Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130533559
192 pages

p. 547 à 572
doi: en cours

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n° 220 2003/3

2003 XVIIe siècle

Comptes rendus

 
Timothée Philalèthe, De la modestie des femmes et des filles chrétiennes dans leurs habits et dans tout leur extérieur, texte de 1686, présenté par François Bouchet, Grenoble, Jérôme Millon, coll. « Petite collection Atopia », 2002. Un vol. 11 × 17 cm de 203 p.
 
 
C’est une excellente idée qu’a eue François Bouchet de rendre accessible au plus large public le texte de Timothée Philalèthe, pseudonyme d’un inconnu qui expose agréablement les conceptions de la civilité chrétienne appliquées à la tenue des femmes en se tenant prudemment éloigné de tous les excès. Un tel texte permet de corriger bien des erreurs – hélas ! trop répandues – sur la façon dont les moralistes du grand siècle considéraient les femmes : en effet, rappelle le présentateur, il ne s’agit pas d’écrire contre les femmes, mais de « contribuer à leur perfection » (16), de la même manière qu’en d’autres textes on encourage sévèrement les hommes à vivre conformément à leur dignité de fils de Dieu, ce qui, loin de les traiter avec mépris, repose au contraire sur le plus vif sentiment de leur grandeur.
Il n’en reste pas moins que cette ligne directrice indiscutable pose dans le détail un certain nombre de difficultés, qui sont le lot de tous les moralistes chrétiens de l’âge classique, difficultés que le texte de Philalèthe ne se contente pas d’illustrer, mais qu’il semble exhiber avec bonheur, et ceci parce que ces difficultés ne sont, à les bien prendre, que les étapes d’un processus d’élucidation et de manifestation, les moments d’un déploiement rhétorique.
Par exemple, on pourrait se demander comment concilier telle affirmation traditionnelle et péremptoire sur le corps « formé de boue, [...] exposé [...] aux mêmes nécessités que les bêtes, et qui est enfin un cloaque et le réceptacle de mille ordures » (p. 93) avec cette autre, tout aussi traditionnelle et péremptoire : « La beauté [n’est] pas en elle-même un mal, mais plutôt une perfection du corps, dont Dieu a bien voulu orner son ouvrage, et une couverture digne de la noblesse de l’âme », car « les ouvrages de Dieu sortent de sa main avec toutes les perfections naturelles qu’ils doivent avoir » (p. 67 et 70). Mais il ne s’agirait que d’une question vaine, suscitée par la manière de formuler avec autorité des traits de la nature que chacun peut observer dans l’occasion, et qui ne s’avèrent incompatibles les uns avec les autres qu’à cause de ce ton sans réplique qui les érige en vérités universelles. Il n’en reste pas moins que, de la première affirmation, l’auteur conclut, en se fondant sur une sorte de logique obstinée, que toute parure est ridicule en ce qu’elle pare la boue et l’ordure, et c’est le développement de son premier « motif » (p. 37 sq.). Dans la logique de la seconde, et de la même manière, il évoque la sottise de l’apprenti peintre repris par Apelle d’avoir représenté Hélène, « la plus belle femme de toute la Grèce, [...] avec un habit tout brodé et chamarré d’or » – au lieu de la peindre nue, pensons-nous aussitôt, tandis que notre auteur dévot se contente du style allusif en écrivant : alors qu’il n’avait formé « que très grossièrement les traits de son visage » (p. 79-80). Cette logique obstinée, qui est un véritable mode de la démonstration morale, permet un développement quasi musical par variations et contrepoints.
On eût aimé que François Bouchet dise quelque chose là-dessus, nous indique l’importance des moments, qui font se succéder des points de vue différents pour, peu à peu, par une savante combinatoire, les articuler les uns aux autres afin de se hausser à une synthèse, qui est en fait un regard posé de plus haut, regard plus enveloppant qui efface les disparates dans l’harmonie des contrastes, dans l’accord des timbres contraires, dans la résolution de leur problématique (chaque motif – et il n’est pas insignifiant que ce mot remplace celui de chapitre – se termine en effet par une résolution, qui est dépassement de la question par l’invitation à l’action). C’est ainsi que Philalèthe dépasse la contradiction entre la perfection de l’ouvrage et son caractère fangeux en rappelant la fonction de la beauté des femmes : « contribuer [...] à la gloire de Dieu en se procurant [...] l’amour et la tendresse de leurs maris » (p. 114-115), fonction devenue problématique depuis la chute, ce pourquoi « le mariage est l’occasion d’une infinité de maux à ceux qui n’en font pas un bon usage » (p. 128-129). Face à ces risques consécutifs à un mauvais usage, les pécheurs que nous sommes restent impuissants sans le secours de la grâce, c’est pourquoi les cinq motifs qu’il lui reste à exposer renvoient tous aux règles d’une vie authentiquement chrétienne, alors que les sept premiers restaient dans les limites de la morale simple : le huitième évoque la punition des mauvais parents, le neuvième, « l’esprit de l’Évangile », le dixième, « l’exemple des saintes », le onzième, le secours des pauvres que le luxe empêche, le douzième, la nécessité de la prière, et ce qui en fait la qualité.
Ces remarques ne peuvent être qu’esquisses, car ce petit livre de dévotion mériterait une étude approfondie, non seulement de sa dispositio, mais encore de bien d’autres aspects, comme de l’importance donnée à saint François de Sales (voir p. 161 entre autres), dont ce livre, à l’instar de ceux de beaucoup de petits moralistes, semble faire son maître à penser, au point que le second XVIIe siècle pourrait bien être, au moins pour la morale commune, non point le siècle de saint Augustin, mais celui de saint François de Sales.
Remercions François Bouchet de rendre plus faciles ces études grâce à cette édition, qui donne le texte augmenté de 1686 (première édition à Liège en 1675), et la donne joliment présentée, presque sans fautes d’impression (corrigeons quand même, p. 39, le fautif « moment éternel » en « monument éternel »), ce qui en rend la consultation aussi agréable qu’aisée. On ne saurait conclure néanmoins sans préciser que les références des auteurs cités, reproduites sans correction de l’édition retenue, sont souvent fausses.
Michel BOUVIER.
 
Claire Badiou-Monferran, Les conjonctions de coordination ou « l’art de lier ses pensées » chez La Bruyère, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque de grammaire et de linguistique », no 5, 2000. Un vol. 15 × 22 cm de 640 p.
 
