2003
XVIIe siècle
Aménagements hydrauliques et structuration de l’espace : les métamorphoses de l’eau en Provence et Comtat
Patrick Fournier,
Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, CHEC.
Dire que la maîtrise de l’eau constitue un enjeu majeur pour l’aménagement du territoire provençal et comtadin est devenu un truisme. Mais la notion d’aménagement mérite qu’on en fasse l’histoire : si des équipements furent précocement installés sur les fleuves et les rivières de cet espace, notamment des moulins, et si des dérivations furent créées dès le Moyen Âge, notamment des biefs rapidement utilisés pour l’irrigation comme le Saint-Julien et la Durançole en rive droite de la Durance, au sud de la plaine comtadine (XII
e-XIII
e siècles), le principe d’une structuration globale et articulée des territoires à différentes échelles ne daterait selon les spécialistes de l’histoire de l’aménagement que des XVIII
e et XIX
e siècles
[1] et la Provence n’échappe pas à ce principe avec les projets puis la réalisation d’un grand canal de Provence et la constitution d’un réseau routier puis ferroviaire.
En étudiant les aménagements hydrauliques réalisés au Grand Siècle, mon objectif n’est pas de modifier cette thèse en reculant de cent ou deux cents ans le moment auquel se produirait en Provence la prise de conscience de la nécessité d’une gestion rationnelle du territoire. Je voudrais seulement tenter de comprendre les enjeux des efforts qui ont été accomplis entre le milieu du XVIe siècle et le début du XVIIIe siècle pour accroître la valeur de ces espaces régionaux : c’est en effet en termes de valeurs que furent pensées la plupart des améliorations souvent spectaculaires réalisées durant cette période. Les conflits nés pour l’utilisation, l’appropriation et l’exploitation de terres antérieurement peu ou mal utilisées (du moins pour ceux qui souhaitaient opérer des transformations importantes) tiraient leur origine d’affrontements entre des intérêts contradictoires. Les effets de ces transformations touchaient à l’économie régionale par un développement réel ou supposé de l’agriculture et du commerce mais ils ne relevaient pas d’une politique mettant en jeu directement l’État lui-même. Ce constat n’exclut pas une interrogation sur les raisons pour lesquelles la gestion des ressources hydrauliques devint pendant ce long XVIIe siècle un des moyens privilégiés de repenser les modes d’occupation et d’organisation de l’espace à différentes échelles.
Il faut commencer par se défaire de certains schémas de pensée contemporains. Il nous paraît par exemple évident que la gestion de l’eau par le drainage et l’irrigation constitue un instrument de progrès agricole. Mais l’utilisation des ressources hydrauliques disponibles obéit à des logiques qui ne doivent pas être considérées a priori comme des évidences. Ainsi, l’idée que la diversification des cultures par le maraîchage puisse être facteur de croissance agricole est tardive et résulte surtout des possibilités de spécialisation offertes par le développement des transports et des marchés de consommation au XIXe siècle. L’intensification des cultures par le drainage est déjà assez fréquemment défendue vers 1600 mais elle se heurte à de nombreuses oppositions. La question de la valeur de la terre se pose donc au XVIIe siècle selon des critères spécifiques et en pleine mutation. Le débat né des efforts entrepris par des particuliers et des communautés prépare un changement radical des échelles de l’aménagement impulsé par le développement de l’État et de l’économie politique aux siècles suivants.
Les usages de l’eau « courante »
Avec le Roussillon
[2], les plaines du Comtat et de la Provence ont été au Moyen Âge des régions pionnières pour l’irrigation. Ce caractère pionnier s’est renforcé au XVI
e siècle avec le creusement des différentes branches du canal de Craponne dont les objectifs sont à la fois l’arrosage de vastes secteurs de la Provence occidentale et le fonctionnement de nouveaux moulins
[3]. Le lien entre les deux efforts de modernisation est volontaire : l’augmentation de la production d’olives rend encore plus nécessaire l’installation de moulins à huile utilisant l’énergie hydraulique.
La première branche du canal de Craponne autorisée par la chambre des comptes d’Aix-en-Provence en 1554 et achevée en 1559 permet d’arroser une portion importante du terroir de Salon qui manque cruellement d’eau pour ses vergers d’oliviers et, secondairement, pour ses prairies. En effet, des sources et la rivière de Touloubre servent essentiellement à faire tourner des moulins pour moudre les grains. Des règlements limitent fortement la possibilité d’irriguer, voire l’interdisent à partir du Touloubre. C’est pourquoi l’eau de la Durance est indispensable pour faire face aux sécheresses printanières qui compromettent les récoltes d’olives. Les quartiers de Salon arrosés (le Gresc, les Viougues et les Crozes) représentent plus de 1700 hectares. En fait, cette superficie est théorique car toutes les terres ne bénéficient pas de concessions d’arrosage. Les registres notariés conservés attesteraient que vers 1570, 908 ha sont réellement irrigués à Salon. L’objectif est bien une irrigation et non un colmatage de la plaine, tâche gigantesque qui n’aurait pu produire que des résultats décevants. Les particules en suspension dans l’eau de la Durance ont été arrachées au flan des collines et des montagnes d’autant plus facilement au XVII
e siècle que les défrichements aggravent l’érosion des sols
[4]. Elles sont fertiles mais beaucoup sont déposées sur les rives de la rivière : les
créments et la zone d’alluvionnement en profitent pleinement. En revanche, les alluvions qui parviennent jusqu’au canal de Craponne sont des particules argileuses fines et peu fertiles.
Les efforts du XVII
e siècle pour étendre les irrigations à de nouveaux quartiers semblent avoir été très limités. À Salon, ils aboutissent à un échec lorsque les associés de l’
œuvre du canal et les propriétaires des quartiers de la Cadenière et de Roquerousse tentent d’étendre les arrosages vers cette zone en 1613 par la remise en vigueur d’une convention passée en 1579 entre Adam de Craponne et plusieurs particuliers. Dès 1617, l’échec technique est constaté : le canal n’a pas la pente nécessaire et il ne remplit pas son rôle
[5]. En revanche, la réouverture en 1640 du canal de Blaqueyron à Istres s’inscrit dans un mouvement plus général de conquête des terroirs.
Le second objectif du canal de Craponne est d’accroître les capacités de mouture devenues insuffisantes au terme de la croissance agricole et démographique du milieu du XVe au milieu du XVIe siècle. La nécessité de construire de nouveaux moulins à huile et à blé et la perspective de profits élevés dans les activités de meunerie ont joué un rôle important dans la densification du chevelu de fossés. En 1618, les associés de l’œuvre de Craponne font construire à Saint-Chamas un moulin à blé et un autre à huile (avec droit de mouture au vingtième) et en 1619, Paul de Grignan concède à Jacques Coulomb, marchand de Salon, la faculté de dériver l’eau pour un moulin à huile à Grans avec une seule roue.
Les propriétaires de droits d’arrosages (on ne peut considérer qu’ils sont propriétaires des canaux eux-mêmes puisqu’ils ont seulement le droit de concéder des arrosages à partir des canaux)
[6] et les propriétaires de moulins sont des membres de l’élite provençale (hommes de robe, nobles, bourgeois...) qui ont conscience des interactions entre les différents usages de l’eau dérivée de la Durance et savent les utiliser en fonction de leurs intérêts. En revanche, les paysans qui ne peuvent profiter de la spéculation sur les vergers et les prairies et qui pratiquent une céréaliculture traditionnelle et les propriétaires fonciers de domaines à dominante céréalière n’ont pas forcément intérêt au développement des irrigations.
La concurrence entre mouture et irrigation constitue un des facteurs de blocage les plus importants pour une extension des arrosages, surtout dans une région caractérisée par des rivières qui, sauf exception, ont un débit torrentiel très irrégulier. L’histoire de l’Auzon, de l’Ouvèze, de l’Aigues et du Lez, les principales rivières du centre et du nord de la plaine comtadine, est ponctuée de conflits entre les irrigants et les propriétaires ou exploitants de moulins. Aux XVII
e et XVIII
e siècles, un long conflit oppose par exemple à Monteux, gros village près de Carpentras, l’hôpital d’Avignon, propriétaire d’un moulin à blé, et divers détenteurs de terres, jardins, prés et luzernières le long de l’Auzon, la rivière qui traverse le terroir
[7]. En période de sécheresse, de la fin du printemps à l’automne, les arrosages contribuent à assécher le lit des rivières et les moulins situés en aval ne peuvent plus fonctionner, ce qui provoque conflits et procès. Cette concurrence et la prudence avec laquelle agissent les tenants d’un développement des secteurs arrosables expliquent l’absence de révolution des usages et des méthodes. Les canaux provençaux et comtadins du XVII
e siècle ne sont ni des prouesses techniques (contrairement au canal de Languedoc)
[8], ni des créations qui entendent modifier les paysages agraires : ils complètent des ouvrages antérieurs tels le
Grand Eygagi à Salon, le canal de Mallemort, le canal Saint-Julien à Cavaillon et densifient un réseau modeste pour développer l’existant (des oliviers, des prairies, quelques cultures de légumes, des moulins). Il est peu probable qu’Adam de Craponne et ses successeurs ou imitateurs aient eu l’ambition de bouleverser l’économie agraire de la région. Les nouveaux équipements ne pouvaient être réalisés que par la rencontre entre la volonté et la compétence de quelques individus (ingénieurs, entrepreneurs, seigneurs...) et une demande sociale individuelle ou relayée par les communautés d’habitants.
