2003
XVIIe siècle
La proclamation de l’Union et les controverses religieuses en Volhynie (fin du XVIe siècle - première moitié du XVIIe siècle) : mythes et réalités
[1]
Mixajlo Dovbiscenko
Candidat ès sciences historiques, Kiev.
LES OPPOSITIONS RELIGIEUSES EN UKRAINE ET EN BIÉLORUSSIE DANS LES TRAVAUX DES HISTORIENS UKRAINIENS ET RUSSES : TENDANCES PRINCIPALES ET PROBLÈMES
Sans prendre en considération l’existence d’une littérature abondante sur l’Histoire de l’Union de Brest, le problème des conflits religieux, liés à sa proclamation, n’a pas fait l’objet jusque récemment de recherches approfondies dans les travaux des Historiens ukrainiens et étrangers. Ce fait s’explique, et ce ne sera pas la dernière fois, uniquement par la solidarité des points de vue sur la spécificité de la lutte religieuse dans la
Rzeczpospolita durant les premières décennies suivant l’union. Les thèses des Historiens russes officiels du XIX
e siècle sur une introduction exclusivement coercitive de l’Union furent accueillies sans critique par les Historiens russes et ukrainiens de sensibilité orthodoxe du XX
e siècle. La thèse selon laquelle « le peuple n’accueillit pas l’Union » devint un axiome, l’invention d’un soutien massif de « larges masses populaires » aux actions de la hiérarchie uniate n’avait besoin, elle non plus, d’aucun fondement concret
[2]. La raison d’une telle approche est tout à fait compréhensible : pour les historiographies russe et ukrainienne de ces deux orientations, l’enjeu de cette question n’était pas tant scientifique que politico-religieux. Chacune poursuivait des buts différents, parfois totalement antithétiques, mais elles avaient quand même besoin d’un conflit.
Par exemple, les Historiens russes ont compris, consciemment ou non, qu’au XVIe et au début du XVIIe siècle, l’Ukraine et la Russie s’étaient développées selon des systèmes politiques différents et qu’elles avaient des perspectives historiques divergentes. Le seul fait historique qui confirmait l’existence d’une communion spirituelle entre les deux peuples était la foi orthodoxe. La proclamation de l’union ecclésiastique avec Rome donnait le jour à un nouveau vecteur de l’histoire ukrainienne, capable de rapprocher d’une façon claire l’Ukraine et la Biélorussie de l’Europe catholique. Cela, à son tour, aurait inévitablement provoqué l’affaiblissement des rapports spirituels et religieux avec l’Orient orthodoxe, en général, et avec la Russie, en particulier. C’est pourquoi l’historiographie russe avait besoin d’un conflit entre toute la population orthodoxe d’Ukraine, d’un côté, et le groupe des traîtres uniates, de l’autre. C’est uniquement ce conflit qui justifiait (et justifie encore aujourd’hui), d’un point de vue moral, la politique extérieure et intérieure du gouvernement russe, politique qui a abouti aux partages de la Pologne et à la liquidation de l’Église uniate dans l’Empire russe.
La plupart des Historiens qui représentent l’historiographie ukrainienne d’orientation orthodoxe répète mécaniquement la rhétorique anti-uniate de leurs collègues russes. Cela s’explique soit, en général, par la faiblesse de l’histoire ecclésiastique ukrainienne du Moyen Âge, soit, en particulier, par l’influence réelle sur les historiens ukrainiens contemporains de la conception « cosaquo-centrique » de l’histoire ukrainienne. Élaborée par M. Grushevs’kij, elle discernait la force motrice du processus historique dans les grandes masses populaires (et surtout dans les Cosaques), qui seraient guidées par l’idéologie de l’Église orthodoxe. Dans une telle histoire de l’Ukraine, l’Église uniate ne trouva aucune place. Dans ce contexte, l’idée du conflit permanent entre les Orthodoxes et les Uniates permettait d’expliquer simplement les événements historiques complexes : la politique anti-uniate de l’
hetman Bogdan (Bohdan) Xmel’nic’kij (Chmielnicki), les pogroms des Uniates à l’époque de la Koliïvshchina, etc.
[3]. Il faut remarquer que cette vision est partagée par de nombreux historiens ukrainiens contemporains. La création d’un cadre de conflit global entre les partisans et les adversaires de l’Union à l’époque de la première génération postuniate était aussi appuyée par les historiens de l’Église d’orientation uniate. Cette tendance est déjà marquée dans les travaux de l’évêque de Xolm (Cholm), Jakov (Jacob) Susha, rédigés durant la seconde moitié du XVII
e siècle. En portant plus d’attention aux nombreux accords et aux ruses des « schismatiques » destinés à lutter contre l’unification, les Historiens uniates se proposaient de souligner la sainteté des premiers partisans de l’Union, qui reçurent la couronne des martyrs, et leur inclinaison à se sacrifier pour l’Église qui défendait les idées de l’unité du christianisme
[4].
Donc, les tensions dues à l’Union ont été étudiées par de nombreux Historiens de différentes époques, écoles et orientations. Dans leur écrasante majorité, ils ont introduit comme un axiome la thèse de la globalité d’un conflit socioreligieux causé par la proclamation de l’union des Églises. En outre, les causes concrètes du conflit, ses acteurs, son degré d’influence sur des milieux sociaux différents et d’autres problèmes liés à cet événement historique n’ont pas, de fait, retenu l’attention des chercheurs.
La situation n’a commencé à s’améliorer qu’au cours de la dernière décennie quand, dans les travaux des chercheurs ukrainiens et russes, sont apparus les signes d’un abandon graduel des stéréotypes élaborés par la science historique russe au cours du XIX
e siècle. Un événement remarquable a été la parution en 1999 d’un article de l’éminent historien russe B.-N. Florja consacré spécifiquement au problème de la représentation des conflits entre les partisans et les adversaires de l’Union dans la conscience de masse des « petites gens » en Ukraine et en Biélorussie durant la première moitié du XVII
e siècle
[5]. Nous pouvons dire sans exagérer que ce travail est la première tentative de l’historiographie russe pour étudier, d’une façon scientifique, des questions complexes et, en même temps, exceptionnellement importantes. Ce travail est précieux avant tout parce qu’il témoigne de ce que le discours sur l’influence réelle de l’Union et sur les conflits qu’elle a provoqués passe de la sphère de la moralisation hypocrite à celle de la discussion scientifique. L’auteur ne parle pas de l’imperméabilité abstraite des « petites gens » à l’égard de l’Union, mais il cite des témoignages concrets. Le point fort de cette étude est aussi le recours fréquent au matériel des sources du secrétariat russe de la guerre du XVII
e siècle, le
Razrjadnyj prikaz
[6]. Sans aucun doute, les témoignages des transfuges, des marchands, des espions, recueillis par les secrétaires des
vojévodes des villes russes situées à la frontière avec la Pologne et la Lituanie sont, pour ce qui concerne les événements de la vie religieuse de l’Ukraine et de la Biélorussie, très précieux pour l’étude de cette question.
Toutefois, l’article de B.-N. Florja a aussi des points faibles qu’il est nécessaire d’examiner dans le contexte du sujet de notre article.
En premier lieu, l’auteur reprend dès le début de son étude sans les critiquer les conclusions des historiens russes de la seconde moitié du XIXe siècle sur le caractère de masse du mouvement anti-uniate durant cette période. Pour cette raison, il écrit :
La participation active de larges masses populaires à des manifestations de toute sorte dirigées contre les partisans de l’Union, bien connue des historiens depuis la seconde moitié du XIXe siècle, ne laissait aucun doute quant à leur hostilité aux entatives de soumettre l’Église orthodoxe de Russie occidentale au pouvoir suprême du pape. Les raisons de cette hostilité n’étaient toutefois pas claires. [7]
Donc, B.-N. Florja s’est tout d’abord intéressé aux causes de l’hostilité des grandes masses populaires envers l’Union, sans mettre en doute l’existence même de cette hostilité. Mais, malgré les objectifs qu’il poursuivait, comme hypnotisé par la thèse de la « résistance massive à l’Union », il n’est parvenu à aucune conclusion nouvelle. En effet, la thèse principale de l’article selon laquelle le peuple percevait le conflit entre les Uniates et les Orthodoxes comme un conflit national entre les Polonais et les Ukrainiens (Biélorusses) avait déjà été formulée au XIXe siècle.
En deuxième lieu, B.-N. Florja a choisi pour ses recherches les témoignages d’une catégorie sociale très spécifique (les marchands et les réfugiés), c’est-à-dire des gens qui pour la plupart n’étaient pas satisfaits de leurs conditions de vie en Rzeczpospolita. Cette circonstance ne pouvait pas ne pas influencer leur compréhension de la situation, notamment religieuse, dans l’État polonais-lituanien.
En troisième lieu, les rumeurs sur l’Union, que les vojévodes russes transmettaient à Moscou, arrivaient d’une manière prépondérante des vojévodies limitrophes de la Rzeczpospolita, où l’Union était soit presque inexistante, soit très faible. Malheureusement, B.-N. Florja n’a pas travaillé avec des documents qui auraient témoigné de l’adhésion à l’Union des petites gens qui vivaient en permanence dans des régions de l’Ukraine où les Uniates avaient une influence réelle. De là dérive aussi le travers suivant : le désir de rendre absolues les données qu’il a recueillies dans les fonds du Razrjadnyj prikaz, l’extension des conclusions sur l’état d’esprit des réfugiés et des marchands à toute la population d’Ukraine et de Biélorussie.
Mais même si nous reconnaissons que les conclusions de B.-N. Florja sont objectives du moins pour ce qui concerne les « petites gens » de la vojévodie de Kiev, les questions liées à ce problème restent toutefois sans réponse. Nous comprenons mal si l’état d’esprit anti-uniate dans cette région demeurait constant et s’il avait pénétré en profondeur la société. Dans quelle mesure cet état d’esprit dépendait-il de l’ « activité de divulgation » du clergé local ? Nous savons que le métropolite uniate Josif (Joseph) Ruts’kij accomplit deux visites pastorales à Kiev, en décembre 1614 et en décembre 1629 - janvier 1630. Les lettres dans lesquelles lui et ses compagnons de route ont exposé leurs impressions sur leurs pèlerinages à Kiev et sur leurs relations avec les habitants de la ville sont conservées. Les lettres concernant les événements de Kiev de 1625 de l’
hetman des Cosaques zaporogues Kalennik, de l’archimandrite du monastère des Grottes de Kiev Zaxarija (Zacharie) Kopistens’kij, des bourgeois de Kiev et de l’évêque Rafaïl (Raphaël) Korsak sont aussi intéressantes
[8]. La connaissance de ces sources aurait pu donner la possibilité à B..N. Florja d’élargir et d’approfondir à tous les points de vue la théorie du conflit lié à l’union des Églises.
