Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130533566
192 pages

p. 749 à 766
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

n° 221 2003/4

2003 XVIIe siècle

Comptes rendus

 
Jean Barclay, Euphormion, traduction française de Jean Bérault (1640), édition par Alain Cullière, Paris, Klincksieck, 2000. Un vol. 16 × 24 cm de 286 p.
 
 
Si le roman du XVIIe siècle avait largement disparu du champ de la critique, une des causes majeures en était sa quasi-disparition, depuis le XVIIIe siècle, du champ éditorial. Le mérite majeur des travaux universitaires qui, depuis trois ou quatre décennies, l’ont tiré de l’ombre aura été à l’évidence de susciter de nouvelles éditions et de mettre ces romans à la disposition de plus de lecteurs aujourd’hui qu’ils n’en auront eus sans doute durant trois siècles. Et, à côté de la bonne dizaine d’œuvres majeures qui figurent désormais dans des collections de poche, de nouvelles éditions critiques permettent d’avoir accès à des textes plus rares, qui prouvent la formidable vitalité du genre alors en train de se constituer.
Une bonne illustration en est donnée avec l’édition qu’Alain Cullière propose d’un roman qui a fortement influencé les romanciers du siècle : l’Euphormion de Jean Barclay. Que celui-ci n’ait pas connu d’édition moderne (la seule édition-traduction récente est celle, en anglais, de David A. Fleming, en 1973) s’explique certes facilement par le fait que, écrit en latin, il disparut de lui-même lorsque la langue savante fut abandonnée, ce qui fut très vite le cas dans le roman. Pour autant, des traductions françaises en avaient été proposées, dont Alain Cullière rappelle qu’elles furent néanmoins plus tardives que celles qui suivirent de près la publication de l’autre grand roman de Barclay, l’Argenis, paru en 1621, l’année de la mort de l’auteur, et traduit dès 1624 par Pierre Marcassus. La cause en est sans doute à chercher dans l’intérêt suscité par une œuvre qui paraissait comme le modèle d’une forme romanesque, le roman héroïque, considérée comme la forme « officielle » du roman, alors que son contenu à la fois satirique et comique reléguait l’Euphormion dans les zones plus obscures de la littérature non sérieuse. Ce qui, pour autant, ne devait pas l’exclure des bibliothèques. On sait, par le nombre des rééditions et des traductions recensées (en anglais, en allemand, en italien, en néerlandais), que le roman fut même, à travers toute l’Europe, un des best-sellers de l’époque.
Pour ce qui est de la France du XVIIe siècle, l’Euphorrnion y fut traduit trois fois, en 1625 par Jean Tournez, avocat au Parlement, puis en 1626 par un autre avocat, Nau, en 1640 enfin, par un médecin, Jean Bérault. C’est fort justement qu’Alain Cullière a choisi de publier aujourd’hui cette troisième traduction, à la fois la plus complète, la plus fidèle et la plus littéraire, et dont la qualité permet, selon la juste formule qu’il propose, de donner « une idée, ce qui n’est pas peu dire, de ce qu’aurait pu être la satire de Barclay, si elle avait été écrite directement en français » (p. XXII). On peut simplement regretter que quelques pages n’aient pu figurer en annexe, qui auraient donné quelques extraits choisis du texte original en latin, et des trois traductions qui en furent successivement proposées, ce qui aurait permis au lecteur d’aujourd’hui d’en juger sur pièces.
À ce regret près, on ne peut que se féliciter de la qualité de l’édition ici présentée. Une substantielle introduction, qui fait le point sur les deux personnages dont les deux parties successives du roman se nourrissent tour à tour, à savoir Guillaume Barclay, le père, et Jean Barclay lui-même, le fils ; une évocation très documentée de cette Europe savante et voyageuse dont le père et le fils furent deux représentants accomplis ; une présentation sobre mais dense du contenu, des thèmes et de la manière du roman original ; une analyse des caractéristiques essentielles, positives et négatives, de la traduction de Jean Bérault ; une justification enfin des principes d’édition retenus, autant d’éléments qui donnent les clefs nécessaires à la lecture du texte, lequel est accompagné d’un substantiel apparat de notes, qui font elles-mêmes une large place aux commentaires dont Jean Bérault avait fait suivre sa traduction, et qui permettent d’éclairer ainsi à la fois le texte de Barclay et la version française qui en est donnée.
Au service du (double) texte, l’édition d’Alain Cullière rend ainsi avec bonheur à l’histoire du roman français un de ses chapitres liminaires. Enlevant toute excuse à ceux qui ne sauraient pas le latin pour se dispenser désormais de le lire.
Jean SERROY.
 
Benjamín García-Hernández, Gemelos y sosias. La comedia de doble en Plauto, Shakespeare y Molière, Madrid, Ediciones Clásicas, 2001. Un vol. 24 × 17 cm de 360 p.
 
 
B. García-Hernández, linguiste et latiniste, poursuit avec beaucoup de constance un projet entamé en 1997 qui tend à prouver que « la source authentique du système philosophique de Descartes est la comédie Amphitryon de Plaute [...] la tragi-comédie de Plaute est la source globale qui contient en soi les piliers essentiels du système depuis le processus du doute à la solution du cogito, depuis les pièges du Malin Génie et la supercherie du Dieu trompeur jusqu’à la garantie du Dieu vérace [...]. Le doute sur sa propre expérience et la crise d’identité, suscités dans quelques personnages humains par leurs faux doubles divins, constituent la base du drame que Descartes sut transformer en un grand système philosophique » (Descartes y Plauto. La concepción dramática del sistema cartesiano, Madrid, Editorial Tecnos SA, 1997).
Il s’agit, cette fois, d’une étude centrée sur le thème du double et menée grâce à une analyse des textes à la fois dramaturgique et actantielle, selon les principes de Greimas. Le travail se présente sous la forme de trois chapitres centraux (Plaute, Shakespeare, Molière), précédés d’une introduction méthodologique et suivis d’un chapitre substantiel consacré à la topique du double comique. En ce qui concerne Plaute, l’analyse porte essentiellement sur Les Ménechmes et Amphitryon : « Jupiter n’est pas le Destinateur, mais seulement le Sujet stimulé par l’Amour, par le Destinateur authentique qui dénoue l’action du Sujet. Celui-ci, pour vaincre les obstacles qui constituent la fonction d’Opposant et parvenir à la jouissance de l’Objet, se sert de la tromperie qu’il exécute lui-même ou avec le concours du dieu Mercure, comme Adjuvant. L’intervention divine dans le sein d’une famille humaine ne manque pas de préparer un meilleur destin aux hommes ; de là le Destinataire, l’Humanité » (p. 123). Shakespeare est abordé sous l’angle de La Comédie des Erreurs : il est sans doute dommage de ne pas avoir poursuivi la réflexion en convoquant d’autres œuvres comme La Nuit des Rois ou même Le Songe d’une nuit d’été ; dans cette dernière, le dramaturge indique clairement le caractère symboliquement gémellaire de Lysandre et Démétrius, ainsi que d’Hermia et Héléna. Les articles déjà anciens de L. Gossman, R.-L. Hébert et R. Cornelissen pour les PMLA viennent renforcer l’intuition des similitudes que l’on rencontre entre certaines réflexions de Descartes et les termes employés par Alcmène et Amphitryon, principalement dans leur scène de dépit amoureux (II, 2) ; B. García-Hernández ne néglige pas le modèle offert par Rotrou. Le dernier chapitre du livre offre, sous forme d’une topique, une synthèse des procédés dramatiques et de leur signification ; ils sont regroupés en trois catégories : les signes de l’identité et les éléments de confusion ; les accusations de souffrir d’une quelconque illusion ; l’altérité, l’altération et l’alternance du double. La bibliographie finale, fort complète en ce qui concerne les travaux de B. García-Hernández lui-même, gagnerait à être modernisée et complétée, notamment pour ce qui a trait à Shakespeare, depuis Harold Brooks (Early Shakespeare, 1961) jusqu’à Maurice Charney (éd.) (Shakespearean Comedy, 1980), en passant par Timothy Long (« The calculus of confusion : Cognitive and associative errors in Plautus’s Menaechmi and Shakespeare’s Comedy of Errors », Classical Bulletin, 53, 1976).
En bref, une étude classique du thème du double dans trois œuvres dramatiques majeures. On ne peut que souscrire aux conclusions, tout aussi classiques, de l’analyse des textes. Ce qui suscite la réserve, ici comme à propos de l’ouvrage sur Descartes, c’est le parti que tire l’auteur de ses rapprochements en s’enfermant dans sa propre logique, au mépris de toute prudence comparatiste : prétendre que Descartes n’avait comme « livre de chevet » (sic) que l’Amphitryon de Plaute, en s’appuyant comme seule preuve sur la Ratio studiorum et la pratique du théâtre dans les collèges jésuites, est aussi risqué que de limiter l’examen du thème du double à Shakespeare et Molière (voire Rotrou). Le développement du doute, la méditation sur le songe et la remise en cause de l’identité sont des lieux communs de la littérature européenne dite « baroque » ; ils participent d’une remise en cause globale de la connaissance et de l’anthropologie qui lui est liée. L’attention accordée par B. García-Hernández à la pièce de Plaute ne constituerait-elle pas, plus simplement, un des signes de ce questionnement plus vaste qu’il est aisé de suivre dans l’ensemble de la littérature, tout autant dans la poésie que sur la scène, mais aussi dans les œuvres des philosophes et des moralistes, depuis Montaigne jusqu’à La Vie est un songe de Calderón, en passant par Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare ?
Didier SOUILLER.
 
