2003
XVIIe siècle
Les Juifs et le judaïsme dans les écrits polémiques des Slaves orientaux de la Rzeczpospolita (seconde moitié du XVIe-XVIIe siècle)
[1]
B.-N. Serov
Université d’État Lomonossov (Moscou).
Un des objectifs de cet article est de donner un aperçu de la polémique anti-juive dans la littérature orthodoxe de la
Rzeczpospolita du XVII
e siècle. Elle est indubitablement constituée de deux composantes : d’une part, du bagage accumulé par la littérature orthodoxe depuis que le christianisme existe en
Rus’, puis dans les pays ukraino-biélorusses de l’État polono-lituanien ; d’autre part, de l’apport des littérateurs slaves orientaux de la seconde moitié du XVI
e et du XVII
e siècle. Jusqu’à la publication en 1669 du traité de Jean (Ioannikij) Galatowski (Galjatovskij),
Le véritable Messie
[2], l’ensemble de la tradition polémique des Slaves orientaux peut être, à notre avis, considéré comme un tout. Elle repose sur des images, des procédés polémiques, des idées communes. À partir de la seconde moitié du XVI
e siècle semble se dessiner une frontière nette qui n’est pourtant pas totalement imperméable. Il s’agit d’une période où les contacts entre les littératures orthodoxe et occidentale (avant tout polonaise) s’intensifient, où les influences de la Renaissance, du protestantisme puis, à partir du XVII
e siècle, de la Contre-Réforme pénètrent la tradition littéraire des Slaves orientaux. Ces tendances atteignent très profondément et transforment la littérature polémique des Ukrainiens et des Biélorusses dans son ensemble. Nous verrons plus loin combien ce processus modifie la polémique anti-juive. Il est une seconde raison qui fait que cette période doit être considérée comme une frontière nette : elle est celle de l’active colonisation juive des terres ukrainiennes qui venaient d’être intégrées, en 1569, au territoire de la couronne polonaise.
Tenter de comparer les discours anti-juifs orthodoxe et polonais serait très important. Cependant le volume de cet article interdit de mener une comparaison plus ou moins détaillée des deux discours. Notre but est plus modeste. Il s’agit uniquement de mettre en lumière les principaux points sur lesquels devra porter une comparaison et de montrer les différences les plus remarquables et signifiantes des démarches « occidentale » et « orientale ».
Pour remplir les objectifs fixés ci-dessus, nous tenterons d’examiner une série de sujets et de topoi de deux traditions polémiques. Les questions qui retiendront particulièrement notre attention sont les suivantes : Quelles expressions, quelles dénominations le polémiste emploie-t-il pour désigner les Juifs ? Comment conçoit-il l’histoire vétérotestamentaire et néotestamentaire des Juifs ? Quels rapports les Juifs de l’Ancien Testament ont-ils, à ses yeux, avec ceux du Nouveau ? Parle-t-il généralement des Juifs qui lui sont contemporains ? Quelle conception l’auteur a-t-il du judaïsme ? Que dit-il, par exemple, du contenu du Talmud ? Les Juifs sont-ils considérés comme les ennemis de tous les Chrétiens ? Comment les Chrétiens doivent-ils se comporter à l’égard des Juifs ? Comment le littérateur chrétien réagit-il à la cohabitation au sein d’un même État, d’une même ville, etc., de Chrétiens et de Juifs ? Les Juifs entretiennent-ils un lien avec le diable, avec l’Antéchrist ? Si oui, sous quelle forme ? Enfin, la question la plus importante est la suivante : Existe-t-il des représentations « chimériques », selon l’expression de N. Langmuir, des Juifs ? Nous savons bien qu’elles sont présentes dans la littérature anti-juive médiévale latine. La littérature polonaise ne fait pas exception en ce domaine. Cette question reste largement ouverte en ce qui concerne la littérature anti-juive slave orientale et, de manière générale, orthodoxe, « orientale ».
La question de l’antijudaïsme dans la littérature des régions slaves orientales (les terres ukraino-biélorusses et la Russie moscovite) n’a fait jusqu’à présent l’objet d’aucune étude importante. Même la partie émergée de cet iceberg qu’est la polémique anti-juive « savante » n’a pas été suffisamment étudiée. Ainsi que l’a justement remarqué F. Sysyn, la question de savoir quels textes anti-juifs orthodoxes de l’époque patristique étaient connus en Ukraine au début du XVII
e siècle n’a pas, non plus, été jusqu’à présent suffisamment travaillée
[3].
Nous commencerons par nous intéresser aux monuments littéraires composant l’héritage byzantin et vieux-russe à la disposition des littérateurs ukraino-biélorusses des XVIe et XVIIe siècles.
Les textes byzantins constituaient encore au XVII
e siècle le fondement du discours judéophobe. Parmi eux, les
Discours judéophobes de Jean Chrysostome
[4]. Un autre traité judéophobe, écrit sous la forme d’un dialogue, est connu dans la tradition littéraire médiévale russe sous le titre de
La foi et l’obstination des Juifs baptisés d’Afrique et de Carthage, sur le questionnement et les réponses et sur l’affermissement de Jacob le Juif
[5]. Dans la tradition latine, ce texte est connu comme la
Doctrina Jacobi. La
Vie de notre vénérable père Grégentius, évêque de la ville de Taphar en Arabie et récit véritable et connu des miracles qu’il a réalisés
[6] appartient aussi au noyau des
œuvres anti-juives diffusées en Russie. Le récit de la « disputation » qui opposa Grégentius (mort vers 560) à un Juif nommé Hebran se trouve dans sa
Vie.
La disputation qui eut lieu à Jérusalem sous le patriarche Sophronie sur la foi chrétienne et la loi juive, quand se rencontrèrent un Chrétien et un Juif
[7] est très représentée dans la tradition manuscrite
[8]. Le court discours de Jean Damascène,
Contre les Juifs et sur le sabbat
[9], fut également légué par Byzance à la Russie. Il entre dans la composition de la traduction slave connue en Russie de
L’exact exposé de la foi orthodoxe
[10], mais il se trouve aussi dans de nombreux manuscrits aux côtés d’autres discours de Jean Damascène. La
Vie du philosophe Constantin jouissait d’une popularité aussi grande que la
Vie de Grégentius. Y est décrite la « disputation » entre Constantin et des sages musulmans et juifs en présence du kagan khazar.
Parmi les
œuvres byzantines traduites qui contiennent des attaques plus ou moins prononcées contre les Juifs et bien qu’elles ne soient pas des traités polémiques, il faut citer l’Évangile moralisé de Calliste-Théophile (Kallist-Filofej)
[11], imprimé pour la première fois en 1569 à Zabludovo (Zabludowo).
Il n’existe que peu de textes russes originaux. Il faut d’abord citer le célèbre
Sermon sur la loi et la grâce
[12] composé par le premier métropolite russe de Kiev, Hilarion (Ilarion). Parmi les
œuvres judéophobes russes, la plus importante et la plus centrale est, à notre avis, la
Paleja commentée
[13].