Donc, le problème des conflits religieux liés à la proclamation de l’Union de Brest est aujourd’hui loin d’avoir trouvé une solution. Pour l’atteindre, il faut étudier de manière complexe les processus socioreligieux de la première moitié du XVIIe siècle dans toutes les éparchies de la chaire métropolitaine de Kiev. Seulement alors il sera possible de parler des causes évidentes et cachées des conflits et aussi de faire des généralisations sûres. C’est précisément le but que nous poursuivrons dans cet article. Nous essayerons ici d’étudier les conflits religieux dans une seule région, la vojévodie de Volhynie, sur le territoire duquel se trouvaient les éparchies de Luc’k-Ostrog et, en partie, de Vladimir-Brest.
LA LUTTE À LA DIÈTE SUR LA QUESTION DE L’UNION DES ÉGLISES : ASPECT PEU CONNU DU PROBLÈME
La lutte politique (parlementaire) de la noblesse orthodoxe contre l’Union, qui était menée d’une manière prépondérante aux Diètes générales et provinciales, a toujours été considérée comme un épisode important de l’histoire de l’Église ukrainienne de la fin du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle. À partir du milieu du XIXe siècle s’est imposée dans l’historiographie l’opinion qu’une partie politiquement active de la noblesse ukrainienne et biélorusse s’était élevée contre l’Union et, par conséquent, avait défendu les droits de l’Église orthodoxe à tous les niveaux de la lutte parlementaire. Une attention particulière était consacrée à l’activité de la noblesse aux diètes provinciales où justement étaient formulées les instructions et protestations anti-uniates qui étaient ensuite présentées à la Diète (générale) par les émissaires. Malheureusement, l’exploitation de ces documents concernant l’histoire de ce thème extrêmement important et intéressant a beaucoup souffert de la politisation redoublée de nombreuses questions relatives au passé de l’Ukraine occidentale.
L’intensification du mouvement national polonais au milieu du XIXe siècle a exacerbé la question des droits historiques de la Russie et de la Pologne sur l’Ukraine, et cela n’a pas pu ne pas influencer les orientations et le caractère du travail des membres de la commission archéographique de Kiev. Dans la préface du premier tome de la deuxième partie des Archives de la Russie du Sud-Ouest (Arxiv Jugo-Zapadnoj Rusi, qui était consacré aux dispositions des diètes provinciales de la « Russie du Sud-Ouest » et qui vit le jour en 1861), les éditeurs niaient carrément le droit du parti polonais à considérer l’Ukraine occidentale comme un territoire historique lié à la Pologne. Cette région était « russe dès l’Antiquité », et les documents des diètes provinciales le démontrent incontestablement. En particulier, sur la base de ce fait, les éditeurs indiquaient :
Dans l’exposition du contenu des actes que nous publions, nous ferons parler la noblesse russe occidentale (les italiques sont les nôtres – M. D.), en faisant abstraction de nos propres conceptions. Que les nobles eux-mêmes nous disent à quel peuple ils appartenaient, comment ils considéraient l’organisation de la Rzeczpospolita et ce qu’ils désiraient pour le bien-être de leur société. [9]
Il est tout à fait compréhensible que des éditeurs qui annonçaient un tel programme ne pouvaient publier dans le volume de l’
AJuZR que des documents sur l’histoire de l’activité de la diète provinciale qui répondaient au schéma de l’historiographie russe officielle. Douze instructions de la noblesse de Volhynie à la Diète et plusieurs autres documents qui confirmaient le soutien affirmé de la noblesse de Volhynie à l’Église orthodoxe et exigeaient l’annulation de l’Union furent donc publiés. Il n’est donc pas étrange que dans cette édition scientifique n’aient pas été reproduits les documents de l’histoire des diètes provinciales qui auraient témoigné qu’une certaine partie de la noblesse de Volhynie concevait le bien social pour la
Rzeczpospolita différemment des rédacteurs de l’
AJuZR
[10].
Ainsi, les documents parus dans l’
AJuZR donnent l’impression que la noblesse de Volhynie était solidaire dans son opposition à l’Union, qu’elle intervenait aux diètes provinciales pour soutenir l’Église orthodoxe et manifestait d’une façon invariable ses prétentions et ses plaintes contre les Uniates. Influencé par ces compilations de documents, P. Zhukovich proposa au début du XX
e siècle une étude dans laquelle il tentait d’étudier de tous les points de vue l’histoire de la lutte de la noblesse orthodoxe contre l’Union lors des Diètes
[11]. Toutefois, sur ce sujet précis, le lecteur ne trouvera pas beaucoup de renseignements. P. Zhukovich consacra une attention particulière aux problèmes généraux de la lutte des Orthodoxes contre les Uniates et aux questions qui, en général, n’avaient pas un rapport immédiat avec le thème présenté : les soulèvements cosaques, la guerre de la Pologne avec la Russie, les liens de la
Rzeczpospolita avec la Turquie, etc. Bien que son étude soit imparfaite au regard de la science moderne, les conclusions que présente P. Zhukovich ont eu une influence significative sur la formation des opinions des historiens russes et ukrainiens sur l’opposition monolithique de la noblesse ukrainienne à l’Union. Ce stéréotype est tellement puissant que même les Historiens de l’Église d’orientation uniate voient la noblesse ukrainienne presque exclusivement sous l’angle de son activité anti-uniate
[12]. Cependant, des documents publiés séparément et des sources récemment découvertes nous donnent la possibilité de mettre en doute cette thèse. Nous pouvons citer par exemple les documents concernant l’activité socioreligieuse de la noblesse de Volhynie à la diète provinciale de Luc’k en 1607 que les éditeurs de l’
AJuZR n’ont pas relevés.
Souvenons-nous qu’en 1607 la noblesse de Volhynie avait deux fois (en mars et en août) remis des instructions à la diète de Varsovie. Dans les deux cas (et, en outre, avec d’autres requêtes), il était recommandé aux députés de chercher à obtenir la défense des droits de l’Église orthodoxe et la restauration de sa hiérarchie
[13]. Mais les documents que nous avons découverts dans les registres des actes témoignent qu’en cette même année 1607 la noblesse se rassembla lors d’une diète provinciale à Luc’k aussi au début du mois de septembre. Nous n’avons pas jusqu’à présent établi quelles questions les députés avaient discutées pendant cette séance. Nous savons seulement qu’une discussion éclata au sujet de l’acceptation de la nomination par le roi du nouvel évêque de Luc’k, Evgenij (Eugène) Elo-Malins’kij
[14]. Après avoir prêté attention au ton tranchant anti-uniate qui caractérisait les deux précédentes instructions, nous pouvions nous attendre à une protestation unanime des députés contre l’attribution de cette chaire à un candidat uniate. Mais elle ne vint pas. Le 10 septembre 1607, deux motions de protestation furent remises au tribunal de la ville de Luc’k. La première, contre la nomination de l’évêque Elo-Malins’kij, fut signée par vingt-neuf personnes, dont le
vojévode de Volhynie le prince Janush (Janusz) Zaslavs’kij, le porte-étendard de Volhynie Semashko, l’écuyer tranchant de Volhynie Andrij (André) Bogovitin et d’autres. Le groupe pro-uniate avait exprimé son soutien unanime au nouvel évêque (35 personnes), ce qui avait suscité le dépôt d’une contre-protestation dans les registres des actes. À la tête de ce groupe se trouvait le chambellan de Luc’k Jan (Jean) Xarlins’kij, le substitut de l’écuyer tranchant de Volhynie Krishtof (Christophe) Elovic’kij, le second du doyen
(starosta) de Luc’k Matej (Matthieu) Stempkovs’kij, le prince Stefan (Étienne) Sokol’s’kij (futur moine du monastère de la Sainte-Trinité de Wilno), et d’autres
[15].
Il y a des raisons de supposer que cette scission au sein de la diète provinciale de Luc’k sur une question religieuse n’était pas la première. Déjà en 1598, plus de trente nobles de Volhynie avaient signé une déclaration adressée au Sénat (qui avait été écrite à Luc’k) dans laquelle ils se déclaraient favorables à l’Union et au nouveau calendrier et où ils exprimaient leur soutien aux propagateurs de l’Union. Nous trouvons parmi eux des personnages assez influents : les princes Stanislaw (Stanislas) Radziwill et Jurij (Georges) Chartorijs’kij (Czartoryski), le seigneur de Volhynie Myxajlo (Michel) Myshka et d’autres
[16]. L’hypothèse selon laquelle trente nobles s’étaient rendus à Luc’k exprès pour signer une telle déclaration semble peu vraisemblable. Il est plus probable que cela se soit passé pendant les travaux de la diète provinciale ou bien pendant une session du tribunal du district.
Il est curieux d’observer des positions anti-uniates également chez une certaine partie de la noblesse de Volhynie qui s’était jointe à la rébellion de Zhebrzhidovs’kij (Zebrzydowski). Comme nous le savons, l’un des mots d’ordre des rebelles était l’obtention de la restauration de la hiérarchie orthodoxe et l’annulation de l’Union. C’est la seule exigence qui avait été avancée, sur la requête des députés des vojévodies de Kiev, de Volhynie et de Braclaw, à la diète provinciale rebelle qui s’était réunie en 1606 près de Sandomir (Sandomierz). Mais, lors de cette même assemblée, un groupe de nobles s’opposa à ce que la « carte anti-uniate » soit jouée contre le roi. Ses représentants refusèrent de reconnaître les décrets anti-uniates pris par cette diète provinciale rebelle. Parmi ceux qui signèrent cette déclaration, nous trouvons les représentants de la noblesse de Volhynie suivants : le prince Ivan (Jean) Kozika, Ivan Volchkovich, Andrij (André) et Fridrix (Frédéric) Pidgorodens’kie
[17].
