2003
XVIIe siècle
De la source d’Aréthuse à la rivière de Lignon : transposition du roman pastoral à la Renaissance et imaginaire de l’eau dans L’Astrée d’Honoré d’Urfé
Jean-Brice Rolland
Université Paris IV-Sorbonne.
Lorsqu’il publie le premier tome de L’Astrée en 1607, H. d’Urfé assortit son récit d’une préface dédiée à la bergère éponyme du roman ; il y rend compte des raisons qui l’ont poussé à élire pour théâtre de l’œuvre non pas une Arcadie de convention, mais le Forez de son enfance :
Si quelqu’un te blâme de t’avoir choisi un Théâtre, si peu renommé en Europe, t’ayant élu le Forez, petite contrée, et peu connue parmi les Gaules, réponds-leur, ma bergère, que c’est le lieu de ta naissance [...]. J’ai jugé qu’il valait mieux que j’honorasse ce pays où ceux dont je suis descendu, depuis leur sortie du Suobe, ont vécu si honorablement par tant de siècles, que non point une Arcadie comme le Sannazare. Car n’eût été Hésiode, Homère, Pindare [...], le mont de Parnasse, ni l’eau d’Hippocrène, ne seraient pas plus estimés maintenant, que notre mont d’Isoure, ou l’onde de Lignon. [1]
D’emblée, l’auteur se démarque de celui qui fit redécouvrir la tradition pastorale antique aux lecteurs de la Renaissance, J. Sannazaro
[2]. Son intention n’est pas de rendre hommage comme ce dernier à une mémoire littéraire dont l’Arcadie serait la dépositaire
[3]. À l’instar d’Hésiode, de Pindare et Homère, H. d’Urfé entend refonder le genre dans lequel il s’inscrit, en lui donnant un caractère bien plus personnel, ce qu’indique le jeu sur le radical de son prénom, Honoré, et les termes « honorablement » et « honorasse »
[4].
La transposition du cadre pastoral de l’Arcadie dans une autre région du monde est une pratique bien établie à la fin de la Renaissance. Avant L’Astrée, La Pyrénée de F. de Belleforest avait élu pour cadre le massif du même nom et la Diana de J. de Montemayor, œuvre-phare du roman européen qui inspira au baron de Chateaumorand un prélude intitulé Le Sireine, situait ses histoires au bord de la rivière Ezla. Il est donc admis à l’époque où H. d’Urfé entreprend L’Astrée qu’un roman pastoral puisse être inscrit dans un autre espace que le monde de l’Arcadie. H. d’Urfé n’a, en soi, pas à s’en expliquer. L’insistance dont il fait preuve dans l’épître qu’on a citée vient par conséquent du renouvellement de la conception même de la pastorale dont il a conscience d’accompagner le transfert géographique auquel il procède. En faisant de l’ « onde de Lignon » une nouvelle « source d’Hippocrène », l’auteur s’engage avant tout à rénover une tradition poétique.
La préface du troisième tome paru en 1618 précise les enjeux littéraires d’une telle refonte. H. d’Urfé y déclare :
Belle et agréable rivière de Lignon, sur les bords de laquelle j’ai passé si heureusement mon enfance, et la plus tendre partie de ma première jeunesse, quelque payement que ma plume ait pu te faire, j’avoue que je te suis encore grandement redevable, pour tant de contentements que j’ai reçus le long de ton rivage, à l’ombre de tes arbres feuillus, et à la fraîcheur de tes belles eaux, quand l’innocence de mon âge me laissait jouir de moi-même, et me permettait de goûter en repos les bonheurs et les félicités que le Ciel d’une main libérale répandait sur ce bienheureux pays, que tu arroses de tes claires et vives ondes. [...] Que si tu as aussi bien la mémoire des agréables occupations que tu m’as données, comme tes bords ont bien souvent été les secrétaires de mes imaginations et des douceurs d’une vie désirable, je m’assure que tu reconnaîtras aisément qu’à ce coup je ne te donne, ni t’offre rien de nouveau, et qui ne te soit déjà acquis [...]. [5]
De l’aveu même d’H. d’Urfé, l’onde de Lignon est un lieu de mémoire où reposent les « imaginations » de son enfance. L’évocation de cette dernière demeure largement tributaire de la topique arcadienne ; plusieurs éléments du
locus amœnus
[6] s’y retrouvent : image du couvert des arbres, fraîcheur des eaux vives et claires, générosité d’une nature libérale, atmosphère de félicité, de repos et d’innocence. Si
L’Arcadia et
L’Astrée convoquent la même topique, l’usage qu’elles en font diffère pourtant. Fasciné par ses prédécesseurs antiques, J. Sannazaro la met au service d’une entreprise de réminiscence littéraire, il lui prête une valeur métapoétique
[7]. Pour H. d’Urfé, la topique arcadienne est le langage, tout emprunt de nostalgie, d’un passé constitué des « imaginations » et des « douces pensées » nées de la contemplation de cette eau
[8]. Cette topique répond donc à l’imaginaire personnel qui se l’est appropriée et qui l’a profondément remotivée. Pour en apprécier la réelle valeur dans
L’Astrée, il est donc nécessaire de ne pas la juger à l’aune d’un quelconque héritage qui n’en soulignerait que l’usure, mais à celle du véritable pouvoir de fascination qu’elle exerce sur l’auteur
[9].
Le réexamen de la topique arcadienne devrait bien sûr être total, mais il ne saurait être mené à bien en un seul article. Il est donc nécessaire de s’en tenir à un seul de ses constituants. Pour être privilégié par les deux préfaces, celui de l’eau s’impose à l’évidence. Dans un roman qui s’ouvre sur une ample description de la rivière de Lignon et qui, pour B. Baro, continuateur de l’
œuvre, se clôt sur l’image d’une fontaine dite de la Vérité d’Amour, cet élément qui s’inscrit tour à tour dans un imaginaire potamographique et une rêverie aquatique est à coup sûr le meilleur compagnon qui soit dans la redécouverte de l’univers si personnel de
L’Astrée
[10].
Pour inscrire l’eau dans l’espace, H. d’Urfé recourt à deux modes. La vignette pastorale représente une petite scène de genre, tandis que le modèle cartographique inscrit l’eau dans un cadre plus large et plus précis, étranger à l’esthétique bucolique.
