2003
XVIIe siècle
L’œuvre de dessèchement du Marais poitevin
Yannis Suire
Direction des archives de France, Paris.
C’est un véritable bouleversement que connaissent au XVIIe siècle les marais français, notamment ceux de la façade atlantique. Parmi eux, le Marais poitevin attire de nombreux investisseurs et focalise leurs ambitions. L’entreprise de dessèchements qui y est menée présente de nombreux points communs avec d’autres effectuées ailleurs à la même époque : identité des investisseurs, organisation institutionnelle, processus de mise en place. Les dessèchements modernes du Marais poitevin sont intéressants pour cette représentativité.
La zone ici en question s’étend sur un triangle entre La Rochelle, Niort et Fontenay-le-Comte. L’ancien golfe des Pictons est, à la fin du XVIe siècle, un espace marécageux, envahi par l’eau et la végétation. Traversé par la Sèvre niortaise et ses affluents, qui convergent vers l’anse du Brault, il est la victime régulière de ces eaux et du reflux de la mer. Au milieu de ces terres basses s’égrainent les anciennes îles calcaires, terres hautes sur lesquelles sont installés les villages. Une activité agropastorale existe bien, laissant d’ailleurs soupçonner un potentiel plus important, mais les inondations constituent une limite chronique depuis que les guerres ont détruit les premiers dessèchements effectués au Moyen Âge.
Tel est le tableau qui se présente aux yeux des dessiccateurs autour de 1600. Un siècle s’ouvre à eux pour modeler cet environnement et en tirer le meilleur déjà en filigrane. Le renouveau annoncé se met en place par étapes, demandant à ses acteurs beaucoup d’énergie, de persévérance et de patience.
Il est frappant de constater que des personnalités riches et puissantes ont été assez audacieuses pour se lancer et persister dans une telle entreprise, au point de mettre en danger leur fortune, voire de faire faillite. Cet engagement découle du fait que les dessèchements de marais bénéficient au XVIIe siècle d’un nouvel état d’esprit. Le Marais poitevin n’échappe pas à un besoin de nouveaux centres d’intérêts et de nouveaux espaces à exploiter. La première phase des dessèchements modernes s’avère déterminante pour la suite.
De nouvelles motivations royales
Les dessèchements intéressent en effet tous ceux qui ont un intérêt économique, social mais aussi intellectuel à faire fructifier de nouvelles terres. Les acteurs privés mais aussi publics de la belle œuvre, sont convaincus qu’ils tiennent là une occasion de s’enrichir et de satisfaire leur soif de puissance et d’émulation. Le pouvoir royal tout d’abord donne une impulsion décisive aux dessèchements modernes, y compris dans le Marais poitevin. Les mots sont importants : il s’agit bien d’une impulsion, non pas d’une prise de contrôle. Nous ne sommes pas là dans la configuration des travaux menés au XVIIIe siècle par les intendants, puis au XIXe siècle par les ingénieurs des Ponts et Chaussées. Cette impulsion naît en grande partie de la volonté du roi Henri IV et de son entourage de reconstruire la France après les guerres.
Or le royaume comprend de grandes étendues de marais incultes ou, comme le Marais poitevin, dont le potentiel agricole et commercial n’est pas assez bien exploité. Les marais sont donc un terrain rêvé pour les ambitions royales. Henri IV, alors qu’il n’était encore que roi de Navarre, a pris conscience de ces atouts tout en bataillant pour le contrôle du Marais poitevin, espace stratégique aux portes de La Rochelle. Écrite depuis la cité maraîchine de Marans, sa lettre enflammée à sa maîtresse Corisande exprime son admiration. Il y décrit des espaces où la navigation est reine, où les eaux regorgent de poissons, où les arbres sont chargés de fruits. Il a vu les bateaux allant et venant sur la Sèvre niortaise, transportant les vivres produits dans le Marais ou importés d’autres régions pour être exportés via La Rochelle. Il sait que le sol des marais est riche et que lorsque l’eau s’est retirée, il produit des récoltes déjà conséquentes.
Il est vrai que l’économie maraîchine, même limitée par les eaux, présente déjà de nombreux atouts et promet de meilleurs profits pour peu qu’on la libère de ses contraintes. La remise en état des anciens dessèchements médiévaux, est déjà à l’ordre du jour depuis François I
er
[1], et les guerres de Religion n’ont pas empêché la multiplication d’initiatives localisées. Elles sont le fait de paysans regroupés, par exemple à Taugon, en 1558, pour les marais des Combrands
[2]. Individuellement, des paysans établissent des « prises » ou « terres nouvelles » dans les marais. Elles sont plus nombreuses dans certains secteurs, Montreuil
[3] et Coulon
[4] notamment. Ces conquêtes prennent aussi la forme de « mottes » et de « terrées », terrains relevés par les paysans avec la terre des fossés qui les entourent. Chaque famille possède au moins une motte, parcelle de jardinage et de vergers, et une terrée, plantation de bois. Cette pratique héritée des générations précédentes, constitue une véritable technique de dessèchement. De nouvelles familles enrichies prennent aussi les choses en main, par exemple les Arrivé qui, dans les années 1580, mettent en valeur les marais de leur seigneurie du Sableau, à Chaillé-les-Marais, nouvellement achetée
[5].
Illustration 1. – Extrait de Étienne Clouzot, Les Marais de la vallée de la Sèvre niortaise et du Lay, Paris, Niort, 1904
Ce début de renouveau se manifeste aussi par l’établissement dans les terres basses d’exploitations encore limitées mais judicieusement adaptées aux impératifs environnementaux : les « vacheries ». De tels domaines sont nombreux avant les dessèchements, notamment aux alentours de Marans. Leurs propriétaires, tels Pierre Geay de la Pénissière, fermier et procureur seigneurial à Marans, en font un des piliers de leur nouvelle fortune : Geay en possède cinq autour de Marans, en plus de terres hautes, de maisons, d’un moulin à vent et d’un moulin à eau
[6]. Installées en pleins marais, les vacheries sont de véritables dessèchements miniatures : l’exploitation est entourée d’un fossé qui l’isole du reste des marais ; la terre excavée sert à édifier une petite digue, tandis qu’un fossé à l’intérieur du périmètre reçoit les eaux de la surface cultivée
[7]. Les troupeaux peuvent y paître l’herbe grasse lorsque l’eau s’est retirée, avant de rentrer en hiver dans les métairies des terres hautes. Même encore archaïques, ces domaines agricoles servent de base aux futurs dessèchements. D’ailleurs, beaucoup perdurent ensuite sous la forme de cabanes
[8] de marais desséchés. Elles leur ressemblent aussi par les clauses des baux qui concernent déjà les conditions d’écoulement des eaux
[9].
Tous ces atouts séduisent le pouvoir royal. Conscient que « la force et richesse des rois et princes souverains consiste en l’opulence et nombre de leurs sujets »
[10], il encourage ces frémissements. Le 28 janvier 1599, après enquête sur les lieux et répondant à la plainte des habitants et de l’évêque de Luçon, le sénéchal de Fontenay oblige tous les propriétaires de canaux à les entretenir
[11]. Cette action n’est pas que généreusement philanthropique. Le roi et ses conseillers savent qu’il est préférable de régner sur un royaume peuplé de riches contribuables ! La conquête de terres nouvelles doit permettre un développement démographique, donc fiscal. Cela passe par une amélioration de l’hygiène et de la salubrité. Les élites intellectuelles et les décideurs sont en effet conscients des problèmes de santé publique causés par les zones humides lorsqu’elles ne sont pas contrôlées. L’omniprésence de l’eau et de la végétation qui s’y décompose, s’accompagne d’effluves qui compromettent les promesses de prospérité. Déjà dans l’Antiquité, Hippocrate dénonçait les eaux marécageuses
[12]. Deux mille ans après lui, vers 1600, la municipalité de Bordeaux invoque cette même raison pour décider l’assainissement des marais proches de la ville
[13].
Enfin, Henri IV a aussi gardé de ses passages dans les marais, la certitude de leur grande importance stratégique. Les marais constituent en effet tout à la fois une arme et un piège pour les armées : une arme car l’eau et la vase servent de rempart naturel pour défendre une position, ou bien de refuge pour les armées en fuite ; mais un piège pour les troupes qui s’enfoncent dans les marécages sans réfléchir ou sous la contrainte de l’ennemi. Le Marais poitevin a ainsi servi de théâtre à de nombreux combats dont l’enjeu était le contrôle de l’arrière-pays rochelais. C’est ce qui a fait le malheur de Marans où Henri de Navarre a combattu. Également témoin direct de ces combats, La Popelinière remarque que les environs de cette cité ne sont « que de mer, et grands marais, lesquels tout l’hyver sont plains d’eau, et quand l’eau ne seroit tant grande, si chargez de vases et grosses boues, que l’homme, ne cheval n’en sauroyent bonnement sortir »
[14]. Inversement, en faisant s’évaporer cette protection naturelle, l’été rend Marans plus vulnérable
[15]. Cet intérêt stratégique ne faiblit pas ensuite. Jusqu’au XIX
e siècle, les militaires continuent à s’intéresser au Marais poitevin et à la baie de l’Aiguillon, son débouché maritime. En 1746, Chabannes, commissaire pour le roi, explique qu’une flotte royale pourrait y être placée pour protéger La Rochelle, et que les marais constituent une barrière naturelle contre toute tentative d’invasion
[16]. Cet aspect est à nouveau souligné en 1794 face aux menaces de la Vendée insurgée
[17], et encore sous le Second Empire
[18].
