Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130533542
192 pages

p. 331 à 340
doi: 10.3917/dss.032.0331

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Notes et documents

n° 219 2003/2

2003 XVIIe siècle Notes et documents

Un recueil de proverbes inédit du XVIIe s. et Philibert de La Mare : une étude des mss. fr. 1599 et 6170 de la Bibliothèque nationale de France

Michael Kramer
Par son attitude envers l’usage des proverbes et locutions, le premier XVIIe siècle continue la tendance favorable du siècle précédent. Les tentatives de proscrire du bon usage les proverbes et surtout les façons de dire vulgaires ne prennent forme que vers le milieu du siècle dont les débuts baroques ne présageaient guère ce revirement stylistique et idéologique. Ainsi, le premier XVIIe siècle connaît un développement frénétique d’une littérature burlesque, comique et satirique dont les quolibets sont souvent le principal matériau de construction. Les proverbes illustrés se vendent sur le Pont-Neuf, et des ballets de proverbes sont dansés par des princes [1]. La fin du premier tiers du siècle voit paraître la Comédie de proverbes (1633), composée de quelque 1 700 formules fixes et clichés discursifs.
La popularité de la matière parémio-phraséologique appelle à la vie des ouvrages de référence importants : on pensera au Verger des colloques recreatifs en langue françoise (1605) et au Jardin de recreation auquel croissent rameaux, fleurs, tres-beaux, gentilz, et souefs, soubz le nom de six mille Prouerbes et plaisantes rencontres françoises (1611) de Gomez de Trier, aux recueils de proverbes espagnols et français de César Oudin (1612) et aux Curiositez françoises d’Antoine Oudin (1640).
En ce qui concerne ce dernier recueil, nous avons établi que plus de 12 % de ses 8 377 entrées avaient été tirées de la Comédie de proverbes [2]. Un certain nombre d’autres auraient été empruntées à même des œuvres littéraires, tels les Ramonneurs, comédie attribuée à A. Hardy par A. Gill, ou les romans comiques de Ch. Sorel [3]. Or les sources de la majorité des Curiositez, ainsi que celles de la Comédie de proverbes, restent obscures : les quolibets du « vulgaire » présentés dans ces deux ouvrages sont du genre dont on ne connaît pour le moment aucun grand recueil antérieur. La recherche des sources en question nous a amené à deux manuscrits de la Bibliothèque nationale de France, à savoir les mss. fr. 1599 et 6170, respectivement 76182 et 82072 de la Bibl. royale.
Le catalogue de la BnF leur reconnaît la même écriture du XVIIe siècle. Les reliures des deux manuscrits sont du XVIIIe s. ou plus récentes. Le ms. 1599 est un petit folio. Lors de la formation du volume, les bords de certaines pages furent coupés, de façon que certaines lignes en furent entamées, sans que cela nuise d’ailleurs à la lecture. Par contre, des bouts de nombreuses lignes se trouvèrent recouverts, lorsqu’on cousut le fascicule. Tout cela indique qu’originalement les feuillets étaient épars.
La pagination est double : d’abord, les pages sont numérotées par l’auteur, car c’est à ces numéros qu’il fait des renvois. Ensuite, les feuillets sont numérotés au même coin droit en haut, au recto seulement. Le volume compte 203 feuillets. La numérotation originale est quelque peu confuse : la page 284 est suivie de la page 185, et le chiffre des centaines n’est jamais corrigé.
Le ms. 6170 est un in-8o. Ses pages, lorsqu’elles sont numérotées, ne le sont qu’une fois, et il y en a 650.
Les mss. fr. 1599 et 6170 ne sont pas tout à fait inconnus pour la recherche. A. J. V. Le Roux de Lincy en a signalé l’existence en 1842 dans la bibliographie de la première édition de son Livre des proverbes français. Il a même extrait et publié 56 expressions du ms. 1599 dans l’Appendice IV. Les expressions choisies par Le Roux de Lincy viennent toutes du domaine juridique, et dans la réédition remaniée de 1859 du Livre des proverbes il transfère ces formules du ms. 1599 dans la série XI (XII en 1842) englobant les sujets relatifs au droit, à la jurisprudence, etc. Le Roux de Lincy se réfère au ms. 1599 en utilisant sont titre, Anthologie et Conference des Prouerbes.
En intégrant les formules du droit coutumier du ms. 1599 dans la série XI, Le Roux de Lincy décide d’en réduire en même temps le nombre, de 56 à 19. Ainsi, loin de dépouiller et utiliser tout le ms. 1599, Le Roux de Lincy, en 1859, réduisait presque au néant toute présence de ce recueil non seulement dans le Livre des proverbes, mais aussi dans la bibliographie parémiologique subséquente. Quant au ms. fr. 6170, à part sa mention dans la bibliographie, Le Roux de Lincy ne semble en faire aucun emploi.