Lorsque l’eau s’inscrit dans une vignette, sa caractérisation est minimale et recourt invariablement aux mêmes termes. Qu’elle soit « fontaine », « source », « onde », « rivages », « rivière » ou « fleuve », l’eau est inlassablement qualifiée d’ « agréable », de « douce », de « délectable » ou de « paisible ». De même que la Seine « coule paisiblement parmi la grande plaine d’Île-de-France [et que] son rivage est presque toujours tapissé de belles et diverses fleurs, et peuplé de plusieurs sortes d’arbres qui le couvrent au plus chaud de l’été d’un frais et agréable ombrage », de même « les agréables rivages de Lignon ont des ombres si fraîches et si plaisantes qu’il est impossible de s’y ennuyer »
[11]. Dans ces vignettes, le mouvement de l’eau, souvent suggéré par les substantifs « cours », « course » ou « détours », n’est pas décrit. Les formes qu’elle emprunte sont réduites à l’image des flots qui se recouvrent
[12] ou à celle du murmure
[13]. Seuls le verbe « serpenter », couramment employé
[14], et l’adjectif « vagabond », qui ne connaît qu’une seule occurrence
[15], caractérisent véritablement ce cours. La palette de l’auteur est avare en couleurs, l’eau est uniformément transparente
[16]. Elle est aussi pauvre en effets de lumière et de matière : les haltes des bergers au bord du Lignon ont beau être systématiquement abritées par le couvert des arbres, l’auteur n’évoque à aucun moment une quelconque trouée de lumière jouant sur le reflet des eaux. À l’évidence, la prose d’H. d’Urfé n’exalte pas le goût de la poésie baroque pour les différentes formes de l’eau vive, ces métamorphoses, ces reflets et jeux de lumière que Jean Rousset a analysés
[17]. Davantage influencé par les romanciers pastoraux espagnols
[18], l’auteur réduit la variété naturelle de l’eau à une description archétypale, à la fois stylisée et idéalisante, celle des eaux vives du
locus amœnus. Simple élément d’une nature quintessenciée, l’eau pose, comme la prairie et le couvert des arbres, un cadre abstrait, celui du lieu de conversation hérité de Platon,
où le
locus amœnus, aussitôt convoqué, est condamné à s’effacer.
Bien qu’inspiré par cette tradition, l’auteur ne reprend toutefois pas l’opposition classique entre d’une part la rivière paisible du locus amœnus pastoral et d’autre part l’impétueux fleuve d’un lieu étranger constitué en locus horridus. Les similitudes des descriptions citées de la Seine et du Lignon l’attestent. S’il arrive en outre à l’auteur de décrire un fleuve impétueux, comme celui de Loire qui « ronge et dévore ses bords », il semble que cette description doive plus aux caprices reconnus du fleuve qu’à une quelconque intention rhétorique. Selon les saisons, il n’est pas jusqu’aux eaux vives du Lignon qui ne deviennent, grossies par la fonte des neiges, « impétueu[ses] ». Aussi sophistiqué qu’il puisse paraître, le paysage aquatique n’est donc pas entièrement subordonné à des schémas abstraits, il inclut ponctuellement quelques nuances réalistes.
À côté de ce mode où prime un recours modéré à la topique arcadienne, se trouve un second mode, où la représentation de l’eau, sans cesser d’être seconde, se fait plus concrète. L’auteur s’écarte de la rhétorique arcadienne pour se rapprocher d’un modèle cartographique. Cette influence se ressent aussi bien dans la toponymie et ses conséquences sur la notion de référentialité, que dans la technique des vues d’ensemble. Ce mode est plus représenté que le premier.
Le roman pastoral a toujours usé des toponymes avec parcimonie. Dans
La Diana, J. de Montemayor a systématiquement préféré les substantifs « rivière » ou « fontaine » au toponyme Ezla lequel ne figure que très rarement
[19]. À contre-courant de cette tradition, H. d’Urfé assortit généralement le substantif qui précise le type du cours d’eau au toponyme qui le fixe sur une carte, « fleuve de Loire », « rivière de Lignon ».
En plus de le répertorier, il lui associe des noms de lieux-dits, les ponts, comme ceux de Trelin ou de la Bouteresse, permettent ainsi aux personnages de s’orienter dans l’espace
[20]. À la différence de la plupart de ses prédécesseurs, l’auteur mentionne aussi l’embouchure et la source de ses cours d’eau, douteuses dans le cas du Lignon, entre Lapau et Chalmasel
[21], voire il offre quelques considérations sur le réseau hydrographique : « Entre les principales contrées que le Rhône va visitant, après avoir reçu l’Arar, l’Isère, la Durance, et plusieurs autres rivières, il vient frapper contre les anciens murs de la ville d’Arles »
[22]. Il lui arrive en outre, autre originalité, de noter les variations d’un cours d’eau – ainsi de la Loire, « tantôt enflée et orgueilleuse », « tantôt douce et paisible ». Ces indications, à la fois abondantes et précises, contribuent à fixer l’eau dans un ensemble géographique réel et, eu égard à leur gratuité dans la narration, elles participent à ce que R. Barthes baptise « effet de réel »
[23].
Par ce recours massif et original à la toponymie, H. d’Urfé modifie la référentialité du lieu pastoral. J. Herendeen a montré
[24] que dans la tradition bucolique l’eau sert de signature stéréotypée au bucoliaste qui se représente lui-même en train de moduler son art à partir des rivières de son propre pays, tout en s’inspirant des classiques. Dans cette tradition, la transposition du roman pastoral,
translatio studii, convoque une mémoire littéraire
[25]. Dans
L’Astrée, un seul passage se ressent d’une telle pratique, il s’agit de la fontaine de Vaucluse au troisième tome, où H. d’Urfé reconnaît sa dette envers Pétrarque : l’hommage, pour développé qu’il soit, demeure bien conventionnel ; l’auteur sacrifie à une mode dont il se montre par ailleurs peu respectueux. Les autres cours d’eau et les autres fontaines du roman sont en revanche dénués de toute valeur métapoétique. Parce qu’ils n’ont aucun précédent dans le corpus pastoral, les toponymes employés par d’Urfé ne convoquent aucune mémoire littéraire : leur référent est unique, qui correspond au cours d’eau réel qu’ils désignent.
Bien qu’ils ne véhiculent aucune tradition pastorale, ces toponymes de cours d’eau charrient une histoire, celle de France. L’étymologie du mot Camargue permet au berger Hylas de rapporter un épisode de l’histoire de l’invasion romaine :
Auprès de cette belle ville [d’Arles] se vint camper, il y a fort longtemps [...] un Capitaine nommé Caius Marius. [...] L’armée romaine [...] selon la coutume de leur nation ceignant son camp de profondes tranchées, il advint qu’étant fort près le Rhône [...]vint avec le temps à rencontrer ces larges et profondes fosses, et entrant avec impétuosité dans ce canal, qu’il trouva fait, courut d’une si grande furie, qu’il continua les tranchées jusques dans la mer, où il se va dégorgeant par deux voies [...]. Et à cause que ce sont les tranchées de Caius Marius, le peuple, par un mot corrompu, l’appelle de son nom de Camargue [...]. [26]
De telles considérations étymologiques ne doivent rien à la littérature pastorale et presque tout à la littérature des guides et des cosmographies qui fleurit en ce début de XVII
e siècle. Pour H. d’Urfé, elles remplissent deux fonctions. La première est propre aux atlas et aux cosmographies : elle est, comme l’ont montré F. Lestringant et C. Liaroutzos
[27], de constituer les toponymes de fleuve et de rivière en lieux de mémoire. La seconde est propre à
L’Astrée. Bien que privé de sa valeur métapoétique, le toponyme ne perd pas pour autant sa double référentialité : le discours étymologique confère de fait un signifié historique au référent géographique.