L’eau et le droit
Le développement des usages de l’eau entraîne une modification du regard porté sur l’espace et une attention plus grande accordée au respect des droits réglementant ces usages. Le long du canal de Craponne comme à Cavaillon et Saint-Andiol au XVII
e siècle
[9], le concessionnaire d’une prise d’eau en Durance accordée par la chambre des comptes d’Aix-en-Provence (même sur la rive comtadine puisque le roi de France affirme sa souveraineté sur l’ensemble de la Durance)
[10] ne s’occupe jamais de réaliser un réseau d’irrigation. La notion même de réseau n’est pas maîtrisée avant le XIX
e siècle comme l’a montré André Guillerme. S’il y a constitution d’un réseau, c’est de manière progressive, sans planification générale. Le concessionnaire fait creuser seulement une ou plusieurs branches principales. Il concède à son tour contre un droit d’entrée et une redevance le droit de dériver l’eau de son canal. Les irrigants ont alors la possibilité de faire creuser des
filioles (terme que l’on rencontre surtout dans le sud du Comtat) ou des
roubines (terme « arlésien ») qui desservent leur exploitation ou un ensemble d’exploitations : plusieurs particuliers peuvent donc s’associer, ce qui rend extrêmement complexe, voire impossible, la reconstitution du chevelu des fossés d’arrosage. Les droits perçus en fonction de la nature des terres (jardins, prés, terres labourables...) constituent en principe un loyer destiné à payer l’entretien du réseau. Mais la question de la maîtrise des principaux canaux d’arrosage est essentielle et reçoit des solutions différentes selon les lieux à partir de principes pourtant communs.
Les arrosages sont soumis à des règles qui relèvent à la fois du droit romain et de coutumes fixées dans le cadre des communautés. Le terrain n’avait que la servitude de passage de l’eau mais restait au propriétaire : cette règle est observée en principe à la fois en Provence et en Comtat malgré de nombreux refus de l’appliquer dont témoigne une déclaration du conseil de Cavaillon datée de 1626 la rappelant avec fermeté
[11]. Les règlements d’arrosage sont appliqués par des
eygadiers qui répartissent l’eau en faisant respecter par exemple les tours d’eau et les heures d’ouverture des vannes appelées
espassiers. Il est difficile de connaître précisément quel était le système de répartition utilisé : le principe du tour d’eau est attesté par tous les documents municipaux ou notariaux mais il était plus ou moins souple. À Salon comme à Cavaillon, les équipements les plus importants (canal de Craponne et canal Saint-Julien) donnent lieu à une irrigation par saison avec des rotations fixes, modulées toutefois par la demande des utilisateurs et des accords avec les eygadiers
[12]. Les redevances perçues par le seigneur d’Oppède de part et d’autre du Coulon semblent correspondre à des arrosages réels donnant lieu à des contrats devant notaires régulièrement renouvelés.
La gestion des équipements hydrauliques n’est pas centralisée : chaque communauté s’occupe des siens en concurrence avec des particuliers qui ont obtenu divers droits au cours des siècles et qui peuvent être des seigneurs, mais pas toujours. Le droit de l’eau ne permet pas une gestion globale des ressources et ne facilite pas la collaboration entre communautés et entre particuliers pour une utilisation optimale des rivières. En effet, le système des concessions accordées par la chambre des comptes de Provence et par la chambre apostolique du Comtat ne prévoit aucune coordination des efforts et laisse libre cours aux ambitions de ceux qui disposent des actes les plus anciens.
Des règles nouvelles sont cependant édictées pour prévenir les conflits. Ainsi, par une transaction de 1583, la branche d’Arles du canal de Craponne réalisée de 1581 à 1585 par une association de particuliers dont les frères Ravel doit-elle laisser la priorité à celle de Salon en cas d’insuffisance du débit. De même la branche d’Istres a la priorité sur celle de Grans. C’est l’antériorité des arrosages qui fonde la priorité. La règle a l’avantage de la simplicité et correspond aux habitudes juridiques (elle s’appliquerait en fait devant les tribunaux même en l’absence de convention) mais elle ne permet guère de créer des conditions optimales pour un aménagement rationnel et équitable du territoire. Elle préserve surtout les intérêts des premiers concessionnaires.
La généalogie « juridique » réalisée dans les années 1930 par J. Rigaud pour établir les droits des usagers du canal de Craponne a le mérite de montrer comment fonctionne la transmission de ces droits
[13]. Le partage de l’eau ne s’effectue pas seulement entre irrigants et meuniers : il concerne en fait un même usage avec des débits fixés afin que les droits de tous les usagers ou des groupes d’usagers soient bien définis. Évidemment, les fraudes étaient nombreuses et une telle reconstitution renseigne peu sur le fonctionnement réel du partage de l’eau. Les plaintes pour gaspillage parce que certains arrosants n’ont pas refermé correctement les martelières, volontairement ou non, sont nombreuses en Comtat comme en Provence. Mais les principes ainsi fixés commandent la répartition de la ressource hydraulique des canaux. Les chercheurs se sont beaucoup focalisés sur les tours d’eau réglant la répartition en fonction de jours et d’heures sous le contrôle d’
eygadiers. Ce système est utilisé fréquemment en Provence mais il n’est qu’un aspect d’une réflexion plus ambitieuse pour contrôler les débits.
Canaux et maîtrise du territoire
Les conflits nés des droits accumulés ne trouvent souvent pas de solution définitive au cours du XVIIe siècle. Les enjeux sont à la fois politiques (qui détient le pouvoir sur l’espace ?), économiques (la maîtrise des irrigations constituant une source de revenus importante) et environnementaux (comment préserver la richesse foncière menacée par des événements climatiques ou hydrologiques exceptionnels ?).
L’exemple de Cavaillon est particulièrement révélateur. Les études de cadastre menées par Monique Zerner et mes propres recherches sur les concessions d’eau et les droits d’arrosage perçus montrent le formidable essor des irrigations à Cavaillon aux XVI
e et XVII
e siècles
[14]. Ce terroir constitue certes un cas particulier à l’échelle de la Provence et du Comtat mais il est assez révélateur des évolutions sur les deux rives de la Durance, comme en témoigne l’histoire d’autres canaux tels ceux de la Durançole près d’Avignon, de Saint-Andiol et bien sûr de Craponne. L’essor des irrigations est surtout postérieur aux années 1560 ou 1580 selon les lieux. Il s’affirme pleinement au XVII
e siècle avec la réalisation de nouvelles dérivations.
Cet essor traduit un usage nouveau de l’espace et les efforts réalisés par différents individus ou groupes d’individus pour maîtriser un territoire en pleine croissance. À Cavaillon, les parties prenantes sont l’évêque, détenteur de droits sur le canal Saint-Julien et propriétaire du moulin du même nom pour lequel le canal a été prioritairement creusé au XIIe siècle, la communauté qui possède le canal et perçoit les droits d’arrosage, la puissante famille Meynier d’Oppède qui acquiert progressivement divers droits d’arrosage, et des associations de particuliers qui, le plus souvent en accord avec la communauté, creusent de nouveaux canaux ou de nouvelles branches secondaires. Au XVIIe siècle, le décor est déjà largement planté au terme d’un accroissement progressif des droits d’arrosage de la famille d’Oppède. Les d’Oppède ont acquis au début du XVIe siècle une concession royale pour dériver l’eau de la Durance qui les met en position de force pour négocier avec tous ceux qui projettent de réaliser un grand canal comtadin. Toutefois, ils utilisent un moyen apparemment plus modeste pour s’immiscer dans les irrigations cavaillonnaises : propriétaires de domaines sur la rive droite du Coulon (le petit et le grand Rouret), ils obtiennent en 1505 et 1529 de l’évêque le droit de dériver les eaux du fuyant du moulin Saint-Julien qui se déversent dans le Coulon et font construire un petit aqueduc sur cette rivière. Dans les années 1570, Jean de Meynier d’Oppède envisage la vente de l’eau ainsi dérivée à d’autres particuliers, ce que l’évêque interdit formellement en 1577, témoignant ainsi de l’existence de cette pratique. Mais il est difficile de mettre fin à des usages qui amènent une transformation agricole évidente. Anne de Meynier finit par acheter les eaux du fuyant en 1595 pour 400 écus sans que la communauté ne s’y oppose et à partir de cette date, l’eau ainsi dérivée est cédée en toute légalité à des paysans contre une rente perpétuelle en blé. En 1653, Henri de Forbin-Meynier, baron d’Oppède, accorde même à plusieurs gros propriétaires le droit de construire une dérivation secondaire à partir de la sienne et cette décision est entérinée par la Chambre apostolique du Comtat.
Au milieu du XVIIe siècle, le baron d’Oppède est donc devenu un acteur à part entière de la politique de l’eau à Cavaillon et non plus un simple bénéficiaire de droits d’eau limités. La lourdeur relative des droits imposés par rapport à ceux que prélève la communauté entraîne des réticences et des oppositions. C’est aussi à partir du milieu du XVIIe siècle que des particuliers et la communauté commencent à contester les droits du baron car se profile la menace d’une concurrence entre deux réseaux de canaux, voire d’une appropriation des eaux de la ville par le baron. C’est dans ce contexte qu’intervient le creusement du canal de Cabedan, tiré directement de la Durance, qui fait l’objet de vives discussions dans le conseil de ville et que le baron d’Oppède tente en vain de faire réaliser à son profit en utilisant sa concession dont la légitimité est accrue en 1620 par une sentence du vice-légat d’Avignon. Le Cabedan, réalisé par une association de trois entrepreneurs, n’est en fait que le développement d’une dérivation existante. La communauté, qui connaît la lourdeur de l’entretien d’un canal, préfère en laisser la charge aux constructeurs. De nouvelles filioles atteignent le quartier de Boscabrun en 1666 et celui de Cheval-Blanc en 1680.