Il est difficile de savoir pourquoi Le Roux de Lincy a ainsi diminué la part, déjà très étroitement spécialisée, du ms. 1599 dans son recueil. Probablement, devant l’embarras du choix parmi des sources disponibles, aurait-il ainsi procédé par soin d’économie, croyant qu’un manuscrit du XVIIe siècle contiendrait les mêmes proverbes qu’il avait déjà tirés de sources plus anciennes. Il n’a donc emprunté que certaines formules juridiques, dont la présence distingue le ms. 1599 – sans aller outre.
Néanmoins, ne serait-ce qu’en raison de la seule quantité de proverbes et phraséologismes (plus de 3 000 au total), les manuscrits en question mériteraient une approche plus attentive. Outre cela, les manuscrits sont bien plus qu’une liste alphabétique de proverbes. Ce qui suit est un aperçu de ce que nous y avons trouvé, ainsi que de quelques conclusions que nous estimons justifiées.
Le titre complet du ms. 1599, apparaissant au f. 12 ro, est Anthologie et Conference des Prouerbes François, Italiens et Espagnols, Brocards et formules du droict françois. Métaphores et Comparaisons prouerbiales Auec briefues Annotations d’Exemples. Adages Apophtegmes et autres bons mots grecs et latins par ordre alphabétique.
La structure du recueil rappelle celle des Chiliades d’Érasme, avec cette différence que les expressions en vedette sont groupées par ordre alphabétique des lettres initiales. La dernière lettre du ms. 1599 est le I, et les expressions empruntées par Le Roux de Lincy ne vont pas au-delà.
La citation d’une expression est suivie d’une explication étendue contenant des références à la Bible, à des auteurs grecs, latins et autres, cités dans leurs langues respectives, ainsi que des anecdotes et des liens associatifs avec d’autres proverbes français, italiens ou espagnols.
Il semble que, en commençant ce manuscrit, l’auteur le destinait à l’imprimerie : témoin, l’écriture d’apparat des premières pages. Or le manuscrit contient un grand nombre de corrections et d’ajouts, placés en marge ou sur de petits feuillets insérés, parfois éloignés de l’endroit de destination. L’écriture devient de plus en plus furtive et de moins en moins claire, surtout dans les notes d’ajouts, mais tout témoigne d’un sens d’organisation et de méthode considérable.
Les derniers feuillets du ms. 1599, du 200 au 203, sont occupés par des notes de travail, parfois illisibles, parfois biffées.
Le ms. 6170 est exécuté avec la même écriture et suivant les mêmes principes orthographiques. Or l’organisation du recueil est différente, aussi bien que le titre, Recueil de prouerbes et autres bons mots françois, italiens, espagnols par ordre alphabetique4. Le principe d’ordre alphabétique des initiales est respecté, mais les proverbes français, italiens et espagnols sont regroupés séparément, si bien que chaque section-lettre contient trois listes « nationales » de proverbes, sans commentaires. En fait, de brefs commentaires commencent à apparaître à partir de la lettre L. Les commentaires des expressions françaises contiennent aussi des renvois à des correspondances italiennes et espagnoles.
Le recueil de proverbes, dans ce manuscrit, atteint la fin de l’alphabet. On y retrouve de nombreuses expressions du ms. 1599. Le recueil principal est suivi d’une liste alphabétique de METAPHORES VULGAIRES lesquelles semblent Prouerbes et ne le sont, a mon aduis, à laquelle succède une ESLITE DES MEILLEURS PROVERBES ET MOTS, FRANçOIS, ITALIENS, ESPAGNOLS CI DESSUS RECUEILLIS, PAR MESME ORDRE ALPHABETIQUE.
Le regroupement d’après le principe national est respecté jusqu’à la fin. Les listes des Métaphores et l’Élite sont formées à partir des expressions présentes dans le recueil principal. L’Élite est, de toute évidence, inachevée : elle s’épuise au début de la lettre L.
L’examen des mss. 1599 et 6170 semble permettre de reconstruire de la manière suivante le processus de leur création et l’évolution de leur concept.
Le ms. 6170 est primaire, logiquement et chronologiquement. Le dessein initial de l’auteur aurait été de constituer et de présenter d’abord trois recueils alphabétiques d’expressions proverbiales des trois nations. Il voulut ensuite discriminer entre les vrais proverbes, d’une part, et les phraséologismes et clichés imagés (« métaphores vulgaires », dans ses termes), de l’autre. Le recueil des « meilleurs » proverbes devait couronner cet ouvrage.