Si l’influence de la cartographie explique le recours massif à la toponymie, elle est aussi sensible dans la construction des vues d’ensemble et dans le rôle que les cours d’eau y jouent. À la différence de leurs prédécesseurs espagnols, les héros de
L’Astrée sont férus de géographie et sont capables de se représenter un territoire. Cette représentation peut être faite
in situ – depuis les beaux étages du palais d’Adamas, la nymphe Astrée commente ainsi à son hôte déguisé, le berger Céladon, le cours de la rivière de Lignon
[28], mais, de façon bien plus frappante, elle peut aussi provenir d’une représentation mentale, comme pour la description de la vallée de Vaucluse que mène Alcidon. Or, pour ce chevalier comme pour tous ces personnages, ce qui consacre l’unité d’un espace géographique, c’est le cours d’eau. Lui seul permet d’appréhender l’espace dans son unité et sa diversité :
Le long de ce grand fleuve de Rhône, on trouve un grand nombre de belles villes, qui semblent prendre plaisir de se mirer dans ses ondes [...]. Mais l’une des plus belles et des mieux peuplées, c’est Avignon, à cinq ou six lieux de laquelle, du côté d’orient, s’étend une vallée, [...] [qui] fut nommée Vaucluse. Du bout de cette vallée, sourd une fontaine qui donne commencement à la rivière de Sorgues, qui, fort peu loin de là, se séparant en deux bras, fait comme une petite île où est située la maison où je devais aller [...]. [29]
Tout en suivant le réseau hydrographique, le cadrage choisi par le narrateur se réduit étape par étape, depuis le sillon rhodanien, jusqu’à la rivière de Sorgues, en passant par l’intermédiaire de la vallée de Vaucluse. C’est ainsi le réseau hydrographique qui permet de varier les échelles de la carte mentale, lui qui constitue l’axe de lecture autour duquel la vision est sans cesse recentrée, lui qui organise et répartit les espaces. L’imaginaire spatial des personnages est donc un imaginaire potamographique, où l’eau est l’élément qui permet de lier le tout et la partie. Au début du XVIIe siècle, que peut refléter un tel imaginaire ?
Le règne d’Henri IV fut marqué par un essor considérable de la production d’atlas, cosmographies et cartographies. En 1594, M. Bouguereau fit paraître
Le théâtre françois, premier atlas national. Ces parutions avaient valeur d’acte politique, et, comme l’a montré M. Pastoureau
[30], elles constituaient le « symbole de l’unité du pays ». Or, dans ces ouvrages, les cours d’eau jouissaient d’un statut privilégié, puisqu’ils permettaient à la fois de distinguer les régions et de les assembler en un tout. Garant de l’unité cartographique, le cours d’eau était aussi le symbole de l’unité nationale. L’
incipit de
L’Astrée se ressent d’un tel imaginaire :
Auprès de l’ancienne ville de Lyon, du côté du soleil couchant, il y a un pays nommé Forez, qui en sa petitesse contient tout ce qu’il y a de plus rare au reste des Gaules [...] Au cœur du pays est le plus beau de la plaine, ceinte, comme d’une forte muraille, des monts assez voisins et arrosée du fleuve de Loire [...]. Plusieurs autres ruisseaux la vont baignant de leurs claires ondes, mais l’un des plus beaux est Lignon, qui vagabond en son cours aussi bien que douteux en sa source, va serpentant par cette plaine depuis les hautes montagnes de Cervières et de Chalmasel, jusqu’à Feurs, où Loire le recevant, et lui faisant perdre son nom propre, l’emporte pour tribut à l’Océan. [31]
Pour reprendre les termes de M. Eliade
[32], cette majestueuse description a pour objet de constituer le Forez en « centre primordial » de la Gaule, qui, parce qu’il concentre tout ce qu’il y a de plus rare, est le lieu par excellence du génie de la nation. Bien que ceint de fortes murailles, il s’inscrit au c
œur d’un réseau hydrographique qui joue sur deux niveaux de représentation. Géographiquement, ce réseau est ce qui relie le Forez au reste des Gaules. Symboliquement, le Forez apparaît comme le c
œur de la Gaule dans lequel puiseront les autres régions pour surmonter leurs différences et se rassembler au nom de la nation
[33].
À l’issue de cette première partie, il apparaît donc que la transposition de la pastorale en Forez n’entraîne pas tant une acclimatation de l’écriture spatiale qu’une rénovation profonde. Elle promeut un élément autrefois marqué par la rhétorique arcadienne, l’eau. Objet d’une nouvelle et d’une plus ample élaboration littéraire, ce motif n’est certes pas encore entièrement représenté d’après une observation directe de la nature, mais devient le pivot de toute représentation spatiale et le cœur d’un imaginaire cartographique.
Toutefois, dès lors que ce nouveau cadre littéraire ne fait plus référence à l’Arcadie, comment le charme du lieu pastoral est-il assuré ? À travers l’analyse du motif de l’eau, il est possible de voir que l’effacement de la dimension métapoétique a profité à l’émergence d’une subjectivité, qui dans les méandres d’une rêverie aquatique, retrouve le cœur du mythe arcadien.
L’eau a beau posséder une signification intrinsèque dans le cadre des représentations cartographiques, elle en prend une autre lorsqu’elle entre en relation avec les plaintes des bergers. Le cours de cet élément sert de métaphore privilégiée au flux des pensées que l’amour fait naître en l’esprit de ces bergers amants
[34]. Les rives du Lignon plaisent en effet non pas à la mesure qu’elles ont d’exclure la souffrance, mais au contraire à celle qu’elles ont de l’inclure. Or, pour H. d’Urfé, ce n’est pas une rhétorique préétablie qui constitue la tonalité d’un paysage, mais les sentiments des bergers qui s’y inscrivent. L’eau vive du
locus amœnus, ailleurs élément du lieu de conversation idéal, peut être métamorphosée par le regard que les personnages y portent et devenir la substance même de leur mélancolie
[35]. Il suffit ainsi que l’émoi des bergers se projette sur la surface d’une fontaine pour que l’eau vive se trouble en « maints replis tortus » et qu’elle aille « s’égarant parmi la plaine »
[36]. Esprit tortueux du berger, cours tortu du Lignon, égarement réciproque : ces jeux de polysémie font décrire à l’eau les mouvements de l’âme. Les berges du Lignon dont on avait précédemment souligné la monochromie se nuancent soudainement et se parent des symboles de la mélancolie : saule, cresson, tronc d’arbre dénudé. C’est dans cette Arcadie de sentiments que s’épanouit une rêverie aquatique dont les deux images privilégiées sont celles de l’eau miroir et de la larme versée dans un cours d’eau.
Au bord de cette eau où il aime se recueillir et se confier
[37], le berger fixe une image : eau et mélancolie sont intimement unies dans une attitude contemplative. Il ne faut s’étonner de cette association du mal de Saturne à l’élément liquide : R. Klibansky et E. Panovsky ont montré que sous l’influence de l’astrophysique orphique et pythagoricienne, Saturne-Chronos avait cessé d’être une substance sèche pour devenir une substance humide
[38].
