esprits par excellence, les savants anglais –, de l’intérêt d’une théologie littérarisée en tant que telle, c’est-à-dire gardant encore quelque contact avec la discipline enseignée dans les facultés supérieures. Celle-ci apparaît comme totalement déconsidérée, et on ne peut la désigner, de manière péjorative mais atténuée, que comme « métaphysique », c’est-à-dire comme mode de raisonnement exagérément subtil. Inversement, il apparaît chez Fontaine que cette littérarisation de la théologie par le biais d’une philosophie elle-même littérarisée pouvait bien être l’un des enjeux des débats menés à Port-Royal et autour de Pascal. Du reste, Coste n’élimine pas complètement cet enjeu, mais au contraire en garde une trace : une phrase du même genre devait donc apparaître dans l’écrit de Pascal. On n’en connaît pas la formulation, mais on peut l’imaginer proche de celle donnée par Coste, atténuant la violence et la singularité des opérations qu’il mène sur la philosophie et la théologie par un constat d’évidence.
Quoi qu’il en soit, l’Avis du Supplément aux Essais de Montaigne suggère également autre chose : malgré la différence entre Coste et Fontaine, la question du déplacement, de la dé-disciplinarisation, reste présente dans la critique de Pascal par les personnages mis en scène. Si le savant anglais qui est ici le porte-parole de l’auteur de l’Avis critique la « métaphysique » de Pascal, c’est bien parce que cette métaphysique, elle aussi, est hors de son lieu. Dans un texte qui parle de livres accessibles aux lecteurs cultivés, elle usurpe la place de l’édification, d’une écriture pieuse ou simplement croyante destinée à tous les lecteurs. Cette critique, comme celle de Sacy chez Fontaine, pointe ainsi le fait que des lectures philosophiques d’amateurs sont devenues à l’époque moderne le support d’opérations de déplacements et d’appropriation de savoirs et de techniques jusque-là réservés à des professionnels. De là l’accusation paradoxale d’être inutile à l’éducation religieuse du peuple, accusation qui n’atteint jamais les ouvrages théologiques ou métaphysiques qui demeurent dans l’espace universitaire.
Le déplacement des savoirs et de leurs techniques professionnelles traverse donc finalement toutes les versions du texte de l’Entretien, celles qui nous sont parvenues comme sans doute celles qui ne nous sont pas parvenues – l’écrit de Pascal notamment [34]. Par exemple, si la présence de la théologie diminue chez Coste, le texte que donne celui-ci s’approprie de manière plus voyante que dans les versions dialoguées l’exercice académique de la comparaison et conciliation des systèmes. En effet non seulement la présentation de Coste indique les différentes étapes de l’exercice puisqu’elle comporte des sous-titres [35], mais encore elle ramène, ce qui n’apparaît pas chez Fontaine, l’opposition Épictète / Montaigne à une opposition plus traditionnelle stoïciens/épicuriens, absente elle aussi chez Fontaine [36]. À travers les différentes formes qu’il prend dans ses différentes publications, le texte de l’Entretien de Pascal avec M. de Sacy est ainsi le lieu d’opérations (de lecture et d’écriture) sur la philosophie qui l’arrachent à ses différents lieux. Il s’agit donc d’un texte violent, qui fait plus que « renouveler un vieux problème [...], celui de l’utilité des lectures profanes dans une perspective chrétienne », c’est-à-dire le problème des rapports entre « humanisme et théologie » [37] : le terme d’humanisme cache le problème de la littérarisation de la philosophie, comme s’il n’était pas explicitement question de philosophie – et également, comme une sorte de fantôme, de la philosophie moderne, celle de Descartes, qui revient sous le nom de Montaigne – entre les deux interlocuteurs. Mais cette interprétation en termes de retour à l’humanisme est rendue possible par le fait que l’Entretien déplace aussi l’opposition même entre nouvelle philosophie et philosophie ordinaire, et l’idée même de rupture avec l’ancien, puisqu’il ne s’agit pas ici de proposer un nouveau système, mais d’inventer un mode de lecture (de l’ancien comme du nouveau) capable de transformer les lecteurs. C’est d’ailleurs cela, dans la version de Fontaine, qui finit par surprendre Sacy et lui faire admettre qu’il y a bien du nouveau dans ce que dit Pascal, alors qu’au début il refusait d’y voir quoi que ce soit d’original [38]. La nouveauté qui traverse toutes les versions de ce texte étrange, c’est donc ce qu’on pourrait appeler une mise en action et en histoire d’une philosophie de la lecture.