L’intérêt des investisseurs
La bienveillance du roi trouve rapidement un écho parmi les investisseurs privés. Eux aussi sont convaincus par le potentiel économique des marais. Ce sont des personnages récemment enrichis par les offices et le négoce, à Paris, Poitiers, Niort, Fontenay-le-Comte et La Rochelle. Certains sont Hollandais. Jean H
œufft par exemple, originaire de Liège, a pris la nationalité française et est devenu conseiller secrétaire du roi. Puissant financier, créancier des princes européens, il sert d’intermédiaire entre la France et ses alliés ou ennemis pendant la guerre de Trente ans, tout en continuant à commercer avec toute l’Europe du Nord
[19]. À côté de ces nouveaux riches, des héritiers fortunés sont désireux d’investir des sommes colossales dans les dessèchements. Arthus Gouffier, duc de Roannez, chef d’une des plus riches maisons du Poitou et de France, est ainsi un des principaux acteurs des dessèchements du Marais poitevin. À la tête de vastes domaines, il est aussi gouverneur du Poitou. C’est en combattant dans la région pendant la Fronde, qu’il découvre le potentiel des marais
[20]. Tous ces personnages bénéficient de l’évolution du mode d’investissement au XVII
e siècle : ils n’agissent plus seulement dans le strict cercle familial mais avec des associés issus la plupart du temps du même milieu social et économique : ainsi naissent les associations de propriétaires pour les dessèchements.
Les marais ne sont pas à leurs yeux qu’un placement de bon père de famille, mais un moyen de s’enrichir encore plus et aussi de payer leurs dettes. Ils suscitent d’ailleurs l’envie d’autres détenteurs de fonds, de plus en plus nombreux. Les dessèchements de marais sont risqués mais tellement prometteurs ! Plus encore, la force d’attraction exercée par les dessèchements au XVII
e siècle, est faite à la fois d’avidité et de goût du risque. L’argent seul ne suffit donc pas à l’expliquer. Les dessiccateurs sont tout autant séduits par le caractère aventurier de l’expérience. Elle leur rappelle l’aventure de la colonisation de la Nouvelle-France, dans laquelle un certain nombre d’entre eux sont déjà engagés. Samuel Georges par exemple, un des dessiccateurs de l’Aunis, est aussi un des collaborateurs de Pierre du Gua, capitaine général en Nouvelle-France, et de Samuel Champlain, fondateur de Québec
[21]. Et puis la fin des guerres libère les énergies. Des personnages jusqu’à présent occupés à guerroyer, comme Roannez, cherchent maintenant à employer ailleurs leur temps et leur argent. Les dessèchements tombent à point nommé pour eux
[22].
Plus généralement, les dessèchements correspondent aux centres d’intérêt des élites de l’époque : les vertus de l’agriculture sont vantées par l’agronome Olivier de Serres, et la conquête des nouvelles terres fait oublier les querelles passées. De nombreux ouvrages sont publiés sur la question du mouvement des eaux, par exemple le
Traité du mouvement des eaux, de Toricelli
[23]. Cette curiosité scientifique se manifeste chez beaucoup d’acteurs des dessèchements, désireux de mettre en
œuvre les principes lus et entendus dans les salons. Non seulement riche héritier et militaire honoré, Roannez aime ainsi fréquenter les savants et les ingénieurs
[24]. Il est notamment sous l’influence de son ami Blaise Pascal, l’auteur du
Traité de l’équilibre des liqueurs, qu’il entraîne un temps dans les dessèchements
[25]. Il discute aussi des techniques d’écoulements des eaux avec le physicien hollandais Huygens
[26]. Cet intérêt scientifique n’est pas qu’un caprice et il s’engage dans d’autres entreprises aux mêmes caractéristiques : en 1662, il crée à Paris les carrosses à cinq sols après avoir réfléchi sur les effets de la vapeur et la technique des véhicules
[27].
Plusieurs autres dessiccateurs font preuve de la même ouverture intellectuelle. François Brisson, fondateur de la Société de Vix-Maillezais, est membre d’un cénacle provincial actif à Fontenay, où vécurent un siècle plus tôt Rabelais, le mathématicien François Viète et le juriste André Tiraqueau. Son grand-père, Pierre Brisson fut l’historien des guerres de Religion
[28] ; son grand-oncle, Barnabé Brisson, premier président du parlement de Paris sous la Ligue, fut l’auteur du
Code Henri III. Autre dessiccateur, Pierre Perrien, marquis de Crenan est protecteur des arts et des lettres, et l’ami de Descartes
[29]. Guillaume Bautru, comte de Serrant, membre de l’Académie française, possède une riche bibliothèque toujours visible dans son château de Serrant, près d’Angers
[30]. Quant au parlementaire Denis de Sallo
[31], il est le fondateur, en 1664, du
Journal des Savants
[32], et Moréri vante sa curiosité et son érudition
[33]. Tous ces hommes préfèrent les dessèchements et leur attrait scientifique, aux traditionnelles rentes.
De l’euphorie aux premières difficultés
Dans ce contexte général favorable, les textes législatifs qui se succèdent sur quatre décennies
[34], permettent à l’État d’indiquer aux dessiccateurs la direction à suivre, de leur faire bénéficier de toutes les protections nécessaires, sans toutefois se substituer à l’initiative privée. Premier texte de cette série, l’édit du 8 avril 1599 jette toute la base juridique des dessèchements, encore partiellement en vigueur de nos jours. Henri IV y octroie d’importants avantages aux courageux dessiccateurs, alors dirigés par le Hollandais Humphrey Bradley
[35]. Leur pouvoir social, économique, juridique et technique sur l’espace et les hommes qui y vivent, est affirmé. Sans y être obligés, les propriétaires de marais sont toutefois fermement invités à céder leurs marais à Bradley. Le savoir-faire de ce dernier est protégé pendant quinze ans, comme un brevet. Quant aux étrangers que Bradley aura amenés avec lui, ils deviendront Français au bout de deux ans. Enfin tout contentieux sera porté devant le Grand maître des eaux et forêts, avec appel en Parlement.
La déclaration de janvier 1607 renouvelle ces avantages, mais cette fois de façon plus générale, non plus pour la seule personne de Bradley
[36]. Une véritable « Association pour le dessèchement des marais et lacs de France » est constituée, avec prolongation de vingt ans des privilèges octroyés en 1599. Le texte s’intéresse d’abord au statut social des dessiccateurs en permettant aux nobles de s’adonner à une telle activité financière sans déroger à leur condition. On comprend alors comment de grands noms de la gentilhommerie, comme Roannez, ont pu se lier à cette entreprise. Les terres desséchées sont considérées nobles mais il est possible de renoncer à ce statut pour éviter les obligations et taxes féodales qui alourdiraient leur gestion. La déclaration accorde en outre de nouveaux avantages financiers et fiscaux, notamment une exemption de la taille pour vingt ans et de la dîme pour dix ans. Il est permis aux dessiccateurs d’empiéter sur les terres voisines pour les besoins du chantier. Enfin, l’implantation de colons est fiscalement encouragée et de nouvelles paroisses pourront être établies.
Il revient alors à Humphrey Bradley de mettre en
œuvre ces beaux principes. Protestant, originaire de Berg-op-Zoom, il a déjà tenté quelques expériences de dessèchements en France depuis le début des années 1590
[37], lorsqu’il présente au roi son vaste projet de mise en valeur de tous les marais du royaume. L’édit de 1599 est la réponse positive à cette proposition. L’enthousiasme retombe pourtant très vite car Bradley rencontre de réelles difficultés dès le début des travaux. Sans doute le Hollandais a-t-il été trop sûr de pouvoir dessécher ces espaces que personne jusque-là n’avait vraiment osé traiter. Les obstacles naturels mais aussi humains sont nombreux : les propriétaires sont réticents à céder leurs marais et les paysans sont très soucieux de la protection de leur droit ancestral de pacage dans les marais. Les dessèchements sont vécus comme une véritable intrusion. Des incidents éclatent, teintés de xénophobie antihollandaise
[38]. En réponse, la déclaration de 1607 comprend aussi des dispositions répressives que des juges spécialisés devront appliquer
[39].
