Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130533566
192 pages

p. 653 à 657
doi: 10.3917/dss.034.0653

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n° 221 2003/4

2003 XVIIe siècle

Chimères et réalisations hydrauliques

Guy Lemeunier CNRS – Université Paris-Sorbonne, Centre Roland-Mousnier.
Le vol qui me rapatrie d’Espagne trois ou quatre fois par an ne suit pas une trajectoire constante. Au départ de Madrid il décrit généralement dans l’espace français une diagonale Biarritz-Paris : je suis le dessin impeccable de la côte aquitaine, l’évasement de la Gironde... Puis j’hésite à identifier les miroirs-rubans successifs : Isle ? Charente ? Creuse ? Indre ? Enfin voilà Tours au plan romain et la Loire impossible à confondre avec ses bancs de sables blancs. L’avion survole alors les vallées du Loir et de l’Eure... Chartres, Versailles. Entre deux un château. Est-ce Maintenon cette haute toiture cernée d’eau ? Le repérage des grandes arches lève le doute.
À vrai dire, jusqu’aujourd’hui, j’ignorais tout sur l’aqueduc inachevé. Trop monumentales ces arches pour une fabrique de parc ! Ma science récente confirme cependant certaine intuition qui rapprochait dans mon esprit cette ruine grandiose de la machine de Marly depuis longtemps familière.
Puisque le génie des lieux inspire si souvent nos recherches et surtout notre réflexion, pour célébrer les jeux et les enjeux de l’eau, quel site plus approprié que ces tours prises dans le courant avec, en contre-jour, le spectre d’une des chimères hydrauliques du XVIIe siècle ! Que les organisateurs de cette rencontre en soient loués ainsi que tous ceux qui l’ont permise.
Qu’ils soient aussi remerciés d’avoir tenu à réunir historiens et littéraires autour de thèmes aquatiques. C’était justice. Si le XVIIe siècle correspond en effet, comme nous venons d’en prendre conscience, à une phase dynamique de l’hydraulique européenne, la référence récurrente à l’eau constitue aussi l’un des éléments différentiels de la culture baroque : art, urbanisme, littérature, sociabilité de cour...
Ce fut donc pour moi un bonheur particulier que d’avoir à présider la première séance de cette journée d’étude et de rouvrir, en prélude, certains ouvrages prestigieux qui déterminèrent mon orientation vers la recherche historique moderne : les études de P. Charpentrat sur l’architecture baroque (la France à la suite de l’Angleterre « découvrait » alors cette esthétique étrange), les deux livres fondamentaux de J. Rousset (La littérature... de 1953 et L’Anthologie... de 1961) et le Baroque et classicisme (1957) de mon premier maître V.-L. Tapié. L’enchantement de ces lectures pré-universitaires fut prolongé par la visite des palais patriciens ou princiers d’Italie, d’Allemagne et de Belgique et de leurs jardins maniéristes, baroques ou classiques, repérables au traitement des eaux : cascadantes, courantes ou apaisées.
Mon attrait pour le thème de l’eau venait de plus loin, mais il s’en trouvait confirmé. Cependant à l’heure de choisir un champ d’étude, ce n’est pas vers les espaces d’abondance hydrique que je me suis tourné mais, au contraire, vers une côte « sous le vent », le Sud-Est ibérique, la zone la plus aride d’Europe, où l’on entend communément : « Una gota de agua es una gota de sangre ». Mais lorsque l’eau sourd en abondance, c’est un émerveillement que chantent les poètes arabes, baroques et ceux de la génération de 1927 autour de Valence, de Murcie et en Andalousie :
¡ Oh claro honor del líquido elemento,
dulce arroyuelo de corriente plata,
cuya agua entre la yerba se dilata
con regalado son, con paso lento !
Góngora, Soneto 56.
Au cœur de la région, l’extrême rareté de l’eau explique que les droits d’arrosage soient susceptibles d’appropriation privée, donc de toutes transactions immobilières indépendamment de la terre irriguée. Les tours d’eau y font même l’objet d’enchères journalières à la Troneta d’Elche (prov. d’Alicante), au Concierto de Mula (Murcie), à l’Alporchón de Lorca (Murcie) et à celui de Vélez Rubio (Almería). On comprend aussi que les trois provinces concernées aient servi de banc d’essai à l’importation de techniques étrangères comme jadis celle des qanats (galeries drainantes d’origine persane), aux innovations telles que les premiers grands barrages-poids arqués (Tibi, 1594), ancêtres des barrages-voûtes, puis de pôle d’exportation des savoirs vers les Indes de Castille.
J’ai eu plaisir à être conduit ce matin vers des milieux plus amènes et à mieux apprécier par comparaison l’apport des recherches effectuées plus au sud (en Espagne et sur les rives méridionales et orientales de la Méditerranée). D’autant que les communications entendues, malgré leur nombre restreint, forment un très riche ensemble qui couvre les différents aspects de la maîtrise de l’eau : un dessèchement en secteur atlantique, irrigation et dessèchement en secteur méditerranéen, approvisionnement de la ville de Londres qui, dépassant Naples et Paris, devient alors la métropole de l’Europe. Si l’hydraulique industrielle n’a pu recevoir un traitement monographique, chaque allocution en a fait ample mention.