 
NOTES
 
[1] Les éditeurs parlent d’un « goût prononcé pour une forme transmise par la tradition rhétorique », Pascal, Entretien avec M. de Sacy sur Épictète et Montaigne, original inédit, texte établi, présenté et annoté par Pascale Mengotti-Thouvenin et Jean Mesnard, Paris, Desclée de Brouwer, 1994 (désormais Mengotti-Mesnard 1994), introduction, p. 54.
[2] Le mot est dans le texte de l’Entretien, Mengotti-Mesnard 1994, p. 123.
[3] Sur la composition, la rédaction et l’histoire de l’établissement de l’Entretien, voir Jean Mesnard (Pascal, Œuvres complètes, t. III : Œuvres diverses (1654-1657), Paris, Desclée de Brouwer, 1991, p. 76-121 [désormais Mesnard 1991], introduction reprise et complétée dans Mengotti-Mesnard 1994) et l’édition de Pierre Courcelle (L’Entretien de Pascal et Sacy, ses sources et ses énigmes, Paris, Vrin, 19812). La réalité de la rencontre entre Pascal et Sacy ne semble plus mise en doute depuis Paul-Louis Couchoud (« L’entretien de Pascal avec M. de Sacy a-t-il eu lieu ? », Mercure de France, 1951-1, p. 216-228).
[4] C’est le cas de Pierre Coste, qui introduit dans son Supplément aux Essais un texte non dialogué intitulé Caractère et comparaison d’Épictète et de Montaigne (Supplément aux Essais de Michel Seigneur de Montaigne, contenant la Vie de Montaigne, par M. le Président Bouhier, de l’Académie Française : Le Caractère & la Comparaison d’Épictète & de Montaigne, par M. Pascal, et Autres Pièces, Londres, Guillaume Darres et Jean Brindley, 1740), repris par Condorcet dans l’article X de son édition des Pensées, puis par l’abbé Bossuet dans la sienne (voir Mengotti-Mesnard 1994, p. 14-15). Quant aux éditeurs de l’Entretien aujourd’hui, le nombre de paragraphes par lesquels ils encadrent la conversation entre Pascal et Sacy donne la mesure de la place qu’ils accordent à l’auteur Fontaine. Sur la notion de chaîne de publications, voir GRIHL, De la Publication. Entre Renaissance et Lumières, études réunies par C. Jouhaud et A. Viala, Paris, Fayard, 2002, introduction, p. 6-8.
[5] Sur l’écart entre la disparition de l’auteur organisée par Pascal dans le texte fragmentaire des Pensées et l’exhibition de l’auteur Pascal dans la lecture constituée par la publication des Pensées de M. Pascal sur la Religion et sur quelques autres sujets, voir Louis Marin, « Un texte nommé “Pascal” » dans Pascal et Port-Royal, recueil établi par A. Cantillon avec la collaboration de D. Arasse, G. Careri, D. Cohn, P..A. Fabre, F. Marin, Paris, PUF, 1997, p. 11-70. On peut noter que la section du Supplément aux Essais de Coste qui correspond à l’Entretien s’intitule « Caractère & Comparaison d’Épictète & de Montaigne, par le Célèbre M. Pascal ».
[6] Mengotti-Mesnard 1994, p. 92. Vincent Carraud (Pascal et la philosophie, Paris, PUF, 1992, p. 71-87) propose à son tour une lecture de la théorie de la lecture proposée par Pascal.
[7] Cette dimension pédagogique intervient dans un débat entre commentateurs de Pascal. La plupart d’entre eux, Henri Gouhier (Blaise Pascal. Commentaires, Paris, Vrin, 1966), André Gounelle (L’Entretien de Pascal avec M. de Sacy. Étude et commentaire, Paris, PUF, 1966), Pierre Magnard (Nature et histoire dans l’apologétique de Pascal, Paris, Belles Lettres, 2e éd., 1980) considèrent l’Entretien comme un texte à visée apologétique ; Vincent Carraud (Pascal et la philosophie, op. cit.) s’intéresse pour sa part, sous le travail apologétique, à l’appartenance maintenue et contradictoire de Pascal à la philosophie de son temps. En discutant en particulier Henri Gouhier, Jean Mesnard et Pascale Mengotti (Mesnard 1991, p. 116-120 ; Mengotti-Mesnard 1994, p. 73-75), voient quant à eux dans l’Entretien un dessein pédagogique plutôt qu’apologétique. Mais cette distinction ne fait porter la discussion que sur l’apologétique ; que Pascal et Sacy discutent d’un possible usage pédagogique des livres des philosophes n’est guère douteux.