Le pire n’est pourtant pas arrivé : avec la mort du « bon roi Henri » en mai 1610, le changement de contexte politique, avec la régence de Marie de Médicis et l’arrivée au pouvoir du parti catholique, brise les faveurs royales envers les investisseurs protestants. Comme si rien ne s’était passé depuis quinze ans, Bradley doit justifier le bien-fondé de son entreprise. Dans un mémoire pathétique, se disant au bord de la mendicité et de la prison pour dettes, presque incapable de subvenir aux besoins de ses enfants, il supplie le nouveau roi de lui renouveler la confiance accordée par son défunt père
[40]. Dans un second mémoire, il est à nouveau contraint d’exposer tous les avantages des dessèchements s’ils étaient enfin réalisés. Il promet une prospérité sans égal pour peu que le roi lui en donne les moyens, « de sorte que dans peu d’années, il n’y aura guère de marais de reste, [ce] dont toute la France vous aura obligation, et moy avec mes pauvres femme et enfants prierons Dieu de vous continuer ses bénédictions en longue vie »
[41].
Dans un premier temps, l’arrêt du Conseil du 22 octobre 1611 semble répondre en partie à ces supplications
[42], et les travaux reprennent. Mais la trêve est de courte durée car les dessèchements se retrouvent otages de la lutte entre la régente et le Parlement. Celui-ci juge en effet excessifs les avantages octroyés aux dessiccateurs et refuse d’enregistrer les décisions royales. La régente doit donc limiter les privilèges des dessiccateurs par la déclaration du 5 juillet 1613
[43]. La déclaration du 19 octobre 1613 ne revient qu’en partie sur certaines de ces dispositions, ajoutant de la confusion à la situation
[44]. Bradley finit alors par renoncer : en 1620, il cède ses droits sur les marais de Chaumont-en-Vexin à Henri II, duc de Longueville
[45]. Les exemptions fiscales accordées en 1607 prennent fin en 1633, le reste du privilège pour les dessèchements expire en juillet 1638. Bradley s’éteint l’année suivante sans avoir pu dessécher tous les marais de France, et sans être même intervenu dans bon nombre d’entre eux, dont le Marais poitevin.
La flamme n’est pourtant pas éteinte car la fin du monopole de Bradley permet la mise en place d’initiatives locales efficaces. Dans les années 1640, un passage de relais s’effectue entre le groupe de Bradley et de nouveaux investisseurs. Deux catégories de dessiccateurs se distinguent maintenant. La première est représentée par des personnages déjà présents avec Bradley, mais qui profitent de la nouvelle donne pour voler de leurs propres ailes. Le puissant banquier hollandais Jean H
œufft est de ceux.là. Pour renforcer son implantation en France, il marie ses neveux et nièces dans des familles françaises, tout en maintenant des liens avec son réseau hollandais : son neveu Diderick H
œufft épouse Marie de Witt, s
œur de Jean de Witt, futur Grand pensionnaire des Provinces-Unies. Avec ses neveux naturels ou par alliance, notamment Octavio de Strada et David de La Croix
[46], il reprend certains des travaux ou projets abandonnés : Strada agit ainsi en Auvergne sur le lac de Sarlièvres
[47]. Le Marais poitevin doit sans doute au clan H
œufft quelques travaux dans sa partie avale.
Parallèlement, les marais commencent aussi à intéresser des investisseurs cette fois français, jusque-là restés à l’écart et maintenant regroupés en nouvelles sociétés locales. Les dessèchements entrent ainsi dans une seconde phase : après l’expérience des Hollandais, ils passent peu à peu dans les mains de notables français et locaux. Les premiers leur transmettent leur savoir-faire avant de se retirer. Dans le Marais poitevin, dès la fin des années 1630, sans attendre l’expiration du privilège de Bradley, les premières initiatives sont lancées par des Fontenaisiens, Rochelais et Poitevins. Pierre Geay de la Pénissière, enrichi par ses vacheries et par le service du seigneur de Marans, mène des travaux dans les marais de la Brie, au sud de Marans. Le 16 juin 1638, il achète d’autres marais, à Marans, à deux anciens associés de Bradley
[48], et entreprend de les dessécher avec l’aide d’Abraham Tessereau, son beau-frère, un des plus riches marchands de gros de La Rochelle, et Samuel Georges, engagé au Canada. De même, Samuel Bernardeau, autre riche négociant rochelais, s’attaque aux marais de Saint-Michel, Cosse et Bernay, toujours à Marans
[49].
Cette multiplication d’initiatives, donc cet éclatement, inquiètent le pouvoir royal. À la fin des années 1630, conscient du problème, le cardinal de Richelieu, qui connaît bien les marais pour avoir été évêque de Luçon, commande au chancelier Séguier un état des marais desséchés et à dessécher
[50]. S’appuyant sur ce bilan, la volonté royale de relancer la défunte entreprise unitaire de Bradley, se concrétise par la déclaration du 4 mai 1641. Le texte rétablit le monopole dont jouissait Bradley, au moins pour les marais du Centre-Ouest atlantique, au profit d’un certain Pierre Siette
[51]. Fils d’un receveur des tailles de Montreuil-Bellay, près de Saumur, cet ingénieur géographe a été chargé en 1629 de raser les fortifications de La Rochelle
[52]. Déjà associé de Bernardeau et de Georges, il prend ceux-ci de vitesse en se présentant au roi comme le seul capable de relever le nouveau défi. La déclaration de 1641 lui accorde alors un privilège de vingt ans pour dessécher les marais d’Aunis, du Poitou et de Saintonge. Libre d’agir à sa guise entre Loire et Gironde, il commence par créer la première véritable société de dessèchements du Marais poitevin : la Société du Petit-Poitou. Il se fait attribuer les marais de l’évêque de Maillezais et de l’abbaye de Moreilles, situés paroisses de Chaillé-les-Marais, Puyravault, Sainte-Radégonde, Moreilles et Champagné (Vendée). La Société se dote de statuts le 19 octobre 1646
[53].
Les membres de cette société incarnent la transition entre les deux générations de dessiccateurs : les anciens associés hollandais de Bradley et du clan H
œufft transmettent argent et expérience aux investisseurs français et locaux, désormais majoritaires
[54]. Cette alliance aboutit au dessèchement de quinze milles arpents de marais poitevins. Siette a commencé par la partie la plus avale, c’est-à-dire la plus facile à traiter car la plus proche de la mer vers laquelle l’eau doit s’évacuer. En 1648, avec son frère René, il dresse une carte des espaces sous leur contrôle. Les marais nouvellement desséchés sont représentés avec la foule des fossés et canaux qui séparent les vastes carrés de marais cultivés. Figurent aussi sur la carte les anciens canaux médiévaux réutilisés par Siette, par exemple le chenal des Cinq-Abbés. Le reste des marais, en amont, de part et d’autre de la Sèvre niortaise, est encore sous les eaux
[55].
Cette réussite fait des envieux qui parviennent rapidement à leurs fins. Ainsi Bernardeau et Georges, encore furieux d’avoir été doublés par leur ancien associé, dénoncent son monopole. Le 31 mai 1642, tout en enregistrant la déclaration de 1641, le parlement de Paris répond à ces plaintes en restreignant la portée du texte : les propriétaires de marais sont autorisés à les mettre en valeur sans passer par Siette, sans toutefois jouir des avantages octroyés à celui-ci
[56]. La déclaration royale du 20 juillet 1643 brise le monopole de Siette en limitant son privilège aux marais qu’il a déjà desséchés, et en étendant ses avantages à tout autre dessiccateur
[57]. La porte est définitivement ouverte aux initiatives diverses. Les sociétés de dessèchements du Marais poitevin se multiplient dans les années 1650
[58].
Avec la création de la Société du Petit-Poitou s’achève donc la première phase des dessèchements modernes, celle des tentatives d’initiative unifiée. Au milieu du XVIIe siècle, l’entreprise éclate en plusieurs sociétés. D’abord hollandaise, elle est de plus en plus française et locale. Cette première phase qui s’achève est pourtant primordiale car elle a jeté les bases juridiques des dessèchements. Elle l’est aussi par ses échecs et ses tâtonnements qui servent d’expérience aux dessiccateurs suivants.
FONDER UN DESSÈCHEMENT : UNE COURSE D’ÉTAPES
Jusqu’à présent concentrés sur la partie avale du Marais poitevin, les dessiccateurs se lancent plus en amont à partir des années 1640-1650. C’est là que prennent naissance deux des plus importantes sociétés de dessèchements du Marais poitevin, toujours actives aujourd’hui : sur la rive droite de la Sèvre niortaise, en Poitou, la Société des marais desséchés de Vix, Maillezais, Maillé et Doix ; sur la rive gauche, en Aunis, sa jumelle, la Société des marais desséchés de Taugon, La Ronde, Choupeau et Benon. Leur formation est très emblématique de la façon de procéder des dessiccateurs au milieu du XVIIe siècle.
