Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130533566
192 pages

p. 675 à 684
doi: 10.3917/dss.034.0675

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n° 221 2003/4

2003 XVIIe siècle

Saint-Amant, Arion et Moïse : le poète et l’épreuve de l’eau.

Du baptême à la glissade

Guillaume Peureux Université de Rennes II, Université de Glasgow.
Le sujet de la journée d’étude de la Société du XVIIe siècle : l’eau, les eaux, suggère vite la question suivante : y a-t-il une place pour l’eau dans la poésie du XVIIe siècle ? Est-il possible de parler de l’eau concrète, réelle, telle que les historiens peuvent nous en parler, dans cette poésie ?
L’eau des poètes est en général moins considérée pour elle-même que pour les raisonnements ou les spéculations oniriques qu’elle suscite : fontaines étincelantes, jeux de miroirs, immobilités mouvantes et reflets vertigineux ne laissent guère de place à des considérations d’ordre médical, sanitaire, alimentaire ou hydrographique. En somme, l’eau constitue davantage un point de départ qu’une fin en soi. Par ailleurs, au sein de récits inspirés de la mythologie antique qui ne cèdent pas aux vertiges baroques ou maniéristes, elle apparaît comme strictement topique, c’est-à-dire, sans recherche de vraisemblance et ne donnant au lecteur aucun accès à une quelconque forme de ce que nous appelons aujourd’hui « réalisme ». Saint-Amant, présenté dès 1629 par son ami Faret comme un maître ès description ( « lorsqu’il descrit il imprime dans l’ame des images plus parfaittes que ne font les objects mesmes » [1] ) a pourtant écrit un poème dans lequel il semble laisser une place à l’élément liquide tel qu’il a pu en faire l’expérience.
En 1650, il compose une pièce – imprimée en 1658 dans le Dernier Recueil de diverses poésies – qui ne connaîtra jamais le succès de « La Solitude », du « Melon » ou du Moyse sauvé : « La Vistule sollicitée » [2]. Le poète y supplie le fleuve de lui être favorable, de lui apporter « le commode secours d’un agile Bateau » [3]. Après un séjour de cinq mois à la cour de Pologne, il est mandaté pour annoncer à Christine, nouvelle reine de Suède, la naissance d’une princesse polonaise. Il doit emprunter la Vistule jusqu’à Dantzig, pour enfin traverser un bras de mer Baltique. Son poème est une succession de vers au contenu maladroit et ampoulé, un tissu de lieux communs, voire de banalités : le poète évoque la guerre que se livrent la terre et la mer, les trompettes de la renommée, l’indicible qualité de Christine, etc. Surtout, comme s’il craignait de ne pas en faire assez, il rapporte qu’une fièvre a frappé Louise de Pologne :
Et quoy qu’un dur meslange et de glace, et de braise,
Un accés pasle, et rouge, en LOUYSE, enfermé,
Ait esmû quelques jours son albastre animé,
Quoy que sous les beaux monts de sa gorge d’yvoire
Le Lait, qui garderoit un Mortel de mourir,
Ait eu bien de la peine à se laisser tarir,
Et n’ait pû sans douleur voir ses Sources quittées
Pour les ruisseaux communs des Pommes empruntées ;
À present toutesfois, le Ciel en soit beny,
Ces Maux ont fait leur tour, et l’Orage est finy. [4]
Aucun stéréotype ne manque : les contrastes les plus forts – la glace et la braise, la pâleur et la rougeur, l’albâtre animé –, comme les métaphores et les périphrases les plus galvaudées – la gorge ivoirine et la peau d’albâtre, la poitrine devenue deux monts, le lait maternel devenant ruisseaux issus d’une source, les seins de la nourrice devenus « Pommes empruntées » –, font de cet extrait significatif de l’ensemble du poème une véritable guirlande de ce qu’on pourrait appeler des idiolectes de la poésie du premier XVIIe siècle. [5] Le lecteur avait déjà été alerté par les premiers vers du poème, où s’ajoutaient aux phénomènes qui viennent d’être évoqués, le déséquilibre des vers 1 et 2 – dû à la dislocation du groupe proposition principale / proposition infinitive –, tout à fait inhabituel chez Saint-Amant, et la construction légèrement contournée des vers 3 et 4 :
Allons, chere Vistule, allons Nymphe aquatique,
Voir l’Azur ondoyant de la Thetis Baltique,
Qui se pare le sein du bel Ambre doré,
Par qui l’Or de Cerès en paille est attiré... [6]
On imagine que la rédaction du poème, commandée par les circonstances, et dans l’urgence du départ, incita Saint-Amant à mobiliser, par économie de temps et d’efforts, tout un ensemble de références et lieux communs [7], sans qu’il prît soin de parfaire ses vers. Une hypothèse sur la genèse de « La Vistule sollicitée » serait évidemment très hasardeuse. Néanmoins, il semble que Saint-Amant ait composé ce poème sans s’y investir du tout, comme une pure pièce de circonstance au sens le plus contraignant, c’est-à-dire comme un pensum rendu particulièrement nécessaire par la fragile position du poète, en quête de reconnaissance, de protection, de patronage auprès des monarques polonais et suédois.