Christian Jouhaud, Les pouvoirs de la littérature. Histoire d’un paradoxe, Paris, Gallimard, 2000. Un vol. 14 × 22,5 cm de 450 p.
 
 
« Ce livre est un livre d’histoire » (p. 9), prévient Christian Jouhaud dès les premières lignes – premier paradoxe d’une étude construite autour de figures d’écrivains du milieu du XVIIe siècle et qui, pourtant, n’a pas pour objet la littérature mais les « littérateurs dans leurs rapports avec le pouvoir politique au XVIIe siècle » (p. 9). Sa méthode reflète ainsi parfaitement son objet : l’historien pénètre un territoire traditionnellement réservé à la critique littéraire, de même que les « littérateurs » auxquels il s’intéresse accèdent à de nouveaux territoires, ces lieux de pouvoirs qui ne découvrent leurs arcanes que pour mieux s’ouvrir aux louanges. Il convient ici de préciser que Christian Jouhaud préfère parler de « littérateurs », terme plus général que celui d’ « écrivains » par lequel il désigne « les acteurs sociaux à l’identité définie par une activité spécifique : la production et la publication d’écrits de formes diverses » (p. 9). Le « paradoxe » dont Christian Jouhaud entend faire l’ « histoire » tient alors à ce que les littérateurs n’ont pas été enfermés dans une politisation de la littérature : singulièrement, les hommes de lettres, à l’époque de Louis XIII, ont acquis une autonomie tout en dépendant de plus en plus des pouvoirs politiques.
L’enjeu d’une telle étude n’est pas mince : il s’agit d’analyser les rapports qu’entretiennent écriture et action politique et de déterminer, dans l’intrication des pouvoirs dont la littérature se dote et de ceux que le pouvoir d’État s’octroie en cherchant à s’emparer d’elle, de quels pouvoirs la littérature jouit. L’historien choisit dès lors de se pencher sur une série de « cas », qui sont autant de témoins de l’aventure étrangement émancipatrice de la littérature. Le premier, celui de Guez de Balzac, qui ouvre et clôt l’ensemble, est à la mesure des ambitions nées chez les écrivains à partir des années 1620. « Héros de ce livre », ainsi que l’auteur le reconnaît en fin de parcours (p. 372), il l’est par ses réussites comme par ses échecs. Si ses Lettres sont au centre de polémiques dans les années 1620, c’est parce qu’elles questionnent le rapport que l’écriture entretient avec la politique, interrogations menées par un écrivain qui, retiré de la vie mondaine, place cependant son propos dans l’espace public. Au contraire, Jean Chapelain joue de l’espace mondain dans lequel il se situe : le moment où il entre dans la maison de Richelieu marque le passage d’un état de domestique à celui d’un homme de lettres qui met son autorité d’écrivain au service d’une action politique.
La formidable réussite de Chapelain contraste avec l’étude suivante qui concerne cette fois l’échec, essuyé par le roi et son principal ministre, de l’écriture d’une histoire contemporaine. Aux yeux de Christian Jouhaud, l’impasse de l’historiographie « révèle crûment la servitude et la grandeur du service de la plume » (p. 151). De quelle autonomie en effet l’historien, auquel le monarque a commandé une histoire du temps présent, peut-il disposer ? Devant les multiples tentatives avortées pour écrire cette histoire, les limites de l’écriture au service d’un pouvoir « sautent aux yeux ».
Pourtant, l’écrivain ne peut-il louer sans s’asservir ? Avec ces figures d’hommes de lettres ayant mis leur art au service de la glorification de leur protecteur que sont Dubosc-Montandré, Gabriel Naudé, Desmarets de Saint-Sorlin ou encore Corneille, Christian Jouhaud serre au plus près le paradoxe qui forme le cœur de cette étude : la révérence aux pouvoirs comme moyen d’autonomie.
La conclusion revient au « héros de ce livre », Balzac, emblématique des interrogations de Christian Jouhaud. Ses Lettres ont paru réaliser un « échange mécénique fécond où le service de l’écrivain soutiendra une grandeur juste qui, en retour, fera briller par son règne heureux le talent perspicace de l’épistolier » (p. 331), mais cette belle union de l’écrivain et des pouvoirs se brise avec Le Prince, qui n’a pas obtenu le soutien du pouvoir royal. À trop donner à l’écriture une dimension politique, Balzac perce les secrets d’État et s’arroge un rôle de commentateur et d’historien que Richelieu, adepte de la dissimulation, refuse à l’homme de lettres. Aristippe, paru en 1658, où le « ministre-tyran » est implicitement dénoncé, peut ainsi être lu comme une revanche posthume de Balzac, mais arrive trop tard pour que le rapport de l’écrivain au politique soit réévalué. La politique ne peut assurer la consécration littéraire et pourtant toute l’étude menée par Christian Jouhaud montre en retour qu’aucune carrière n’est possible hors des territoires politisés.
C’est pourquoi, sans doute, l’historien choisit de mener le paradoxe jusqu’au bout, refusant de mesurer les pouvoirs de la littérature : quels gains la littérature retire-t-elle finalement de cette « alliance objective entre l’expansion du littéraire et celle d’un pouvoir politique “absolutiste” » (p. 21) ? Cette interrogation reste en suspens peut-être dans la mesure où l’objet même de l’interrogation se situe à la naissance d’une nouvelle époque. De fait, au moment où se clôt le travail de Christian Jouhaud, littérature et politique n’ont vraisemblablement pas encore mené l’histoire de leur liaison paradoxale jusqu’à la formation de « champs » respectifs et autonomes dont on pourrait sereinement ausculter les rapports. On ne s’étonnera alors pas que l’auteur, pour finir, fasse une dernière fois appel à Guez de Balzac et paraphrase le titre de l’un de ses Entretiens : « Pouvoir et littérature, en effet, deux histoires en une » (p. 373).
Véronique MOUTOT-NARCISSE.
 
Virginie Ott-Schneider, Catalogue du Fonds hispanique ancien de la Bibliothèque municipale de Nancy (1477-1810), Paris, Honoré Champion, 2000. Un vol. de 22 × 16 cm de 308 p.
 
 
Fruit d’un travail dont on doit d’emblée saluer la minutie, le Catalogue du Fonds hispanique ancien de la Bibliothèque municipale de Nancy, qui s’inscrit dans la filiation du répertoire dressé par Odette Bresson du fonds ancien de la Bibliothèque Sainte-Geneviève de Paris (Publications de la Sorbonne, 1994), déborde des cadres descriptifs habituels, comme l’indique la quatrième de couverture, pour « mettr[e] en évidence la place de la civilisation hispanique au sein de la Bibliothèque municipale de Nancy ». En effet, V. Ott-Schneider ne se limite pas au recensement des ouvrages rédigés en espagnol, mais prend en compte, à très juste titre, la proportion considérable, à l’âge classique, de ceux écrits en latin – quelle qu’ait pu être la mauvaise réputation dont jouissaient les Espagnols en matière de latinité. Aux trois rubriques traditionnelles, dont les deux premières, quantitativement limitées : « Incunables », « Manuscrits » (l’ordre inverse me paraissait plus logique, mais peu importe), précèdent ce qui constitue le noyau dur du catalogue : « Auteurs hispaniques postérieurs à 1500 », l’auteur ajoute en effet deux rubriques supplémentaires : « La civilisation hispanique vue par des auteurs non hispaniques » et « Les ouvrages traduits » (un titre qu’il eût été préférable d’expliciter ainsi : « traduits en espagnols », pour plus de clarté.
Plus de 500 titres sont ainsi répertoriés, qui témoignent des répercussions de la culture hispanique en Lorraine, sous l’Ancien Régime et même au-delà.
La microstructure fondamentale – la notice – fournit toutes les indications nécessaires, parfois peut-être au détriment de la concision et de la clarté. Ainsi, il eût été préférable d’utiliser un caractère typographique plus petit pour les mentions de privilège ou de licence qui suivent parfois les titres. De même, la donnée capitale que constitue la cote de l’ouvrage au sein de la Bibliothèque municipale de Nancy n’est pas suffisamment mise en valeur. Enfin, la mention – forcément incomplète – des localisations du même ouvrage dans les grandes bibliothèques européennes ou américaines ne s’imposait pas, à mes yeux, sauf pour des ouvrages très rares, puisque c’est précisément le fonds hispanique nancéen et non un autre qui nous intéresse ici, un fonds dont V. Ott-Schneider révèle justement la richesse.
Cette recension effectuée avec le plus grand soin, en confrontant tous les inventaires disponibles, ainsi que nous le précise l’auteur p. 24, est précédée d’une introduction dont la première des justifications est de nous en indiquer consciencieusement le mode d’emploi. Le catalogage est également complété par plusieurs index renvoyant fidèlement au corpus décrit : « Index des auteurs secondaires » (lequel ne fait pas figurer, comme cela est annoncé par erreur, les imprimeurs et libraires, mentionnés ultérieurement, et se limite principalement aux traducteurs et auteurs de pièces liminaires), « Index des villes d’impression », « Index des imprimeurs et libraires », « Index chronologique », « Index des graveurs et illustrateurs », « Index des provenances » et, enfin, « Index des bibliothèques ». Ces outils précieux fournissent autant d’indications dignes d’êtres utilisées ou même interprétées par les historiens du livre comme les hispanistes.
Mais l’introduction remplit une autre fonction : ses sous-parties 1 : « Historique de la bibliothèque » et 6 : « Provenance des ouvrages », qui auraient sans doute gagné à être rassemblées, visent à retracer l’origine de ce fonds. Si le lecteur peine parfois un peu à suivre le fil chronologique de cette archéologie, c’est aussi qu’elle n’est pas simple à établir. Après avoir souligné le rôle pionnier de Stanislas Ier « le Bienfaisant », décidant, en décembre 1750, de mettre en place une bibliothèque destinée à s’enrichir au cours du temps (p. [17]-19), l’auteur souligne le caractère déterminant, dans la constitution de ce fonds, de la confiscation des biens du clergé régulier et séculier de la région de Nancy à la Révolution (p. 30), et le rôle de quelques grandes figures de bibliophiles dont les ex-libris disent l’intérêt ou de la passion qui furent les leurs pour la culture espagnole, du XVIIe au XIXe siècle (p. 33-37).
On regrettera seulement quelques maladresses d’écriture ici et là (expression trop familière, p. 19, au dernier paragraphe ; comparaison un peu gauche entre moyens de transport anciens et modernes, p. 22, ou encore formulation un peu curieuse à propos des « auteurs hispaniques traduits ou non traduits », p. 23).
Comme le déclare en avant-propos M.-S. Ortola, qui a dirigé le travail de maîtrise – récompensé par la Société des hispanistes français – à l’origine de cette publication, « nous ne soupçonnons pas toujours les trésors de nos bibliothèques municipales ». Le Catalogue de V. Ott-Schneider, outre qu’il constitue désormais un instrument de travail utile aux chercheurs – si souvent ignorants des trésors qu’ils ont à portée de main –, devrait constituer une belle incitation à la confection de monographies du même type, afin de compléter un panorama bibliographique encore trop incomplet.
François GéAL.
 