C’est l’époque de l’apogée de la puissance de la famille d’Oppède en Provence. Henri de Forbin-Meynier, baron puis marquis d’Oppède, est premier président du parlement de Provence et intendant de la province. Il achète en 1670 à l’évêque de Cavaillon la jouissance du moulin Saint-Julien pour 36 000 livres et 1 800 livres de pension annuelle, sommes ramenées en 1674 à 24 000 et 1 200 livres
[15]. La maîtrise des eaux du fuyant sort renforcée de cette transaction. Un plan non daté des archives nationales illustre la puissance de la famille d’Oppède et rappelle les droits acquis. Il montre essentiellement les canaux issus du fuyant du moulin de l’évêque et contrôlés par la famille d’Oppède et met en valeur les arrosages de quelques grosses ou moyennes exploitations dans le quartier du Grès et sur la rive droite du Coulon (voir reproduction).
Les contrats notariés de vente d’eau se poursuivent dans les années suivantes : une soixantaine de personnes sont concernées au début du XVIIIe siècle. Il existe alors deux réseaux d’arrosage : celui des seigneurs d’Oppède et celui de la ville qui a récupéré la gestion du canal de Cabedan. L’extension du réseau de la ville reste cependant nettement supérieure à celle du marquis qui contrôle surtout des zones de propriété grande et moyenne où il peut imposer des redevances élevées, parfois au détriment des petits propriétaires et exploitants qui n’ont pas accès à l’eau dans de bonnes conditions.
La concurrence entre les seigneurs et les communautés est fréquente. À Cavaillon, les d’Oppède interviennent parce qu’ils possèdent des droits acquis mais ils ne disposent d’aucune prérogative seigneuriale. Il en va autrement à Saint-Andiol en Provence où le seigneur fait construire en 1654 un canal traversant les territoires d’Orgon et de Saint-Andiol avec un double objectif : édifier un moulin à blé et accroître les irrigations
[16]. De nombreuses
filioles sont creusées dans les années suivantes par les utilisateurs qui doivent payer une cotisation annuelle. En fait, certaines dérivations semblent n’avoir été fondées sur aucune transaction, le seigneur cherchant surtout ses profits dans le fonctionnement du moulin. Mais un procès-verbal de 1678 met fin à ces tolérances en fixant les quotités d’arrosage et les taxes dues. L’organisation des irrigations à Orgon et Saint-Andiol est cependant effectuée dans le cadre de ces deux communautés à condition que soient respectés les droits du seigneur. C’est une situation classique qui traduit la nature fréquente des relations entre les seigneurs et les communautés au XVII
e siècle, faite davantage de collaboration que de conflits pour la gestion d’un espace commun.
Les enjeux soulevés par le partage des eaux du canal de Craponne sont si importants et complexes qu’ils nécessitent une gestion non pas centralisée mais hiérarchisée de la ressource. La longue suite de conflits et de transactions qui marquent l’histoire de la branche d’Istres au XVIIe siècle illustre le maintien et le renforcement de la nécessité, affirmée dès l’origine de l’œuvre, d’établir un partage strict entre tous les usagers fondé sur des titres précis. Ainsi lorsque Paul de Grignan, héritier d’Adam de Craponne, vend de l’eau pour le terroir de Miramas en 1613, il se heurte à l’opposition de la communauté d’Istres qui finit par accepter un compromis en 1630 mais fait triompher le principe de sa priorité sur d’autres communautés, ce que confirment une autre transaction de 1665 et un arrêt du parlement de 1682 : Istres a la priorité sur Grans, Miramas et Saint-Chamas. Paul de Grignan tire des revenus importants de la branche d’Istres et en étend progressivement le bénéfice à de nouveaux arrosants mais il a aussi des obligations envers cette communauté : entretenir le moulin à blé (transaction de 1637) et fournir de l’eau à suffisance à tous ceux qui sont inscrits sur les rôles d’arrosage (contrat de 1641).
Entretien des ouvrages et rêve de conquête du territoire
Sans entrer dans le détail des techniques hydrauliques, il faut mentionner les principaux problèmes techniques rencontrés : ils portent essentiellement sur la prise d’eau, la largeur du canal, la solidité des chaussées et le nivellement. Les choix effectués sont empiriques mais réfléchis. « Travailleurs », « terraillons », entrepreneurs sont sollicités mais peu d’architectes à part Adam de Craponne. Qui sont les spécialistes de l’eau ? Des paysans, souvent des jardiniers, dont on perçoit mal la formation. Pourtant, le travail nécessite des compétences à cause de la difficulté du nivellement. On sait mesurer l’espace, malgré le caractère très rudimentaire des instruments possédés. Les bornages et arpentages sont nombreux. Cela concerne aussi les élites qui participent souvent à ce type d’opération. En Comtat, les La Valfenière, architectes à la solide réputation, établissent des chaussées, réalisent des plans, font des expertises pour le vice-légat et la chambre apostolique
[17].
Le coût très élevé de l’entretien constitue en lui-même un enjeu car c’est la pérennité même des ouvrages qui est en cause et donc tout un système agraire et social. Ainsi, il faut chaque année édifier des barrages dans le « fleuve » (la Durance) pour que les eaux passent devant la Grande Martelière du canal de Craponne. La prise des canaux de Cavaillon et de Saint-Andiol est mobile et nécessite de gros travaux. La pression sur l’espace semble en outre s’accentuer au début du XVII
e siècle sans qu’il soit facile de discerner les causes climatiques et anthropiques. Le niveau des eaux monte et le lit de la Durance a tendance à migrer, menaçant certains terroirs et s’éloignant d’autres. Selon un acte de 1605 à Cavaillon, « la Durance s’abaisse d’un jour à l’autre et il est très nécessaire d’y faire travailler ». Un prix-fait de 1620 passé entre les associés de l’
œuvre de Craponne et Isnard Régou mentionne que « depuis quinze ou vingt années, ladite rivière se grossit, en sorte que bien souvent ladite martelière [celle qu’Adam avait établie près du rocher Piébérard] remplit de graves leur canal, en détourne le cours de l’eau et rend leurs moulins inutiles une bonne partie de l’année, outre l’extrême dépense qu’il leur convient faire annuellement pour curer, dégraver et remettre la martelière en son estat »
[18]. Sur les différentes branches du canal de Craponne, les gages de l’
eygadier et les frais de récurage annuels nécessitent de tenir une comptabilité soignée, d’autant plus que les contrats passés avec les usagers font obligation aux associés de bailler l’eau à suffisance pour les moulins, les engins et les arrosages. Au XVII
e siècle, les
eygadiers de Cavaillon constituent des « officiers » municipaux qui rendent compte directement à la communauté des problèmes qui se posent et qui interviennent ou contrôlent les interventions au profit de la communauté.
Les réalisations des années 1560-1660 sont suffisamment convaincantes pour faire naître des projets plus ambitieux qui dépasseraient le cadre de l’action d’une communauté ou d’un seigneur
[19]. Adam de Craponne lui-même effectue un premier nivellement en 1557 pour un canal à travers la Provence dérivé de la Durance, passant par Aix et aboutissant à Marseille. Il s’agit d’un canal double destiné à la fois à l’irrigation et à la navigation. L’idée est reprise par le grand érudit provençal Peiresc qui écrit en 1628 en Hollande pour y chercher un ingénieur compétent. Son initiative n’a pas de suite à cause de la peste et des troubles en Provence, à cause surtout du manque de capitaux mobilisables. Un nouveau projet est soutenu en 1645 par le cardinal Michel Mazarin, archevêque d’Aix, et par les procureurs du Pays. Trois architectes, Colombi, Desmarets et Lombard, effectuent un nivellement. Le départ du cardinal pour Rome entraîne l’arrêt du projet. Le devis est remis en 1663 au duc de Merc
œur, gouverneur de Provence, mais les difficultés économiques de la fin du siècle et les oppositions entraînent un nouvel échec malgré l’appel à Rome et le succès à la même époque du canal des Deux-Mers.
Un nouveau regard porté sur l’espace : les enjeux de l’assèchement des marais du bas-Rhône
La difficulté de gestion des eaux ne s’exprime pas seulement à travers les conflits pour s’approprier l’usage d’une eau trop rare. Il existe de vastes territoires dans lesquels l’eau est au contraire trop abondante : les paluds et marais de Tarascon et d’Arles en sont un bon exemple, même s’il existe d’autres milieux humides comme dans l’ouest de la plaine comtadine où les contraintes et les enjeux sont tout de même très différents. Il ne s’agit plus seulement de savoir qui a le droit d’utiliser l’eau et de la répartir mais de définir la meilleure manière d’utiliser une ressource particulièrement difficile à maîtriser. En outre, l’eau stagnante est perçue comme un danger par les élites urbaines à cause de l’infection qui s’en dégage et des inondations qu’elle facilite.
Le thème de l’infection revient constamment dans les arguments donnés par tous ceux qui entendent favoriser le drainage. L’aérisme n’est pas une invention du XVIII
e siècle
[20] et il s’exprime clairement dans l’idée que la contagion est la conséquence des vapeurs et odeurs qui corrompent les corps, ceux des hommes comme ceux des animaux. La probable fréquence des accès de paludisme est sans doute responsable de cette appréciation mais toute épidémie et épizootie, quelle qu’en soit la nature, peut être interprétée comme une conséquence de la corruption de l’atmosphère. Dans une sentence du 9 octobre 1601 fondatrice pour toute la politique de drainage suivie au cours du XVII
e siècle de Tarascon à la mer, la question de la salubrité est ainsi invoquée : elle sert à justifier un financement public des travaux de vidange des marais d’Arles dans le lac Galéjon, car si la bonification agricole peut sembler l’affaire des particuliers, la santé publique est considérée comme un bien commun
[21]. La lutte contre les « mauvaises vapeurs qui s’élèvent des eaux croupissantes » est encore invoquée en 1642 lors de la transaction essentielle entre le corps des vidanges et le dessiccateur Jean Van Ens
[22]. Les terres à dessécher des quartiers du Trébon, du Plan de Bourg et des Coustières de Crau devaient être partagées entre Van Ens et les propriétaires, le premier s’en réservant les deux tiers dans les zones les plus basses et acquérant par son travail les ouvrages existants ou à faire et les droits de pêche.