[8] C’est-à-dire d’une lecture qui n’est pas menée dans un cadre professionnel.
[9] Sur ce point, je me permets de renvoyer à mon livre, Raconter vivre penser. Histoires de philosophes 1650-1766, Paris, Vrin-EHESS, 2003.
[10] Sacy met Pascal « sur son fort » en le faisant parler de philosophie, Mengotti-Mesnard 1994, p. 92.
[11] Sur ce thème important des études platoniciennes, voir l’article classique de Ludwig Edelstein, « Platonic Anonymity », American Journal of Philology, 83, 1962, p. 1-22 ; voir aussi Marie-Laurence Desclos, « L’interlocuteur anonyme dans les Dialogues de Platon », La Forme dialogue chez Platon. Évolution et réceptions, textes réunis par F. Cossutta et M. Narcy, Grenoble, Jérôme Millon, 2001, p. 68-97. André Laks propose de lier le dispositif d’anonymat du dialogue platonicien à la constitution de l’activité philosophique comme activité spécifique (voir « Sur l’anonymat de Platon : la forme du dialogue », Identités autoriales dans l’Antiquité et la tradition européenne. Actes de la journée d’étude du 22 mai 2002, dir. C. Calame et R. Chartier, Grenoble, Jérôme Millon, à paraître).
[12] Ce qui n’empêche pas Platon de suggérer, notamment dans le Protagoras, qu’être philosophe, c’est aussi adhérer sérieusement aux énoncés qu’on profère (voir l’introduction de Frédérique Ildefonse à sa traduction du Protagoras, Paris, GF, 1997).
[13] Cf. Mengotti-Mesnard 1994, p. 85-86, à propos des discussions et expérimentations cartésiennes menées au château de Vaumurier : « Mais jamais on ne put voir M. de Sacy entrer dans ces sciences curieuses. “Quelle nouvelle idée me donne-t-on de la grandeur de Dieu, disait-il, en me venant dire que le soleil est un amas de rognures et que les bêtes sont des horloges ?” Et se riant doucement quand on lui parlait de ces choses, il témoignait plus plaindre ceux qui s’y arrêtaient qu’avoir envie de s’y arrêter lui-même. Il me dit un jour, me parlant là-dessus en particulier, qu’il admirait la conduite de Dieu dans ces nouvelles opinions de M. Descartes, où tout le monde entrait la tête baissée, qu’il considérait dans M. Descartes et Aristote comme un voleur qui venait tuer un autre voleur et lui enlever ses dépouilles [...]. “J’ai vu en Sorbonne, me disait-il, et je ne le pus voir sans frémir, qu’un docteur citant un passage de l’Écriture, un autre le réfuta hardiment par un passage d’Aristote [...]. Et après un si horrible brigandage, il survient récemment un autre homme qui le pille et le tue. Tant mieux. Plus de morts, moins d’ennemis. Il en arrivera peut-être autant de M. Descartes” ». C’est l’ensemble de la philosophie, nouvelle comme ancienne, que Sacy refuse ici.
[14] Le problème de la publication de ce texte est donc aussi, indissociablement, un problème qui fait partie de ceux qu’on considère habituellement comme plus importants que les problèmes de publication : un problème d’écriture, un problème d’auctorialité.
[15] Mengotti-Mesnard 1994, p. 132.
[16] Sur ce point, voir Claire Cazanave, « Une publication invente son public : les “Entretiens sur la pluralité des mondes” », GRIHL, De la publication, op. cit., p. 267-280.
[17] Voir Louis Marin, Pascal et Port-Royal, op. cit., p. 58-60 et 387-402.
[18] Mengotti-Mesnard 1994, p. 110-113.