Les autres textes qu’il faut mentionner ne sont pas aussi importants et ont été rédigés plus tardivement, après l’invasion mongole. Les
œuvres de Maxime-le.Grec (Maksim Grek)
[14] et l’
Illuminateur de Joseph de Volokolamsk (Iosif Volockij)
[15], bien que composés en Russie moscovite au début du XVI
e siècle, étaient connus des polémistes orthodoxes de la
Rzeczpospolita.
Si, à partir de la seconde moitié du XVI
e siècle, ils menèrent une polémique active, en particulier contre les Catholiques et les Antitrinitaires, les polémistes orthodoxes de la
Rzeczpospolita se montrèrent nettement moins véhéments contre les Juifs durant la seconde moitié du XVI
e siècle et tout le siècle suivant
[16]. En Ukraine, pour tout le XVI
e siècle, seuls deux textes anti-juifs originaux sont connus : le
Discours particulier contre les Juifs
[17] et le traité du patriarche d’Alexandrie Mélèce Pegas,
Réponse aux Juifs sur le Christ pieux
[18].
Aucun autre traité spécialement dirigé contre les Juifs ne fut composé au XVI
e siècle. Toutefois, les littérateurs ukrainiens et biélorusses exprimaient d’une manière ou d’une autre leurs sentiments à l’égard des Juifs dans leurs
œuvres polémiques contre les Catholiques et, particulièrement, contre les Antitrinitaires. Nous trouvons des attaques contre les Juifs dans les épîtres du
starec (vénérable, sage) Artème (Artemij)
[19]. L’auteur anonyme des
Écrits contre les Luthériens partage beaucoup de ses vues
[20]. Le traité polémique de Basile (Vasilij) Ostrozhskij,
Sur l’unique et véritable foi orthodoxe..., composé en 1588, contient également des attaques anti-juives
[21].
Il convient de considérer les différents choix de prophéties sur le Messie et les commentaires des Psaumes composés dans un esprit judéophobe comme un type particulier de textes polémiques qui pouvaient être utilisés dans la controverse tant avec les Juifs qu’avec les Judaïsants et les Antitrinitaires
[22]. À ce type particulier de monuments littéraires appartient aussi une autre série de textes : les psautiers commentés qui se répandirent en Ruthénie aux XVI
e et XVII
e siècles
[23]. Il est évident que tous les écrits mentionnés ici étaient présents dans la tradition manuscrite ukraino-biélorusse du XVII
e siècle. Certains furent édités.
Au XVII
e siècle, jusqu’à la publication du
Véritable Messie de Jean Galatowski en 1668-1669, il n’existait pas de traité polémique spécialement orienté contre les Juifs. Une attention minimale était accordée à la polémique anti-juive. Plusieurs textes polémiques de la première moitié du XVII
e siècle découverts par T.-A. Oparina dans des manuscrits ukrainiens méritent notre attention. Dans l’un d’entre eux (des années 1630) se trouve un article intitulé
Sur l’obstination des Juifs et sur Moïse, car ils ne sont pas les enfants d’Abraham
[24] qui reprend la forme traditionnelle du dialogue entre un Juif et un Chrétien
[25]. Un autre recueil des années 1610 renferme un autre article assez court,
De la pérennité du Fils de Dieu face aux différentes hérésies judaïsantes et hérétiques
[26]. La dispute a ici lieu avec les Juifs et les Sociniens. Dans un autre recueil de la fin du XVI
e ou du début du XVII
e siècle dont les textes sont dirigés contre les Latins, les Ariens et les Juifs, se trouve un article intitulé
Conversation d’un Chrétien et d’un Juif sur la foi chrétienne et les icônes
[27].
Les rituels de conversion à l’orthodoxie de représentants de différentes religions contiennent également des passages polémiques. Au XVII
e siècle, l’euchologe de Pierre (Petr) Mogila (Mohila)
[28] propose un rituel précis et uniforme de conversion à l’orthodoxie non seulement des hérétiques (Antitrinitaires), des Catholiques et des Musulmans, mais aussi des Juifs. Il faut également mentionner l’Évangile moralisé de Cyrille (Kirill) Trankvillion- Stavroveckij
[29].
Le thème du judaïsme n’intéresse absolument pas des littérateurs polémistes et des prédicateurs de la seconde moitié du XVII
e siècle (à l’exception de Jean Galatowski) comme Lazare (Lazar’) Baranovich, Antoine (Antonij) Radivilovskij, Siméon de Polock (Simeon Polockij) ou Démétrios de Rostov (Dmitrij Rostovskij)
[30]. Si, dans leurs sermons, s’insinue l’image des Juifs, ils n’en parlent que rarement et, habituellement, qu’au détour d’autre chose.
C’est seulement au cours de la seconde moitié du XVII
e siècle qu’apparaît une
œuvre qui tranche radicalement avec toute la tradition littéraire polémique anti-juive slave orientale existante. Nous avons ici à l’esprit le célèbre traité de Jean Galatowski,
Le véritable Messie, publié en polonais en 1668, puis en ukrainien en 1669
[31].
La question principale qui agite les littérateurs orthodoxes dans leur polémique contre le judaïsme dans presque toutes les œuvres mentionnées ici est unique : démontrer aux Juifs que les prophéties vétérotestamentaires concernent précisément le Messie et non quelqu’un d’autre et leur prouver que ce Messie est Jésus-Christ. Cet aspect de la polémique « savante », si importante pour le littérateur médiéval, est toutefois pour nous moins précieux du fait de son caractère constant et inchangé dans la tradition chrétienne.
Un autre thème fondamental de la polémique contre les Juifs, puis contre les hérétiques comme les Judaïsants ou les Antitrinitaires auxquels les auteurs orthodoxes attribuaient une inclination pour le judaïsme, est l’examen de la corrélation entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Traditionnellement, deux réponses sont apportées à cette question. Conformément à l’enseignement de l’apôtre Paul, le Christ accomplit l’ancienne loi et en institue une nouvelle. Celui qui tente de se justifier par la loi est privé de la grâce (Gal. 2, 16 ; 5, 2)
[32]. La nécessité d’une loi, qui fut donnée uniquement pour un temps et seulement par condescendance pour la faiblesse des Juifs, disparut avec l’instauration de « l’amour suprême de la sagesse », le christianisme. Le Seigneur a donné dix commandements aux Israélites pour que, grâce à eux et comme si chacun d’eux était une marche, ils s’élèvent vers un amour commun avec leur prochain et vers la connaissance de Dieu
[33]. Grégentius assurait que s’il avait vécu avant le Christ, il aurait été Juif, puisque « en ce temps-là, dis-je, le salut était précisément dans la loi juive »
[34]. Dans de nombreux monuments littéraires, à commencer par la
Paleja commentée, l’Ancien Testament est, en conséquence, présenté comme le prototype du Nouveau. Par exemple, les apôtres du Nouveau Testament correspondent aux prophètes de l’Ancien ; les deux lois sont écrites, etc. L’opposition entre la grâce du christianisme et l’esclavage de la loi, d’où celle entre les Chrétiens spirituels et voués par l’esprit au Seigneur et les Juifs esclaves de la chair, est par ailleurs traditionnelle
[35]. En outre, la Loi juive, qui fixe nombre de restrictions superficielles, est comprise comme un joug pesant, un poids pour les Juifs eux-mêmes.