Il ne fait aucun doute cependant que les arguments économiques sont premiers. Les acteurs du drainage attendent soit un profit financier, soit une intensification ou une réorientation de l’usage de l’espace. Toutefois, ils n’ont pas plus de capacité à évaluer gains et pertes au-delà des marchés locaux et régionaux que de perception unifiée du territoire. Ils entendent aussi protéger leur environnement en limitant les dégâts causés par les inondations et en cherchant le système le plus efficace de vidange des eaux lors des crues. Or la pression sur l’espace semble avoir été forte au XVII
e siècle, au moins aux deux extrémités du siècle. La Camargue est une « terre mobile »
[23] qui a donné lieu à une cartographie particulièrement abondante et remarquable, ce qui traduit l’effort pour comprendre la complexité d’un espace par bien des aspects insaisissable, en tout cas à l’évolution rapide avec un alluvionnement et un gain de terres importants au cours de la période moderne. Une partie de cette cartographie avait un but fiscal comme la remarquable carte du terroir de la Courrège destinée à lever les taxes du plus puissant des « corps » camarguais fondé en 1544. Mais une autre, plus tardive, visait surtout la connaissance d’un territoire menacé par des crues violentes, notamment entre 1690 et 1710 environ, période durant laquelle la marine royale accomplit un important travail.
Les équipements réalisés pour aménager les paluds sont de deux types mais mal reliés les uns aux autres et d’un entretien difficile. Voici comment des lettres patentes du roi du 11 septembre 1716 les décrivent et montrent les enjeux soulevés par leur préservation : il existe « deux sortes de canaux, dont les uns appelés roubines servent à conduire l’eau de lad. rivière pour l’arrosage des terres, et les autres apelées vuidanges servent à faire écouler dans la mer les eaux qui submergent les terres marescageuses [...] La nécessité de ces ouvrages et les grandes dépenses qu’ils causent, ont obligé les particuliers qui possèdent des fonds de terre dans le terroir d’Arles, de former plusieurs corps et de nommer des sindics, afin de pourvoir plus seurement à la construction et à l’entretien desd. ouvrages ; à l’effet de quoi l’on impose annuellement sur les particuliers possédans des biens desdits corps »
[24]. Or au terme d’un XVII
e siècle qui a vu la création de plusieurs d’entre eux, ces corps sont très endettés. Un arrêt du parlement de Provence du 8 mars 1643 a ordonné (suivant en cela une longue tradition) que les cotes seraient payées nonobstant oppositions et appels quelconques. Le viguier du roi à Arles a le pouvoir de les faire payer mais cela n’empêche pas les abus, d’où une ordonnance de l’intendant Lebret en 1690 et une autre du roi en 1715. « Nous avons en outre ordonné que les sindics et trésoriers desdits corps des levaderies, roubines et vuidanges soient payés desdites cottes sur les fruits et revenus des biens qui y sont sujets par préférance à tous créanciers, à l’exception néanmoins des receveurs de la capitation, taxes de la ville d’Arles et autres deniers royaux, et de ceux qui auroient fourni les semences et des valets de la campagne pour leurs gages de l’année courante seulement, conformément à l’ordonnance du feu sieur Lebret, commissaire départi pour l’exécution de nos ordres en ladite province, du 21 juin 1690 ».
Reprenons succinctement les grandes lignes des évolutions de l’aménagement des marais d’Arles telle qu’elles ont été écrites notamment par le comte de Dienne et M. Denizet
[25]. Le terroir arlésien a logiquement intéressé très vite la Société du dessèchement général des marais et lacs de France que dirigeait le Hollandais Humfroy Bradley avec le titre de « maître des digues » depuis la commission que lui avait confiée Henri IV par un édit de 1599. C’est cependant à la demande des Arlésiens eux-mêmes et notamment du « corps des vidanges » formé par décision du conseil d’Arles le 30 décembre 1542 que Bradley vient en Provence en 1606. Un des intérêts de l’histoire des dessèchements des marais d’Arles au XVII
e siècle tient à la mise en évidence d’une prise de conscience essentielle : celle de l’influence des irrigations et vidanges des terroirs de la Crau sur le fonctionnement des hydrosystèmes jusqu’en Camargue ; celle surtout de l’inefficacité d’une protection par des digues et par une vidange dans le Rhône. L’idée que les travaux hydrauliques des terroirs amont a une influence importante sur les terroirs aval n’est certes pas nouvelle. Elle est à l’origine des transactions nombreuses qui ponctuent la période allant de la fin du XV
e siècle à la fin du XVI
e siècle, entre de très longs et très coûteux procès. En 1486, une digue séparant les terroirs de Tarascon et d’Arles est reconstruite et une évacuation dans le Rhône est réalisée. Mais Tarascon doit dès lors encore plus se protéger qu’auparavant des eaux venant de Saint-Rémy, Noves et Châteaurenard qui aboutissent dans ses paluds d’où elles ne peuvent s’évacuer. Ainsi, une convention entre Tarascon et Saint-Rémy prévoit que ne soit dérivée que l’eau strictement nécessaire au moulin de cette communauté. Après expertise, un arrêt du parlement de 1566 ordonne de faire évacuer les eaux dans le Rhône par une roubine située en amont d’Arles et de rétablir le mur qui avait été largement ouvert par les Tarasconais. Mais le Rhône ne peut évacuer les eaux du marais à cause de son niveau variable et trop élevé. L’avis d’Adam de Craponne consistant à construire un canal d’évacuation vers l’étang de Galéjon n’est pas retenu.
Les experts de 1601 optent enfin clairement pour l’évacuation dans le Galéjon, donc indirectement dans la mer. Une sentence du 9 octobre répartit la charge entre plusieurs communautés, dont principalement Arles et Tarascon. Une transaction de 1619 reprend la précédente qui n’avait été que très partiellement appliquée à cause des réticences des Tarasconais, ce qui aggravait la surcharge d’eau dans les paluds arlésiens. L’entretien coûteux du prolongement en territoire arlésien du « vigueirat » (le principal canal de décharge) est entièrement à la charge de la ville d’Arles. En fait, le manque d’argent et les oppositions du corps des vidanges qui représentent les intérêts locaux expliquent la difficulté à entamer des travaux qui ne font pas l’unanimité et surtout représentent l’intervention d’étrangers dont on redoute à juste titre la mainmise sur des parts importantes du terroir. C’est pourtant à un autre Hollandais, Jean Van Ens, qu’est confiée en 1642 la vidange dont l’intérêt apparaît de plus en plus clairement avec la hausse des prix du blé et la recherche de nouveaux profits. Vans Ens fait le choix technique de deux vidanges, remettant en état le vigueirat de Tarascon dont il modifie le parcours pour le régulariser, qu’il borde de digues et auquel il ménage plusieurs évacuations complémentaires avec des systèmes de portes à clapet ou de portes busquées qui évitent en principe la remontée de l’eau en cas de crue du Rhône. Il réalise le canal de vidange pour les eaux d’Arles jusqu’à l’étang de Landre. Le soutien royal est total grâce à des lettres patentes et à un appui dans les difficultés judiciaires qui surgissent rapidement.
En 1646, environ 3 000 ha ont été desséchés. On mesure la modestie de ce résultat lorsqu’on compare cette superficie avec celle que dominait le seul ordre de Malte, certes très puissant, qui possédait dans le secteur du bas-Rhône (languedocien et provençal) environ 24 000 ha dont 21 700 en herbages et le reste en labours
[26]. En outre, les difficultés qui surgissent menacent la pérennité du travail dès les mois qui suivent sa réalisation : la communauté de Tarascon se dit insatisfaite du résultat, des particuliers et des communautés religieuses font valoir leurs droits et surtout la réussite technique de l’ouvrage est compromise par de grandes inondations qui en montrent la fragilité dès les années 1646-1648 et qui accroissent brusquement les tensions au sujet des écoulements dont la gestion s’avère extrêmement complexe. Le rôle des digues, la nature des écoulements, les moments propices à l’ouverture des martelières en cas d’inondations font l’objet de litiges graves qui montrent que le travail réalisé ne pouvait répondre à toutes les exigences : il fonctionnait en dehors des périodes de crise mais déplaçait les problèmes en cas de hausse rapide et violente du niveau des eaux. Van Ens doit prolonger son canal de vidange jusqu’à l’étang de Galéjon, réalisant en fait l’ambition de 1601 en prenant soin d’empêcher la remontée des eaux de la mer par une écluse en cas de vent du sud. Mais l’efficacité de l’ouvrage est gênée par les pêcheries. Si Van Ens laisse une
œuvre quasiment achevée à sa mort en 1651, la fragilité du résultat nécessite de nombreux travaux de perfectionnement et entraîne des litiges : c’est le lot commun de ce type d’
œuvre.
L’acte de partage de 1653 entre les associés insiste particulièrement sur les moyens qui doivent permettre l’entretien de l’
œuvre, voire son perfectionnement
[27]. Malgré la redistribution des terres desséchées entre les investisseurs et les anciens propriétaires des zones marécageuses, il s’agit de créer les conditions du maintien d’une solidarité sans laquelle les aménagements réalisés risqueraient de disparaître rapidement. Car il ne faut pas s’y tromper : les travaux de Van Ens n’ont rien de révolutionnaire. Les canaux sont jugés trop peu profonds et leur pente paraît insuffisante. L’entrepreneur hollandais a très largement réutilisé des fossés existants qu’il a approfondis et complétés. Même la solution générale qu’il apporte (la vidange dans les étangs qui communiquent avec la Méditerranée) n’est pas neuve puisqu’elle avait été proposée dès 1566 par Adam de Craponne. On comprend dans ces conditions la colère de certains Provençaux : pourquoi faire appel à un étranger et à ses associés qui s’emparent d’une partie du territoire arlésien alors que les compétences existent sur place ? Ce qu’apporte Van Ens, c’est surtout une détermination, la faveur royale et des capitaux. C’est aussi la possibilité au moins provisoire d’accroître le produit agricole et c’est bien ce qui semble survenir dans les premières années, avant les inondations catastrophiques. Mais la recherche de profits entraînait des contradictions au sein même de l’
œuvre car le maintien de pêcheries rapportant des droits élevés gênait l’écoulement des eaux.