Des interventions isolées de la noblesse de Volhynie en faveur de l’Union, qui eurent lieu pendant les séances des diètes provinciales, furent renforcées par la déclaration de Lublin adressée au Sénat le 13 mai 1603. Le texte de cette déclaration était pratiquement identique à celui de la déclaration de Luc’k de 1598, seul différait le fait qu’il avait été traduit en polonais
[18]. Mais cette fois, l’appel lancé au roi et au Sénat de soutenir l’Union avait été signé par une soixantaine de représentants de la noblesse de Volhynie, à la tête desquels se trouvaient le
vojévode de Novogrudek Fedir (Théodore) Tishkevich et le prince de Volhynie Jurij Chartorijs’kij.
La déclaration de Luc’k de 1607 soutenant la candidature d’Evgenij Elo-Malins’kij à la chaire de Luc’k n’était pas la dernière action publique de la noblesse laïque de Volhynie en faveur de l’Église uniate. D’intéressants témoignages d’une position divergente, exprimée lors de la diète provinciale, sur la candidature de l’archimandrite de Zhidichin Josif (Joseph) Bakovec’kij aux fonctions d’évêque de Vladimir durant l’interrègne nous sont parvenus.
Donc, le 20 août 1632, quatre nobles (Oleksandr [Alexandre] Serbinovich-Kobec’kij, Oleksandr Radzimins’kij, Antonij [Antoine] et Oleksandr Bakovec’kie) se présentèrent au tribunal de la ville et, au nom du cercle des chevaliers de la diète provinciale de Luc’k portèrent plainte contre une certaine lettre qui avait pour but de suspendre la procédure de nomination de Josif Bakovec’kij à la tête de la chaire de Vladimir
[19]. Ils indiquaient que les représentants de la noblesse de Volhynie n’avaient pas l’intention de mettre en doute le privilège royal concédé à l’archimandrite Bakovec’kij pour l’évêché de Vladimir. À cause de leur protestation, les députés de la noblesse confirmèrent deux fois leur assentiment à cette candidature (avant la mort du roi Sigismond III et presque aussitôt après sa mort). C’est pourquoi ils étaient autorisés à déclarer que le prince Adam Sangushko (Sanguztro),
vojévode de Volhynie, et la plupart des représentants du cercle des chevaliers de la diète provinciale Luc’k portaient plainte contre les tentatives de quelques députés de revoir la position indiquée de la noblesse au sujet de la candidature de Bakovec’kij à l’évêché de Vladimir
[20].
La réaction des opposants à ces « quatre » ne se fit pas longuement attendre. Dès le 1
er septembre 1632 une délégation de neuf nobles
[21], qui avaient avancé une contre-protestation à la suite des actions des partisans de Josif Bakovec’kij, se rendit au tribunal de la ville de Luc’k. De fait, ils présentaient la protestation des « quatre » comme une action de la famille Bakovec’kij qui n’avait rien de commun avec la position de la diète provinciale. Ils avaient en effet remarqué, par exemple, qu’Oleksandr et Antonij Bakovec’kie étaient frères de l’archimandrite de Zhidichin, qu’Oleksandr Serbinovich-Kobec’kij était son beau-frère et qu’Oleksandr Radzimins’kij était son serviteur et tenait certaines de ses propriétés à ferme. De cette contre-protestation, nous pouvons aussi déduire que la diète provinciale de Luc’k s’était réunie le 16 août. En effet, ses membres avaient rédigé une lettre au métropolite Josif (Joseph) Ruts’kij dans laquelle ils lui demandaient de ne pas consacrer l’évêque de Vladimir et de donner la possibilité à la noblesse de Volhynie d’élire d’une façon autonome le candidat à cette chaire. Mais, lors de cette diète provinciale, personne ne protesta contre cette lettre, et les deux Bakovec’kie n’avaient aucun droit d’affirmer le contraire au nom de cette même diète
[22].
À première vue, les arguments de la contre-protestation des « neuf » sont assez convaincants : il n’y a pas de raison de mettre en doute le soutien des Bakovec’kie à la consécration d’un membre de leur famille comme évêque de Vladimir. Mais étaient-ce seulement leurs ambitions familiales qui les poussaient à intervenir avec une déclaration faite au nom de la diète provinciale de Luc’k ? Il nous semble que cette question devait être un peu plus complexe. Il faut certainement se souvenir que les Bakovec’kie n’appartenaient pas au nombre des familles de magnats et qu’ils n’avaient pas non plus une quelconque influence individuelle sur la vie politique de Volhynie. Dans de semblables circonstances, avancer une fausse protestation au nom de la diète provinciale de Luc’k aurait été risqué. Il nous faut en outre prêter attention au fait que les Bakovec’kie en appelaient à l’autorité du prince Adam Sangushko, vojévode de Volhynie, qui, de quelque façon, partageait leur point de vue. Nous pensons qu’il est bien connu que ce personnage était très influent, et pas seulement en Volhynie. Il était dangereux d’intriguer en son nom au sujet de questions aussi importantes pour la noblesse moyenne. C’est pourquoi il semble que les répercussions auxquelles les Bakovec’kie pouvaient s’attendre s’ils avaient fait de fausses déclarations au nom de la diète provinciale de Luc’k auraient surpassé considérablement les avantages qu’en aurait retiré le candidat désigné à la chaire de Vladimir, Josif Bakovec’kij.
Il faut en outre rappeler que la lettre adressée au nom de la diète provinciale au métropolite uniate Josyf Ruts’kyj n’obligeait, au fond, à rien de définitif. Ce métropolite était un homme politique expérimenté et il ne pouvait pas ne pas comprendre que cette fois derrière les requêtes formelles de la noblesse pour élire l’évêque se cachait le désir précis de la puissante et influente noblesse orthodoxe de Volhynie de porter à la tête de la chaire de Vladimir un candidat non pas uniate, mais orthodoxe. Il n’y avait donc aucun sens pour les Uniates à protester contre une pareille lettre devant le tribunal de la ville (en tant que personnes privées).
On peut comprendre la logique de ces deux protestations si l’on accepte la version de la scission au sein de la diète provinciale de Luc’k en 1632 au sujet de la question du soutien à la candidature de l’archimandrite de Zhidichin, Josif Bakovec’kij, aux fonctions d’évêque de Vladimir. Cette version semblera tout à fait vraisemblable quand nous nous souviendrons non seulement de l’existence d’une puissante coalition anti-uniate des nobles en Volhynie, mais aussi du soutien à l’Union du prince Adam Sangushko, vojévode de Volhynie, à l’autorité duquel renvoyaient les Bakovec’kie. Le ton assez prudent de la contre-protestation des « neuf » incite à tirer la même conclusion. En accusant les Bakovec’kie d’avoir attribué à la diète provinciale de Luc’k des décisions qu’elle n’avait pas prises, ils ne critiquaient finalement que quelques positions de la déclaration des « quatre » et, exactement, les témoignages sur la protestation des députés de la diète provinciale contre la lettre adressée au métropolite Josif Ruts’kij. D’autres positions pas moins importantes que la déclaration (sur le soutien répété de la noblesse de Volhynie à la candidature de Josif Bakovec’kij aux fonctions d’évêque de Vladimir et sur la position du vojévode de Volhynie) furent passées sous silence.
Nous savons donc aujourd’hui que durant la première moitié du XVIIe siècle existait en Volhynie une coalition de nobles qui au moins cinq fois (en 1598, 1603, 1606, 1607 et 1632) lors des diètes provinciales et par des déclarations privées exprima son soutien à l’Église uniate. Normalement, du point de vue de l’influence sociopolitique et financière, cette coalition ne pouvait rivaliser avec celle des nobles d’orientation orthodoxe. Toutefois, son existence et les tentatives répétées de ses représentants pour soutenir les intérêts de l’Union mettent fortement en doute l’approche, profondément ancrée dans notre historiographie, selon laquelle « il était permis » à la noblesse de Volhynie d’intervenir dans les mouvements religieux exclusivement pour défendre l’Église orthodoxe.
Il vaut la peine de remarquer que la déduction que nous avons mise en évidence dans plusieurs articles sur l’existence, au début du XVII
e siècle, d’une « coalition uniate » dans le milieu de la noblesse de Volhynie
[23], a été mise en doute (sur la base des déclarations de 1598 et de 1603) par l’Historien contemporain de l’Église orthodoxe S. Gorin. Ses doutes reposent principalement sur deux arguments. Il soutient, en premier lieu, qu’il n’est pas certain que tous les signataires des déclarations en faveur de l’Union étaient Uniates. En cela S. Gorin a raison, mais, pour une raison inconnue, il ne concentre pas son attention sur un autre fait : nous savons bien que les déclarations de soutien à l’Église orthodoxe étaient signées, outre par des Orthodoxes, par des Protestants et des Catholiques romains, mais personne (et nous non plus) n’aurait l’idée, sur la base de ces prémisses, de nier l’existence d’une puissante coalition orthodoxe anti-uniate en tant que force politique indépendante. S. Gorin affirme, en second lieu, que l’action de la noblesse de Volhynie en faveur de l’Union « (...) dépendait clairement du caractère de la situation et, par elle-même, peut difficilement servir de preuve de l’existence d’une “coalition” organisée »
[24]. Cet argument est, à notre avis, assez étrange. En effet, en ukrainien, le mot « coalition » indique une union ou bien une association pour la réalisation d’un but commun
[25]. Rien de plus. « Caractère de la situation » est une expression qui qualifie la coalition, mais sans en nier l’existence. Dans ce cas précis, le but de la coalition était de soutenir les intérêts de l’Église uniate devant le roi et au Sénat en leur présentant un appel particulier à leur nom. D’après ce schéma, les représentants de la noblesse orthodoxe agissaient également et leurs coalitions aussi répondaient au caractère de la situation.