Le poète a beau invoquer la réalité des dangers fluviaux pour justifier sa démarche, le sujet même de son poème, plaintes et suppliques adressées à un fleuve sont des lieux communs de la poésie de la Renaissance, dont Saint-Amant est imprégné. On se souvient par exemple du sonnet LII des Amours diverses dans lequel Ronsard reproche à la Loire d’avoir voulu le noyer :
Respon moy, meschant Loir, ‘me rens-tu ce loyer,
Pour avoir tant chanté ta gloire et ta louange)
As-tu osé barbare, au milieu de ta fange
Renversant mon bateau, sous tes flots m’envoyer ?
Si ma plume eut daigné seulement employer
Six vers à celebrer quelque autre fleuve estrange,
Quiconque soit celuy, fust-ce le Nil, ou Gange,
Le Danube ou le Rhin, ne m’eust voulu noyer.
Pindare, tu mentois, l’eau n’est pas la meilleure
De tous les Elemens : la terre est la plus seure,
Qui de son large sein tant de biens nous depart.
Ô fleuve Stygieux, descente Acherontide
Tu m’as voulu noyer, de ton chantre homicide,
Pour te vanter le fleuve où se noya Ronsard. [8]
En somme, « La Vistule sollicitée » se présente comme une pièce de convention que le poète aura peut-être même insérée dans la dernière partie de ses œuvres, au milieu d’autres fonds de tiroirs, afin de composer un recueil suffisamment étoffé [9]. Tout semble alors dit sur cette pièce un peu lisse, sur laquelle le lecteur risque de passer sans patience ni grand intérêt. Car ce poème semble à tous les degrés de sa création, pour ainsi dire, emprunté : maladroit, évidemment, mais aussi sur le plan thématique, du point de vue formel et du point de vue du style – une suite d’alexandrins à rimes plates – puisé dans un répertoire archiconvenu. Il n’y aurait dans ce poème que de l’eau de convention.
Pourtant, un détail, une aspérité, peut retenir notre attention sur « La Vistule sollicitée ». Alors qu’il se montre généralement secret, très avare en confidences personnelles ou en souvenirs d’enfance, quand il s’agirait de s’engager sur une voie que nous appellerions aujourd’hui « lyrique », Saint-Amant semble presque donner pour source et justification à « La Vistule sollicitée » des événements qui lui seraient advenus au cours de sa jeunesse. C’est-à-dire qu’il donne pour motivation à son texte une série de brefs récits présentés comme émanant de son histoire personnelle. Il explique en effet que, parce qu’il n’a jamais demandé sa bienveillance à la Seine, alors qu’il vivait sur ses rives ou qu’il en empruntait le cours, il a fait l’épreuve de « trois hazars » (v. 137) qui lui ont fait croire qu’il verrait de manière précipitée « la Mort assouvie » (v. 86) :
Cette Action courtoise est bien deuë à la peine
Que d’un sublime ton, d’une puissante haleine,
J’ay prise sur ta rive à te faire honorer
Jusqu’où de tous les Flots le Nom peut aspirer.