L’image que le berger contemple ne correspond qu’une seule fois à son reflet réel. Il s’agit de l’épisode final du premier tome, où Céladon découvre dans la fontaine au cresson les conséquences physiologiques de la tristesse, « maigreur qui lui [change] le tour du visage et allonge le nez, cheveux qui lui sont fort crus, disparition des vifs éclairs de ses yeux ». Cette eau est toujours associée, via le cresson de fontaine
[39], à la mélancolie, mais en cette occurrence, celle-ci est seulement considérée comme une maladie dont l’auteur décline les symptômes, conformément aux manuels de médecine de la Renaissance
[40].
Dans les autres scènes, la mélancolie des bergers est toujours en rapport avec la contemplation de soi, mais la surface des eaux ne reflète pas le réel. Quel est le statut de ce reflet et quelle conception de la mélancolie met-elle en avant ? Hylas rapporte à la troupe des bergers qui l’entourent que la « plupart des plaisirs de l’amour sont plus en l’imagination qu’en la chose même. Et quand on raconte ce qui s’est passé, l’âme jette sa vue sur les images qui lui sont restées en la fantaisie, et les voit alors comme si elles étaient présentes ». C’est un même processus qui entre en jeu au cours des scènes de contemplation : l’eau a pour vertu de refléter le fantasme. La contemplation, délectable pour Hylas, a valeur de vision introspective chez les autres bergers : le miroir des eaux est miroir de l’âme et la mélancolie ce don de vision exalté par M. Ficin. La psychologie d’H. d’Urfé n’est pas sans rappeler la théorie aristotélicienne du sens interne ou « pneuma »
[41], que M. Ficin reprit et développa à la Renaissance en prenant pour image du pneuma précisément celle du miroir
[42]. Faisant sien le précepte du stagirite selon lequel « Comprendre, c’est observer des fantasmes », H. d’Urfé estime que la connaissance de soi n’est pas possible sans une vision fantasmée. À l’image du miroir pneumatique, le miroir des eaux sert de lien entre l’âme et les sens.
Chez le romancier comme chez M. Ficin, le fantasme a en effet la primauté absolue sur la parole. Les scènes où les bergers se mirent dans l’eau sont ainsi toujours construites en deux temps. Le premier correspond à la contemplation silencieuse d’une image. Il en est ainsi de Diane :
Après s’être assise [au bord du Lignon], et que sans dire mot elle eut longuement tenu l’œil sur le courant de la rivière, sans faire autre action qui donnât connaissance de vie, que celle de respirer, en fin, revenant d’une profonde léthargie, et jetant un grand soupir : Ainsi dit-elle, vont courant dans le sein de l’oubli toutes les choses mortelles ! [43]
La fixation du regard de Diane sur le cours d’eau mime l’absorption totale de ses pensées par la rêverie. Pour dire l’hallucination d’une bergère qui est soustraite au monde, le récit ne peut que suspendre l’analyse et se concentrer sur les seules manifestations apparentes, respiration, léthargie. De même, le poème intitulé « Comparaison d’une fontaine à son déplaisir » est lui aussi précédé d’un épisode où le berger Célion laisse errer ses pensées au gré d’une rêverie de l’eau : le berger est « étendu de son long et les yeux sur le cours de l’onde »
[44]. Ce n’est que dans un second temps que la rêverie est ressaisie par le langage ; le cours d’eau devient alors le
medium d’une vision poétique, qui est le point d’aboutissement d’une méditation née d’une vision première. Pour H. d’Urfé qui reprend ici M. Ficin, le fantasme est donc antérieur à l’articulation et à l’entendement de toute parole ; le langage poétique émane du langage fantasmé.
Si cette vision fantasmée permet au berger de contempler les profondeurs de son âme, elle ne lui en livre pas pour autant tous les secrets. La sympathie du paysage et des sentiments reflétés se maintient toujours dans un entre-deux. La structure des poèmes de L’Astrée se ressent de ce double rapport, qui fait systématiquement succéder à l’exposition des affinités partagées par le berger et le cours d’eau, les limites de cette analogie. Si le sonnet intitulé « Il se compare à la rivière de Lignon » rend ainsi compte de l’intimité de l’un et de l’autre dans les deux quatrains et le premier tercet, il la rompt dans le dernier :
Toutefois en un point nous différons tous deux :
En toi l’onde s’accroît des neiges qui se fondent,
Plus on gèle pour moi, plus mes larmes abondent,
Quoi que tu sois si froide, et moi si plein de feux [45].
Le poème, qui se présente comme le commentaire d’un reflet sur les ondes du Lignon, se clôt sur le mystère d’un état d’âme qui défie l’entendement : alors que le soleil donne naissance aux flots, la froideur de l’amante produit, au rebours de toutes les lois physiques, des larmes. Loin de signer le triomphe de la raison, cette conclusion en marque les limites. Dans ce miroir tour à tour opaque et transparent, la connaissance de soi demeure donc un idéal vers lequel la pensée tend.
Il existe de fait un obstacle majeur à cette connaissance, que traduit la description de l’eau dans tous ces poèmes. Cet élément y est en effet constamment soumis à un mouvement irrépressible
[46], que déclinent les expressions « course éternelle », « soudaine course », « flots dessus flots », « eau qui soudain qu’elle naît de la source, incontinent s’enfuit », « eau qui ne va jamais se reposant », mais aussi l’image de l’eau sablonneuse, de l’ « inconstante arène » qui efface les chiffres qui y étaient inscrits
[47]. Il faut lire dans ce mouvement la métaphore de l’irréversible écoulement du temps
[48]. Une telle affinité s’inscrit dès l’ouverture du roman. Le passage du temps fabuleux des premiers paragraphes à celui de la catastrophe et du récit y est en effet doublement marqué par un conventionnel passage de l’imparfait au passé simple et par la brusque transformation de la rivière de Lignon, qui cesse de paresser en ses méandres pour se transformer en torrent. Cette transformation accompagne l’incident qui, en rompant le bonheur initial de l’
incipit, donne naissance au drame : Céladon, en tentant de se noyer, finit par rejoindre le monde chevaleresque. Substance du temps qui s’écoule, cet élément l’est par conséquent du changement. Après avoir contemplé le cours de l’eau, Diane sort ainsi de sa rêverie pour convoquer Héraclite :
Ô que celui-là était bien véritable, qui disait que jamais une même personne ne passa deux fois une même rivière ! puis que non seulement depuis que je suis sur ce rivage, l’eau que je vois couler n’est pas la même qui coulait quand j’y étais arrivée, mais hélas ! ni moi-même, je ne suis pas la même Diane que j’étais, quand je suis venue ici ! Le temps, par une puissance à laquelle personne ne peut résister, va poussant et chassant toutes choses devant lui. [49]
L’eau courante est le miroir d’une psyché fuyante et changeante, qui, parce qu’elle est sans cesse soumise à l’
œuvre du temps qui tantôt « chass[e] » ou « rav[it] », tantôt charrie des « dépouilles »
[50], ne peut s’apprécier que dans l’écoulement et le passage. La rêverie aquatique traduit ainsi une intuition existentielle, où le berger contemple des états d’âme, mais non l’âme. Par cette image du flux aquatique, H. d’Urfé pose la mélancolie en « expérience émotionnelle du temps animée par le principe de mort »
[51].
