Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130533542
192 pages

p. 287 à 308
doi: 10.3917/dss.032.0287

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

n° 219 2003/2

2003 XVIIe siècle

L’Art de prêcher du Père de Foix

Michel Bouvier Université catholique de Lille.
La prédication au XVIIe siècle est un monde dont plusieurs vastes territoires restent encore des « terres inconnues ». Pour y défricher quelques arpents, je me propose de présenter un traité de prédication paru en 1687, L’Art de prêcher du Père de Foix, de la Compagnie de Jésus, auteur ignoré des manuels de littérature et de la plupart des études consacrées à la prédication au XVIIe siècle. Quelques informations biographiques [1] préliminaires permettront de le situer.
Marc-Antoine de Foix-Fabas naquit le 1er mars 1627 au château de Fabas, près de Saint-Girons en Ariège. Son père, Nicolas de Foix-Fabas, est le cousin du comte de Fabas qui fut compagnon d’armes d’Henri de Navarre et gouverneur d’Albret. Après des études au collège de Pamiers, il entra dans la Compagnie de Jésus le 31 octobre 1643. Il fit son noviciat à Toulouse, puis son année de philosophie au collège de Billom dans le Puy-de-Dôme, où il fut régent pendant les six années qui suivirent. Il étudia ensuite la théologie – un an à Tournon, trois ans à Rome (1652-1656) – et il acheva son cursus de formation par une dernière année de probation à La Flèche. De 1657 à 1666, il occupa différents postes, enseignant les lettres, la philosophie et la théologie, et exerçant la préfecture des classes dans les collèges de Toulouse, Albi, Auch, Aubenas et Tournon. Après ces années d’enseignement et pour obéir à la règle qui veut qu’un jésuite change régulièrement de fonction afin de ne point prendre des habitudes qui pourraient être pernicieuses, il fut chargé de la prédication dans les villes de sa province ecclésiastique et il y acquit une bonne réputation, au point que la province de Paris fit appel à ses services en 1671. Nommé recteur du collège d’Albi en 1678, il se fit remarquer par l’archevêque, Mgr Hyacinthe Serran, qui lui confia la direction du séminaire diocésain. C’est pour les futurs prêtres de ce séminaire qu’il écrivit son Art de prêcher, comme il le rappelle dans l’épître dédicatoire, adressée à ce prélat. Nommé recteur du collège du Puy en 1681, il fut enfin Provincial de Toulouse à partir de 1684, continuant par ailleurs à diriger le séminaire diocésain. Ses lourdes responsabilités qui l’obligeaient à de fréquents déplacements le fatiguèrent beaucoup, mais il ne voulut jamais prendre le repos que lui conseillaient ses proches ; sans doute est-ce la raison de sa mort brutale, le 14 mai 1687, au cours de la visite réglementaire du collège de Billom. Il eut un frère cadet qui fut jésuite comme lui, lui survécut dix années, mais ne laissa aucune trace, contrairement à son aîné. Le Père de Foix était réputé pour sa vaste culture et sa science théologique, mais aussi pour ses qualités d’homme d’action et de direction ; il était de commerce agréable, fin psychologue, parlant avec élégance et noblesse, ce qui lui attira de nombreuses sympathies, aussi bien dans la Compagnie que parmi ses adversaires jansénistes. Entre 1662 et 1667, il fit imprimer deux ouvrages contre le jansénisme et un traité de théologie dogmatique, mais, détail important auquel nous reviendrons, il ne publia aucun de ses sermons. Le Père Galimard qui lui succéda édita à la fin de l’année 1687 L’Art d’élever un prince qu’il présente comme une œuvre du Père de Foix, retrouvée dans ses papiers ; cet ouvrage eut un beau succès et une seconde édition parut en 1688.
La publication de L’Art de prêcher a été préparée par le Père de Foix lui-même [2]. L’approbation est datée du 2 octobre 1686 et le privilège, pour un Traité de l’éloquence chrétienne, du 5 octobre. L’ouvrage, comme c’est souvent le cas, porte cependant un autre titre, plus développé : L’Art de prêcher la Parole de Dieu contenant les règles de l’éloquence chrétienne. L’achevé d’imprimer est du 15 janvier 1687. Le libraire en est André Pralard, éditeur spécialisé dans les ouvrages religieux. C’est un petit format in-duodecimo de 500 pages de texte, plus 26 pages pour le titre, l’épître et la table des matières. L’auteur le présente comme le fruit de la maturation de notes prises au fil des années ; sans doute ces notes servirent-elles d’abord à un cours, puis elles furent développées et mises en ordre pour la publication afin de servir de manuel aux séminaristes d’Albi. Comme tant de traités jésuites, il est écrit sous forme de dialogues, mais cette forme est trompeuse : comme le dit Marc Fumaroli à propos des Vacationes autumnales du Père de Cressolles, les intervenants y sont « des rêves de professeur, [...] les masques d’un orateur pour qui le dialogue ne saurait être que l’ornement du discours univoque » [3], d’où les nombreux passages au style indirect qui viennent briser l’illusion dialogique sans que l’auteur paraisse s’en soucier. Divisé en quatre livres de 120 à 130 pages chacun, l’ouvrage peut donner l’impression d’une structure fort rigoureuse ; mais l’examen attentif du contenu détrompe quelque peu.
Dans le premier livre, l’auteur justifie l’existence d’une éloquence chrétienne en se fondant d’abord sur le De doctrina christiana de saint Augustin, référence obligée de toute la rhétorique religieuse classique. Il se réfère ensuite plus longuement à la Rhetorica ecclesiastica de Louis de Grenade ; ce célèbre dominicain du XVIe siècle, considéré comme un des meilleurs écrivains d’Espagne, a joui en France d’une grande réputation de moraliste et d’écrivain spirituel durant tout le Grand Siècle ; mais c’est surtout comme maître de l’éloquence chrétienne qu’il est connu dans les milieux ecclésiastiques, depuis que saint Charles Borromée en a fait le modèle de l’orateur chrétien tel que l’avaient souhaité les Pères du Concile de Trente. Cependant, c’est surtout à saint François de Sales que le Père de Foix va s’attarder, n’hésitant pas, tant il le juge un maître important, à consacrer quelques pages à nous narrer un raccourci de sa vie exemplaire. Cette insistance sur le rôle de l’évêque de Genève montre que le Père de Foix considère moins la technique oratoire que les qualités religieuses de l’orateur sacré. Une fois justifiée l’existence d’une rhétorique chrétienne, il explique le rôle que doit jouer la scolastique : permettre une étude plus sûre de la doctrine, mais non inspirer le style des prédicateurs. Enfin, il défend longuement les casuistes et les docteurs en théologie morale contre les jansénistes. Tout cela fait un peu décousu et indique clairement la volonté de l’auteur de s’inscrire dans les débats du temps.
Le second livre est consacré à montrer les défauts de certains prédicateurs célèbres pour mieux exposer le but de la bonne prédication : faire agir les fidèles, les conduire à pratiquer les bonnes œuvres.
Le livre trois met l’accent sur la solidité de la doctrine que doit défendre le prédicateur et sur l’attitude qu’il doit avoir. Formulant en des termes nouveaux le conflit entre l’âpreté et la douceur qu’examinaient longuement les traités classiques de la rhétorique jésuite, le Père de Foix rappelle qu’il convient de fuir les extrêmes que sont la sévérité scrupuleuse et la facilité complice ; mais s’il ne change pas fondamentalement d’attitude par rapport à ses prédécesseurs, il passe assez rapidement sur ce sujet qui ne lui paraît plus aussi important, pour insister sur la nécessité autrement capitale à ses yeux de renouveler le regard des fidèles sur les vices et les vertus afin de réveiller leur conscience morale. Pour lui, le prédicateur est un moraliste avant tout, nous y reviendrons.
Le quatrième livre est plus spécialement consacré à l’elocutio, au style, dans quelques-uns de ses aspects techniques.
L’ensemble donne une bonne impression de rigueur par la qualité des transitions et l’aisance, la fluidité du discours, la qualité de la langue, toujours claire et précise. Quoique le fond de la pensée se situe, comme on l’a déjà suggéré, dans la filiation des grands maîtres jésuites que Marc Fumaroli nous a fait connaître dans son Âge de l’éloquence [4], en particulier les Pères Caussin, de Cressolles et Vavasseur, ce traité s’insère néanmoins dans cette tradition avec originalité, lui donnant des inflexions nouvelles suffisamment fortes pour qu’on s’y attache ; en effet, le point de vue retenu, les choix qui sont faits, nettement marqués par l’actualité des années 1660-1680, permettent de mieux comprendre certaines évolutions dans l’art de prêcher, ainsi que dans les mentalités qui les expliquent.