À mesure qu’il avançait dans son projet, l’auteur dut se rendre compte de quelques incommodités logiques et logistiques. Tout d’abord, les proverbes analogues ne commencent pas tous à la même lettre, même dans les langues aussi proches que l’italien, l’espagnol et le français, ce qui rendait difficile la recherche des parallélismes que l’auteur aimerait mettre en évidence. Ensuite, pour expliquer en quoi les proverbes et les métaphores se distinguent, il fallait se doter de définitions. Enfin, des commentaires et des croisements référentiels s’imposaient, et l’auteur commença à en introduire dès le milieu de l’ouvrage.
L’idée de sélectionner une élite de proverbes était probablement la moins heureuse de toutes, puisque l’auteur se verrait obligé d’élaborer les critères objectifs de la bonté d’un proverbe, s’il ne voulait pas produire l’impression d’imposer son goût, purement et simplement. D’ailleurs, il est possible qu’il ait envisagé l’Élite comme un bref recueil autonome. Sinon, en tâchant de choisir les « meilleurs », il ne pouvait s’empêcher de répéter les mêmes proverbes qu’il venait de citer dans la liste principale. Finalement, arrivé à la lettre L de l’Élite, l’auteur abandonne cette partie. Nous croyons qu’à ce moment-là il a changé radicalement le concept de son ouvrage, en fusionnant les listes nationales des proverbes et en accompagnant chaque expression de commentaires parfois fort copieux : tout ce qu’on trouve au ms. 1599, qu’il dota d’un Avant-propos théorique occupant les ff. 6 à 11 et s’arrêtant au milieu d’une phrase, ce qui implique la perte d’au moins un feuillet.
Outre ce changement stratégique, l’auteur ajouta de nombreuses expressions à l’inventaire initial, de manière que le ms. 1599 est devenu la version modifiée, complétée et perfectionnée de la première moitié (de A à I) du ms. 6170. La seconde moitié (de L à V) de ce dernier peut être considérée comme une ébauche de la suite du ms. 1599, une suite qui ne s’est pas conservée ou qui n’a jamais été réalisée.
Ainsi, du point de vue généalogique, les deux manuscrits représentent deux étapes d’un même ouvrage. Cependant, l’esprit du ms. 1599 ne se limite pas à une présentation combinée des proverbes des trois grandes langues romanes : inévitablement, l’auteur érudit trouve des prototypes et associations latins et grecs qu’il ne peut s’empêcher de citer et de commenter. Le projet devient comparable à celui d’Érasme, et l’auteur en est conscient. Non seulement formule-t-il sa propre définition du proverbe, mais il la présente comme un perfectionnement de celle d’Érasme :
On commencera par la deffinition, laquelle est difficile, et controverse, pour la grande variété du subjet. Érasme en raporte quelques-unes et les blasme toutes ; celle que lui mesme propose, Paroemia est Celebre Dictum Scita quadam [4] nouitate insigne, peut estre blasmée en l’omission de ceste partie de la deffinition Grecque, ofelimoV en t² bia, utile à la vie, qui semble necessaire au Proverbe, pour le distinguer d’un tas de Quolibets Vulgaires, qui n’ont ni sens qui vaille ni grace quelconque. Car quant à ce qu’il objecte qu’il y â plusieurs Proverbes inutilles, on n’est pas de son advis en cela, et croit-on plustost qu’il n’y â aucun vrai Proverbe qui ne puisse servir en quelque sorte, comme celui là mesme qu’il allegue comme’ inutile, Quis aberret a foribus peut estre employé à propos, aynsy qu’a fait Aristote au commencement de second livre Metaphy[sique] si-joint qu’il exprime une telle facilité en quelque chose, qu’on n’y puisse presque faillir, et nous advertit encore de ne point mesprendre au commencement. Aynsy, il y â tousiours moyen de tirer le Proverbe à quelque sens Moral, ou pertinent. Et quand il s’en trouueroit aucuns du tout inutiles, /6v/ il suffit pour soustenir ceste partie de la deffinition, que la plus part des proverbes soit utile, ce qui est notoire. Encore peut estre contredite la deffinition d’Erasme en la Nouveauté qu’il attribue au Proverbe, car elle ne peut convenir aux vieux proverbes, comme’ est la plus part, qui n’ont plus rien de nouveau. Vrai est qu’il faut croire, qu’il n’a pas entendu ceste Nouveauté, du tems, mais du sens, c’est à sçavoir, qu’il y aye au Proverbe quelque chose non commune, qui excite l’attention. Or la Deffinition suivante auroit peut estre plus d’apparence, et moins de difculté : Proverbe’ est un commun Dire, notable et utile. (6 r/v)
En ce qui concerne le choix de la matière à présenter, l’auteur du ms. 1599 reproche à Érasme et à ses assistants d’avoir été
trop diligents et copieux en ceste Recherche ; car ils ne se sont pas contentés des vrais Prouerbes, mais ont grossi leurs Recueils de plusieurs Apophtegmes, Sentences, Metaphores, et autres phrases, qui ne furent onc Prouerbes, voire de vers d’Homere, et d’autres, dont on pourrait faire prouerbes, dequoi ils ont esté iustement blasmés, car ores que leur diligence soit vtile a la ieunesse, elle est contre l’art et la verité. (9 r)
L’auteur énumère ensuite divers synonymes du mot proverbe, pour passer à l’énumération de principaux recueils connus et utilisés par lui. L’Avant-propos s’interrompt abruptement sur la définition du mot brocard.