 
C’est en quelque sorte à un double défi que semble répondre la thèse de Claire Badiou-Monferran (soutenue en 1996 sous la direction d’O. Soutet, Paris IV) en juxtaposant, non sans justification (p. 324-331), deux parties d’importance sensiblement égale ; d’abord une étude linguistique « Du caractère des conjonctions de coordination », puis une étude stylistique et littéraire « Les conjonctions de coordination dans les Caractères » : coordination pour le coup inhabituelle dans les ouvrages universitaires de ce type, encore soulignée par le chiasme qui unit ces deux intitulés introductifs. Se veulent ainsi explicitement signifiées la valeur non exclusive de disciplines rivales et l’efficacité de leur collaboration si l’expérience a su convaincre que « l’investigation linguistique, tout en trouvant en elle son propre objet d’étude se justifie d’autant mieux qu’elle contribue à l’analyse du texte littéraire » (p. 324). C’est le parti qu’adopte C. B.-M. et il faut d’emblée se réjouir que, s’attaquant à un auteur aussi pratiqué que La Bruyère, elle ne se soit pas laissé rebuter par le décourageant « Tout est dit ». D’autant que la coordination constitue, Gérald Antoine l’a bien montré dans son ouvrage fondateur (1958), l’un des chapitres les plus difficiles – les plus riches aussi – de la grammaire française dans la mesure où malgré leur ténuité morphologique, les « petites particules » (Le Moyne) en permettant la liaison des idées, permettent aussi de penser : non seulement donc monosyllabes ornementaux de l’elocutio mais pièces maîtresses de la dispositio, comme en témoigne la place occupée par l’élément coordonnant dans les variantes des Caractères (voir annexe no 1, p. 557), et en dépit du « style coupé » traditionnellement attaché à la « manière d’écrire toute nouvelle » de La Bruyère (p. 364).
De la première partie « linguistique », utile en soi mais sans doute un peu lourde pour l’équilibre de l’ensemble – d’autant qu’on y rencontre déjà le fait littéraire –, on retiendra ici moins la première section « État de la question », d’une science achevée, que la seconde qui développe amplement une « systématique des conjonctions de coordination » dans le cadre d’une sémantique guillaumienne (après 1960) revisitée par la théorie de l’argumentation dans la langue (p. 207). On connaît l’intelligence et la fécondité de ces deux types d’approche qui ont fourni, en termes de visée, de tension, de saisie, les schémas mentaux les plus aptes à rendre compte des fonctionnements de la langue et qui, rencontrant souvent l’évolution diachronique, trouvent en elle une nouvelle preuve de leur validité (p. 253, 299, 317).
C’est pourquoi après avoir montré l’insuffisance de la seule prise en compte de la coordination des contenus pour expliquer le micro-système et/ou/ni (voir la dénomination des numéraux, p. 215 ou la valeur pluralisante/singularisante de ou... ou, p. 276), C. B.-M. s’engage dans la voie d’une systématique énonciative (O. Ducrot, A. Joly) selon laquelle un énoncé, impliqué dans un « acte de langage », aurait non seulement à informer le destinataire mais aussi à l’orienter vers certaines conclusions plutôt que vers d’autres : perspective proprement argumentative, inscrite dans la structure de la langue ( « rhétorique intégrée » ), où la coordination jouerait un rôle de premier plan, à tel point que « l’entrée argumentative pourrait contribuer à définir avec profit cette catégorie grammaticale aux contours encore assez flous » (p. 54). Notons que d’ores et déjà le littéraire, amateur de La Bruyère plus encore que de réflexion linguistique, pourra apprécier nombre d’analyses de fragments semées au fil de l’exposé théorique qu’elles contribuent grandement à légitimer (p. 260, 264, 271, etc.).
Le Liminaire qui ouvre la seconde partie en énonce l’ambitieux programme : par-delà les « pièces détachées » des Caractères, montrer, avec la « liaison du discontinu », l’articulation d’un projet rhétorique à des fins religieuses et éthiques (p. 330) en orientant la réflexion dans une triple direction ; d’abord « grammaire et rhétorique » du sublime à l’intérieur d’une autre conception de l’éloquence, puis « grammaire et horizon éthique » avec une peinture « non manichéenne » des mœurs, « grammaire et spiritualité » enfin, tentative pour « constituer les prolégomènes esthétiques d’une science du salut » (p. 512). Si c’est de pari qu’il s’agit (le mot revient souvent sous la plume de C. B.-M.), l’intérêt constant qui soutient le parcours de ces quelque 200 pages garantit qu’il est incontestablement gagné. On notera, entre autres, les excellentes pages sur le cogito ou sur « Descartes né français et mort en Suède » qui montrent la démystification de la prose baroque triomphante par le maniement déceptif des coordinations (p. 381 sq.) ou l’analyse du fragment 36 des « Esprits forts » qui doit à l’agencement gradué, « scalaire », des conjonctions sa force démonstrative au service d’un christianisme raisonnable. Mais c’est à chaque étape que se laisse lire l’efficacité d’une syntaxe qui est « vision du monde » en aidant à représenter une réalité fondée sur des valeurs nouvelles ; ainsi l’usage récurrent du tour ni... ni signifie, avec le rejet des extrêmes, la réhabilitation du « médiocre » et de la noble simplicité qui définissent le sublime classique ; inversement les asyndètes, les asymétries, les « décrochages énonciatifs » si fréquents ( « Laissez faire Ergaste et il exigera... » ) ou les relances coordonnées (hyperbates) trahissent les tentations opposées du genus grande et du genus humile aristotéliciens.
Les deux derniers chapitres de cette seconde partie, nettement plus courts que le premier (52 et 57 pages contre 96) ne contribuent pas moins à l’illustration de cette forme-sens qu’est la coordination. L’horizon éthique se dessine à partir de mais ; construction en apparence fragile mais qui s’appuie sur les emplois les plus canoniques de la conjonction : mais discerne les contradictions internes à la société et souligne l’inversion des valeurs dans le monde clos des Caractères ; polémique, il dénonce l’inadéquation de la valeur morale et de la reconnaissance sociale ; scalaire, il opère une pesée argumentative qui souvent brouille les pistes. « Mais comment le fixer, cet homme inquiet ? ». Au cœur de l’œuvre ouverte mais polyphonique introduit l’ironie et la multiplicité des points de vue (brèves et pénétrantes explications de texte, p. 461-475). Le dernier chapitre tente une grammaire de la spiritualité à partir d’une rhétorique du renoncement (asyndètes, polysyndètes négatives) ou d’une rhétorique discrètement argumentative (voir les variantes éditoriales, p. 519 ou l’analyse des pages 523-528), les conjonctions participant à un processus « figuratif » qui assure la cohésion du fragment, de l’œuvre entière et garantit l’harmonie entre la peinture des mœurs et l’horizon spirituel qu’il illustre.
Si l’histoire de la langue (et du si médiéval, p. 550) confirme que c’est bien au XVIIe siècle que « coordonner » devient synonyme d’ « argumenter », on mesure la validité de l’entrée sémantico-pragmatique retenue par C. B.-M. Et à ceux qui hésiteraient à déduire le thomisme de La Bruyère d’une conjonction de coordination, il faut sans doute rappeler la réflexion de J. Brody : « La simple description factuelle, objective, des éléments [...] syntaxiques [...] d’un texte peut tourner d’elle-même [...] à l’ébauche d’une interprétation [...] comme s’il était impossible de dresser le bilan des structures d’un texte sans être tenté de dégager de ces structures un sens » (1998).
Au-delà de sa grande érudition grammaticale et littéraire (quelques réserves pourtant sur la théologie négative, p. 497 et deux amusantes coquilles p. 282 et 502), au-delà de ses remarquables qualités d’expression au service d’une réflexion constamment ingénieuse et subtile, C. B.-M. donne l’exemple d’une grammaticalisation du discours littéraire qui prend en charge la totalité des constituants du texte (y compris la ponctuation, p. 281 et l’orthographe, p. 279-341), et se donne ainsi les outils les plus opératoires pour apprécier les fonctionnements d’une langue qui permet de dire aussi bien : « Ou ces choses sont déplacées par la malice des hommes, ou Dieu n’est pas Dieu » (« Des esprits forts », 49), que « Tu charries ou quoi ? », p. 183. Alors la grammaire, « la base et le fondement des autres sciences » (La Br.) ? L’importante thèse de C. B.-M., utile et commode avec ses deux annexes, ses deux index et ses tableaux, en montrant la beauté grammaticale d’un texte, tendrait à le faire croire.
Isabelle LANDY-HOUILLON.
 
Marc Escola, La Bruyère I. Brèves questions d’herméneutique, Paris, Honoré Champion, coll. « Moralia », no 6, 2001. Un vol. 15,5 × 22,5 cm de 448 p. / Marc Escola, La Bruyère II. Rhétorique du discontinu, Paris, Honoré Champion, coll. « Moralia », no 7, 2001. Un vol. 15,5 × 22,5 cm de 464 p.
 