Il est significatif que, jésuite lui-même et venant après tant de maîtres jésuites de l’éloquence chrétienne, le Père de Foix n’en cite aucun, comme s’il ne trouvait pas chez ses prédécesseurs les règles convenables, les conceptions les plus conformes à sa pensée et à son expérience. Au contraire, il n’évoque les prédicateurs célèbres – sans jamais en citer nommément aucun, conformément aux règles de la charité chrétienne – que pour relever les fautes dans lesquelles ils sont tombés, que pour mettre en garde contre les réputations acquises pour des raisons qu’à son avis il faut condamner. Tout cela comme si le vrai prédicateur chrétien devait nécessairement rester un homme obscur, au motif que chacun de ses sermons n’est que la forme accidentelle dans laquelle s’exprime la Vérité divine, forme qui n’est donc utile que pour ceux qui la reçoivent, à l’instant et dans l’occasion où ils la reçoivent, qui ne peut donc par nature jamais être celle d’une œuvre appelée à la publication et, par son moyen, à la durée et à la réputation. Cette hypothèse interprétative, qui n’est pas exprimée littéralement par le Père de Foix, apparaît cependant comme la seule à rendre compte, d’une part, de son refus de publier ses propres sermons, d’autre part, de l’ensemble des observations qu’il nous livre et de la démarche même qu’il suit dans son traité. Pour le vérifier, examinons de plus près ses pensées ainsi que l’ordre dans lequel il les met.
Paradoxalement, et alors qu’il a rappelé dans son épître dédicatoire que ce qu’il a écrit est le fruit de son expérience de prédicateur, il commence son traité en soutenant qu’il n’est pas nécessaire de pratiquer un art pour en enseigner les règles. Il reviendra souvent sur l’idée, complémentaire de celle-là, que beaucoup de ceux qui pratiquent depuis trop longtemps une activité la pratiquent en fait de plus en plus mal. Il remarque ainsi que l’enseignement de la théologie est mal donné, parce que, explique-t-il, les
professeurs sont obligés, selon les justes règlements de leurs écoles, de traiter chaque année une partie de la théologie. Ils s’arrêtent si longtemps à ces questions, plus propres à chicaner et que les contestations ont rendu plus fameuses, qu’ils sont forcés à omettre entièrement la plupart des grandes vérités de la foi, de la morale chrétienne, qui devraient faire le principal sujet de chaque traité. Ainsi les écoliers se trouvent à la fin de leur cours entièrement ignorants de la véritable théologie ; ils n’ont appris presque autre chose qu’à disputer et à pointiller sur des questions qui ne sauraient leur être de nul usage. [5]
On voit dans cette analyse comment d’excellents principes, « les justes règles de leurs écoles », conduisent à des résultats désastreux à travers une pratique sans fondement ni valeur. Or, il est aisé de comprendre que ces professeurs de théologie expérimentés sont de mauvais maîtres en partie à cause de leur expérience elle-même. Ils se sont en effet fatigués « des grandes vérités » sur lesquelles ils sont appelés à sans cesse revenir pour être utiles aux écoliers, puisque ceux-ci, évidemment, ne les connaissent pas ; cette nécessité routinière de l’enseignement les a conduits à se lasser et ils se sont alors trouvés « forcés », pour éviter que ne croisse toujours un ennui qu’ils sentent bien coupable, de s’attacher aux chicanes que les « contestations ont rendu plus fameuses », renforcés dans cette attitude, non seulement par le goût des écoliers eux-mêmes pour les « disputes » à la mode, mais encore par le souci apparemment louable de professionnels qui se tiennent au courant des débats en cours dans leur spécialité. Pour le dire en bref, l’expérience les a peu à peu enfermés dans un monde artificiel de plus en plus éloigné de la réalité aussi bien doctrinale que scolaire, les laissant sans prise sur la formation indispensable de leurs élèves. Rien de vraiment original dans ces observations du Père de Foix, qui sont en accord avec la discipline ordinaire de son ordre et que l’on retrouve chez la plupart des moralistes, en particulier chez ceux qui entreprennent de donner des conseils aux prêtres pour échapper aux pièges que les routines de la vie pastorale leur tendent nécessairement.
Beaucoup de moralistes notent en effet que l’expérience acquise est loin d’être aussi avantageuse qu’on le croit ordinairement ; bien au contraire, la plupart soutiennent que l’envisager de confiance sous le seul aspect traditionnel qui la propose comme une règle morale sûre conduit à bien des mécomptes. Déjà les Pères de l’Église en faisaient l’observation, comme saint Grégoire de Nazianze, que cite Bossuet, qui dit qu’elle est « la maîtresse des téméraires et des insensés » [6], idée reprise par des auteurs aussi différents que Méré [7], La Serre [8] ou Jean Rou [9] qui précisent, chacun à sa façon, que l’expérience n’apporte que l’illusion de la prudence et non la vraie prudence, laquelle ne peut venir que de « la spéculation et [de] l’étude » comme dit Rou, c’est-à-dire de l’exercice de la raison. Non que l’expérience soit totalement inutile, car, comme le notait Faret dans son style imagé, elle contient certains « aiguillons de l’intelligence qui excitent et font germer dans les esprits subtils et pénétrants de certaines semences de sagesse » [10], mais c’est que les esprits vulgaires, au contraire des « subtils et pénétrants », vont la prendre pour une règle intangible de vérité sans examiner les caractères accidentels des faits passés qui la fondent et la rendent par conséquent inutilisable dans les occasions actuelles qui se présentent de manière toujours neuve ; c’est encore et plus universellement qu’elle endort les esprits subtils eux-mêmes dans une confiance d’habitude qui risque de leur faire oublier la nécessité permanente de l’accommodement aux circonstances présentes, ce que notent aussi bien Saint-Évremond que Bossuet [11].
Il est notable de remarquer que de telles observations rencontrent tout un pan souvent négligé de la pensée de La Fontaine qui, par exemple dans la fable 16 du livre II, Le Corbeau voulant imiter l’aigle, nous apprend, au rebours de toute la tradition morale sottement approuvée, que « l’exemple est un dangereux leurre ». Toute la sagesse du XVIIe siècle est ainsi une invitation à nous méfier des routines qui nous transforment en sot qui, La Bruyère l’a dit, « est automate », en conséquence de quoi, « ce qui paraît le moins en lui, c’est son âme » [12]. Or, ce que veut enseigner le Père de Foix à ses séminaristes, c’est au contraire à faire paraître leur âme, à l’empêcher de se reposer dans les habitudes, cette « seconde nature » somnambulique qui fait qu’on « n’agit point », et qu’on se rend par là incapable de mettre à l’action ceux pour qui l’on prêche, ce qui est pourtant la fin de toute prédication. Il est très remarquable qu’entre le jésuite et les plus ou moins jansénistes Pascal et La Bruyère, les conceptions anthropologiques sont les mêmes : ce n’est pas leur manière d’envisager l’homme qui les distingue, mais bien leur façon de lui faire confiance, la manière dont ils envisagent sa capacité personnelle à faire son salut et le degré consécutivement variable de la nécessité de la grâce.
Ce sont donc ces deux points de vue différents sur l’expérience – celui des moralistes superficiels qui en font une règle sûre et ferme, et celui des moralistes profonds qui y voient un moyen ambigu, tantôt secours et tantôt piège, et le plus souvent tragiquement les deux à la fois – ce sont ces points de vue divergents sur l’expérience qui expliquent que le Père de Foix, en les réunissant tous les deux pour les envisager dans leur fonctionnement complémentaire, puisse nier la nécessité de pratiquer un art pour en parler, tout en reconnaissant que son expérience de la prédication lui a fourni les principales observations dont il va faire état. Il combine ainsi avec l’esprit de finesse propre à l’accommodement les leçons de deux regards apparemment contradictoires, mais en effet complémentaires. Selon le premier point de vue, il peut appuyer la qualité de ses propos sur le fait qu’il n’est pas un professionnel de la prédication, qu’il n’en a pas fait métier, donc qu’il n’est pas assoté par les mauvaises habitudes, les tics et les aveuglements propres à cet état. Selon le second, il peut garantir la justesse de ses remarques par l’expérience authentique qu’il a eue de la chaire ; expérience d’ailleurs double elle-même puisqu’elle est d’abord celle, limitée, du prédicateur, mais encore celle, plus ample, de l’auditeur. Il se trouve ainsi établi dans un juste milieu heureux qui est la meilleure situation pour produire des réflexions solides, juste milieu qui n’est pas un lieu fixe et immobile, mais un état en mouvement qui nous permet de passer d’un point à un autre pour mieux envisager chacun pris séparément. Cette façon de bien user de la réflexion par le dynamisme des prises de position peut faire penser à la dialectique propre à l’art de convaincre de Pascal, cette dialectique qui lui fait écrire dans la pensée 163 [13] : « S’il se vante, je l’abaisse. S’il s’abaisse, je le vante. » Mais le Père de Foix ne la pousse pas jusqu’à la contradiction pédagogique qui conduit à enseigner que l’homme « est un monstre incompréhensible » afin de le renvoyer à la seule Lumière divine ; il n’en use au contraire que pour pouvoir parcourir tout le champ de son objet d’étude et ainsi le proposer dans toute sa richesse paradoxale, et cependant de manière intelligible, puisque les termes, saisis comme antithétiques dans le paradoxe du fait qu’ils y sont sur le même plan, apparaissent alors pour ce qu’ils sont simplement, des moments dans un discours qui les découvre successivement, dans des phrases et des phases différentes, où ils ne sont donc plus placés sur le même plan.