Le mauvais entretien de l’ouvrage par manque de volonté, de coordination et d’argent semble avoir entraîné une dégradation assez rapide des vidanges et une reconquête du marais que favorisèrent les inondations de 1673, 1674, 1684 et 1685. Une nouvelle convention entre le corps des vidanges et les associés signée en 1675 permit la remise en état du vigueirat et de son prolongement arlésien mais la destruction des écluses entre les deux étangs en 1679 eut des effets négatifs. La révocation de l’édit de Nantes aggrava la désorganisation de la société dominée par des protestants.
Les efforts entrepris pour gagner de nouvelles terres avaient un double objectif : accroître la production céréalière et développer l’élevage. Ils induisaient un partage de l’espace à différentes échelles, celle du mas, celle des quartiers, celle de la Camargue, celle de l’ensemble du terroir arlésien, voire celle de toute la Provence occidentale par une complémentarité des ressources
[28]. La technique est prise dans un effort d’appropriation et de ré-appropriation de l’espace par les communautés et des particuliers qui entraîne une redéfinition des partages : l’espace change tout en conservant ses grands traits structurels. Les espaces collectifs diminuent et les règles de gestion du territoire sont modifiées avec le rôle déterminant des corps et associations qui relaient l’action de la communauté. Car la société de dessèchement de Van Ens ne résume pas le travail accompli. On peut même considérer qu’elle a jusqu’à présent masqué dans les études menées à ce sujet l’immense effort de gestion à l’échelle des quartiers et des mas qui explique les résistances à une
œuvre plus générale et les tensions nées de l’affrontement entre plusieurs logiques d’utilisation de l’espace.
La gestion d’un palud au XVIIe siècle : l’exemple du corps de Couronneau
[29]
L’étude du corps de Couronneau permet de comprendre la gestion de l’espace à l’échelle d’un palud du terroir arlésien. Elle se fonde sur la « Réception du corps général des particulliers de la palud de Coronneau en Camargues (6 octobre 1630) » (quartier de Montlong)
[30]. Il s’agit du cahier des délibérations du corps au XVII
e siècle à partir de sa fondation le 6 octobre 1630, donc dans cette période d’incertitude qui sépare les projets de Bradley des réalisations de Van Ens. Quelques propriétaires de terres situées en pleine Camargue, près de l’étang de Vacarès, décident de s’assembler pour mettre en valeur leurs biens qu’ils jugent en l’état presque inutiles car l’eau y croupit. L’assèchement leur paraît possible par des
mayres ou des roubines déjà faites et par de nouvelles vidanges à creuser. Le modèle est fourni par d’autres corps comme celui, voisin, de la Corrège, fondé au siècle précédent et destiné à la protection des terres. Le palud de Couronneau se compose de deux quartiers qui délèguent un intendant chacun. Les premières réalisations et le début du fonctionnement sont financés par l’emprunt de deux modestes sommes de 1 000 et 1 200 livres. Les réunions ont lieu dans la salle basse de la maison consulaire. Dès la création est prise la décision de faire le « pourtrait et veue figurée de la palud de Coronneau » et de « donner à prix-fait à deux travailleurs une roubine traversant la pas de Caix »
[31]. La vidange se fera par la roubine du sieur de Méjanes.
Cette fondation relativement tardive s’explique par la vente de cette zone de la Camargue par la communauté d’Arles endettée au cours de la première décennie du XVII
e siècle. Entre 1601 et 1609, 19 lots ont été vendus malgré les oppositions des pêcheurs, ménagers et bergers qui redoutent de ne plus pouvoir disposer des droits d’usage traditionnels. Au total, cela représente environ 6 912 sétérées
[32]. Le choix de la vente constitue bien une rupture avec des pratiques anciennes mais un arrêt du parlement de Provence du 18 mars 1604 déboute les opposants et ordonne la poursuite des cessions pour désendetter la ville. Un autre arrêt du parlement (20 mars 1610) interdit aux pêcheurs de troubler dans sa possession l’acquéreur d’un
paty (pâturage en zone humide) auprès de la communauté.
L’examen des ouvrages commencés en 1633 et l’étude de l’utilité de leur poursuite montrent le caractère rationnel de l’action menée dans le cadre de ce type d’association. La description des biens concernées (herbages, mas, cabanes de pêcheurs...) et des fossés commencés amène la conclusion que « la continuation de l’œuvre dont est question par eux ja comancée pour l’escoulement et vuidange des eaux crouppissantes ausdits paluds de Coronneau suivant le nivelage et désignation énoncés dans le rapport dudict Coutard estre grandement utille et proffitable aux pièces de terre ». L’eau croupissante sera poussée par celle du Rhône.
Les adhésions au corps sont progressives et les membres actifs peu nombreux pendant les premières années. M. Nicolas de Varadier, seigneur de Saint-Andiol, habitant d’Arles, adhère au corps pour les terres et tènement du petit mas de Beaufré qu’il possède en 1631 mais plusieurs propriétaires, des nobles notamment, refusent de payer les taxes au corps et ne se rendent jamais aux assemblées. Le règlement qui instaure un conseil de six membres pour régler les affaires du corps n’est instauré qu’en 1636 et tente de répondre aux difficultés rencontrées au moment où les travaux s’intensifient et où le corps emprunte 3 600 livres. Entre 1636 et 1641, 7 800 livres au moins sont empruntées (cela fait 10 000 au moins depuis la création du corps). Dès 1638, les travaux projetés en 1631 sont presque achevés : il s’agit d’un ensemble de fossés de drainages, de roubines, de ponts et de martelières. Les consuls d’Arles sont priés de nommer deux experts pour décider si la communauté contribuera ou non aux vidanges du corps. Le terraillon du corps est congédié et l’entretien ordinaire de la vidange mis aux enchères
[33].
Le livre des délibérations est muet pendant deux décennies. Lorsqu’il est à nouveau tenu, le fonctionnement du corps ne semble pas avoir beaucoup changé pendant l’intervalle. Les intendants continuent à se plaindre de l’absentéisme des membres de l’association. Chaque année, un « despartement » établi en présence du viguier du roi impose les sommes jugées nécessaires au remboursement des emprunts et à l’entretien des équipements. Celui du 27 août 1662 fixe par exemple la cote à cinq sols pour chaque vieille collocation et à un sol huit deniers pour chaque nouvelle mais dans les années qui suivent, la majorité des membres du corps ne paie pas la cote. Les arrérages étant élevés alors que les créanciers se font pressants, le trésorier est autorisé en 1664 à demander des saisies. Les procès contre les opposants sont coûteux mais le corps ne peut y renoncer sans remettre en cause son existence même.
Aucun corps ne peut ignorer les affaires des autres, notamment de ceux qui gèrent un espace voisin. Le corps de Couronneau doit notamment tenir compte des conventions passées avec des particuliers par celui de la Corrège concernant les écoulements dans le Vaccarès. L’accord du 15 avril 1587 est antérieur à sa création mais continue à s’appliquer et il est rappelé le 6 mai 1658. Un canal de vidange a été construit avec des ponts et des portes de bois pour empêcher que l’eau du Vaccarès « étant supérieure à celle de Coronneau » n’inonde le terroir de Méjanes. Les particuliers acquéreurs du paty de Couronneau ont souhaité unir leurs eaux à celles de la Corrège pour les vidanger dans le Vaccarès.
L’aliénation des marais : l’épisode des années 1638-1640
L’évolution de l’appropriation du sol dans le
paty de Couronneau s’inscrit dans une politique plus générale d’aliénation des biens communaux dont Georges Pichard a montré l’importance dans les zones boisées de la Provence pour la même époque et qui se manifeste de façon très étendue en Camargue
[34]. Un arrêt du conseil du 30 juin 1638 et un jugement de l’intendant de Provence du 28 juillet aboutissent à la nomination d’experts commis pour arpenter le terroir d’Arles en vue d’acquitter les dettes de la communauté : « Et en cas que ledit domaine ne soit suffisant pour acquitter les dettes dues par la dite communauté aux dits créanciers, être fait département sur tous les particuliers habitants et forains possédants biens à ladite ville à quotité de ce que chacun d’eux est allivré »
[35].
Le 22 mars 1640, un état portant dénombrement et estimation du domaine de la communauté est signé par le notaire-secrétaire de la ville
[36]. Il concerne les quartiers de Camargue, Plan-du-Bourg, Trébon et Crau. Il prévoit un arpentage, des mémoires exacts de l’état des biens, de leur situation et de la qualité des accidents auxquels ils sont exposés, ainsi que des charges supportées, des profits et des revenus rendus durant plusieurs années d’arrentement. En Camargue, l’inventaire des différents quartiers fait apparaître que le
paty de Couronneau n’a pas été entièrement aliéné au début du siècle. Un premier rapport de bornage du 10 janvier 1637 fait à la réquisition du conseil de ville avait préparé le travail, fixant les justes limites des acquisitions récentes dans le
paty et délimitant les drailles (chemins) laissées pour la commodité du public
[37]. L’objectif était surtout de préparer la vente dans de bonnes conditions de la partie du palud restant à la communauté, ou plutôt l’aliénation aux créanciers car le manque d’argent (ou la volonté de ne pas contracter de nouveaux emprunts) faisait comme ailleurs choisir alors la solution d’une aliénation de l’espace communautaire. 3 458 sétérées sont ainsi cédées en 1640 à cinq créanciers, soit environ le tiers des deux quartiers de Couronneau sur lesquels la ville d’Arles perd toute maîtrise. Ce tiers est estimé à 15 561 livres, eu égard au fait que le
paty est sujet aux vidanges et à l’emprunt récemment contracté pour les achever. Les créanciers qui optent pour le domaine de Camargue doivent toucher les rentes à compter du 1
er septembre 1640.