 
Après avoir proposé une édition capitale des Caractères de La Bruyère, Marc Escola publie ici le travail qui en constitue l’arrière-plan théorique. Les deux volets de cet ouvrage s’articulent autour d’une question commune, celle de la cohérence textuelle des Caractères. Ainsi, le premier volume s’attache à définir le genre littéraire du caractère, tel que le pratique La Bruyère, tandis que le second volume tente de cerner les conditions d’interprétation du texte discontinu. L’hypothèse de base de cet ensemble est que les Caractères marquent une rupture dans l’histoire de l’herméneutique, dans laquelle est engagée la solidarité entre le statut du genre littéraire apte à dire le comportement et celui de la dispositio du texte. D’une part, il s’agit de ce que l’auteur appelle « l’herméneutique des comportements », de l’autre, de l’herméneutique des textes ; en somme, il est question de la solidarité entre une « herméneutique du visible » et une « herméneutique du lisible ».
Le premier volume envisage l’évolution de la pratique du genre de l’éthopée, de Théophraste à La Bruyère, moins pour en tracer une histoire que pour étudier comment sa lisibilité se modifie. La Bruyère traducteur est ici pris au sérieux : les Caractères de Théophraste, qui articulent une définition et une description, sont d’abord un exercice de traduction, au cours duquel La Bruyère éprouve la difficulté à faire entrer la complexité du réel dans la sémantique morale. Là se décide l’enjeu herméneutique des « nouveaux caractères ».
Ensuite, l’auteur sonde les conditions théoriques d’une représentation de l’èthos, en prenant pour point de départ le texte fondamental que sont les Prolegomena d’Isaac Casaubon aux Caractères de Théophraste. En termes aristotéliciens, Casaubon identifie chez Théophraste un « nouveau genre d’écrire », qui relève d’un « genre intermédiaire entre les écrits des philosophes et ceux des poètes ». C’est dire la complémentarité entre l’Éthique et la Poétique sur la question de l’èthos, que Marc Escola rappelle après Paul Ricœur ou encore Jean Lallot et Roselyne Dupont-Roc, pour la compléter par la prise en compte de la détermination de l’èthos en contexte rhétorique. Dans cette approche, les comportements ne se laissent plus identifier que comme signes probables. C’est le statut du signe qui décide, au XVIIe siècle, du partage de deux formations discursives : d’une part, une « herméneutique analytique », qui considère les signes comme des indices et repose sur des principes physiologiques, annonçant le modèle organique ; d’autre part, une « herméneutique propositionnelle », qui utilise les acquis de la détermination rhétorique de l’èthos, et dans laquelle les comportements sont élaborés dans le but d’être interprétés. Ces deux modèles permettent de rendre compte de la diversité des formes du discours moral. Dans la première série prennent place des traités, ceux de Coëffeteau, de Senault, de Cureau de la Chambre et de Descartes. Tandis que les Peintures morales du P. Le Moyne valent comme un moment d’indétermination, les textes relevant de la seconde série sont L’Honnête homme de Faret, L’Homme de Cour de Gracian, et le chapitre « Du signe des passions » dans le Nouveau Journal de conversation de René Bary. Chacun de ces textes donne lieu à une importante monographie, où sont minutieusement examinés le statut du signe, la possibilité d’une représentation des comportements et les formes littéraires présentes dans chaque ouvrage. En effet, l’hypothèse de Marc Escola est la suivante : « Le statut accordé aux signes du comportement décide du mode d’interprétation (sémiosis), et partant du statut de la représentation et de la forme même du discours » (p. 86). Les ouvrages relevant d’une « herméneutique analytique » confinent ainsi au traité parce que les signes y sont soumis à une interprétation causale ; ceux relevant d’une « herméneutique propositionnelle », au contraire, alignent une collection d’exemples à visée descriptive dont la dispositio n’est plus perçue comme nécessaire. C’est cette deuxième formation discursive qui semble devenir dépositaire de l’interprétation éthique des comportements, et donc de la question de la moralité. Mais ces deux modèles sont loin d’être rigides, et l’auteur s’attache à montrer les ambiguïtés et les hésitations au cœur des textes qu’il étudie. Marc Escola fournit ici de riches outils théoriques applicables à bien d’autres textes que ceux qu’il prend comme exemples, et susceptibles, peut-être, de fournir une grille de lecture valable pour l’ensemble des « moralistes ». Son étude met en valeur la dispersion des régimes de discours sur l’homme au XVIIe siècle, mais aussi la concurrence entre différents modèles qui peut se faire jour au sein d’un même texte.
Après cette enquête archéologique, Marc Escola peut revenir au texte de La Bruyère, pour formuler une poétique du caractère. L’attention que La Bruyère porte aux signes est solidaire de sa réflexion sur les erreurs d’interprétation. Le caractère se réduit à la visibilité d’un comportement, mais ne donne nullement accès à l’authenticité. Le caractère, loin d’être une forme fixe, est bien plutôt ici la mise en question de la possibilité de représenter les comportements. L’auteur résume cela par la formule suivante : « Le discours moral ne cherche plus à donner une interprétation des comportements, mais à dire les lois de leur interprétation » (p. 217). Les termes théoriques posés par Philippe Hamon sur le statut du descriptif permettent de définir le caractère comme un système descriptif qui est proprement une dynamique sémantique. Mais la majorité des éthopées ne donnent pas de clé éthique : le dénominateur sémantique est donc appelé à être produit par le lecteur. Il y a là un « suspens herméneutique », qui produit une « éthique de la lecture », une rhétorique qui fait de tout caractère une question d’herméneutique, qui donne pour tâche au lecteur d’en élaborer le sens.
Cette étude de la poétique du caractère est complétée par trois « ouvertures », qui s’attachent à expliciter le statut de figure de l’éthopée. À travers les polémiques qui accompagnent la diffusion de l’ouvrage, deux lectures s’opposent, une lecture littérale et une lecture qui s’attache à mettre au jour le jeu du figural. Il s’agit ici de dégager les enjeux théoriques de ces querelles historiques. Pour ce faire, Marc Escola rattache les propos des acteurs de ces polémiques aux notions aristotéliciennes d’ « histoire » et de « poésie », à l’élaboration rhétorique et pragmatique de l’exemplum, à la différence générique entre caractère et portrait.
Ce premier volume s’achève par une série de lectures, qui sont autant de mises à l’épreuve des hypothèses avancées auparavant. On comprend ici le souci de Marc Escola de mettre son élaboration théorique au service de l’explication du texte de La Bruyère. Si les « remarques » de La Bruyère n’étaient utilisées dans la première partie de ce volume qu’à titre d’exemple et d’illustration, elles sont ici prises pour elles-mêmes. C’est pourquoi l’auteur se livre pour chacun des cinq caractères choisis à une lecture minutieuse. Cette deuxième partie soulève par conséquent des questions herméneutiques applicables à n’importe quel caractère, celles de la contextualisation, des clés, du processus de thématisation, des hésitations sur la « nomination » du caractère.
Le second volume propose, après une poétique, une rhétorique, pour aborder sous un autre angle la question de la cohérence du texte de La Bruyère. Après l’examen de la cohérence et de la lisibilité de l’éthopée, il s’agit à présent d’envisager la cohérence des montages entre les différentes remarques. L’auteur est ainsi amené à définir le bon usage du pied de mouche, qui sert à hiérarchiser les alinéas, et à distinguer une discontinuité interne, qui concerne le montage des alinéas dans la remarque, et une discontinuité externe, qui est celle du jeu des remarques dans le chapitre. Les parties de ce volume qui s’attachent à décrire les opérations au moyen desquelles La Bruyère transforme son texte d’une édition à l’autre constituent le socle théorique de l’édition procurée en 1999 par Marc Escola. Le modèle avoué est celui de l’étude d’André Tournon sur Montaigne. L’application en est faite par la lecture génétique du chapitre « Des jugements ». La modification de la contextualisation en modifie la lisibilité, et intéresse donc l’herméneutique. C’est la discontinuité même du texte de La Bruyère qui en conditionne l’interprétation. Le montage des remarques vaut comme mise en scène d’une énonciation instable. Ce chapitre vise ainsi à mettre le lecteur à l’épreuve de l’instabilité du jugement et apparaît donc comme l’inscription, au cœur même de l’ouvrage de La Bruyère, d’une théorie de son herméneutique.
Le chapitre suivant cherche un modèle de discontinuité commun à Pascal, La Rochefoucauld et La Bruyère, qui apparaissent pour leurs contemporains comme les tenants d’une « nouvelle manière d’écrire ». Le statut de ces textes est en effet problématique pour l’époque. Deux modes de lecture s’opposent, une lecture savante qui privilégie la dispositio, et une lecture mondaine qui affirme la supériorité de l’inventio. C’est bien ainsi que s’élabore une paradoxale « rhétorique du discontinu », qui rompt avec la stabilité de l’énonciation. Elle conduit logiquement à une rhétorique de la lecture. Pour décrire cette discontinuité, Marc Escola reprend et discute les termes théoriques proposés par Michel Charles pour distinguer différents niveaux de cohérence du texte : l’alinéa, la remarque, la série, le chapitre.
La fin de la première partie de cet ouvrage est une ample étude des procédés de discontinuité à l’œuvre dans la culture du XVIIe siècle. L’auteur y passe en revue successivement les pratiques pédagogiques, les pratiques de piété et les pratiques mondaines, tout en étant attentif au déplacement des frontières entre ces pratiques. En effet, le recueil savant d’excerpta évolue vers un modèle mondain, tandis que le recueil mondain transpose une méditation d’origine religieuse. Dans tous ces domaines se joue une mutation de l’herméneutique : la pratique pédagogique se déplace de la production vers la réception, les recueils mondains ou spirituels produisent des énoncés indépendants, sans liaisons, qui laissent au lecteur la responsabilité de l’élaboration du sens.
La deuxième partie revient à La Bruyère et propose, comme c’était déjà le cas dans le volume précédent, quelques explications de texte. Un premier ensemble interroge la cohérence des chapitres. Cette lecture est avant tout une lecture génétique, qui cherche à prendre en compte les transformations opérées par La Bruyère sur son texte comme autant de transformation de la lisibilité. Le contexte est alors essentiel dans la mesure où il actualise une des possibilités de sens de chaque remarque. La moindre séduction de ces pages n’est pas de retrouver dans ces explications certaines éthopées qui faisaient déjà l’objet d’un commentaire dans le premier volume : lues dans leur cohérence interne là, elles sont ici appréhendées dans leur contexte textuel. La notion déterminante élaborée par l’auteur pour lire chaque chapitre comme autant de discours authentiquement discontinus est celle de série, et la tâche qu’il se donne est d’en décrire les effets. Le texte réel apparaît seulement comme un texte possible, et Marc Escola ne se prive pas d’imaginer ce que pourraient être d’autres textes de La Bruyère. L’aspect délibérément ludique d’une telle méthode n’en fait que mieux ressortir l’apport théorique majeur : toute série est à la fois lisible et provisoire.
Ces explications, comme toutes celles proposées dans ce diptyque, ne vont pas sans une virtuosité parfois vertigineuse qui révèle un plaisir du texte communicatif. L’ensemble théorique bâti dans le reste de ce travail, tout comme la compétence stylistique et grammaticale dont fait preuve l’examen méticuleux des textes, sont mis directement au service de l’herméneutique. Toutefois, l’approche délibérément poéticienne du texte moral laisse des questions en suspens. Est-il si sûr, par exemple, que « “s’interroger sur le sens” de cette pratique singulière de montage des énoncés ne signifie pas qu’il faut lui assigner des causes, idéologiques ou biographiques : en appeler à un habitus de l’auteur ou à un trouble du “moraliste” face à l’instabilité du monde n’explique rien » (Rhétorique du discontinu, p. 171) ? Certes, la méthode suivie ici permet de rompre avec un inventaire thématique, et, sans réellement ignorer les doctrines, fait le choix de ne pas les prendre pour objets d’étude. Mais il n’est peut-être pas si simple, face à des textes qui ressortissent aussi d’une histoire de la philosophie, ou du moins d’une histoire des idées, de se défaire des implications doctrinales. L’auteur lui-même n’y parvient pas parfaitement, puisqu’il invoque à plusieurs reprises l’avènement de la société de cour comme origine de l’opacité de l’èthos et de la promotion de la dissimulation. D’autres explications concurrentes sont peut-être possibles. De même, l’évolution des pratiques de lecture n’est peut-être pas indépendante de l’évolution des idées morales. Il n’en reste pas moins que ce travail permet une approche des moralistes classiques qui relève d’une histoire littéraire renouvelée. Il ne prend pas en effet ce corpus comme une donnée préexistante, mais s’efforce d’en montrer les conditions de constitution. En second lieu, il ne s’attache pas à la mise en œuvre de thèmes, mais à l’émergence de formations discursives. Dans cet ensemble, l’utilisation des minores est particulièrement riche d’enseignements : sans jamais porter de jugement de valeur, l’auteur montre le travail de notions théoriques qui se fait jour dans leurs productions. Tout cela fait de ce travail une élaboration théorique du discours moral, qui aboutit à une définition en termes de pragmatique et propose de voir dans la lecture un exercice proprement éthique : il y a là des hypothèses que toute étude sérieuse non seulement sur les « moralistes » classiques, mais sans doute aussi sur leur morale, se devra de prendre en compte. D’autant plus que, de même que celui de La Bruyère, qu’il commente, l’ouvrage n’épuise pas sa matière : rien n’interdirait de poursuivre d’autres explications de texte, de proposer d’autres séries, de projeter d’autres hypothèses de lecture, à l’infini. Et c’est sans doute là aussi l’ambition de ce livre : nous dire que toute critique – tout texte, peut-être – est fondamentalement inachevé.
Charles-Olivier STIKER-MéTRAL.
 
Gisèle Mathieu-Castellani, La Rhétorique des passions, Paris, PUF, coll. « Écriture », 2000. Un vol. 14 × 21 cm de 202 p.
 