Je n’en fy jamais tant pour les Eaux precieuses
Qui coupant des beaux Lys les terres gracieuses,
Abbreuvent la Contrée, où proche de leur Cour,
J’augmentay ma Famille, et vy mon premier jour. [10]
S’ensuit la relation des trois périls : il faillit sombrer une nuit avec un navire à cause du mascaret de la Seine (v. 107-116) ; à l’âge de 13 ans, la glace du fleuve gelé s’effondra sous lui (v. 117-128) ; enfin, « sous un autre Aage » (v. 131) qui restera indéterminé, il manqua de se noyer, ne sachant pas nager (v. 129-136) : il « toucha du pied l’Abisme, [et] en vit les sombres lieux » (v. 134). Il est frappant que Saint-Amant rend compte d’un scénario récurrent : il manque de se noyer, à l’occasion d’un naufrage ou non, et est sauvé de justesse, comme par miracle. À l’endroit du mascaret de la Seine, il ne doit pas son sauvetage, à « l’Art du Pilote » (v. 114) qui dut abandonner la course du navire au reflux ; « un bras [anonyme] estendu dessus l’onde gelée » (v. 125) semble l’avoir secouru lorsqu’il était enfant ; enfin, un sursaut – inattendu de la part de quelqu’un qui ne sait pas nager –, lui aurait permis de remonter à la surface lors du troisième accident. De toute évidence Saint-Amant ne s’attache pas à décrire son sauveteur. Au contraire, il met en avant le mystère de sa survie que le flou qui entoure les sauvetages et la grande proximité avec la mort semblent rendre proprement miraculeuse. Tout voyage fluvial, comme celui sur la Vistule, semble alors faire écho à ces accidents et se retrouve placé sous le signe du danger. Sans doute existe-t-il des explications simplement biographiques à cela : les frères et les cousins du poète sont morts à bord de divers navires et il a lui-même beaucoup navigué – il rappelle ainsi dans « La Vistule sollicitée » certains dangers qu’il a encourus lors de ses voyages maritimes [11]. Il fait aussi écho aux romans d’aventure et aux récits de naufrages alors à la mode [12], et qui donnent à son poème une note piquante et aventurière qui ne pouvait que séduire le lecteur sédentaire.
Justifier ainsi le thème de « La Vistule sollicitée » ne laisse pourtant pas de surprendre. Cette motivation présentée comme étant autobiographique est tout à fait inattendue, et la forme prise par ces confidences – une sorte de greffe d’inspiration légèrement cocasse au cœur d’une pièce de circonstance pour laquelle Saint-Amant manque manifestement de matière – est elle-même remarquable, sur le plan stylistique. En effet, alors qu’il s’apprête à assumer une charge de nature diplomatique en annonçant la naissance d’une princesse polonaise au rival suédois, il attire l’attention de son lecteur sur la répétition du risque de naufrage et de noyade. D’une manière insolite, le poème est comme décentré : le poète en devient le sujet principal – affaissement social –, la naissance de la princesse cède la place aux accidents qu’il aurait vécus – registre poétique dégradé –, la Seine se substitue à la Vistule – déclin de l’exotisme. Sur le plan de l’unité générique de la pièce, cette rupture de ton constitue une véritable difficulté : pourquoi recourir à une parole présentée comme personnelle et s’exposer ainsi à une sorte de dysfonctionnement textuel ? Quel est le sens de cette entorse à la convention, de cette insertion inattendue qui prend l’apparence de la confidence ? Sans doute une explication biographique nous éclairera-t-elle : au moment où il compose cette pièce, Saint-Amant est, pour ainsi dire, un poète en bout de souffle, ou en bout de course si l’on emprunte la métaphore marine ; il jouit d’une faible notoriété, ce qui explique en partie son voyage en Pologne puis en Suède, et il espère ainsi retrouver protecteurs et finances. En somme, il n’est plus un poète à la mode : il a vieilli, et sa poésie avec lui. Son inspiration, dit-il, décline : sa veine aurait besoin d’être ranimée (v. 51), son « courage attiedy » (v. 56) d’être réchauffé. Il semble que sa position difficile au moment qui nous intéresse, n’est pas sans lien avec l’insertion de détails anecdotiques et d’un certain point de vue comiques, nous y reviendrons, quelle que soit leur authenticité.