Usant d’un certain arbitraire, j’aimerais revenir sur ce qui m’a semblé l’enseignement essentiel de chacun des exposés, avant d’énoncer quelques conclusions qui se dégagent avec force de leur ensemble.
Grâce à Mark Jenner, je note tout d’abord, quant à l’alimentation urbaine, l’extraordinaire avance de Londres non seulement sur les villes de la province anglaise, mais sur les capitales du continent. Sur les bords de la Tamise, on passe bien du mobile charitable (abreuver l’assoiffé) à la recherche du profit. Le confort hydrique à l’ancienne avait sans doute atteint son maximum dans les villes musulmanes du bas Moyen Âge comme Grenade et Tétouan, où la multiplicité des fondations pieuses et le mécénat assuraient aux palais et aux édifices cultuels, mais aussi à une proportion élevée de demeures privées, un débit que complétait le recours aux fontaines. On rémunérait la peine des porteurs, on ne leur achetait pas l’eau. Et même si les droits d’arrosage faisait ça et là l’objet d’appropriation et procuraient à leurs titulaires d’impressionnants revenus en temps de sécheresse, il s’agissait de pratiques patrimoniales rentières, non de spéculation. À Londres, l’eau domestique devient un objet de commerce.
L’étude de Yannis Suire sur le Marais poitevin situe opportunément le démarrage des opérations d’assèchement – après les errements médiévaux – dans un environnement politique déterminé et en fait un symbole : une zone humide stratégiquement située sur une frontière religieuse majeure (rappelons-nous les combats de Moncontour à Coutras) doit être transformée en terre à blé et à pâture : de glacis en grenier. Ce, sous les auspices des deux partis si longtemps opposés et sous l’impulsion des Hollandais protestants. Ces Hollandais que l’on retrouve partout, l’auteur nous en précise à la fois l’apport technique et financier et le désengagement progressif mais somme toute précoce. Ajoutons qu’au fil de son récit, il fournit une explication pratique à une interrogation actuelle : pourquoi le « marais mouillé » qui subsiste pour la joie du visiteur se situe-t-il en amont du marais desséché ?
Sur la côte atlantique, il ne peut guère s’agir que de dessèchement. En milieu méditerranéen l’eau fait défaut ou surabonde. L’irrigation jouxte donc la bonification et parfois l’accompagne. L’exposé nuancé de Patrick Fournier montre que la prolifération d’initiatives hydrauliques sur un espace réduit, le sud du Comtat et les secteurs limitrophes de la Basse-Provence (le nord de la Crau, les marais d’Arles et de Tarascon) aboutit à la création de réseaux nullement – ou malaisément – connectés, que l’objectif d’un aménagement global du bas Rhône est encore absent, mais que cependant l’échelle des opérations change, essentiellement parce que la terre devient une valeur en elle-même. Avec cette communication je me trouve, pour ma part, introduit dans un univers qui m’est déjà familier : par son hydrologie, certes, et par son encadrement juridico-politique. L’expérience du Marais poitevin illustre bien l’intrusion du capital marchand dans un espace encore assez solidement tenu par la féodalité : évêques, abbés et seigneurs. Mais dans le petit monde dont les Alpilles marquent l’horizon, comme dans la péninsule ibérique, les communautés d’habitants, autrement puissantes, font entendre leur voix. Les seigneurs s’effacent à moins de se muer eux-mêmes, comme les barons d’Oppède, en entrepreneurs hydrauliques, en parallélisme total avec mes aristocrates aragonais et valenciens.
Ces annotations restent forcément réductrices, mais chacun aura pu faire son propre miel au cours des conférences. Entre celles-ci des convergences s’esquissent cependant qui permettent, avec quelque sécurité, d’avancer certaines conclusions pour le XVIIe siècle et, au-delà, pour l’hydro-histoire en général.
1 / Toute modification volontaire apportée à un système hydrologique provoque des perturbations environnementales très rapidement, voire immédiatement perceptibles, mais point toutes prévisibles. Les entrepreneurs hydrauliques refusent ou négligent généralement d’en considérer les aspects préjudiciables pour autrui. Sachons qu’encore aujourd’hui les études d’impact des projets hydrauliques sont très souvent inexistantes ou bâclées, voire mensongères.
2 / Ces perturbations lèsent les droits des bénéficiaires de l’état antérieur aux travaux. Avant la réalisation de ceux-ci, mais plus encore par la suite, entrent en conflit les utilisations concurrentielles de l’eau : pêcheries, chasse et différentes formes de cueillette, élevage, usage de l’eau comme force motrice ou agent chimique, consommation domestique, agriculture. Habitués au déchaînement des luttes agraires autour de la définition du statut de la terre et de sa répartition, les historiens repèrent moins aisément, parce que plus complexe et plus fractionnée dans le temps et l’espace, la conflictualité hydraulique. Pourtant tous les conférenciers nous en ont donné des exemples réitérés. Des épisodes savoureux de voies de fait près de Londres on peut inférer la violence des guerres de l’eau dans l’Espagne aride : en cas de sécheresse, les morts d’homme sont encore à l’ordre du jour. Mais s’il est deux formes d’affrontement prédominantes, les exposés l’ont bien souligné, c’est, d’une part, celui du meunier et de l’agriculteur, et, d’autre part, qu’il s’agisse de drainage ou d’arrosage, celui de l’aval contre l’amont.