En réaction à cette inconstance, les personnages de
L’Astrée rêvent d’une eau éternellement fixe où l’âme pourrait, dans le miroir du pneuma, tout voir pour tout entendre
[52]. Cette rêverie panoptique, propre du mélancolique
[53], a un lieu dans le roman, la fontaine de Vérité d’amour. Son eau « déclare par force les pensées les plus secrètes des amants ; car celui qui s’y regarde dedans y voit sa maîtresse, et s’il est aimé, il se voit auprès d’elle, et si elle en aime quelque autre, c’est la figure de celui-là qu’il voit »
[54]. Mais outre que l’accès en est condamné, cette fontaine est, comme l’a noté K. Wine, un tombeau
[55] : se connaître dans la plénitude de soi, dans cet Absolu auquel aspirent nos bergers inspirés du néoplatonisme, n’est-ce pas risquer la mort ? Il n’est pas étonnant que Hylas, seul personnage de
L’Astrée qui ait fait sienne l’inconstance au point de l’ériger en art de vivre et d’aimer, soit précisément celui qui chérisse le flux de l’eau :
Que j’estime l’amour que tout plaisir emporte
Sur le premier objet qui lui tente les yeux ;
La rivière qui court et passe en divers lieux
Contente beaucoup plus que non pas une eau morte [56].
Personnage dédaignant toute métaphysique et dont les seuls plaisirs sont dans la jouissance intégrale des divers plaisirs de l’ici-bas, il est le seul qui se laisse porter par la surface de l’eau, sans sombrer dans une quelconque plongée introspective. Pour cet apôtre de la jouissance, l’eau est mouvement, non miroir.
La deuxième image des larmes qui tombent dans la rivière entend précisément remédier à cette hantise du flux. Elle oppose à l’intuition existentielle la rêverie d’une ontologie primitive retrouvée, à l’angoisse du temps, un consentement. L’image du berger qui va grossissant ou enflant l’onde de ses larmes n’est pas une nouveauté dans la littérature pastorale. Sur un mode emphatique, à la fois triste et tendre, elle reflète la passivité élégiaque de celui qui s’abandonne à la tristesse. Écho d’une tradition littéraire peu goûtée de nos jours, il faut, pour l’apprécier pleinement, l’intégrer à la rêverie qui la motive en profondeur.
Ces vignettes donnent tout d’abord lieu à une mise en scène, où le corps de l’amant est systématiquement montré couché le long de la rivière. Au cours de sa retraite, Céladon est « couché à l’entrée de sa caverne si près de la rivière, que la considérant appuyé sur un coude, les larmes que ses pensées lui arrach[ent] du c
œur tomb[ent] dedans, et se mêl[ent] parmi l’onde »
[57]. Dans sa chanson sur le changement d’Astrée, ce même Céladon se met en scène « couché, misérable, près de Lignon »
[58]. Si les larmes se fondent ainsi dans l’eau du paysage, le corps du berger veut à son tour épouser la forme du cours d’eau et ne faire qu’un avec lui. La rêverie de l’eau rejoint ici la rêverie d’une fusion
[59], dont il convient de fixer l’objet.
Ce n’est pas sans raison qu’aux images du berger qui pleure couché le long d’une fontaine se substitue tantôt celle du même berger couché auprès de deux femmes : ainsi de Tircis, « jeune berger couché de son long sur l’herbe, et deux bergères auprès de lui, l’une tenant la tête en son giron, et l’autre jouant d’une harpe, cependant qu’il allait soupirant tels vers, les yeux tendus contre le ciel »
[60]. Si l’eau reflète les sentiments, elle évoque aussi leur objet et s’inscrit dans un imaginaire à forte coloration féminine. Les visions que fait surgir l’onde de Lignon dans la préface du troisième tome l’attestent :
Et si la mémoire de ces choses passées t’est autant agréable [qu’à moi] tu les conserveras [...] pour les enseigner à tes gentilles naïades, qui peut-être prendront plaisir de les raconter quelquefois, la moitié du corps hors de tes fraîches ondes, [...] Et quand Diane même avec le chaste chœur de tes nymphes viendrait après une pénible chasse, dépouiller ses sueurs dans ton sein, ne fais point de difficulté de les raconter devant elles. [61]
L’auteur redécouvre ici le métamorphisme ailleurs absent pour faire de l’eau la substance féminine par excellence. Si l’archétype imaginaire de Diane au bain est repris dans la préface, c’est celui de Vénus anadyomène, « Vénus dans sa conque marine » que les peintures éclatantes du palais d’Isoure, héritées de Blaise de Vigenère, représentent
[62]. Les Dames de la cour de Marcilly sont aussi des êtres d’eau. Baptisées « nymphes » par H. d’Urfé, leurs cheveux vont « ondoyant sur les épaules, couverts d’une guirlande de perles diverses » ou « recrépant en ondes »
[63]. Il arrive que, dans certains poèmes, le terme « nymphe » s’applique aussi aux bergères
[64]. Il n’est pas jusqu’à la fontaine de Vérité d’Amour qui, par la référence héraldique à la licorne, ne soit, comme E. Henein l’a remarqué
[65], associée à la virginité féminine. La rêverie de l’eau est donc une rêverie d’union intime et substantielle avec la femme. Pour autant, doit-on la réduire à un simple processus de compensation psychique au désir de possession frustré qu’éprouveraient des amants éconduits ou malmenés par leur bergère ?
Ce serait minimiser le sens du désir fusionnel dans une
œuvre inspirée du néoplatonisme. La rêverie de fusion dans l’eau exprime un désir de perte de soi pour devenir l’Autre. Elle tient lieu d’avatar au mouvement néoplatonicien de l’âme qui, ravie à son corps, s’efforce d’épouser la forme de son objet d’attirance pour, une fois réunie à lui, être attirée par l’image du modèle initial. Ce désir d’une unité, qui fait écho à l’androgyne platonicien, rejoint le rêve d’une ontologie primitive : le berger Tircis a les yeux « tendus contre le ciel »
[66]. L’eau pour Silvandre est en effet la substance de la plénitude de soi : « L’eau est de telle nature qu’une seule goutte est aussi bien eau que toute la mer, et toutes les sources ensemble. Mais au contraire l’amour n’est plus amour, aussitôt que la moindre partie lui défaut »
[67]. Rêver d’eau, c’est ainsi rêver substantiellement de ce que serait le parfait amour, une puissance qui permettrait de renouer avec l’Absolu. Pour les personnages, l’eau est de fait la matrice originelle du monde : Galathée rapporte ainsi que « de toute ancienneté ce que l’on nomme à cette heure Forez, fut couvert de grands abîmes d’eau »
[68]. Vouloir se fondre dans l’eau, c’est ainsi vouloir réintégrer le temps primordial et mythique
[69]. En suivant le scénario d’un retour fantasmé, la rêverie aquatique est donc proche de l’imaginaire néoplatonicien. Pourtant, l’imaginaire qu’elle convoque inverse les symboles de cette philosophie. Au lieu de poser cet Absolu dans sa transcendance radicale et inaccessible, elle a pour particularité de le concevoir en termes d’intimité substantielle et féminine.