L’épreuve de l’eau, ou plus précisément le risque de noyade, est un motif récurrent dans l’œuvre de Saint-Amant : l’un de ses premiers grands poèmes d’inspiration mythologique est consacré à Arion, que des marins veulent jeter à la mer pour lui voler les trésors qu’il a récemment gagnés à un concours [13]. D’autre part, son dernier grand poème, son épopée biblique qu’il qualifie d’idylle héroïque, le Moyse sauvé, a été consacré à Moïse. Or, Arion et Moïse sont sauvés des eaux : le premier grâce à l’apparition miraculeuse d’un dauphin charmé par les quelques notes que les marins le laissent jouer avant de le pousser à l’eau, tandis que le second est recueilli, après que son berceau flottant a fait l’objet de diverses péripéties dans le poème, par la fille de Pharaon qui décide de lui garder la vie sauve et de l’élever [14]. En outre, on le sait, Arion est depuis la mythologie antique – au même titre qu’Amphion et Orphée [15] – une figure tutélaire du poète [16] ; de même, Moïse dans diverses traditions nourries des mythographes et d’Hérodote, comme le ficinisme ou la prisca theologia [17], et jusqu’au « Moïse » de Vigny [18], a partie liée avec la poésie, voire est considéré comme le père des poètes. D’ailleurs, l’épopée du Moyse sauvé paraît échapper à toute interprétation allégorique [19] : le personnage de Moïse n’incarne pas seulement le libérateur ou le législateur pour Saint-Amant – qui oserait faire du Moyse sauvé une épopée chrétienne [20] ? Il n’est pas interdit de penser au contraire que son idylle héroïque célèbre à travers Moïse, davantage qu’un héros chrétien, le père des poètes. Voici d’ailleurs comment, dans les premiers vers du poème, par une feinte interlocution, il s’adresse à son héros :
Et toy grand Escrivain, dont la celeste Plume
Forma d’une Encre d’or l’Honneur du saint Volume,
Fay qu’on voye en ces Vers, d’une riche façon,
Briller l’auguste Feu que tu vis au Buisson :
Impetres-en du moins quelque vive estincelle
Qui m’embraze, et m’excite au soin de ta Nacelle ;
Sois mon Guide toy mesme, et fay qu’en ce Tableau
Ce Feu me serve enfin à te sauver de l’Eau. [21]
Arion et Moïse, figures majeures de l’œuvre de Saint-Amant, sont comme celui-ci liés aux dangers de l’eau et à la poésie. Ils figurent, selon diverses traditions et chacun à sa manière, le premier des poètes, défini par l’originalité de sa personnalité et par sa parole inspirée. Un élément textuel indique la proximité qui existe entre les trois personnages : selon les diverses situations dans lesquelles il prétend avoir manqué de se noyer, le poète reprend à chacun des deux récits fondateurs tel ou tel de leurs éléments : le bras secourable renvoie au sauvetage prodigieux d’Arion ; sa jeunesse dans la seconde aventure entre en écho avec l’enfance de Moïse ; le miracle de son troisième accident, enfin, par lequel il touche le fond de la Seine avant de remonter à la surface, alors même qu’il ne sait pas nager, confère à ce triptyque une sorte de sacralité mystérieuse partagée avec Arion et Moïse. Saint-Amant, qui a composé deux de ses principales pièces autour de ces figures, n’ignore ni les fonctions qu’on leur attribue, ni le détail de leur existence. On pourrait peut-être même hasarder une hypothèse, sans doute plus séduisante qu’assurée, sur les liens qui unissent l’eau et la poésie, du moins le risque de noyade et l’état de poète, comme si, finalement, ce risque qualifiait le poète, comme s’il était nécessaire à l’avènement ou à la reconnaissance de l’unicité de sa personnalité et de son talent, comme s’il était un signe de son élection. Quoi qu’il en soit, la conjonction entre Arion, Moïse et son propre destin prétendument marqué par le danger de l’eau, n’a pu que frapper Saint-Amant [22]. Il ne lui a pas échappé que, authentiques, exagérés ou inventés, les trois épisodes qu’il relate dans « La Vistule sollicitée » entrent en écho avec les histoires d’Arion et de Moïse, en même temps qu’ils s’en approprient la signification. En superposant son parcours biographique reconstitué à un double schéma, biblique et mythologique, il se présente comme un miraculé, au même titre qu’eux, ou comme un baptisé, à la manière de Ronsard ou Du Bellay [23]. C’est-à-dire que, toutes proportions gardées, il crée à l’échelle de son œuvre une sorte de triade – des poètes et sauvés des eaux – par laquelle il dresse un portrait de poète qui pourrait être le sien auprès de son public. Pourquoi, en effet, avoir attendu huit années avant de faire imprimer cette pièce de circonstance, sinon parce qu’elle conservait encore une actualité, non pas pour l’objet même du poème, mais pour le poète lui-même ? Au plus fort de la tourmente, peut-être des doutes et des incertitudes sur son avenir et sur son statut, Saint-Amant se fabriquait un triple portrait du poète sauvé des eaux, sur le modèle narratif d’Arion et de Moïse et en écho à Ronsard. Il semble s’agir de la composition d’une autobiographie, d’une biographie idéale de poète, par laquelle Moïse, Arion et Saint-Amant – mais aussi Ronsard, par exemple – se retrouvent réunis, l’eau prenant dans « La Vistule sollicitée » une dimension symbolique puisque par l’épreuve qu’elle impose au poète semble le qualifier, confirmer les qualités inhérentes à sa personnalité. De ce point de vue, il est frappant que notre poète emploie dans chacun des poèmes concernés, « L’Arion », « La Vistule sollicitée » et le Moyse sauvé, le substantif « hazard », au singulier ou au pluriel, pour signifier les dangers auxquels tous trois sont exposés. Arion se voit ainsi par son dauphin
... mettre à terre au pied du mont-Tenare,
Aprés tant de hazards et de malheurs souffers. [24]
De même, dans les premiers vers du Moyse sauvé les dangers qui seront vécus par le jeune enfant dans son berceau sont nommés « Hazards » [25] : « Je descris les Hazards qu’il courut au Berceau », annonce Saint-Amant. Enfin, les trois aventures qui seraient arrivées au poète sont elles nommées « trois hasars » (v. 137). Naturellement, il ne faut pas accorder trop d’importance à ce recoupement lexical. Toutefois Saint-Amant a opté pour le même substantif dans chacun de ses poèmes. Une telle proximité textuelle traduit sans doute le souci de souligner une certaine proximité avec Arion et Moïse.