La prise de contrôle d’un territoire
La première étape à franchir est la prise de contrôle d’un espace délimité qu’il s’agit de dessécher. C’est ainsi qu’en 1642, un des associés de Siette, François Brisson prend son indépendance et noue les premiers contacts pour créer sa propre société. Audacieux, il veut dessécher tous les marais bas-poitevins situés en amont du Petit-Poitou, ceux-là que même Siette n’avait pas osé traiter. Après s’être assuré de la protection royale, grâce à ses amis dont Roannez, il entre en contact avec les seigneurs qui possèdent les marais convoités depuis des siècles et qui ont renoncé à les dessécher eux-mêmes. Le premier accord ou « baillette » est signé le 13 novembre 1642 avec Henri de Béthune, dernier évêque de Maillezais
[59], pour les marais du même lieu, suivi le 31 décembre par un accord avec Françoise de Foix, abbesse de Saintes, propriétaire des marais de Vix
[60]. Brisson étend son territoire le 15 avril 1644 en s’entendant avec Benjamin de La Rochefoucauld d’Estissac, seigneur des marais de Benet, Magné et Saint-Maxire
[61], et avec François de La Rochefoucauld, l’auteur des
Maximes, propriétaire des marais d’Oulmes et de Courdault
[62].
L’effervescence est grande à l’époque, et les concurrents ne manquent pas : Brisson en fait les frais dès 1645 avec la contre-proposition d’Amable Bitton, receveur général des finances à Poitiers, acceptée par l’abbesse et l’évêque
[63]. Portée en justice, l’affaire se termine par un accord à l’amiable le 30 décembre 1648 : les deux sociétés concurrentes fusionnent. Finalement, un arrêt du parlement de Paris du 30 avril 1654 réhabilite Brisson en rendant exécutoires les accords passés en 1642
[64]. Quelques baillettes supplémentaires, avec de fortes indemnités consenties aux propriétaires d’origine, permettent à Brisson et ses associés de contrôler les derniers marais convoités
[65].
Côté Aunis, le processus est identique, même s’il est mené par plusieurs initiateurs à la fois. La création de la Société de Taugon résulte ainsi d’actes signés au profit de dessiccateurs différents mais qui ensuite réunissent leurs possessions. Tous agissent en fait au sein d’un seul clan, celui du duc de Roannez. La première baillette est signée en décembre 1652 entre René Sochet de Gontry, fils du maire de Poitiers et lieutenant au gouvernement de Fontenay, et l’évêque de Luçon pour les marais de Choupeau, à Saint-Jean-de-Liversay
[66]. Là aussi, il faut au dessiccateur beaucoup de pugnacité pour l’emporter sur d’autres concurrents, notamment Jean Tuffet et son fils André, puissants négociants rochelais aussi connus en Nouvelle France, et Thomas Le Secq, bourgeois de Paris. Un arrêt du parlement de Paris, le 14 août 1655, tranche le litige en faveur de Sochet
[67]. Dans l’ombre, Roannez apaise Le Secq en lui permettant d’obtenir les marais de Boëre et Le Roy, à La Ronde, de la duchesse de La Trémoïlle, le 3 juin 1654
[68].
L’affaire est encore plus complexe pour les marais de Taugon dont le propriétaire, Jacques Raoult, évêque de La Rochelle, s’avère très exigeant
[69]. Refusant de céder si facilement aux avances du clan Roannez, il entend longuement plusieurs concurrents successifs : le plus offrant doit l’emporter car l’évêque a besoin d’argent pour construire son nouveau palais épiscopal à La Rochelle. En mai 1657, il se laisse finalement séduire par Pierre Perrien de Crenan, ami de Roannez, qui, avec sa riche seigneurie de Marans, présente suffisamment de garanties
[70]. Le 26 juillet suivant, les trois entités de Choupeau, Boëre - Le Roy et Taugon - La Ronde fusionnent en une seule grande société
[71].
Toutes ces baillettes sont rédigées selon le même schéma. Elles décrivent avant tout les droits et les devoirs des deux parties contractantes. Les dessiccateurs s’engagent d’abord à dessécher les marais concédés dans un délai fixé qui prend toutefois en compte les incertitudes militaires mais aussi naturelles. Signe d’une certaine incertitude, les propriétaires d’origine se garantissent une partie du futur profit des dessèchements en obligeant les dessiccateurs à emblaver au moins les deux tiers des terres, l’autre tiers restant en prairies, jardins et logements : une part des fruits, variable selon les accords, sera prélevée sur les deux tiers labourés, en guise de droits seigneuriaux. Le cens seigneurial de lods et ventes s’applique par contre à tous les marais, emblavés ou non. En outre, les anciens propriétaires se réservent quelques arpents de futurs marais desséchés, exemptés des contributions d’entretien des canaux et digues. Ils retirent enfin des avantages ponctuels, à l’image de l’évêque de La Rochelle qui bénéficie d’un financement partiel de la construction de son nouveau palais. En échange de tant de concessions, les dessiccateurs obtiennent l’entière propriété des marais. Il leur est aussi accordé de pêcher et chasser dans le dessèchement, droit seigneurial à partager cependant avec les seigneurs. Ceux-ci conservent par ailleurs leurs prérogatives judiciaires sur leurs anciens territoires.
La formation des associations
Après avoir pris le contrôle de l’espace à dessécher, les premiers dessiccateurs passent rapidement à la seconde étape : la formation d’associations par ralliement d’investisseurs de plus en plus nombreux. Une multitude d’actes d’associations sont ainsi signés dans les années 1640-1650. Ils donnent à ces sociétés un caractère très moderne, proche de l’actionnariat d’entreprise : chaque membre ou « intéressé » s’engage à financer l’entreprise proportionnellement à une quantité de marais qui lui sera attribuée. Pour les marais de Vix-Maillezais, Brisson convainc des personnages puissants financièrement et socialement, localement ou à Paris, parfois déjà connus dans les marais
[72]. Dès 1644, Octavio de Strada, hollandais de l’ancien clan H
œufft, le rejoint, de même que plusieurs membres de la Société du Petit-Poitou
[73].
Ce premier groupe s’étend au début des années 1650 car l’apport financier des premiers associés ne suffit pas : il est décidé que désormais, chaque associé ne recevra plus une quantité d’arpents mais un nombre de parts, des actions en quelque sorte. Les marais de Vix-Maillezais sont ainsi divisés en vingt-quatre parts. Chaque nouvel associé achète plus ou moins de « vingt quatrièmes » de marais, ce qui conditionne son apport financier. Par ce système novateur, Brisson rallie David de La Croix, autre ancien du clan H
œufft
[74], et surtout de fortunés associés comme Jérôme du Cambout, gouverneur de Rhuys, en Bretagne, qui reçoit plus d’un sixième du dessèchement
[75]. Roannez saisit aussi l’occasion pour entrer discrètement mais officiellement dans les dessèchements, plus seulement par intrigues de coulisses. Les dessiccateurs peuvent enfin se targuer de ce puissant soutien
[76].
Mais le besoin d’argent est toujours plus fort à mesure que les travaux avancent. Toujours pour accroître le nombre d’ « actionnaires », les dessiccateurs imaginent un autre système, à caractère géographique cette fois : alors que la Société de Taugon est déjà intrinsèquement organisée en trois entités, celle de Vix-Maillezais opère sa révolution en se divisant en deux groupes : d’une part, les associés propriétaires dans les marais de Vix et de Maillezais, soit deux tiers du total ; d’autre part, ceux possessionnés plus à l’est, dans les marais de Benet et Courdault. C’est une première façon de délaisser ces derniers qui s’avèrent plus difficiles que prévu à dessécher, car plus éloignés de la mer. Les nouveaux adhérents doivent donc faire leur choix. La Société de Taugon accueille de cette manière un membre éminent, Étienne Foullé de Prunevault, avec son épouse Madeleine de l’Espinay
[77]. Parlementaire depuis 1632, il fut l’intendant contesté du Limousin en 1649, puis en Languedoc en 1650, et est désigné intendant des finances en 1660
[78].
Ces stratagèmes atteignent vite leurs limites car les marais ne sont pas extensibles et, en multipliant les parts, les domaines qui seront exploités se morcellent. Un troisième système est alors mis au point : la sous-association. Chaque associé transmet une portion de sa part à un autre investisseur, formant ainsi un groupe de financeurs sous sa conduite. Le sous-associé recevra une partie de marais dans la part du meneur de groupe, toujours proportionnellement à son apport. Une hiérarchisation est ainsi instituée entre associés, permettant un partage des efforts. De tels accords se multiplient donc dans les années 1650
[79]. D’autres puissants financeurs font leur entrée dans les sociétés, en poussant la logique jusqu’à la « sous-sous-association ». Roannez utilise ce système pour faire adhérer à la Société de Vix-Maillezais ses amis Blaise Pascal
[80] et Charles Mesnard de Toucheprés, militaire, parent du surintendant des Finances Abel Servien et protégé de Mazarin
[81].