Le « passage » des représentants de la noblesse de Volhynie d’une coalition à une autre est un bon exemple de ce caractère de la situation. Nous ne citerons que quelques exemples. Nous avons déjà mentionné que, le 10 septembre 1607, le chambellan de Luc’k Jan Xarlnis’kij avait soutenu la candidature d’un évêque uniate à la chaire de Luc’k. Mais, le mois précédent (le 8 août 1607), il avait signé une instruction à la Diète de Varsovie qui, outre les requêtes de défense des droits de l’Église orthodoxe, contenait l’affirmation que le nouvel évêque (ce même Elo-Malins’kij !) avait été consacré en violation du droit et des canons ecclésiastiques
[26]. Le secrétaire de la diète provinciale, Jurij (Georges) Ovlochims’kij, signa en 1601 une déclaration de la noblesse de Volhynie, révélant ainsi ses dispositions à lutter contre les oppressions que la confrérie orthodoxe de Lublin subissait. Mais, dès le 13 mai 1603 il signa la déclaration de Lublin adressée au Sénat, dans laquelle avec les autres représentants de la noblesse de Volhynie il se réjouissait de la proclamation de l’Union. Quelque temps plus tard (en 1616), nous trouvons sa signature au bas de l’instruction de la noblesse de Volhynie à la Diète de Varsovie, qui contenait une plainte contre les oppressions subies par les Orthodoxes
[27]. L’un des fondateurs de la confrérie orthodoxe de Kremenec (Krzemieniec), le porte-étendard de Volhynie (puis seigneur de Belz) Danilo Elo-Malins’kij signa la contre-protestation de 1632 mentionnée plus haut. Mais, pas plus tard qu’en 1636, il passa du côté de l’Union et fonda dans sa petite ville de Shums’k un monastère de l’Ordre de Saint-Basile, renforçant de cette façon la très forte progression des Uniates dans le district de Kremenec
[28]. Les mérites de ce personnage qui agit en faveur de l’Église unie ont semblé tellement significatifs à ses contemporains que l’évêque de Xolm (Cholm) Jakiv Susha trouva opportun d’introduire son nom dans son
œuvre
De laboribus unitorum
[29].
D’habitude, les faits que nous avons présentés sur l’activité de la « coalition uniate » en Volhynie soulèvent plus de questions qu’ils n’apportent de réponses. L’interrogation principale est la suivante : Qui y avait-il derrière la noblesse de Volhynie qui, officiellement, aspirait à soutenir les intérêts des Uniates ? Les chefs des Orthodoxes de Volhynie sont connus, mais qui était réellement à la tête des Uniates ? M. Grushevs’kij a retenu, par exemple, que la déclaration de 1598 était une initiative de l’évêque de Vladimir Ipatij (Hypace) Potij. Mais ce ne sont que de pures suppositions, l’Historien n’a pas présenté d’arguments concrets qui soutiennent cette version
[30]. Parmi les signataires des déclarations mentionnées plus haut, nous pouvons distinguer les chefs formels, en considérant comme déterminant leur statut par rapport aux autres membres de la « coalition uniate » (les princes Stanislaw Radziwill et Jurij Chartorijs’kij, Fedir Tishkevich, Mixajlo [Michel] et Avram Mishka), mais il n’est pas certain qu’ils aient été les seuls « ordonnateurs » de ces actions. Nous savons, par exemple, que Ostafij (Evgenij) Elo-Malins’kij avait obtenu le privilège royal pour l’évêché de Luc’k malgré la position du métropolite Ipatij Potij qui, finalement, avait été mis devant le fait accompli. Et, peu après, Evgenij Elo-Malins’kij fut assuré de l’appui d’une partie des délégués de la noblesse à la diète provinciale de Luc’k. Seules des personnalités capables de lancer un défi aux chefs de l’opposition orthodoxe de cette époque pouvaient obtenir une scission au sein de la diète provinciale : le vojévode de Volhynie Janush Zaslavs’kij (Zaslawski), le porte-étendard de Volhynie Semashko et même le prince Janush (Janusz) Ostroz’kij, qui s’opposait résolument à la candidature d’Evgenij Elo-Malins’kij. Il ne fait aucun doute qu’aucun des signataires de la contre-protestation « uniate » ne jouissait depuis 1607 d’une influence suffisante et de possibilités pour soutenir d’une manière indépendante les intérêts d’Elo-Malins’kij devant le roi et, encore moins, pour provoquer une scission au sein de la diète provinciale de Luc’k. Nous espérons réussir dans le futur à trouver des documents qui donnent la possibilité de répondre définitivement à toutes les questions soulevées par cette histoire.
Avant de conclure sur le thème de la lutte de la noblesse de Volhynie contre l’Union à la diète provinciale, il vaut la peine de souligner un épisode qui ne contredit pas les faits exposés plus haut mais qui est rarement rapporté dans les études consacrées à ce sujet. Il faut se souvenir que les représentants de la noblesse de Volhynie, qui protestaient résolument contre les Uniates lors des diètes générales et provinciales et lors d’assemblées privées, ne se révélaient presque jamais dans la vie quotidienne antagonistes de l’idée d’une union de l’Église ukrainienne avec Rome. Nous savons que certains chefs influents et estimés de la coalition orthodoxe en Volhynie comme Kostjantin (Constantin) Ostroz’kij, Lavrentij (Laurent) Drevins’kij, Adam Kisil’, Mixajlo (Michel) Chartorijs’kij et d’autres ne s’opposaient pas à l’idée de l’Union mais intervenaient contre les moyens que les promoteurs du concile de Brest avaient choisis pour l’introduire
[31]. Dans ce contexte, nous pouvons difficilement évaluer si le combat de la diète provinciale contre l’Union était une expression d’un conflit religieux dans le sens usuel de ce mot. Dans ce cas précis, nous donnons raison à N. Jakovenko qui a caractérisé l’opposition religieuse de la seconde moitié du XVII
e siècle de la manière suivante :
Il s’agit encore d’un monde où autour de la foi et de l’Église se déroulent non pas des batailles, mais des discussions dont les participants ne décident pas eux-mêmes du dernier mot mais s’en remettent à la sentence du Tribunal transcendant. [32]
« POINTS CHAUDS » SUR LA CARTE DE VOLHYNIE : LES OPPOSITIONS RELIGIEUSES ET LE PROBLÈME DE LA PRISE DE CONTRÔLE DES ÉGLISES
Dans les études scientifiques à caractère polémique sur l’histoire de l’Église uniate, la question de la prise de contrôle des églises orthodoxes par les Uniates est activement développée. Dans leurs études, les Historiens russes et ukrainiens d’orientation orthodoxe soutenaient, parallèlement à la thèse du caractère violent de l’Union de Brest, que la prise de contrôle des églises orthodoxes par les Uniates était en elle-même sinon un phénomène de masse du moins un phénomène largement répandu. En outre, ils utilisaient pour convaincre leur lecteur une méthode simple mais très efficace : ils produisaient un ou deux exemples réels de l’histoire de la confrontation des Uniates et des Orthodoxes, d’habitude en reprenant l’interprétation de ces derniers. Que les exemples choisis aient été parmi les plus scandaleux, c’est-à-dire parmi ceux qui pouvaient exacerber les passions des croyants orthodoxes, est caractéristique. Après avoir exposé ces épisodes, ils rappelaient aux lecteurs impressionnés que « ces cas n’étaient pas isolés ». Ces Historiens ont ainsi créé des stéréotypes qui existent encore aujourd’hui. Il ne faut pas chercher longtemps pour trouver des exemples. Dans les études de l’Historien-Ethnographe ukrainien contemporain Volodimir Rozhko, nous pouvons trouver des affirmations tout à fait sérieuses selon lesquelles le métropolite Ipatij Potij visitait personnellement avec sa suite les éparchies et conduisait de force les fidèles orthodoxes dans les églises qu’il avait confisquées (et qui étaient désormais uniates)
[33]. L’éminent Historien russe B.-N. Florja mentionne des scellés apposés par les Uniates sur les églises comme des exemples très clairs de la persécution des Orthodoxes ; M.-V. Dmitriev et d’autres encore parlent de la reconquête (parfois au sens littéral) de paroisses et de monastères
[34].
En outre, ces auteurs ont généralement évité d’analyser des faits concrets de persécutions et de conflits religieux liés à celles-ci. Ils se sont limités à des affirmations générales. Par exemple, selon l’archiprêtre Znosko, les Uniates apposaient des scellés sur les églises orthodoxes « en plusieurs lieux », et les Orthodoxes étaient éloignés de leurs fonctions et envoyés « dans plusieurs villes du royaume », et ainsi de suite
[35]. Nous trouvons plus d’objectivité dans l’étude d’O. Krizhanovs’kij et S. Ploxij consacrée à l’histoire de la chaire métropolitaine uniate durant la première moitié du XVII
e siècle. En racontant les « horribles histoires » de M. Bantysh-Kamens’kyj et M. Kojalovich liées aux méthodes employées par I. Potij pour convertir à l’Union les Orthodoxes (la prison et « toutes les punitions possibles »), ces deux Historiens rapportent toutefois un exemple qui d’une certaine façon confirme la thèse de sa cruauté. En janvier 1601, l’archiprêtre de l’église orthodoxe Saint-Basile de Vladimir fut arrêté et défroqué
[36]. Mais, répétons-le une fois encore, un seul exemple est une preuve insuffisante pour montrer que cette situation était caractéristique de l’époque.
En outre, il faut noter un détail important : deux questions principales monopolisaient l’attention des Historiens d’orientation orthodoxe (aussi bien russes qu’ukrainiens).
Premièrement, dans la réalité de la vie sociopolitique de la Rzeczpospolita, la pratique de la prise de contrôle des églises et des biens ecclésiastiques pouvait-elle avoir de grandes conséquences sur la résolution des questions religieuses ? Comment les Uniates pouvaient-ils prendre le contrôle des églises si, dans leur écrasante majorité, elles se trouvaient sur les propriétés privées de seigneurs et demeuraient sous le patronage de la noblesse ? Il est clair que dans des cas semblables la pratique d’une religion ou d’une autre était une grâce accordée par le seigneur : le choix fait d’une église uniate ou orthodoxe dépendait donc de ses préférences et non pas de l’avis du prêtre ou des paroissiens. Si le métropolite I. Potij s’était effectivement risqué à prendre le contrôle d’églises situées sur des propriétés privées, il aurait eu de sérieux ennuis et même le roi n’aurait rien pu pour lui.