3 / Dans ces conditions, pour que les projets hydrauliques parviennent à leur réalisation, il faut de puissants intérêts : une forte demande solvable, donc des occasions attrayantes d’investissement, et des capitaux disponibles. La conjonction nordique est bonne – et Londres en pleine expansion –, et celle de la France non uniformément défavorable comme l’indique précisément le cas de la Provence. Il faut y développer la production de grains et d’huile et, à l’ouest, élargir l’arrière-pays agricole de La Rochelle.
4 / Une fois lancées, les opérations connaissent toutes une histoire heurtée, discontinue, délicate à suivre à travers la multiplicité des sources ou malgré leurs lacunes. Les projets sont périodiquement élaborés, retouchés, abandonnés, repris et de nouveau transformés jusqu’à l’interruption temporaire ou définitive du chantier, motivée par les échecs techniques, la mésentente des promoteurs et les incertitudes d’un financement dont les exigences dépassent toujours les prévisions. S’y ajoutent l’irréalisme fréquent des concepteurs (leurs chimères), la fraude, les aléas politiques, les catastrophes naturelles (quid du petit âge glaciaire ?). Une fois achevés les programmes, au moins partiellement, les infrastructures hydrauliques requièrent un entretien constant. Or l’ampleur de ces travaux a été généralement sous-estimée, ce qui compromet le fonctionnement des ouvrages et annonce leur ruine.
5 / Labourage et pâturage ? En fait, malgré de brillantes déclarations d’intention, les États restent à bonne distance des affaires locales quand ils ne les enveniment pas par leurs volte-face ou leurs décisions contradictoires. Pas de juridiction spéciale pour assurer des arbitrages urgents. Stuart, Bourbon ou Habsbourg, les monarchies n’interviennent pas directement dans les programmes, mais se contentent de leur fournir un cadre juridique favorable (la concession, le monopole), d’accorder à leurs auteurs des privilèges fiscaux (allégements, exemptions) et de les mettre éventuellement en contact avec des experts. Le canal des Deux-Mers est bien une exception, comme le rappelle Patrick Fournier.
6 / Du fait de la carence de l’État, face aux dissensions, à l’inefficacité, voire à l’opposition des autorités locales, prospère le phénomène associatif – et c’est là une grande nouveauté du XVIIe siècle : compagnies anglaises des eaux, sociétés de promotions des ouvrages hydrauliques qui prennent parfois la forme de sociétés par actions, puis se transforment en associations de maraîchins ou d’irriguants. Seigneurs, décimateurs et communes se trouvent à des degrés divers dépossédés de la gestion hydraulique, mais ils sont fréquemment représentés au sein des nouvelles associations et comptent parmi les bénéficiaires des opérations. Yannis Suire a bien mis en lumière les cercles de recrutement des associés (locaux, provinciaux, courtisans, ceux-ci en relation avec l’étranger) et à l’intérieur de chacun d’eux le rôle des liens familiaux et clientélaires.
Appel du marché (de l’eau, de la terre, du grain, des olives) comme motivation principale des entreprises, innovation dans les modes d’opération et de gestion, réalisations d’ampleur croissante quoique fragiles : même en dehors de l’Italie padane et des Provinces-Unies, le XVIIe siècle marque bien une étape décisive de l’hydraulique européenne. Pourrait-on en dire autant côté technique ? Je reconnais aisément les limites de mon savoir en la matière et mes collègues ont avoué les difficultés qu’ils éprouvent à cerner le groupe des techniciens. Sans doute faudrait-il, lorsque faire se peut, soumettre l’abondante information iconographique collectée (cartographie, plans, coupes et croquis accompagnés de mémoires) à des ingénieurs hydrauliciens ou à des spécialistes de l’histoire des techniques.
Marque d’humilité, non constat d’impuissance. Bien au contraire. Discipline un temps dédaignée en France alors qu’elle progressait à pas de géant dans les pays voisins, l’histoire hydraulique a maintenant le vent en poupe. Une réunion comme celle-ci en témoigne, ainsi que l’accueil favorable que lui réserve l’Association d’Histoire des Sociétés Rurales et la création récente du Groupe d’Histoire des Zones Humides. On peut augurer que les chantiers du passé seront interrogés avec encore plus d’enthousiasme.
Mais il est une autre voie d’appréhension des jeux et des enjeux de l’eau, celle de l’imaginaire. Laissons-le dire aux spécialistes de la littérature.
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