2004
XVIIe siècle
Note et document
L’exposition « Reliures françaises du XVIIe siècle, chefs-d’œuvre du Musée Condé »
Claude Lebédel
Il n’est pas trop tard pour donner un compte rendu de cette exposition qui s’est tenue au Musée Condé de Chantilly en 2002 car elle a permis de mettre en lumière une découverte qui marquera une date dans l’histoire du livre et de la bibliophilie.
Cette exposition, dont on doit regretter qu’elle n’ait eu à ce jour d’écho dans aucune des grandes revues spécialisées dans l’histoire du livre, était le fruit du travail patient de deux spécialistes, spécialistes de l’histoire de la reliure, qui ont uni leurs efforts pour présenter une cinquantaine de reliures particulièrement significatives : Isabelle de Conihout, conservatrice à la Bibliothèque Mazarine, et Pascal Ract-Madoux, bien connu des bibliophiles parisiens pour sa connaissance minutieuse et scrupuleuse des reliures. La préface du catalogue, due à l’ancien libraire et toujours expert reconnu Jean Viardot, a parfaitement mis en lumière le caractère novateur de la découverte dont nous allons parler.
Rappelons d’abord que toute exposition ayant lieu au Musée Condé est un événement en soi car les termes de la donation faite à l’Institut par le duc d’Aumale (1822-1897) sont rigoureux en excluant toute présentation à l’extérieur du château de Chantilly ; les richesses artistiques composant cette donation sont telles qu’un objet exposé ne le sera pas à nouveau avant une longue période.
Cette exposition de reliures a présenté un intérêt qui dépasse le cercle des seuls bibliophiles pour déborder sur le domaine de l’histoire des idées et des mentalités comme nous allons le voir.
Sur le plan de la bibliophilie, on n’a pu qu’admirer la qualité même des reliures présentées avec un regroupement en deux ensembles, soit au total 49 reliures retenues. Cela donne une idée de la richesse de la collection rassemblée par le fils de Louis-Philippe, essentiellement pendant la période d’exil en Grande-Bretagne après la déchéance de sa dynastie à la suite de la révolution de 1848 ; on s’accorde pour estimer qu’il s’agit d’une des plus belles collections de ce type jamais constituée en France et surtout non dispersée.
Le premier ensemble était présenté sous le titre général de « Grands décors » pour une période allant de 1615 à 1665 : au total, 25 reliures d’une beauté exceptionnelle et d’un intérêt particulier tant par la « signature des relieurs » que par le fait qu’elles étaient jusqu’à cette exposition inédites : aucune représentation, aucune analyse, même si quelques visiteurs avaient déjà pu en contempler certaines. Citons au passage une véritable curiosité : des doublures en chagrin vert, et notons que toutes les reliures sont contemporaines de leur contenu, c’est-à-dire que les textes sont de la première moitié du XVIIe siècle. Une reliure brodée exécutée pour Marie de Médicis est la seule parmi les dix connues à ce jour en France qui comporte un décor de fleurs au naturel ; les grands relieurs étaient présents : Le Gascon, Macé Ruette, atelier Rocolet, atelier Badier...
C’est le deuxième groupe de reliures présenté sous un titre un peu énigmatique mais surtout trop modeste par rapport à la découverte ainsi mise en lumière qui constituait le deuxième intérêt de cette exposition, intérêt qui dépasse et de loin le cadre de la bibliophilie pour se situer dans le domaine de l’histoire des idées.
Les deux responsables, nommés plus haut, du choix des reliures et du catalogue ont adopté comme titre « Des reliures pour les curieux, 1690-1710 » : ce choix est-il révélateur d’une certaine timidité ou bien d’un embarras face à une situation inédite qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses ? Quoi qu’il en soit, nous sommes en face d’un problème très intéressant sur lequel les historiens des idées et des mentalités devraient se pencher.
Quelles sont les données de ce problème ?
Voilà près de vingt ans Pascal Ract-Madoux découvrit que certaines reliures (à ce jour il en a détecté environ 200) présentaient une double caractéristique : les livres ainsi reliés sont tous des livres français ou traduits en français (pas d’ouvrages en latin) et les décors des reliures correspondent tous à des modèles anciens qu’ils imitent ou à de nouveaux décors inventés dans un esprit archaïsant très marqué. Ce sont 24 reliures de ce type se trouvant dans la bibliothèque de Chantilly (et incluses dans le chiffre de 200 cité ci-dessus) qui ont été présentées dans l’exposition.