En principe, prendre le contrôle des églises était pour les Uniates une manière de lutter contre les Orthodoxes mais seulement sur les terres de la couronne. Mais, même dans ce cas, le succès ou l’échec de la prise de contrôle dépendait non du roi mais du
starosta royal qui, à cette époque, était en charge d’une grande partie des terres de la couronne. Un exemple clair de cette pratique peut être l’activité socioreligieuse de l’évêque uniate de Przemysl, Atanasij (Athanase) Krupec’kij. Ayant obtenu le privilège royal pour la chaire de Przemysl, il tenta de convertir à l’Union par la voie administrative le clergé de son éparchie qui servait sur les terres de la couronne. Il échoua mais ne s’arrêta pas là. Il chercha à obtenir le privilège du ban pour le clergé et les bourgeois de Lubaczow, Sambor, Sanok et d’autres villes. Mais ces décisions n’eurent pas de résultats pratiques uniquement parce que le
starosta royal refusa d’exécuter la sentence de ban
[37]. Les faibles efforts des métropolites uniates pour étendre leur influence dans la vojévodie de Kiev, où la moitié des terres appartenait à la couronne, ne furent pas couronnés de succès. Il est clair que la cause principale de cet échec résidait dans la situation sociopolitique de la région défavorable aux Uniates. Par ailleurs, le fait que l’administration royale locale non seulement n’avait pas accueilli favorablement l’élargissement de l’Union dans la région de Kiev, mais avait souvent perturbé l’activité économique normale sur les propriétés ecclésiastiques qui, durant la première moitié du XVII
e siècle, étaient aux mains des Uniates a aussi joué un rôle important
[38]. En outre, il faut se souvenir que les terres de la couronne représentaient un faible pourcentage des terres agricoles de la
Rzeczpospolita et, dans les limites de la vojévodie de Volhynie (dont nous parlons ici), ce pourcentage était tout à fait insignifiant.
La seconde question dérive de la première : Comment faut-il comprendre précisément des événements comme la prise de contrôle des églises dans le contexte des réalités de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle ? Cette question n’est pas aussi rhétorique qu’elle peut le sembler à première vue. Donc, en sortant de la logique des recherches comme celle de V. Rozhko, nous arrivons involontairement à la conclusion que par « prise de contrôle d’une église orthodoxe », il fallait entendre son passage à l’Union indépendamment du fait que cet événement était, ou non, accompagné d’un conflit. De façon correspondante, l’idée de prise de contrôle des églises uniates par les Orthodoxes n’existait pas et ne pouvait pas exister : elle était désignée par le terme euphémique de « restitution ». En lien avec ce fait, nous pensons pouvoir indiquer avec clarté la signification réelle de ce terme que nous utiliserons dans cette étude. Donc, par prise de contrôle (ou tentative de prise de contrôle) d’une église, nous entendons des actions qui répondent au moins à un des deux critères suivants :
1. Changement de la juridiction spirituelle (d’orthodoxe à uniate et vice versa) qui avait été introduit en violation des normes de droit valables à l’époque.
2. Changement de la juridiction spirituelle (peut-être même tout à fait légitime du point de vue du droit) qui avait provoqué un conflit entre les nouveaux patrons de l’église, d’un côté, et le clergé de cette église ou les paroissiens, de l’autre.
Nous allons maintenant essayer d’analyser les faits, authentiquement connus et confirmés par les documents, qui étaient relatifs aux conflits entre les Uniates et les Orthodoxes de Volhynie et qui concernaient le droit de patronage des églises.
— Le monastère de Saint-Nicolas de Zhidichin :
Le conflit entre le supérieur du monastère de Zhidichin et l’évêque Kiril (Cyrille) Terlec’kij avait mûri bien avant la proclamation de l’union des Églises. Jusqu’au milieu du XVIe siècle ce monastère, qui possédait de grands biens, appartenait à l’évêché de Luc’k. Mais, depuis le milieu du XVIe siècle, le roi s’était substitué à l’évêque de Luc’k et avait rattaché ce monastère à sa propre juridiction. Cela affaiblissait de façon significative le poids économique des évêques de Luc’k. Il est possible que précisément pour cette raison jusqu’aux années 1630, ils ne perdaient jamais une occasion de rétablir leur contrôle sur les revenus des propriétés du monastère de Zhidichin.
À notre avis, seule la perspective de posséder les nombreuses propriétés de l’archimandritat de Zhidichin poussa l’évêque uniate Kiril Terlec’kij à entrer en lutte ouverte pour ce monastère. Les prémices en étaient tout à fait convaincantes : l’archimandrite de Zhidichin Gedeon-Grigorij (Gedeon-Grégoire) Balaban (neveu du célèbre évêque de L’vov Gedeon Balaban) vécut dans le monastère en laïque et refusa de prendre l’habit, de telle sorte qu’il fut maudit par le métropolite Mixajlo (Michel) Ragoza pour ne pas avoir accepté l’Union. L’évêque accepta le soutien du roi et du doyen (starosta) de Luc’k Oleksandr Semashko (qui ne cachait d’ailleurs pas lui non plus son intérêt pour les biens de l’archimandritat de Zhidichin), et forma un escadron avec ses serviteurs, à l’aide duquel il essaya de s’emparer du monastère. Il en résulta qu’en août-septembre 1597, Zhidichin devint le champ d’une opposition armée entre les partisans de l’archimandrite orthodoxe Balaban et de l’évêque uniate de Luc’k. Le conflit, qui dura deux semaines environ, se résumait à d’épisodiques escarmouches, qui quelquefois dégénéraient en confrontations plus sérieuses. Les Uniates assiégeaient le monastère, ils arrivèrent même à s’en emparer pendant quelque temps, mais la résistance obstinée des partisans de Balaban les obligea finalement à se retirer.
Il faut remarquer que l’intensité des coups de feu et des rixes n’était pas trop aiguë. Les protestations au tribunal de la ville de Luc’k, dans lesquelles les deux factions déclarèrent avoir eu des blessés, en témoignent. Du côté orthodoxe, pendant tout le conflit, furent blessées trois personnes (parmi lesquelles Balaban lui-même), du côté uniate, une personne. Juste sur ces événements de la fin d’août et du début de septembre 1597 se termine la phase du conflit violent autour du monastère. Par la suite la dispute entre l’évêque et l’archimandrite se déplaça sur le terrain judiciaire. Devant le tribunal, les prétentions des Uniates pour Zhidichin furent noyées avec succès par les Orthodoxes dans la multitude des papiers et les méandres de la bureaucratie. C’est seulement après la mort de Gedeon Balaban ( 1620) que le monastère, sans aucun coup de feu ni aucune protestation, fut donné au nouveau supérieur, le père Nikodim (Nicodème) Shibins’kij, qui était uniate.
— L’église de Saint-Démètre dans le château de Luc’k :
La dispute entre les Uniates et les Orthodoxes pour l’église Saint-Démètre avait une longue histoire et remontait à une époque antérieure à l’Union. Les évêques de Luc’k estimaient que la famille des Gulevichi avançait illégalement des prétentions sur le bénéfice ecclésiastique de Korshovec’, et, à côté de celui-ci, sur l’église de Saint-Démètre, à laquelle était rattaché ce bénéfice. Avant la proclamation de l’Union, ce problème n’était pas si épineux et constituait seulement l’une des nombreuses disputes à propos des bénéfices entre l’évêché de Luc’k et ses voisins.
La situation autour de l’église Saint-Démètre se fit plus complexe après la proclamation de l’union des Églises. La famille des Gulevichi, qui entretenait des relations complexes avec l’évêque de Luc’k, s’opposa avec résolution à l’union de l’Église orthodoxe avec Rome. D’après la version du chapitre des Uniates de Luc’k, en novembre 1600, Vasil’(Basile) Gulevich conquit Korshovec’ et ajouta à ses propriétés une terre située près du Château de Luc’k, dans lequel se trouvait l’église de Saint-Démètre
[39]. À partir de cette époque, la dispute pour les propriétés revêtit graduellement un caractère religieux. Comme le montre la plainte du chapitre des Uniates de Luc’k, remise au tribunal de la ville le 19 août 1615, trois prêtres orthodoxes (parmi lesquels il y avait aussi le prêtre de l’église Saint-Démètre de Luc’k, le père Mixajlo [Michel]) consacrèrent le chrême dans la maison d’une bourgeoise de Luc’k, Matvieva Lecukovich. Le piquant de la situation résidait dans le fait que cette bourgeoise appartenait officiellement à la paroisse uniate de l’église de Saint-Michel. Donc, quand les pères orthodoxes se rassemblèrent pour célébrer l’office, les représentants du chapitre, accompagnés d’un huissier, les invitèrent chez eux et demandèrent des explications sur ce qui était arrivé là-bas. Les prêtres répondirent qu’ils agissaient à la demande de leurs seigneurs, et déclarèrent avec une extrême sincérité : « Nous sommes arrivés à reconquérir les âmes perdues et souhaitons conquérir non seulement vos paroissiens, mais vous-mêmes aussi ». Et ils ajoutèrent d’une façon très significative : « Et vous ne pouvez pas nous l’interdire et ne l’interdirez pas, mais à peine vous-mêmes, vous resterez dans votre peau
[40] »
[41]. Au nom de l’évêque Elo-Malins’kij, les membres du chapitre inculpèrent les prêtres orthodoxes pour avoir enfreint les canons (à cause de l’ingérence dans les affaires des autres paroisses) et la constitution du parlement sur le règlement des conflits entre les Uniates et les Orthodoxes.
À notre avis, les événements suivants de Luc’k constituèrent une « voie vers une réponse » des Uniates. D’après la version des Orthodoxes, le 9 septembre 1615, un escadron armé, sous le commandement du moine du monastère de la sainte Trinité de Wilno, le prince Stefan Sokol’s’kij, entoura l’église Saint-Démètre, où se déroulait alors l’office. Les soldats reçurent l’ordre de ne laisser sortir personne. Entre-temps l’évêque Evgenij Elo-Malins’kij fit irruption avec ses partisans dans le temple. Sous les yeux des paroissiens, en personne il traîna par la barbe le prêtre Mojsej (Moïse), transporta hors de l’église les antimensions
[42] et lui ordonna de ne pas continuer à officier dans cette église. Les Orthodoxes (le père Mojsej Solovic’kij et le bénéficier de l’église Saint-Démètre Andrij [André] Gulevich) remirent des protestations au tribunal de la ville, mais l’affaire, évidemment, finit en queue de poisson : dans les registres des actes de cette année-là et des années suivantes, nous n’avons pas réussi à trouver des documents ultérieurs concernant ces conflits.
La conclusion de la dispute pour l’église Saint-Démètre fut tout à la fois inattendue, instructive et symbolique. Andrij Gulevich mourut au plus tard en 1623. Son bénéfice de Korshovec’ et son droit de patronage sur l’église Saint-Démètre revinrent au représentant de la branche philo-catholique de la famille Gulevich, c’est-à-dire au moine du monastère dominicain de Luc’k, le père Ipolit (Hippolyte) (Dmitrij [Démètre] Gulevich). Celui-ci résolut la dispute déjà ancienne pour cette église d’une façon simple : il en fit tout de suite don, avec ses terres, à son monastère dominicain d’origine, « en traitant d’imbéciles » aussi bien les Orthodoxes que les Uniates. Le problème de l’église Saint-Démètre de Luc’k devint dès lors un des sujets de dispute entre les Uniates et les Orthodoxes, d’un côté, et les Catholiques romains, de l’autre
[43]. Donc, cette lutte aboutit finalement à un résultat...