En conséquence est réglée une question qui agitait beaucoup les polémistes chrétiens : le caractère élu du peuple juif et ses relations avec Dieu. Les littérateurs chrétiens rappellent que les Juifs furent autrefois le peuple élu, Israël, et que le Christ n’est pas venu à eux en premier par hasard. Mais, ils le font le plus souvent lorsqu’ils mentionnent qu’ils ont été réprouvés, chassés et disséminés par Dieu. Ils affirment que les enfants de Dieu ne sont pas les Juifs mais bien les Chrétiens, car c’est la parenté spirituelle de la foi qui importe et non celle du corps. L’idée d’élection du peuple juif ne fait qu’irriter les polémistes chrétiens. En effet, les Juifs n’ont pas uniquement renoncé à Dieu, ils l’ont trahi
[36].
Aux yeux du littérateur chrétien, non seulement les Juifs ont toujours été faibles, leur amour pour le Seigneur a toujours été chancelant, c’est pourquoi il avait été nécessaire de leur apporter un soutien sous la forme de la loi de Moïse ; mais ils sont aussi enclins à céder aux péchés et aux vices. Nombre d’épisodes excessifs de leur histoire le prouvent : ils tuèrent leurs prophètes, ils instaurèrent de nouveau le culte des idoles, ils sacrifièrent leurs enfants
[37]. Toutefois, la preuve la plus évidente de leur propension au péché et de leur crime est leur rejet du Christ qu’ils vouèrent à une mort indigne sur la croix. Le refus de reconnaître dans le Sauveur le véritable Messie juif est compris par les polémistes russes comme une « folie extraordinaire » de la part des Juifs. Parfois, leur refus est interprété comme la conséquence de leur entêtement invétéré qui seul les empêche de croire. En effet, les livres juifs (c’est-à-dire la Bible) contiennent des témoignages indubitables (prophéties, psaumes) de ce que le Christ est le Messie qu’ils attendent. Du fait de leur faiblesse spirituelle, de leur « nature charnelle », les Juifs ne peuvent reconnaître dans le Christ le Messie ; ils attendent la venue d’un intercesseur riche et puissant
[38].
La crucifixion du Christ, dont les Chrétiens imputent la responsabilité aux Juifs, est la pierre angulaire de l’accusation sur laquelle reposent tous les rapports des Chrétiens aux Juifs. Aux réflexions sur le rejet du Messie est liée une critique des Juifs et du judaïsme en général beaucoup plus vive et lourde de conséquences. Le refus de reconnaître le Christ est interprété comme un recul vers les ténèbres, un appauvrissement spirituel, une privation de la grâce. L’inclination des Juifs à céder au péché est très souvent décrite comme une conséquence de leur « nature charnelle », un manque de spiritualité, une « cécité » spirituelle et, conséquemment, comme une incapacité à comprendre les vérités spirituelles transmises par Dieu. Ainsi, la propension des Juifs au péché s’exprime dans leur inclination à satisfaire leur ventre et à boire, et dans leur cupidité. Le mépris et la jalousie des miracles réalisés par le Christ sont deux autres vices des Juifs qui les poussent à haïr le Christ. De leur manque de spiritualité découle un autre vice, la cruauté, dont ils firent preuve avant tout en mettant le Christ à mort, ainsi qu’en haïssant les apôtres, les saints chrétiens et surtout leurs propres prophètes. Pour les Chrétiens, l’absence de la grâce, qui n’est donc pas accordée aux Juifs, les rapproche des païens. Ils les rangent parmi les hérétiques (même si jamais ils ne les identifient à eux)
[39].
Les conséquences de la dépravation des Juifs et de leur haine du Christ furent multiples : Dieu se détourna d’eux, ils furent chassés de la Terre promise, Titus détruisit Jérusalem et ils furent disséminés sur la terre entière. En outre, il importe encore plus à tout auteur chrétien que les Juifs aient été disséminés parmi les Chrétiens et, de ce fait, qu’ils se soient trouvés dans une situation humiliante et, selon leurs termes, qu’ils soient devenus les esclaves des Chrétiens
[40]. Ces derniers considèrent que cette situation est tout à fait juste dans la mesure où les Juifs s’opposèrent au Christ. Ils se trouvent à présent captifs de ses disciples et de ses adeptes.
Comment, selon les polémistes, les Juifs se comportent-ils à l’égard des Chrétiens en général et comment les Chrétiens doivent-ils se comporter en retour ? La tradition polémique apporte à la première question une réponse évasive. Dans l’ensemble, il n’existe aucun jugement précis sur l’hostilité des Juifs à l’égard des Chrétiens. Il n’y a que quelques remarques éparses dont il ne ressort aucune tendance bien définie. Il est évident que leur attitude devait être hostile. Mais, seul Jean Chrysostome relate quelques « faits » réels et s’exclame : « Que vous dire d’autre ? Sur les déprédations, sur la concussion, sur les vexations faites aux pauvres, sur les vols, sur la vente frauduleuse ? Mais, un jour entier ne suffirait pas pour tout raconter »
[41]. Cependant, jusqu’à la fin du XVI
e siècle, nous ne voyons pas dans d’autres textes que les Juifs soient accusés d’hostilité envers les Chrétiens. Après Jean Chrysostome, nous ne retrouvons l’accusation de ruiner les Chrétiens que chez Basile Ostrozhskij : les Juifs dépossèdent et ruinent les Chrétiens en leur imposant des intérêts et des taxes. Basile Ostrozhskij se plaint aussi que de nombreux Chrétiens, rachetés par le sang du Christ, vendent leurs biens aux Juifs ou font d’eux leurs auxiliaires devenant, de ce fait, leurs esclaves
[42]. Il s’insurge contre le fait que les Juifs, qui corrompent « les dirigeants et les doyens chrétiens », construisent leurs nombreux « temples » et « répandent leurs hérésies répugnantes pour Dieu », séduisant les ignorants et les Chrétiens peu affermis (c’est-à-dire les Antitrinitaires). Ils volent les objets saints chrétiens ; ils refusent de glorifier le Fils de Dieu. S’adressant à eux, l’auteur du
Sermon particulier contre les Juifs considère que les Juifs, qui vivent sur une terre étrangère, ne devraient pas célébrer leurs fêtes et détourner ainsi les Chrétiens
[43].
Durant la seconde moitié du XVI
e siècle, pour la première fois dans la littérature des Slaves orientaux apparaît l’accusation selon laquelle les Juifs profanent les hosties
[44]. Elle restera d’ailleurs sans écho jusqu’à la seconde moitié du XVII
e siècle.