D’autres financiers encore plus ambitieux en profitent pour infiltrer les sociétés et prendre discrètement le contrôle des dessèchements. Le 13 février 1655, un sixième des marais de Vix-Maillezais, passe ainsi par sous-association à Jean Corné, seigneur de la Vallée. Personnage obscur, fils d’un marchand de l’île de Ré, il s’est rapidement enrichi par les fermes de droits fiscaux et est devenu le créancier des plus grands noms du royaume
[82]. Les dessèchements sont, comme pour ses prédécesseurs, une façon de consolider sa fortune. Son groupe comprend aussi Gabriel des Nouhes, seigneur de Beaumont-Pally, noble bas-poitevin fortuné
[83], et des financiers bretons tels Jean-Baptiste de Groesque, seigneur de Beaussan. Denis de Sallo profite de ces adhésions pour faire sa propre entrée dans les dessèchements : c’est en effet lui qui prête à La Vallée-Corné et ses associés l’argent dont ils ont besoin pour acheter leur part de marais
[84].
Au terme de ces adhésions, les sociétés réunissent quatre types de personnages
[85]. La première catégorie comprend les officiers de finances, magistrats, militaires vivant dans les villes voisines de Fontenay-le-Comte, Niort et La Rochelle. Certains ont été anoblis, comme Brisson
[86], d’autres sont déjà issus de la petite noblesse. La plupart sont parents ou unissent leurs familles par mariage. Dans leur sillage, les investisseurs de la seconde catégorie sont originaires du Haut-Poitou. Financiers, petits nobles ou officiers à Poitiers, ils sont proches de Roannez, gouverneur du Poitou. Ils amènent avec eux des personnages encore plus prestigieux, rencontrés à la Cour et à Paris. Eux-mêmes enrichis par le négoce, la finance ou le service du roi, ces personnalités s’affichent dans les mêmes quartiers et milieux à la mode dans la capitale. Cette catégorie prestigieuse comprend aussi des Bretons et Angevins. Enfin, la quatrième catégorie, en déclin, est celle des rares Hollandais encore présents dans le Marais poitevin au milieu du XVII
e siècle. Les derniers représentants du clan H
œufft transmettent leur expérience à leurs successeurs français. Protestants, ils se retirent peu à peu, et leurs biens sont confisqués dans les années 1690
[87].
Créer une structure de gestion
Ainsi réunis, les dessiccateurs s’attachent ensuite à mettre sur pieds des structures communes de gestion des dessèchements, pendant et surtout après les travaux. Cette organisation est inscrite dans les statuts que les sociétés du Marais poitevin adoptent les unes après les autres, sur le modèle de ceux de la Société du Petit-Poitou de 1646
[88]. Le 23 mai 1654, les membres de la Société de Vix-Maillezais se réunissent chez François Brisson, à Paris, pour adopter leur texte. Celui-ci est homologué par le Parlement le 1
er août suivant
[89]. Sur l’autre rive de la Sèvre niortaise, la première assemblée de la Société de Taugon du 26 juillet 1657, à Marans, entérine de même les statuts de l’association
[90].
Ces textes sont là encore établis selon le même schéma. Ils fixent un équilibre entre le pouvoir décisionnaire des membres et l’observation de leurs devoirs envers la communauté. Les décisions les plus importantes sont prises par l’assemblée générale, réunie chaque mois pendant les travaux, deux fois par an ensuite : elle désigne le directeur et le caissier, examine les comptes, nomme et révoque les agents de la société. Dans les sociétés de Vix-Maillezais et de Taugon, chaque membre dispose d’un nombre de voix proportionnel à sa participation dans le dessèchement ; dans celle du Petit-Poitou, c’est le vote par tête qui est la règle, ce qui évite le monopole d’un membre fortement possessionné. Ceci est notamment très important pour la fixation de la participation financière ou « contribution » des membres, proportionnellement à ce que chacun possède.
Entre deux assemblées, des agents permanents sont chargés du bon fonctionnement du dessèchement et de l’application des décisions de l’assemblée. Le directeur tout d’abord, élu par l’assemblée parmi ses membres et pour un an renouvelable, représente la société en justice, présente à l’assemblée le bilan de l’année écoulée, et propose les travaux à effectuer. En plus d’une visite générale annuelle, il surveille régulièrement les marais, surtout en période de crues. Il doit alors organiser la lutte contre les inondations. Parfois, il cumule la fonction de caissier. Le titulaire de ce dernier poste perçoit les contributions et effectue les dépenses décidées en assemblée. Nommés par l’assemblée et placés sous les ordres du directeur, les gardes effectuent des tournées d’inspection régulières et constatent par procès-verbaux les infractions aux statuts. Le maître des digues ou « commis » est l’intermédiaire entre ces agents et le directeur, dont il est le véritable bras droit. Il inspecte les marais chaque semaine pour informer le directeur, et assiste celui-ci pendant les inondations.
S’entendre avec ses voisins
Mais l’adoption des statuts ne suffit pas pour commencer les travaux, du moins pour les mener à leur terme. Les sociétés de Vix-Maillezais et de Taugon doivent en effet franchir un dernier obstacle : situées en amont, elles ne peuvent faire aboutir leurs canaux d’évacuation à la mer sans traverser les terres de leurs voisins en aval. Si la déclaration de 1607
[91] et l’arrêt du Conseil du 22 octobre 1611
[92] contraignent les riverains des dessèchements à se plier à leurs nécessités, ces propriétaires exigent des indemnités sans cesse plus importantes, prévues par la déclaration de 1641. Surtout, ils comprennent vite qu’eux-mêmes peuvent profiter des canaux de leurs grandes voisines pour dessécher leurs propres terres à moindres frais. Certains finissent même par se regrouper à leur tour en sociétés. Un équilibre est alors trouvé : les sociétés dépendent de leurs voisins pour pouvoir faire passer leurs canaux ; les riverains dépendent des sociétés pour pouvoir écouler leurs eaux.
C’est ainsi que la Société de Vix-Maillezais doit batailler avec ses voisins pour faire passer son évacuateur principal, le canal de Vix. Le premier accord est signé le 2 septembre 1656 avec Françoise Franchard, veuve d’Abraham Tessereau, l’ancien dessiccateur, pour ses marais de l’Enfrenault, au nord-ouest de Marans
[93]. Les accords de ce type se succèdent ensuite jusqu’en 1660, avec les différents propriétaires des domaines traversés par le canal
[94]. Le 25 mars 1660, l’acte signé entre la Société et la veuve de l’ancien dessiccateur Pierre Geay, scelle le passage de relais entre deux générations d’aménageurs
[95]. L’affaire est plus difficile avec les habitants de l’Île-d’Elle, pour le passage sur leur marais communal, car la Société a autoritairement commencé à creuser le canal avant tout accord ! Les Nellesais ayant besoin d’argent pour renflouer leurs dettes fiscales, un terrain d’entente est finalement trouvé
[96].
Quant à la Société de Taugon, pour le canal de la Banche, ses riverains sont très avides et très bien organisés. La plupart se réunissent en effet eux-mêmes en associations qui, aux portes des canaux et digues de la Société de Taugon, jouent les trouble-fête. Si les premiers accords sont passés entre 1661 et 1665
[97], soit quelques années déjà après la formation de la Société, il faut attendre parfois plusieurs décennies avant de pouvoir s’entendre avec d’autres riverains ! Porté en justice, le litige dure jusqu’en 1710 avec l’abbaye de Saint-Michel-en-l’Herm, pour les marais de Richebonne, à l’ouest de Marans
[98]. Le retard pris vient parfois de ce que des riverains, négligents ou hypocrites, ne s’aperçoivent que très tard de l’empiétement des dessiccateurs sur leurs terres. C’est pour cette raison que l’accord entre la Société de Taugon et le Commandeur du Temple de La Rochelle, pour le Marais Norbec, à l’est de Marans, n’intervient que le 26 février 1751
[99] !
Comme pour la rédaction des statuts, ces accords ont de nombreux points communs. Ils constituent une sorte de jurisprudence régissant les rapports entre les sociétés et leurs voisins. Tous prévoient d’abord le versement d’une indemnité par la société à ceux dont elle traverse les terres. Il s’agit souvent d’une somme globale, payable immédiatement et très variable selon l’enjeu et aussi la puissance de l’interlocuteur : elle atteint 9 000 livres entre la Société de Vix-Maillezais et le comte de Marans. L’accord fixe également la contribution que le riverain devra payer pour faire écouler ses eaux dans le canal. Sauf exceptions, la Société de Vix-Maillezais applique le principe de l’abonnement : le riverain est exempté des contributions pour l’entretien des canaux, habituellement calculées selon la superficie de terres bénéficiant de l’écoulement ; il verse en lieu et place une somme forfaitaire définie par l’accord. La Société de Taugon préfère appliquer le système classique de la proportionnalité, en l’atténuant en faveur de ses voisins.