— L’église Saint-Élie de Vladimir :
Le conflit entre l’évêque (puis métropolite) Ipatij Potij et la princesse Marusha Zbaraz’ka pour le droit de concession de l’église de Saint-Élie de Vladimir avait déjà éclaté avant la proclamation de l’Union de Brest. Selon la version de l’évêque Ipatij, la princesse Zbaraz’ka arracha illégalement de la juridiction des évêques de Vladimir cette église. Pour sa part, il exigeait conformément à la décision judiciaire qu’on lui restaure ses droits usurpés. En août 1596 (avant la proclamation de l’Union de Brest) Potij, ayant comme but d’arrêter temporairement les offices dans cette église, y enleva l’antimension. Cette action fut considérée par la princesse Zbaraz’ka comme une intrusion illégale dans l’église et un pillage. Il est évident que la proclamation de l’Union avait ajouté au conflit une composante religieuse, même si elle était accessoire et purement due aux propriétés. Il faut remarquer que jusqu’à la résolution définitive de l’affaire devant les tribunaux (en 1609), le métropolite Potij n’eut jamais recours à la force pour récupérer son église. Finalement, Marusha Zbaraz’ka fut obligée de reconnaître que les prétentions du métropolite étaient fondées. Elle renonça à ses droits sur l’église de Saint-Élie au profit des évêques de Vladimir et, en même temps (évidemment en compensation pour l’argent engagé dans cette longue procédure judiciaire) elle créa une fondation grâce à laquelle elle garantissait à cette église d’importants bénéfices
[44].
— L’église Saint-Basile à Vladimir :
Jusqu’à présent nous n’avons pas encore réussi à établir les causes directes du conflit entre le métropolite Ipatij Potij et la famille des Zagorovs’kie au sujet de l’église orthodoxe Saint-Basile. Le patronage de cette église appartenait aux Zagorovs’kie et, encore aujourd’hui, nous ne savons pas si le métropolite remit en cause ce droit. Toutefois, Ipatij Potij avait interdit au supérieur de cette église, Martyn (Martin) de célébrer l’office divin. Comme l’interdiction avait été ignorée, le 5 janvier 1601 un diacre métropolitain accompagné d’un huissier fit son apparition dans l’église. Il prit Martyn par la main et l’obligea à se rendre avec lui au tribunal de la chaire métropolitaine. Pour son malheur, l’huissier s’arrêta près de l’église vers laquelle accouraient déjà les sujets des seigneurs Zagorovs’kie. Ces derniers arrivèrent à temps pour secourir leur prêtre et, avec rage, commencèrent à battre l’huissier, le premier qu’ils avaient rencontré. Les bourgeois orthodoxes n’hésitèrent pas longtemps, satisfaits de leurs actions : ils poussèrent l’homme battu et ensanglanté dans leur église et l’y enfermèrent.
Quand il sut ce qui était arrivé, le métropolite Potij rassembla immédiatement une multitude « de gens honnêtes, de princes et de seigneurs » et se dirigea avec deux huissiers vers l’église Saint-Basile. Sans prêter attention à la présence, près de l’église, de la foule des bourgeois, Potij força les serrures de l’église et délivra l’huissier. Et comme l’église avait été souillée par le sang, Potij en enleva les saintes espèces et les antimensions. Et le conflit se conclut sur cet épisode. Les deux parties remirent au tribunal des protestations, mais nous ne savons pas avec précision si l’affaire fut examinée ultérieurement
[45].
— Le monastère du Saint-Sauveur à Dubno :
De l’incursion des soldats orthodoxes de la garnison de Dubno dans le monastère uniate du Saint-Sauveur en 1633, nous n’avons pas réussi jusqu’à présent à trouver de témoignage documentaire
[46]. Cet événement nous est connu par l’étude de M. Petrov « Volhynie », dans laquelle l’auteur, sans renvoyer à des sources, écrit que les soldats de la garnison locale par mépris envers l’Union firent une incursion dans le monastère avec le but de traiter comme il le méritait son supérieur, l’archimandrite Kasijan (Cassien) Sakovich. Ce dernier réussit à se cacher, mais deux moines sans défense, qui s’étaient efforcés de le protéger, furent mutilés à coups de sabre. Pour cette incursion, les soldats furent punis : un jour de bazar, ils furent battus avec des verges sur le marché de Dubno
[47].
Dans la littérature historique, sont quelquefois mentionnés des épisodes de prise de contrôle d’églises, qui ne sont pas attestés dans les documents. Ainsi, à l’automne 1636, le chapitre uniate de Luc’k remit une protestation au tribunal de la ville au sujet de la prise de contrôle en 1635 de trois églises par les Orthodoxes, des églises de l’archange Michel, de la Nativité et Sainte-Parascève
[48]. Nous n’avons pas encore réussi à trouver de documents qui donnent la possibilité d’éclaircir totalement les circonstances de cet événement. Dans la plainte du chapitre, il est seulement rappelé en passant que l’évêque orthodoxe Atanasij (Athanase) Puzina s’empara des églises le 16 octobre 1635 « d’une façon violente », en en ayant forcé les serrures.
La première protestation du chapitre, remise au tribunal de la ville le 7 janvier 1636, éclaire d’une lumière un peu différente cette histoire. Elle nous apprend que le 16 octobre 1635 l’évêque Puzina, accompagné d’un groupe de gens armés, alla d’une église à l’autre, en prétendant qu’elles passaient toutes sous sa juridiction. Pour les Uniates, cette expédition n’était pas inattendue : ces trois églises furent fermées et leurs supérieurs, qui restaient auprès des portes closes, refusèrent d’en donner les clefs à l’évêque orthodoxe. La situation n’alla ni jusqu’au conflit ni jusqu’à l’engagement armé : l’évêque Puzina laissa leurs serrures aux églises et, pour le moment, les Uniates en paix. Le 27 octobre seulement, il revint s’en emparer définitivement en forçant les serrures
[49]. Dans les deux protestations, nous trouvons l’étrange mention que ces actions avaient été précédées de la réunion d’une commission. Mais leurs auteurs ont passé sous silence quelle commission avait alors réunit l’évêque orthodoxe et quels rapports elle avait avec ses actions ultérieures.
Nous trouvons la clef de l’énigme dans un autre document dont le sujet n’est pas directement lié au problème des trois églises de Luc’k. Le 31 octobre 1635, les bourgeois orthodoxes de Vladimir remirent une protestation au tribunal. Ils y accusaient les serfs de l’évêque uniate Josif Bakovec’kij d’avoir dévasté leurs campements avec le bétail qu’ils destinaient à Torun’. Ils voyaient dans les actions de l’évêque de Vladimir de graves violations des décisions de la commission royale, qui venait d’achever son travail à Vladimir sur la répartition des églises entre les Orthodoxes et les Uniates. Cela avait comme but de favoriser la stabilisation des relations religieuses dans la région et d’arrêter les disputes entre les partisans et les adversaires de l’Union. Cette mention est pour nous très intéressante, parce que jusqu’à présent nous ne savions encore rien des décisions concrètes des commissions royales sur la répartition des églises dans les villes de Volhynie (à l’exception de Kremenec).
Revenons toutefois à la situation de Luc’k. Souvenons-nous que l’évêque Atanasij Puzina avait tenté de s’emparer des trois églises le 16 octobre 1635 après avoir réuni une commission. Les bourgeois de Vladimir rapportent que dans leur ville la commission royale siégea du 19 au 24 octobre 1635
[50]. Si nous supposons que le 16 octobre fut le dernier jour où cette même commission royale travailla à Luc’k sur la répartition des églises, alors les événements et la conduite de ces personnages s’inscrivent dans un schéma logique clair.
Donc, la séquence suivante des événements paraît être la plus vraisemblable : le 16 octobre 1635, les commissaires royaux décidèrent de la répartition des églises entre les Uniates et les Orthodoxes à Luc’k. Trois églises revenaient à ces derniers : Saint-Michel, Sainte-Parascève et la Nativité. En outre, au début des années 1620, les Orthodoxes possédaient en ville le monastère de la confrérie de l’Exaltation de la Croix et celui de la Vierge au-delà du Glushec. Ce dernier fut enlevé aux Uniates dès 1633. Les Uniates devaient conserver un contrôle effectif seulement sur trois églises (la cathédrale de Saint-Jean-l’Évangéliste, l’église de la Sainte-Trinité et celle de Saint-Athanase), parce que deux autres églises des Uniates (Saint-Nicolas et l’Intercession) furent détruites vers 1634 par des incendies et n’avaient pas encore été reconstruites. Après la décision de la commission, l’évêque orthodoxe Atanasij Puzina reprit tout de suite sous sa juridiction les églises mentionnées. Et les commissaires royaux ce jour-là ou le jour suivant partirent pour Vladimir où, dès le 19 octobre, ils continuèrent leur travail.
La décision de la commission concernant les églises de Luc’k était, du point de vue juridique, tout à fait légale. Précisément pour cette raison, le chapitre des Uniates ne voulait pas prêter attention à son travail. Les Uniates essayèrent d’accuser les Orthodoxes, en exploitant les contradictions des décisions de l’administration royale concernant la situation de Luc’k. Souvenons-nous que la décision de répartir les églises de la ville était en contradiction avec les garanties données à l’évêque uniate selon lesquelles il conserverait jusqu’à la fin de sa vie la chaire de Luc’k. Elle devait passer aux mains des Orthodoxes seulement après sa mort, mais jusque-là un statu quo devait être observé dans la ville. Il est évident que le tribunal de Lublin, qui avait examiné l’affaire, reconnut les actes des commissaires comme prématurés et exigea que ces trois églises de Luc’k soient rendues aux Uniates. D’ailleurs, la tentative de l’huissier de donner corps aux décisions du tribunal fut sabotée par le grand vicaire de l’évêque Atanasij Puzina
[51].
Ainsi, en octobre 1635, aucune église de Luc’k ne fut prise par la force. Leur passage aux Orthodoxes se déroula sur des bases tout à fait légales, il ne fut pas accompagné d’engagements armés, et c’est pourquoi nous ne pouvons pas considérer cet événement comme un conflit violent.