L’attitude des Chrétiens à l’égard des Juifs est un thème plus discuté. Jean Chrysostome préconise par tous les moyens possibles d’éviter les Juifs, qui ont crucifié le Christ, de ne pas leur parler
[45] et de se protéger contre leurs sorts. Sorti vainqueur de la disputation, Grégentius recommande au souverain d’établir une loi selon laquelle la fille d’un Juif doit épouser uniquement un Chrétien et un Juif seulement une Chrétienne, sous peine d’encourir un châtiment
[46]. Ayant reconnu sa défaite face à Jacob et étant devenu croyant, le Juif Iust remarque que visiblement, dans sa miséricorde, Dieu, qui ne désirait pas perdre définitivement les Juifs « qui s’étaient toujours opposés à Lui », les obligea à se convertir de force
[47]. Ainsi que nous le constatons, il ne s’agit que de remarques éparses. Pour le littérateur orthodoxe, seul le baptême peut aider les Juifs à sauver leurs âmes. La géhenne menace les autres qui seront livrés au tourment éternel et aux flammes. Le destin des Juifs sur terre et les souffrances qui les attendent en enfer correspondront au tourment de Judas
[48].
Dans la littérature chrétienne, les Juifs sont assez fréquemment accusés de participer à l’
œuvre du diable. Cette accusation est présente plus d’une fois dans les monuments littéraires que nous avons étudiés. Cependant, il s’agit en général de remarques purement rhétoriques, générales et vagues. Elles ne révèlent aucun concept théologique complexe
[49]. Jean Chrysostome insistait particulièrement sur le lien qui unissait les Juifs et les démons. Il affirmait que des démons vivaient dans les âmes des Juifs, c’est pourquoi ils avaient tué les prophètes, puis le Seigneur lui-même ; ils sacrifiaient aussi leurs enfants aux démons. Reprenant cette idée, Basile Ostrozhskij parle d’une collaboration plus étroite entre les Juifs et le diable
[50].
Une autre accusation est plus répandue : les Juifs sont unis et
œuvrent de concert avec l’Antéchrist qui est le Messie qu’ils attendent
[51]. Avec les hérétiques, ils se présentent comme les exécuteurs de la volonté de l’Antéchrist qui se dissimule en eux
[52]. Un célèbre apocryphe, attribué à Méthode de Patara et connu dans la tradition russe, nous apprend que l’Antéchrist descendra de la lignée de Dan. Ce même texte nous renseigne sur Gog et Magog, mais jamais les tribus encerclées par Alexandre-le-Grand ne furent associées aux Juifs, c’est pourquoi dans les légendes de ce cycle les Juifs ne sont jamais présentés comme les complices de l’Antéchrist.
Il convient aussi de définir en quelques mots le ton général de la polémique. Il varie relativement fortement d’une œuvre à l’autre, parfois même à l’intérieur d’un même texte, allant de l’exhortation grincheuse à l’accusation acariâtre. Plus d’une fois, les auteurs insultent les Juifs. Les noms qu’ils leur donnent et la manière dont ils s’adressent à eux sont tout à fait malveillants : « peuple rebelle et insoumis », « Juifs insensés », « arriérés », « ennemis de Dieu », etc. Mais, le plus souvent, ils sont désignés comme des maudits, c’est-à-dire comme des êtres pitoyables et misérables. Les insultes franches, comme « engeance de serpent », sont rares.
Abordons à présent la seconde partie de notre étude : la comparaison des discours existant, d’une part, dans la polémique religieuse ukraino-biélorusse avant les années 1620 et, d’autre part, dans l’
œuvre de Jean Galatowski,
Le véritable Messie. Bien que composé par un auteur orthodoxe, il contient plusieurs éléments empruntés directement de la polémique judéophobe polonaise
[53]. Nous nous bornerons à relever les principaux éléments du discours judéophobe de Jean Galatowski qui sont totalement ou presque totalement absents de la tradition polémique des Slaves orientaux de l’époque précédente.
L’une des innovations réside en ce que l’auteur prétend posséder une connaissance réelle du judaïsme, dans la mesure où il tient ses informations sur les Juifs et leur religion de conversations qu’il a eues avec des représentants des communautés juives d’Ukraine et de sa propre étude du
Talmud
[54]. Ce point n’est pas du tout caractéristique des
œuvres polémiques anti-juives antérieures, dont les auteurs ne prétendaient pas avoir une telle connaissance. Ils n’avaient de la littérature juive qu’une idée très approximative
[55].
Les nombreuses légendes sur les défauts physiques et moraux des Juifs du Véritable Messie attirent l’attention. Jean Galatowski les a puisées dans des sources occidentales. Ainsi, lorsqu’il évoque la condamnation infligée aux Juifs par Dieu pour avoir crucifié le Christ, à côté des accusations portées à l’encontre des Juifs, traditionnelles chez les polémistes orthodoxes, Jean Galatowski indique que Dieu châtia les Juifs en répandant sur eux la puanteur qui, paraît-il, émane d’eux pour avoir offensé le Christ, pour lui avoir craché dessus de leur « bave fétide » pendant son chemin de croix vers le Golgotha. Cette accusation est renforcée par une légende empruntée à César Baronius selon qui, le vendredi saint, tous les Juifs sont atteints par une maladie : ils souffrent d’hémorragies externes et du sang apparaît même dans leur nourriture.
Jean Galatowski insiste sur l’implacable hostilité de principe de tous les Juifs à l’égard de l’Église chrétienne et de tous les Chrétiens. Il cite une multitude de témoignages de profanations d’hostie, de meurtres rituels, d’utilisations de sang des Chrétiens à des fins rituelles, de contaminations des Chrétiens par la peste
[56]. Enfin, les Juifs se prêtent à la sorcellerie et attirent à leur foi des Chrétiens. Ils étranglent leurs coreligionnaires convertis au christianisme
[57]. Ils contrefont les livres des Chrétiens (Jean Galatowski cite des exemples), le
Talmud fut composé spécialement pour contredire les livres chrétiens
[58]. Les Juifs dissimulent aux élèves les livres chrétiens. De manière générale, ils cherchent de toutes les manières possibles à éradiquer la foi chrétienne
[59].
Les Juifs sont aussi coupables de crimes socio-économiques. Ils utilisent les Chrétiens dans leur propre intérêt, ils abusent les Chrétiens qu’ils servent à l’aide de la sorcellerie et du diable
[60]. En outre, les Juifs sont présentés comme les fidèles disciples de Judas, qui avait aussi volé de l’argent au Christ.
Les Juifs sont aussi accusés d’être politiquement déloyaux, car ils sont les soutiens des ennemis de toute la Chrétienté, les Turcs. Le rapprochement de ces deux peuples était prédéterminé par la similitude de leur foi et de leurs habitudes : ils ne mangent pas de porc, ils se circoncisent, etc.
[61].