Considérons d’abord la seconde caractéristique ; le décalage temporel est remarquable car les reliures ayant servi de modèle datent de plus d’un demi-siècle auparavant : ainsi des amateurs vivant dans la dernière période du règne de Louis XIV ont pris la peine de faire relier pour leur bibliothèque « à la manière » d’une époque remontant à celle de Louis XIII et d’Anne d’Autriche ; certains emploient l’expression « reliure archaïsante » pour désigner le résultat de cette pratique mais elle nous paraît bien neutre et minorise la signification de cette démarche ; nous préférons pour notre part employer l’expression « reliure pastiche », en faisant abstraction du caractère parfois dévalorisant de la formule.
En effet, il faut aussi tenir compte de la première caractéristique de ce type de reliures ; les ouvrages concernés relèvent le plus souvent de la littérature dite « gauloise », c’est-à-dire française ancienne (par exemple Rabelais) tombée en discrédit à partir du milieu du XVIIe siècle.
On retrouve ainsi la rupture maintenant admise et reconnue entre la littérature baroque du premier tiers du XVIIe siècle et l’hégémonie des œuvres dites « classiques ». S’interroger sur le sens de la démarche suivie par quelques amateurs de reliures de cette fin du XVIIe et de ce début du XVIIIe siècle devrait faire progresser notre perception de l’évolution du goût.
Précisément Isabelle de Conihout et Pascal Ract-Madoux ont détecté quatre de ces amateurs mais n’en ont identifié pour cette exposition que trois : Hiérosme Crespin du Vivier (né vers 1660, mort sans doute vers 1720), issu d’une famille de parlementaires et d’officiers, et qui était lui-même officier aux gardes-françaises ; il est cité dans l’ouvrage de Germain Brice (Description nouvelle de la ville de Paris...) comme l’un des plus grands curieux de la capitale ; Antoine Leriche (né en 1643), un des 240 propriétaires en 1687 de l’office de secrétaire du Roi, ami d’André Le Nôtre (le grand jardinier) ; le marquis de La Vieuville (1652-1719), gouverneur du Poitou, petit-fils d’un surintendant des finances de Louis XIII condamné à mort mais sauvé par Anne d’Autriche.
Comment expliquer cette nostalgie pour des décors de reliures en vogue à l’époque du père de Louis XIV ou, plus précisément, de sa mère ? Est-ce par réaction contre l’omniprésence de Louis XIV dans la vie culturelle ? Toute hypothèse serait prématurée mais il y a là une question qui devrait susciter des recherches, au-delà du milieu de la bibliophilie ; ces années à cheval sur les XVIIe et XVIIIe siècles correspondent aussi à la Querelle des Anciens et des Modernes et au début de l’activité littéraire de Marivaux (sa première comédie est de 1706), dont on sait qu’il n’appréciait pas outre mesure la littérature « classique ».
L’exposition organisée voilà deux ans au Grand Palais sur le thème de l’ « exubérance » (mais pourquoi reculer ainsi devant l’usage du mot « baroque » ?) dans le domaine des arts décoratifs à l’époque d’Anne d’Autriche et de Mazarin avait bien montré la richesse de conception et de réalisation de la pensée artistique ; cette exposition de Chantilly a bien fait apparaître la persistance d’un certain goût au-delà de 1660 et nous incite à réfléchir à ce phénomène.
Ajoutons enfin, et ce point n’est pas sans importance commerciale, que, jusqu’à la re-datation par ce catalogue de la fabrication de ces reliures imitatives en quelque sorte, celles-ci, attribuées à la période d’Anne d’Autriche, bénéficiaient sur le marché d’estimations flatteuses qui devraient être revues à la baisse...
Rendons donc hommage aux deux spécialistes des reliures qui par leurs recherches ont mis au jour un problème inédit, qu’ils ont présenté et analysé dans un catalogue très bien documenté et souhaitons que les recherches en cours menées par Pascal Ract-Madoux aboutissent prochainement à la publication de nouveaux résultats permettant d’aller encore plus avant.