Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130533566
192 pages

p. 703 à 714
doi: 10.3917/dss.034.0703

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n° 221 2003/4

2003 XVIIe siècle

Honoré d’Urfé et le mythe de la fontaine de Sorgue : jeux et enjeux d’une rêverie aquatique

Florence Orwat
L’eau, dans L’Astrée [1], est omniprésente, à commencer par le riche réseau hydrographique qui baigne le Forez où se déroule l’intrigue principale. L’incipit du roman s’ouvre d’ailleurs sur une célébration appuyée, tout à la fois personnelle et inédite, de l’élément aquatique, décliné dans ses réalisations majeures : les fleuves, les ruisseaux et l’Océan. Quant aux bergers et aux bergères, ils aiment se réfugier près des nombreuses fontaines qu’abritent les bocages pour y aimer, y penser ou y rêver à leur aise. La rêverie, chez d’Urfé, est ainsi intimement liée à l’eau vive, fraîche et limpide, tantôt calme et « féminine », tantôt bouillonnante et « masculine », de sorte que cette « géographie » aquatique et mouvante met au jour les fondements d’une anthropologie et d’une psychologie de la rêverie qui n’est pas sans affinités avec les sexes ni la création littéraire. Dans cette perspective, un épisode mérite d’être plus particulièrement examiné. Il s’agit de la relation des amours de Daphnide et d’Alcidon, rapportée aux livres III et IV de la troisième partie du roman (1619). Non seulement le récit module l’un des mythes de l’otium les plus féconds de la littérature occidentale, mais, savamment mis en exergue, il nous paraît également illustrer, par le traitement rhétorique, symbolique et réflexif dont il fait l’objet, autant la conception que le romancier se fait de l’écriture que sa représentation de la République des Lettres. À l’heure où le féminisme de d’Urfé est communément admis (mais de quel féminisme parle-t-on ?), il n’est peut-être pas inutile de se pencher sur la postulation et de la nuancer à partir d’un passage pour nous emblématique et (discrètement) fondateur de la poétique de l’auteur.
 
UNE HISTOIRE SINGULIÈRE ET FRAPPANTE
 
 
Le récit des amours de Daphnide et d’Alcidon [2] – écho à peine diffracté des aventures d’Astrée et de Céladon [3] – contient la plupart des thèmes développés tout au long de l’ouvrage (amour, fidélité, épreuves multiples, mensonges, trahisons, duplicité, platonisme), et semble même les récapituler dans une forme matricielle et diamantine, dès lors éminemment symbolique. En outre, en mentionnant explicitement le souvenir de Pétrarque, d’Urfé attirait l’attention sur les enjeux prêtés au passage et livrait une clé pour entrer dans l’imaginaire comme dans la fabrique de l’œuvre. Tout est fait, donc, pour souligner une histoire unique [4] et exemplaire [5], celle de « la parfaite amour », comme le déclare lui-même Alcidon [6] à Délie, avant de rencontrer sa belle maîtresse.
Que l’histoire ne fasse pas partie de la trame principale ne signifie pas pour autant qu’elle soit sans importance ou d’une valeur herméneutique moindre. Au contraire, l’enchâssement et les jeux spéculaires qu’elle autorise contribuent à lui donner de l’éclat et de la densité en la dégageant de la gangue d’un récit-cadre somme toute convenu dans la description de ses paysages et de ses héros, puisque cette dernière obéit en partie aux lois du genre pastoral [7].
On fera de surcroît remarquer que l’épisode, articulé en un diptyque puisqu’il s’étend sur les livres III et IV, est l’un des plus longs rédigés par d’Urfé. Le livre III compte en effet 77 pages ; le livre IV, 60, soit un total de 137. C’est là un record, d’autant que la nouvelle se suit sans s’interrompre jamais, si ce n’est par quelques répliques des interlocuteurs visant à égayer la linéarité d’un ample discours. L’auteur, de fait, ne cultive ici nulle stratégie dilatoire, à la différence, par exemple, de ce qu’il pratique pour les aventures d’Ursace et d’Olimbre plusieurs fois suspendues et tour à tour prises en charge par Céladon-Alexis, Adamas et Silvandre, avant d’être achevées, grâce aux bons soins de Baro, par Olicarsis, un médecin africain [8].
Or le fragment ne demeure pas seulement le récit secondaire suivi le plus long. Les protagonistes s’y partagent encore l’énonciation (en toute égalité, semble-t-il), dans une habile narration contrapuntique qui exploite les récits au second degré dans un éblouissant jeu d’emboîtements (témoin l’histoire de l’artifice d’Alcyre, au livre IV, laquelle éclaire par réverbération les zones d’ombre et les quiproquos exposés dans le livre précédent). Aussi Daphnide, après l’honneur d’une parole inaugurale (p. 83-91), la cède-t-elle à Alcidon (p. 92-158), qui la lui abandonne (p. 160-206), avant de clore lui-même la relation (p. 209-216). L’écrivain brise ainsi une convention narrative solidement établie jusque-là, qui consistait à déléguer la conduite du récit à un seul devisant.