Faisons un bilan. Nous confirmons donc à l’aide des documents qu’entre 1596 et 1648 cinq églises et monastères firent l’objet d’une opposition violente en Volhynie entre les Uniates et les Orthodoxes. Dans trois cas (le monastère de Zhidichin, l’église Saint-Démètre près du château de Luc’k et l’église Saint-Élie à Vladimir), le conflit éclata déjà avant la proclamation de l’Union, et n’acquit une tonalité religieuse que parce que ses participants se trouvèrent après 1596 dans des camps confessionnels différents
[52]. Il nous faut faire attention : à la suite des actions de force mentionnées sur le territoire de la vojévodie de Volhynie, aucune église orthodoxe ne fut prise par les Uniates. Du moins jusqu’à aujourd’hui nous n’en avons aucune preuve documentaire.
LE PROBLÈME DES SOULÈVEMENTS ANTI-UNIATES « DE MASSE » : CONSÉQUENCES DU SCHISME DES ÉGLISES OU FORME DE CONFRONTATION TYPIQUE DES COUTUMES ?
La science moderne a hérité de l’ancienne historiographie la thèse du caractère de masse de la résistance de la population orthodoxe à l’introduction de l’Union en Ukraine et en Biélorussie. Les chercheurs contemporains commencent à porter un regard critique sur ces affirmations, mais les vieilles théories continuent à vivre dans les
œuvres réimprimées des Historiens des XIX
e et XX
e siècles
[53]. Ainsi, dans l’étude de l’archiprêtre Kostjantin Znosko, la résistance des Orthodoxes à l’Union acquiert des formes tout simplement hypertrophiées. Selon lui, les paysans orthodoxes opprimés se ruaient en masse dans les steppes ukrainiennes où vivaient les Cosaques et avec eux s’efforçaient de défendre leur foi à la force des armes. Puis l’auteur raconte la vieille légende sur le caractère religieux de l’insurrection cosaque menée par Severin (Séverin) Nalivajko, et sur les terribles répressions religieuses dans la « Petite-Russie », qui suivirent son étouffement
[54]. Les formes de résistance de ceux qui n’allaient pas chercher l’aide des Cosaques rappellent les sujets des films d’épouvante : les fidèles orthodoxes, privés des leurs églises, se rassemblaient pour prier secrètement toutes les nuits dans des maisons de campagne d’où s’échappaient des « gémissements menaçants » à l’adresse des persécuteurs uniates
[55].
D’habitude, de pareils avis sont considérés comme odieux, mais ils ont trouvé des disciples parmi les Historiens ukrainiens et russes surtout au XIX
e et durant la première moitié du XX
e siècle
[56]. D’ailleurs, la réimpression d’une série de ces études (comme celles du métropolite Makarij ou de l’archiprêtre K. Znosko) témoigne, en l’absence de nouvelles et complexes recherches sur l’histoire de l’Église uniate, du fait qu’il est encore trop tôt pour pouvoir renvoyer « aux archives » ces conceptions scientifiques. Même dans des travaux de chercheurs contemporains tout à fait prudents et dignes de foi, cette thèse des interventions de masse contre l’Union est reprise. Nous avons l’impression croissante qu’elle s’est tellement répandue « dans la chair et dans le sang » de la science historique russe et ukrainienne, qu’elle n’a même pas besoin d’être (ré)expliquée et est utilisée comme un « faisceau de mots »
[57]. En même temps, dans la pratique, personne n’a essayé d’étudier en quoi consistaient ces « interventions de masse », quelles en étaient les raisons, combien elles furent en réalité et, surtout, ce que nous devons comprendre par « intervention de masse ».
À notre avis, il faut considérer comme massive une intervention qui avait pour conséquence de changer (ou de pouvoir changer) la situation religieuse dans des limites géographiques plus ou moins importantes : une vojévodie, un district, une grande commune ou une ville. De ce point de vue avaient un caractère de masse les interventions anti-uniates en Biélorussie contre le pouvoir du métropolite Ipatij Potij dans la région de Wilno-Grodno-Novogrudok, contre l’archevêque de Polock Josafat (Josaphat) Kuncevich à Mogilev, et celles de la noblesse du pays de Przemysl contre l’évêque Atanasij Krupec’kij. A-t-on observé de semblables interventions en Volhynie ? Toutes les sources publiées jusqu’ici ne nous ont pas donné la possibilité de répondre affirmativement à cette question. En effet, elles présentaient toutes la lutte des Orthodoxes contre les Uniates non comme des interventions de masse, mais comme une série de conflits locaux. L’étude des registres des actes des tribunaux de la vojévodie de Volhynie (jusqu’à présent à peu près 75 % des registres des actes de la fin du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle ont été examinés) a permis de mettre en évidence des aspects jusqu’à ce jour inconnus des conflits entre les Uniates et les Orthodoxes. D’ailleurs, ils ne modifient pas entièrement l’impression générale sur des formes d’interventions anti-uniates en Volhynie forgée par les documents publiés dans les AJuZR. En outre, les nouveaux documents découverts donnent la possibilité de repenser ces sujets qui étaient proposés jusqu’à présent comme des exemples de lutte religieuse.
L’histoire du conflit de Malin entre Mikolaj (Nicolas) Borejko et les prêtres uniates Ivan (Jean) et Vasil (Basile), exposée dans leur plainte, peut être considérée comme un épisode caractéristique de ce point de vue. Ce document nous apprend que Borejko, invité chez le prêtre Ivan pour la saint Nicolas (6-17 décembre 1618), se querella avec les deux prêtres. Il leur reprocha leur appartenance à l’Union et leur infligea de graves blessures à l’épée
[58]. Ce document, séparé du contexte des anciennes relations de Mikolaj Borejko avec le père Ivan, peut en effet susciter chez le chercheur peu expérimenté l’impression qu’il a affaire à un conflit religieux typique, lié à l’Union, entre un représentant de la petite noblesse et un membre du bas clergé. Mais ce ne serait qu’une première impression, car, même pris isolément, ce document pose des questions qui nous obligent à méditer sur la nature de ces conflits religieux en général, et sur les rapports des Uniates et des Orthodoxes en particulier. Mais nous reviendrons à ces questions un peu plus tard.
La situation du « conflit de Malin » est devenue remarquablement claire après la découverte dans les registres des actes du tribunal de la ville de Luc’k d’une protestation du même Mikolaj Borejko à la suite de cet événement. Donc, de cette protestation nous apprenons que, le 17 décembre 1618, il fut invité chez le prêtre Ivan, qui, semble-t-il, était une vieille connaissance. Pour des raisons inconnues, une dispute éclata entre eux. Ivan ordonna qu’on sonne immédiatement la cloche dans l’église qui se trouvait à côté de son logement. À ce moment-là, il y avait beaucoup de monde à Malin : beaucoup de sujets des villages voisins s’étaient rassemblés là et, en ce jour de saint Nicolas, une partie considérable avait bu plus que de raison. Croyant que la cloche sonnait l’alerte, les paysans coururent vers l’église et découvrirent que le prêtre se querellait avec quelqu’un. La foule commença tout de suite à restaurer la justice : les paysans ivres battirent longuement et cruellement Borejko et les trois malheureux qui l’avaient accompagné : le prêtre Roman (orthodoxe, comme nous le verrons plus tard) et deux serviteurs
[59].
Il faut ici faire preuve de réserve : Mikolaj Borejko n’a pas nommé la raison concrète de la dispute et n’a pas cherché à donner à cet événement un caractère religieux. Une autre circonstance est aussi importante : la protestation fut enregistrée dans les registres des actes du tribunal de la ville de Luc’k le 26 janvier 1619, c’est-à-dire durant la session judiciaire la plus proche de l’événement. Les coups sur le corps de Mikolaj Borejko, de son prêtre et de ses serviteurs furent constatés par un huissier le 18 décembre 1618.
Revenons maintenant à la protestation des prêtres uniates. Nous avons mentionné qu’elle avait suscité quelques questions importantes. Le premier élément qui saute aux yeux concerne la date à laquelle la protestation a été remise au tribunal de la ville. Il en résulte que les prêtres Ivan et Vasil portèrent plainte pour coups contre Mikolaj Borejko le 26 mars 1620, c’est-à-dire un an et quatre mois après l’événement ! Pourquoi les prêtres ont-ils si longuement tu un fait d’une violence aussi évidente et d’outrage à leur conscience religieuse ? De plus, les profondes blessures sur le corps des deux prêtres n’avaient pas été constatées par un huissier. Pourquoi le déclarent-ils ainsi plus d’un an après ? Et, enfin, comment s’était-il fait que l’Orthodoxe Borejko ait été longtemps un bon ami du prêtre Ivan (uniate) et plus d’une fois invité chez lui ? Comment cela peut-il se comprendre s’il était anti-uniate ?
À notre avis, la réponse est simple. Mikolaj Borejko et ses gens furent en effet battus le 17 décembre, puisque les coups ont été constatés par un huissier. Les prêtres Ivan et Vasil avaient souffert beaucoup moins (ou bien ils n’avaient pas du tout souffert), autrement ils auraient porté plainte au tribunal en même temps que Borejko. Seulement la tendance obstinée de ce dernier à vouloir obtenir justice devant le tribunal les obligea à présenter une nouvelle protestation seize mois après. Comme à ce moment-là il n’était pas possible de constater la présence de blessures sur leur corps, ils furent obligés de raconter oralement qu’ils avaient reçu des coups et pour souligner toute cette injustice, ils avaient aussi mis en cause aussi la religion.
Il est plus vraisemblable qu’il s’agissait d’une simple rixe entre personnes ivres. C’est pourquoi au moment, où la protestation a été déposée, ni Borejko, ni les prêtres ne se souvenaient de la cause réelle de la dispute. L’insulte de Mikolaj Borejko faite aux Uniates (s’il s’est vraiment agi de cela) ne peut être prise au sérieux : quand une personne est battue par une foule ivre, elle peut crier n’importe quoi. En outre, jusqu’à ce jour-là Mikolaj Borejko entretenait des relations amicales avec les Uniates, et il faisait des affaires avec eux : il avait longtemps tenu à ferme certaines terres de l’évêque uniate de Luc’k-Ostrog Evgenij Elo-Malins’kij
[60]. Donc, la cause du conflit est banale : il ne s’est pas du tout agi ici de religion, l’eau-de-vie explique tout.
Nous examinerons ensuite brièvement les nombreux conflits entre les Orthodoxes et les Uniates en Volhynie, que nous connaissons aujourd’hui encore.