Une fois rappelés ces points qui, sans être des principes, jouent un rôle fondateur puisqu’ils indiquent la bonne manière de pratiquer l’étude engagée, l’auteur peut passer à la théorie, la première question qui se pose étant de savoir s’il existe un art de prêcher, c’est-à-dire une technique, une rhétorique de ce type de discours. Certains en effet le nient, s’appuyant sur le fait que les apôtres n’avaient pas fait d’études pour l’apprendre et que leur prédication fut cependant exemplaire. Le Père de Foix leur répond que les apôtres avaient reçu une effusion spéciale de l’Esprit-Saint le jour de la Pentecôte afin de leur permettre de commencer l’évangélisation dans un monde totalement païen, et que les prédicateurs d’aujourd’hui ne sont plus dans cette situation privilégiée et en même temps particulièrement difficile, la difficulté étant la raison même du privilège. Il s’agit aujourd’hui d’entretenir et de réveiller une foi qui va de soi dans une Église dont les problèmes ne sont plus ceux des commencements, mais ceux de la domination à peu près tranquille. On remarquera que cette manière de répondre à l’objection repose sur la méfiance vis-à-vis de l’expérience, que nous avons précédemment analysée, et qu’elle précise cette analyse en nous faisant voir très clairement sa dimension historique : le temps de l’histoire est une catégorie du sens des choses, donc ce qui fut ne peut se reproduire à l’identique, le déplacement sur l’échelle chronologique change ontologiquement la nature des choses ; chaque instant est unique, donc chaque événement est unique, chaque pensée est unique, par suite encore, chaque sermon est unique et ne vaut que dans le moment où il est prononcé ; c’est sa déclamation qui lui donne l’existence, épiphanie du sacré qu’il contient, comme le montre Eugène Green dans son dernier livre La Parole baroque [14].
D’autres rejettent l’utilisation de la rhétorique sous le prétexte qu’elle serait profane, venant des païens et donc inconvenante à la dignité de la religion chrétienne. À ceux-là, le Père de Foix répond en citant saint Augustin et Louis de Grenade, qui tous les deux ont affirmé la nécessité du recours aux grands maîtres de l’éloquence antique, Cicéron et Quintilien. Certes, reconnaît le Père de Foix, il y a des génies qui sont fort éloquents sans le secours de la rhétorique, mais ces génies sont infiniment plus rares que les présomptueux qui s’arrogent cette qualité de manière ridicule ; et, d’autre part, quand on constate combien la rhétorique a renforcé le talent des grands hommes d’autrefois, Cicéron ou saint Augustin, on peut penser que les hommes de génie, au lieu de rester en quelque sorte à l’état sauvage, seraient plus grands s’ils l’étudiaient. D’ailleurs, remarque le Père,
pourquoi est-ce que les gens de bien ne tâcheront pas de l’acquérir pour s’en servir à défendre la vérité, si les méchants s’en servent tous les jours à défendre l’iniquité et le mensonge ? [15]
C’est rappeler cette règle de bonne guerre : on ne combat efficacement un adversaire qu’avec des armes du même genre que celles qu’il emploie. Enfin, l’éloquence des païens ne saurait être condamnée en raison de son caractère profane, dans la mesure où, affirme le Père de Foix, puisqu’il s’agit d’une technique, elle est sans lien de nature avec la religion, ce que confirme le fait que les maîtres antiques ont « fondé la plupart de leurs préceptes sur la raison et le bon sens ». D’ailleurs, ajoute-t-il avec piquant, si les prétentieux incultes l’apprenaient, cette rhétorique qu’ils méprisent sottement,
nous n’aurions pas le déplaisir d’entendre profaner la Parole de Dieu par des descriptions de bagatelles, par des similitudes aussi inutiles que pompeuses, par des jeux de paroles, par des allusions froides, par des interprétations ridicules de l’Écriture, par cent autres choses encore plus indignes,
que les païens condamnent universellement [16].
Ce recours à la rhétorique ne doit cependant pas se faire sans règle.
D’abord parce que, comme le disait saint Augustin, cette étude doit être entreprise dans la jeunesse ; s’adressant à de jeunes séminaristes, le Père de Foix leur redit qu’ils doivent maîtriser la rhétorique des Anciens pour mieux la dépasser ensuite. Elle leur servira de formation, c’est-à-dire d’apprentissage par l’imprégnation, d’occasion d’exercices scolaires pour se l’approprier, mais aussi pour réfléchir aux problèmes qu’elle pose quant aux situations de communication, comme nous disons aujourd’hui. Mais elle ne saurait être leur recours universel, ni même le fondement de leur activité d’enseignement et plus particulièrement de prédication.
Car il les convie sans cesse à se remettre en esprit le but de la prédication, but qui leur en révélera le fondement : il s’agit par son moyen de préciser et de vivifier une foi acquise, mais insuffisante et amollie, donc inactive ; par suite, le fondement ne saurait en être que l’Écriture sainte, mise à la portée de nos esprits enténébrés par les commentaires des Pères et des docteurs de l’Église. Car c’est la Parole de Dieu qui peut seule mettre efficacement à l’action, comme le dit saint Paul aux Romains en reprenant Isaïe : « La Parole de Dieu ne reste pas sans effet », « elle ne sort pas de sa bouche sans résultat » [17] ; cette idée, on le sait, est au cœur de la prédication de Bossuet. Le Père de Foix ajoute qu’il ne faut jamais oublier que les fidèles à qui s’adresse le prédicateur ne sont pas des chrétiens abstraits, mais les hommes concrets d’aujourd’hui auxquels il lui faut s’accommoder ; c’est pourquoi il présente longuement le dernier docteur de l’Église récemment canonisé [18], saint François de Sales, et le propose en modèle. Il le défend fermement contre l’accusation de relâchement qui le fait placer parmi les casuistes par quelques esprits chagrins ; d’ailleurs, soutient-il, ces casuistes si décriés sont eux-mêmes des docteurs respectables contre lesquels les jansénistes ne font que reprendre les attaques de Calvin ; et le Père de conclure sa défense par cette formule :
Toutes ces lamentations que l’on fait sur la morale chrétienne entièrement corrompue ressemblent fort aux plaintes que le loup de la fable faisait au pasteur pour l’obliger à se défaire de ses chiens. [19]
Ce qui signifie que ces attaques diaboliques – le loup est lié aux forces de l’enfer dans l’emblématique chrétienne – ne visent les moralistes salésiens et les casuistes que parce qu’ils sont des défenseurs efficaces du troupeau des fidèles, efficaces parce qu’ils savent trouver le ton exact et la juste mesure entre l’excessive rigueur et la molle facilité.
C’est une grande illusion [écrit en effet le Père de Foix] de s’imaginer que l’on suit l’esprit de l’Évangile en penchant toujours du côté de la sévérité ; le penchant ne vient souvent que d’un naturel mélancolique et chagrin, ou de quelque vain désir de s’ériger en prophète. [...] Si l’on ne tâche de modérer le penchant naturel que l’on a, soit pour la sévérité, soit pour la douceur, on se met en grand danger [...] de régler l’Évangile par son inclination, au lieu de régler son inclination par l’Évangile. [20]
Il est visible que, pour lui, les jansénistes se partagent entre ces personnes « d’un naturel mélancolique et chagrin » comme Pascal, et celles qui veulent par vanité « s’ériger en prophète » comme Arnauld. Mais, aussi, il indique clairement qu’il ne pense pas que les jésuites puissent se croire automatiquement indemnes de reproches semblables : « le penchant naturel » est une menace pour toute personne chargée d’enseigner, et c’est chacun qui doit s’examiner lui-même, sans chercher au-dehors une paille qui dans son cœur est litière... Enfin, il convient de remarquer que les maîtres jésuites antérieurs de l’éloquence sacrée s’appuyaient ordinairement sur les auteurs antiques afin de justifier leur recommandation de la mesure, tandis que le Père de Foix ne fait ici référence qu’au texte évangélique qu’il s’agit de faire entendre aux fidèles, au service duquel il faut se mettre totalement dans l’effacement de soi, afin de n’être plus que la voix qui le porte, l’instrument dont il se sert pour être aujourd’hui prononcé.
La source et la norme de la prédication comme de tout enseignement chrétien doivent donc rester l’Évangile. Les conseils des maîtres, les exemples qu’ils donnent ou les règles qu’enseigne la rhétorique, tout cela ne peut venir qu’ensuite ; il convient de se vider d’abord de tous ces produits de l’activité humaine pour être à l’écoute du message du Christ dans toute sa pureté et son exactitude.