Enfin, quand on sait que les deux jeunes gens sont rencontrés par les bergers dès le livre II du troisième volume, qu’ils ne quittent quasiment pas, on saisit mieux le statut sémiotique que leur accorde l’auteur. Son ambition transparaît également dans le choix d’un personnage féminin paradigmatique, dont la réputation flatteuse trouve un prolongement concret dans un tableau que possède Adamas, parmi d’autres trésors dignes d’estime :
  Et de fortune jettant les yeux sur la carte d’Aquitaine, la belle Daphnide y vid de suitte ces vaillans Visigots qui y avoient regné. Depuis qu’elle les eut apperçeus, il luy fut impossible d’en retirer la veue, parce qu’elle en recogneut et le nom et le visage de plusieurs, et entr’autres de Torrismond, de Thierry son frère, et du vaillant Euric, pres duquel elle se vid peinte, telle qu’elle estoit en l’aage de dix-huict ou vingt ans [9].
En conséquence, on ne peut qu’être frappé par la mise en abyme opérée : le Forez apparaît bien comme le lieu de toutes les convergences narratives, d’autant que la jeune femme est elle-même accompagnée de Stiliane et Carlis, naguère aimées par l’inconstant Hylas, comme il a commencé de le raconter au livre VIII de la première partie [10]. Se rejoignent ainsi de manière exemplaire le récit-cadre et la nouvelle enchâssée, tandis que les protagonistes des récits insérés viennent grossir la troupe des habitants des bocages. On ne peut rêver plus grande cohérence ni creuset plus fécond...
Enfin, reçus par le druide, c’est dans un lieu sacré et à huis clos que les amants rapportent leurs péripéties, loin des oreilles profanes. Les confidences, pour une fois, sont détachées du monde pastoral qu’elles jouxtent sans y participer pleinement [11]. Point de délibérations collectives, ici, ni de jugements communs, proférés à l’ombre d’un bois ou sous la ramure d’un saule. Tout se passe comme si d’Urfé, au contraire, se plaisait à jouer avec l’idée d’un lieu d’exception, investi d’une forte charge culturelle et, comme tel, dépositaire d’un secret à conserver. Le traitement spatial de l’intrigue principale, reposant sur l’orchestration de cercles concentriques – la Gaule, le Forez, la maison d’Adamas, la galerie de curiosités –, répond en creux à celui de l’épisode en Vaucluse : Avignon, la rivière de Sorgue, l’île sur laquelle doit se rendre Alcidon, la maison bien cachée qui accueille Daphnide et ses sœurs. L’auteur ménage un point focal et irradiant qui dit le refus du réel et de ses contraintes, tout en exhibant les pouvoirs de la rêverie, de l’écriture et de la littérature. Comment mieux sertir l’histoire mise en scène ?
On n’insistera donc pas plus longtemps sur l’habileté et la maîtrise techniques d’un auteur qui, avec ostentation, mobilise tous les moyens qui s’offrent à lui pour capter et diriger l’esprit vers une histoire emblématique à plus d’un titre. Honoré d’Urfé, on le voit, n’a pas inséré son hymne à la fontaine de Sorgue dans n’importe quel récit : les aventures, le message qu’elles diffusent, les personnages, les interlocuteurs et le lieu de la narration ont, en effet, été soigneusement choisis et préparés. Reste à comprendre pourquoi.
 
UNE EXALTATION [12] DE L’EAU LITTéRAIRE ET TOPIQUE
 
 
Dans un roman qui consacre l’eau, dans sa réalité concrète et tangible [13], géophysique si l’on veut, le texte ici étudié, qui certes met en scène un décor naturel, retient toutefois l’attention en ce qu’il s’inscrit d’abord dans un héritage poétique qu’il célèbre et revendique.
En effet, le prosateur y salue Pétrarque et le mythe qu’il façonna. Un mythe fécond et polysémique, qui incarne autant le paradigme de la retraite et de la solitude que celui de la passion et du loisir lettré. Le souvenir de l’humaniste plane sur le début de l’histoire ; plus précisément, donc, à une époque où Daphnide et Alcidon s’aiment d’un amour réciproque, pur et serein. En d’autres termes, l’ombre du poète italien s’associe étroitement à une période qui représente l’âge d’or du sentiment amoureux.
Le jeune homme, qui, au péril de sa vie, part retrouver sa maîtresse en terre ennemie, se doit ainsi d’être prudent et discret. Accompagné d’un guide, il traverse un endroit « des plus solitaires » « et tel qu’il fallait véritablement pour cacher les entreprises d’un amant ». Or le pays où il est conduit, et qu’il décrit à diverses reprises [14], est celui-là même qui fut chanté par l’amant de Laure :
Le long de ce grand fleuve du Rosne, on trouve un grand nombre de belles villes [...]. Mais l’une des plus belles et des mieux peuplées, c’est Avignon, à cinq ou six lieues de laquelle, du costé d’orient, s’estend une vallée, qui, pour estre close de trois costez par des hautes colines et de grands rochers, fut au commencement appelée Val-Close, et enfin, par corruption du langage, duquel le vulgaire ignorant est tousjours le maistre, elle fut nommée Vaucluse. Du bout de cette valée, et sous les pieds de certains grands et espouvantables rochers, sourd une fontaine merveilleuse qui donne commencement à la riviere de Sorgues, qui, fort peu loing de là, se séparant en deux bras, faict comme une petite isle où est située la maison où je devois aller, et qui, pour estre assise entre ces deux ruisseaux, et environnées de leurs claires ondes, a pris le nom de l’Isle. Le lieu d’où ceste fontaine sort est, à la verité, pour sa solitude, en quelque sorte venerable, mais un peu horrible, pour les rochers qui y sont tout à l’entour, et pour ce, fort peu frequenté des personnes [15].