En échange, les riverains, individuels ou regroupés, peuvent dessécher leurs terres en écoulant leurs eaux dans le canal. Des vannes, appelées « bondes » ou « clapets », sont installées là où le canal principal du riverain se jette dans celui de la Société. Ceci constitue une contrainte importante pour la Société : l’eau qui arrive des terres voisines, peut constituer un surplus dangereux que le canal peut ne pas supporter, en cas de forte montée du niveau. La Société a alors le droit de fermer unilatéralement les bondes. Par ailleurs, pour atténuer l’effet de coupure du canal, la Société autorise ses voisins à construire des ponts pour aller et venir sur leurs terres de part et d’autre. D’autres avantages sont octroyés ponctuellement : droit de pêche dans le canal, maintien des prérogatives seigneuriales du comte de Marans sur la superficie occupée par le canal de Vix, etc. Les sociétés sont parfois contraintes de renoncer à des prérogatives majeures : en 1679, afin de faire passer une digue sur le domaine de René Loyauté, à Doix, la Société de Vix-Maillezais accepte que son voisin possède le fonds de la digue
[100].
Les dessiccateurs vont enfin pouvoir commencer leurs travaux, même s’ils n’ont parfois pas attendu pour le faire. Le cadre juridique des dessèchements est désormais en place. En échange d’importantes concessions, qui les engagent pour les siècles à venir, ils ont le contrôle des marais qu’ils convoitaient. Liés entre eux par les actes d’associations et par les statuts, ils peuvent enfin passer à la phase concrète des opérations.
LA RÉALISATION DES TRAVAUX DE DESSÈCHEMENTS
Avec les travaux, les dessiccateurs passent enfin de la théorie à la pratique. Ils s’approprient concrètement l’espace des marais qu’ils viennent d’acquérir et pour lesquels ils se sont engagés à verser des sommes colossales. Nous assistons maintenant à la naissance du Marais poitevin tel que nous le connaissons en grande partie aujourd’hui.
Dessécher des marais : un savoir-faire
Comme le montre sa mise en place par étapes, un dessèchement de marais n’est pas une action hasardeuse : il découle d’un véritable savoir-faire transmis entre dessiccateurs. Ceux de l’ère moderne peuvent se prévaloir à ce titre de deux héritages. Dans le Marais poitevin, certaines techniques étaient déjà employées par les moines dessiccateurs du XIII
e siècle, par exemple les portes marines qui prémunissent les dessèchements du reflux de la mer à l’embouchure des canaux évacuateurs
[101]. Surtout les travaux du XVII
e siècle portent la marque de l’expérience transmise par les ingénieurs hollandais. Si les Hollandais ne persistent pas en tant qu’investisseurs, et si leur place a largement été exagérée par l’historiographie du XIX
e siècle, leur rôle technique reste important jusque dans les années 1660. En 1663, la Société de Vix-Maillezais, dont le Hollandais Strada a été l’un des premiers membres, nomme maître des digues un certain Van Del, ingénieur hollandais
[102]. Après lui, aucun Hollandais n’est plus mentionné à un poste technique dans le Marais poitevin, mais cet apport est suffisamment important pour susciter des convoitises. En 1656, à la mort de Strada, la transmission de son « art et connaissance », provoque une des premières crises entre les associés de Vix-Maillezais
[103].
Enfin, les dessiccateurs français se transmettent leurs expériences réciproques, chargées de succès et d’échecs. Les dessiccateurs des années 1650-1660 tirent ainsi parti de ce que Siette a réalisé dans le Petit-Poitou quelques années auparavant. La transmission est assurée par les associés qui passent d’une société à l’autre, et par des techniciens engagés par les uns puis par les autres. En 1664, la Société de Vix-Maillezais confie ainsi la construction de son aqueduc de la Grande Bernegoue au maçon Anthoine Cochast, déjà employé par le Petit-Poitou
[104]. Les nouveaux dessiccateurs récupèrent aussi certains ouvrages de dessèchements réalisés par leurs prédécesseurs immédiats. Le dernier tronçon du canal de la Banche est ainsi une reprise par la Société de Taugon d’un ancien canal autrefois creusé par Pierre Geay de la Pénissière
[105].
Le point commun à toutes ces expériences, est leur caractère raisonné, réfléchi. Tout est pensé au préalable pour engendrer un ensemble cohérent dans lequel chaque territoire dépend de son voisin. Il faut d’abord délimiter le périmètre à dessécher, par une digue aux dimensions précises. Celle-ci est longée par un canal dit « de ceinture ». Une autre ceinture, côté extérieur du dessèchement, sert de tampon entre la digue et les eaux d’inondation contenues au-delà. De l’autre côté de la digue en effet, des marais sont maintenus inondables : ce sont les marais « mouillés », zone essentielle d’épandage des crues en hiver et de réserve d’eau en été. À l’intérieur du dessèchement, un canal principal évacue l’eau vers la mer. Convergeant vers cette colonne vertébrale, des fossés principaux de dix pieds de large divisent l’espace en quadrilatères, eux-mêmes ensuite découpés en carrés par des fossés secondaires de huit pieds de large. Un groupe de deux carrés constitue une unité d’exploitation, la « cabane », dont l’organisation est tout aussi mathématiquement prévue : superficie, nombre et taille des pièces du logement et des bâtiments d’exploitation, sont calculés, de même que les coûts et gains d’exploitation
[106]. En prenant ainsi les précautions d’usage, et en adaptant avec détermination et réalisme leurs exigences à celles de la nature, les dessiccateurs mettent tous les atouts de leur côté.
Des travaux pharaoniques
Concrètement, et pour revenir aux exemples précis des marais de Vix-Maillezais et de Taugon, les travaux commencent aussitôt la conclusion des premiers accords avec les propriétaires d’origine, du moins lorsque suffisamment d’associés ont mis leur argent en commun. Strada, maître d’
œuvre du chantier de Vix-Maillezais, passe un marché de transport de bois dès le mois d’avril 1645
[107]. Il faut cependant attendre l’adoption des statuts et la conclusion des accords avec les riverains, pour effectuer les plus grosses opérations. Menés par les agents permanents des sociétés, des centaines d’ouvriers commencent par édifier les digues ou « levées » pour délimiter les dessèchements, conformément aux plans des dessiccateurs. Les marais desséchés de Taugon, La Ronde, Choupeau et Benon sont ainsi protégés par une digue tout le long de la Sèvre niortaise et de son affluent, le Mignon. Les marais de Vix-Maillezais s’abritent derrière la Grande levée qui file d’est en ouest jusqu’à la mer. La digue est élevée avec la terre tirée du creusement du canal de ceinture intérieure et de la contre-ceinture extérieure : elle est donc leur réplique en positif
[108].
Dans le cas des marais de Vix-Maillezais, la ceinture intérieure sert de canal évacuateur principal : c’est le canal de Vix. Les deux sont distingués dans les marais de Taugon : la ceinture d’un côté, le canal de la Banche de l’autre. Le canal évacuateur est d’abord creusé en aval : si l’on débutait par l’amont, il serait envahi par l’eau impossible à évacuer. Essentiel, le canal évacuateur est parmi les premiers ouvrages établis par les dessiccateurs : les travaux du canal de la Banche débutent dès 1656, avant la première assemblée de la Société de Taugon
[109]. Les fossés secondaires sont ensuite creusés, faisant converger l’eau vers le canal principal.
Illustration 2. – Extrait des plans de Jacques Parent, 1767, archives de la Société de Vix
De gauche à droite, profils du canal de Vix, de la Grande levée de Vix et du Contrebot de Vix ; en haut à hauteur des marais de Millé, à Maillé, et en bas à hauteur de la Bonde des Jourdain, à Vix.
Ce plan général s’accompagne de techniques qui assurent une respiration entre le périmètre desséché et l’extérieur, tout en maintenant l’étanchéité du système. C’est notamment le rôle des portes marines, là où le canal évacuateur aboutit à la mer. Celles du canal de la Banche sont construites en 1668
[110]. Poussés par le flux ou le reflux des eaux, les deux battants de la porte, pointés en « V » vers la mer, empêchent celle-ci de pénétrer dans le canal à marée haute, et permettent au contraire d’évacuer l’eau des marais desséchés à marée basse. C’est un véritable poumon pour le dessèchement. De même, la ceinture extérieure de la digue, ou « contre-ceinture », absorbe, au moins un temps, l’eau affluant des marais mouillés, protégeant la digue. Un espace ou « prélai » est maintenu entre la digue et la contre-ceinture pour servir de protection supplémentaire
[111]. Autre dispositif tampon, des vannes ou « bondes », ménagées dans les digues, permettent de prélever de l’eau dans les marais mouillés pour abreuver les marais desséchés en été. La Société de Taugon en installe une en 1671 à la tête du canal de la Banche, dans la digue de Boëre, pour prendre de l’eau dans les marais mouillés de Mauzé
[112].