Néanmoins, ce serait outrecuidance pure que de croire pouvoir passer directement de la méditation de l’Évangile à son exposition dans la chaire ! La parole du Christ est, en quelque sorte, une nourriture trop substantielle pour ne pas être préparée et comme prédigérée par l’Église. C’est là qu’apparaît la nécessité de la scolastique. En effet, écrit le Père de Foix,
on ne peut être bon théologien sans être bon logicien, sans être théologien scolastique [...car] la vraie théologie scolastique n’est autre chose que la doctrine de l’Église examinée et établie selon les règles solides d’une vraie logique. [21]
[Cette] bonne et vraie logique ne contient autre chose que les règles les plus essentielles pour bien définir, en déclarant distinctement le genre et la différence de chaque chose ; pour diviser un genre exactement en toutes ses espèces, ou un composé en toutes ses parties. Enfin pour bien discourir ou pour conférer sûrement de ce qui ne paraît pas si certain de ce que nous tenons tous pour indubitable. [22]
Certes, le Père de Foix reconnaît que de mauvais professeurs peuvent égarer les étudiants dans un pointillisme stérile, comme nous l’avons déjà noté : mal enseignée, la logique de l’École, qui n’est pourtant que « la dialectique d’Aristote » [23], peut conduire au goût des arguties et des raffinements les plus vains, source d’un orgueil qui serait comique s’il n’était tragique ; par ailleurs, il note que l’étude exclusive de la scolastique risque de donner l’habitude d’une langue barbare autant que malséante. Mais il affirme aussi que la méthode scolastique présente les avantages capitaux suivants : ayant organisé toute la doctrine selon un ordre logique, elle fait gagner beaucoup de temps dans son étude ; née à l’occasion des débats avec les hérétiques, elle utilise une démarche proche de la dispute qui grave profondément les choses dans les esprits ; ne laissant rien dans l’ombre ou l’ambiguïté, elle éclaire les points difficiles et résout les contradictions ; aboutissant enfin à des définitions soigneusement élaborées, elle lève les équivoques et empêche les égarements ; elle seule permet donc de lire les Pères de l’Église sans danger et avec fruit, car ces auteurs des premiers temps de l’Église s’expriment parfois de manière incertaine ou pour le moins équivoque, étant donné que l’Église commençante n’avait pas encore su définir et préciser les notions indispensables à la bonne compréhension de la sainte doctrine.
Il faut néanmoins que la scolastique reste à sa place dans la formation du prédicateur et qu’on ne prétende pas la faire sortir de l’École ou du cabinet, car il serait stupide de vouloir exposer aux fidèles du haut de la chaire un enseignement repris directement de l’École, qui y serait en conséquence totalement déplacé, aussi bien par son contenu et sa méthode que par son discours.
Par son contenu et sa méthode d’abord. Si la dispute scolastique apprend certes
à raisonner sur le vrai sens qu’il faut donner aux textes de l’Écriture, aux décisions des papes et des conciles, et aux paroles des saints Pères par les circonstances des lieux, des temps et des occasions, [24]
ce qui est indispensable pour les clercs, ceux qui veulent faire étalage de ces « raisonnements profonds » dans la chaire ne font que mal disposer « le cœur de l’auditeur en séchant entièrement l’affection » [25], c’est-à-dire le premier mouvement des passions qui, sans forcer l’esprit, incline et prépare à recevoir l’enseignement [26]. D’un autre point de vue, quoique sur le même sujet, l’auteur condamne la mode des sermons sur l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme, que l’on veut prouver pour faire pièce à l’influence des libertins que l’on prétend en plein développement, de même qu’il condamne les prédicateurs qui raisonnent sur la prédestination pour endiguer l’influence pernicieuse des jansénistes ; outre que ces deux influences sont moins grandes qu’on ne le dit par vanité de se faire passer pour un indispensable champion de l’Église, le raisonnement nécessaire en ces sujets présente des dangers évidents pour le peuple qui, incapable des « raisons », n’en retient que le doute qu’elles combattent. Il est tout aussi dangereux pour les honnêtes gens car il fait naître le doute plus qu’il ne le renverse ; en effet,
lorsqu’un homme sage tâche de nous prouver une vérité que nous avons tenue pour indubitable, on soupçonne d’abord que ce ne doit pas être une vérité aussi indubitable qu’on le croyait. [27]
Quant aux impies et autres adversaires visés, ce n’est certes pas par le raisonnement que l’on a quelque chance de les toucher, car ils
ne s’opiniâtrent jamais si fort [...] que lorsqu’on se promet ouvertement de les convaincre. C’est alors qu’ils tâchent de nier plusieurs propositions dont ils fussent tombés d’accord si on ne les eût pas avertis de s’en défendre. [28]
Ces diverses observations du Père de Foix confirment que, pour lui, la prédication n’est pas de l’ordre de l’enseignement dogmatique, mais de l’ordre de la morale, c’est-à-dire de l’incitation aux bonnes mœurs, à la mise en pratique des vérités religieuses dans la conduite de la vie, aussi bien religieuse que profane, car cela n’est guère distinct pour un esprit classique.
On ne peut cependant s’y passer de raisonnements, mais, précision capitale, ces raisonnements nécessaires sont de l’ordre des constructions rhétoriques plutôt que des enchaînements de pensées mises en ordre démonstratif pour fonder des jugements ; en effet, écrit le Père de Foix, ils
doivent plus ressembler aux ordres d’un maître ou aux exhortations d’un père qu’aux discours d’un philosophe. [29]
Il s’agit donc bien de ces raisonnements propres à la morale qui sont de l’ordre du cœur et dont la force de conviction ne tient pas tant au respect des règles de la logique d’Aristote qu’à l’accommodement aux circonstances, qu’à la prise en compte des situations sociales, qu’au bon usage de la langue, qu’à ce que les contemporains de Louis XIV appellent l’esprit et le goût, toutes choses qui se trouvent harmonieusement mises en œuvre dans l’honnête homme accompli, qui est un maître en conversation [30].
En effet, déplacée dans la chaire par sa logique, la scolastique le serait encore par son discours car, si elle forme le raisonnement, elle « glace extrêmement le style » [31] ; or l’éloquence de la chaire demande une juste chaleur qui vient du cœur pour toucher les cœurs. Considérons ainsi, nous dit le Père de Foix, que,
soit que l’on parle ou que l’on écrive, l’esprit suggère naturellement des expressions froides ou ardentes, selon que le cœur de celui qui écrit ou qui parle se trouve froid ou ardent. [32]
Dans la mesure où le raisonnement logique que la scolastique développe met en vive activité les facultés intellectuelles et laisse nécessairement de côté les émotions du cœur, celui-ci est le plus souvent froid lorsque le prédicateur compose son sermon en se remémorant les points de doctrine appelés à nourrir son exposé et qu’il a étudiés selon la méthode scolastique. Il lui convient donc de rejeter
toutes les expressions qui se présentent alors jusqu’à ce qu’il se présente quelque expression passionnée et un peu ardente qui commence dès lors à échauffer le cœur de celui qui compose. [33]
Ce serait donc par un hasard totalement inattendu et à première vue inexplicable que l’expression passionnée va se rencontrer, puisque c’est selon le cœur que naissent les expressions, et que donc, si le cœur est rendu froid par les matières sur lesquelles le prédicateur travaille, l’esprit va « suggérer naturellement des expressions froides » ; et, d’autre part, ce sera cette expression passionnée surgie par hasard qui va échauffer le cœur de l’auteur en train de composer son sermon. Ces observations révèlent un maître qui a médité de façon originale sur les phénomènes de l’expression et a compris leur côté involontaire ou mécanique, ce qui en fait un des très rares auteurs classiques à évoquer le rôle séminal du mot et du tour dans la formation de la pensée. Ce ne sont pas les pensées ou les sentiments qui conduisent en effet à choisir telle ou telle expression, mais dans un mouvement tout contraire, les mots et les phrases qui, s’étant rencontrés sous la plume par les mécanismes aléatoires et mystérieux de la mémoire, de ces ornières, ou « traces » comme disent les classiques, par où les mots passent et repassent, ce sont donc les mots et les tours qui produisent les émotions et les pensées, renversement du processus d’écriture qui est d’une modernité évidente et correspond néanmoins à l’analyse classique des mécanismes de la mémoire, donc à l’anthropologie du XVIIe siècle [34].
Observant ce phénomène, le Père de Foix va s’ingénier à en tirer des procédés rationnels de maîtrise de l’écriture, il va le considérer comme un fait naturel que l’écrivain religieux doit mettre au service de son enseignement en se rendant « maître et possesseur » de son mécanisme, comme dirait Descartes, et ce, au moyen de la connaissance de soi-même.
En effet, quand notre cœur est échauffé par quelque passion, il produit naturellement dans l’esprit des expressions chaleureuses. Le Père de Foix nous invite donc à l’observer dans ces occasions et à noter les expressions qui nous viennent alors à l’esprit ; nous en formerons ainsi un magasin bien rangé dans lequel nous pourrons puiser quand le besoin s’en fera sentir. Mieux encore, ayant empli notre mémoire d’expressions concertées, ce sont ces expressions qui reviendront automatiquement à notre esprit, même et surtout quand il sera froid et vagabond. Ainsi ce ne sera plus par hasard que viendront les expressions chaleureuses dont le prédicateur a besoin, mais par une lente préparation qui aura créé quelque chose comme des réflexes conditionnés. Entraînons-nous, conseille en effet le Père de Foix, à faire
souvent réflexion sur les divers tours que chaque passion nous suggère quand nous en sommes actuellement touchés ; ces tours propres de chaque passion se présenteront plus promptement et plus naturellement dans la composition. [35]
Il ne s’agit donc pas de s’abandonner au hasard, mais de se constituer une « seconde nature » faite d’habitudes, de « traces » volontairement inscrites dans le cerveau, afin que le mécanisme sauvage peu à peu domestiqué devienne un moyen de produire plus efficacement une œuvre. Ici comme dans le Discours de la machine de Pascal, il s’agit de diriger l’automate, d’en faire un instrument de la conquête de soi. Notre jésuite, qui est un adversaire résolu des jansénistes, n’en est pas moins un esprit ouvert et pénétrant qui partage leur analyse de l’homme, sait puiser aux mêmes sources qu’eux, et même apprécier l’œuvre d’un des plus prestigieux adversaires de son ordre, comme celui-ci a su tirer de Montaigne qu’il combat tant de remarques pénétrantes.