L’évocation, de fait, dialogue à distance avec un passage célèbre du traité latin pétrarquien, La Vie solitaire [16] :
[...] tu peux [...] t’établir sur la source voisine pour le séjour le plus charmant et le plus reposant qui soit. Tu as près de toi la Sorgue qui t’est chère, la reine des sources (j’entends son murmure en t’écrivant ces mots) ; tu as le refuge le plus agréable et le plus libre, Vaucluse, comme l’appellent ses habitants, et comme la nature même a voulu qu’il fût appelé : car elle est entourée de collines et mis ainsi hors de portée des routes et des foules, n’autorisant sa vue qu’à ses habitants. Là, tu peux être toi aussi – rare bonheur – libre, évêque et solitaire. Pourras-tu dédaigner ce lieu qui fait naître chez les étrangers un respect et un étonnement profonds ?
D’Urfé, néanmoins, ne se limite pas à peindre des paysages qui ont commencé de féconder durablement la sensibilité et les imaginaires modernes, à partir du XVIe siècle [17] surtout. Le dithyrambe atteint son point d’orgue quelques pages plus loin [18], sous l’espèce d’une rêverie aquatique qui compte parmi les plus belles du roman, et, possible, les plus réussies.
Alcidon, qui vient de prendre congé de Daphnide à minuit [19] précis, surpris par une pluie aussi violente qu’imprévisible [20], trouve refuge dans la « concavité d’un rocher » [21]. Après avoir entretenu quelque temps ses « douces pensées », il se met à chanter un sonnet [22], « Des Contentements d’amour peu assurés ». À peine en achève-t-il les « dernières paroles » qu’il lui semble que le temps s’est éclairci, « et que la lune » a percé « les nuages plus épais ». Le jeune homme, attiré par le bruit d’un bouillonnement, se précipite sur le bord de la source pour assister alors à un spectacle étrange, enchanté et enchanteur :
je vis, dis-je, l’eau s’eslever par-dessus ses bords, comme si ce n’eust esté qu’un seul bouillon, et, estant venue à la hauteur de trois ou quatre pieds, elle se creva tout à coup, et, à mesme temps, s’aparut un vieillard de la ceinture en haut, et avec la barbe jusques à l’estomac, et les cheveux longs flottants sur ses espaules, et le long de son visage, qui, tous mouillez, sembloient autant de sources, qui toutes s’assembloient avec celle qui sortoit d’une grande urne qu’il tenoit sous le bras gauche. Ce vieillard estoit couronné d’algue et de joncs, et pour sceptre tenoit en la main droicte un grand roseau. Cependant que je demeurois estonné de cette vue, je vis que, tout à l’entour de luy, l’onde commençoit de se souslever en divers bouillons, et qu’estant presque à sa mesme hauteur, soudain qu’il les eut touchez, ils se creverent comme avoit fait le premier, et en mesme temps se virent autant de nayades autour de luy qu’il y avoit eu de bouillons en la fontaine. Toutes, comme luy portans honneur, s’inclinerent devant luy, et, sans que je les pusse entendre, deviserent ensemble quelque temps. Et puis, s’estant relevé par-dessus elles, comme en un trosne que l’eau mesme luy faisait, elles vindrent, comme par hommage, luy baiser la main et lui faire un present. L’une luy presentoit un siege couvert de mousse et de limon ; l’autre, une guirlande de joncs et de rozeaux ; une autre, une ceinture d’algue ; une autre, un panier de chastaignes cornues. L’une luy offroit un bouquet de fleurs de joncs ; l’autre, un filet plein de divers poissons.
La vision s’enrichit d’une harangue masculine, qui sollicite la tradition de l’otium telle que l’ont louée l’humaniste mais aussi Céladon, dans la seconde partie, tandis qu’il relate à Galathée les aventures de son père Alcippe [23]. C’est dire, une fois encore, le rôle discursif dévolu à un épisode qui se referme sur une prophétie vibrante, dont on notera le caractère fluide, limpide et musical, coulé en somme [24] :
Divines nayades, à qui les destinées ont ordonné de vivre dans mes eaux, et qui vous plaignez d’estre confinées dans ma petite source, au lieu que vous voyez vos sœurs nager à bras estendus dans le large sein du Rosne et de la Durance, cessez vos plaintes, et, avec moy, vous resjouyssez de l’advantageuse eslection qu’elles ont faite pour nous, puisqu’encores que l’estendue de nostre domination ne soit pas égale en grandeur aux autres, elle les surpasse aussi en tant d’autres privileges, que nous n’avons point d’occasion d’envier aucuns de nos voisins. Car notre vie est douce et reposée ; nul ne vient interrompre nostre sommeil ny nos agreables passe-temps ; nos rives ne sont jamais ensanglantées d’homicides ; jamais nos eaux ne sont troublées par les cheutes ny precipices des sales torrents, et jamais nous ne les voyons empunaisies par la puante poix dont reluisent les vaisseaux. Mais ce qui doit le plus contenter, voire ce qui nous doit rendre glorieux, c’est, ô mes divines sœurs, l’infaillible promesse que nous avons du Destin, et que, depuis peu encore, il m’a reconfirmée avec ces paroles : Heureux demon de Sorgas, escoute, me dit-il, ce que je te promets : vingt et neuf siècles gaulois ne seront point plustost escoulez, que sur tes rives viendra le cygne Florentin, qui, sous l’ombre d’un laurier, chantera si doucement que, ravissant les hommes et les dieux, il rendra à jamais ton nom celebre par tout le monde, et te fera surpasser en honneur tous les fleuves qui, comme toy, se desgorgent dans la mer.