D’après nos calculs, le ms. 1599 contient 1 848 expressions, le ms. 6170 en contient 1011, en plus de celles que l’on retrouve au ms. 1599 ; enfin, les Métaphores vulgaires sont 77 : en tout, 2 936 proverbes et autres expressions dans tout l’ouvrage. On devrait soustraire à ce nombre de nombreuses répétitions causées par l’existence de variantes, mais on devrait y ajouter quantité d’expressions citées à l’intérieur des articles, sans former leurs articles à part.
Le ms. 1599 est annoncé par l’auteur comme une « première partie contenant les prouerbes françois auec leur conférence et annotations ». Il faut croire que l’ouvrage entier devait avoir au moins deux autres parties, mettant en vedette les proverbes italiens et espagnols. Les commentaires érudits n’étaient réservés, à notre avis, qu’à cette première partie ( « française » ). Il est probable que, comme dans le cas de l’Élite, l’auteur s’est ravisé, décidant de ne pas faire un triple ouvrage. Quoi qu’il en soit, ce qui se conserve – et, probablement, c’est aussi tout ce que l’auteur a réussi – n’est qu’une moitié de la première partie, de A à I, le ms. 6170 représentant alors une liste de base qui attendait d’être dotée de commentaires.
Puisqu’il s’agit de deux grands manuscrits parémio-phraséologiques du XVIIe siècle, nous avons voulu les examiner de plus près pour voir s’il existe un lien entre l’Anthologie et le Recueil, d’une part, et les Curiositez françoises et la Comédie de proverbes, de l’autre. Dans cet examen, l’établissement de la date et de la personne de l’auteur est une étape naturelle et incontournable.
Au premier coup d’œil superficiel, les mss. 1599 et 6170 partagent un certain nombre de leurs entrées avec les deux ouvrages mentionnés, ce qui n’est pas étonnant pour des ouvrages créés apparemment à la même époque et puisant dans le même bassin linguistique et culturel. De ce point de vue, au contraire, la première impression est celle que l’aire de recoupement n’est pas aussi importante qu’elle pourrait l’être. Pour confirmer ou démentir une telle impression, nous avons confronté d’abord les proverbes recueillis sous la lettre A du ms. 1599 aux Curiositez et à la Comédie, au nombre de 384, ce qui constitue 20 % de l’inventaire de ce manuscrit. Le résultat de l’examen se résume comme suit.
Des 384 expressions, 97 se retrouvent également dans la Comédie, dans les Curiositez ou dans les deux ; de ce dernier nombre, 12 se retrouvent uniquement dans la Comédie et 85 dans les Curiositez, seules 43 des expressions représentent des coïncidences textuelles parfaites entre les Curiositez et l’Anthologie ; les autres contiennent des disparités, souvent bien importantes. Ces correspondances parfaites constituent ainsi 11,2 % de la totalité des expressions regroupées sous la lettre A.
Nous avons répété la même opération avec le corpus de la lettre B, pour obtenir, sur 119 entrées, 26 qui se rencontrent dans au moins l’un des deux corpus de référence, dont 11 font des co-occurrences parfaites entre l’Anthologie et les Curiositez – 9,24 % des expressions de la lettre B.
En somme, les 503 entrées sous les lettres A et B représentent plus d’un quart du corpus du ms. 1599. Sur ces 503 entrées, on compte 54 co-occurrences parfaites, soit 10,74 %. Une extrapolation, avec toutes les réserves, donnerait 198 correspondances parfaites avec les Curiositez sur la totalité du ms. 1599 (soit de A à I) – cela, rappelons-le, pour le total de 1 848 (Anthologie) et 8 377 (Curiositez) expressions. Ce nombre de correspondances parfaites est nettement faible.