 
Que l’on ne se méprenne pas, La Rhétorique des passions, en dépit de ses dimensions somme toute modestes, n’est pas un livre facile. Il suppose du lecteur une bonne connaissance des éléments de base de la tradition rhétorique, même s’il propose, en particulier dans les trente premières pages, un certain nombre de rappels des fondamentaux de cette discipline (les trois genres, les cinq parties, etc.). Mais la visée de l’ouvrage n’est pas informative. Il s’agit surtout de mettre en perspective ces éléments. On l’aura compris, Gisèle Mathieu-Castellani s’inscrit davantage dans la tradition de l’essai que dans une tradition scolaire.
À ce titre, le lecteur cherchera vainement annexes ou bibliographie, et devra se reporter aux notes infrapaginales, heureusement fort exactes. Les références convoquées sont extrêmement éclectiques, et dépassent le champ habituel des lectures érudites ou universitaires ; on trouvera notamment un certain nombre d’emprunts à la presse (Le Monde, Le Nouvel Observateur, etc.). Le plan, enfin, évite les lourdeurs d’une démonstration scolaire en invitant à un parcours assez libre, organisé autour de petites problématiques plus ou moins autonomes. Le propos est tour à tour thématique ( « Portraits de l’orateur » ), technique ( « Figures de la passion » ), poétique (l’analyse, centrale – aux deux sens du terme –, de l’influence de la rhétorique sur la poétique de la Renaissance), ou touche à l’histoire des idées.
Le genre de l’essai n’implique pas pour autant un complet désintérêt pour les questions techniques. On saluera par exemple le nécessaire rappel de l’inscription de l’éthos et du pathos dans le système aristotélicien des preuves, éclairé de surcroît par une distinction morphologique et sémantique entre éthos et êthos, distinction présente chez les rhéteurs latins ou dans les traités de la Renaissance, mais qu’éludent parfois imprudemment les manuels universitaires modernes. Si la démarche générale de ce livre autorise un survol assez rapide de la doxa la plus universellement répandue, l’exigence du chercheur justifie que l’on s’attarde sur les points qui posent problème, ou requièrent une approche analytique plus fine.
Il reste que ce livre, souvent allusif, peut en devenir quelque peu frustrant : on regrette que certaines idées, peu évoquées ailleurs, ne fassent pas l’objet de développement plus conséquent, et demeurent ainsi à l’état de pistes ou de traces : ainsi de l’importante métaphore militaire – si fondamentale pour un auteur comme Montaigne, mais déjà si présente chez un théoricien comme Cicéron –, traitée en l’espace d’une simple page (p. 90). Ainsi de l’ouverture vers la grammaire, et les questions énonciatives et génériques (p. 25) : mettre en parallèle Aristote, Jakobson et Weinrich ne va tout de même pas de soi, et le raccourci, n’était la démarche de l’essai, pourrait paraître désinvolte. La référence très attendue aux passions tragiques et au problème de la catharsis méritait sans doute davantage qu’une simple citation de Racine (p. 182). Plus gênant, la rapidité du propos peut conduire à certaines simplifications, ce qui est toujours dangereux lorsqu’on s’aventure sur le terrain particulièrement « glissant » des études rhétoriques. Est-il sûr par exemple que, pour traduire « pathos », Cicéron emploie toujours les termes de perturbatio ou de motus animi, et Quintilien celui d’adfectus ? Une rapide vérification chez Causeret montrerait que les choses sont sensiblement plus complexes.
L’ouvrage de Gisèle Mathieu-Castellani vaut donc avant tout par son inventivité, qui en rend la lecture très stimulante : les angles d’approche sont extrêmement variés, souvent originaux, les nombreux textes cités enrichissent utilement le propos. Spécialiste du genre de l’essai, Gisèle Mathieu-Castellani nous démontre qu’elle en possède également toute la pratique, et ce livre personnel, malgré une rapidité parfois dommageable, résonne comme une invitation à lire, et à penser autrement.
Stéphane MACé.
 
Frédéric Charbonneau, Les Silences de l’Histoire, Les mémoires français du XVIIe siècle, Les Presses de l’Université Laval, « Les Collections de la République des Lettres », 2000. Un vol. 23 × 15 cm de 240 p. avec annexes. Préface de Bernard Beugnot.
 
 
Professeur à l’Université McGill, Frédéric Charbonneau nous livre ici une très dense et érudite étude sur un genre littéraire toujours davantage scruté. Mieux qu’une impossible synthèse, il s’agit d’une enquête large et fouillée, qui fourmille d’idées neuves, de perspectives ingénieuses et éclairantes sur un genre à la fois protéiforme et cohérent, et dont l’unité – souple – est peu à peu cernée au fil des pages. Ce très solide ouvrage d’érudition procède des travaux fondateurs des dernières décennies (entre autres ceux de Marc Fumaroli, de Nadine Kuperty, de Frédéric Briot, d’Emmanuelle Lesne-Jaffro), et tente une interprétation d’ensemble, résumée dans la trouvaille d’un beau titre : si le mémorialiste prend la plume, c’est certes par réaction à l’arbitraire d’un genre historique alourdi de rhétorique et inféodé au pouvoir royal, c’est aussi au nom d’un rapport passionnel et individuel à la vérité, annonciateur de temps nouveaux. Dans son évolution rapide, le genre des mémoires dit la montée des droits de la conscience individuelle, la hantise – sur fond d’affaiblissement des repères éthiques – d’une lecture personnelle du temps écoulé, portée par l’écriture. En bon connaisseur de l’humanisme, F. Charbonneau enracine sa réflexion dans l’opposition romaine des commentarii à l’historia, de la vérité personnelle simple et nue, ou présentée comme telle, au discours global et didactique du genre historique, opposition à laquelle redonnent vigueur les aristocrates du XVIIe siècle dans leur ressentiment pourrait-on dire prophétique face au pouvoir des Richelieu et des Louis XIV. Ce faisant, et sans trop le savoir, ils créent une forme littéraire riche de virtualités, conquérante face à une Histoire en manque d’historiens, peu à peu annexionniste à l’égard d’autres genres anciens ou nouveaux (la biographie, la lettre, l’oraison funèbre, le pamphlet, les ana, le roman, etc.). F. Charbonneau montre avec beaucoup de finesse comment cette forme neuve, à l’heure de la mise en cause de certitudes millénaires (Le Discours de la méthode constitue les mémoires de Descartes), devient le lieu d’une appropriation fondamentale du sens, d’une rencontre personnelle de la transcendance, ou encore de la laïcisation progressive de l’ancienne métaphore du theatrum mundi. À l’écart du monde, tel un dramaturge, le mémorialiste en fait revivre à son gré la sempiternelle comédie, qu’il enrichit d’ornements propres au goût mondain (portraits, tableaux d’histoire, etc.), en même temps qu’il jauge un destin personnel et tente de conjurer la mort. L’auteur se montre extrêmement sensible à la variété du genre, des mémoires militaires aux mémoires féminins ou mondains, des mémoires religieux aux mémoires d’artistes (Charles Perrault) ou d’hommes de lettres (Huet), avec leur thématique et leur esthétique propres. Il est sensible à l’expérience de la solitude et de l’adversité qui les sous-tend, comme à leur commune dimension herméneutique, ainsi que le montre le titre du dernier chapitre ( « Speculum in aenigmate » ), emprunté à l’Épître aux Corinthiens : à une époque qui comme jamais cultive le secret, le mémorialiste répond par une écriture de la révélation.
Tout cela fait la matière d’un bon livre, riche et nuancé, solide dans ses conclusions, plein de perspectives en amont et en aval du XVIIe siècle, et qui fait preuve d’une érudition constamment maîtrisée au profit de vues générales et fécondes. Le genre des mémoires, pour être pleinement apprécié, porte nécessairement le critique à une certaine interdisciplinarité : F. Charbonneau évolue avec aisance entre l’histoire des formes et l’histoire tout court, entre l’histoire de l’art et celle de l’édition. Certes, dans un domaine aussi vaste et mouvant, on peut çà et là regretter quelque excessive abstraction de plume, généralisation abusive, ou défaut d’éclairage : le rôle de modèle fondateur joué par exemple par les Mémoires de la Reine Marguerite, admirés par Pellisson et si riches du point de vue esthétique, plus encore (après 1650) celui des Confessions, l’expérience de la conversation et du « monde », l’attraction précoce exercée par le modèle romanesque, le rôle des destinataires explicites ou virtuels méritaient sans doute d’être plus vigoureusement soulignés. Il est bien clair cependant qu’aucune synthèse ne peut épuiser pareil sujet, qui évoque le mythe de Dédale... F. Charbonneau nous offre ici un excellent livre, alliant une grande précision scientifique (signalons le chapitre 9 sur « L’édition mémoriale » qui offre une mine de renseignements sur une question encore jamais abordée par la critique, et le très précieux « Catalogue raisonné des Mémoires français du XVIIe siècle », en annexe, qui va compléter celui d’André Bertière), et une très juste sensibilité à un phénomène littéraire qui touche à la poésie, à la philosophie, comme à l’histoire des mentalités. Aussi ne peut-on que le remercier vivement pour cette brillante et très stimulante contribution à la connaissance d’un genre.
Jean GARAPON.
 
Simone Bertière, Le Cardinal de Retz, Paris-Rome, éd. Memini, coll. « Bibliographie des Écrivains français », 2000. Un vol. 17 × 24 cm de 186 p.
 