Catherine Martin, Les compagnies de la Propagation de la foi (1632-1685). Paris, Grenoble, Aix, Lyon, Montpellier. Étude d’un réseau d’associations fondé en France au temps de Louis XIII pour lutter contre l’hérésie des origines à la Révocation de l’édit de Nantes, Genève, Droz, « Travaux du Grand Siècle », no XVI, 2000. Un vol. 18 × 25 cm de 547 p.
 
 
On imaginait tout connaître ou presque des efforts déployés dans la France du XVIIe siècle pour obtenir, de gré ou de force, la conversion des protestants et l’anéantissement de l’hérésie. Les historiens de la controverse – Jacques Solé, Louis Desgraves, Bernard Dompnier – avaient retracé les persévérants assauts intellectuels menés par le clergé tridentin ; ceux de la révocation – Jean Orcibal, Élisabeth Labrousse, Janine Garrisson – avaient analysé les savantes manœuvres d’étouffement conduites par la monarchie louis-quatorzienne. Or il apparaît, à la lecture du livre de Catherine Martin, qu’un élément essentiel de cette entreprise demeurait sinon inconnu, du moins largement méconnu : dans plusieurs villes de France, des associations dévotes, les compagnies de la Propagation de la foi, travaillèrent durant des décennies à la disparition du protestantisme. Certes, des études locales, notamment celle d’Odile Martin sur la conversion protestante à Lyon, avaient révélé l’existence de telle ou telle de ces compagnies, mais aucune étude d’ensemble n’avait mis au jour l’histoire et le fonctionnement de ce qui fut un véritable réseau. C’est désormais chose faite avec la thèse de Catherine Martin.
La première partie de l’ouvrage, consacrée à la compagnie pionnière de Paris, éclaire les origines du mouvement. En 1632, un groupe de dévots emmenés par le père capucin Hyacinthe Kerver fonda une association vouée à la lutte contre le protestantisme et baptisée Congrégation ou Compagnie de l’Exaltation [de la] Sainte-Croix, pour la Propagation de la foi, conversion des hérétiques, et confirmation des hérétiques à la religion catholique. Cette longue dénomination, d’ailleurs vite supplantée au quotidien par celle de Congrégation ou Compagnie de la Propagation de la foi, trahissait les deux objectifs principaux de l’institution : d’une part, convertir les protestants – on se promettait d’y parvenir par la controverse – ; d’autre part, soutenir les convertis – on envisageait d’apporter une aide matérielle à tous ceux qui seraient amenés à rompre avec leur milieu d’origine pour cause de passage au catholicisme. Même si l’initiative était très représentative du catholicisme militant du règne de Louis XIII – à cet égard, la soif de reconquête religieuse, l’engagement des laïcs ou la dévotion à la Croix sont tout à fait révélateurs –, la création de la compagnie de la Propagation de la foi était plus qu’une manifestation ordinaire de piété tridentine. En effet, quoique les preuves formelles fassent défaut, il est plus que probable que la monarchie et la Compagnie du Saint-Sacrement contribuèrent l’une et l’autre à la naissance de l’institution. L’appartenance du P. Hyacinthe à l’entourage immédiat du P. Joseph fait qu’il est difficile de ne pas soupçonner l’intervention ou, du moins, l’assentiment du cardinal de Richelieu. Par ailleurs, la présence, parmi les fondateurs de l’institution, de plusieurs membres de la Compagnie du Saint-Sacrement incite à penser que celle-ci apporta un concours actif au projet du P. Hyacinthe. Malgré ce double appui, la compagnie dut batailler trois ans pour obtenir une pleine et entière reconnaissance sur le plan canonique : en effet, ses statuts aiguisèrent à la fois les susceptibilités romaines – la Congregatio de Propaganda fide n’apprécia guère, par exemple, de voir une association de cette nature revendiquer le titre de congrégation et surtout y associer l’intitulé Propagation de la foi – et les méfiances épiscopales – dans l’assemblée du clergé de 1635, des prélats prétendirent notamment défendre l’autorité de l’ordinaire, face à une compagnie qui avait cherché l’approbation du pape et s’était donné un régulier pour directeur. Ce n’est qu’au prix de diverses concessions, dont la principale fut peut-être l’effacement du P. Hyacinthe, que la compagnie parvint à gagner sa place dans le paysage religieux parisien.
Malheureusement, le manque cruel de sources empêche de reconstituer avec précision ce que fut la vie de cette institution durant le demi-siècle étudié. Au plus a-t-on une idée assez précise de ce qu’était ou voulait être la compagnie à sa naissance. En matière de recrutement, l’objectif affiché était de ne pas dépasser quelques dizaines de membres, choisis pour leur talent de convertisseur, dans des milieux sociaux variés. Cette sélection visait à créer un petit groupe de combat, mêlant clercs et laïcs, nobles et bourgeois, tous rompus à la controverse grâce à un entraînement régulier. Le soutien apporté aux convertis prit très vite la forme de deux établissements destinés à les héberger, dans l’intervalle séparant la rupture avec leur milieu d’origine de leur installation dans une nouvelle situation sociale. Une maison des Nouvelles Catholiques fut fondée pour les filles en 1634, une maison des Nouveaux Convertis pour les garçons en 1645. Ces établissements étaient tenus par des femmes, car, si la compagnie n’était pas mixte, son action était relayée par de pieuses dames. Celles-ci se constituèrent d’ailleurs en Compagnie des Dames de la Propagation de la foi, sans doute vers 1655, avant de donner naissance, à une date indéterminée, à un ordre religieux séculier, les Filles de l’Exaltation de la Sainte-Croix, spécialement voué à la tenue des maisons. Pour autant qu’on puisse en juger, ce rameau féminin se révéla plus actif que la compagnie elle-même : celle-ci donne en effet l’impression d’être entrée en décadence dès les années 1650, un peu pour avoir éveillé la méfiance de la monarchie à l’occasion de la querelle janséniste, surtout pour avoir été privée d’adversaires dans une capitale au protestantisme de plus en plus résiduel. En définitive, la compagnie n’aurait été qu’un phénomène anecdotique, si elle n’avait servi de modèle à des associations provinciales.
La deuxième partie de l’ouvrage s’intéresse précisément à ce processus de diffusion et, au-delà, à la constitution du réseau de la Propagation de la foi. Il en ressort que Paris n’eut pas le rôle moteur qu’on aurait imaginé : s’il y eut diffusion, ce n’est pas parce que la compagnie pionnière créa des filiales dans plusieurs villes de province, mais parce que, dans ces villes, des dévots, déterminés à combattre l’hérésie et parfois liés à la Compagnie du Saint-Sacrement, fondèrent des associations de même nature que la compagnie parisienne. Il en fut ainsi à Grenoble (1647), Aix (1656), Chambéry (1656), Nîmes (vers 1657), Marseille (vers 1658), Lyon (1659), Avignon (1659), Turin (1678) et Montpellier (1679). Si les compagnies de Grenoble et Lyon reconnurent leur filiation en s’agrégeant à la compagnie de Paris, les autres ne cherchèrent pas même à le faire. Il est vrai qu’elles s’affilièrent souvent à la compagnie de Grenoble, qui remplaça très vite la compagnie de Paris dans le rôle de compagnie mère, à la fois parce que cette dernière était déclinante et parce que le centre de gravité du mouvement s’était déplacé vers le quart sud-est du royaume, y compris vers ses marges savoyardes et pontificales. Pour autant, la compagnie de Grenoble, pas plus que celle de Paris, n’imposa son autorité aux nouvelles venues : le réseau s’étendant au gré d’initiatives locales, il ne connut aucune espèce de centralisation. Il fut tout au plus polarisé par quelques compagnies plus influentes, celle de Grenoble bien sûr, mais aussi celle d’Aix et peut-être celle d’Avignon. Les autorités n’entravèrent pas l’extension du réseau, même si leur vigilance n’était pas endormie, comme le prouve la brève interdiction de la compagnie de Grenoble en 1662-1663, motivée soit par les liens de cette dernière avec la Compagnie du Saint-Sacrement, supprimée deux ans plus tôt, soit par des inquiétudes pour l’autorité de l’ordinaire. Quoi qu’il en soit, cet épisode resta sans lendemain. Au contraire, les compagnies surent gagner peu à peu la confiance de la monarchie, notamment par une soumission plus nette à l’égard des évêques dont elles dépendaient, ce qui ne fit d’ailleurs que renforcer leur identité locale.