En marge de la plupart des descriptions aquatiques, ces lignes, pour saillantes qu’elles soient, ne se détachent cependant pas abruptement, dans leur tonalité ni leur esthétique, de l’édifice romanesque. En effet, il semble qu’elles entrent en résonance avec maint récit et qu’elles cultivent, en une basse continue, des harmoniques fondatrices de la poétique d’urféenne.
S’y retrouve ainsi le goût de l’auteur pour les états de conscience confus et indistincts, à fleur de veille et de sommeil. Le surnaturel, qui enveloppe le récit d’une gaze délicate, contribue d’ailleurs largement à créer un climat de flottement et de déréalisation, propice à une rêverie dont ils miment les mécanismes intrinsèques (abolition des repères, suspension du jugement, atmosphère nébuleuse, langage métaphorique). Alcidon, par conséquent, a beau jeu de se demander s’il a ou non rêvé : « Je ne sais, [...], si ce fut un songe ; mais il est bien certain qu’il me semblait de veiller ». D’Urfé, comme souvent, a l’art de surprendre la conscience vigile et critique. L’atmosphère nocturne et lunaire, la solitude du lieu, les références mythologiques et pétrarquiennes habilement conjuguées, l’union des principes masculin et féminin, l’érotisme qui émane du texte par les symboles retenus (châtaignes cornues, mousse, roseaux et joncs) se retrouvent dans d’autres endroits du livre, lesquels exploitent une même stratégie d’estompage et de distanciation féerique.
Toutefois, le passage, par sa dimension topique, culturelle et littéraire délibérément avouée et orchestrée, fait figure d’hapax dans le roman. Point qui, du reste, n’a pas échappé aux contemporains. Tristan, les Scudéry et La Fontaine, pour ne citer que quelques noms connus, s’appliqueront à leur tour à célébrer Pétrarque et la fontaine de Sorgue, qui dans un roman à caractère autobiographique, qui dans un sonnet, qui dans une nouvelle (Mathilde), qui dans un conte.
Épisode singulier, donc, original à sa façon, mais qui n’en rejoint pas moins un certain nombre de pages où d’Urfé recourt à des procédés rhétoriques analogues. On songe, par exemple, à la peinture de la grotte de Damon et de Fortune et, surtout, à celle de la fontaine de Vérité d’Amour, dont notre passage doit impérativement être rapproché puisque tous deux se déploient dans le registre du merveilleux aquatique et de la magie onirique. Est-ce un hasard, d’ailleurs, si Daphnide et Alcidon sont à la recherche du lieu gardé par les licornes et les lions ?
Dans ces conditions, le motif de l’eau, loin d’être anodin, révèle bien plutôt l’architecture profonde de l’œuvre comme sa cohérence interne : en établissant à distance des ponts lexicaux, topiques et symboliques (parfois ténus mais toujours cohérents et pertinents) entre certains épisodes ; en multipliant les jeux optiques, il apparaît bien plutôt comme un élément thématique et structurel majeur, lesté d’effets de sens non négligeables.
 
LES IMPLICATIONS SOCIOPOÉTIQUES D’UN TEXTE-MANIFESTE
 
 
Nous estimons ainsi que l’histoire de Daphnide et d’Alcidon, articulée autour d’un hommage lyrique et savant à Pétrarque, affiche, pour les raisons que l’on a dites, une évidente intention poétique, dont il convient à présent d’apprécier la valeur « programmatique ».
Un certain nombre d’indices invitent en effet à croire que l’auteur, en construisant son récit, a cherché à exposer non seulement sa conception de l’écriture [25] mais également la représentation qu’il se fait du loisir lettré et, par conséquent, de la République des Lettres. Une République des Lettres étonnamment virile et qui, comme telle, oublie quelque peu les femmes. À cet égard, le féminisme de d’Urfé, à commencer par son féminisme littéraire, se doit d’être discuté, en tout cas tempéré, tant la relation ici analysée nous paraît placée sous l’emprise – et l’empire – d’une pensée au (et du) masculin [26].
Il n’est de fait pas surprenant de constater que l’évocation du mythe de la fontaine de Sorgue est prise en charge par Alcidon, un personnage masculin. Louer Pétrarque, en outre, n’a rien de neutre ni d’innocent lorsque l’on connaît la misogynie de l’humaniste, farouchement attaché à une pratique « lettrée », élective et sexuée. Une lecture, même superficielle, de La Vie solitaire suffit pour s’en convaincre. Au reste, le poète italien reconduit une tradition chrétienne plutôt hostile à la culture des femmes, laquelle voit dans l’écriture l’apanage des hommes. D’Urfé se contente de suivre, s’inscrivant ainsi sans ambages dans un héritage qui a pour lui d’être clair. Enfin, un rapide coup d’œil porté sur les citations précédentes témoigne de la suprématie masculine : l’organisation de la vie aquatique démarque de près une royauté aux mains des hommes [27], où les nymphes (dont le statut décoratif et esthétique est patent) éclairent l’existence de leur beauté et de leur présence radieuse.
Qui plus est, la description [28] convoque dans son organisation des attributs censés représenter le masculin, depuis Aristote au moins. Témoin les lignes de force exaltant le jaillissement et la verticalité, et plus précisément le mouvement ascensionnel des eaux tumultueuses, symétrique de l’émergence du Démon de Sorgas. Les bouillons attestent aussi un échauffement ou une mystérieuse et inexplicable chaleur – une qualité propre aux hommes selon la médecine grecque transmise par les Arabes à l’Occident moderne [29]. Mais le narrateur ne s’arrête pas en si bon chemin : le passage est tout entier régi par les catégories cognitives de lanimé et du souffle, lesquelles relèvent du même discours socioculturel. Aussi le champ lexical, renforcé par les inchoatifs, est-il dépourvu d’ambiguïté : percé, me fit sortir, bouillonner, je m’en courus incontinent, s’esleveroit, s’eslever, estant venue à la hauteur, se creva tout à coup, s’aparut, commençoit de se souslever, s’inclinerent... À cette idée d’énergie et de vitalité s’ajoute discrètement celle d’une matière séminale ou d’une semence procréative : châtaignes, roseaux, mousse et limon. Autant d’éléments, donc, qui exaltent le principe masculin à l’origine de la vie et de la création littéraire.