Les marais de Vix-Maillezais se distinguent de leurs voisins par un obstacle supplémentaire : situé sur la rive droite de la Sèvre niortaise, le canal de Vix coupe inévitablement les affluents du fleuve, la Vendée, la Jeune Autise et la Vieille Autise. Or les eaux du canal, issues des marais desséchés, ne doivent pas se mélanger avec ces rivières qui irriguent les marais mouillés et sont en contact avec la mer. Les dessiccateurs démontrent ici une nouvelle fois toute leur ingéniosité en construisant des aqueducs aux trois points sensibles : le canal de Vix passe ainsi sous la Vendée au gouffre de l’Île-d’Elle, sous la Jeune Autise au nord de Maillé, et sous la Vieille Autise à la Grande Bernegoue, à l’est de Maillé. L’aqueduc du gouffre, le plus en aval, est de ce fait le premier édifié, vers 1663. Les deux autres aqueducs, construits, comme le premier, en pierre sur pilotis de bois, suivent au printemps 1664
[113].
L’étape suivante consiste en l’arpentage général des marais nouvellement desséchés, et en leur division en carreaux. Épousant le quadrillage des fossés et canaux, ils servent de base à la constitution des lots des associés et au calcul de leur contribution financière. Dans les marais de Vix-Maillezais, l’opération est menée à partir de novembre 1663 par l’ingénieur-géographe André de la Maisonneuve. Une carte des 82 carreaux numérotés est établie
[114]. La Société de Taugon procède au même récapitulatif, sous l’égide de l’ingénieur de La Serre, le 17 octobre 1664
[115]. Le partage des marais desséchés peut enfin intervenir entre les associés, proportionnellement à leur apport financier. Cet acte final est vécu comme un aboutissement, l’apothéose de plusieurs années d’efforts. À Vix-Maillezais, les associés sont si impatients qu’ils n’attendent même par l’arpentage : le partage a lieu en effet du 19 au 23 octobre 1663
[116]. La même action se déroule dans les marais de Taugon, La Ronde, Choupeau et Benon les 17 octobre et 7 novembre 1665
[117]. Les travaux ne sont pourtant pas terminés, là non plus.
Des résultats contrastés
Et c’est justement cette impatience teintée de précipitation, qui s’avère rapidement néfaste à la belle entreprise. Pourtant longuement préparée, celle-ci semble décevoir certains de ses acteurs car la prospérité n’arrive pas aussi vite que promis. Cependant, le bilan général et à long terme des dessèchements est positif : les espaces desséchés apparaissent au XVIIIe siècle bien plus riches que les régions voisines. Les rendements des champs emblavés et l’élevage font les beaux jours des fameuses « cabanes » de marais desséchés, tandis que les marais mouillés profitent de la navigation et de la production de bois. Ce tableau fait l’admiration des observateurs régionaux et surtout étrangers.
Tous sont d’abord impressionnés par l’audace et l’énergie des dessiccateurs. Historien de La Rochelle au XVIII
e siècle, le P. Arcère salue cette
œuvre « remarquable par la longueur des canaux, par le nombre prodigieux de coupures qu’il a fallu pratiquer, par les chaussées et les ponts qu’on a élevés »
[118]. Au siècle suivant, les observateurs militaires, administrateurs et scientifiques sont tout aussi admiratifs. L’envolée la plus lyrique appartient, en 1899, à l’écrivain Henri Gélin qui, visitant les marais avec un pêcheur, compare l’
œuvre à celle des dieux de l’Olympe : « Et le mot d’admiration naïve du vieux pêcheur évoqua devant moi tout l’
œuvre colossal de vingt générations de pionniers laborieux et tenaces, qui accomplirent ici, comme autrefois Hercule dans les bourbiers de Lerne, ce miracle glorieux de séparer la terre des eaux »
[119]...
Le beau tableau ainsi décrit,
a posteriori, cache mal les grandes difficultés apparues dès les premières années des dessèchements et qui ont bien failli entraîner les dessiccateurs vers la banqueroute. Le déroulement même des partages finaux est éloquent. Dans les marais de Taugon, le partage de 1665 révèle de graves erreurs dans la répartition des dépenses entre les trois composantes de la Société : depuis 1657, s’appuyant sur un arpentage effectué dans la précipitation et sans pouvoir aller sur un terrain toujours inondé, le calcul des contributions a surestimé la part des uns au profit des autres
[120]. Par ailleurs, le jour même du partage, un des associés, Étienne Foullé, trahissant la fébrilité générale, ajoute à l’arpentage officiel commandé par la Société, un bornage de la part lui revenant
[121]. L’arpentage général doit même être révisé un an plus tard seulement
[122].
Et durant les cinquante années suivantes, les deux sociétés traversent des crises violentes qui mettent aux prises certains associés entre eux ou contre leurs créanciers. Les dessiccateurs ont dû en effet emprunter beaucoup d’argent pour remplir leurs engagements. Or, même si elles sont moins violentes et moins étendues qu’avant, les inondations persistent en hiver, parfois même au printemps, voire en été ! Les eaux viennent à chaque fois détruire les exploitations, ne permettant pas d’engranger les profits prévus. Tel est le cas dès le mois de décembre 1663 : lorsque la Société de Vix-Maillezais tient sa première assemblée après partage, elle constate, catastrophée, que tous les marais desséchés sont inondés car les digues n’ont pas résisté. Cette situation se répète depuis trois ans et empêche l’application du partage effectué en octobre
[123]. Au cours des années 1670-1680, les assemblées des sociétés ne parlent que de « réparations qui seront urgentes pour empêcher la ruine et inondation desdits marais »
[124]. À l’hiver 1688-1689, presque tout le dessèchement de Vix-Maillezais est sous les eaux, les fossés sont comblés, les digues sont effondrées
[125].
L’argent vient donc à manquer pour rembourser les emprunts. Les créanciers se servent alors en saisissant des marais desséchés. Plusieurs associés sont au bord de la ruine, certains sombrent même : c’est le cas notamment de La Vallée-Corné et de Beaumont-Pally, les deux principaux membres de la Société de Vix-Maillezais. La faillite du premier est retentissante : ses créanciers multiplient les saisies et, malgré la suspension de certaines poursuites par un arrêt du Conseil royal des finances le 31 mai 1672
[126], La Vallée-Corné meurt en état de banqueroute en 1686. Ses cabanes et celles de Beaumont-Pally sont saisies au profit des créanciers, dont la Société de Vix-Maillezais pour des contributions impayées
[127]. Ces événements déstabilisent la Société mais aussi celle de Taugon, les deux associations ayant des membres en commun : toutes deux subissent jusque dans les années 1710 une grave crise de direction : des clans se déchirent, des sécessions ont lieu, des putschs sont organisés
[128].
Malgré tout, avec le recul du temps, il apparaît que les dessèchements du XVIIe siècle ont eu le mérite d’accoucher d’espaces nouvellement cultivés, de grands champs de céréales, de prairies couvertes de troupeaux, de rivières chargées de bateaux emmenant les denrées produites vers les ports alentours. Le Marais poitevin à la fin du siècle ne ressemble plus à ce qu’il était lors du passage de Henri de Navarre guerroyant. Son dessèchement progressif s’est déroulé selon un plan méthodique, mûrement réfléchi par ses acteurs, en tirant profit des réussites et des échecs passés. La création des sociétés de dessèchements, structures modernes et novatrices, est une véritable intrusion dans un monde social et économique en place depuis des générations et qui portait en lui tous les atouts de sa transformation.
Mais cela ne suffit pas. Les dessiccateurs ont sans doute été trop sûrs d’eux, sûrs de pouvoir venir rapidement à bout des inconvénients naturels et de mettre en valeur ces terres à la richesse promise. Les résultats sont bien là, quelques décennies plus tard, mais au prix d’efforts imprévus et de désillusions. Combien d’inondations a-t-il fallu contenir ? Combien de fois a-t-il fallu renforcer les digues, dégager les canaux, reconstruire les fermes ? Combien de fois les investisseurs ont-ils dû réinvestir des sommes toujours plus importantes ? Certains, et non des moindres, ont tout perdu dans la belle œuvre, tous les autres ont dû revoir leurs ambitions à la baisse.
Il a donc fallu une énergie considérable, une persévérance à toute épreuve, une ténacité redoutable pour supporter ces nombreux obstacles trop longtemps sous-estimés. Il a fallu un intérêt financier mais aussi personnel et intellectuel pour tenir bon. Il a aussi fallu le soutien de l’État qui s’est sagement contenté de donner la bonne direction, sans interventionnisme excessif. Il a enfin fallu aux dessiccateurs la capacité de comprendre qu’il est inutile de vouloir tout maîtriser, la capacité de concevoir que leurs projets d’une haute technicité sur le papier, devaient être révisés en fonction des exigences de l’environnement. Cette humilité, condition à remplir pour aboutir aux objectifs de développement fixés, est sans doute la plus grande expression de modernité chez ces hommes du XVIIe siècle. Un exemple à suivre par leurs successeurs.