Nous avons déjà signalé que, pour notre auteur, il est indispensable de concevoir la prédication comme une activité en situation, ce qui implique en conséquence la considération attentive des circonstances où elle se déroule.
Il nous invite donc en premier lieu à bien la distinguer d’autres activités proches avec lesquelles plusieurs ont tendance à la confondre. Les jeunes prédicateurs par exemple, encore tout emplis de ce qu’ils ont appris, confondent facilement la chaire religieuse avec la chaire professorale ; non seulement ils ont tendance à multiplier les raisonnements scolastiques, comme on l’a déjà remarqué, mais encore ils croient bien faire en citant des textes en latin, quitte à les traduire ensuite. Après avoir rappelé que dans les sermons du début du siècle ces textes latins, et même grecs, occupaient plus de place que le français, et constaté que plusieurs orateurs célèbres continuent à citer de nombreux passages en latin qu’ils traduisent ensuite, comme le pratique Bossuet, le Père de Foix condamne absolument cette façon de faire qui repose sur une confusion des publics : les fidèles ne viennent pas au sermon pour faire du latin, que beaucoup d’ailleurs n’ont jamais étudié, en particulier les femmes et les petites gens ; ces passages endorment leur attention, les distraient, leur donnent l’idée qu’on ne s’adresse pas à eux, que la religion n’est pas pour eux, toutes choses pernicieuses et scandaleuses [36]. D’ailleurs, ce n’est pas en accumulant les citations pour faire montre de sa science qu’un orateur va impressionner ses auditeurs, car l’autorité des livres reste sans effet durable si elle n’est pas « appuyée sur le bon-sens » [37]. Il peut même se dispenser absolument de citer d’autres textes que ceux de l’Écriture, car, note le Père,
un homme véritablement savant paraît toujours tel à tous les intelligents quoiqu’il ne prenne nul soin de faire paraître sa science. Cela se remarque à un certain air de confiance et de fermeté. [38]
Avec de telles formules, on retrouve quelque chose de la « nobilitas » qui faisait l’orateur chrétien pour le Père de Cressolles [39].
D’autres prédicateurs confondent la chaire avec les tréteaux de la foire. Ils vantent leurs pensées ou leurs expressions, soulignent qu’ils viennent de dire une bien belle chose, se conduisant ainsi comme des bateleurs [40]. Engagés sur cette pente, beaucoup veulent rivaliser avec leurs confrères et consacrent une grande partie de leurs sermons à démontrer que ceux-ci ont enseigné des sottises, ou même des hérésies ; cette attitude scandaleuse est une des plus graves fautes de la prédication de son temps, aux dires du Père de Foix, d’autant que « la malicieuse inclination » des hommes à envenimer les querelles fait que l’on se presse à ce genre de sermons et qu’on loue partout ces attaques comme de beaux morceaux d’éloquence, ce qui revient à confondre la chaire et le prétoire [41]. D’autres encore,
zélés ou prétendus tels [...] parlent de certaines actions honteuses dont on n’oserait parler parmi les honnêtes gens ; ou ils parlent des autres vices comme on en parle parmi la lie du peuple. [42]
Sans parler de ceux qui se croient autorisés à truffer leurs sermons de sottises si ridicules qu’on n’oserait les prononcer dans une conversation honnête, dans l’espoir déplacé d’amuser leurs auditeurs et d’attirer de plus grandes foules. La dénonciation de ces atteintes à la dignité de la chaire montre les exigences du Père de Foix, exigences qu’il partage avec tous les auteurs contemporains de traités sur l’éloquence. Car il ne s’agit pas pour eux de faire de l’audience, comme nous dirions aujourd’hui, mais de convertir [43].
À l’opposé de ces prédicateurs qui dégradent la prédication par leur vulgarité, on en trouve d’autres qui la ruinent en la confondant avec la littérature. Quelle faiblesse, s’écrie le Père de Foix, que ce lyrisme déplacé qui fait commencer un sermon par « ces descriptions puériles d’un tableau, d’une fleur, d’un palais, d’une tempête » [44] ! Il n’est pas plus raisonnable de quitter le lyrisme pour sombrer dans la satire, ce qui arrive lorsqu’on veut faire rire des faiblesses ou des vices.
La satire et la comédie [précise le Père de Foix] donnent toujours à ces vices un visage ridicule et propre à faire rire ; un sermon moral doit toujours leur donner un visage affreux et propre à donner de l’horreur. [45]
La confusion avec le théâtre comique semble être à la mode puisque notre jésuite condamne « quelques célèbres prédicateurs de ce temps » qui s’amusent à produire « de longs dialogues purement inventés », qui portent plus à s’amuser qu’à se corriger [46]. D’une manière générale,
tout ce qui dispose à rire fait toujours douter si le prédicateur ne pense pas plutôt à se divertir ou à divertir ses auditeurs
qu’à remplir ses devoirs, c’est pourquoi la raillerie même honnête doit être bannie de la prédication [47]. Il ne faut pas cependant se guinder, tomber dans une austérité tout aussi inconvenante et, à force de sévérité, perdre ceux qu’on doit gagner : tout ce qui est forcé est mauvais. Il ne faut même pas vouloir trop convaincre, car cette attitude crispée conduit à forcer la vérité et à la perdre de vue, donc à la faire perdre par ceux à qui on voulait la faire trouver [48].
Notre auteur condamne plus particulièrement deux formes importantes de la prédication classique, les oraisons funèbres et les panégyriques de saints, non en elles-mêmes, mais parce qu’elles sont presque toujours traitées comme des œuvres encomiastiques ou historiques. Les premières « ne demandent que de l’esprit et du brillant », on y sombre dans les mondanités agréables ; les seconds « n’ont d’ordinaire rien de solide [...] on n’y cherche qu’à plaire par de belles paroles » [49]. Revenant sur le sujet à la fin de son ouvrage, l’auteur conseille au panégyriste qui veut faire œuvre pieuse de travailler, non en historien qui rapporte avec exactitude tous les faits indifféremment, mais en moraliste qui ne rapporte que les belles actions de son héros avec le détail des circonstances nécessaires pour comprendre la nature du « combat chrétien », afin de « plaire aux honnêtes gens » en leur faisant concevoir clairement que la sainteté est certes une œuvre difficile et longue, mais surtout une œuvre simple et humble [50].
Le Père de Foix épingle enfin quelques prédicateurs qui suivent une nouvelle mode qui consiste à inventer des « hyperboles excessives » ou à se permettre certaines « extravagances, que l’on appelle concetti », afin de faire parler de soi. Mais si « on les débite en chaire comme des subtilités ingénieuses », le succès n’est pas celui qu’on en espère, car « on les rapporte dans les conversations comme des folies très ridicules » [51].
En second lieu, il ne faut jamais perdre de vue quelles sont les personnes devant qui l’on parle. Prêcher devant des personnes de qualité demande une attention particulière pour ne pas leur faire croire qu’elles sont des fidèles différents des autres, ce qu’elles ont déjà trop tendance à penser. En effet,
les gens du monde, surtout ceux de quelque qualité, sont élevés et accoutumés dès l’enfance à chercher en toutes leurs actions tout l’éclat et toute la réputation qu’elles leur peuvent donner. [52]
Ce n’est pas le rôle du prédicateur de renchérir sur ces habitudes de vanité ; aussi faut-il bannir la moindre flatterie des sermons qu’on leur prêche. Sur ce point, le Père de Foix note avec satisfaction les progrès accomplis : la mauvaise habitude de faire des compliments aux personnes de qualité à la fin des sermons ne subsiste plus, dit-il, qu’aux « seuls sermons qui terminent l’Avent et le Carême » [53].
Dans la prédication ordinaire, il ne faut pas négliger les inclinations communes de la nature humaine. Et d’abord se souvenir toujours que, parmi la foule que l’on enseigne,
il ne se trouve que trop de gens assez fermes dans la foi, mais qui sont fortement attachés à quelque vice favori ; ces fortes habitudes donnent un grand penchant à se défaire de la créance et de la crainte importune d’un Dieu juste, et terrible juge de leurs crimes. [54]
Ces chrétiens-là chercheront donc sans cesse à interpréter les propos du prédicateur dans le sens qui pourra les soulager. Aussi faut-il ne jamais s’exprimer qu’avec la plus grande clarté, sans compromission ni équivoque, afin que leur curiosité maligne soit déçue et qu’ils ne puissent en aucune façon se prévaloir de quelque parole maladroite échappée au prédicateur pour s’endurcir dans leur péché. Le Père de Foix a.t.il retenu et médité les leçons que donna Pascal à ses confrères dans Les Provinciales ? Toujours est-il que celui qui suivra attentivement ses conseils ne risquera plus de se les entendre donner.