À la différence de l’imaginaire néoplatonicien, le retour à l’Absolu n’appelle en outre aucun mouvement ascensionnel. La rêverie aquatique est une rêverie de descente vers un centre primordial. Le Lignon va en effet « serpentant par cette plaine depuis les hautes montagnes de Cervières et de Chalmasel, jusques à Feurs, où Loire le recevant, et lui faisant perdre son nom propre, l’emporte pour tribut à l’Océan »
[70]. Le cours de cette rivière dessine ainsi un destin, depuis sa naissance sur les hauteurs de Chalmasel, jusqu’à sa mort dans la Loire et sa réintégration de l’infini océanique. À la différence de l’imaginaire diurne du néoplatonisme
[71], cette mise en scène ne charge
la descente d’aucune valeur négative : c’est au contraire parce qu’il descend des montagnes que le Lignon réintègre l’Océan. Loin d’être une brusque chute, cette descente a pour caractéristique principale et rassurante la lenteur : le Lignon ne file pas en ligne droite, mais « serpente » parmi la plaine. Ce verbe couramment employé pour caractériser ce cours d’eau alterne dans le reste du texte avec les substantifs « détours » ou « replis »
[72]. La réintégration de l’Absolu, en plus d’être ralentie par de tels méandres, progresse par des intermédiaires. Par une dialectique du contenu et du contenant, la larme se jette dans le Lignon, le Lignon se jette dans la Loire, puis la Loire dans l’Océan. Ce jeu d’emboîtements, qui mène de la partie au tout, est proche de l’échelle de Diotime dans le
Symposium. Rappelons que pour M. Ficin, Dieu crée toutes choses, les ravit à soi par le délire divin et leur donne perfection. De même que c’est par degrés qu’il illumine les corps, de même c’est graduellement et en repassant par les mêmes termes qu’après avoir provoqué en l’homme l’amour des beaux corps, il le ramène à son origine. Cette conversion graduelle de l’homme en Dieu suit toutefois une chaîne d’être où l’âme entreprend une ascèse exigeante et où la différence d’un palier à l’autre peut être radicalisée
[73]. À l’inverse, la rêverie aquatique ne suppose aucun effort et ne dramatise pas le passage : substantielle et non essentielle, cette rêverie porte sur une eau qui, de la larme à l’Océan, est identique, par-delà les différents noms qu’elle porte. Pendant nocturne de l’échelle de Diotime, cette rêverie de descente a valeur de consentement au changement perpétuel d’un monde « où rien n’est constant que l’inconstance, durable même en son changement »
[74]. Après avoir déploré, les yeux rivés sur l’onde, le flux du temps et des sentiments, la bergère Diane ne finit-elle pas par admettre :
Et qu’est-ce donc, ô Diane, continuait-elle en relevant la voix, qu’est-ce donc, puisque tout change et rechange, qui te semble tant extraordinaire en une chose tant ordinaire ? Si c’est une loi générale en tout ce que la nature a produit, n’es-tu pas injuste de la trouver mauvaise en une personne particulière ? Tu es bien déraisonnable de l’observer en toi-même, et ne vouloir qu’un autre en fasse autant ? [75]
Plus encore que Diane, il est un autre personnage que berce cette rêverie aquatique, Céladon. Véritable héros fleuve, ce dernier porte le nom grec d’un cours d’eau d’Arcadie, le Keladon, et son drame commence précisément au cours d’une reverdie, alors qu’il tente de se noyer dans les eaux renaissantes du Lignon gonflé par la fonte des neiges printanière. Tout comme cette eau, il mourra symboliquement pour renaître. Tout comme elle, il perdra son nom. Tout comme cette eau, rejoindra-t-il l’Absolu ? Il se pourrait bien que la rêverie aquatique soit la source qui irrigue, dès l’ouverture de ce roman, le parcours de son héros.
L’eau, élément à la fois séparateur et réconciliateur, secrétaire des souvenirs de l’enfance de l’auteur, métaphore d’une unité primordiale perdue, symbole d’une unité nationale souhaitée, est, chez H. d’Urfé, bien plus que le simple lieu commun de la rivière qui filerait, fraîche et claire, à travers un pré verdoyant. L’analyse de ce thème montre en effet que le passage du roman pastoral allégorique au roman pastoral héroïque que décrit F. Lavocat
[76] s’est aussi accompagné d’une profonde transformation, à la fois géographique et poétique, du cadre pastoral, lequel ne représente plus tant un décor qu’un lieu. Dans le cas de
L’Astrée, le motif de l’eau a tout particulièrement été favorisé. S’agissant de la localisation, l’influence de la potamographie prouve que la transposition du paradigme arcadien s’est accompagnée d’un effacement progressif de la valeur métapoétique du paysage, d’un regain d’intérêt pour la localisation romanesque et de la promotion d’une écriture soucieuse de respecter les données du réel. S’agissant du charme, ce même effacement a favorisé l’émergence de la subjectivité chez le berger-héros et l’épanouissement d’une rêverie aquatique aux tonalités néoplatoniciennes délicates. Un aspect essentiel de cette rêverie doit être retenu. Sous la plume d’H. d’Urfé, l’eau devient une métaphore complexe de l’être. À son contact, les bergers éprouvent un double sentiment de familiarité et d’étrangeté, familiarité d’une nature qui reflète, même dans son caractère fuyant, leur être, étrangeté d’un reflet qui leur révèle aussi ce qu’ils ne sont plus et qu’ils tentent de reconquérir, cette part d’infini et d’absolu dont l’eau est la substance même, substance aux saveurs mélancoliques
[77]. Mais cette rêverie est aussi celle qui permet de guérir du mal de Saturne en convertissant l’imaginaire diurne du néoplatonisme en un imaginaire nocturne. Ce n’est pas sans raison que les plus grands admirateurs d’H. d’Urfé seront aussi ceux qui exploreront plus avant les territoires de cette rêverie. L’on songe bien sûr à M. de Scudéry, mais on ne peut passer sous silence le nom de celui qui mènera cette rêverie à son apogée, J.-J. Rousseau.
[1]
H. d’Urfé,
L’Astrée, nouvelle édition publiée sous les auspices de « La Diana » par H. Vaganay, préface de L. Mercier, Lyon, P. Masson, 1925, Genève, Slatkine Reprints, 1966, I, p. 6-7. Toutes les références de cet article renvoient à cette édition. Elles ne précisent par commodité que le numéro du tome et celui des pages.