L’absence de direction centralisée déboucha sur une relative hétérogénéité des compagnies. Les statuts eux-mêmes variaient notablement d’une ville à l’autre. La compagnie de Lyon constituait à cet égard un modèle d’originalité : ses fondateurs avaient remplacé le patronage de la Croix par celui de la Vierge et tempéré l’idéal du petit groupe, en doublant l’association d’une confrérie ouverte au plus grand nombre. De même, en matière d’organisation, les compagnies avaient adopté les solutions les plus diverses. On le voit par exemple à propos de la place dévolue aux femmes : à Grenoble, les Dames travaillaient en si étroite collaboration avec les Messieurs que l’institution tendait vers la mixité ; à Lyon, en revanche, les Dames étaient confinées aux œuvres de charité, sous la stricte dépendance des Messieurs ; à Montpellier enfin, tout indique que la compagnie ne fit jamais la moindre place aux femmes. Sur le plan du recrutement social, les compagnies présentaient des disparités tout aussi frappantes d’un lieu à l’autre : ainsi, la répartition des membres entre le clergé, la noblesse et l’élite du tiers état était d’environ 25 %-50 %-25 % à Aix, alors qu’elle était d’environ 40 %-10 %-50 % à Lyon. Il faut ajouter enfin que la richesse des compagnies, qui dépendait pour beaucoup de la libéralité de donateurs fortunés, variait elle aussi sensiblement. Divers indices laissent penser que les moyens financiers étaient particulièrement importants à Lyon et surtout à Grenoble.
Malgré leur grande autonomie et leur remarquable diversité, les compagnies de la Propagation de la foi formaient bel et bien un réseau actif, puisqu’il est avéré qu’elles échangeaient régulièrement des lettres. Bien sûr, toutes n’entretenaient pas une correspondance aussi étendue et aussi nourrie que celle de la compagnie de Grenoble, mais aucune n’hésitait à prendre la plume lorsque le besoin s’en faisait sentir. La teneur des lettres expédiées montre en effet que les compagnies avaient l’habitude de se rendre des services. Il était fréquent, par exemple, que l’une confiât à l’autre des protestants qu’elle avait convertis, parce qu’il lui paraissait souhaitable, voire nécessaire, de les installer désormais loin de chez eux. Il pouvait arriver aussi que l’une apportât à l’autre un soutien financier, juridique ou même spirituel : on vit par exemple des prêtres de la compagnie de Lyon se charger de dire une partie des messes fondées par les donateurs des Nouvelles Catholiques de Paris, cette maison se révélant incapable de le faire elle-même. Il résulte de tout cela que chaque compagnie avait conscience de disposer, dans d’autres villes, de correspondants bienveillants, susceptibles d’appuyer son travail. Mieux encore, chaque compagnie puisait dans son intégration au réseau la conviction de participer à une œuvre collective.
La troisième partie de l’ouvrage s’efforce de décrire cette œuvre, en étudiant l’action que menèrent les compagnies de province. Celles-ci partageaient évidemment les deux objectifs définis jadis par la compagnie de Paris : d’une part, convertir les protestants ; d’autre part, soutenir les convertis. Pour ce qui concerne le second volet de ce programme, les compagnies étaient restées fidèles à l’esprit du P. Hyacinthe : afin d’enraciner les nouveaux et nouvelles catholiques dans la vraie foi, elles les séparaient de leur milieu d’origine et leur assuraient une situation sociale. Cela supposait de disposer de maisons d’hébergement pour l’accueil des plus jeunes, d’apprendre une profession aux garçons et de placer les filles en leur trouvant un mari, un couvent ou un employeur. Ces choix se faisaient avec beaucoup de soin, car les compagnies veillaient à défendre les intérêts des personnes bien nées, en les préservant de toute déchéance sociale. Concernant en revanche le premier volet du programme, les moyens mis en œuvre n’étaient plus tout à fait ceux des origines. Alors que la compagnie de Paris avait mis l’accent sur la conversion par la controverse, ses suivantes, à l’exception notable de celle de Lyon, abandonnèrent peu ou prou cette méthode. Il est vrai que les temps et les lieux avaient changé : dans la plupart des villes abritant une compagnie dans la seconde moitié du XVIIe siècle, les protestants étaient tellement diabolisés qu’il était hors de question d’y voir des interlocuteurs. En fait, les dévots étaient désormais acquis à une stratégie de reconquête énergique, fondée notamment sur l’attaque en force des poches de résistance. Une belle illustration en est fournie par la compagnie de Grenoble, qui mobilisa de gros moyens pour réduire les vaudois de la vallée de Pragela : avec l’appui de missionnaires et d’officiers catholiques, le culte romain fut réintroduit et les abjurations suivirent, au moins sur le plan formel.
Pourtant, la véritable mutation dans l’action des compagnies de la Propagation de la foi vint d’une forme d’inversion des priorités : alors qu’aux origines l’accumulation des conversions était supposée conduire à la disparition finale de l’hérésie, l’idée s’imposa peu à peu que la destruction préalable de l’hérésie conduirait à un flot de conversions. Or le moyen de cette destruction était l’édit de Nantes lui-même, à condition de l’appliquer systématiquement dans un sens restrictif, au détriment des protestants. Certes, dès les années 1630, la compagnie de Paris avait envisagé de porter le fer sur le terrain juridique en poursuivant les infractions ou prétendues infractions à l’édit, mais, dans la suite, les compagnies firent de ce moyen de lutte leur arme de prédilection. Il est vrai que la Compagnie du Saint-Sacrement s’en était saisi dans les années 1650 et que la monarchie s’y était ralliée à partir des années 1660, tout en ménageant des pauses au gré de la conjoncture. Par conséquent, sous le règne personnel de Louis XIV, la Propagation de la foi joua un rôle terriblement actif dans l’étouffement du protestantisme. En amont, les compagnies, désormais fort appréciées de la monarchie, par ailleurs étroitement liées à la magistrature aixoise et grenobloise, n’avaient aucune peine à obtenir des actes du conseil ou des arrêts de parlement contre les protestants et leur culte. En aval, elles mettaient tout leur zèle à faire appliquer la législation antiprotestante, exploitant les innombrables possibilités offertes par la prolifération des textes répressifs. Pour s’être abandonnés aux ivresses de la guerre juridique, les membres des compagnies, qui se pensaient d’abord comme des convertisseurs, se transformèrent dans les faits en délateurs, en inspecteurs, en exécuteurs. Cette évolution, qui était parfaitement en phase avec son temps, déboucha sur une mutation profonde de l’esprit de l’institution : les maisons de la Propagation, qui étaient supposés héberger des convertis en mal de secours, abritèrent de plus en plus souvent des enfants protestants arrachés à leurs parents par décision de justice. Avec la révocation, une étape supplémentaire fut franchie, puisque la monarchie peupla ces mêmes maisons de nouveaux et nouvelles catholiques récalcitrants, dont il fallait assurer l’enfermement bien plus que le secours.
Cette présentation du livre de Catherine Martin laisse imaginer l’importance qu’il tiendra désormais dans l’historiographie. Sur trois points au moins, ses apports sont décisifs. Premièrement, l’ouvrage étend notre connaissance du monde des dévots : comme Alain Tallon l’avait fait en étudiant la Compagnie du Saint-Sacrement, Catherine Martin éclaire à son tour une région mal connue de la galaxie dévote. Deuxièmement, l’ouvrage approfondit la question des rapports entre la monarchie et le milieu dévot : il fait notamment voir que celui-ci pouvait être un précieux auxiliaire de l’administration royale, dès lors que les soupçons de complot ou de jansénisme qui pesaient sur lui étaient levés. Troisièmement, l’ouvrage aide à résoudre l’apparente contradiction entre la faiblesse des moyens de l’État et le gonflement inouï de la législation antiprotestante à la veille de la révocation : c’est grâce au réseau de la Propagation de la foi que la monarchie put, au moins dans le Sud-Est, promulguer et surtout faire appliquer une foule d’actes ciblés. Devant ces acquis, les critiques de détail que l’on pourrait faire – notamment celle de traiter trop vite de la révocation et de ce qu’elle représentait sur le plan matériel, intellectuel et spirituel, pour des compagnies devenues théoriquement sans objet –, ces critiques ne comptent pas, surtout si l’on ajoute que le livre de Catherine Martin livre toutes ses richesses avec une grande clarté et une remarquable honnêteté intellectuelle.
Reynald ABAD.
 