Cet épisode répond à un double phénomène : à l’endettement des communautés s’ajoute un effort général d’intensification de la production par les particuliers les plus entreprenants et disposant des capitaux nécessaires dont témoigne aussi l’entreprise Van Ens. On peut avancer l’hypothèse qu’a existé un moment propice en Provence pour expérimenter de nouvelles formes d’utilisation des terroirs. Cela peut paraître étonnant dans la mesure où, depuis les travaux de Pierre Goubert et de Jean Jacquart, le XVII
e siècle est considéré comme un temps de difficultés agricoles
[38]. Mais Emmanuel Le Roy Ladurie et surtout René Baehrel ont montré que la conjoncture méridionale pouvait être très différente du schéma « national » classique
[39]. La crise agricole ne toucherait les plaines provençales qu’après 1680 et serait précédée au contraire d’un mouvement de croissance avec des maxima de production au milieu du XVII
e siècle, ce que confirment les recherches plus récentes de Georges Pichard
[40]. Il n’est pas exclu que le maximum séculaire des profits céréaliers de la Camargue au milieu du XVII
e siècle (à partir de 1640) dont témoigne la courbe des dîmes du chapitre d’Arles ne soit dû en partie à la mise en culture d’anciens paluds, ce qui entraîne par contrecoup un déclin relatif de l’élevage dont rendent compte les listes nominatives annuelles de la taille du bétail. Mais il faut être prudent car il n’est pas facile de distinguer la cause de la conséquence.
Au terme des travaux du XVII
e siècle, les estimations du partage entre culte et inculte dans le premier quart du XVIII
e siècle montrent que celui-ci occupe environ les trois quarts de la superficie des anciens marais où ont été entrepris des travaux de drainage. Les enquêtes de Pierre Véran menées sous la Révolution et l’Empire puisent leurs renseignements dans les sources authentiques de la période moderne. Les chiffres fournis pour un ensemble qui comprend La Corrège (état de 1726), les domaines de Sallies (1715), les jasses d’Albaron (1715), le
paty de la Trinité (1706), le
paty de Gouière (1706) et l’ancien
paty de Couronneau (1636) sont de 14274 saumées de terres cultivées et de 44 836 de terres incultes, soit respectivement 24 et 76 %
[41]. Mais l’inculte n’est pas un espace abandonné : il est comptabilisé justement parce qu’il a un intérêt agricole et qu’il est aménagé. Dans le
paty de Couronneau en cours de drainage et déjà partagé partiellement lors de l’arpentage effectué en 1636, la totalité de la superficie est en paluds et incultes. Cela confirme que les aménagements ne sont pas tous destinés à intensifier la céréaliculture. Ils rendent souvent plus facile l’usage de l’espace pour l’élevage et les pêcheries. L’appropriation modifie les droits d’usage mais n’induit pas forcément une transformation radicale des paysages ni même un changement majeur d’orientation de l’activité.
CONCLUSION : AMÉNAGEMENT ET TERRITOIRE
Les XVIe et XVIIe siècles connaissent le développement d’une forme de gestion de l’espace qui traduit à la fois l’impuissance des représentants de l’État monarchique ou pontifical à coordonner des actions cohérentes et leur volonté de contrôler le territoire, y compris dans sa dimension économique : la concession accordée par les cours supérieures (chambres des comptes et parlements français, chambre apostolique du Comtat Venaissin) permet de dériver et d’assécher. Par la concession, la puissance publique fixe des règles et les fait en principe appliquer mais elle délègue aussi une part de son autorité sur de vastes territoires.
Toutefois, cette situation ne doit pas être considérée
a priori comme une faiblesse. S’il y a faiblesse, c’est dans la difficulté à répondre à une demande sociale, à concilier divers usages de l’espace et à protéger un territoire contre les fréquents événements catastrophiques, les inondations notamment. Mais la négociation et la recherche de solutions durables amènent la prise de conscience de la nécessité d’organisations locales plus efficaces : communautés et associations d’usagers expérimentent des solutions nouvelles au XVII
e siècle. Les liens sociaux ainsi créés à une micro-échelle n’ont pas pour but de faire contrepoids à la croissance de l’État mais de pallier ses insuffisances. Ainsi est élaboré un modèle de gestion des eaux très éloigné de cette fameuse « centralisation » que l’historiographie a longtemps associée aux grands travaux hydrauliques sous l’influence notamment des thèses de Wittfogel et que les historiens de l’Antiquité remettent aujourd’hui en cause
[42].
La propagande monarchique qui a entouré la réalisation du canal des Deux-Mers au début du règne personnel de Louis XIV pourrait laisser croire qu’il y a là un modèle d’aménagement hydraulique. En fait, le canal du Midi est réalisé selon la formule classique de la concession et s’il répond plus visiblement à une volonté étatique, il n’en constitue pas moins une exception par l’ampleur du travail accompli et le soutien constant de la monarchie. Certes, la volonté monarchique de contrôle du territoire par une meilleure maîtrise de l’eau et des zones humides à partir de Henri IV ne fait aucun doute comme en témoigne l’abondante législation du XVII
e siècle, à compter notamment du grand « édit pour le dessèchement des marais » du 8 avril 1599
[43], mais elle est loin de rendre compte de la totalité de la réalité et de la complexité des actions menées par des acteurs sociaux très divers sur le terrain.
C’est donc essentiellement dans le cadre municipal que se mène au XVII
e siècle la politique de l’eau en Comtat et en Provence, ce qui diffère profondément des formes de gestion des zones humides du Poitou étudiées par Yannis Suire. La réglementation des utilisations et de la protection de l’eau s’effectue déjà dans le cadre de la communauté au Moyen Âge et pendant la Renaissance, comme le montrent par exemple les statuts communaux comtadins qui jouent un rôle important dans la protection des rives et des chaussées, réglementent parfois l’utilisation d’un moulin banal et l’accès aux pâturages des zones humides
[44]. Mais au Grand Siècle, le caractère beaucoup plus ambitieux des réalisations oblige à repenser la nature et la forme des interventions et de la gestion sur le moyen et le long terme. La modification des structures sociales avec le déclin relatif de la place des institutions religieuses dans la maîtrise des zones humides et des irrigations a aussi des conséquences importantes avec la constitution de nouveaux groupes de pressions en fonction d’intérêts divergents.
L’espace ainsi « créé » est forcément hétérogène. Les droits qui s’y exercent se superposent ou se concurrencent ; les aménagements divers ont des effets qui peuvent s’avérer contradictoires, comme cela a souvent été souligné pour la construction de digues ; les zones non ou mal aménagées, soit par insuffisance de moyens, soit à cause d’oppositions virulentes, sont nombreuses et créent une impression d’inachèvement, à tel point qu’il est parfois difficile de distinguer clairement en Camargue les zones drainées des autres... Cette hétérogénéité est-elle le signe d’une inefficacité ? Elle traduit en fait la multiplicité des jeux et enjeux de l’eau qui aboutissent à la mise en place de réseaux de canaux (d’irrigation et de vidange) non pensés et largement autonomes : ces réseaux obéissent à une logique de ramification spontanée mais non anarchique, évoquant la constitution d’un tissu biologique.
Ce qui peut étonner le chercheur, c’est en revanche l’absence de juridictions spécifiques pour régler les conflits nés d’aménagements pourtant fort nombreux. Il n’existe ni en Provence ni en Comtat une institution comparable au tribunal des eaux de Valence permettant de mettre en œuvre une justice de proximité rapide. L’application de la coutume définie dans des statuts en est sans doute fragilisée dès que se manifeste une volonté réformatrice extérieure aux organisations traditionnelles. Mais les tribunaux ordinaires ont des compétences : il existe bien un droit de l’eau qui permet de définir les conditions d’accès à la ressource et que savent faire appliquer communauté et particuliers.
Les travaux des historiens qui réfléchissent aux formes du paysage à différentes époques ont montré que celles-ci révèlent les interactions constantes entre le droit et les pratiques
[45]. Or dans les espaces provençaux et comtadins, la législation est suffisamment souple pour offrir des possibilités d’arbitrage et de négociation qu’entérinent souvent des concessions et des actes des juridictions supérieures. Cela favorise les adaptations aux besoins et la création de lignes de force dans le paysage parmi lesquelles les canaux d’irrigation et les fossés de vidange. À partir des canaux, « roubines » et « vidanges » se répandent de proche en proche des innovations qui finissent par transformer durablement les terroirs les plus dynamiques ou qui renforcent leurs caractéristiques. Le développement du système des mas camarguais, souvent en bordure des paluds drainés, en constitue un bon exemple : les nombreuses listes de mas dressées sur les cartes, dénombrements et inventaires des XVII
e et XVIII
e siècles mériteraient une étude mettant l’accent sur la diffusion de nouveaux modes d’occupation de l’espace et de gestion des zones humides en utilisant la complémentarité entre paluds et zones drainées. Les « jardins » cavaillonnais ou avignonnais, petites exploitations autour d’un bâtiment, constituent un autre modèle de mise en valeur adaptée à l’extension des zones irriguées.