 
Projet ambitieux qui aspire à réaliser « un usuel institutionnel » devant jouer un « rôle de monitorage critique », la « Bibliographie des Écrivains français » consacre sa nouvelle parution au Cardinal de Retz : qui mieux choisir que Simone Bertière, qui a repris le flambeau embrasé par son défunt mari, pour réunir ces informations sur le mémorialiste ?
La collection, tout entière consacrée à la littérature critique, suit un modèle que l’on retrouvera dans cette publication : elle distingue les textes eux-mêmes (manuscrits, éditions, traductions, puis trois sortes d’études bibliographiques, biographiques, générales) auxquelles on peut ajouter la partie sélectionnant quelques comptes rendus, enfin des chapitres thématiques, des varia et des desiderata mettant en valeur la spécificité de l’auteur étudié ; l’ensemble est enrichi de nombreux index.
S. Bertière propose 67 items dans la rubrique « Manuscrits », dont elle discute à l’occasion l’authenticité. Les 134 références dans « Éditions » séparent les œuvres, les Mémoires, le Fiesque, les écrits polémiques, la correspondance, les varia et les extraits : le classement chronologique met en évidence l’intérêt variable pour Retz et pour les divers pans de ses écrits au cours des siècles, et permet à l’occasion d’opposer les choix éditoriaux qui ont présidé à ces différentes parutions (« Pléiade » vs « Garnier », par ex.). L’auteur retient comme source principale l’édition des « Grands Écrivains de la France », qui livra au long de dix-sept années les dix volumes des Œuvres : un ensemble cependant d’un usage difficile, puisque la durée de publication entraîna des rectifications, voire de franches contradictions, au fur et à mesure que progressaient les études sur le Cardinal. Enfin les 32 traductions nous renseignent sur la fortune de Retz à l’étranger. La rubrique « Études bibliographiques » montre du doigt l’absence actuelle d’une bibliographie systématique et nous offre 23 articles. Les « Études biographiques » souffrent d’un excès inverse : l’extrême richesse de l’information sur Retz a imposé à l’auteur de faire un choix, et de se limiter à 169 occurrences.
À ces sections institutionnelles, S. Bertière en ajoute plusieurs autres. « Aux sources de l’œuvre » suggère une nouvelle piste : étudier les références culturelles de Retz (6 items précédés de la liste des ouvrages utilisés par le Cardinal pour la rédaction des Mémoires) ; « Réception » propose, en 37 références, de rendre compte de la fortune de l’œuvre, mais aussi d’en citer les œuvres dérivées (au nombre desquelles on trouve Vingt ans après !). Suivent plusieurs rubriques classant les écrits sur Retz de façon thématique : le rapport histoire/autobiographie (36 items), la problématique sincérité de Gondi (16 items), la peinture des mœurs (16 items), les idées du Coadjuteur (45 items).
S. Bertière nous rappelait dès l’introduction de l’ouvrage que cet homme, « qui a cru avoir rendez-vous avec l’Histoire », a rencontré la Littérature. Elle soulignait combien les éditeurs du XIXe siècle avaient jugé le Cardinal à l’aune de l’histoire et de la morale de leur siècle, et comment toutes les critiques de Retz se répartissent entre « ces deux tendances, historiens et littéraires ». Si les premiers l’emportent nettement jusqu’aux années 1930, les seconds n’ont consacré depuis cette renaissance que peu d’études au style du mémorialiste, pourtant acclamé et admiré par tous. C’est ce que met en évidence la rubrique « Retz écrivain » (56 items) et c’est pourquoi les « Desiderata » proposent, outre de mettre fin aux clichés erronés et rabâchés, d’orienter la recherche vers les terra incognata culturelles et stylistiques qui restent encore nombreuses à défricher et à déchiffrer : avis aux chercheurs !
C’est donc un ouvrage indispensable aux gondiens (enseignants, étudiants ou juste admirateurs inconditionnels du Cardinal) que nous propose la collection dirigée par Cl. Galderisi et E. Rufi. Signalons enfin que ceux-ci ont pour projet de constituer une base de données accessible sur cédérom et sur le réseau : elle sera la bienvenue.
Yves LE BOZEC.
 
Yves Coirault, Hiérarchies et mutations. Écrits sur le kaléidoscope social. Textes établis, réunis et commentés, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources classiques », no 37, 2001. Un vol. 14,5 × 22,5 cm in-8 de 420 p., cart. édit.
 
 
Sauf à saluer derechef, avec la conviction des saint-simonistes de bonne foi, comme le fit, en son temps, le Pr Jacques Vier, « la thèse magistrale1 et l’admirable édition des Mémoires » de Saint-Simon2 données par Yves Coirault, on serait tenté de dire que, pour ce qui est de la publication des textes marginaux du mémorialiste, toile considérable, à laquelle se consacra inlassablement celui qui apparaît incontestablement aux connaisseurs ou aux amateurs les plus férus, comme leur maître, il fallait bien assurément :
que le copiste [...] mette bien ses lunettes et se mette bien tout au net dans la tête avant d’entreprendre de le mettre sur le papier car [ce sont choses] horribles avec les moindres fautes.3
C’est ce que devait écrire le mémorialiste au Duc de Luynes, non sans noter encore à propos de l’un de ses écrits, que ce sont :
projets sur lesquels il faut travailler petit à petit, sans relâche, et sans jamais tomber dans le piège de se laisser rebuter par rien.4
À cela s’apparente la discipline à laquelle s’est astreint ce professeur à la Sorbonne, passant naturellement de la « généalogie des images » de l’auteur en la vertigineuse vision et résurrection d’un monde évoluant malgré lui et comme en sourde mutation que sont ses « Grandes Heures », à la « généalogie de ses œuvres » dans leur ensemble. Yves Coirault y devait exercer patience et science, afin de dresser l’inventaire chronologique des matériaux accumulés autant qu’assemblés par le Duc, en vue de son « colossal témoignage » et c’est parvenir enfin sur le « mont Pagnot » pour en embrasser la genèse d’un « seul coup d’œil ». On mesure toute l’humilité du grand saint-simoniste à faire observer qu’il y fut dès l’abord : « fort brouillé et barbouillé longtemps, tout comme un autre avant d’en tenter un méthodique recensement »5.
De la masse des manuscrits, travaux préparatoires, brouillons, tables chronologiques, généalogies, à laquelle s’ajoutent les célèbres « Additions » au Journal de Dangeau, dont l’ensemble constituait ce que le Duc appelait plaisamment sa « boutique », à Versailles et la matière de son Cabinet en ses successives résidences, l’essentiel fut conservé grâce au séquestre royal de 1760 ; Mémoires exceptés, les dossiers ou portefeuilles furent très regrettablement démantelés, dénaturés, dispersés au cours des classements des Archives diplomatiques au ministère des Affaires étrangères.
Le très positif inventaire d’Yves Coirault devait former la substance des Manuscrits du Duc de Saint-Simon. Bilan d’une enquête aux Archives diplomatiques (Paris, PUF, 1970, in-8, 204 p.), fil d’Ariane infiniment nécessaire et dont la quintessence seulement s’est amalgamée en ce Corpus bibliographique qu’il nous a été donné d’édifier avec lui6.
De la consultation de l’un et l’autre résulte une vision clarifiée de ce qui restait inédit et « semblait bien n’avoir jamais tenté personne ». C’était parcourir les productions antérieures des éditions majeures des Mémoires, celles de Chéruel et Régnier (1873-1886), puis de Boislisle et Lecestre (1879-1928), et plus notablement les Écrits inédits donnés par Faugère et Menjot d’Elbenne (1880-1893), pour ne rien dire de l’ouvrage si utile de Drumont sur l’ambassade d’Espagne (1880) et des nombreux articles parus durant deux siècles.
Répondant au bien naturel désir des saint-simonistes, Yves Coirault devait fournir l’exhaustive publication de la Correspondance active7, dûment annotée, les Éditions Champion prenant le relais que, très regrettablement lui abandonna Gallimard, la collection de la Pléiade, perdant un des fleurons de la couronne ciselée par le spécialiste incontesté de cette question. Pour ce qui était des « papiers », l’important volume des Grimoires 8 suivi des Textes inédits 9 livrait à l’honnête homme des pans entiers de l’édifice, en venant compléter les fondements jetés, un siècle auparavant par Faugère en ces huit volumes d’Écrits inédits, déjà évoqués.
À reprendre ces derniers, eu égard à leur extrême rareté, s’appliquèrent Pauvert, sans succès, et François-Régis Bastide, très partiellement, le projet de réédition avec index, longtemps caressé par les promoteurs de l’Édition du Tricentenaire, n’ayant pas abouti quant à lui. Comme apparaissent vaines autant qu’injustifiées les sournoises réticences de ceux qui ne savent pas assez que si « la critique est aisée », en la matière, les impératifs éditoriaux sont draconiens, surtout lorsqu’il s’agit de textes quelque peu abscons, pour ne pas dire « hors de pair ! ». C’est donc à la part majeure de ces écrits quasi inaccessibles, que le Pr Coirault crut devoir consacrer ses soins et ses dernières forces ; il en choisit les fleurons pour en revoir et collationner les autographes, avec la minutie, l’exactitude et le respect des textes ou des variantes qu’on lui connaît, pour en offrir une sélection choisie. Si le « Parallèle des trois Rois Bourbons », s’annexa aux divers textes de la collection de la Pléiade pour y former les Écrits politiques, la « Note » sur la maison de Saint-Simon complétait le tome de Correspondance déjà signalé.
Yves Coirault se réservait de restituer encore, si faire se pouvait, d’autres morceaux en ce « kaléidoscope social », pour voir sous un jour pittoresque et varié, ce qui se veut comme un témoignage d’une « constante de l’optique » et de la vision saint-simoniste. Dans toute « l’étendue et le perçant des yeux » de celui qui apparaît comme « un grand soi-même non interrompu », est présentée cette résurrection sociale d’un monde finissant, mais prolongé à l’infini sur le papier, en une revanche posthume, vision d’un monde immobilisé et comme « enchaîné, peuplé de personnages à la fois obscurs et brillants [...], monde où règne déjà l’équivoque, et où la vérité passe pour folie ». Aussi « tout bien à faire est impossible », devant la lente dissolution des rangs, les usurpations multiples, l’anéantissement pernicieux des hiérarchies les plus traditionnelles, sublimes reflets cependant des hiérarchies célestes ; faut-il se résoudre néanmoins à la sournoise évolution porteuse d’une mutation seulement pressentie et destructrice de la monarchie vénérée, elle-même ?
« En dépit de l’étroitesse initiale de la vision », que dénonceront certains, comme Stendhal en ses « Marginalia », il y a cependant « cet élargissement qu’entraîne la profondeur imaginaire » d’une impossible survivance. L’œil en dépit « d’un verre grossissant », voire déformant, et « comme frénétique », veut cependant voir de près, de très près, « pour ainsi dire toucher du doigt », avec le problématique lecteur, « l’infini détail », du protocole, de l’étiquette, des usages, des origines et des généalogies, références de toute hiérarchie, car « voir en éloignement, c’est voir confusément »10. En ces matières en effet, Yves Coirault ne manquait pas de nous insinuer tant plaisamment que malicieusement que « le microscope semblait préférable au télescope ».
À suivre pas à pas l’écrivain, comme apparaissent alors déplacées les prétentions d’un marquis de Richelieu et motivé le mémoire qui y a trait ; il n’en faut pas moins pour servir d’exorde à l’amer et volumineux, encore qu’expertement établi, « État des changements arrivés à la dignité de duc et pair de France », qui s’apparente à quelque oraison funèbre. Lui succède en écho, le nécrologe ou panégyrique des pompes et fastes bien ternis des ducs et pairs, en dépit du miroitement et du mirage trompeurs auxquels se complait encore le mémorialiste ; en des réminiscences qui doivent d’ailleurs beaucoup aux volumes du P. Anselme et de ses « continuateurs », « Flambeau de la France » et « Miroir de Princes ». À glisser plus sereinement aux « grandes charges de Cour », c’est s’arrêter enfin avec une émotion perceptible à Paul de Beauvilliers, père politique si respecté de notre auteur, qui perdant le Duc de Bourgogne, « avec lequel il n’était qu’une âme », ne sut « se consoler », lui non plus, depuis le Requiem de Saint-Denis, où « s’enterra la France ».
Conscient déjà du néant des plus belles espérances et du néant du « grand théâtre » du monde ou de Versailles, il ne restait au duc et pair qu’à faire le nécessaire retour sur soi-même et retourner à Rancé, père spirituel infiniment vénéré, par le biais bien naturel des « Légères Notions... »11, à l’article « Chavigny », des Trésoriers de l’Ordre du Saint-Esprit. De ce grand caractère, « plus au-dessus que l’homme », ne savait-on pas qu’il fallait tout quitter, et se convaincre en définitive, « bien avant l’extrême vieillesse », et la lueur « des sinistres flambeaux » que la meilleure épitaphe s’apparentait à la sienne :
« hic jacet neque cinis, neque pulvis, sed nihil » !
In memoriam
Yves Coirault
François FORMEL.
 