[2]
Voir J. Sannazaro,
L’Arcadie de messire Jacques Sannazar,
mise d’italien en Francoys par Jehan Martin, Paris, Vascosan et Corrozet, 1544.
[3]
Sur le roman pastoral comme allégorie de la poésie, consulter F. Lavocat,
Arcadies malheureuses, aux origines du roman moderne, Paris, Honoré Champion, 1998.
[4]
La correspondance d’H. d’Urfé et d’E. Pasquier porte la trace de ce jeu de mots. Voir le sixain que lui dédie E. Pasquier : « Soit que l’Honneur Vertu preigne sa vie, / Ou bien que la Vertu soit de l’Honneur suivie, / Le ciel qui d’Honoré vous donna ce beau nom, / Voulut qu’un Honoré fust honoré d’
Astrée, / Et que d’un Honoré elle fust honorée, / Honorant ta Vertu, de l’Honneur parangon » et la réponse que lui offre Honoré d’Urfé : « Grand et docte Pasquier, des Muses le bonheur, / Soit ou que la Vertu produise l’Honneur, / Ou que l’Honneur partout la suive comme sienne, / Tu seras à jamais de chacun honoré, / Doncques c’est toi qu’il faut que l’on nomme Honoré, / Et pour être honoré, que Pasquier je devienne » cité par le chanoine O.-C. Reure, dans
La vie et les œuvres d’Honoré d’Urfé, Paris, Plon, 1910, p. 138-140.
[6]
Sur la notion de
locus amœnus, voir E. Curtius,
La Littérature européenne et le Moyen Âge latin, Paris, PUF, Pocket, coll. « Agora », 1991, ainsi qu’E. Bury, « Le mythe arcadien », dans
Et in Arcadia ego, Actes du XXVIIe Congrès annuel de la North American Society for XVIIth century french literature,
Montréal 20-22 avril 1995,
Papers on french seventeenth century literature, Paris-Seattle-Tübingen, 1996, n. 100, p. 207-223.
[7]
Les premières pages de
L’Arcadia recréent l’art minutieux de la vignette arcadienne : sur fond d’éternel printemps, arbres aux différentes essences, sapin, frêne, platane, châtaignier, buis, tilleul, hêtre, palmier, cyprès, ramages d’oiseaux divers, mélodies d’instruments variés, diaprures de fontaines en marbre d’où s’échappe un doux murmure, nymphes et personnel mythologique, Hercule, Apollon. M. I. Gerhardt considère que cette juxtaposition, sans souci d’une quelconque ordonnance, reproduit le mécanisme d’une mémoire littéraire qui compile, suggère et évoque. Il s’agit selon elle d’une écriture de la reviviscence nostalgique de l’âge d’or littéraire. Voir
La pastorale, essai d’analyse littéraire, Assen, Van Gorcum & Comp. N. V. (G. A. Hak & D
rs H. J. Prakke), 1950.
[8]
« Ces feux, ces passions, et ces transports, ces désirs, ces soupirs et ces impatiences sont les mêmes que la beauté qui te rendait tant estimé par-dessus toutes les rivières de l’Europe, fit naître en moi durant le temps que je fréquentais tes bords, et que, libre de toute autre passion, toutes mes pensées commençaient et finissaient en elle, et tous mes desseins, et tous mes désirs se limitaient à sa volonté », III, 6.
[9]
P. Sellier parle d’un « sortilège » du cliché littéraire, dans «
Télémaque ou les aventures du cliché », dans
Créations et recréations, mélanges offerts à M.-O. Sweetser, 1983, p. 183.
[10]
Pour une autre approche du sujet, voir P. Rossetto, « La rêverie aquatique dans
L’Astrée », dans
Travaux de littérature, 10, Boulogne, 1998, p. 101-117.
[11]
III, p. 500 et II, p. 296.
[12]
I, 54 : « flot dessus flot » ; II, 394 : « En sa course Lignon reflote moins de fois. »
[13]
Voir notamment II, 126.
[14]
Voir, entre autres, I, 177, 261, 409.
[16]
II, 296 : « On y voit l’onde si nette, si peuplée de toutes sortes de poissons, qu’à peine se peuvent-ils couvrir d’eau. »
[17]
Voir J. Rousset,
La littérature de l’âge baroque en France, Circé et le paon, Paris, José Corti, 1995, p. 142 et s. La simple lecture des extraits de T. de Viau ou de M. de Scudéry cités par le critique montre à quel point Honoré d’Urfé ne s’inscrit pas dans cette tendance.
[18]
Voir J.-B. Avalle-Arce,
La novela pastoril española, Madrid, Istmo, 1974, p. 77.
[19]
Trois occurrences sont à noter. Voir J. de Montemayor,
Les sept livres de Diane, Introduction, notes, traduction de l’espagnol par A. Cayuela, Paris, Honoré Champion, 1999, p. 33, 79, 88.
[20]
I, 109, 483 ; II, 74, 314 ; III, 27, 49.
[21]
I, 143 : « Le lieu s’appelait Lapau, d’où sourdait l’une des sources du désastreux Lignon, car l’autre vient des montagnes de Chalmasel. »
[22]
I, 295. On ne trouve nulle trace de réseau hydrographique chez J. de Montemayor ; l’auteur se contente tout au plus d’évoquer brièvement l’embouchure du cours d’eau. Voir J. de Montemayor,
op. cit., p. 248 : « La belle bergère laissa donc ce lieu et la cité sur sa droite, et s’en fut lentement par un sentier qui donnait près de la rivière, du côté où ses eaux cristallines allaient déboucher dans l’Océan avec un doux et agréable bruit. »
[23]
R. Barthes, « L’effet de réel », dans
Littérature et réalité, Paris, Seuil, p. 81-90.
[24]
J. Herendeen,
From landscape to Literature : The river and the myth of geography, Pittsburgh, 1986, p. 181-225.
[25]
Sur l’eau et la
translatio studii, voir D. Quint,
Origin and originality in Renaissance literature : Versions of the source, New Haven, Yale University Press, 1983, p. 149-166.
[27]
F. Lestringant, « Suivre la guide », dans
Cartes et figures de la terre, Paris, catalogue du Centre Georges-Pompidou, 1980, p. 425-435, ainsi que C. Liaroutzos, « L’appréhension du paysage dans
La guide des chemins de France », dans
Le paysage à la Renaissance, études réunies et publiées par Y. Giraud, Fribourg, Seges, 1988, p. 27-33.
[30]
M. Pastoureau, « Feuilles d’Atlas », dans
Cartes et figures de la terre,
op. cit., p. 442-454.
[32]
M. Eliade,
La nostalgie des origines, Paris, NRF-Gallimard, 1971.
[33]
Sur ce symbolisme de l’eau et l’unité nationale à la Renaissance, voir J. Herendeen,
op. cit., p. 216. Je tiens à remercier le P
r Tom Conley de m’avoir fait part de ces précieuses suggestions bibliographiques.