Par ailleurs, un prédicateur zélé ne doit pas se leurrer, affirme-t-il : la plupart des hommes ne cherchent que le divertissement, même lorsqu’ils viennent avec piété entendre un sermon. Il convient donc à la fois de ne pas contrecarrer cette inclination profonde en les prêchant de manière ennuyeuse, mais encore de ne pas la satisfaire complaisamment en les amusant par des bagatelles. Ainsi par exemple dans l’utilisation du portrait ou « peinture vivante », qui reste « un des moyens les plus sûrs que nous ayons pour prêcher fort utilement et fort agréablement la morale », il faut éviter de tomber dans « le détail de toute sorte d’actions particulières » qui disperse l’attention et fait oublier le but poursuivi, qui est de peindre le vice contre lequel on veut mettre en garde ; au contraire, « il faut choisir finement les actions dans lesquelles les sentiments et les inclinations des gens paraissent plus visiblement » afin de concentrer l’attention sur ce qu’il y a de corrompu dans leurs mœurs et sur ce qui, dans leur tempérament ou leur conduite, a ouvert la voie à cette corruption [55]. On leur apprendra ainsi à mieux se connaître pour mieux se corriger.
Enfin, les hommes étant naturellement portés à la suspicion et à la médisance, il ne faut pas laisser la moindre ouverture par où ces deux pestes du bon jugement puissent exercer leur malignité. Dites-vous bien, remarque le Père de Foix, que, quand on vous entendra prêcher avec une sévérité trop appuyée, on n’en conclura pas que vous êtes un homme de grande vertu, mais vous disposerez
tout le monde à soupçonner que [vous prêchez] plus souvent [vos] chagrins et [vos] imaginations sombres que les véritables lois de l’Évangile. [56]
De même, quand vous prêchez des règles de conduite un peu exigeantes, attendez-vous à ce qu’on examine de près vos mœurs pour savoir si vous vivez vous-même selon ces règles [57]. Le moindre doute rendrait votre prédication totalement vaine. Cependant, ajoute le Père de Foix, cette malveillance d’Argus est corrigée par la grande simplicité du plus grand nombre des hommes : ils se contenteront de la réputation que vous saurez acquérir habilement sans descendre jusqu’à l’effet. Que les prédicateurs ne s’imaginent donc pas qu’ils doivent être des modèles de probité et de vertu, ce qui serait décourageant pour les hommes pécheurs qu’ils restent malgré tout ; les dehors de l’honnêteté apaiseront les esprits les plus chagrins. Il suffit que le prédicateur, sans attirer l’attention sur ses faiblesses, fasse bien sentir à ses auditeurs que c’est Dieu qui se sert de sa bouche pour s’exprimer, ce qui nous ramène à la solidité de la doctrine [58].
Il est vrai que la faiblesse des connaissances doctrinales choque violemment le Père de Foix. À la façon de Boileau qui soutient que « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », il soutient qu’une doctrine solidement fondée et pensée ne saurait donner une prédication vraiment mauvaise. D’où le rôle essentiel des études scolastiques bien faites, et – nous l’avons noté tout à l’heure – le regret qu’a notre jésuite de voir tant de cours donnés aux séminaristes les occuper de pointillismes sans leur fournir les connaissances de base. Mais la prédication ayant d’abord une fin morale, il est encore plus dommageable de constater que les enseignements en ce domaine sont parfaitement vains. Si les traités de théologie, note le Père de Foix, ont trop tendance à l’abstraction et au byzantinisme pour être capables de corriger des cours abscons,
il n’est point de traité néanmoins [écrit-il] où ce dérèglement soit aussi fréquent, ou aussi préjudiciable à nos prédicateurs que dans le traité destiné à parler de toutes les vertus morales. On s’y arrête à chercher métaphysiquement l’essence du droit ou de la justice, et à cent autres questions inutiles ; et l’on ne dit rien du tout des vertus particulières. Faut-il s’étonner de voir si peu de prédicateurs qui prêchent ces vertus et ces vices ? [...] S’ils en parlent quelquefois selon leur devoir, ils ne font presque jamais concevoir nettement ce que c’est que le vice ou la vertu dont ils parlent. La plupart ne le savent pas eux-mêmes. [59]
Sans parler de ces prédicateurs qui méprisent une doctrine mal assimilée pour prêcher leur opinion, c’est-à-dire les fruits incertains de leurs rêveries ou de leurs raffinements ; d’où ces sermons entendus « tous les jours, qui ne contiennent presque que des choses fausses ou incertaines » [60], ou ces prédications non moins répandues qu’allongent tant de « bagatelles, tant de concetti ou d’applications ingénieuses de l’Écriture contre son véritable sens » [61]. À tous ces faussaires, le Père de Foix rappelle qu’ils sont les ambassadeurs de Dieu et qu’à ce titre ils se doivent d’être les porte-parole de la vérité en tous ses sens :
Tout doit être ou vérité de la foi, ou un fait connu par l’expérience publique, ou un principe évident par lui-même, ou une conséquence qui suit évidemment de quelque vérité de cette nature.
Un prédicateur ne peut même pas se permettre d’appuyer ses dires sur
des faits que l’on sait être certains lorsque la certitude ne paraît pas si clairement à tout le monde que plusieurs n’en puissent douter. [62]
Observation qui est en parfait accord avec les remarques de Nicole sur l’art de se faire bien comprendre dans la conversation.
Sérieusement mis en garde contre tant de dérives, il faut maintenant examiner les moyens de répondre à la mission du prédicateur qui consiste à « porter son auditeur à dire efficacement dans son cœur : je dois, et je veux faire ce que l’on me dit » [63]. En supposant que l’orateur ait une réputation morale suffisamment bien établie, qu’il possède parfaitement la doctrine et qu’il sache ne pas céder à la tentation de raisonner en toute occasion, il lui reste à savoir construire un discours capable de mettre son auditeur dans cette bonne disposition, c’est-à-dire le persuader après l’avoir convaincu. Car, le Père de Foix le rappelle avec netteté, il y a une grande différence entre convaincre et persuader. La conviction est de l’esprit ; elle fait penser, mais non agir ; la persuasion est un acte de la volonté qui fait agir dans le sens de la conviction. Comment convaincre ? Plus gravement, comment persuader si
la persuasion est un acte, une résolution efficace que la volonté forme très librement ? [64]
Car il est vrai que le mouvement des passions incline à faire telle ou telle chose, mais il ne contraint jamais, l’homme restant un être fondamentalement libre qui n’agit que par un choix délibéré de la volonté [65]. Voilà une opposition fondamentale avec les jansénistes : pour le Père de Foix, l’homme peut toujours agir librement.
Avant toute chose, il convient de cultiver la brièveté. Entendons bien en quoi elle consiste : « Un sermon moral est trop long quand il dure plus d’une heure », affirme le Père de Foix, condamnant ces nombreux prédicateurs qui s’entêtent à prêcher « cinq quarts d’heure », voire une heure et demie [66]. Cela peut venir, explique-t-il, de ce que ces orateurs n’écrivent pas leurs textes et prêchent en se laissant porter par la chaleur de l’imagination, qui leur fait dire beaucoup de choses inutiles, lesquelles ennuient ceux qui les écoutent de plus en plus froidement ; même si ce feu peut faire illusion quelque temps, admet-il, l’âge vient qui refroidit l’imagination et ceux-là prêchent de plus en plus mal. Il estime aussi, tout au contraire, que cela peut provenir de ce que certains prédicateurs écrivent bien leurs sermons, mais en se laissant porter par la même chaleur d’imagination qui les entraîne à des longueurs dont ils sont d’abord enchantés, et quand ils en viennent à se relire de sang-froid, trop attachés à cette production enflammée, ils se refusent à la corriger et la présentent ainsi aux fidèles d’une façon doublement ennuyeuse, et par sa longueur, et par le ton alangui dont ils la lisent, ne retrouvant plus le feu qui présida à sa création [67]. Car il faut que le cœur et la langue soient toujours accordés. Peut-être s’imaginent-ils ainsi pratiquer une nécessaire amplification, concède notre jésuite, pour ajouter que malheureusement ils la confondent avec « la multitude des paroles » qui s’attardent sur un seul objet, alors que « la bonne amplification consiste à faire paraître les choses beaucoup plus grandes qu’elles ne paraissent d’elles-mêmes » [68], ce qui ne peut être que le fruit d’un long travail réfléchi. En effet, écrit le Père de Foix,
il n’y a qu’une étude constante des termes les plus expressifs et les plus énergiques, et un soin perpétuel de retrancher de tout ce que l’on écrit toutes les expressions et toutes les paroles non nécessaires, qui puissent donner quelque facilité à parler précisément et à exprimer constamment beaucoup de sens en très peu de paroles. [69]
« Beaucoup de sens en très peu de paroles », ce pourrait être une belle formule pour exprimer l’idéal classique tel qu’il se présente dans les trente premières années du règne personnel de Louis XIV, en se souvenant cependant qu’il s’agit de densité et non de brièveté.