Le XVIIe siècle encyclopédique, textes rassemblés et édités par Claudine Nédélec, avec l’aide de B. Baillaud, E. et J. de Gramont, D. Hüe, Cahiers Diderot no 12, Presses universitaires de Rennes, 2001. 210 p.
 
 
L’Association Diderot, qui a son siège dans l’Orne, s’est donné pour but l’étude interdisciplinaire des questions liées à la mise en forme du savoir dans les encyclopédies et les ouvrages didactiques, « d’Aristote au CD-Rom », projet très large tant pour les thèmes que pour l’étendue chronologique. Le douzième volume de ses Cahiers est aussi le premier qui porte exclusivement sur le XVIIe siècle, et sera donc pour beaucoup de dix-septiémistes l’occasion d’un premier contact avec les travaux de l’association Diderot.
Ce volume vient certainement combler un manque, car les travaux dix-septiémistes sur l’encyclopédisme sont peu nombreux. Claudine Nédélec en établit la maigre liste dans sa préface. « Et pourtant » les témoignages ne manquent pas des manifestations de l’esprit encyclopédique au XVIIe siècle, et elle n’a pas de peine à en donner une kyrielle d’exemples. Entre l’humanisme qui a vu naître la notion (chez Budé puis Rabelais) et les Lumières, âge encyclopédique par excellence, l’idée de savoir universel n’a pas sommeillé. La littérature et la vie fournissent de nombreuses figures d’hommes de savoir, avides de connaissances nouvelles, qui enrichissent leur bibliothèque ou leur cabinet de curiosités et qui font profiter de leurs trésors un cercle plus ou moins large d’amis et de correspondants. La comédie et la satire nous en présentent de ridicules, mais le rejet du pédant ne doit pas cacher la persistance d’un savoir cumulatif, même alors que l’esprit critique se développe. Nous sommes à l’âge des grands dictionnaires, et la construction encyclopédique du siècle suivant commence à s’ébaucher dans les spéculations de Sorel ou Bayle, dans le travail lexicographique de Furetière ou de Thomas Corneille. Quant à l’honnête homme, dont C. Nédélec rappelle fort à propos qu’il hérite des qualités de l’orateur antique, s’il ne se pique de rien, il sait un peu de tout et peut parler de tout.
Le projet encyclopédique se heurte toujours à deux difficultés distinctes : celle de la totalité (peut-on rassembler l’ensemble du savoir, et comment tenir compte de la constante augmentation de celui-ci ?) ; et surtout celle de l’ordre, puisque le classement seul assure la cohérence du savoir accumulé. Cette question jamais résolue de façon parfaitement satisfaisante apparaît dans plusieurs des articles et structure en profondeur l’ensemble du recueil, derrière la division thématique en trois parties, « langue et encyclopédie », « encyclopédies : variations », « théories de la curiosité ».
La section « langue et encyclopédie » ne comporte que deux articles. Le premier, de Johanne Biron (collège Jean-de-Brébeuf, Montréal), accompagné d’une importante liste de définitions et d’occurrences, porte sur la polysémie du mot vertu, attirant l’attention sur le fait que la parenté des domaines de connaissance et la distinction entre eux se jouent déjà au niveau du vocabulaire. Claudine Nédélec (Paris III) traite de « l’impossible encyclopédie de la langue » ; elle analyse les débats menés dès les commencements de l’Académie, qui aboutissent aux choix lexicographiques bien différents des dictionnaires de la fin du siècle. Tantôt on veut recueillir « tous les mots de la langue », tantôt « toutes les plus belles façons de parler ». Les mots populaires, archaïques ou « bas », posent problème. Le discours est souvent démenti par la pratique. La langue n’est plus, comme pour Guillaume Budé, « le moyen et la preuve de l’unité du monde ».
Dans la partie consacrée aux « variations », trois articles s’appuient sur des études de cas particuliers. Un seul concerne vraiment le XVIIe siècle, celui que Simone Mazauric (Nancy II) consacre aux Centuries du bureau d’adresse. À partir de ce corpus relativement étroit, c’est toute une réflexion bien plus globale sur le savoir et le contexte social et culturel dans lequel il se développe, se modifie et se reconstruit, qui est menée. Philippe Raviez met en perspective les Mémoires de Saint-Simon et l’article « Bas » de l’Encyclopédie, Frédéric Saby étudie la notion de collection, au sens bibliographique du terme, à partir de relevés au fichier de la BNF et de quelques cas particuliers (collections de romans, de voyages, de classiques). On trouvera dans ces deux articles dix-huitiémistes des vues neuves et stimulantes.
La troisième section, « Théories de la curiosité », est la plus fournie avec quatre articles. On est là dans le vif du sujet avec Sorel et Bayle, qui sont à coup sûr les meilleurs représentants de l’esprit encyclopédique au XVIIe siècle. L’article de Dinah Ribard (Paris III-GRIHL) présente la démarche suivie, dans la Science universelle pour l’un, dans le Dictionnaire historique et critique pour l’autre, montrant que chez tous deux « le rêve encyclopédique du livre qui contiendrait tout le savoir, et la vieille pratique du recueil, aboutissent [...] à [...] un livre qui est en fait un instrument pour apprendre à savoir [...] plutôt que le réceptacle d’un savoir ». Tous deux aussi visent un public qui n’est pas seulement savant, celui des lecteurs de roman, et pour l’attirer, jouent de la variété. Avec un deuxième article, celui de Daniel Riou (Rennes II) sur la Bibliothèque française, très dense, Sorel est l’objet d’une attention toute particulière. Les deux articles de Jérôme de Gramont (Alençon) et Marie-Aude Robert (ENS Paris) apportent un contrepoint augustinien et viennent nous rappeler que l’encyclopédisme, aux yeux de toute une sagesse dont Pascal est sans doute le porte-parole le plus brillant, n’est que « vanité », démesure, libido sciendi marquée du sceau de la nature déchue.
Le thème encyclopédique permet ainsi d’intéressants développements tant du point de vue de l’histoire des idées et de la culture que de la lexicographie ou de la bibliographie. Mais plus que tout, c’est le rapprochement de ces différents modes d’approche qui fait l’intérêt de ce volume, d’une cohérence rare pour un ouvrage interdisciplinaire et même plus généralement pour un recueil d’articles.
Francine WILD.
 
Les ventes de livres et leurs catalogues XVIIe-XXe siècle, Actes des journées d’étude organisées par l’École nationale des chartes (Paris, 15 janvier 1998) et par l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (Villeurbanne, 22 janvier 1998), réunis par Annie Charon et Élisabeth Parinet, Paris, École nationale des chartes, coll. « Études et rencontres de l’École des chartes », no 5, 2000. Un vol. 16 × 23,5 cm de 208 p., ill.
 