Pierre Gassendi, Vie et mœurs d’Épicure, traduction, introduction et annotations de Sylvie Taussig, Paris, Éd. Alive, 2001. Un vol. 14,5 × 21 cm de 541 p.
 
 
En un volume de belle facture, présenté sous une couverture séduisante, Sylvie Taussig présente en français les huit livres du De vita et moribus Epicuri rédigés par Gassendi en 1633-1634, et publiés sous ce titre à Lyon en 1647, livres qui constituaient les premiers du grand ouvrage dont la rédaction devait l’occuper jusqu’en 1646, le De vita et doctrina Epicuri ( « Vie et doctrine d’Épicure » ).
On sait que de cette rédaction, inédite comme telle, Gassendi a tiré la matière des Animadversiones in decimum librum Diogenis Laertii (« Remarques sur le livre X de Diogène Laërce », celui qui est consacré à Épicure) publiées, à Lyon également, en 1649, qui comportaient une réédition de l’ouvrage de 1647, et s’accompagnaient d’un sommaire de la philosophie épicurienne, le Philosophiæ Epicuri Syntagma. Ce sont les mêmes matériaux qui serviront pour la rédaction nouvelle du grand « Traité de philosophie » (Syntagma Philosophicum – sans référence cette fois à Épicure dans le titre de l’ouvrage) qui occupe les deux premiers tomes de l’édition posthume de ses « Œuvres complètes » en six volumes (Opera omnia, Lyon, 1658).
Mme Taussig se propose ainsi de fournir au lecteur francophone l’accès à un ouvrage qui, s’il ne constitue pas en lui-même une œuvre majeure du philosophe, s’inscrit dans son projet d’ensemble de restitution et de reprise, en tous les sens de ces termes, de l’épicurisme, et illustre de façon significative sa manière d’aborder les textes – en l’occurrence, au premier chef, ceux que fournit la partie biographique du livre X de Diogène Laërce, en les confrontant à tous les autres témoignages antiques qu’a pu rassembler Gassendi, pour établir ou rétablir la vérité sur le personnage d’Épicure, en le lavant des accusations malveillantes dont il a fait l’objet.
Le volume comprend une partie introductive (p. 5-113), puis la traduction de l’ouvrage de Gassendi accompagnée de notes (p. 115-361) et suivie de quelques annexes documentaires (p. 364-375), après quoi l’on trouve (p. 381-514, sous le titre bizarre de « Version latine ») le texte latin du De vita et moribus Epicuri tel qu’on peut le lire aux p. 169-236 du tome V de l’édition des Opera Omnia, et, p. 516-524, l’Index latin qui figure à la fin du même tome, suivi (p. 525-536) de sa traduction française (on peut à ce propos s’étonner que cet index en français n’ait pas, comme il est naturel, été placé à la suite de la traduction française elle-même, d’autant que la traductrice a introduit dans l’un comme dans l’autre des alinéas numérotés qui ne figurent pas dans l’original), et, enfin, une Table des matières (p. 537-541).
Encadrant l’Introduction proprement dite (p. 11-90), le lecteur sera heureux de trouver au début du volume une utile chronologie (« Les grandes dates de la vie de Pierre Gassendi », p. 5-9 – mais il est fâcheux d’écrire qu’en 1641 Gassendi est « démis » de l’Agence générale du Clergé, raccourci qui ne correspond pas à la réalité) et aux p. 97-113 une bibliographie substantielle.
Les premières pages de l’Introduction (11-26) apportent, en recourant en particulier aux données que fournit la Correspondance latine de Gassendi rassemblée dans le tome VI des Opera omnia, les indications qu’on peut attendre ici sur la composition de l’ouvrage, ses étapes, le contexte personnel et culturel dans lequel il s’inscrit, et la « Description » qu’en donnera la section II (p. 47-67) fournit un guide de lecture commode.
Les autres parties de cette Introduction sont plus décevantes, assez inégales, souvent discutables, ou superficielles.
La section I (p. 27-67) reçoit le titre, plus aguicheur qu’éclairant, de : « L’érudition et ses trois modèles » : philologique, juridique, scientifique.
Du premier point de vue, Mme Taussig apporte (« Le modèle philologique », p. 27-38) des indications utiles sur le choix et le traitement des sources par Gassendi, son travail sur les textes en vue de leur établissement, son rapport à ses prédécesseurs et contemporains sous ces divers aspects, celui de sa pratique philologique à l’ensemble de ses positions et de son œuvre. On aurait aimé que soit au moins mentionné ici le problème que pose la propension de Gassendi, comme des philologues de son temps, à corriger un peu trop volontiers le texte fourni par la tradition manuscrite chaque fois qu’il fait difficulté, penchant qui n’a pas fini de faire problème dans les études épicuriennes.
Plus rapides sont les développements consacrés au « modèle juridique » (p. 38-43 : l’ouvrage est bien un plaidoyer issu, comme le rappelle la chronologie p. 7, d’un projet d’ « apologie » pour Épicure) et au « modèle scientifique » (p. 44-47), où l’on fait valoir surtout la dimension de l’enquête empirique – « historique », au sens originel du terme – que prend chez Gassendi la démarche scientifique.
Cette insistance paraît du reste solidaire d’une réduction de l’épistémologie gassendiste à un empirisme étroit, comme le suggère entre autres le passage de la section II qui suit (p. 62), où l’on peut lire : « Le refus de Gassendi d’accorder la moindre valeur à l’astrologie vient de sa “double personne” » d’homme d’Église, qui la juge contraire à la religion, et d’homme de science, qui invoque « l’expérience et l’absence de preuves astronomiques qui l’avéreraient », façon d’escamoter ou minimiser l’engagement proprement rationaliste du savant philosophe qui dénonce l’absurdité des explications et prédictions astrologiques au nom de la généralité des lois de la nature et de l’exigence de rationalité dans les explications.
La section III : « Biographie et autobiographie » (p. 68-81), apparaît comme un fourre-tout rassemblant une série de développements assez disparates (« Érudition et philosophie », p. 68-73 ; « Qu’est-ce que le philosophe ? », p. 73-77 ; « Le style philosophique », p. 77-81 ; « Primat de la morale » p. 82-90), dont la présentation et les enchaînements sont souvent laborieux et entortillés – par exemple p. 72 à propos du rapport entre érudition et histoire, ou p. 76-77, où il semble que Mme Taussig ait juxtaposé ou interposé des paragraphes et des phrases s’ajoutant à une rédaction antérieure sans guère se soucier de remanier en conséquence ce qu’elle avait d’abord écrit.
C’est, au reste, tout au long de l’Introduction que l’on a affaire à des raccourcis désinvoltes, à une rédaction négligée, approximative, incorrecte, voire macaronique (ainsi, p. 18, où Montaigne, en face d’Épicure, « adopte sa conception de la douleur au respect des voluptés à éviter » – ou p. 20, où « les témoignages et arguments contre Épicure [...] s’acharnent à vilipender ses mœurs »), à des énoncés aussi péremptoires que hasardeux : on est surpris, par exemple, d’apprendre (p. 23) que « l’ambition de faire bénéficier la foule des lumières du savoir est un point commun à tous les philosophes et penseurs du courant libertin », et lorsque, à propos du terme et du thème libertin de l’imposture, on se voit dans la n. 123 (p. 75) invité à noter (pourquoi, d’ailleurs ?) que « le [sic] Traité des trois imposteurs paraît au XVIIIe siècle », l’on est porté à penser que la commentatrice ne sait pas de quoi elle parle.
Les défauts de conception et d’écriture, le peu d’attention porté à la connexion des idées, qui caractérisent ainsi cette Introduction, caractérisent aussi la partie maîtresse de la publication – à savoir, la traduction du texte de Gassendi, et les notes qui l’accompagnent.
Cette traduction, à la fois méticuleuse et plate, peut donner l’impression d’être le fait d’une machine à traduire mal maîtrisée : mot à mot maladroit, embrouillé, confus, souvent peu compréhensible, qui laisse néanmoins apercevoir au lecteur latiniste – et au lecteur helléniste puisque le texte de Gassendi est truffé, et pour cause, de citations grecques – un ensemble de fautes grossières.
Les choix proprement dits de la traductrice sont souvent incongrus : à côté du recours à des archaïsmes qui ne s’imposaient pas (du moins pourrait-on, en supposant un tel recours, tenter de sauver à la rigueur la traduction surprenante, p. 231, de si respexeris – si l’on a égard à – par « au respect de »...), il est grotesque de traduire (p. 128) dRmoV GargPttioV par « le type de Gargette » ou (comme p. 211 et 261) cacare par « faire caca », et si l’on traduit (p. 291) scorta par « putains », alors il faudrait quelques lignes plus loin remplacer « lupanar » par « bordel », et « entremetteur » par « maquereau ».