Alcidon, par conséquent, poserait les jalons d’une poétique que d’Urfé s’attache à mettre en œuvre tout au long du récit. De ce point de vue, l’épître « L’Auteur à la Rivière de Lignon », qui ouvre la troisième partie de L’Astrée, retient l’attention, en ce qu’elle formerait avec le récit rapporté par le jeune homme un diptyque de choix pour accéder autant à l’imaginaire de l’écrivain qu’à l’ouvroir du roman.
Cette dernière égrène effectivement un certain nombre de topoi puisés chez l’humaniste italien. Au très célèbre Canzoniere [30] (1342) vantant les perfections de la divine Laure, l’écrivain forézien emprunte la thématique amoureuse [31] pour chanter Diane de Chateaumorand – « naissance de la passion », culte de l’amour exclusif et inextinguible, mysticisme effusif, fidélité à toute épreuve – ainsi que le génie des antithèses, des chiasmes et des oxymores, comme le vérifie la citation suivante :
Que le feu qui me brusla est semblable à celuy qui ne se pouvoit estaindre que par la terre et que celle de mon tombeau seule en peut estouffer la flamme ; de sorte que l’on ne doit trouver estrange si, la cause ne cessant point, l’effet ne continue encore. Que ny les hyvers passez, ny tous ceux qu’il plaira à mon destin de redoubler à l’avenir sur mes années, n’auront jamais assez de glaçons, ny de froideurs, pour geler en mon ame les ardentes pensées d’une vie si heureuse. [32]
Mais le texte inaugural déclinerait encore des schèmes qui annoncent, en le préparant, le « conte » d’Alcidon :
Et si la memoire de ces choses passées t’est autant agreable que mon ame ne se peut rien imaginer qui luy apporte plus de contentement, je m’asseure qu’elles te seront cheres, et que tu les conserveras curieusement dans tes demeures sacrées, pour les enseigner à tes gentilles Nayades, qui peut-estre prendront plaisir de les raconter quelquesfois, la moitié du corps hors de tes fraisches ondes, aux belles Dryades, et Napées, qui le soir se plaisent à dancer au clair de la lune parmy les prez qui emaillent ton rivage d’un perpetuel printemps de fleurs. [33]
C’est pourquoi nous estimons que la scène narrée par l’amant de Daphnide redouble l’épître liminaire. Toutes deux, en effet, s’attardent sur un lieu désert propice au recueillement et au culte des Muses, et montrent un personnage solitaire, absorbé dans une amoureuse songerie. La présence de l’eau [34], qu’il s’agisse du Lignon ou de la fontaine merveilleuse [35], habités par d’antiques personnages tutélaires ; la nuit lunaire ; l’onirisme mythologique ; le thème végétal et floral, conjuguent idéalement les conditions de l’otium poétique, et celles de sa représentation. Aussi les rêveries de d’Urfé sur les bords de Lignon [36] donnent-elles naissance au roman, comme celles d’Alcidon, au sonnet [37]. Que le poème résulte d’une parole « spontanée » ne lui ôte pas son caractère littéraire.
Orale ou écrite, donc, la littérature, fruit et prolongement naturel du repos, intéresse non seulement le prosateur mais encore nombre de ses créatures. Le constat mérite toutefois d’être affiné, voire infléchi, on l’a dit. Car la res literaria n’est pas un bien commun. L’activité, il est vrai, recueille pour l’essentiel les suffrages masculins. Dans un pays où le pouvoir revient statutairement aux femmes, ce sont les hommes qui, selon une tradition solidement ancrée, sacrifient aux Belles-Lettres et qui, par conséquent, font du loisir un privilège masculin.
L’édition de J. Lafond, par exemple, reflète bien la disparité du phénomène : seuls les bergers et les visiteurs étrangers cultivent la rime. Tircis, au livre I de la première partie, soupire des « Stances sur la mort de Cléon », « les yeux tendus contre le ciel, les mains jointes sur son estomac, et le visage tout couvert de larmes » [38]. Et « l’inconstant Hylas », quelques pages plus loin, de lui répliquer par une plaisante « chanson ». Au livre XII, Céladon, assis au pied d’un arbre, soupire lui aussi des octosyllabes teintés de pétrarquisme, qui lui viennent d’ailleurs avec une facilité déconcertante. « Ces pensers » – il s’agit en fait de 9 dizains – « eussent plus longuement retenu Céladon en ce lieu, n’eût été la survenue du berger désolé qui, plaignant continuellement sa perte, s’en venait soupirant [des] vers » [39].