Une vision unifiée du territoire commence-t-elle à se manifester ? Sans doute si l’on tient compte des utopies de canal provençal, mais elle concerne finalement la Provence des villes qu’il s’agit de dynamiser par un développement du commerce fondé lui-même sur la croissance agricole. Sans doute aussi à une échelle plus modeste lors des nombreuses opérations de bornage, d’arpentage et de partage qui délimitent à la fois l’espace et les droits de chacun. Si ces opérations ont pour but de faire respecter les règles édictées qui parcellisent le territoire, elles n’en sont pas moins productrices d’une connaissance des usages et de l’occupation de l’espace qui font prendre conscience de son fonctionnement général et, à travers une réflexion de plus en plus poussée sur la circulation et l’évacuation des eaux, de la complexité des problèmes environnementaux. Les magnifiques cartes réalisées par des « géomètres », « topographes » et ingénieurs tout au long du siècle en portent un éclatant témoignage.
ANNEXES
Document 1 – Le partage des marais asséchés dans le terroir arlésien en 1653
« Partage et division de partie des paluds et marais desséchés, dans le terroir de la ville d’Arles. Entre messieurs les associez audict dessèchement. Du dernier jour d’octobre mil six cens cinquante trois ».
Le procureur des héritiers de feu noble Jean Hœusse (ou Hœusst), conseiller secrétaire du roi, et des autres personnes intéressées au dessèchement entérine le partage des marais entre messieurs Hervart et Genoyer (33,75 %), messieurs les héritiers du sieur Hœusse (23,75 %), monsieur Lucas (17,5 %), madame de Van Ens (15 %) et monsieur de Strada (10 %). Neuf lots sont constitués suivant les différentes qualités du terroir. Les associés ou leurs représentants sont chargés de séparer chaque lot en deux, distinguant le meilleur terrain propre à être mis en culture de celui qui ne pourra servir que pour les herbages. Le partage avec les divers propriétaires se fait selon la règle créée lors du contrat de 1642 (deux tiers pour les associés de l’œuvre, un tiers pour les propriétaires). Voici les conditions de ce partage :
« [...] que lesdites portions seront bornées et confrontées par les arpenteurs accordez pour procéder au mesurage, lesquels dresseront un rapport général dud. partage et mesurage qui sera remis entre les mains de moy dit notaire pour l’enregistrer, afin d’y avoir recours en cas de besoin.
Seront lesd. portions séparées par un fossé mitoyen de dix pans de large, auquel sera incessamment travaillé, aux despens de leur société incontinant après l’arpantage des terres, et seront cy après entretenus lesd. fossez par ceux ausquels ils apartiendront, et en cas de négligence y sera pourveu par le directeur à leurs despans.
Les frais des arpantages se feront aux despans de la communauté.
Se réservent lesd. parties en comun pour en employer le revenu aux réparations des gros ouvrages, servant pour l’entretien dud. desseichement, ponts et chaussées, sçavoir la pesche du Galéjon et des canaux, les digues des canaux de viguerat et des vuidanges, les arbres qui sont complantez dessus et sui le seront cy après, les mas de Tinques et apartenances, costières de Meyran et marais de Coronneau jusques à ce qu’ils soyent vendus, la rente provenante du passage des pierres par le viguerat, la cotte de cinq sols pour cetterée des costières et encore la pention annuelle de quatre mil livres payables par les sieurs intendants des vuidanges ; et encores pour pouvoir achever les ouvrages résolus pour la plus grande asseurance de l’entreprise et acquiter les debtes de la compagnie, ont demeuré d’accord d’employer pour cet effect le fonds qui est présantement dans la caisse, le prix qui proviendra de la vente des grains qui sont dans les greniers, et encore les grains qui (Dieu aydant) se recuilleront à la récolte prochaine. Et en cas que les choses cy dessus ne feussent pas suffisantes pour lesd. réparations et entretien des ouvrages et acquit des pentions que fait la compagnie pour l’achept du Galejon et marais de Coronneau, le directeur qui cera créé lèvera ou fera lever l’imposition faite par l’assemblée sur chasque cestérée de terre, de laquelle il rendra compte à la société à la fin de sa gestion, déclairants lesd. parties dans l’entretien des ouvrages comprendre celuy des contrefossez des grands canaux.
En cas d’éviction du tout ou de partie des lots escheus à chascun desd. associés, le desdomagement tant du principal que de la non jouissance en sera faict par la compagnie sur le pied qui sera prins par amis communs nommez par lad. compagnie et partie intéressé.
Lors de l’arpentage desd. terres seront laissés par lesdits sieurs associez des chemins aux endroits nécessaires pour l’usage commun de la société, sans qu’autre qu’eux s’en puissent servir, comme aussi sera fait tous les ans un pont de pierre à l’endroit que lesd. sieurs auront résolu.
Les batimans qui se treuveront dans les portions escheues à aucuns desd. sieurs associez seront extimés et en payeront ceux qui les possèderont le prix à la compagnie. Pareillement les chevaux, meubles ou astrut de la ménagerie seront partagez entre lesd. sieurs associez, incontinant après les semailles. Les rentiers seront continués par ceux à qui les pièces escherront nonobstant le partage, et ce pour le temps porté par leur contract d’arrentement, sauf à un chascun de s’accomoder de gré avec eux.
Dès le jour de l’arpentage chascun entrera en jouissance des pièces qui leur seront echeues, se réservant toutesfois la compagnie la récolte des grains de l’année prochaine pour l’employer comme dessus. Ont demeuré d’accord lesd. sieurs ausd. noms que les terres qui sont entre les deux tiers partagés avec les sieurs Louys et Thomassy et autres, et la gargatte du clar du Rat, lesquelles n’ont pas esté encores partagées avec aucun particulier, après led. partage, ceux desd. sieurs associez qui possèderont les terres de la ménagerie seront obligés de les prendre chascun endroit soy, en payant à la compagnie la valeur desd. terres au dire de deux amis communs.
En cas que la compagnie par la pluralité des voix treuvast bon de conduire par un canal particulier ou aqueduc l’eau du Rosne dans l’estang de Meyranne, marais de Laval, sainct Hipolite et autres, pour les bonifier, n’en pourra estre empêschée par aucun des intéressés ou ayans cause, ains sera un chescun obligé de bailler de la terre pour la construction des fossez nécessaires suivant les allignemens que la compagnie aura résolus.
Si on treuve à propos de bailler de l’eau à quelques-uns pour arrouser, le prix dont on conviendra sera employé pour l’entretien des ouvrages du dessèchement, mais ne sera jamais lad. permission que d’année en année.
Aucun desdits sieurs associez ne pourra vendre cy après ny aliéner pour quelque cause et prétexte que ce soit aucune portion desd. terres partagées que soubz les charges et conditions cy dessus énoncées.
Les terres et paluds apartenantes ausd. sieurs associez non comprinses dans le présant partage demeureront en commun entre lesd. sieurs associez jusques à ce que le partage desd. terres aye esté résollu et exécuté entr’eux et le directeur les faira cepandant valoir au profit de la société. D’autant que le sieur Jean François Genoyer ayant droit de six deniers dans les vingt sols du total pour déclaration faicte en sa faveur par le sieur d’Alliez le sixiesme may six cens quarante quatre passée à Paris par devers Delnotz et Marreau notaires au Chastellet, et que si on estoit obligé de luy donner sa part distincte et séparée dans chasque lot, on ne pourroit éviter quelque confusion dans le partage, il a esté accordé entre messire Jean Henry d’Hervart audit nom et led. sieur Genoyer que la part dud. sieur Genoyer, sçavoir six deniers dans les vingt sols, demeurera incorporée avec celle de messieurs Hervarts et ne sera quant au partage qu’une portion, sauf puis après de s’en accommoder et partager en cette forme entre eux comme bon leur semblera.
Tout ce que dessus lesd. parties contractentes ausd. noms, les unes envers les autres, réciproque et mutuelle stipulation et acceptation intervenant ont promis et promettent tenir, garder et accomplir chascun en son faict et promesse sans y contrevenir. Soubs l’obligation de tous et chascuns leurs biens et droits, présants et à venir. Et hypoteque expresse desd. terres partagées, aux cours des soubmissions de ce païs de Provence, et à toutes autres ou sera besoin recourir. Ainsi l’ont juré et requis acte.
Faict et publié audit Arles dans la salle haute de la maison de monsieur d’Hervart, présants nobles Honoré de Mommillan, Me Vallantin de Barthellemy, advocat, Pierre Riau, bourgeois, et Antoine Laget, marchand, sobz signez à l’original avec les parties et moy Pierre Blanc notaire royal recevant, pour B et I. H. Hervarts, de Strada, d’Antonnelle, Genoyer, H. de Mommillan, de Barthellemy, Riau, Laget, Blanc, ainsin signés ».
Bibliothèque municipale d’Arles, B 3987
(p. 6-9 pour le texte transcrit) et ms 392.
Document 2 – Un exemple des difficultés rencontrées par le corps de Couronneau
« L’an mil six cens quarante un et le dimanche cinquiesme jour de may, à trois heures après midy, le conseil des particulliers du corps général des vuidanges des eaux de la palud de Coronneau en Camargues a esté assemblé dans la maison de monsieur maître Jean louis de Pourcenet, conseiller du roy, lieutenant principal du séneschal au siège de ceste ville d’Arles à la salle haulte, en présance dudict sieur lieutenant, auquel conseil se sont treuvés messieurs Jacques de Meyrahr d’Ubaye, sieur d’Espira, Mathieu d’Antonnelle Tourblancque, escuyer, intendants, Henry de Urlager, sieur de la Chassaigne, Ferrande de Meyras, sieur d’Ubaye, Nicolas de Chanare Cabassolle, aussi escuyer, et maître Jean David, advocat en la cour, particulliers dudict corps, faisant le nombre de six du règlemant faict par le conseil du troisième aoust six cents trente six, lesquels tant en leur nom que des autres particulliers absants assignés de la part desdicts sieurs intandants comme ils ont dict, ont faict les dellibérations suivantes.