Plus graves, déjà, que ces errements en matière de style, et de maniement des niveaux de langue, sont le traitement fantaisiste des particules et formules de liaison, rendues à tort et à travers à force de « apparemment », de « de fait », « de là », « voilà que », « en tant que », etc. – de « et » lorsqu’il faudrait « même », de « même » quand il faudrait « aussi », etc. –, la confusion récurrente entre les divers sens possibles de la conjonction cum, rendue par un « alors que » lorsque le contexte lui donne évidemment la valeur d’un « comme » ou d’un « puisque » (ainsi p. 120, eu égard à l’idcirco qui suit – voir le texte latin, p. 383), ou par « puisque » au lieu de « quand » (p. 155 au milieu, en face de p. 399), entre ceux de ubi, traduit par « quand » là où il faudrait « où » (p. 192 : Albutius « a passé sa jeunesse à Athènes, où il est devenu aussi parfait épicurien », et non pas « il fut un jeune Athénien, quand il est devenu », etc. – de même p. 221 : Épicure « se reposera dans ses jardins où il veut, où, couché... » et non pas « se repose [sic] dans ses jardins, comme il veut, quand, allongé... ») : tous ces à-peu-près et faux-sens suffiraient à rendre souvent la suite des idées inintelligible.
Mais, au-delà de ce genre de scories, il faut bien dire qu’on a affaire tout au long de la traduction à une série de fautes de construction, de contresens, voire de non-sens, qu’on n’attendrait pas même de la part d’un élève moyen de troisième.
C’est le cas dès la Dédicace à François Luillier (p. 117-123 – texte latin, p. 381-384), où, par exemple, les déclarations de Gassendi désavouant ce qui, dans la doctrine d’Épicure, va contre les dogmes de la religion, sont de la part de la traductrice l’objet d’une première série de contresens : là où le texte latin (non ibo quidem inficias, quin... Placita Epicuri quædam a diametro cum illis stent, ut quæ sunt præsertim circa Providentiam, Animorumque immortalitatem, p. 383) signifie : « Je ne contesterai pas [...] que certains préceptes d’Épicure leur sont diamétralement opposés, ceux en particulier qui concernent la Providence et l’immortalité des âmes », elle lui fait dire, oubliant entre autres de traduire quædam : « Je ne contesterai pas que [...] les préceptes d’Épicure s’opposent diamétralement à ceux qui concernent surtout la Providence et l’immortalité des âmes », et ne craint pas, quelques lignes plus loin, à propos de ces préceptes épicuriens, de rendre le eius sententiam quam-maximo semper rationis vigore potero, convellam (p. 384 : je ferai toujours tout mon possible pour ruiner son opinion par la force de la raison – c’est moi qui souligne) par : « [J’ai l’intention...] d’éradiquer sa pensée de ma raison avec la plus grande rigueur possible » !
En abordant le De vita lui-même (p. 127 et s.), on aura la surprise de constater que plusieurs des titres de chapitre qui, comme il est normal en style indirect, comportent des verbes au parfait du subjonctif, sont (cas des chap. 4 : « Quels maîtres il aura écoutés », 5, et 9, du livre I, et du chap. 1 du livre II) mis par la traductrice au futur antérieur (faute qui revient dans le texte même, ainsi p. 187, où l’on voit qu’un certain Démocrite « aura rappelé » – p. 213, § 2, où l’on apprend que Chrysippe « aura écrit », que Cicéron « aura reproché », que Sénèque « aura déclaré »... – ou p. 351, où l’on lit qu’Épicure « n’aura pas écrit d’introductions », « aura agité » telle ou telle question...), alors même que ceux des chapitres voisins (I, 3 : « Où il a passé son enfance [...] », I, 6 : « Où il a tenu école », etc.) sont rendus correctement : trace, pour le moins, d’une absence de relecture.
Le chapitre 8 du livre I, ainsi que les notes qui l’accompagnent, et se réfèrent à la lettre du 13 septembre 1629 à Eeryk van de Putte (Erycius Puteanus), donne occasion d’un tissu de formules embrouillées et de contresens.
Lorsqu’on dit (p. 153) que Métrodore, Polyainos et Hermarque sont ceux dont on a déjà dit que Sénèque les avait unis comme CllogBmouV, cette notation ne renvoie pas à ce que Mme Taussig appelle mal à propos « un hors-texte » (expression dont elle abuse, et paraît ignorer le sens), mais tout simplement à ce qui se lisait aux lignes 4-5 de la page précédente.
Quelques lignes plus loin, l’hypothèse d’une glose marginale interpolée que formule Gassendi pour écarter de la liste des disciples d’Épicure les noms d’un certain Athénée, de Timocrate et de Sandès est énoncée de façon incompréhensible. Outre le fait que le texte latin (Quomodo autem voces illæ in textum irrepserint, causam suspico, quod fortassis Librarius quispiam adnotasset in margine ea, quæ in textu memorantur, haberi etiam apud Athenæum (authorem deipnosophistarum) is enim habet aliqua, et apud Timocratem, is etiam a Laërtio citatur ; et apud Sanden nescio quem (forte Suidam, aut alium.) – t. V des Opera Omnia, p. 178 b) en est tronqué p. 398 : Mme Taussig, a, par saut du même au même (is... is...), omis les mots is enim habet aliqua, et apud Timocratem –, elle suppose dans sa traduction (p. 153) que le copiste dont la note marginale aurait été par la suite introduite dans le texte y disait que « ces noms, indiqués dans le texte, l’étaient déjà chez Athénée (l’auteur des Deipnosophistes) ; en effet, cet auteur dit aussi quelques mots sur Timocrate (cité aussi par Diogène Laërce) ; et chez je ne sais quel Sandès (peut-être Suidas ou un autre) », au lieu de : « Les mots mentionnés dans le texte figurent aussi chez Athénée – on en trouve en effet chez lui certains, chez Timocrate – il est cité aussi par Diogène Laërce – et chez je ne sais quel Sandès », etc.
Dans la lettre à Puteanus citée en note ii (p. 158) à l’appui de l’hypothèse de Gassendi, son argumentation serait incompréhensible si, après avoir noté que les noms d’Athénée, Timocrate et Sandès ne sont cités nulle part ailleurs, il ajoutait, comme en passant : « Pour sa part Diogène Laërce note ici CllogBmouV maqPtaV », au lieu de : « Alors qu’ici Diogène Laërce les donne pour des disciples illustres [CllogBmouV maqPtaV] ». Dans les lignes suivantes, les contresens successifs sur hisce detractis (« après avoir écarté ces points » au lieu de : « une fois qu’on a retiré ces noms » – ceux d’Athénée, Timocrate et Sandès) et sur non veró illos intermixtos (Sénèque, sans intercaler ceux-là – toujours les trois mêmes –, affirme qu’Épicure a fait d’eux, à savoir Métrodore, Polyène et Hermarque, des grands hommes – et non pas, comme la traductrice nous le donne à lire : « Sénèque, même s’il ne les mélange pas », etc.) rendent inintelligibles à la fois l’hypothèse et sa justification. Quant à l’hypothèse telle que Gassendi l’avait formulée dans la Lettre (« un copiste ayant peut-être noté en marge que les mots qui figurent dans le texte sont cités par Athénée [...], par Timocrate [...] et par Sandès »...), elle est ici rendue de façon encore plus aberrante (« un copiste ayant peut-être noté en marge les mots qui subsistent dans le texte, à savoir que c’est cité chez Athénée [...], dans le Timocrate [...], et chez Sandès », etc.) que dans le passage que la note est censée éclairer.
Un peu plus bas dans le même chapitre 8 du livre I, p. 155, après ce qui doit être une coquille infiniment regrettable (« tes lettres » pour « mes lettres » !), la traduction « tous ces magistans [autre coquille pour megistans...] et satrapes », avec la note de Gassendi : « Megistanas », méconnaît que celle-ci (qui figure dans le texte du tome V des Opera Omnia, p. 179 a, mais n’est pas reproduite ici p. 399 !) est de sa part une note critique mentionnant la leçon qu’il ne retient pas, puisque son propre texte porte magistratus : « tous ces magistrats et satrapes »...
La traductrice n’est du reste pas plus heureuse lorsqu’elle entreprend de mettre en œuvre pour sa part les leçons de philologie reçues de Gassendi : p. 264, la « correction » qu’elle propose en note i de faire au texte (voir p. 464) pour mettre au pluriel les verbes qu’il met au singulier, et traduire : « C’est pourquoi Épicure avait raison de demander deux salaires à ceux qui avaient déjà été formés par d’autres, le premier pour qu’ils désapprennent les enseignements des autres, le deuxième pour qu’ils apprennent les siens », au prétexte qu’il doit s’agir d’une rupture de construction ou d’une faute typographique, ne repose que sur la confusion qu’elle a commise entre discere et docere : si Épicure réclamait deux salaires, c’était bien (alteram, ut dedoceret aliena, alteram ut doceret sua) « le premier pour leur désapprendre les doctrines des autres, le second pour leur apprendre les siennes ».