Néanmoins, au lieu de revendiquer l’inspiration des poètes, leur caractère sacré – ils parlent la langue des dieux –, leur tension vers le sublime, Saint-Amant procède de manière discrète à une dévaluation : le poète du caprice [26] opte pour un traitement à la fois prosaïque, et ainsi légèrement insolent, de la matière biblique et mythologique. « La Vistule sollicitée » prend un tour légèrement burlesque par le biais inopiné des aventures personnelles du poète telles qu’elles sont mises en scène : évoquant ses innombrables voyages et tous les dangers encourus, il indique de manière paradoxale qu’il n’a frôlé la mort que sur les bords de la Seine :
J’ay sur la Seine, enfin, couru plus de fortune
Que sur l’Onde soûmise au Trident de Neptune,
Et bien peu s’en falut, qu’à moy, plus que la Mer,
Ce fleuve au cours si doux alors ne fust amer. [27]
L’exagération ne peut que frapper le lecteur, surtout quand, un peu plus loin, après avoir manifesté sa réticence à exposer le détail de ces épreuves, s’adressant toujours à la Vistule, il déclare :
Tu dresserois d’effroy tes tresses de roseaux,
Je les ferois transir, et leur verdure mesme
Se secheroit d’horreur sur ton front rendu blesme,
Et tu ne serois plus dans l’esbaïssement
De me voir te flater en ce juste moment. [28]
Au détournement de la matière historique attendue du poème – la naissance de la princesse, etc. – s’ajoute celui de la matière biographique, présentée de manière plaisante sous l’angle des risques épiques encourus sur les bords de la Seine.
Il n’est pas nouveau que des schémas narratifs antiques ou bibliques fournissent une matière d’apparence autobiographique à un poète de l’âge moderne. Mais en ce qui concerne Saint-Amant, l’originalité et l’intérêt de la démarche résident dans le dévoiement de la manière et de la matière. L’eau de « La Vistule » fait en effet l’objet d’un traitement sur un mode mineur. Par ce traitement, le poète semble d’abord accorder un peu de place à l’eau concrète – celle dont chacun pouvait faire l’expérience lors d’un voyage ; mais il apparaît très vite qu’il s’agit d’une évocation topique. Dans un second temps, Saint-Amant s’approprie pour la détourner une signification symbolique de l’eau, celle du baptême du poète qui se transforme en baptême ridicule.
Il est possible qu’il se soit agi pour Saint-Amant, en écrivant « La Vistule sollicitée », d’exprimer son état de poète, de reconstituer son identité en ce moment de déréliction, le risque de noyade partagé en poésie avec Arion et Moïse exprimant les anxiétés d’un poète en fin de carrière. De ce point de vue, l’infraction de forme lyrique dans « La Vistule sollicitée » constitue sans doute moins un accident, un décrochage maladroit ou une tentative d’inscription dans une lignée de poètes inspirés, qu’elle ne répond à une exigence personnelle, même si elle est traitée sur un mode proche de l’autodérision et du décrochage comique. On comprend alors que la proximité des récits biblique, mythologique et poétique n’est ni fortuite, ni non plus, de la part de Saint-Amant, la manifestation d’un réel désir d’assimilation aux figures tutélaires d’une poésie inspirée. L’écho à deux fortes traditions distinctes, d’une part celle qui réunit Moïse et Arion, et d’autre part, celle du baptême poétique, où se retrouvent Ronsard et Du Bellay par exemple, ne signifie pas comme on a pu le croire le désir de produire pour soi une biographie idéale de poète. Au contraire, on voit affleurer, avec cette thématique commune de l’eau dangereuse, du naufrage et de la noyade, une posture radicalement différente, distante et, à certains égards, pleine d’autodérision. Le traitement inattendu et décalé du schéma narratif de la noyade à laquelle est exposée l’être exceptionnel doté d’une parole inspirée qu’est le poète-vates aboutit chez Saint-Amant à une représentation à la fois modeste et inquiète du poète, mais aussi ridicule [29]. Ce mode mineur laisse sans doute affleurer les angoisses de Saint-Amant sur son génie usé et sur l’apparition de nouvelles modes qui tendent à rendre son écriture désuète et déjà, du point de vue du public de son temps, archaïque. Par ces détournements, l’auteur de « La Vistule sollicitée » ne choisit pas entre l’eau réelle et l’eau dotée d’une signification symbolique, mais se joue des fonctions de l’eau dans les traditions poétiques de son temps.