[19] Voir Mengotti-Mesnard 1994, p. 91-92 : « Mais les lumières saintes qu’il trouvait dans l’Écriture et les Pères lui firent espérer qu’il ne serait point ébloui de tout le brillant de M. Pascal, qui charmait néanmoins et qui enlevait tout le monde. Il trouvait en effet tout ce qu’il disait fort juste. Il voyait avec plaisir la force de son esprit et de ses discours. Mais il n’y voyait rien de nouveau. Tout ce que M. Pascal lui disait de grand, il l’avait vu avant lui dans saint Augustin ; et, faisant justice à tout le monde, il disait : “M. Pascal est extrêmement estimable en ce que, n’ayant point lu les Pères de l’Église, il avait de lui-même, par la pénétration de son esprit, trouvé ces mêmes vérités qu’ils avaient trouvées. Il les trouve surprenantes, disait-il, parce qu’il ne les a vues en aucun endroit ; mais pour nous, nous sommes accoutumés à les voir de tous côtés dans nos livres.” Ainsi ce sage ecclésiastique, trouvant que les anciens n’avaient pas moins de lumière que les nouveaux, il s’y tenait, et estimait beaucoup M. Pascal de ce qu’il se rencontrait en toutes choses avec saint Augustin. »
[20] Mémoires pour servir à l’histoire de Port-Royal, par M. Fontaine, Cologne, Compagnie des Libraires, 1738, Avertissement, t. I, p. V-VI.
[21] Sur le sens émergent de littérature à cette époque, voir Christian Jouhaud, Les Pouvoirs de la littérature. Histoire d’un paradoxe, Paris, Gallimard, 2000, p. 20-21 : « Telle serait même une définition possible de la littérature à ce moment de son histoire, une définition par défaut qui rendrait compte du processus de constitution de l’objet qu’on cherche à définir [...] : elle pourrait être considérée comme l’ensemble des productions scripturaires qui ne peuvent être identifiées à une discipline de savoir s’incarnant dans un lieu fixe, un corps (l’Université par exemple) ou un statut social juridiquement codifié. Ce lieu par défaut où circulent hommes et textes crée un appel d’air : des œuvres issues de lieux de savoir constitués (le droit, la théologie, la controverse religieuse, la médecine, la philosophie, etc.), liées à des institutions, voire à des corporations, se mettent aussi à y circuler, hors des espaces coutumiers de leur réception. Au fond, “la” littérature n’est alors que l’espace mouvant d’une littérarisation ». Sur Port-Royal et les lettres, voir Philippe Sellier, Port-Royal et la littérature, Paris, Champion, 1999.
[22] Mengotti-Mesnard 1994, p. 84-85 : « Combien aussi s’éleva-t-il de petites agitations dans ce désert touchant les sciences humaines de la philosophie et les nouvelles opinions de M. Descartes ! Comme M. Arnauld, dans ses heures de relâche, s’en entretenait avec ses amis plus particuliers, insensiblement cela se répandit partout, et cette solitude dans les heures d’entretien ne retentissait plus que ces discours. Il n’y avait guère de solitaire qui ne parlât d’automate. On ne se faisait plus une affaire de battre un chien [...]. Le château de M. le duc de Luynes était la source de toutes ces curiosités, mais qui était inépuisable. On y parlait sans cesse du nouveau système du monde selon M. Descartes, et on l’admirait ». C’est à cet engouement que réagit Sacy.
[23] Voir Mengotti-Mesnard 1994, p. 105-107, et les notes correspondantes, notamment sur l’ « être faux et méchant » que Pascal utilise dans son exposé de la position de Montaigne.
[24] Mengotti-Mesnard 1994, p. 92 : « La conduite ordinaire de M. de Sacy, en entretenant les gens, était de proportionner ses entretiens à ceux à qui il parlait. S’il voyait par exemple M. Champaigne, il parlait avec lui de la peinture. S’il voyait M. Hamon, il s’entretenait de la médecine. S’il voyait le chirurgien du lieu, il le questionnait sur la guérison des plaies. Ceux qui cultivaient la vigne, ou les arbres, ou les grains, lui disaient tout ce qu’il y fallait observer. Tout lui servait pour passer aussitôt à Dieu, et pour y faire passer les autres. Il crut donc devoir ainsi mettre M. Pascal sur son fort [...] ».