La section des « métaphores vulgaires » tient une place spéciale dans la comparaison effectuée : de 77 unités de cette liste, 49 sont partagées avec la Comédie, les Curiositez ou les deux, dont 26 co-occurrences parfaites avec les Curiositez : 33,77 %. Une telle proportion élevée est facile à expliquer : les Curiositez contiennent surtout des métaphores vulgaires, et seulement un nombre bien faible de vrais proverbes. Toutefois, parler d’un lien causal entre les plus de 8 000 quolibets d’Oudin et les 77 métaphores de l’Anthologie, sans aucune autre donnée pour soutien, serait pour le moins prématuré. L’inférence la plus optimiste consisterait à soupçonner une tierce source commune, plutôt que l’emprunt massif direct entre les deux documents examinés, dans l’un ou dans l’autre sens.
Ainsi, la comparaison lexicale, loin de confirmer un lien direct de ces deux recueils parémio-phraséologiques importants, semble interdire un tel lien, laissant en place un suspense. S’il faut considérer les Curiositez et l’Anthologie comme deux ouvrages largement indépendants, il importe de mieux examiner cette dernière, qui donne toutes les apparences d’érudition et de méthode et dont la non-parution ne diminue aucunement la valeur.
La datation de l’Anthologie est problématique à plusieurs égards. L’ouvrage n’explicite aucune date ayant trait à sa composition, malgré l’existence de la « feuille de titre » d’apparat, écrite en grands caractères latins. À part le titre, la calligraphie est plutôt celle employée au premier XVIIe siècle pour des écrits français, avec les e, les s longs et finaux, les x finaux, les r et les c minuscules typiques. Le même peut être affirmé de la ponctuation et de l’orthographe, cette dernière étant par moments archaïque, même pour le premier XVIIe siècle : regnard, apuril, feburier.
Parmi les nombreuses références à des auteurs, autorités et personnages historiques, la plupart sont du XVIe (Marot, Pasquier, H. Estienne, Philippe II d’Espagne) ou même du XVe (Villon) siècle. Pour ce qui est du XVIIe, les noms propres repères sont minoritaires, quoique présents, et parmi eux, à plusieurs reprises, le juriste expert Ragueau (m. 1605), ainsi que « fut [feu] Mr. Juret » (Avant-propos, f. 10 ro), « fut Mr. de Thou » (ibid., f. 9 vo) et Mr. Saumaise, « perle des sçavants de France » (ibid.). Il s’agit, de toute évidence, de l’éditeur François Juret, m. déc. 1526, du président de Thou, m. 1617, et du grand Claude Saumaise (et non de son fils), m. 1653. Le fait que Saumaise soit mentionné sans l’adjectif « feu » et les termes du compliment dont l’auteur le gratifie font penser qu’il était encore en vie à l’époque où l’avant-propos s’écrivait – soit, à notre avis, au milieu de l’exécution de ce projet de longue haleine, après le ms. 6170.
Par ailleurs, l’auteur mentionne la prise de La Rochelle par Louis XIII (fin octobre 1628), mais il n’est pas clair si le même roi règne au moment de l’énoncé. L’Anthologie ne semble contenir aucune allusion à Richelieu ni à d’autres célébrités ou événements du temps, pas plus qu’à Mazarin, à la Fronde ou au nouveau règne. On pourrait donc placer, à titre provisoire seulement, la date de création du recueil lâchement entre 1628 et 1653, avant de passer à l’hypothèse de l’auteur.
Certaines notions sur l’auteur apparaissent tant dans l’avant-propos que dans le corps de l’ouvrage. L’auteur est bourguignon ; il l’avoue lui-même plus d’une fois : « Tartes Bourbonnoises c’est ce que nous appelons en Bourgogne, Merte » (ms. 1599, 88 ro), « Nous disons en Bourgongne, Georget, Marquet, Philippet, Crucet, les quatre marchands de blé » (89 ro), « En Apuril l’Espi, en Mai le laict, en Juin le grun. Nous disons en Bourgogne “grun” » (115 ro).
L’identité bourguignonne de l’auteur transparaît aussi à travers sa prédilection pour des anecdotes et le blason populaire correspondants :
Estre plus fin que maistre mousche (Allusion à Belzébuth). Jean de Bourgongne auoit vn Juif nommé maistre Mousque qui lui prédit que s’il alloit à la Conférence de Montoreau, il y seroit tué, qui fait présumer que ce Juif estoit sorcier, et portoit le nom de diable son maistre. (ms. 1599, 134 vo)
[...] Oliuier de La Marche le Sr. de S. Julien en ses Mémoires historiques raporte qu’un seigneur de ceste maison de Vaudrei, ayant trois terres au Comté de Bourgongne, vne nommée Valu, l’autre Vaulx, la 3. Vaudrei, auroit pour devise, J’ai Valu, Vaulx, Vaudrei. Bonau[entur]e Desperiers a fait vn chapitre des traits merueilleux de témérité et hardiesse d’un du mesme nom. (144 bis)
Il est midi en Auxois. (En Bourgogne) [...] Ceux d’Auxois sont si trauailleurs et expédients que tandis que leurs voisins ne font que se réveiller le matin, ceux d’Auxois ont fait une demi-ioumée de trauail. (166 ro)
Il fait bon semer le blé quand la corne du boeuf degoute. Prou. de Bourgongne. Labourer quand la terre est un peu humide. (169 ro)
Enfin, dans son compliment, déjà cité ici, à l’intention de Saumaise, l’auteur n’omet pasde décrire ce savant comme un « singulier ornement de ceste Prouince de Bourgongne ».