Entre autres contresens étonnants, signalons encore ceux de la p. 173, où la désignation par Épicure de ses héritiers (hæredum institutio) devient l’ « instruction de mes héritiers » – de la p. 201, où les opinions d’Épicure (Epicuri opiniones), dont la formulation par Ausone dans ses poèmes l’a fait ranger parmi les épicuriens, deviennent des « opinions sur Épicure », et où ce que dit Albert le Grand lorsqu’il dit (dum) que les plus anciens des épicuriens furent Hésiode, etc., devient « tandis que les plus anciens... », etc. – celui de la p. 226, où par une confusion grossière entre le génitif et le datif, nulla est intelligentia animæ congenita : il n’y a pas d’intellect inné à l’âme, devient : « Il n’existe aucune intelligence de l’âme qui soit innée » – celui de la fin du chapitre 5 du livre VI : « Pour saint Chrysologue, je n’ai rien à ajouter à ce qui se déduit de ce que j’ai dit dans le deuxième livre quant au but qui explique les dispositions des saints pères parlant contre Épicure » (p. 286), au lieu de : « Quant au propos de saint Chrysologue, il n’y a rien à en dire d’autre que ce qui se tire de ce que j’ai dit vers la fin du livre II [libro secundo circiter finem] sur l’état d’esprit des saints pères dans leurs invectives contre épicure », ce qui renvoie en effet aux propos aberrants, rapportés ici p. 200-201 (texte latin, p. 423-424) de saint Ambroise, selon qui Épicure affirmerait que la volupté en l’homme a Dieu pour auteur, et d’Albert le Grand, qui range Hésiode parmi les épicuriens au même titre qu’il met au rang des stoïciens Platon, Socrate et Pythagore...
Certains contresens sont récurrents, comme ceux qui sont commis sur le verbe comparare aux p. 295 où, à propos du reproche de paresse adressé à Épicure, la prétérition « outre l’agrément des jardins faits pour les plaisirs » (præter hortorum ad delicias comparatorum amœnitatem) devient : « outre la comparaison entre l’agrément des jardins et des délices », et 351, où « lorsque on montrera que la Rhétorique a été édifiée contre la vérité » (cum ostendetur Rhetoricam adversus veritatem esse comparatam) devient : « quand j’aurai confronté la rhétorique avec la vérité » !
Des fautes de lecture pures et simples expliquent peut-être certaines autres fautes grossières. Ainsi le contresens de la p. 232 (fin du chap. 1 du livre IV) où, face à la prétention de l’épicurien Hermon d’être honoré comme prêtre, le motif du rire par lequel y répond le stoïcien Zenothemis – quasi facetum prorsus foret Epicureum Sacerdotem esse : qu’un épicurien soit prêtre, c’est une bonne plaisanterie – devient : « Comme s’il était décidément cocasse de faire d’Épicure un prêtre » !, s’explique peut-être par la substitution d’Epicurum à Epicureum. À la page suivante, c’est sans doute pour s’être laissée tromper par la typographie ancienne du s, en lisant differentem pour disserentem, qu’elle parle de l’adoration dont Colotès « avait entouré Epicure comme supérieur de nature », là où il s’agit de celle par laquelle il l’avait accompagné « lorsqu’il dissertait sur la Nature » (de Natura disserentem – les lignes suivantes sont du reste à peu près inintelligibles). De même, pour écrire : « Il est vrai que l’on sait peu que des femmes nobles [...] sont venues dans les écoles des philosophes [...] » (p. 310) au lieu de : « Il n’est pas nouveau que des femmes », etc. (hoc novum non fuit, ut, etc.), il faut apparemment avoir lu notum au lieu de novum.
La présence dans le texte de Gassendi, ou à son arrière-plan, de nombre de termes et formulations grecques donne lieu à d’autres incongruités.
On comprend que les citations grecques ne soient pas traduites comme telles lorsque, comme c’est presque toujours le cas, il en donne immédiatement la traduction latine, et il est donc naturel que la traductrice donne dans ces cas un seul texte français correspondant à l’une et l’autre. Encore faudrait-il faire un autre sort aux passages dans lesquels les phrases ou mots grecs ne sont pas accompagnés d’équivalents latins.
Ainsi, p. 224, la question aristotélicienne sit-ne vita juxta virtutem, V kat’3pplausin jucundior ? : est-ce la vie de vertu, ou la vie de jouissance, qui est la plus agréable ? – se trouve-t-elle réduite à la question insolite, parce que tronquée : « La vie est-elle plus agréable selon la vertu ? », faute d’avoir compris que les mots grecs font ici partie intégrante de la phrase.
De même la citation de la Maxime capitale V, donnée p. 438 sous la même forme latino-grecque : vivi non posse suaviter, 5neu to¢ jronBmwV kaa kal²V (« que l’on ne peut vivre dans le plaisir sans le faire dans la sagesse et la vertu », etc.) se trouve-t-elle dans la traduction (p. 226) réduite incompréhensiblement à sa partie latine ( « Que l’on ne peut vivre agréablement, etc. » ).
D’une façon un peu différente, dans la liste des livres d’Épicure (p. 162, comme, au reste, dans l’Introduction, p. 34, où l’on parle de « l’exemple du titre du livre Sur les plantes, que Gassendi interprète comme Sur la fuite »...), le lecteur est incapable de comprendre la mention : « Sur les plantes ; je penserais qu’il faudrait plutôt l’intituler Sur ce qu’il faut fuir », etc., si on ne lui explique pas qu’il s’agit d’une correction proposée par Gassendi de pera jut²n en pera jeukt²n.
Les annotations, très inégales, tantôt absentes ou insuffisantes, plus d’une fois superflues ou oiseuses, sont souvent aussi, on a déjà pu s’en apercevoir, confuses et erronées.
Il est assez vain de faire remarquer à propos de chaque occurrence du verbe imponere qu’il s’agit du vocabulaire de l’imposture, surtout quand par ailleurs on omet d’attirer l’attention sur la formule, autrement plus significative, qu’on trouve au chapitre 4 du livre IV (p. 239 et 448), lorsque Gassendi, pour justifier Épicure d’avoir participé à des cérémonies religieuses qu’il désapprouvait au fond de son cœur, glose tout simplement sur le fameux précepte libertin Intus ut libet, foris ut moris est en écrivant : « Il les désapprouvait, parce que rien n’oblige l’esprit du Sage à se conformer à la sagesse de la foule. À l’intérieur, il était son propre maître ; au-dehors, il était lié par les lois de la société des hommes » (Improbabat, quia nihil cogit animum Sapientis, ut vulgaria sapiat. Intus, erat sui juris ; extra, legibus obstrictus societatis hominum). Au reste l’erreur que commet quelques lignes plus loin Mme Taussig en traduisant Pars hæc tum erat Sapientiæ, etc., par : « C’est alors la part de la sagesse que les philosophes soient du même avis que le petit nombre, mais parlent et agissent avec le plus grand nombre » (p. 240) est-elle bien davantage qu’une faute de temps vénielle ; elle rend ici la suite des idées incompréhensible, puisqu’elle aboutit à méconnaître complètement l’opposition qu’entend par là introduire Gassendi entre l’Antiquité, où une telle attitude s’imposait (« C’était alors une partie de la sagesse », etc.), et sa propre époque, où elle serait donc hors de saison : façon, pour lui, de se démarquer du précepte en question – au moins pour le dehors, justement...
Là où, comme dans le chapitre 2 du livre I, à propos de la date de naissance d’Épicure, des éclaircissements étaient assurément bien nécessaires concernant la numérotation et le calendrier grecs comparés aux nôtres, les notes ne peuvent qu’embrouiller davantage le lecteur, puisqu’on y voit par exemple (p. 134, n. iii), dans la traduction d’une lettre à Heinsius du 14 septembre 1629, qu’il est établi qu’épicure avait 109 ans et non 79 comme le dit Suidas, au lieu de : « Nous lisons chez Suidas qu’il était né pendant la soixante-dix-neuvième olympiade, alors qu’il est établi qu’il est né dans la cent neuvième » (apud Suidas legimus natum Olympiade septuagesima nona, cum natum nihilominus centesima nona constet), et qu’on y apprend (même page, n. iv) que l’alphabet grec comportait 80 lettres !
Toutefois le sommet de l’absurdité est atteint p. 332, où le reproche fait par Cicéron, avec les géomètres, à l’atomiste Épicure d’avoir cru qu’il existait une quantité qui fût la plus petite possible (quod aliquid esse minimum crediderit) devient (moyennant sans doute la substitution de minime à minimum) : « parce qu’il n’a pas du tout cru que ce fût quoi que ce soit » !
On le voit, le lecteur non latiniste ne pourra trouver dans le volume ici recensé que l’occasion de prendre en une lecture cursive une vue globale du contenu de l’ouvrage de Gassendi, sans pouvoir jamais faire fond sur le sens exact et précis des assertions qui y sont contenues : il lui faudra, pour y accéder avec quelque assurance, recourir aux bons offices d’un lecteur latiniste, et helléniste, lequel devra de son côté, pour y voir clair, se référer à chaque instant, à défaut de la traduction juxtalinéaire dont on a lieu en fin de compte de regretter l’absence, au texte fourni en fin de volume et, dans certains cas, confronter celui-ci au texte des éditions originales.
Lire et traduire le texte gassendiste, avec tout ce qu’il présuppose d’érudition, est assurément une tâche difficile ; encore faut-il, dès lors qu’on l’entreprend, l’assumer sérieusement.
Olivier BLOCH.
 