 
NOTES
 
[1] Saint-Amant, Œuvres, vol. I, Les Œuvres (1629), éd. J. Bailbé, Paris, STFM, 1971, Préface de Nicolas Faret, p. 16. Toutes les références à l’œuvre de Saint-Amant renverront à l’édition de J. Lagny et de J. Bailbé, STFM, 1971-1979 et sont désormais indiquées comme suit : SA, I, pour le premier volume, SA, II pour le second, etc.
[2] « La Vistule sollicitée, pour un voyage de Varsovie à Danzic », SA, IV, p. 77-88. Pour J. Lagny, il s’agit d’une des pièces les « plus faibles qui soient sorties de sa plume » (Le Poète Saint-Amant, 1594-1661. Essai sur sa vie et ses œuvres, Paris, Nizet, 1964, p. 340).
[3] Ibid., p. 79, v. 60.
[4] SA, IV, p. 85-86, v. 206-216.
[5] Cf. J. Pedersen, Images et figures dans la poésie française de l’âge baroque, dans Revue romane, « Akademisk Forlag », no 5, 1974.
[6] SA, IV, p. 77, v. 1-4.
[7] Sur la formation intellectuelle des hommes au temps de Saint-Amant et sur le rôle des recueils de lieux communs, voir : A. Moss, Les Recueils de lieux communs. Apprendre à penser à la Renaissance, traduit de l’anglais Printed Commonplace-Books and the Structuring of Renaissance Thought (1996) par P. Eichel-Lojkine, et al., Genève, Droz, « Titre courant », 2002 ; B. Beugnot, « Florilèges et Polyantheae. Diffusion et statut du lieu commun », La Mémoire du texte. Essais de poétique classique, Paris, Champion, 1994, p. 257-279.
[8] Ronsard, Œuvres complètes, éd. J. Céard, D. Ménager et M. Simonin, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1993, t. 1, p. 500.
[9] Le Dernier Recueil de diverses poésies (1658) semble répondre à une exigence purement contextuelle, celle de rassembler un nombre suffisant de poèmes afin de constituer un recueil à part entière.
[10] P. 80, v. 77-84.
[11] Voir p. 80-81, v. 85-104.
[12] Cf. Camus, Agathonphile ; Gomberville, Polexandre ; Scudéry, Horahim ou l’illustre Bassa, etc.
[13] SA, I, p. 109-124.
[14] Le nom de chacun des personnages renvoie lui-même à l’eau, ce qui nourrit évidemment les tentatives de liens entre les personnages : Flavius Josèphe donne pour « Moïse » une étymologie répandue par Cassiodore : « salvatus ex aqua » (Antiquités judaïques, II, 228). Parallèlement, l’étymologie probable d’Orphée est « de la rive du fleuve » (d’après R. Graves, Les Mythes grecs, trad. de l’anglais Greek Myths [1958] par M. Hafez, Paris, La Pochothèque, « Encyclopédies d’aujourd’hui », 2002).
[15] Sur l’histoire d’Arion et la proximité du personnage avec Orphée voir : Virgile, Bucoliques, VIII ; Apulée, Métamorphoses, VI, 29 et Florida, 17 ; Ovide, Fastes, II, 79-118 ; Hérodote, Histoire, I, 23-24 ; Aulu-Gelle, Nuits attiques, XVI, 19 ; Fronton, Correspondance, etc. E. Curtius cite Artapane (Ier siècle av. J.-C.) : « Les Grecs l’appellent Museus. Ce Moysos fut le maître d’Orphée » (La Littérature européenne et le Moyen Âge latin [trad. française, 1956], Presses Pocket, 1986, p. 339). Sur Orphée au XVIe siècle, voir : F. Joukovsky, Orphée et ses disciples dans la poésie française et néo-latine du XVIe siècle, Genève, Droz, « Publications romanes et françaises », 1970 et du même auteur : Poésie et mythologie au XVIe siècle. Quelques mythes de l’inspiration chez les poètes de la Renaissance, Paris, Nizet, 1969. Sur Orphée et le XVIIe siècle, voir A. Génetiot, « La Fontaine et la lyre d’Orphée », Le Fablier, 2002, no 14, p. 29-40.