L’auteur est juriste :
Et parce que le Collecteur est l’homme de iustice, il a adiousté pour l’amour de sa profession, plusieurs Regles, formules et Brocards du Droict françois tirés dés Coustumes, Ordonnances, Practiciens, et de l’usage du palais. (ms. 1599, 11 ro)
En effet, cette présence massive de brocards juridiques et de références à des coutumes distingue l’Anthologie des autres recueils de proverbes. Nous avons compté 116 références à valeur purement juridique, du genre : Acheteurs de biens de iustice ne sont receus à cession (Coustume de Melun) (ms. 1599, 16 vo) ; Argent rachete mortemain (36 ro) ; Au coucher gagne la femme son douaire (41 vo), qu’il faut distinguer de proverbes et de dictons de circulation générale concernant la pratique judiciaire : En cent Liures de procès, n’a pas vne once d’amitié (116 ro). Comme nous avons indiqué, Le Roux de Lincy en publia 56.
Malgré sa sympathie envers l’huguenot Saumaise, l’auteur est un catholique plutôt intransigeant. À preuve le choix même de certaines expressions :
Donne moi, Dieu, tenir la foi | Que saincte Église tient de toi. (112 ro)
Jamais chien ne mordit l’Église qu’il n’enrageast. (158 ro)
ainsi que des commentaires à coloration idéologique explicite :


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On n’oubliera pas le ton sérieux avec lequel l’auteur insiste sur le lien entre le Juif Mousche (probablement, contamination de Moshe, « Moïse ») avec le diable, dans l’anecdote citée plus haut, ni l’attitude de l’auteur envers la prise de La Rochelle :


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L’intolérance religieuse, peut-être un peu plus personnelle et sincère qu’il n’aurait suffi pour la rectitude politique de l’époque, et la superstition cohabitent chez l’auteur avec une érudition étendue : il cite des exemples espagnols et italiens (non sans erreurs, il est vrai, confondant assez souvent des cognats de ces deux langues), mais aussi des extraits assez longs en latin et même en grec.
Qui était donc ce juriste bourguignon, catholique, érudit humaniste et admirateur de Saumaise ?
Le manuscrit ne porte aucun nom : soit qu’il ne s’agissait pas d’une version finale à porter chez l’imprimeur, et l’auteur n’avait donc pas la vanité de mettre son nom sur un document à usage interne, soit que la feuille portant ce nom est perdue.
Selon le catalogue des manuscrits français de la Bibliothèque nationale, les mss. 6170 et 1599 proviennent de la collection La Mare. Il s’agit de Philibert de La Mare (1615-1687), conseiller au Parlement de Bourgogne, ami de Saumaise, érudit, collectionneur de manuscrits et de livres anciens et auteur lui-même. Sa collection, enrichie d’une partie des archives de Saumaise après la mort de celui-ci et citée en 1680 comme une des curiosités de Dijon, contenait « une belle collection de manuscrits anciens et de très volumineux recueils de pièces modernes, dont beaucoup en original » [5].
En 1682, il se retira de ses fonctions judiciaires, acheta une terre à Couternon et y fonda un jardin remarquable pour ses pierres à inscriptions anciennes [6].
Après la mort de Philibert de La Mare (1687), son fils Philippe conserva la bibliothèque, mais, après le décès de ce dernier, la bibliothèque fut vendue à un libraire parisien qui en garda les imprimés et, en 1719, revendit les manuscrits à un collègue hollandais. Au dernier moment, afin d’empêcher qu’une collection si riche ne quittât le pays, le gouvernement du régent la racheta pour la Bibliothèque royale.
Cependant, plusieurs manuscrits non reliés restèrent à Dijon et, après avoir changé de mains deux ou trois fois, furent joints à la Bibliothèque royale en 1790. L’Anthologie des proverbes, existant comme deux piles de feuillets de taille inégale, dut être entrée à la bibliothèque en deux temps, ce qui explique les cotes de catalogue si éloignées l’une de l’autre.