Les susdicts sieurs intandants ont dict y avoir procès devant mondict sieur le lieutenant entre ledict corps de Couronneau demandeur contre Antoine Azegat Bonuge affin de le faire contribuer pour l’acquisition qu’il a faicte de la communauté dudict Arles sa cotte part des emprunts faicts pour les ouvrages et vuidanges dudict Coronneau suivant la santance de l’année six cens trente cinq et le dix huictiesme septembre donnée tant contre ladite communauté que autres particulliers, y ayant heu ordonnance du cinquiesme février dernier contenant que par nouveaux experts l’œuvre dont est question sera veue et vizitée, lesquels declaireront l’estat et quallité d’icelle, despuis le temps du premier raport jusques à maintenant et l’utillité et béneffice que ledict Azegat en reçoit, licquideront à quel degré il doibt estre contribuable à raison dudict béneffice ».
Bibliothèque municipale d’Arles, ms 543, non folioté.
[1]
Voir notamment parmi les historiens A. Guillerme,
Genèse du concept de réseau. Territoire et génie en Europe de l’Ouest 1760-1815, rapport de recherche DRI, Université Paris VIII, 1988 ; B. Lepetit,
Chemins de terre et voies d’eau. Réseaux de transports et organisation de l’espace en France 1740-1840, Paris, EHESS, 1984 ; A. Picon,
L’invention de l’ingénieur moderne. L’école des Ponts-et-Chaussées 1747-1851, Paris, Presses de l’École nationale des ponts et chaussées, 1992.
[2]
T. Ruf, « Sept siècles d’histoire des droits d’eau et des institutions communautaires dans les canaux de Prades (Pyrénées-Orientales) », O. Aubriot, G. Jolly (dir.),
Histoires d’une eau partagée. Provence Alpes Pyrénées, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2002, p. 79-100.
[3]
J.-B. Bertin, V. Audier,
Adam de Craponne et son canal d’après de nombreux documents inédits, Paris-Salon, H. Champion, L. Eyriez, 1904 ; M. Soma-Bonfillon,
Le canal de Craponne, un exemple de maîtrise de l’eau en Provence au XVIe siècle, mémoire de DEA, Université de Provence, 1998.
[4]
G. Pichard, « L’espace absorbé par l’économique ? Endettement communautaire et pression sur l’environnement »,
Histoire et Sociétés rurales, n
o 16, 2
e semestre 2001, p. 81-115.
[5]
J.-B. Bertin, V. Audier,
op. cit., 1904, p. 229-236 et 322-324.
[6]
O. Aubriot, « Société et concept de droits d’eau en irrigation : appropriation ou partage de l’eau ? », O. Aubriot, G. Jolly (dir.),
op. cit., 2002, p. 35-60.
[7]
Arch. dép. Vaucluse, arch. Hôpital Sainte-Marthe d’Avignon, 1 B 491-493. Les affaires sont très nombreuses mais réparties dans un grand nombre de fonds et leur étude systématique nécessiterait un long travail de dépouillement.
[8]
A. Maistre,
Le canal des deux-mers, canal royal du Languedoc (1666-1680), Toulouse, Privat, 1968.
[9]
Le canal Saint-Julien (historique et documents), 1171-1818, Cavaillon, Mistral, 1901, t. 1 ;
Arch. nat., *H
1 1303, « Requête présentée au roi en son conseil par la communauté d’Orgon contre la marquise de Saint-Andiol à propos des arrosages par le canal de Saint-Andiol » (XVIII
e siècle, relate l’évolution de la situation depuis le XVII
e siècle).
[10]
P. Fournier, « Les procès du Rhône et de la Durance, une expression des problèmes de frontière et de souveraineté entre la France et les enclaves pontificales d’Avignon et du Comtat Venaissin (XVI
e-XVIII
e siècle) », dans
P. Delsalle, A. Ferrer (éd.),
Les enclaves territoriales aux temps modernes (XVIe-XVIIIe siècle), Besançon, Presses Universitaires franc-comtoises, 2000, p. 347-374.
[11]
Arch. mun. Cavaillon, BB 12, f. 287-288.
[12]
Arch. mun. Cavaillon, CC 35-48 (1651-1708) ; Arch. dép. Vaucluse, 3 E 31, reg. 12-15 (1630-1635), 3 E 33, reg. 893-895 (1680-1685) ; J.-B. Bertin, V. Audier,
op. cit., 1904, p. 129-134.
[13]
J. Rigaud,
Le canal de Craponne. Étude historique et juridique relative aux concessions complexes des arrosages communaux d’Istres et de Grans, Aix-en-Provence, Imprimerie Universitaire, 1934.
[14]
M. Zerner,
Le cadastre, le pouvoir et la terre. Le Comtat Venaissin pontifical au début du XVe siècle, Rome, École française de Rome, 1993, p. 337-414 ;
P. Fournier,
Eaux claires, eaux troubles dans le Comtat Venaissin (XVIIe-XVIIIe siècles), Perpignan, PUP, 1999.
[15]
Arch. dép. Vaucluse, 1 G 3, f. 412-423.
[16]
Arch. nat., *H
1 1303.
[17]
De la source à la fontaine. Histoire de la conquête de l’eau en Comtat Venaissin, exposition organisée à Carpentras par la communauté Ventoux - Comtat Venaissin, août-septembre 2002.
[18]
Decroix, not., f. 338, 6 août 1620, cité dans J.-B. Bertin, V. Audier,
op. cit., 1904, p. 192-193.
[19]
J. Brouchier, J.-A. Nicolas, ingénieurs,
Canal du département des Bouches-du-Rhône et dessèchement des marais d’Arles, Aix, veuve A. Adibert, 1791 ; R. Caillet,
Le canal de Carpentras. Contribution à l’histoire du Comtat Venaissin, 1561-1925, Carpentras, Batailler, 1925 ; G. Collard,
Le canal de Provence, une grande réalisation, Marseille, La Savoisienne, 1973.
[20]
P. Fournier, « De la souillure à la pollution, un essai d’interprétation des origines de l’idée de pollution », dans
C. Bernhardt, G. Massard-Guilbaud,
Le démon moderne. La pollution dans les sociétés urbaines et industrielles d’Europe, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2002, p. 33-56.
[21]
Bib. mun. Arles, AA 45568,
Sentence arbitrale du 9 octobre 1601, Tarascon, E. Aubanel, 1814, p. 38-39.
[22]
Bib. mun. Arles, AA 45847,
Traité de dessèchement du 16 juillet 1642.
[23]
M. Pastoureau, J.-M. Homet, G. Pichard,
Rivages et terres de Provence, Avignon, A. Barthélemy, 1991, p. 139-140.
[24]
Bib. mun. Arles, AA 45846.
[25]
Comte de Dienne,
Histoire du dessèchement des lacs et marais en France avant 1789, Paris, H. Champion-Guillaumin et Cie, 1891, p. 256-364 ;
M. Denizet,
Histoire de la formation et du dessèchement des marais de la région d’Arles. L’œuvre de Van Ens, Marseille, Imprimerie nouvelle, 1929,
passim.
[26]
G. Gangneux,
L’ordre de Malte en Camargue, Nîmes, C. Lacour, 1996, p. 20.
[27]
Voir document 1 publié en annexe.
[28]
Les volumineux manuscrits rédigés par l’érudit local Pierre Véran à la fin du XVIII
e siècle et au début du XIX
e siècle, excellent connaisseur de la Camargue par ses fonctions, sa passion et sa pratique des archives, constituent une anthropologie de l’espace arlésien qui mériterait une étude approfondie tant ils ont contribué à la formation d’une identité locale et régionale. Cf. notamment
Brouillard des recherches pour la statistique de la ville d’Arles et son territoire (1790), Bib. mun. Arles, ms. 500 ;
Essai sur la statistique de la ville d’Arles, son terroir et ses environs par le sieur Pierre Véran de la ville d’Arles, secrétaire à la préfecture du département des Bouches-du-Rhône et chef du bureau de la statistique (Marseille, 1806), Bib. mun. Arles, ms. 490. D’autres membres de la famille Véran ont également laissé de précieux renseignements sur le terroir, notamment Jacques Didier Véran, notaire à Arles,
Territoire d’Arles ou titres de propriété, originaux ou par copie, de chacun de ses domaines (1807), Bib. mun. Arles, ms. 861.
[29]
« Couronneau » est l’orthographe actuelle. On rencontre fréquemment les orthographes « Coroneau » et « Coronneau » dans les archives.
[30]
Bib. mun. Arles, ms. 543.
[31]
Le terme de « roubine » peut donc désigner à la fois un canal d’irrigation et un fossé de drainage.
[32]
Selon les tables de conversion de la première moitié du XIX
e siècle, il existe à Arles une grande et une petite sétérée : la grande représente 100 dextres mesure d’herbage, la petite 66 dextres mesure de semence, soit respectivement 26,193 et 17,462 ha. Mais le registre du corps de Couronneau du XVII
e siècle ne précise pas laquelle de ces deux sétérées il faut retenir. Je n’effectuerai donc pas la conversion, même si on peut la tenter en tenant compte de la nature de l’usage du sol (pâturage ou céréaliculture). Cf. P. Charbonnier (dir.),
Les anciennes mesures locales du Midi méditerranéen d’après les tables de conversion, Clermont-Ferrand, Institut d’Études du Massif central, 1994, p. 107-113.
[33]
Voir document 2 publié en annexe.
[34]
G. Pichard, art. cité, 2001 ; Bib. mun. Arles, ms. 392, f. 279-289, « État des propriétés vendues par la communauté d’Arles pendants les XVI
e-XVII
e siècles ».
[35]
Bib. Mun. Arles, ms. 546, f. 10.
[36]
Ibid., f. 10-19.
[37]
Ibid., f. 31-73.
[38]
P. Goubert,
Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730, contribution à l’histoire