Dans plusieurs passages de ce livre apparaît l’idée que l’hostilité particulière des Juifs à l’égard des Chrétiens est motivée par le fait qu’ils savent depuis longtemps que le christianisme est la religion de la vérité, que le Christ est le véritable Messie
[62]. Cette vérité est particulièrement connue des doyens juifs, les rabbins, qui se seraient depuis longtemps convaincus à la lecture de leurs livres que Jésus-Christ est le Messie
[63].
Jean Galatowski ne disserte toutefois pas spécialement sur les liens qu’entretiennent les Juifs avec le diable. Il est cependant convaincu de son existence et cette certitude est présente dans tout son livre. À notre avis, la différence entre les approches traditionnelles et celle de Jean Galatowski réside en ce que, dans la tradition antérieure, le lien des Juifs avec le diable demeure flou : on affirmait seulement que les Juifs servaient le diable. Jean Galatowski, qui s’appuie sur les représentations occidentales, met ce lien en évidence. Il détaille les moyens et les objectifs de la collaboration des Juifs et du diable. Il affirme par exemple que le sang des enfants chrétiens est consacré au diable, qui aide les Juifs à pratiquer la sorcellerie ou bien encore qu’ils peuvent recevoir du diable le don de prédire l’avenir
[64]. De plus, il reprend la conception qu’en principe les Juifs ne peuvent pas s’opposer au diable parce qu’ils sont devenus ses serviteurs et ses esclaves. Leur entêtement explique cette situation. Les Juifs ne sont pas considérés comme des hommes mais comme des êtres subhumains. De telles conceptions sont inconnues de la polémique russe et ruthène antérieure à Jean Galatowski. L’entêtement des Juifs à conserver leur foi étonne les polémistes russes, mais il ne fut jamais considéré comme une conséquence de la nature mi-démoniaque des Juifs.
Les réflexions de Jean Galatowski sur le châtiment des Juifs et leur situation d’esclaves des Chrétiens sont tout à fait caractéristiques. En elle-même, l’idée que les Juifs ont été donnés en esclavage aux Chrétiens est universelle. Elle est une des conceptions fondamentales de la polémique anti-juive chrétienne. L’explication traditionnelle est que Dieu a châtié les Juifs pour avoir assassiné le Christ. Jean Galatowski reprend ce motif. Mais il reproduit aussi des thèmes polémiques spécifiquement occidentaux, inconnus de la tradition orthodoxe. Un de ces thèmes est lié précisément à la liberté spirituelle des Chrétiens et à l’esclavage des Juifs au service du diable
[65]. La nécessité pour les Chrétiens de dominer les Juifs est liée aussi à l’hostilité de principe nourrie par les Juifs à l’encontre des Chrétiens dont nous avons déjà parlé. Ce raisonnement était relayé par une propagande d’intolérance à l’égard des Juifs. Persécuter les Juifs déicides n’est pas seulement un acte qui contente Dieu, il s’agit d’une obligation pure et simple de tout Chrétien du royaume qui, s’il ne s’en acquitte pas, encoure le châtiment du Seigneur
[66]. Le ton de la propagande de Jean Galatowski, qui est persuadé de la justesse de sa pensée, est d’autant plus dramatique qu’il s’adresse en permanence à ses lecteurs potentiels, la noblesse russe et le clergé, et qu’il cherche à les convaincre de la nécessité d’appliquer les méthodes qu’il préconise. En cela, il reprend les restrictions normatives imposées aux Juifs par l’Occident médiéval : ils doivent vivre dans des quartiers réservés, porter sur leurs vêtements des signes distinctifs, ne pas sortir les jours de fête chrétienne, les livres juifs qui dénoncent le Christ doivent être brûlés
[67]. Il ne s’agit plus d’une polémique abstraite. Ces conceptions sont absentes de la tradition polémique ukraino-biélorusse d’avant la parution du livre de Jean Galatowski.
Jean Galatowski se prononce contre le baptême forcé des Juifs, se référant en cela à la pratique de l’Église orthodoxe
[68]. Il faut cependant les obliger à écouter les sermons
[69] et les encourager par tous les moyens possibles à se faire baptiser. Mais, dans un autre passage, Jean Galatowski écrit de manière tout à fait inattendue : « Nos Chrétiens doivent brûler vos Juifs dans le feu, car tous les Juifs jusqu’ici offensent obstinément la Foi chrétienne et le Sacrement de l’Eucharistie »
[70].
Les idées de Jean Galatowski sur les Juifs sont un mélange d’images empruntées à la tradition locale précédente et de conceptions typiques de l’Occident chrétien qui se sont formées au Moyen Âge. Le Juif était auparavant une image peu concrète, l’adversaire abstrait du christianisme qui ne reconnaissait pas la divinité du Christ. Il est indubitable que l’idée que se faisait la tradition orthodoxe des Juifs était négative, mais leur hostilité n’était pas interprétée comme la manifestation d’une haine innée à l’encontre des Chrétiens, mais plutôt comme la conséquence logique de leur décadence morale et de leur déraison à ne pas reconnaître que le christianisme est la religion de la vérité, en d’autres termes, comme une conséquence de l’erreur des Juifs. Nous pouvons dire que dans l’antijudaïsme byzantino-slave traditionnel, le fondement « théorique » des attitudes hostiles à l’égard des Juifs était presque uniquement leur refus de reconnaître le Christ qu’ils avaient crucifié. L’objectif de cette polémique était de convaincre les Juifs. Il devait en résulter que les Juifs devraient comprendre eux-mêmes leurs errements. Si, dans la tradition byzantino-orthodoxe, des concepts théologiques relativement complexes étaient avancés, dans les faits les représentations « chimériques » de meurtres rituels perpétrés par les Juifs, de profanation des hosties, d’hostilité à l’égard de tous les Chrétiens et de l’Église étaient absentes. L’idée d’un lien unissant les Juifs au diable existait, mais elle n’était presque pas développée. Tout comme nous ne rencontrons pas dans la polémique russe et ruthène des XVIe-XVIIe siècles la conception d’une nature démoniaque des Juifs. En résumé, dans cette tradition polémique, les Juifs étaient considérés comme des êtres pitoyables et misérables, privés de la grâce. La principale épithète par laquelle les littérateurs russes les qualifient est « maudit ».
L’image des Juifs se précise maintenant, avec Jean Galatowski, par de nouveaux traits, ceux d’une évidente monstruosité et de l’impureté. Les accusations légendaires ou chimériques (c’est-à-dire les élucubrations), si nous pouvons utiliser ce terme proposé par G. Langmuir
[71], forgent une nouvelle image de l’implacable ennemi du Chrétien, du serviteur du diable et de l’annonciateur de l’Antéchrist. Dans ce nouveau système idéologique, les Juifs se voient accorder un pouvoir de nuisance actif et une haine à l’égard du monde chrétien dans son entier. En conséquence, une réponse agressive et un programme cruel d’actions à l’encontre des Juifs sont mis en place. La polémique poursuit un objectif qui n’est pas tant de persuader les Juifs (ce qui s’avère pratiquement impossible du fait de leur entêtement invétéré) que de prévenir les Chrétiens du danger qui les menace.