[1]
Jean-Alexandre Cavoleau,
Statistique ou description générale du département de la Vendée, Éd. A. D. de la Fontenelle de Vaudoré, 1844, p. 70.
[2]
Archives de la Société de Taugon, aux Archives départementales de la Charente-Maritime,
Répertoire des actes, lettres, titres, papiers appartenant à la Société de Taugon, La Ronde, Choupeau et Benon fait cette année 1763, p. 1-3, accord entre l’évêque de Maillezais et des habitants de Taugon, 28 novembre 1558.
[3]
Arch. dép. de la Vienne, E dépôt 22, liasse 46, voir par exemple les acensements de marais à Montreuil, par Jehan de Sansiquet, seigneur d’Écoué, à Mathurin Durant, et Maixent Gorré, devant Malard, notaire, les 26 mars et 23 septembre 1561.
[4]
Arch. nat. H
4 3215, dénombrement de la seigneurie de Coulon, 30 mai 1567.
[5]
Henri Verdié,
La vie rurale en Charente-Inférieure : les marais, 1929, p. 9.
[6]
Arch. dép. de la Charente-Maritime, E 639, partage des biens de Pierre Geay de la Pénissière, 15 mars 1655, devant Favreau, notaire à Marans ; tous ces biens ont été affermés par transactions passées par Pierre Geay de la Pénissière, devant Bourdin, notaire à Marans, novembre 1623, 17 avril 1624 et 7 octobre 1624, Arch. dép. de la Charente-Maritime, 3E 31/22.
[7]
E. Clouzot,
Les marais de la Sèvre niortaise et du Lay du Xe siècle à la fin du XVIe siècle, Paris, Niort, 1904, p. 92-93.
[8]
La cabane est le terme local désignant une grande exploitation de marais desséchés.
[9]
Arch. dép. de la Charente-Maritime, 3E 31/31, ferme de la métairie de Soulice par Marie Franchard, veuve de Pierre Geay de la Pénissière, à Simon Cornardeau, devant Layné fils, notaire à Marans [...], 1658.
[10]
Édit d’avril 1599 sur les dessèchements, Isambert, Decrusy, Jourdan, Taillandier,
Recueil général des anciennes lois françaises, depuis l’an 420, jusqu’à la Révolution de 1789..., Paris, t. XV, p. 212.
[11]
E. Clouzot,
op. cit., p. 73-74 ; cette enquête est citée par le
Mémoire pour faire voir que les dessèchements qui ont esté faits depuis vingt-cinq ans en sça sont cause des inondations fréquentes qui ont désolés les paroisses de Poiré, du Langon, de Mouzeil, de Naillers, de Sainte-Gemme, de Luçon, des Magnils, de Chasnay, de Triaize et qui ruinent le canal de Luçon..., s.d. [vers 1670], Bibl. mun. de Poitiers, collection Fonteneau, ms. 545.
[12]
Cité par Fortuné Viaud,
Étude sur les effluves des marais, Paris, 1870, p. 7.
[13]
Comte de Dienne,
Histoire du dessèchement des lacs et marais en France avant 1789, Paris, 1891, p. 119.
[14]
Henri-Lancelot Voysin, sieur de La Popelinière,
La Vraye et entière histoire des troubles et choses mémorables avenues tant en France qu’en Flandres et pays circonvoisins, depuis l’an 1562, La Rochelle, 1573, fol. 318v.
[16]
Service historique de l’armée de terre, Archives du Génie, art. 4, section 2, § 4, carton 2, Chabannes,
Mémoire sur la coste du Poitou, 1746.
[17]
Ibid., carton 4, Dembarrère,
5e inspection des fortifications, qui... s’étend depuis l’embouchure de la Gironde jusques à celle de la Seine. 1re partie, depuis la Gironde jusqu’à la Loire, 30 brumaire an III (20 novembre 1794).
[18]
Ibid., carton 5, commandant Juge,
Mémoire militaire sur la défense du littoral et des îles du département de la Vendée, 1862.
[19]
Comte de Dienne,
op. cit., p. 40-42.
[20]
J. Mesnard,
Pascal et les Roannez, Bruges, 1965, p. 178-180.
[21]
Histoire de La Rochelle (Marcel Delafosse, dir.), Toulouse, 1985, p. 129-131 et 165.
[22]
J. Mesnard,
op. cit., p. 356.
[23]
Claude Morillon,
Hommes du XVIIe siècle au travail : la reconquête du Marais Poitevin, principalement dans la région de Vix, Maillé, Maillezais. Étude d’une société de dessèchement, mém. de maîtrise, histoire, J. Tarrade et J. Marcade (dir.), Poitiers, 1970, p. 45 ; J. Mesnard,
op. cit., p. 337.
[24]
J. Mesnard,
op. cit., p. 194-196.
[25]
C. Morillon,
op. cit., p. 43-44 ; J. Mesnard,
op. cit., p. 336.
[26]
C. Morillon,
op. cit., p. 45 ; J. Mesnard,
op. cit., p. 712-714 et 896.
[27]
Voir à ce sujet Éric Lundwall,
Les Carrosses à cinq sols : Pascal entrepreneur, Paris, Éd. Science-Infuse, 2000, 184 p.
[28]
C’est Pierre Brisson qui raconte les guerres dans la région, dans
Histoire et vray discours des guerres civilles es pays de Poictou, Aulnis, autrement dit Rochelois, Xainctonge, et Angoumois depuis l’année 1574, jusques à l’édict de pacification de l’année 1576, parue en 1578, voir chap. I, p. 217 ; en tant que sénéchal, Pierre Brisson a aussi mené la visite des marais détruits par les guerres, en 1599, voir chap. I, p. 228.
[29]
La biographie de Pierre Perrien de Crenan est donnée notamment par J. Mesnard,
op. cit., p. 768-771.
[30]
Guy Massin Le Goff, « Une bibliothèque d’exception », dans
Vieilles maisons françaises, n
o 178, juillet-août-septembre 1999, p. 74-77.
[31]
J. Mesnard,
op. cit., p. 639-640 ; Michel Popoff,
Prosopographie des gens du parlement de Paris (1266-1753), Paris, 1996, 1151 p., p. 719 et 868 ; Henri, Paul et Joseph Beauchet-Filleau,
Dictionnaire historique, biographique et généalogique des anciennes familles du Poitou, Poitiers, 1
re éd., 1840-1854, p. 669-670.
[32]
Dictionnaire des journaux, 1660-1789, Jean Sgard (dir.), Paris, 1991, p. 710.
[33]
Louis Moreri,
Le grand dictionnaire historique ou Le mélange curieux de l’histoire sacrée et profane, Paris, t. IX, 1769, p. 96.
[34]
Archives de la Société de Taugon, aux Archives départementales de la Charente-Maritime carton IV dossier 4, et Arch. dép. de la Vienne, E dépôt 22, liasse 43,
Recueil des édicts, déclarations, arrests et règlements concernans les desseichements des marais, Paris, 1666, Frédéric Léonard, 128 p.
[35]
Ces avantages sont très bien décrits par le Comte de Dienne,
op. cit., p. 420-428 ; le texte de l’édit de 1599 se trouve dans le recueil d’Isambert, Decrusy, Jourdan, Taillandier,
op. cit., t. XV, p. 212.
[37]
C. Morillon,
op. cit., p. 11.
[38]
Comte de Dienne,
op. cit., p. 457.
[39]
Isambert, Decrusy, Jourdan, Taillandier,
op. cit., t. XV, p. 313, art. IV.
[40]
Bibl. nat. de France, ms. Fr. 16740, fol. 280-281,
Req[ue]te de Bradeley au roy p[ou]r avoir quelq[ue]s argent en faveur du deseichem[en]t des maretz de France auxquels il travailloit ; ce document n’est pas daté mais Bradley y expliquant qu’il est arrivé en France seize ans auparavant, on peut le situer aux alentours de 1610, juste avant l’arrêt du Conseil du 22 octobre 1611 ou bien la déclaration royale du 19 octobre 1613.
[41]
Ibid., fol. 282-283,
Mémoires du sieur Bradeley sur le merite du desseichem[ent] des marestz de France [vers 1610].
[42]
Arch. nat., F
10 208,
Mémoire historique sur les dessèchemens des marais, s.d.
[43]
Arch. nat., AD IV 4,
Les edicts, declarations, lettres patantes et commissions du roy pour le desseichement des marais, pallus et terres inondées de ce royaume..., Paris, Pierre Charpentier, 1634, p. 61-63.
[44]
Ibid., p. 68-69.
[45]
Comte de Dienne,
op. cit., p. 130.
[47]
C. Morillon,
op. cit., p. 20.
[48]
Arch. dép. de Charente-Maritime, 1J 513, accord entre Pierre Geay de la Pénissière, Henry de Fourcy et Isaac Martin de Maunoy, devant Baudry, notaire à Paris, 16 juin 1638.