[25] Voir plus haut, n. 13.
[26] Le P. Goulu est l’adversaire de Balzac dans la fameuse querelle des Lettres étudiée par Mathilde Bombart dans sa thèse.
[27] C’est ce qu’indique un passage très célèbre et très commenté (voir en particulier Louis Marin, La Critique du discours. Sur la « Logique de Port-Royal » et les « Pensées » de Pascal, Paris, Minuit, 1975, p. 124-144, et Vincent Carraud, Pascal et la philosophie, op. cit., p. 119-125) de l’Entretien : « Je vous demande pardon, Monsieur, dit M. Pascal à M. de Sacy, de m’emporter ici devant vous dans la théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie, qui était seule mon sujet ; mais il m’y a conduit insensiblement » (Mengotti-Mesnard 1994, p. 126-127).
[28] Mengotti-Mesnard 1994, p. 128.
[29] Supplément aux Essais, op. cit., Avis, p. V-VI.
[30] Mengotti-Mesnard 1994, p. 126. Vincent Carraud, Pascal et la philosophie, op. cit., p. 134-136, suggère une lecture de ce passage qui y voit un usage marqué par le cartésianisme de concepts théologiques.
[31] Supplément aux Essais, op. cit., p. 37.
[32] Ibid.
[33] Voir plus haut, n. 27.
[34] Sur ce point, on peut remarquer que le moment où Pascal passe à la théologie (pour parler de l’impossibilité de tout accord entre Épictète et Montaigne, tant qu’on ne met pas leurs pensées en perspective avec l’histoire de la chute et de la rédemption) est aussi celui où il utilise pour une fois un terme, celui de « contrariété », qui est un terme technique (logique), mais qui apparaît aussi comme si caractéristique des textes pascaliens que Lucien Goldmann a pu en faire la clef de son interprétation des Pensées (voir Lucien Goldmann, Le Dieu caché. Étude sur la vision tragique dans les « Pensées » de Pascal et dans le théâtre de Racine, Paris, Gallimard, 1959).
[35] « Caractère d’Épictète », « Caractère de Montaigne », « Comparaison d’Épictète et de Montaigne » ; cette dernière partie comprend elle-même deux sous-sections : « Conciliation des deux systèmes » et « Conclusion ».
[36] Supplément aux Essais, op. cit., p. 34-35 : « En lisant Montaigne & le comparant avec Épictète, on ne peut se dissimuler, qu’ils étaient assurément les deux plus grands défenseurs, des deux plus célèbres sectes du monde infidèle, & qui sont les seules entre celles des hommes destitués des lumières de la Religion qui soient en quelque sorte liées et conséquentes. En effet, que peut-on faire sans la Révélation que de suivre l’un ou l’autre de ces deux Systèmes ? Le premier il y a un Dieu, donc c’est lui qui a créé l’homme : il l’a fait pour lui-même, il l’a créé tel qu’il doit être pour être juste & devenir heureux : donc l’homme peut connaître la vérité, & il est à portée de s’élever par la sagesse jusqu’à Dieu qui est son souverain bien. Second système. L’homme ne peut s’élever jusqu’à Dieu, ses inclinations contredisent la loi ; il est porté à chercher son bonheur dans les biens visibles, & même en ce qu’il y a de plus honteux. [...] Il semble que la source des erreurs d’Épictète & des Stoïciens d’une part, de Montaigne et des Épicuriens, de l’autre est de n’avoir pas su que l’état de l’homme à présent, diffère de celui de sa Création. [Je souligne] ». Montaigne apparaît plutôt dans les propos échangés dans la version dialoguée comme un représentant du scepticisme. On peut aussi remarquer que Coste emploie le terme « système », absent de l’équivalent de ce passage chez Fontaine, qui utilise le mot « route » (« on ne peut suivre qu’une de ces deux routes, savoir : ou qu’il y a un Dieu, et lors y placer son souverain bien ; ou qu’il est incertain, et qu’alors le vrai bien l’est aussi, puisqu’il en est inséparable », Mengotti-Mesnard 1994, p. 122).
[37] Mengotti-Mesnard 1994, p. 58.
[38] Voir Mengotti-Mesnard 1994, p. 128 : Sacy s’avoue « surpris » de la manière dont Pascal sait « tourner les choses ».
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