Les belles âmes, on le devine, ont la plainte musicale et la rêverie naturellement éloquente. D’autres noms, toutefois, auraient pu être cités : ceux de Ligdamon et de Lycidas ; de Filandre et de Silvandre ; de Clorian et d’Ursace ; de Damon et d’Andrimarte. Dans les deux premières parties de l’édition Vaganay, leurs élans élégiaques ou enflammés enrichissent en effet la narration. Sur les 43 pièces du premier tome, exception faite des 2 oracles, 40 sont dues aux hommes. Deux femmes inventent un madrigal (I, VI). Encore est-ce pour échapper à une situation embarrassante et couvrir du voile de l’enjouement une pudeur offensée. Doit être ajouté enfin un dialogue entre Stelle et Corilas (I, V) – Stelle qui, parmi les bergères, manifeste sans doute les dispositions rhétoriques les plus évidentes. Est-ce à cause de son humeur libre et indépendante qui l’affranchirait ainsi des règles gouvernant le beau sexe ?
Ces quelques occurrences « dénoncent » la suprématie poétique dont jouissent les hommes [40] dans L’Astrée. Non que le royaume des Lettres soit interdit aux femmes. Il leur arrive parfois d’y faire une incursion, comme Daphnide, dont les stances sur la mort d’Euric viennent conclure le récit. Elles rendent aussi à l’occasion des jugements sensés, à l’instar de la Pythie antique. Enfin, la pratique de l’épistolarité leur assure l’égalité avec les hommes, ou peu s’en faut. C’est que la lettre, relevant le plus souvent de la sphère intime et privée, matérialise l’amour. Sans elle, le commerce passionnel se meurt ou n’a plus de raison d’être. Aussi en constitue-t-elle l’un des rouages essentiels.
Le poème, en revanche, leur est un monde farouchement défendu. Peu s’aventurent à en écrire. Dans une société bocagère pacifiée et civilisée, ne serait-il pas devenu un ersatz de l’épée, l’arme d’un combat sublimé et intériorisé ? Le féminisme de d’Urfé, si largement reconnu, ne serait-il donc que politique [41] ?
Le récit des amours de Daphnide et Alcidon, habilement enchâssé, célèbre non seulement le miracle de la parfaite amour et les thèmes centraux de L’Astrée, mais plonge encore au cœur de l’œuvre, dans un mouvement inverse de celui du Démon de Sorgas. Grâce à lui, et parce qu’il entre en résonance avec les motifs majeurs du roman – le Lignon, le culte de l’otium et de la solitude lettrée, la fontaine de Vérité d’Amour, la grotte de Mandrague, les rêveries aquatiques –, l’épisode acquiert un statut sémiotique qui nous semble incontestable, au vu même du travail qu’y effectue d’Urfé. Davantage. Parce qu’il recèle une dimension réflexive et métapoétique, il peut aussi se lire comme un texte-manifeste, fondateur de la poétique du prosateur comme de sa conception de la pratique littéraire. Tandis que l’écrivain passe d’ordinaire pour être un féministe sinon éclairé, du moins convaincu, l’analyse d’un tel épisode projette sur le roman une ombre que l’on eût voulue plus légère. Au moment où la littérature et la culture s’ouvrent aux femmes, L’Astrée, malgré ses apparences, est loin de prendre leur parti. En ce sens, tout moderne qu’il soit – par la psychologie et l’anthropologie qu’il exhibe –, l’ouvrage, entre ténèbres et lumières, porte en lui une part non négligeable d’un passé révolu et d’une époque qui se lézarde, en proie à des mutations décisives. Ce n’est pas là son moindre intérêt.
 
NOTES
 
[1] L’Astrée, éd. H. Vaganay, Genève, Slatkine Reprints, 1966. Nous en reproduisons l’orthographe.
[2] Daphnide et Alcidon s’aiment depuis leur tendre jeunesse, d’un amour pur et profond que protège et encourage le roi Torrismond. À la mort de ce dernier lui succède notamment son fils Euric. Alcidon commet l’imprudence de lui avouer sa passion pour Daphnide. Le roi, après avoir vu la jeune fille, tombe amoureux d’elle. Pour préserver leur affection réciproque, Daphnide conseille à Alcidon différents subterfuges, dont celui de feindre d’aimer Clarinte afin d’engager Euric à la servir. Malgré elle, Daphnide devient jalouse de sa supposée rivale et se prend à apprécier la compagnie princière. On finit par apprendre la mort d’Euric. Alcidon, n’ayant plus de raison, alors, de dissimuler ni de taire ses sentiments, s’en retourne vivement auprès de sa belle maîtresse, qui le repousse en lui reprochant injustement son peu d’amour. Les deux amants, pour sortir d’une situation confuse et sans issue, décident donc de consulter un oracle qui leur recommande de se rendre en Forez pour y voir la fontaine de Vérité d’Amour. Les deux jeunes gens se résolvent à suivre ce parti et quittent leur région, déguisés en bergers afin de passer inaperçus des habitants des bocages. C’est en cet habit, tandis qu’ils recherchent Adamas, qu’ils sont rencontrés par « Astrée et le reste de la compagnie », au livre II de la troisième partie, p. 54. Hylas reconnaît Daphnide, accompagnée de Stiliane et de Carlis, qu’il a naguère aimées. Tous, ensuite, de se diriger vers la maison du druide.
[3] La ressemblance phonétique entre les noms des deux héros masculins invite sans peine à établir le rapprochement.
[4] Sauf erreur de notre part, l’histoire de Daphnide et d’Alcidon est la seule à faire ouvertement et délibérément référence « au cygne florentin ». L’hapax mérite de fait qu’on s’y intéresse de près.
[5] Cette impression se trouve encore renforcée par la position qu’occupe rétrospectivement le récit dans l’économie générale de L’Astrée. Toutefois, si l’on s’en tient à d’Urfé lui-même qui prévoyait une quatrième partie comme le montrent les notes qu’il laissa à sa mort, cette impression devient en partie caduque.