[16] Saint-Amant souligne la spécificité de la parole d’Arion en renonçant aux alexandrins à rime plate pour des strophes hétérométriques.
[17] Sur la prisca theologia, voir D. P. Walker, « The Prisca theologia in France », Journal of the Warburg and Courtauld Institut, 1954, no 17, p. 204-259. Moïse fait partie, en effet, des prophètes et visionnaires chrétiens (cf. E. Panofsky, Essais d’iconologie. Thèmes humanistes dans l’art de la Renaissance, trad. de l’anglais Studies in iconology [1939], Paris, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 1967, p. 213-214) ; sur Moïse comme modèle du sublime inspiré, voir M. Fumaroli ; L’Âge de l’éloquence. Rhétorique et « res literaria » de la Renaissance au seuil de l’époque classique [1980], Paris, Albin Michel, « Bibliothèque de l’évolution de l’humanité », 1994, p. 465, 478-481, 508 et 645. En effet, Moïse est directement évoqué dans le traité Du sublime du pseudo-Longin (éd. J. Pigeaud, Paris, Rivages poche, « Petite bibliothèque », p. 67). Par ailleurs, pour Sébillet, Moïse serait le père des poètes. Dans son Art poétique françois, pour expliquer l’origine divine de la poésie, il se fonde sur Moïse et le décrit ainsi : « Moïse premier divin prêtre, premier conducteur du divin peuple, et premier divin Poète, après avoir triomphé du danger de la mer Rouge, et de la cruelle malice de l’Égyptien Pharaon, chanta-t-il grâce et louange à dieu autrement qu’en vers poétiquement mesurés ? » (L’Art poétique français, éd. F. Goyet dans Traités de poétique et de rhétorique de la Renaissance, Paris, Le Livre de poche classique, 1990, p. 52). De même, Claude Fauchet : la poésie « a esté employée aux principales sciences, voire aux loix divines » (Recueil de l’origine de la langue et poesie françoise, ryme et romans..., Paris, M. Patisson, 1581, p. 49). Avant Sébillet, Fabri, dans Le Grand et Vrai Art de pleine Rhétorique, et après lui, Laudun d’Aigaliers dans Art poétique françois (1598) témoignent de la survivance et de l’enracinement de ce type de croyance dans les milieux poétiques : « ... j’estime, écrit Laudun, que les premiers inventeurs de poësie, ont esté Moyse, premier Prebstre divin et conducteur du peuple de Dieu, qui chanta graces à Dieu avec son peuple Hebrieu, qui avoit esté delivré des mains de Pharaon, comme l’on voit en l’Exode, chap. 15 ; Salomon, qui a chanté ses Proverbes, dont la Royne Saba le vint veoir, pour n’avoir jamais entendu parler par mesure : si curieux on ne le veut prendre plus loing, disant que c’est Ninus, le troisiesme Roy des Assiriens, lequel fist eriger les temples et autels, après le decés de son pere, et fist chanter des cantiques funebres, ce qui a donné commencement à l’idolatrie des payens, l’an de la creation du monde 2006. Il est plus vray semblable que c’est plustost l’un que l’autre, car je n’en ay peu trouver au paravant, toutesfois je laisse le lecteur, à en croire ce qu’il luy plaira, car je n’en puis rien trouver de seur » (L’Art poétique françois [1598], éd. J..Ch. Monferran et al., Paris, STFM, 2000, p. 17).
[18] Sur l’histoire de Moïse dans l’imaginaire poétique en France à partir du XVIIIe siècle, voir P. Bénichou, Le Sacre de l’écrivain 1750-1830. Essai sur l’avènement d’un pouvoir spirituel laïque dans la France moderne [1973], Gallimard, « Bibliothèque des idées », 1996, en particulier : p. 47-48, 370-372 et 385-386.