Nous croyons que les mss. 1599 et 6170 viennent de la plume de Philibert de La Mare lui-même. Une telle hypothèse se complique d’une circonstance inattendue : il y a eu à Dijon, à la même époque, un autre Philibert de La Mare, avocat au Parlement de Bourgogne et auteur lui aussi. Il est vrai qu’il n’aura écrit que des ouvrages de droit. Ce Philibert de La Mare II mourut à Dijon en 1680, à l’âge de 73 ans [7] ; La Mare I lui aussi avait 73 ans, lorsqu’il mourut en 1687.
Si Papillon ne se trompe pas et s’il s’agit de deux personnes distinctes, c’est La Mare I qui devrait nous intéresser, et l’on trouve bien son nom parmi les conseillers du Parlement de Bourgogne en 1637, 1653 et 1674 [8]. Par contre, parmi les avocats du Parlement, on ne trouve aucun La Mare dans la même source.
Dans l’hypothèse de l’attribution des manuscrits à Ph. de La Mare I, leur anonymat trouve une explication bien facile : les deux recueils ne faisaient pas partie de la collection La Mare proprement dite, mais de ses archives personnelles ; par conséquent, le collectionneur ne les percevait pas de la même manière que des pièces venant de l’extérieur. Pour son propre usage, il connaissait l’auteur et n’avait pas besoin de l’identifier explicitement.
L’attribution des mss. 1599 et 6170 à Philibert de La Mare I nous parait fort plausible. Juriste et érudit bourguignon et, étant donné son poste, très assurément catholique, il est un candidat idéal d’après tous les paramètres. Il reste à évaluer l’hypothèse en regard de la chronologie.
Tout d’abord, certains indices qu’on trouve dans les manuscrits ne gardent qu’une valeur relative pour leur datation, si Philibert de La Mare I est l’auteur. En effet, le siège de La Rochelle prit fin lorsque La Mare avait 12 ans. Il devint conseiller au Parlement en 1637, à 22 ans, ce qui empêche de croire que l’Anthologie et le Recueil eussent été entamés avant 1640 (ou même 1645, car ce type de travail exige de son réalisateur une certaine maturité et beaucoup d’érudition et de méthode). La date ante quam, on s’en souvient, est inférée du fait que Claude Saumaise n’est pas mentionné dans le ms. 1599 comme défunt, ce qui pourrait signifier que les travaux sur l’Anthologie furent arrêtés avant 1653. Les manuscrits devaient bien être écrits alors entre 1645 et 1653. Or Philibert de La Mare décéda en 1687.
Cependant, l’absence des indices chronologiques postérieurs à 1653 (si cette date est fiable) peut avoir son explication indirecte dans l’état inachevé du ms. 1599. L’interruption des travaux pouvait avoir une cause autre que le décès de l’auteur. Le projet exigeant beaucoup de temps et d’assiduité, La Mare avait pu manquer des deux, occupé par ses fonctions de magistrat. Il avait pu également perdre l’intérêt et trouver d’autres tâches pour occuper son loisir. Il est temps de se souvenir aussi du déclin graduel de la mode pour les proverbes vers le dernier tiers du siècle. À titre de comparaison, dans le cas de la Comédie de proverbes, qui connut de nombreuses rééditions depuis 1633, on observe une longue pause entre la dernière reprise de sa troisième (Paris, 1665) et sa quatrième édition (Évreux-Pans, 1698). Le Ballet des proverbes dansé par le roi date de 1654 ; les Illustres proverbes historiques (d’après Fleury de Belïingen) parurent à Paris en 1665. La convoitise est bien forte de penser que ce ne sont pas que des coïncidences et que le Grand Siècle et le classicisme ne favorisaient pas d’exercices parémiologiques, foncièrement humanistes ou baroques. Tout cela explique pourquoi La Mare put passer plus de trente ans restants de sa vie sans achever ni publier son ouvrage, le reléguant aux archives.
Il n’est pas certain si La Mare a mené son projet au bout. L’absence de la seconde moitié de l’Anthologie – les lettres L à V – pourrait avoir deux explications : 1) La Mare n’a pas achevé la seconde moitié ; 2) cette moitié a existé, mais elle est disparue. Nous avons essayé de voir si la collection La Mare n’a pas fourni à la Bibliothèque nationale un autre manuscrit, la seconde moitié du ms. 1599. Selon le catalogue de la BnF, datant de 1902, les mss. 6170 et 1599 correspondent respectivement aux nos 277 et 273 de la coll. La Mare. Partant de la prémice que, si une fin de l’Anthologie avait existé, elle aurait porté un des numéros avoisinants, nous avons essayé de voir ce qu’ils représentaient. Il ressort de cet examen que, d’après quelques concordances, les mss. 271, 275, 276 et 278-280 sont latins. Nous avons eu un peu de difficulté à trouver la concordance La Mare - Bibl. royale, qui fait partie du ms. NAF5616. Finalement, d’après celle-ci, les mss. fr. 1599 et 6170 auraient porté le no 273, ce qui contredit les données du catalogue de la BnF. En même temps, le no 277 est absent de la concordance, aussi bien que le no 274. Les mss. 270 à 272 ne contiennent pas ce qui nous intéresse. Quant à l’absence du no 277, une erreur dans la concordance NAF5616 ne peut être exclue. Si tel est le cas, en conclusion, seule la pièce 274 de la coll. La Mare reste inexpliquée, ce qui laisse le problème de la partie L à V de l’Anthologie sans résolution.