 
Source pour l’histoire du livre, celle de sa production, de sa circulation et de sa réception, les catalogues de vente de livres forment un corpus aux caractéristiques contradictoires. En raison de leur fonction première, commerciale et éphémère, ces volumes sont aujourd’hui en partie perdus. Pourtant, nombreuses sont les bibliothèques qui conservent sur leurs tablettes des catalogues de vente formant parfois de véritables collections. Ces livres restent pourtant mal connus faute d’outils de repérage et de description suffisants.
Les journées d’étude organisées par l’École nationale des chartes (ENC) et celle des sciences de l’information et des bibliothèques (ENSSIB), dont ce volume est issu, ouvrent la voie d’une redécouverte de ces catalogues, en faveur desquels se font jour depuis peu programmes de recherche12 et initiatives éditoriales.
La notion même de catalogue de vente offre matière à controverse et dès l’avant-propos, Annie Charon expose les ambiguïtés de la définition d’une telle notion : qu’y a-t-il de commun entre le catalogue du fonds et des assortiments qu’un libraire propose à sa clientèle et celui d’une bibliothèque privée ? Nicole Masson dresse, quant à elle, une typologie de ces catalogues – et des bibliothèques – s’appuyant sur des éléments de forme et de structure (pagination, format, titre, langue...) comme sur des critères fonctionnels (conditions de vente, classement, mode de rédaction...). Vente aux enchères ou vente à l’amiable sont des catégories bien différenciées aujourd’hui, mais la constitution de ces types de vente est elle-même objet d’une histoire qui débute sans doute en Hollande en 1599. La contribution de Giles Mandelbrote enrichit la chronologie du corpus à ses débuts, qu’avait proposée G. Pollard et A. Ehrman dans une publication aussi fameuse que difficile à consulter en raison de sa rareté13, dont il prépare une nouvelle édition remaniée. Ses dépouillements originaux (Bodleienne, Mazarine, Sainte-Geneviève, BNF-Arsenal et BNF-François Mitterrand, Vaticane...) et la synthèse des travaux les plus récents14 renforcent l’hypothèse proposée depuis les travaux de Henri-Jean Martin pour Paris, où après la vague des premiers catalogues de libraires publiés par Simon de Colines, Robert Estienne, Chrétien Wechel et Guillaume Morel avant 1563, une césure de près d’un siècle se produit, qui ne s’interrompt qu’en 1643, semble-t-il. Biais liés à la conservation ou à la conjoncture ? Transformation des pratiques commerciales ? Ces facteurs d’explication sont, bien entendu, difficiles à départager. La fragilité de cette chronologie demeure, la plupart des catalogues n’étant connus qu’en un seul exemplaire.
La période embrassée par cet ouvrage est large, les perspectives variées : certains textes sont directement destinés au spécialiste du XVIIe siècle, telle la contribution de Giles Mandelbrote susnommée ou celle d’Otto S. Lankhorst, centrée sur l’histoire des ventes hollandaises, étude fondée notamment sur l’un des plus riches programmes de repérage conduit, notamment par l’auteur, parmi de nombreuses collections à travers le monde. Le programme « Book sales catalogues of the Dutch Republic »15 compte à ce jour plus de 4 000 titres de catalogues de ventes organisées de 1599 à 1800 en Hollande.
D’autres travaux sont consacrés essentiellement au Siècle des lumières : ainsi, les ventes repérées à Lyon – par leur mention dans les Affiches de Lyon ou par leurs catalogues imprimés – se trouvent, à 4 exceptions près sur 70, postérieures à 1740. Dominique Varry s’attache particulièrement à décrire les spécificités du marché et celles des pratiques commerciales, ainsi que les principaux libraires pratiquant la vente de bibliothèques dans cette grande ville de province.
Si l’étude des catalogues de vente éclaire la pratique des libraires, elle se révèle tout aussi instructive en ce qui concerne ces autres professionnels du livre que sont les gardes de la Bibliothèque royale. Étudiant leur politique d’acquisition, Françoise Bléchet met en lumière le sens aigu de l’adaptation, dont ils font montre dès l’apparition de ces ventes en France, dans la seconde partie du XVIIe siècle (Bibliothèque de Mentel en 1669 et de Marescot en 1673). Par la suite, l’abbé de Louvois puis l’abbé Bignon n’ont manqué aucune occasion d’enrichir les collections en manuscrits et livres rares ou précieux, écumant les ventes parisiennes et étrangères, telle celle de la bibliothèque Bigot réalisée par les libraires parisiens Boudot, Osmont et Martin en 1706 ou la célèbre vente Bulteau, dont le catalogue Bibliotheca Bulteriana, établi par le libraire Gabriel Martin, fit longtemps référence, notamment pour son système de classification des livres. Seule échappa à la Bibliothèque du roi la Bibliothèque de Charles Jérôme de Cisternay Du Fay vendue en 1725, et le regret qu’en conçut l’abbé Bignon, exprimé dans une lettre qu’il adressa plusieurs années après à son ministre de tutelle (reproduite ici en annexe) révèle l’apparition de la rareté bibliophilique parmi les critères d’achat de l’institution royale.
Expliquant en partie l’importance des marques d’appartenance relevées sur les volumes conservés, le détournement de ces catalogues par leurs possesseurs est révélé par Yann Sordet : collectionneurs, bibliographes et libraires, ont dès le XVIIIe siècle investi ces livres de fonctions nouvelles. Y puisant des modèles pour la description des livres, ils en ont fait des outils de référence, permettant par exemple d’évaluer la rareté d’une édition par le recensement des exemplaires, de suivre le passage de main en main d’un volume précieux, ou plus simplement de localiser un exemplaire grâce à un catalogue annoté. Ces premiers « usuels » de la pratique bibliophilique et bibliographique se sont enfin vu confier un rôle commémoratif de la bibliothèque dispersée, à la mémoire de son défunt possesseur. Le monde des collectionneurs a fourni à Michel Marion l’occasion d’une étude centrée sur un millier de collectionneurs parisiens du XVIIIe siècle, dont les catalogues de vente sont conservés à la Bibliothèque nationale de France. Au XXe siècle, l’usage de ces catalogues ne s’est pas démenti, puisqu’ils offrent à Thierry Bodin les sources d’une étude sur le développement du goût pour les manuscrits littéraires dont l’expert en autographe retrace la naissance, au milieu du XIXe siècle.
Riche de réflexion méthodologique, le dernier axe proposé porte sur l’usage de ces catalogues par l’historien. Ainsi, Jean Viardot, qui étudie la composition du catalogue de vente de la bibliothèque de Crébillon fils (1707-1777) ne manque-t-il pas de mettre en garde l’amateur imprudent contre les erreurs auxquelles risque de le conduire une lecture non avertie de ces listes, foisonnantes, mais souvent trompeuses : entre un livre à usage de travail, ou de divertissement et un objet de bibliophilie, la distinction est parfois malaisée. En outre, toute étude du contenu d’une bibliothèque doit tenir compte du caractère lacunaire de ces inventaires, qui souvent s’en tiennent aux titres les plus recherchés, délaissant nombre de volumes d’une édition moins précieuse, d’une reliure moins engageante, ou portant sur un sujet délicat, faussant par là bien des études statistiques. Évitant cet écueil, Catherine Volpilhac-Auger tente néanmoins de comprendre « l’horizon intellectuel » de Crébillon fils en parcourant sa bibliothèque, telle que la reflète, du moins, le catalogue de vente, qu’elle confronte, sage précaution, à l’inventaire après décès.
Une bibliographie internationale a été dressée par Otto S. Lankhorst. Il manque à ce volume les index qui auraient mis en lumière les interactions entre les différents travaux proposés. On l’aura compris, pourtant, ce volume est la concrétisation de préoccupations partagées par des chercheurs aux multiples spécialités. Souhaitons, avec Catherine Volpilhac-Auger et Dominique Bougé-Grandon, que ces livres à part entière, cette « source irremplaçable » que constituent les catalogues de vente reçoivent dans nos fonds publics les soins auxquels ils ont droit. Identification, description, travaux collectifs de recensement et d’étude doivent enfin faire sortir de l’ombre ces titres porteurs de l’histoire des usages de la librairie et des pratiques bibliophiliques et savantes.
Ève NETCHINE
(Bibliothèque nationale de France, Inventaire rétrospectif.)
 
Stéphane Haffemayer, L’Information dans la France du XVIIe siècle. La Gazette de Renaudot de 1647 à 1663, Paris, Honoré Champion, 2002. Un vol. cartonné de 150 × 225 mm de 848 p.
 
 
Ce livre est issu d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université de Grenoble II en 1998. L’auteur y procédait à un nouveau dépouillement, plus complet, des registres du libraire de Grenoble, Nicolas, révélés par H.-J. Martin, et y analysait les modalités d’achat de la Gazette de Renaudot par ses clients, dans un large triangle allant de Lyon à Nîmes et à Briançon, de 1647 à 1663. Cette partie de la thèse n’a pas été publiée. Mais avec le reste, qui est une analyse exhaustive du texte de la Gazette dans ces années, il y avait de quoi faire un fort volume, mais aussi et surtout un ouvrage qui se recommande par l’originalité de la méthode et par l’ampleur, l’intérêt, la justesse des vues sur le sujet traité.
Il faut le dire d’emblée : un chercheur a enfin osé s’attaquer à un texte de gazette, en faire une analyse complète, en extraire les éléments signifiants (dates, lieux, nouvelles) et, grâce à l’ordinateur, les traiter pour en dégager toutes les conclusions qui s’imposent. Comprenons bien ce que cela veut dire : 22 200 pages, 20 327 nouvelles, « quelques années d’un travail de bénédictin », dit l’auteur, et on peut l’en croire. Il faut donc saluer ici une grande première dans un exercice très austère. Il faut féliciter l’auteur pour son courage. Mais il faut surtout lui savoir gré de nous révéler ainsi pleinement la richesse documentaire de la gazette et l’usage qu’on en peut faire en vue d’une histoire culturelle et politique de l’Ancien Régime.
La Gazette de Renaudot a toujours souffert de la détestable réputation d’un périodique quasi officiel à la dévotion du pouvoir monarchique. Mais ce sont en général toutes les gazettes que l’on a considérées comme ennuyeuses et insignifiantes, et que l’on n’a pas voulu ou su exploiter comme sources historiques. Certes, des travaux importants, depuis une vingtaine d’années, ont contribué à les faire mieux connaître (et l’on pense en particulier à ceux de Gilles Feyel, novateurs et fondamentaux), mais S. Haffemayer a raison d’écrire que « jusqu’à nos jours la Gazette a continué à résister à toute exploration systématique et l’étude de son contenu n’a pas changé de perspective, demeurant orientée vers la question de ses rapports avec le pouvoir » (p. 27).
Or il démontre que de cette source documentaire, exceptionnelle par son homogénéité et sa durée, on peut tirer quelques enseignements d’une importance primordiale.
La Gazette permet de dessiner les contours et les lignes de force d’une « géographie de l’information », d’un espace politique où s’émettent et se diffusent les nouvelles, avec ses capitales dont la production est autonome et ses lieux de transfert et d’échange, et de mesurer le temps de transmission de l’information dans cet espace complexe. Toute cette partie du livre, fondée sur des données statistiques et enrichie de nombreuses cartes, en constitue sans doute l’apport le plus neuf. L’auteur a raison de souhaiter et d’appeler des enquêtes semblables dans d’autres gazettes et pour d’autres périodes, qui donneraient lieu à de passionnantes comparaisons.
Les deux autres parties interrogent le texte même de façon plus traditionnelle, mais avec une précision qui en fait tout le prix, et conduisent à des conclusions qui modifient profondément notre vision de la Gazette de Renaudot. On constate que loin d’être enfermée dans une fonction cérémonielle, elle s’adresse à un public dont, par les différents niveaux d’information qu’elle présente, elle manifeste la diversité. L’analyse du discours politique qui s’y tient permet de remettre également en cause l’image simplificatrice d’une gazette uniquement dévouée à la monarchie. Sans doute elle en justifie systématiquement la politique étrangère, et soutient sans faillir l’ordre religieux et social. Mais elle répond aussi à un « projet de rationalisation de l’information », contre la rumeur et l’agressivité polémique, et elle contribue à former une culture politique, en créant à cet égard une sorte d’espace européen de l’expression et en l’ouvrant largement à ses lecteurs.
Avec rigueur et finesse, l’ouvrage dissipe donc les préjugés tenaces attachés à la Gazette de Renaudot ; il veut tout à la fois « conférer à l’étude de l’information la place qui lui revient dans une histoire culturelle », et montrer, par cette enquête approfondie de quelque quinze ans de cette gazette, qu’elle produit, en confrontant le lecteur à un espace européen d’échanges et de nouvelles, « une formidable ouverture de l’univers mental ».
Puissent ces orientations être comprises et ce type de recherche imité et renouvelé !
Il faut mettre peut-être au compte de l’éditeur l’usage, dans les citations, du s long (qui ne se distingue pas du f) et d’autres marques aussi intempestives de prétendue fidélité à l’original. Puisse ce genre d’afféterie typographique ne pas se répandre !
Pierre RéTAT.
 