[19] Sur le débat à propos de cette question, voir en particulier : D. Scholl, Moyse sauvé, Poétique et originalité de l’idylle héroïque de Saint-Amant, Biblio 17, PFSCL, no 90, Paris-Seattle-Tübingen, 1995, chap. VII et VIII ; W. M. Evans, « Saint-Amant’s Moyse sauvé : A study of the baroque style in poetry » (thèse de l’Université de Caroline du Nord et de Chapel Hill, 1973), DAI, vol. 34, no 5, novembre 1973 ; R. A. Sayce, The French Biblical Epic in The Seventeenth Century, Oxford, Clarendon Press, 1955 ; F. Hallyn, « La matière biblique et son sens religieux dans le “Moyse sauvé” de Saint-Amant », Romanica Gandensia, 1969, no 12, p. 73-92.
[20] Cf. F. Hallyn, art. cité.
[21] SA, V, p. 28, v. 25-32.
[22] Et s’il s’agissait d’une « métaphore obsédante » (Ch. Mauron, Des Métaphores obsédantes au mythe personnel : introduction à la psychocritique, Paris, Corti, 1988), cela n’en aurait pas moins de sens, même si cette hypothèse ne saurait circonscrire notre problématique.
[23] Du Bellay : L’Olive, LXVII et LXXXIII ; Regrets, II, v. 3-4 ; Divers jeux rustiques, XXX, v. 13-16 ; Recueil de poésie, ode IX ; voir surtout « Les louanges d’Anjou au fleuve de Loyre » dans les Vers lyriques. Les Odes de Ronsard contiennent de nombreuses références explicites au baptême du poète. Pour l’origine de cette thématique du baptême poétique voir en particulier : Ovide, Tristes, IV, I, v. 29-30 ; Métamorphoses, IV, 786 et Fastes, V, 8.
[24] SA, I, p. 123, v. 286-287.
[25] SA, V, p. 28, v. 7.
[26] Sur ce point, je me permets de renvoyer à mes études : « Le caprice ou l’esthétique du spectacle chez Saint-Amant », Recherches des jeunes dix-septiémistes, actes du Ve colloque du Centre international de rencontres sur le XVIIe siècle (Bordeaux, 28-30 janvier 1999), éd. Ch. Mazouer, Biblio 17, 293-307, et Le rendez-vous des enfans sans soucy. La poétique de Saint-Amant, Paris, Champion, « Lumière classique », 2002, p. 375-486.
[27] SA, IV, p. 81, v. 101-104.
[28] Ibid., p. 83, v. 140-144.
[29] Saint-Amant ne se soucie guère d’être un poète inspiré, et ses glissades ne concourent nullement à lui conférer une parole spécifique.
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Saint-Amant, Œuvres, vol. I, Les Œ-...
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« La Vistule sollicitée, pour un voyage de Varsovie à Danz...
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[3]
Ibid., p. 79, v. 60. Suite de la note...
[4]
SA, IV, p. 85-86, v. 206-216. Suite de la note...
[5]
Cf. J. Pedersen, Images et figures dans la poésie français...
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[6]
SA, IV, p. 77, v. 1-4. Suite de la note...
[7]
Sur la formation intellectuelle des hommes au temps de Sai...
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[8]
Ronsard, Œuvres complètes, éd. J. Céard, D....
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[9]
Le Dernier Recueil de diverses poésies (1658) semble répon...
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[10]
P. 80, v. 77-84. Suite de la note...
[11]
Voir p. 80-81, v. 85-104. Suite de la note...
[12]
Cf. Camus, Agathonphile ; Gomberville, Polexandre ; Scudér...
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[13]
SA, I, p. 109-124. Suite de la note...
[14]
Le nom de chacun des personnages renvoie lui-même à l’eau,...
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Sur l’histoire d’Arion et la proximité du personnage avec ...
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Saint-Amant souligne la spécificité de la parole d’Arion e...
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Sur la prisca theologia, voir D. P. Walker, « The Prisca t...
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Sur le débat à propos de cette question, voir en particuli...
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Cf. F. Hallyn, art. cité. Suite de la note...
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SA, V, p. 28, v. 25-32. Suite de la note...
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Et s’il s’agissait d’une « métaphore obsédante » (Ch. Maur...
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Du Bellay : L’Olive, LXVII et LXXXIII ; Regrets, II, v. 3-...
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SA, I, p. 123, v. 286-287. Suite de la note...
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SA, V, p. 28, v. 7. Suite de la note...
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Sur ce point, je me permets de renvoyer à mes études : « L...
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SA, IV, p. 81, v. 101-104. Suite de la note...
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Ibid., p. 83, v. 140-144. Suite de la note...
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Saint-Amant ne se soucie guère d’être un poète inspiré, et...
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