Parvenu à cette gravité, à ce poids par cette heureuse concision, convaincre sera chose assez facile. Si par ailleurs le prédicateur sait bien de quoi il veut convaincre, s’il n’exprime pas ses opinions mais « des obligations indubitables » [70], l’essentiel est acquis ; il ne lui reste qu’à prendre garde à ne pas provoquer la contradiction et, pour cela, à « surprendre » son auditeur en ne montrant d’aucune façon qu’il veut le convaincre, en cachant soigneusement tous les procédés qui sont employés pour le convaincre [71]. Que le prédicateur évite par-dessus tout de se passionner, d’utiliser le pathos rhétorique, lequel saisit l’attention un instant, puis la fatigue et l’ennuie [72], ou éveille l’antagonisme : en effet, l’homme « résiste souvent aux mouvements les plus puissants [des passions] en s’obstinant dans une résolution contraire » [73]. Que le prédicateur ne montre au contraire que ses « affections », qui sont, je le rappelle, les premiers mouvements qui marquent le commencement d’une passion ou son état paisible habituel – car une passion peut être un état tranquille – et qui sont donc de l’ethos ; ces affections produisent l’onction ;
cette onction [écrit fort bien le Père de Foix] est une suite naturelle et continuelle de diverses expressions affectueuses qui expriment chacune en peu de mots quelque affection douce et actuelle de l’orateur ; de petites interrogations, de petites apostrophes à Dieu, aux gens de bien, aux pécheurs, à soi-même, de petites admirations, de petits souhaits ; cent autres tours de phrase courts et vifs qui exhortent, qui piquent d’honneur, qui donnent courage, qui font confusion ou qui témoignent de la compassion,
tout cela de manière presque insensible [74].
S’il est plus difficile de persuader, quelques règles simples permettront néanmoins d’y parvenir assez souvent, la grâce de Dieu aidant, car le Père de Foix est convaincu que la masse des auditeurs d’un sermon est constituée de personnes de bonne volonté qui veulent bien faire et n’attendent qu’une raison un peu pressante de se convertir. L’éloquence chrétienne utilise pour les y inciter deux affections qui sont « la crainte et l’espérance ». Le Père de Foix conseille surtout de recourir à la crainte car c’est ce qui est le plus capable de toucher la multitude, mais il faut, précise-t-il, qu’elle soit constamment accompagnée d’une « juste confiance », selon une expression de saint Chrysostome [75]. Pour obtenir ce savant mélange et cette douce mesure, le Père de Foix recommande surtout de peindre les vices en leur donnant « un visage affreux et propre à donner de l’horreur » [76], mais non de faire craindre un Dieu que l’on s’ingénie à rendre terrible, cela parce qu’on mêle ses sentiments avec les vérités de foi, ce qui est certes une grave erreur, mais plus encore un mépris scandaleux de la parole de Dieu [77] qui nous a enseigné à craindre nos fautes, et non sa Miséricorde, en qui les chrétiens doivent placer leur espérance. Ce sont là les pensées de saint Augustin, et c’est l’enseignement constant de Bossuet.
Enfin quelques moyens de style achèveront de pousser les cœurs à une authentique conversion. Et d’abord une vraie nouveauté
qui n’est pas tant dans les choses que dans la façon de les exprimer [et] persuade toujours plus efficacement pourvu que ces façons et ces tours soient si naturels « qu’ils ne donnent point aux choses d’autre couleur que celle de la vérité ». [78]
Le naturel, qui est l’expression la plus simple de la vérité, reste la qualité fondamentale de la prédication selon le Père de Foix. C’est pourquoi il condamne le style pompeux :
Toutes les figures éclatantes [écrit-il] et qui paraissent visiblement figures, ne valent rien nulle part. Les figures mêmes moins éclatantes ont besoin d’étude pour ne paraître point étudiées. [79]
Cette remarque paradoxale est essentielle : beaucoup d’étude pour effacer l’impression de l’étude. Que l’œuvre ne sente pas l’huile, dit Boileau. Le Père de Foix partage son idéal. Il se distingue ainsi fortement des maîtres jésuites du début du siècle, contemporains de Corneille, qui recommandaient quasi unanimement la recherche de la grandeur et du sublime ; ce faisant, il trouve un bon modèle dans la simplicité de saint François de Sales, que les maîtres jésuites héroïques ignoraient superbement. On le voit, ce n’est pas seulement une question de moment historique.
Néanmoins, malgré son rejet des figures éclatantes, lorsqu’il conseille d’employer les sentences pourvu qu’elles soient à propos, brèves, claires et évidentes, il ajoute qu’elles toucheront plus encore quand elles seront « figurées » ; heureusement, il a l’excellente idée de nous donner un exemple de ce qu’il entend par une sentence « figurée », ce qui va nous permettre de comprendre très exactement quel est le style qu’il estime le plus propre à la prédication. Voici la sentence qu’il propose en style simple : « La mort n’est pas un si grand mal ». Et la voici en style figuré : « Est-ce un si grand malheur que de mourir ? ».
La figure employée est une des plus simples, des plus naturelles : il s’agit de l’interrogation oratoire. Remarquons qu’il fait aussi changer deux mots de catégories : le substantif abstrait, la mort, est « figuré » par le verbe mourir, plus touchant en ce sens que, si la mort reste une chose qu’on ne peut connaître effectivement de l’intérieur, mourir est une action que nous pouvons expérimenter, et même réitérer, car on pense parfois mourir sans que la mort soit effective ; de même, le substantif abstrait, mal, est « figuré » par le substantif malheur, un peu plus concret, un peu plus sensible donc. Il s’agit de nuances fort minces et d’un tour plus vif et de sonorités plus expressives : procédés discrets, conformes à la sobriété classique, mais aussi à la modestie d’un homme, le prédicateur, qui ne doit être qu’un « serviteur inutile » entre les mains de Dieu.
Dans cette œuvre négligée, on constate ainsi que ce que nous nommons le classicisme s’est constitué et parfait à la pointe d’un siècle de saints, qu’il ne faut donc pas oublier qu’il comporte une part chrétienne, mais aussi que le christianisme prend dans la deuxième moitié du XVIIe siècle une allure classique qu’il n’a pas toujours eue, et qu’il n’a plus. L’Art de prêcher du Père de Foix nous permet donc de réaffirmer que la religion chrétienne est particulièrement accommodante, qu’elle s’incarne avec une aisance surprenante tout en facilitant à ses fidèles l’art difficile de « vivre avec son temps » sans pour autant s’y perdre. Sans doute cela est-il plus facile à un jésuite qu’à un janséniste, peut-être parce que les jésuites ont su rester à l’école des grands génies de l’Antiquité sans aucunement renier leur foi, mais en l’affinant comme on affine l’or, la rendant toujours plus universelle, c’est-à-dire plus catholique, dans l’esprit d’ouverture et de bonté de saint François de Sales. Prêcher n’est plus alors créer une situation extraordinaire qui stupéfie et pétrifie, mais c’est plutôt saisir l’homme à sa hauteur et l’entretenir de sa dignité négligée afin de le persuader de tenter activement de s’y conformer.
 
NOTES
 
[1] Je les tire pour l’essentiel de la notice de H. Beylard dans le Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, Paris, Éd. Beauchesne, 1933-1995, lequel reprend les sources traditionnelles (Sommervogel, Moreri, Feller, Michaud...) ; je le corrige et complète sur quelques points, en particulier en ce qui concerne L’Art de prêcher qu’il ne semble pas avoir eu en main.
[2] Contrairement à ce qu’indique H. Beylard dans la notice référencée à la note précédente.
[3] « Le corps éloquent », XVIIe siècle, no 132, 1981, p. 237-264, p. 245.
[4] Genève, Droz, « Titre courant », 2002 (rééd.).
[5] P. 71 de l’édition originale de 1687, parue à Paris chez André Pralard, à laquelle nous renverrons dorénavant en n’indiquant que la page.
[6] Œuvres oratoires, éd. de J. Lebarq revue par Ch. Urbain et E. Levesque, 7 vol., Bruges-Paris, 1926-1927, t. V, p. 149 (texte de 1666).
[7] Œuvres complètes, éd. Boudhors, 3 vol., Paris, 1930, t. II, p. 75 (Discours « De l’esprit », 1677).
[8] La Vie heureuse, Paris, 1698, p. 196 (1ère éd. 1664).
[9] Le Prince chrétien et politique, Paris, 1668, t. I, p. 363.
[10] L’Honnête homme, éd. Magendie, Paris, 1925, p. 29-30 (1re éd. 1636).
[11] Voir les Œuvres en prose du premier, éd. Ternois, 4 vol., Paris, 1962-1969, t. I, p. 23 (texte de 1659) et les Œuvres oratoires du second, éd. citée, t. V, p. 564 (Sermon sur l’endurcissement, 1669).
[12] Les Caractères, XI, 142, éd. Garapon, Paris, 1962, p. 343 (texte de la 5e éd., 1690).
[13] Paris, Garnier-Flammarion, 1991, éd. par Ph. Sellier.
[14] Paris, Desclée de Brouwer, 2001.
[15] L’Art de prêcher, p. 15.
[16] Ibid., p. 22-23.
[17] Épître aux Romains, IX, 6 ; Isaïe, LV, 11.
[18] Canonisé en 1665, saint François de Sales ne fut proclamé docteur qu’en 1877 ; mais cette qualité ne fait déjà aucun doute pour le Père de Foix qui y insiste longuement.
[19] L’Art de prêcher, p. 110.