Farid Khiari, Vivre et mourir en Alger. L’Algérie ottomane aux XVIe-XVIIe siècles : un destin confisqué, Paris, L’Harmattan, 2002. Un vol. 15 × 23 cm de 300 p.
 
 
L’ouvrage de Farid Khiari s’inscrit dans le lent renouveau des études sur les Régences barbaresques. Après les indépendances ou les révolutions qui, des décennies 1950 à 1970, ont profondément marqué le Maghreb, on a assisté, dans ces pays tout nouvellement décolonisés, à une occultation de la domination ottomane. L’exaltation d’un passé « arabe », au sens nassérien du terme, a entièrement néantisé plus de trois siècles d’histoire pour l’Algérie, la Tunisie et la Libye. Or, le colonisateur européen s’était installé en lieu et place d’une domination ottomane, et pour lui, les Arabes n’étaient, à côté des Berbères, que de maigres tribus nomades qui n’avaient pas laissé de poser problème à tous les pouvoirs qui avaient, à un moment ou à un autre, depuis le VIIe siècle, tenté d’exercer une influence. Il y avait en effet longtemps que le terme de Maure avait été quasi totalement substitué à celui d’Arabe pour désigner les groupes de population qui n’étaient ni Turcs, ni Turcs de profession16. Mais pour les vainqueurs de la décolonisation, dans le cadre de l’ample discours provenant du Caire, il était plus glorieux de passer sous silence ce long épisode des histoires régionales, au point qu’aujourd’hui les jeunes générations ignorent ou découvrent à peine ces trois cents ans qui sont, plus que tout autre moment, à l’origine des États modernes de l’Afrique du Nord.
Parce que son rapport au pouvoir ottoman fut différent, la Tunisie fut la première à avoir des historiens nationaux qui étudièrent l’époque ottomane17. Depuis peu, l’Algérie lui emboîte le pas18 et commence frileusement à se pencher sur le temps de la domination turque. C’est dans ce contexte que s’inscrivent la recherche universitaire et les écrits de Farid Khiari19, même s’il ne résiste parfois pas à la tentation anachronique d’écrire une histoire « nationale », notamment en appelant Algérie la Régence d’Alger.
L’auteur situe fort justement la domination ottomane du Maghreb entre deux phases d’expansion de l’Occident. La première, celle des XVe-XVIe siècles, qui attira l’Europe vers les contrées lointaines et la détourna progressivement du monde méditerranéen, ce qui bénéficia indirectement à l’expansion ottomane. La seconde, celle du XIXe siècle, où le monde occidental eut la capacité de s’intéresser à tous les continents. L’Afrique, mais surtout l’Afrique méditerranéenne n’y échappa alors pas.
Dans une première partie, Farid Khiari étudie les forces productives de la Régence. Les cinquante dernières années du XVe siècle furent occupées, pour les Ottomans en Afrique du Nord ; par l’expansion et la conquête et par leur volonté d’imposer leur autorité sur les tribus de l’intérieur. Mais passée cette période, la confrontation entre les nouveaux maîtres et les indigènes fut statique. Khiari montre la relative faiblesse du nombre des Ottomans, militaires et marins, dominants principalement à Alger. Mais il montre aussi la relative faiblesse du nombre des indigènes, souvent sous-alimentés et victimes d’épidémies diverses. Les premiers ne purent jamais conquérir le pays et se contentèrent de le soumettre au tribut levé par le système du camp volant ou mahalla 20. Les seconds, délaissés, continuèrent à s’occuper du travail de la terre sans y apporter aucune amélioration21, recourant généralement à la main-d’œuvre servile ou semi-servile. En réalité, le groupe ottoman dominant et les acteurs économiques d’Alger firent reposer leur richesse sur le capital engagé dans des sociétés à commandite ou par actions. Il y a, à la fois dans la relation entre la capitale et le pays, et dans le lien entre pouvoir politique et capitalisme, une certaine ressemblance avec la République de Gênes d’alors.
La course était l’activité type de ce capitalisme par actions. Si Khiari ne se prononce pas sur son importance, il montre que c’était moins les prises qui étaient importantes que le recyclage du butin, revendu en Europe à ceux sur qui il avait été fait, sans néanmoins insister (ce qui est étonnant) sur le rôle important des éléments juifs22 liés à Livourne, Marseille, Amsterdam et Londres, déjà présents au XVIIe siècle.
Dans une seconde partie, il étudie la société d’Alger. Dans un travail fouillé et minutieux, il montre l’extraordinaire mosaïque humaine qui compose la population d’Alger, ville où fourmille le petit commerce, mais sans aucune organisation édilitaire et dont la gestion relève de fondations pieuses, les habous 23. Khiari met en évidence le refus de l’ostentation, du luxe comme de la pauvreté, mais insiste sur les grands écarts de fortune, liés à l’appartenance ethnique. En voulant effectuer une approche quantitative de la société d’Alger, il s’est principalement intéressé à l’élément indigène, numériquement le plus important, socialement et politiquement traité en vaincu par les Turcs. Et c’est là l’originalité de cet ouvrage de mettre en lumière le petit peuple musulman d’Alger, celui sur lequel les écrivains et historiens précédents, depuis Haëdo, se sont le moins penchés. Ce faisant, il a peut-être un peu trop gommé l’importance du groupe ottoman, à la fois dans sa composante anatolo-égéenne et dans celles des Turcs de profession, et pas assez parlé des non-musulmans dont le rôle économique était loin d’être le moindre. À vouloir montrer l’Alger ville algérienne, il conduit souvent le lecteur non averti à oublier qu’en termes de pouvoir, c’était avant tout une ville interlope, principalement ottomane mais où l’élément chrétien renégat n’était absolument pas négligeable, notamment parmi les capitaines corsaires pour qui le djihad, qu’il mentionne, n’était qu’un habillage à la quête de fortune aventurière. Ceci pondéré, il faut reconnaître à Farid Khiari le grand mérite d’offrir une vision minutieuse de la population et de l’activité de la ville d’Alger qui permet d’expliquer l’écart croissant qui exista, à partir du XVIIIe siècle et jusqu’à la veille de la conquête française, entre les tribus de l’intérieur, l’élément indigène de la ville et l’aristocratie militaire ottomane.
Alain BLONDY.
 
Gilbert Roos, Relations entre le gouvernement royal et les juifs du nord-est de la France au XVIIe siècle, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque d’études juives », no 10, 2000. Un vol. 15 × 22 cm de 400 p.
 
 
Soutenue à l’Université de Paris IV - Sorbonne, cette thèse présente la résurgence des communautés juives dans le nord-est de la France à une époque cruciale, celle du XVIIe siècle marqué par la guerre de Trente Ans, secouée par des guerres successives dans une région dont la situation géographique, politique, économique est complexe.
Depuis l’édit d’expulsion des juifs en 1394 par Charles VI, il n’y a officiellement plus de juifs dans le royaume de France de l’époque. Ce qui n’empêche pas Marie de Médicis, au nom de Louis XIII, de renouveler en 1615 cet édit. Paradoxalement dès le XVIe siècle, on observe leur réimplantation simultanée dans deux axes géographiquement opposés, le Nord-Est et le Sud-Ouest, les ashkénazes et les sépharades. Ces deux groupes se distinguent à bien des égards : par leur rite, leur langue, leur culture. Ils n’entretiennent pratiquement aucune relation car ils ont, à l’exception de la Loi mosaïque, peu de chose en commun. C’est en tant que « Nouveaux Chrétiens » que les marchands portugais sont arrivés à Bordeaux-Bayonne, protégés par des lettres patentes qui les reconnaissent juifs en 1723. Leur contribution à l’économie par le négoce, la banque, l’armement maritime leur permet de