Cependant, l’absence de la version publiée permet de penser que, avec ou sans la seconde moitié de l’Anthologie, le projet n’a pas été mené à sa fin espérée. Cela s’accorde avec l’hypothèse de l’abandon du projet par La Mare vers 1653. D’ailleurs, il pourrait y avoir un lien entre ce délaissement et la réapparition du nom de La Mare sur la liste des conseillers du Parlement la même année (v. supra).
Écrite approximativement entre 1645 et 1653, l’Anthologie s’avère donc contemporaine ou légèrement postérieure à la Comédie de proverbes (premières éditions : 1633 et 1640) et aux Curiositez françoises (1640), et bien postérieure au recueil de Gomez de Trier (1611), que l’auteur semble ignorer, se fondant sur des recueils parémiologiques bien plus anciens.
L’auteur de l’Anthologie pouvait-il ignorer les ouvrages contemporains ? Ce n’est pas impossible. Aucun de ces ouvrages ne parut à Dijon, et il n’est pas tout à fait implausible qu’un magistrat, plongé, à ses heures, dans les délices de la Renaissance et de l’Antiquité, ait manqué quelques titres récents parus à Paris, à Troyes ou en Hollande.
Enfin, si l’on veut voir dans l’absence de références directes à la Comédie de proverbes ou aux Curiositez françoises un argument à l’effet que les mss. 1599 et 6170 soient antérieurs à ces deux ouvrages, et donc faits entre 1628 et 1633 – et un tel argument ex silentio ne pourrait être suffisant –, la candidature de Philibert de La Mare I sera à rejeter en raison de son extrême jeunesse. Dans ce cas, il faudra chercher un autre juriste et érudit bourguignon, de la génération précédente, tout en expliquant pourquoi La Mare le collectionneur n’a pas pris le soin de l’identifier.
D’ailleurs, un test qui pourrait confirmer ou écarter définitivement la candidature de Philibert de La Mare I consisterait à confronter les mss. 1599 et 6170 à un autographe tiré des dépouilles de sa collection. En attendant de trouver un tel échantillon graphologique, nous soutenons que le bénéfice du doute doit être accordé à Philibert de La Mare, qui, à en juger d’après les opinions de ses contemporains, possédait toutes les qualités nécessaires pour produire un ouvrage du genre.
Quant à l’Anthologie, elle mérite décidément d’être étudiée et, enfin, publiée – ce que nous comptons effectuer, tant pour réclamer plus de 3 000 adages que pour laisser voir la méthode, l’approche et les partis pris d’un des derniers humanistes, soigneux de la matière proverbiale à l’époque même où l’élite intellectuelle et idéologique s’apprêtait à la vouer à l’oubli.
 
NOTES
 
[1] Tel le Ballet des Proverbes, dansé par le roi en 1654.
[2] Notre article « La Comédie de proverbes du comte de Cramail et les Curiositez françoises d’A. Oudin : un lien privilégié », Papers on French Seventeenth Century Literature, 2000 (27), 489-499.
[3] Notre article « Sources littéraires des Curiositez françoises d’Antoine Oudin », Revue de linguistique romane, 2002 (66), 131-158.
[4] Peu après le début du recueil, le titre est modifié, pour devenir Receuíl [sic] et conférence d’aucuns prouerbes et bons mots par ordre alphabetique auec quelques petites obseruations parmi (fin du titre).5 Sic. Érasme a quapiam.
[5] Léopold Victor Delisle, Le Cabinet des Manuscrits de la Bibliothèque Impériale, Paris, 1868 ; réimpr. Hildesheim, Georg Olms, 1978, p. 361.
[6] Noël Garnier, Le Domaine et les collections de Philibert de La Mare à Couternon, Dijon, Jobard, 1919, p. 7.
[7] Abbé Papillon, Bibliothèque des Auteurs de Bourgogne, Dijon, François Desventes, 1745 ; II « M.X », p. 25.
[8] De Lacuisine, Le Parlement de Bourgogne depuis son origine jusqu’à sa chute, 2 t., Dijon, Loireau-Feuchet ; Paris, Durand, 1857, 2 vol. ; I, p. CIX et s.
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