[34]
Ce réseau métaphorique s’inscrit dès les premières pages de l’
œuvre. Voir I, 12 : « De ce lieu, [Céladon] frappait dans la rivière du bout de sa houlette, dont il ne touchait point tant de gouttes d’eau, que de divers pensers le venaient assaillir, qui flottants comme l’onde, n’étaient pas sitôt arrivés, qu’ils en étaient chassés par d’autres plus violents ». Ce mode comparatif se ressent aussi dans les titres de certains poèmes, tels « Comparaison d’une fontaine à son déplaisir » ou « Il se compare à la rivière de Lignon ».
[35]
Il arrive que le choix des épithètes s’en ressente. Le Lignon n’est plus, comme le veut la tradition, « agréable », « paisible », « doux » ou « délectable », mais « diffamé », « cruel » ou « désastreux ». Voir I, 112, 143.
[37]
Voir II, 395 : « Belle onde de Lignon que j’enfle de mes pleurs [...] / témoins de mes ennuis, ô forêts solitaires. »
[38]
Voir E. Panovsky, R. Klibansky, F. Saxl,
Saturne et la mélancolie, NRF-Gallimard, 1989, p. 214-215.
[39]
Nous rappelons que la médecine considérait le cresson de fontaine comme l’un des remèdes les plus efficaces à la mélancolie,
ibid., p. 503.
[41]
Aristote,
De l’âme, Paris, Vrin, en particulier p. 158-160.
[42]
Sur la psychologie ficinienne, voir I. P. Couliano,
Éros et magie à la Renaissance, 1484, Paris, Flammarion, 1984, chap. 2 : « Psychologie empirique et abyssale ».
[43]
IV, 47. Voir aussi la rêverie d’Astrée, où la fixation du regard de la bergère sur le cours d’eau mime celle de ses pensées sur leur objet, celui d’une perte qui a pour conséquence le dur ressentiment d’une absence et l’impossibilité d’un travail de deuil : « J’étais sur le bord de Lignon, et tenais les yeux sur son cours, rêvant pour lors à la perte de Céladon », I, 145.
[46]
À notre connaissance, cette caractéristique est une originalité d’Honoré d’Urfé. Nous n’avons guère repéré de telles expressions dans la
Diana de J. de Montemayor, la
Galatea de M. de Cervantes ou la
Diana enamorada de Gil Polo. Faute d’un relevé effectué par ordinateur, contentons-nous d’affirmer qu’au mieux elles sont inexistantes, qu’au pire elles sont exceptionnelles.
[47]
Voir, par exemple, I, 52-54, 125, 126, 409, 483 ; II, 297, 400.
[48]
Sur cette image de l’écoulement de l’eau comme métaphore de l’irréversible et de l’irrévocable, voir, dans un autre registre, la remarque de Célidée à Calidon, lequel voudrait que la bergère l’aime contre son gré : « Et sois certain que Lignon peut retourner à sa source beaucoup plus aisément que tu ne parviendras à l’amitié de Célidée », II, 63.
[50]
Au sein du champ lexical de la guerre et du vol dont est ponctuellement assortie la description de l’onde, on peut noter les termes « impétueux », « fureur », « tributs », « ravisseur », « dépouilles », « chassant », respectivement I, p. 7-12, 54, et IV, p. 46-47.
[51]
Nous empruntons cette définition à C. G. Dubois, dans
L’imaginaire de la Renaissance, Paris, PUF, 1985, p. 117.
[52]
Sur ce parallèle de la vision et de l’entendement et sur le rêve d’une vision totale, voir H. d’Urfé,
Les Épîtres morales, Paris, Gilles Robinot, 1619, Genève, Slatkine Reprints, Genève, 1973, p. 398 : « Et parce que ton
œil n’est pas tout ton corps, mais en est une partie seulement, il ne peut voir tout à la fois, ni tout ce qui est en ton corps, ni ce qui est autour de ton corps. De même ton entendement n’étant qu’une partie de ton âme, il ne peut voir à la fois toute ton âme, ni tout ce qui lui est à l’entour : mais faut qu’avec intervalle de temps elle regarde les images de sa fantaisie, les compose ensemble, & puis par discours les comprenne. Que s’il advenait que ton corps se changeât tout en un
œil, alors cet
œil tout à coup & de tous côtés verrait tout ce qui lui serait à l’entour. Aussi si toute ton âme devenait un entendement, elle entendrait toutes choses tout à la fois : & sans que par discours ni decours de temps elle en apprit tantôt l’une, tantôt l’autre. Et l’ange est tel. »
[53]
Sur cette rêverie panoptique, dans
The Anatomy of melancholy de R. Burton et plus particulièrement sur la récriture de l’anneau de Gygès, voir C. Buci-Glucksmann, « L’
Œil de la pensée, une mélancolie tragique », dans
L’écrit du temps, Paris, Éd. de Minuit, p. 23-44.
[55]
K. Wine, «
L’Astrée : Tomb or fountain ? », dans
L’Esprit créateur, n
o 25, printemps 1985, p. 32-41.
[59]
Voir J. Onimus,
Essais sur l’émerveillement, Paris, PUF, 1990, p. 96 : l’eau est selon lui « l’élément par excellence de l’homogénéité : elle tend à fondre le multiple dans l’unité ».
[63]
I, 15 et I, 168, respectivement.
[65]
E. Henein,
Les promesses du bonheur : la fontaine de la vérité d’amour, Paris, Klincksieck, 1999, p. 126 et s.
[66]
Sur l’importance de l’eau et de l’image de l’un et du multiple dans les traditions chrétiennes et néoplatoniciennes, voir D. Quint,
op. cit., p. 32-42, p. 149-166.
[69]
Cet imaginaire de l’eau se fait l’écho poétique du retour de chaque chose à son principe exposé par H. d’Urfé, dans les
Épîtres morales, op. cit., p. 392 et s.
[71]
Nous empruntons les catégories établies par G. Durand, dans
Les structures anthropologiques de l’imaginaire,
Introduction à l’archétypie générale, 11
e éd., Paris, Dunod, 1992.
[72]
Voir notamment I, 442 ; II, 297, 400.
[73]
Voir H. d’Urfé,
Épîtres morales,
op. cit., p. 392 et s. : l’image de l’échelle est remplacée par celle de la chaîne d’or au moyen de laquelle Dieu, bonté suprême, communique son être à chaque chose créée selon la perfection de sa nature.
[76]
F. Lavocat,
op. cit., p. 245 : « Il semble que l’association entre le romanesque et la pastorale devienne concevable à partir du moment où l’on admet que le travestissement du berger est, non plus une allégorie, mais une fiction. [...] L’état de berger n’est plus essentiellement un symbole – reconnu comme tel grâce à la familiarité avec une tradition littéraire – de l’activité poétique. »
[77]
C’est en effet cette ambivalence qui fait de l’eau la substance même de ce sentiment de nostalgie que V. Jankélévitch définit comme « une mélancolie humaine rendue possible par la conscience qui est conscience de quelque chose d’autre, conscience d’un ailleurs », dans
L’irréversible et la nostalgie, Paris, Flammarion, 1974, p. 346.