Le traité de Jean Galatowski est une étape essentielle de l’introduction dans la culture traditionnelle des Slaves orientaux des nouvelles conceptions.
Le véritable Messie est la première
œuvre de ce genre et il faut reconnaître qu’elle fut acceptée par les intellectuels, c’est-à-dire de ceux qui possédaient des bibliothèques
[72]. Toutefois, ce processus avait commencé dès la seconde moitié du XVI
e siècle et était loin de s’achever avec la parution du livre de Jean Galatowski. L’assimilation réelle des stéréotypes « chimériques » et particulièrement hostiles se produisit bien plus lentement et discrètement.
[1]
Article traduit du russe par Élisabeth Teiro.
[2]
[I. Galatowski],
Mesia pravdivyj, Isus Xristos, Syn Bozhij, ot pochatku sveta cherez vse veki ljudjam ot Boga obecannyj i ot ljudej ochekivannyj (en ukrainien : Le Messie véritable, Jésus-Christ, Fils de Dieu...), Kiev, 1669.
[3]
F.-E. Sysyn, « The Jewish Factor in the Khmeltnytsky Uprising », dans
Jewish Relations in Historical Perspective, ed. by P.-J. Potichnyj and H. Aster, Edmonton, CIUS, 1988, p. 49.
[4]
Jean Chrysostome rédigea huit discours. La tradition médiévale russe n’en connaît que six (les deuxième et troisième discours ne furent pas traduits en slavon). Ces
Discours entrent dans les
Margaritae (Les Perles) connues par de nombreuses copies.
[5]
Vera i protivlenie krestivshixsja Iudei v?
Afrikii, v?
Karfagene, i o v?
proshenii i otvetex, i o ukreplenii Iakova zhidovina (Iakov zhidovin).
[6]
Zhitie prepodobnago otca nashego Grigoria, episkopa byvsha izhe v Amirite grada Tarafona, i povest’o s?
deannyx chjudesex ot nego, spisana episkopom grada Negran’sago, istinna i izvestna.
[7]
Stjazanie byvshee vkratce v Ierusalime pri Sofronii arxiepiskope, o vere xristianstej i zakonom evrejskom soshedshjusja soboru xristianskomou i evrejskomou.
[8]
Ce texte était connu en Russie depuis le début du XV
e siècle. Il existe des copies du XVI
e siècle. Cette
œuvre fut particulièrement diffusée au XVII
e siècle. Il s’agit d’un dialogue entre un Juif et un Chrétien, ce qui était une forme traditionnelle de la littérature médiévale, notamment byzantine.
[9]
Na zhidy i o subbote.
[10]
Tochnoe izlozhenie pravoslavnoj very.
[11]
L’Évangile moralisé est traditionnellement une compilation de discours et d’enseignements pour les dimanches et les jours de fête extraits en particulier des
œuvres de Jean Chrysostome. Le manuscrit slave oriental le plus ancien d’un Évangile moralisé date au plus tard de la première décennie du XV
e siècle.
[12]
Slovo o zakone i blagodati.
[13]
Tolkovaja Paleja. Ce monument fut composé au XIII
e à partir de sources grecques (principalement des récits bibliques ainsi que des apocryphes) et sur le modèle de textes grecs identiques. Il s’agit d’une
œuvre volumineuse qui présente l’histoire vétérotestamentaire (agrémentée de nombreux récits apocryphes) et des commentaires à caractère judéophobe.
[14]
À Moscou, vers 1520-1521, Maxime-le-Grec composa deux courts
Sermons relatifs au judaïsme :
Opposition aux chapitres de Samuel le Juif et
Sermon sur la naissance (...) de Jésus-Christ, et contre les Juifs. Le premier texte est une réfutation de plusieurs chapitres du livre de Samuel-le-Juif (Lévi),
Rationes breves magni rabi Samuelis iudei nati qui avait été traduit en russe en 1504 par Nicolas (Nikolaj) Bulev.
[15]
Joseph de Volokolamsk composa l’
Illuminateur (Prosvetitel’) au début du XVI
e siècle pour dénoncer l’hérésie des Judaïsants. Il y glisse cependant parfois des attaques contre les Juifs et le judaïsme. Voir M. Dmitriev, « Joseph de Volokolamsk était-il antisémite ? », dans
Les Chrétiens et les Juifs dans les sociétés de rite grec et latin. Moyen Âge - XIXe siècle. Études publiées par D. Tollet, M. Dmitriev, E. Teiro, Paris, Honoré Champion (sous presse).
[16]
Comme le remarque F. Sysyn, les auteurs orthodoxes de la seconde moitié du XVI
e et du XVII
e siècle polémiquaient surtout avec les Catholiques et les Protestants. La « question juive » ne fut pratiquement pas abordée. F.-E. Sysyn, « The Jewish Factor... »,
op. cit., p. 49.
[17]
Osoboe movene do zhidov. Il s’agit de la partie principale de la
Condamnation des Juifs et des Latins (Oblichitel’noe spisanie protiv zhidov i latinjan), un recueil polémique composé au monastère de Suprasl’ en 1580.
[18]
O Xriste blagochestivom k ijudeom otvet. Le patriarche Mélèce composa cette
Réponse à la demande des membres de la confrérie de L’vov. Elle fut éditée à L’vov en 1593. Il nous semble que l’apparition d’une telle
œuvre au moment où les membres de la confrérie orthodoxe la plus active d’Ukraine s’opposaient à la puissante diaspora juive de L’vov est tout à fait importante et révélatrice à de nombreux égards.
[19]
Artème (Troickij), higoumène de la Trinité-Saint-Serge, fut un éminent publiciste et un des idéologues du mouvement des non-acquéreurs. Accusé d’hérésie, il fut relégué au monastère de l’archipel des Solovki. Il s’en enfuit, et s’installa en Lituanie où il développa une grande activité pour défendre l’orthodoxie.
[20]
« Spisanie protiv ljutorov (1580 g.) », dans
Russkaja Istoricheskaja Biblioteka, izdavaemaja Arxeogracheskoju Komisseiju (
Bibliothèque historique russe publiée par la commission archéographique, citée plus loin :
RIB), t. XIX, Sankt-Peterburg, 1903, col. 47-182.
[21]
V. Ostrozhskij, « O edinoj istinnoj pravoslavnoj vere... » (cité plus loin : V. Ostrozhskij), dans
RIB, t. VII, kn. II (=
Pamjatniki polemicheskoj literatury v Zapadnoj Evrope [Monuments de la polémique littéraire en Europe occidentale]), Sankt-Peterburg, 1882, col. 601-938.