En 1616 s’adressèrent au tribunal de la ville de Luc’k des moines uniates de l’Ordre de saint Basile du monastère Smol’nic’kij (éparchie de Przemysl), qui parcouraient la Volhynie en recueillant des aumônes pour leur monastère détruit par les Tatares. À Luc’k, ils s’adressèrent, pour leur malheur, au serviteur de l’archimandrite du monastère orthodoxe de Zhidichin. Ce dernier se montra visiblement fidèle à sa foi (ou bien il était peut-être de mauvaise humeur), parce que les moines non seulement ne reçurent rien, mais perdirent aussi tout ce qu’ils avaient amassé jusque-là
[61].
En 1621, dans les registres des actes du tribunal de la ville de Luc’k fut déposée une plainte contre un moine inconnu qui avait agressé l’évêque uniate Ieremija (Jérémie) Pochapovs’kij. Ivre, le moine s’était jeté couteau à la main vers la voiture de l’évêque en menaçant de lui infliger un châtiment. Le moine s’en tint aux insultes et aux menaces. L’affaire n’alla pas jusqu’en justice. Évidemment, l’alcool aidant, le sentiment religieux du moine s’exacerba et il décida ainsi de mettre au clair ses rapports avec l’évêque uniate
[62].
En 1622, les paysans du seigneur Oleksandr (Alexandre) Sokol’s’kij du village de Drozdiv agressèrent l’archimandrite du monastère Dorogobuz’kij, Ieremija (Jérémie) Lisjatic’kij, qui pêchait avec ses gens dans le lac du monastère. Au cours de la rixe, quatre paysans du monastère furent roués de coups, l’archimandrite, après avoir été battu, faillit être noyé dans un trou percé dans la glace. Détail curieux, quelque temps après cet événement les paysans de Drozdiv vinrent au monastère et demandèrent à l’archimandrite de leur pardonner leur acte. Ils témoignèrent qu’ils avaient agi sur l’ordre de leur seigneur, qui voulait punir Lisjatyc’kij pour être passé à l’Union. En bon chrétien, l’archimandrite leur pardonna, et témoigna devant le tribunal qu’il n’en voulait qu’au seigneur Oleksandr Sokol’s’kij
[63].
En 1629, l’archiprêtre de Luc’k, Isakij (Isaac) Vichins’kij, porta plainte au tribunal de la ville contre quatre bourgeois de Luc’k, fourreurs et cordonniers. Ces derniers étaient accusés de nourrir quelques mauvaises intentions contre le clergé uniate. Il s’avéra que ces bourgeois avaient continuellement offensé le serviteur de l’évêque Jan (Jean) Metic’kij et s’étaient permis de parler avec indécence des membres du chapitre de Luc’k. Jan Metic’kij lui-même, dans une protestation distincte, avait accusé ces bourgeois d’avoir attenté à sa vie, mais il n’avait établi aucun lien avec des questions religieuses
[64].
En 1636, lors d’une rencontre privée près de l’atelier du forgeron Pavlo (Paul), une dispute éclata entre le prêtre uniate de la petite ville de Rozhishche, Mixajlo (Michel) Sosnovs’kij, et le noble orthodoxe Gavril (Gabriel) Kulik. La discussion s’envenima quand Mixajlo voulut défendre l’honneur de l’évêque Ieremija Pochapovs’kij que Kulik avait injurié. Finalement, ce fut la barbe du prêtre de Rozhishche qui en souffrit
[65].
Le 3 juin 1639, deux ecclésiastiques uniates de Zhidichin (le moine Isaja [Isaïe] Perec’kij et le prieur de l’église du Saint-Esprit Vasil [Basile] Krinic’kij) remirent au tribunal de la ville de Luc’k une protestation, dans laquelle ils racontaient la mésaventure qu’ils avaient eue pendant une rencontre avec l’évêque orthodoxe Atanasij Puzina. Tous les deux avaient subi une injustice de la part d’Ovdij (Eude), le prieur de l’église orthodoxe Saint-Michel. Les ecclésiastiques ne voulaient pas s’adresser au tribunal et allèrent demander justice à l’évêque orthodoxe de Luc’k, qui se trouvait alors à Rozhishche.
L’arrivée des ecclésiastiques uniates gâcha d’ailleurs l’humeur de l’évêque Atanasij, c’est pourquoi il n’était pas prêt à avoir un discours constructif. La question résidait dans le fait que l’un des invités (peut-être Vasil Krinic’kij) avait été ordonné prêtre orthodoxe par Atanasij et avait plus tard accepté l’Union. Ayant appris qui était arrivé chez lui, l’évêque saisit une arme, bondit dans le vestibule et commença à crier à ses serviteurs : « Cherchez ce traître que j’ai ordonné, pour que maintenant je le défroque avec cette arme »
[66] ! Les Uniates comprirent qu’il ne plaisantait pas, et commencèrent à courir à perdre haleine. Les serviteurs armés de l’évêque les poursuivaient, et l’évêque, qui était resté dans le porche, criait derrière eux : « Que celui qui est vertueux les tue »
[67] ! Heureusement, l’effusion de sang fut évitée : les Uniates réussirent à échapper à leurs poursuivants et à retourner à Luc’k. C’est ainsi que se termina la mésaventure des Uniates venus demander justice à l’évêque orthodoxe.
Une fois seulement eut lieu en Volhynie un événement qui aboutit à une intervention anti-uniate, à laquelle prit part une quantité considérable des habitants de tout le canton. Cet incident eut lieu à l’automne 1629, quand le métropolite uniate Josif Ruts’kij, de retour du concile de L’vov, arriva en Volhynie. En se préparant au pèlerinage de Kiev, il décida d’abord de visiter la petite ville de Stepan’, qui se trouvait sur les terres du prince Vladislav (Ladislas) Zaslavs’kij. Les rumeurs sur la visite prochaine du métropolite se répandirent très vite parmi les bourgeois. Le clergé orthodoxe de Stepan’ craignait non sans raison que l’arrivée du métropolite uniate ne conduise au passage des églises locales aux Uniates. Il n’est donc pas étrange qu’une agitation anti-uniate renforcée parmi les croyants ait eu des résultats à la veille de la visite de Ruts’kij.
Selon la version des Uniates, le 20 novembre 1629, quand la suite du métropolite approcha de Stepan’, les cloches de toutes les églises de la ville commencèrent à sonner. De l’enceinte, les décharges étaient audibles et un grand groupe de bourgeois, armés et enflammés par l’alcool sortit bientôt en courant par la porte de la ville. La suite du métropolite
[68] quitta aussitôt la route et commença à s’éloigner dans les champs. Mais la foule des bourgeois de Stepan’ poursuivit très vite les fugitifs. Les serviteurs soudain rattrapés furent désarçonnés, les ecclésiastiques et les serviteurs laïques furent descendus des voitures et battus. Quelques bourgeois atteignirent celle du métropolite, dans laquelle était resté Ruts’kij, et commencèrent à la briser à coups de hache. Le métropolite resta indemne, mais il dut courir à pied avec ses compagnons de route jusqu’au bois le plus proche, où ils errèrent toute la nuit. Au cours de cette agression, deux ecclésiastiques uniates furent sévèrement battus : l’archidiacre du métropolite et un prêtre. D’autres clercs et serviteurs furent aussi blessés.
Cet événement fut reconnu comme extraordinaire : une commission royale qui examina les faits de Stepan’ fut constituée. Les habitants de la ville (aussi bien les ecclésiastiques que les laïques) qui furent interrogés donnèrent des témoignages différents. L’archiprêtre Stepans’kij témoigna que le clergé local n’avait pas pris part à cet événement. Les bourgeois, quant à eux, cherchèrent à se disculper en faisant porter toute la responsabilité au doyen
(starosta) de Stepan’, Vavrinec Buchajs’kij. Ce dernier avait, de quelque façon, ordonné de laisser entrer dans la ville l’archevêque Meletij (Mélèce) Smotric’kij, mais n’avait donné aucune disposition précise à l’égard du métropolite, qui finalement ne fut pas admis. D’après leur version, l’agression de la suite de Ruts’kij avait été commise par des gens des villages des alentours que Buchajs’kij avait engagés pour la défense du château. Quelques bourgeois, qui ne pouvaient nier leur présence sur les lieux de l’agression, déclarèrent qu’ils ne coururent pas pour se battre, mais pour sauver le métropolite. Buchajs’kij lui-même avec le doyen en second, Jurij (Georges) Ratins’kij, accusa directement le clergé local d’avoir monté les bourgeois contre le métropolite et avança les noms de ceux qui avaient activement participé à la bagarre. Évidemment, il avait raison : une partie considérable des bourgeois qu’on accusait de l’agression refusa, après les déclarations de Buchajs’kij, de prêter serment. Nous ne savons pas avec précision comment se termina cet épisode. Les commissaires transférèrent l’affaire pour qu’elle soit examinée par l’évêque de Cracovie et, un an plus tard (en 1631), le métropolite Josif Ruts’kij porta plainte au tribunal de la ville de Vladimir contre les tuteurs du prince Vladislav Zaslavs’kij, qui refusaient de punir les bourgeois de Stepan’
[69].
Ainsi, de toutes les interventions des Orthodoxes contre l’Union dans les limites de la vojévodie de Volhynie connues jusqu’à aujourd’hui, seuls les événements de Stepan’ avaient effectivement un caractère de masse. Dans les autres cas, nous avons affaire à d’habituels conflits locaux dans le domaine religieux, qui sont étroitement liés avec les formes de confrontation typiques des coutumes.
LA COLLABORATION ENTRE LES UNIATES ET LES ORTHODOXES : NORMALITÉ OU PARADOXES DE L’HISTOIRE ?
Dans les registres des actes de la vojévodie de Volhynie ont été découverts des documents intéressants qui témoignent qu’en dépit de l’opposition religieuse dans la Rzeczpospolita, les rapports amicaux et la collaboration entre les Uniates et les Orthodoxes dans différents domaines de la vie sociale (et même religieuse !) n’étaient pas rares. Essayons de les analyser.
La forme la plus répandue de collaboration du clergé uniate avec les Orthodoxes était l’association dans les affaires. Les documents témoignent qu’aux Diètes provinciales et générales les déclarations menaçantes sur la violation des droits de l’Église orthodoxe par les Uniates n’empêchaient pas du tout les Orthodoxes de faire des affaires avec ces mêmes Uniates. Un exemple clair de cette réalité est l’activité économique du magnat de Volhynie, do