[6] Livre III, p. 111 : « Tout chevalier d’honneur y est obligé par le nom seulement qu’il porte, et je cognois bien maintenant que c’est icy l’aventure de la parfaicte amour, puisque ce respect est l’une des principales ordonnances d’Amour ».
[7] Nous ne nions pas que l’auteur souvent s’en joue pour mieux les dépasser.
[8] À titre de comparaison, signalons que les histoires les plus étoffées comptent 51 pages pour la première partie (livres IV, XVIII, X). Seul le dernier livre de la deuxième partie en dénombre 78, dans un volume où les récits dépassent rarement les 40 pages. La troisième partie, publiée en 1619, brise quelque peu ce schéma puisque les livres y sont plus denses, comprenant en moyenne une soixantaine de pages.
[9] III, III, p. 83.
[10] Hylas assure la cohésion entre l’intrigue principale et les récits secondaires. Il est l’un des pivots majeurs autour duquel s’organise un pan non négligeable de la narration.
[11] Le livre II s’achève par ces mots : « Le reste demeura dans la sale, où la collation leur fut apportée, attendant l’heure du soupper ».
[12] Le substantif doit être entendu dans son double sens, étymologique et figuré. La description de la fontaine de Sorgue insiste sur le jaillissement et la verticalité. Ainsi du vieillard, image inversée de Vénus sortant des eaux, qui émerge de la source dans un certain hiératisme. Tout cela n’est pas neutre.
[13] Voir la communication suggestive de J.-B. Rolland dans le présent volume de XVIIe siècle.
[14] P. 104, 131, 132, 133, 134 et 135.
[15] III, III, p. 104.
[16] Pétrarque, La Vie solitaire, introduction, trad. et notes de C. Carraud, Grenoble, J. Millon, « Atopia », 1999. Il s’agit d’une édition bilingue, qui, pour la première fois, rend accessible en français le texte latin de l’humaniste. Nous l’utilisons ici en abrégeant le titre en DVS, d’après les initiales latines. (La même année, l’ouvrage paraissait aux Éd. Payot & Rivages, dans une collection de poche unilingue. On en doit la traduction à P. Maréchaux.) Pétrarque s’adresse ici à son dédicataire, Philippe de Cabassolle, évêque de Cavaillon, qui, dix ans plus tôt, lui avait permis de s’installer à Vaucluse. Une grande amitié naquit entre les deux hommes, doublée d’une extrême familiarité et d’une communauté d’intérêts, comme on peut le voir sur cet exemple, DVS, p. 365.
[17] On sait, depuis les travaux pionniers et fondateurs de P. de Nolhac, quel rôle exerça François sur l’humanisme en général et sur les poètes en particulier. Voir par exemple l’anthologie réalisée par A.-M. Schmidt, Poètes du XVIe siècle, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1953.
[18] P. 133-134.
[19] Symboliquement, nous sommes au cœur de la nuit, dans un espace temporel et métaphorique caractérisé par l’équilibre et la plénitude. Minuit ferme un cycle pour en ouvrir un autre.
[20] L’épisode rappelle un passage d’Yvain, où Calogrenant, en quête d’aventures, découvre une fontaine magique qui bouillonne hiver comme été, près d’une pierre plate, « faite d’une seule émeraude, percée comme une outre » avec « quatre rubis dessous, plus flamboyants et plus rouges que n’est le soleil au matin, quand il paraît à l’Orient ». Il suffit de verser quelques gouttes d’eau sur cette pierre pour déclencher une épouvantable tempête, accompagnée de pluie et d’éclairs, qui dévaste tout le pays alentour. Chrétien de Troyes, Yvain le chevalier au lion, trad. C.-A. Chevallier, Paris, Le Livre de poche, 1988. Voir plus précisément les p. 36-41 (v. 395-580).
[21] On aurait donc là, en bonne analyse bachelardienne, une rêverie du repos et de l’intimité.
[22] L’influence du poète perce jusque dans le choix du sonnet, lequel consacre avec noblesse la majesté de l’instant.
[23] On sait que la littérature pastorale se dresse contre la guerre. La condamnation de l’ambition et le mépris du monde, l’éloge du repos et de la douceur sont ainsi des motifs récurrents du roman. Rousseau, du reste, ne s’y montrera pas indifférent.
[24] Organisée autour d’une ample période sur laquelle se greffe une cascade de relatives, la prolepse visionnaire exploite avec bonheur les allitérations en [s] et en [r], de même que des nasales [in], [on], [en], dans ce qu’il faut bien appeler un jeu pétrarquisant.
[25] Cette écriture repose en partie sur une poétique du jaillissement et de la fluidité, de la fécondité et de l’aisance. Elle ménage tout à la fois la douceur et l’impétuosité et cultive à merveille le syncrétisme et l’intertextualité, en mobilisant la memoria et la paideia.
[26] Sur ces concepts qui relèvent d’abord de la sphère socioculturelle, voir F. Héritier, Masculin/féminin. La pensée de la différence, Paris, O. Jacob, 1996 ; P. Bourdieu, La domination masculine, Paris, Le Seuil, « Liber », 1998.
[27] D’Urfé y reproduit la réalité historique. On est donc loin du régime politique pratiqué en Forez. Quelle est pour lui, alors, l’image du pouvoir idéal ? La discordance opérée ici, comme le caractère emphatique de l’épisode, invite à la réflexion. Du rêve pastoral ou du rêve pétrarquiste, lequel l’emporte dans l’ordre du politique ?