[22]
Ce type de textes est relativement bien répandu dans la littérature médiévale russe. Dès le milieu du XIII
e siècle fut copié en Russie
La prophétie de Salomon, fils de David, sur Israël (Prorochestvo Solomone Syna Davida carja, izhe prorochestvrva na Izrailja). Un de ces monuments littéraires est bien connu dans la tradition manuscrite ukraino-biélorusse :
Discours des saints prophètes (Slovesa svjatyx prorok). Voir I..E. Evseev, « “Slovesa svjatyx prorok” – protivoiudejskij pamjatnik po rukopisi XV veka », dans
Drevnosti (Trudy slavjanskoj komissii imperatorskago Moskovskago arxeologicheskago obshchestva), t. 4, vyp. 1, Moskva, 1907, p. 153-200 (en russe, « Le “Discours des saints prophètes”, un monument judéophobe selon la copie d’un manuscrit du XV
e siècle », dans
Antiquités [Travaux de la commission slave de la société archéologique impériale de Moscou ]).
[23]
E.-F. Karskij,
Zapadnorusskie perevody psaltyri v XV-XVII vekax (en russe,
Les traductions des psautiers faites en Russie occidentale aux XVe-XVIIe siècles), Varshava, 1896, voir en particulier p. 21-38.
[24]
O suprotivlenii evrejskom vkratce i o Moisei, jako ne sut’chada Avraamlja.
[25]
Nacional’na Biblioteka Ukraini im. V. I. Vernadskogo NAN Ukraini. Viddil rukopisiv, sobranie Pustynno-Nikol’skogo monastyrja (Bibliothèque nationale d’Ukraine V. I. Vernadskij. Académie des sciences d’Ukraine. Département des manuscrits, collection du monastère Pustynno-Nikol’skij), n
o 559, folios 233 v
o sq. Je tiens à remercier Tat’jana Oparina de m’avoir indiqué ce manuscrit et certains autres. Voir T.-A. Oparina, « La polémique antijuive en Russie au XVII
e siècle », dans les
Chrétiens et les Juifs..., op. cit.
[26]
O prevechnosti Syna Bozhiego protiv roznyx eresij zhidovskix i ereticheskix. GIM, Sinodal’noe sobranie, n
o 937. Voir T.-A. Oparina, « La polémique antijuive en Russie au XVI
e siècle », dans
Les Chrétiens et les Juifs..., op. cit.
[27]
Beseda krestijaninu z zhidom o vere xristijanskoj i o ikonax. Nacional’na Biblioteka Ukraini im. V. I. Vernadskogo NAN Ukraini. Viddil rukopisiv, sobranie Kijevskogo Zlatoverõo-Miõajlovskogo monastyrja (collection du monastère kiévien Zlatoverxo-Mixajlovskij), n
o 475, folios 198-201.
[28]
Trebnik, chap. I-II, Kiev, 1646. Dans le chapitre consacré aux anathèmes, le lecteur orthodoxe peut lire les principaux enseignements du judaïsme qui sont contraires au christianisme et que le candidat juif à la conversion à l’orthodoxie doit « abandonner ».
[29]
K. Tranvillion-Stavroveckij,
Evangelie uchitel’noe, Roxmanov, 1619.
[30]
Voir, par exemple, Simeon Polockij,
Vecherja duxovnaja, Moskva, 1683 ; id.,
Obed dushevnyj, Moskva, 1681 ; Dmitrij Rostovskij,
Sochinenija, chap. I-VI, Moskva, 1786.
[31]
L’apparition de cette
œuvre fut motivée par l’importance prise par la polémique précisément avec les Juifs à cette époque. La cause en était le fort courant messianique qui se développait parmi les Juifs de la
Rzeczpospolita à l’instigation du célèbre prédicateur Sabbataj Cvi. Selon les dires de Jean Galatowski, les attentes messianiques des Juifs étaient si fortes que de nombreux Chrétiens « (...) commencèrent à prendre peur et à se méfier du Christ, doutant qu’il soit le véritable Messie ».
[32]
« La loi ne pouvait briser le mensonge de l’idolâtrie et libérer du péché », seule la grâce de Jésus-Christ en est capable (
« Zhitie prepodobnago otca nashego Grigoria, episkopa byvsha izhe v Amirite grada Tafarona » (plus loin Grigorij Omiritskij), dans Makarij (mitropolit),
Velikija Minei Chetii, vyp. 12 (dekabr’, dni 18-23) (en slavon,
Les Grandes Ménées, 18-23 décembre), Moskva, 1907, col. 1421.
[33]
V. Ostrozhskij, « O edinoj istinnoj... »,
op. cit., col. 622.
[34]
Grigorij Omiritskij,
Zhitie prepodobnago otca nashego..., op. cit., col. 1261.
[35]
Voir, par exemple, Jean Damascène,
Na zhidy i o subbote (Contre les Juifs et sur le sabbat), dans Makarij (mitropolit),
Velikija Minei Chetii, vyp. 10 (dekabr’, dni 1-5), Moskva, 1901, col. 257-259.
[36]
–àleja Tolkovaja po spisku, sdelannomu v g. Kolomne v 1406 g. Trud uchenikov N. S. Tiõonravova (en russe,
La Paleja commentée d’après une copie réalisée à Kolomna en 1406. Travail des élèves de N. S. Tixonravov) (plus loin :
Tolkovaja Paleja), Moskva, 1892-1896, vyp. 1-2, col. 209 : « ô Juifs maudits et trois fois maudits semblables aux corbeaux », comme Noé sauva du déluge un corbeau, « Dieu vous a sauvés de la main de Pharaon et de la mer Rouge. Vous avez trahi sa gloire en fondant le veau », « vous vous êtes détournés du Christ, comme le corbeau de Noé ».
[37]
Voir par exemple V. Ostrozhskij, « O edinoj istinnoj... »,
op. cit., col. 624 ;
Tolkovaja Paleja, op. cit., col. 557
sq.
[38]
« Ils se représentent un Messie qui serait riche, puissant, qui verserait le sang, qui boirait du vin et satisferait son ventre » (K. Tranvillion-Stavroveckij,
Evangelie uchitel’noe...,
op. cit., folio 152 v
o).
[39]
Nous n’avons pas rencontré d’accusation directe d’hérésie portée à l’encontre de Juifs. Les auteurs ont toujours différencié les hérétiques et les Juifs. Toutefois, comparer les Juifs avec les hérétiques était habituel, tout comme les accuser d’être responsables de l’hérésie iconoclaste, puis de l’hérésie judaïsante.
[40]
« Dieu a soumis vos épaules aux mains des Chrétiens et jusqu’à ce jour vous travaillez sur les terres chrétiennes » ; « vous êtes soumis aux punitions et à l’esclavage sous la main des païens » (
Tolkovaja Paleja, op. cit., col. 369-370 ; 500-501).
[41]
Ioann Zlatoust,
Margarit, Ostrog, 1595, folio 66.
[42]
V. Ostrozhskij, « O edinoj istinnoj... »,
op. cit., col. 882-884.
[43]
« Oblichitel’noe spisanie protiv zhidov i latinjan (po rukopisi Imp. Publ. Biblioteki, 1580 g.) », éd. A. Popov, dans
Chtenija v Obshchestve Istorii i Drevnostej Rossijskix, Moskva, 1879, kn. I, p. 2
(Communications à la société d’histoire et des antiquités de Russie).