[20] Ibid., p. 114-115.
[21] Ibid., p. 45-47.
[22] Ibid., p. 28. Conférer signifie ici distinguer.
[23] Ibid., p. 30.
[24] Ibid., p. 72.
[25] Ibid., p. 145.
[26] Ibid., p. 426-427.
[27] Ibid., p. 268.
[28] Ibid., p. 269.
[29] Ibid., p. 146.
[30] Voir à ce propos ma Morale classique, Paris, Champion, 1999.
[31] L’Art de prêcher, p. 79.
[32] Ibid., p. 435.
[33] Ibid., p. 436.
[34] Voir à ce sujet ma Morale classique, op. cit.
[35] L’Art de prêcher, p. 436.
[36] Ibid., p. 218-227.
[37] Ibid., p. 141.
[38] Ibid., p. 155.
[39] Voir « Le Corps éloquent » de Marc Fumaroli, art. cité, p. 260-261.
[40] L’Art de prêcher, p. 176-177.
[41] Ibid., p. 185-188.
[42] Ibid., p. 346.
[43] Ibid., p. 132.
[44] Ibid., p. 419.
[45] Ibid., p. 170.
[46] Ibid., p. 420.
[47] Ibid., p. 167-168.
[48] Ibid., p. 117.
[49] Ibid., p. 26.
[50] Ibid., p. 486-488.
[51] Ibid., p. 160-161. Serait-ce un retour surprenant à la vogue baroque du « concetto » ? (voir sur ce mot la contribution de Peter Baylet dans La Prédication au XVIIe siècle, Clermont-Ferrand, 1980, p. 314 sq.). Il est difficile de penser qu’il s’agit réellement d’une nouvelle mode, tant la condamnation dans la prédication des hyperboles, et autres figures brillantes ou subtiles, est redondante de saint François de Sales (voir, par exemple, J. Hennequin, « Saint François de Sales et la prédication selon L’Esprit du Bienheureux François de Sales de Jean-Pierre Camus », Mélanges en l’honneur de Jacques Truchet. Thèmes et genres littéraires aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, PUF, 1992, p. 40 en particulier) à la fin du siècle (voir, par exemple, L’Image du prêtre dans la littérature classique, actes du colloque, éd. par D. Pister, Bern, Peter Lang, 2001, p. 103 en particulier). Le Père de Foix revient d’ailleurs plusieurs fois sur ce point sans évoquer la mode : voir ici même les textes en appel de notes no 61 et no 79.
[52] L’Art de prêcher, p. 174.
[53] Ibid., p. 163-164.
[54] Ibid., p. 269.
[55] Ibid., p. 343.
[56] Ibid., p. 116-117.
[57] Ibid., p. 144.
[58] Ibid., p. 149-153.
[59] Ibid., p. 75-76.
[60] Ibid., p. 211-212.
[61] Ibid., p. 390.
[62] Ibid., p. 205-206.
[63] Ibid., p. 142.
[64] Ibid., p. 426.
[65] Ibid., p. 427.
[66] Ibid., p. 387-389.
[67] Ibid., p. 395-397.
[68] Ibid., p. 324-325.
[69] Ibid., p. 354-355.
[70] Ibid., p. 118.
[71] Ibid., p. 246-247 et 270.
[72] Ibid., p. 147, remarque fondée sur Cicéron.
[73] Ibid., p. 426-427.
[74] Ibid., p. 449-451.
[75] Ibid., p. 430-437.
[76] Ibid., p. 170.
[77] Ibid., p. 63.
[78] Ibid., p. 323. Le Père cite Cicéron.
[79] Ibid., p. 414.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Je les tire pour l’essentiel de la notice de H. Beylard da...
[suite] Suite de la note...
[2]
Contrairement à ce qu’indique H. Beylard dans la notice ré...
[suite] Suite de la note...
[3]
« Le corps éloquent », XVIIe siècle, no 132, 1981, p. 237-...
[suite] Suite de la note...
[4]
Genève, Droz, « Titre courant », 2002 (rééd.). Suite de la note...
[5]
P. 71 de l’édition originale de 1687, parue à Paris chez A...
[suite] Suite de la note...
[6]
Œuvres oratoires, éd. de J. Lebarq revue pa...
[suite] Suite de la note...
[7]
Œuvres complètes, éd. Boudhors, 3 vol., Par...
[suite] Suite de la note...
[8]
La Vie heureuse, Paris, 1698, p. 196 (1ère éd. 1664). Suite de la note...
[9]
Le Prince chrétien et politique, Paris, 1668, t. I, p. 363...
[suite] Suite de la note...
[10]
L’Honnête homme, éd. Magendie, Paris, 1925, p. 29-30 (1re ...
[suite] Suite de la note...
[11]
Voir les Œuvres en prose du premier, éd. Te...
[suite] Suite de la note...
[12]
Les Caractères, XI, 142, éd. Garapon, Paris, 1962, p. 343 ...
[suite] Suite de la note...
[13]
Paris, Garnier-Flammarion, 1991, éd. par Ph. Sellier. Suite de la note...
[14]
Paris, Desclée de Brouwer, 2001. Suite de la note...
[15]
L’Art de prêcher, p. 15. Suite de la note...
[16]
Ibid., p. 22-23. Suite de la note...
[17]
Épître aux Romains, IX, 6 ; Isaïe, LV, 11. Suite de la note...
[18]
Canonisé en 1665, saint François de Sales ne fut proclamé ...
[suite] Suite de la note...
[19]
L’Art de prêcher, p. 110. Suite de la note...
[20]
Ibid., p. 114-115. Suite de la note...
[21]
Ibid., p. 45-47. Suite de la note...
[22]
Ibid., p. 28. Conférer signifie ici distinguer. Suite de la note...
[23]
Ibid., p. 30. Suite de la note...
[24]
Ibid., p. 72. Suite de la note...
[25]
Ibid., p. 145. Suite de la note...
[26]
Ibid., p. 426-427. Suite de la note...
[27]
Ibid., p. 268. Suite de la note...
[28]
Ibid., p. 269. Suite de la note...
[29]
Ibid., p. 146. Suite de la note...
[30]
Voir à ce propos ma Morale classique, Paris, Champion, 199...
[suite] Suite de la note...
[31]
L’Art de prêcher, p. 79. Suite de la note...
[32]
Ibid., p. 435. Suite de la note...
[33]
Ibid., p. 436. Suite de la note...
[34]
Voir à ce sujet ma Morale classique, op. cit. Suite de la note...
[35]
L’Art de prêcher, p. 436. Suite de la note...
[36]
Ibid., p. 218-227. Suite de la note...
[37]
Ibid., p. 141. Suite de la note...
[38]
Ibid., p. 155. Suite de la note...
[39]
Voir « Le Corps éloquent » de Marc Fumaroli, art. cité, p....
[suite] Suite de la note...
[40]
L’Art de prêcher, p. 176-177. Suite de la note...
[41]
Ibid., p. 185-188. Suite de la note...
[42]
Ibid., p. 346. Suite de la note...
[43]
Ibid., p. 132. Suite de la note...
[44]
Ibid., p. 419. Suite de la note...
[45]
Ibid., p. 170. Suite de la note...
[46]
Ibid., p. 420. Suite de la note...
[47]
Ibid., p. 167-168. Suite de la note...
[48]
Ibid., p. 117. Suite de la note...
[49]
Ibid., p. 26. Suite de la note...
[50]
Ibid., p. 486-488. Suite de la note...
[51]
Ibid., p. 160-161. Serait-ce un retour surprenant à la vog...
[suite] Suite de la note...
[52]
L’Art de prêcher, p. 174. Suite de la note...
[53]
Ibid., p. 163-164. Suite de la note...
[54]
Ibid., p. 269. Suite de la note...
[55]
Ibid., p. 343. Suite de la note...
[56]
Ibid., p. 116-117. Suite de la note...
[57]
Ibid., p. 144. Suite de la note...
[58]
Ibid., p. 149-153. Suite de la note...
[59]
Ibid., p. 75-76. Suite de la note...
[60]
Ibid., p. 211-212. Suite de la note...
[61]
Ibid., p. 390. Suite de la note...
[62]
Ibid., p. 205-206. Suite de la note...
[63]
Ibid., p. 142. Suite de la note...
[64]
Ibid., p. 426. Suite de la note...
[65]
Ibid., p. 427. Suite de la note...
[66]
Ibid., p. 387-389. Suite de la note...
[67]
Ibid., p. 395-397. Suite de la note...
[68]
Ibid., p. 324-325. Suite de la note...
[69]
Ibid., p. 354-355. Suite de la note...
[70]
Ibid., p. 118. Suite de la note...
[71]
Ibid., p. 246-247 et 270. Suite de la note...
[72]
Ibid., p. 147, remarque fondée sur Cicéron. Suite de la note...
[73]
Ibid., p. 426-427. Suite de la note...
[74]
Ibid., p. 449-451. Suite de la note...
[75]
Ibid., p. 430-437. Suite de la note...
[76]
Ibid., p. 170. Suite de la note...
[77]
Ibid., p. 63. Suite de la note...
[78]
Ibid., p. 323. Le Père cite Cicéron. Suite de la note...
[79]
Ibid., p. 414. Suite de la note...