[28] Et pas seulement celle du Démon de Sorgas.
[29] Dans son Traité de la Mélancolie (1635), La Mesnardière assure que les femmes ne sauraient être mélancoliques puisque dominent en elles le froid et l’humide, contraires à la combinaison du chaud et du sec que suppose toute mélancolie. C’est là un exemple parmi d’autres.
[30] Malgré l’importance des écrits latins et de leur diffusion, ce sont les œuvres en langue vulgaire qui sont pour l’essentiel à l’origine du pétrarquisme. Le Canzoniere fut de loin le plus imité. Ce recueil poétique doit être considéré comme une œuvre en perpétuelle évolution puisqu’on en dénombre près de neuf formes, entre 1342 et 1374. Le succès rencontré par l’ouvrage est lié à la conjugaison harmonieuse de la forme et du fond du texte. Pétrarque se présente ainsi comme le maître d’une métrique nouvelle, donne au sonnet ses lettres de noblesse, se distingue par la finesse de son style – jeux sur le volume des mots, habiles utilisations des sonorités, richesse lexicale et syntaxique, sens du calembour... Surtout, il bouleverse la conception de l’amour poétique. Pour en savoir plus, voir J.-L. Nardone, Pétrarque et le pétrarquisme, Paris, PUF, « Que sais-je ? », no 3338, 1998, auquel nous empruntons l’essentiel de cette note. On y trouvera en outre des orientations bibliographiques.
[31] À aucun moment de son érudite étude, A. Adam n’évoque Pétrarque. Or Pétrarque, qui reçut les ordres mineurs, réconcilie la tradition judéo-arabe avec l’ascétisme chrétien. Ce point s’avère donc décisif pour l’interprétation spirituelle de l’œuvre.
[32] « L’auteur à la rivière de Lignon », troisième partie, p. 7.
[33] Ibid., p. 6.
[34] Les rêveries aquatiques y sont en effet souveraines.
[35] On peut lire, p. 131 : « Cette fontaine est toute entourée de si grands rochers, à l’extremité de cette valée, qu’elle semble estre enclose par eux, comme si c’estoient de hautes murailles, sinon du costé d’où nous venions. Quand ceste source est en son repos, elle semble un grand puits qui laisse escouler ses eaux pour estre trop remply ».
[36] Nul hasard, donc, si l’épître de 1619 débute par un éloge de « la rivière de Lignon ». Dès l’incipit, l’écrivain, dans la forme convenue du dialogue, chante le vert Forez, mobilisant à dessein les termes emblématiques du locus amoenus européen qui, depuis le Phèdre de Platon, réunissent la rive et l’ « ombre », le bois touffu et le murmure de l’onde : « Belle et agreable riviere de Lignon, sur les bords de laquelle j’ay passé si heureusement mon enfance, et la plus tendre partie de ma premiere jeunesse, quelque payement que ma plume ayt pû te faire, j’avoue que je te suis encore grandement redevable, pour tant de contentemens que j’ai receus le long de ton rivage, à l’ombre de tes arbres fueillus, et à la fraischeur de tes belles eaux, quand l’innocence de mon aage me laissoit jouyr de moy-mesme, et me permettoit de gouster en repos les bon-heurs et les felicitez que le Ciel d’une main liberale respandoit sur ce bienheureux païs, que tu arrozes de tes claires et vives ondes ». Sur cette question, voir Le Loisir lettré à l’âge classique. Essais réunis par M. Fumaroli, J.-P. Salazar et E. Bury, Genève, Droz, « Travaux du Grand Siècle », no 4, 1996, et plus particulièrement les p. 29-52.
[37] Alcidon, d’ailleurs, se le remémore, et le récite à Adamas sans doute longtemps après son invention.
[38] L’Astrée, éd. J. Lafond, Paris, Gallimard, « Folio Classique », p. 57. Ces Stances ne se départissent pas d’une tonalité pétrarquiste : perfections de l’aimée, fidélité absolue de l’amant, célébration d’un amour plus fort que la mort, vocabulaire abstrait et stéréotypé (éclair, foudre, ombre...), métaphores, antithèses.
[39] Lesquels ont pour titre « Sur une trop prompte mort ».
[40] Les femmes, elles, ont pour mission de lire les vers – qu’ils leur soient ou non adressés ; de les accompagner du son de la lyre ; de les apprendre ou de les recopier ; d’écrire des lettres ou d’y répondre. Elles chantent parfois. Encore doit-on observer qu’elles n’improvisent jamais, ou presque, et qu’elles reproduisent à l’envi des paroles qu’elles connaissent. Auraient-elles peur de s’abandonner, de dire plus qu’elles ne pensent, de trahir leurs sentiments ? Ou ont-elles spontanément moins d’esprit et de lettres ? Dans le dernier volume, émanant de Baro, sur les 15 lettres écrites, 8 le sont à l’initiative des hommes, 7 à celle des femmes. Le commerce épistolaire se fait ici équitable...
[41] Encore faut-il le nuancer. Amasis, trahie par Polémas, l’homme de guerre, conformément aux représentations de la vie civile et réelle, s’appuie en permanence sur Adamas, auquel elle délègue ainsi une grande partie de ses pouvoirs – et de sa fonction. Reine, elle l’est assurément, mais en période de paix, quand il ne se passe rien. On notera la parenté phonétique entre les noms des « chefs » masculins, Polémas et Adamas. L’homéotéleute nous paraît significative, dans la mesure où elle rendrait compte d’un système cohérent, révélateur d’une vision du monde.
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