[44]
« Lors de leurs célébrations, ils dévorent de nouveau l’agneau, le martyrisent, le transpercent. Ils raillent cet agneau tué et mis à mort pour la rémission des péchés de tous les croyants ». Remarquons que, s’il fait référence à ce crime odieux des Juifs, l’auteur ne développe pratiquement pas ce thème – Rossijskaja Nacional’naja Biblioteka (Sankt-Peterburg), Otdel rukopisej (Bibliothèque nationale de Russie – Saint-Petersbourg, Département des manuscrits), fonds 893, n
o 22, folio 116 v
o. Il s’agit d’un recueil polémique ukrainien des années 1560.
[45]
Ioann Zlatoust,
Margarit...,
op. cit., folio 67.
[46]
Grigorij Omiritskij,
Zhitie prepodobnago otca nashego..., op. cit., col. 1436.
[47]
« Vera i protivlenie krestivshixsja Ijudej v? Afrikii i v? Karfagene, i o v? prochenii i otvetex, i o ukreplenii Iakova zhidovina (Iakov zhidovin) », dans Makarij (mitropolit),
Velikija Minei Chetii..., op. cit., col. 1516.
[48]
« Vous serez disséminés sur la terre entière et, maudits que vous êtes, vous endurerez ses souffrances » (
Tolkovaja Paleja, op. cit., col. 296).
[49]
Ces accusations sont habituellement identiques à celle-ci : le diable tente le Christ dans le désert : « demande et les pierres se transformeront en pain », « Juifs maudits, vous ressemblez au diable »,
ibid., col. 153. Les « Juifs », les Musulmans et les hérétiques qui leur ressemblent pensent comme le font les démons malins, V. Ostrozhskij, « O edinoj istinnoj... »,
op. cit., col. 609.
[50]
V. Ostrozhskij, « O edinoj istinnoj... »,
op. cit., col. 884. Nous trouvons chez lui cette affirmation paradoxale : les Juifs et les « Musulmans » servent le diable, agissent selon sa volonté. C’est pourquoi il ne répand pas parmi eux la confusion mais les aide comme les siens,
ibid., col. 652.
[51]
« En vérité vous avez un c
œur insensé et sourd. Vous n’attendez pas le Christ mais un imposteur » –
« Stjazanie, byvshee v Ierusalime... », Otdel rukopisej Rossijskoj Gosudarstvennoj Biblioteki (Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de Russie [Moscou]), fonds 256, n
o 453, folio 461.
[52]
Starec Artemij, « Poslanije do Simona jeretika Budnogo » (en russe, « Épître à l’hérétique Simon Budnyj »), dans
RIB, t. IV, Sankt-Peterburg, 1878, col. 1295.
[53]
Przeclaw Mojecki,
Zydowskie okrucienstwa, mordy i zabobony (Les crimes, meurtres et blasphèmes des Juifs, en polonais), Krakow, 1589 ; Sebastian Miczynski,
Zwiercialdo Korony Polskiej (Le miroir de la couronne de Pologne, en polonais), Krakow, 1618 ; Sebastian Sleszkowski,
Odkrycie zdrad (...) zydowskich (Dévoilement des trahisons juives..., en polonais), Braniewo, 1621 ; etc.
[54]
J.
Galatowski expose un des motifs qui l’incitèrent à rédiger ce traité : les différentes « fables » sur le faux Messie et sur les insultes à l’égard de Jésus-Christ qu’il avait relevées en lisant le
Talmud. Il est bien évident que les conceptions qu’avait J. Galatowski du judaïsme réel ne coïncident pas avec la réalité.
[55]
Ainsi, par exemple, Basile Ostrozhskij savait seulement que les Juifs avaient rejeté la Septante et « corrompirent » la Bible. Jusqu’au XVII
e siècle, les auteurs russes et ruthènes et la majorité des traductions d’
œuvres byzantines ne mentionnent pas le
Talmud.
[56]
Presque toutes les accusations de ce type prennent leur source dans des
œuvres occidentales et polonaises, souvent directement citées par Galatowski.
[57]
[I. Galatowski],
Messjasz prwdziwy..., op. cit., folios 135-135 v
o. Selon J. Galatowski, cette légende lui a été rapportée par un Juif converti à Sluck.
[58]
Ibid., folios 370-370 v
o.
[59]
Ibid., folio 402. Cette affirmation est empruntée à César Baronius.
[60]
« Juif, tu as appris cet art auprès de Judas. Tu voles la bourse et l’argent des Chrétiens (...), tu es malfaisant comme Judas et, comme lui, tu finiras pendu »,
ibid., folio 162 v
o. Des polémistes polonais, comme S. Miczynski et S. Sleszkowski, ont beaucoup disserté sur la ruine subie par leurs seigneurs chrétiens.
[61]
Nous n’avons énuméré que les principaux exemples de l’hostilité des Juifs. J. Galatowski en propose bien plus.
[62]
Cette affirmation est confirmée par la légende, déjà mentionnée, selon laquelle de nombreux Juifs qui tentent de sauver leur âme se baptisent. Pour l’avoir fait, leurs coreligionnaires les étranglent.
[63]
[I. Galatowski],
Mesjasz prwdziwy..., op. cit., folios 277 v
o. Cette légende est empruntée à C. Baronius. Cette idée a été formulée par Bède-le-Vénérable, puis reprise, développée et consolidée dans la conscience des littérateurs du XIII
e siècle par les Franciscains et les Dominicains. Voir R.-I. Moore, « Anti-Semitism and the Birth of Europe », dans
Christianity and Judaism, ed. by D. Wood, Oxford, 1992, p. 49-52.
[64]
[I. Galatowski],
Messjasz prwdziwy..., op. cit., folios 386 et 209 v
o.
[65]
Ibid., folio 343 v
o.
[66]
Les polémistes polonais P. Mojecki et S. Sleszkowski utilisent particulièrement souvent cet argument.
[67]
En décrivant les restrictions normatives, l’auteur fait référence aux décrets des différents conciles ecclésiastiques occidentaux.
[68]
[I. Galatowski],
Messjasz prwdziwy..., op. cit., folio 155 v
o. Jean Galatowski insiste sur ce point, voir folios 155 v
o, 157, 158. Toutefois, les Juifs baptisés qui retourneraient au judaïsme devraient être sévèrement punis.
[69]
Ibid., folios 157, 362 v
o et 377.
[70]
Ibid., folio 369.
[71]
G.-I. Langmuir,
Toward a Definition of Antisemitism, Berkeley, University of California Press, 1990, p. 306, 340-341.
[72]
Voir par exemple I.-A. Sljapkin,
Sv. Dmitrij Rostovskij i ego vremja (1651-1709) (en russe,
Saint Démétrios de Rostov et son temps [1651-1709]), Sankt-Peterburg, 1891, p. 123 et 131 ; S.-I. Maslov,
Biblioteka Stefana Javorskij (en russe,
La bibliothèque de Stefan Javorskij), Kiev, 1914, p. 30.