Materia Actuosa. Antiquité, Âge classique, Lumières. Mélanges en l’honneur d’Olivier Bloch. Recueillis par Miguel Benitez, Antony McKenna, Gianni Paganini et Jean Salem, Paris, Honoré Champion, 2000. Un vol. 15,5 × 22,5 cm de 747 p.
 
 
Le volume des Mélanges en l’honneur d’Olivier Bloch : Materia Actuosa. Antiquité, Âge classique, Lumières est un fort volume composé de quarante et un articles dont l’ensemble, autant que chacun d’eux pris isolément, témoignent d’une grande fidélité à l’œuvre et surtout à l’inspiration de celui auquel ce recueil est destiné à rendre hommage.
L’œuvre d’Olivier Bloch, par-delà sa diversité thématique et sa vaste étendue chronologique, s’organise autour d’une préoccupation constante qui lui confère une indéniable unité. Historien de la philosophie, c’est bien ce qu’est avant tout sinon exclusivement O. Bloch et cette passion pour l’histoire de la philosophie occidentale, qui l’a conduit à s’intéresser aussi bien aux philosophes de l’Antiquité qu’à la philosophie de Marx et aux courants qui en sont issus, en passant par les philosophies de l’Âge classique, révèle une double cohérence, par ricochet en quelque sorte : dans l’histoire de la philosophie occidentale, O. Bloch a privilégié autant une figure énigmatique, celle de Gassendi, chanoine restaurateur de l’épicurisme, qu’un courant de pensée, le matérialisme, depuis l’origine voué à la marginalité et aux modes d’expression, durant une longue période, dissimulés, masqués. On ne s’étonnera donc pas qu’en bonne logique O. Bloch ait finalement consacré ses recherches à la littérature clandestine, centre de convergence de ses principaux centres d’intérêt : pour une période, l’âge classique ; pour des thèmes soit carrément soit dans une très grande proximité avec le matérialisme, et enfin pour un mode d’expression, celui de la dissimulation, qui offre l’occasion à O. Bloch d’exercer son talent pour déchiffrer les pensées cryptées. Enfin, O. Bloch n’a jamais pensé que l’on puisse faire de l’histoire de la philosophie sans posséder la connaissance précise, méticuleuse, exigeante de l’histoire, c’est-à-dire de la datation, des événements, des courants philosophiques, des auteurs, connus ou moins connus, en référence ou à partir desquels une œuvre a été construite.
C’est pour toutes ces raisons que l’on peut affirmer que le recueil d’hommages rassemblés par Miguel Benitez, Antony McKenna, Gianni Paganini et Jean Salem manifeste une grande fidélité à celui auquel il est dédié, car, au-delà de son unité thématique profonde, l’on y retrouve tout à la fois l’orientation générale qui unifie la pensée d’O. Bloch et sa constante exigence de rigueur.
Les auteurs de ces articles, français et étrangers, et qu’il est impossible de citer tous, ont pour beaucoup d’entre eux participé au célèbre séminaire du samedi matin, consacré à l’histoire du matérialisme, qu’a animé O. Bloch durant plusieurs années et qui réunissait à la Sorbonne un public aussi nombreux que passionné. Le plan des quarante et un articles regroupés autour de huit rubriques suit un ordre à la fois chronologique et thématique. 1 / Sources anciennes, celles d’un matérialisme dont O. Bloch a composé une magistrale synthèse ; 2 / De la Renaissance aux libertins, une période qui voit naître la dissimulation libertine ; 3 / Gassendi, Hobbes, Locke, auteurs, et Gassendi avant tout évidemment, chers à O. Bloch ; 4 / Sur Spinoza et le spinozisme, un auteur et un courant de pensée particulièrement propres à exercer le talent de l’interprétation : 5 / Les philosophies du XVIIIe siècle et l’histoire du matérialisme, où l’on voit le matérialisme cette fois s’avouer, voire se revendiquer comme tel ; 6 / La philosophie clandestine, dans sa double postulation de pensée à la fois, mais inégalement libertine, athée, matérialiste et de pensée dissimulée ; 7 / Les livres, les idées et la censure, où l’on continue à explorer les voies de la clandestinité, volontairement choisie ou imposée ; 8 / L’histoire et les contemporains, qui répond à une autre des préoccupations majeures d’O. Bloch comme le prouvent les thèmes des deux derniers séminaires qu’il a tenus à la Sorbonne : « Philosopher sous l’Occupation » et « La révolution au XXIe siècle ».
Les quarante et un articles parcourent ainsi toute l’histoire de la pensée occidentale depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque contemporaine en explorant la face de cette pensée qu’O. Bloch affectionnait avant tout, sa face depuis l’origine marginalisée, rejetée, déformée, et donc sa face par nécessité cachée, souterraine, clandestine, dissimulée. Comme il est impossible de prétendre résumer le contenu de chacun de ces articles, nous nous contenterons d’évoquer rapidement quelques-uns d’entre eux, choisis en fonction de nos propres centres d’intérêt, ce qui ne préjuge évidemment en rien de la qualité de ceux, les plus nombreux, qui ne feront l’objet d’aucune mention.
On évoquera donc rapidement l’article de Jean-Pierre Cavaillé, qui, tout en remettant en question le topos qui consiste à faire des libertins érudits des « propagandistes et théoriciens acharnés de la raison d’État », fouille, traque, dévoile, exhibe la complexité du rapport entretenu de fait par ces libertins avec l’idéologie absolutiste pour conclure sur la portée métaphysique, rarement analysée, du jeu de la dissimulation libertine. On lira l’article de Madeleine Alcover comme un modèle d’enquête minutieuse, construite à partir des sources de l’histoire, et révélant, à partir de l’exemple de Cyrano de Bergerac, immergé au sein d’une famille de dévots, une modalité particulière de censure – en l’occurrence, ici, une censure familiale, dont l’œuvre des libertins a pu faire l’objet. La lecture que Pierre-François Moreau propose de la fin de l’Éthique V de Spinoza correspond cette fois au décryptage minutieux d’un texte, dans le but de barrer la route aux tentatives de récupération spiritualiste dont il a pu faire l’objet, tandis que de son côté André Tosel livre une interprétation exigeante, renouvelée, de la démocratie dans son rapport à la raison telle que Spinoza a pu la proposer. Illustration passionnante d’une certaine pratique de l’histoire de la philosophie, l’article de Lorenzo Bianchi consacré à la lecture baylienne de Cardan, lecture appuyée sur les ouvrages de Gabriel Naudé, construit un parallèle riche de leçons entre la façon dont un penseur du début du XVIIe siècle et un penseur de la fin de ce même siècle lisent, chacun à sa façon, un philosophe de la Renaissance. On retiendra enfin les articles d’Antony McKenna, d’Alain Niderst et de Geneviève Artigas-Menant qui témoignent de la richesse du champ de recherches ouvert par O. Bloch sur la littérature clandestine. A. McKenna, à partir de l’analyse de l’un de ces manuscrits, se plaît à suivre la voie qui, des controverses religieuses entre catholiques et protestants, jésuites et jansénistes, conduit paradoxalement à la mise en cause de la croyance religieuse quelle qu’elle soit. A. Niderst propose un article qui illustre exemplairement la difficulté de l’exploration de cette littérature qui mobilise les ressources, pour percer l’anonymat des auteurs, d’une érudition infaillible. C’est cette même « démonstration » que prolonge en quelque sorte l’article de G. Artigas-Menant qui pose les questions de méthode soulevées par la lecture des textes clandestins et constitue lui aussi une illustration de la rigueur méthodologique et de la richesse de l’érudition que requiert le décryptage de cette littérature.
Tout cela ne représente qu’une petite partie d’une somme remarquable, construite en guise d’hommage à celui qui a su susciter de très nombreuses vocations de chercheurs, formés par lui à l’exigence de la lecture attentive des textes, à la méticulosité de l’exploration des sources et à la rigueur de l’analyse conceptuelle dont tous ces articles nous procurent, chacun à sa façon, une illustration.
Simone MAZAURIC.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis