Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130542483
160 pages

p. 109 à 148
doi: 10.3917/dss.041.0109

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n° 222 2004/1

2004 XVIIe siècle

Comptes rendus

 
Bruna Filippi, Il teatro degli argomenti. Gli scenari seicenteschi del teatro gesuitico romano. Catalogo analitico, Roma, Bibliotheca Instituti Historici S.I., vol. LIV, 2001, 510 p.
 
 
L’ouvrage est un catalogue analytique, extrêmement soigné, des « arguments » ou scenari imprimés des œuvres théâtrales représentées au Collège et au Séminaire romain, entre 1616 et 1698. Ces pièces étaient données durant les vacances de carnaval, en opposition aux divertissements profanes mais aussi, et surtout, comme leurs alternatives compensatoires. À ce titre, elles se devaient de posséder une attraction concurrentielle, sans céder sur les terrains de la dévotion et de la pédagogie.
Dans sa riche introduction, l’auteur s’emploie à montrer d’abord que si, parmi les traces de ces spectacles, le scénario semble un document mineur, incapable de fournir autre chose « qu’un témoignage partiel et réducteur d’un phénomène complexe comme le théâtre de collège », il peut pourtant, précisément à cause de son caractère partiel, « nous fournir des informations précieuses et des indications essentielles pour connaître la structure et la nature des représentations jésuites » ; il est proprement « la carte d’identité de l’événement spectaculaire » et « illustre la mise en scène concrète de l’œuvre » (p. 15). En outre, le scénario, distribué aux spectateurs pour suivre plus facilement le spectacle, possède une importante et explicite fonction pédagogique, outre sa valeur commémorative.
En ce qui concerne les formes dramatiques, la série commence par le Mimo (Mime), étonnant spectacle qui met en scène sur un mode humoristique, à l’aide de figures allégoriques et parodiques, la vie du collège elle-même. Mais le genre le plus représenté, mis à part quelques azione sacra (action sacrée) inspirées par la Bible, est sans doute la tragédie, et essentiellement sinon exclusivement la « tragédie sacrée », telle qu’elle fut mise au point par Bernardino Stefonio à la fin du XVIe siècle et théorisée par Tarquinio Galluzzi, qui manifeste une prédilection, parmi les sujets historiques traités, pour les entreprises et les vertus des princes chrétiens. Seules, viennent interrompre la longue liste des tragédies chrétiennes quelques rares tragi-comédies et quelques comédies, comme ce Diarbech (1636), histoire d’un esclave turc se terminant par une grande fête de conversion générale des musulmans à la foi chrétienne.
L’auteur s’attache également à décrire les « instruments » du drame, selon la tripartition mise en avant par Alessandro Doni dans son Art poétique : Oratio, Harmonia et Rhytmus ; langage verbal, musique et gestuelle chorégraphique. Les parties de la tragédie sont opportunément analysées selon la division des quatre « moments » constitutifs : prologue, épisode, épilogue et chœur. Il revient au chœur, en particulier, d’introduire l’intermezzo, qui envahit bien vite la tragédie chrétienne, malgré les consignes prohibitives de la Ratio studiorum, et constitue un puissant ressort spectaculaire (jeux militaires, assauts, etc.). D’autres données encore comme les contraintes impliquées par l’absence d’actrices (nombreux travestis de jeunes filles en hommes...) ou comme l’importance de l’évocation spectaculaire du surnaturel, souvent liée à la magie (voir le Ciro de 1654), sont opportunément soulignées dans cette première partie du volume qui constitue de ce fait un essai à part entière (p. 10-65).
Concernant le corps du catalogue lui-même, pour chaque représentation indexée, est proposée une « fiche », très complète, avec titre, frontispice, colophon, format et pagination, illustrations, index du scénario, lieux de conservation de l’imprimé, son signalement dans les répertoires imprimés, tout un ensemble de notes dramaturgiques (personnages, structures, scènes et changement de scène, actions particulières, didascalies), des extraits du texte imprimé (imprimatur, dédicaces, argument, prologue, donateurs des prix) et des notes historiques et bibliographiques. Il va sans dire que cet ouvrage est un outil indispensable pour tous ceux qui travaillent non seulement sur la culture jésuite, mais plus largement sur les productions théâtrales et festives à l’époque baroque.
Jean-Pierre CAVAILLé.
 
Jacques Ferrand, Traité de l’Essence et Guérison de l’Amour ou De la Mélancolie érotique (1610), édition, notes et traduction des citations latines et grecques par Gérard Jacquin et Éric Foulon, Introduction de Gérard Jacquin, Postface de Michel Gardaz, Paris, Anthropos, 2001 (diffusion : Economica, 49, rue Héricart, 75015 Paris). Un vol. 14 × 21,5 cm de XXIII-243 p.
 
 
M. Gérard Jacquin a eu la bonne idée et le mérite, en compagnie de l’helléniste Éric Foulon, de nous procurer une solide édition d’un traité médical du tout début du XVIIe siècle, œuvre d’un médecin languedocien formé à Toulouse, qui exerça à Agen et à Castelnaudary, l’obscur Jacques Ferrand. Cette réédition est heureuse à deux, et même trois, titres : d’une part, les beaux travaux de M. Jean Starobinski, de M. Jackie Pigeaud et, récemment, de M. Patrick Dandrey (qui cite souvent l’ouvrage de Ferrand dans ses deux livres sur La médecine et la maladie dans le théâtre de Molière, 1998) sur la mélancolie, ou la toute neuve traduction de l’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton (qui, dans sa quatrième édition, mentionne Ferrand), ont attiré derechef notre attention sur ces vieilles théories médicales de l’amour. D’autre part, ce livre, dans cette version-ci, fut l’objet d’une condamnation par les tribunaux ecclésiastiques de Toulouse et, par là, est plus intéressant que sa réédition parisienne de 1623, moins méconnue (elle fut reprise en fac-similé par Kraus Reprint en 1978), mais prudemment corrigée et assagie par son auteur. En dernier lieu, les amis de François Mauriac et les Bordelais se souviendront-ils que ce fut à ce livre et à J. Ferrand qu’en 1924 l’un des frères de l’écrivain, le futur doyen Pierre Mauriac, consacra une monographie ? Ajoutons que ce traité vient (1990) d’être traduit en anglais par D. A. Beecher et M. Ciavolella, aux Presses de l’Université de Syracuse (États-Unis), et qu’il était bon que le public français en disposât aussi. Nos éditeurs ont du reste exploité l’annotation de leurs collègues américains, et le signalent.
Outre une postface de M. Michel Gardaz sur l’intérêt de l’ouvrage dans l’histoire de la médecine aussi bien que dans l’histoire, très dense, de ce concept de mélancolie appelé à un si bel avenir « mondain », on trouvera ici une riche introduction historique de M. G. Jacquin, une (trop) courte bibliographie, un index fort précis et, en annexe, quelques pièces inédites relatives à la condamnation de l’ouvrage en 1620. Le texte de tout le traité, copieusement annoté, nous retiendra.
Les éditeurs ont su débrouiller presque toutes les références érudites et médicales de cet auteur ; or J. Ferrand a une érudition de seconde main, et il se trompe souvent dans ses renvois, qui ont été ici rectifiés ; il cite du grec, mais se trouve être un mauvais helléniste, ce que prouvent les éditeurs en le corrigeant ; il cite davantage encore de latin, mais de mémoire, d’où toute une indispensable révision. Il fallait expliciter en français moderne les prescriptions pharmaceutiques. Il fallait trouver l’origine de telle bizarrerie, de telle anecdote. Notre édition est, là-dessus, très informée. Les sources majeures de J. Ferrand ont été repérées, les grands médecins italiens de la Renaissance (ainsi Mario Equicola d’Alveto), des Français comme André du Laurens (qui fut le maître de Ferrand) ou Jean Liébault ; J. Ferrand doit surtout beaucoup de son savoir à Blaise de Vigenère, éditeur de Philostrate. Le traité a beau être composé en courts chapitres, et assez bien structuré, l’on devine la méthode (?) de notre médecin : toujours citer avec déférence Hippocrate et Galien, puis aligner, fût-ce en contradiction avec la doctrine galénique, tout ce qu’il peut trouver d’exempla mythologiques ou antiques, de vers et sentences, d’anecdotes médicales autorisées (bien plus nombreuses que les quelques « cas » qu’il dit avoir lui-même rencontrés dans sa carrière de praticien), pour constituer, ainsi sur Les moyens et remèdes pour se faire aimer et avoir la jouissance des dames, principal remède d’amour et de la mélancolie érotique (chap. XXII), de savoureuses séris de topoï et de curieuses particularités. Nous gageons que de nombreux écrivains du siècle durent feuilleter ce traité comme ils l’eussent fait d’une compilation, pour y trouver des matériaux qui leur permissent d’orner toute œuvre où il fût question d’amour. Quant au propos médical lui-même, s’il est souvent banal, il s’égaie quelquefois de gaillardises, dont les éditeurs pensent avec vraisemblance qu’elles durent, comme le mélange sur un tel sujet de références scripturaires et de passages d’Ovide ou de Properce, indisposer les juges ecclésiastiques. Il semble probable aussi qu’une coquille faisant figurer dans le texte le nom de l’Arétin (au lieu du médecin Arétée) ait inspiré en 1620 quelque suspicion à des juges que hantait l’exécution toute récente de Vanini (1619).
La langue de Ferrand est, comme le note justement M. G. Jacquin, des plus intéressantes : parfois proche par son archaïsme du moyen-français, en revanche tout à fait exempte de provincialismes, elle nous semble pour 1610 assez vieillotte (lire après Ferrand quelques pages de l’Introduction à la Vie dévote, qui est de 1609, suffirait à le prouver). Les goûts de notre auteur (né vers 1575) sont bien ceux d’un homme qui regarde vers son XVIe siècle : pour lui, « le poète français » ne saurait être que Ronsard (p. 152) ; il a lu Rabelais, mais, curieusement, ne mentionne jamais Montaigne dans cette édition de 1610. On goûtera beaucoup d’endroits amusants, soit que notre médecin soit d’humeur goguenarde sur le compte des femmes et de leurs amants transis ou trop chauds, soit qu’il nous paraisse se délecter d’aligner autant de références hétéroclites sur son sujet, soit encore qu’il tente de dissimuler son embarras professionnel devant l’étrangeté de certains symptômes ou cas, ou devant l’incohérence des diagnostics et thérapeutiques qu’il a découverts dans ce passé de la médecine qu’il cultive.
L’ouvrage se destinant à un public non spécialiste, les graphies ont été discrètement modernisées et uniformisées, les abréviations développées, et, tel quel, il est très lisible, grec et latin compris (toujours traduits en bas de page). On se plaindra peut-être de la longueur de ces notes, puisqu’elles abritent notamment la traduction de tous les vocables et tours sortis de l’usage, et d’aucuns penseront qu’un glossaire eût permis de les alléger. Mais le profane y trouve son compte, qui se voit dispensé de tout le temps quitter sa page. Un regret : que les ajouts et variantes de la seconde édition parisienne (1623) de l’ouvrage ne soient pas systématiquement portés dans l’apparat critique, avec une typographie spéciale, dût l’ouvrage s’en trouver un peu grossi.
Une petite surprise : un distique latin (p. 6) adressé par Ferrand à son lecteur, « Gaudeo si laudes, si damnes gaudeo, Lector... », préfigure curieusement le tout dernier mot de La Bruyère : « Si on ne goûte point ces Caractères, je m’en étonne ; et si on les goûte, je m’en étonne de même ». Et (pour nous) une découverte : l’amant, dit Ferrand (p. 141), « choisira la couleur qu’il saura plus agréable à sa dame [...] : le blanc, vert et bleu plaisent aux dames flegmatiques ; le jaune [...] aux sanguines et de bonne température ». On comprendra enfin pourquoi Alceste porte ses rubans verts, et M. de Nemours les siens jaunes... Et l’on en déduira que, si Célimène est flegmatique, Mme de Clèves doit être de tempérament équilibré...
Curieux de la vieille médecine, de l’aimable langue diserte et drue de la fin du XVIe siècle, historiens de la psychologie, interprètes enfin de tant de textes littéraires qui, disant l’amour, ne font pas l’économie d’une référence médicale, spécialistes des hétérodoxies (timides chez J. Ferrand) et des textes condamnés, et, pourquoi non, amoureux de l’amour tel qu’on l’entendait (savamment) autrefois, beaucoup de lecteurs devraient se réjouir de ce livre fort riche – et, à sa façon, plaisant – que leur offrent MM. G. Jacquin et É. Foulon.
Alain LANAVèRE.
 
Philippe Hamou, La mutation du visible. Essai sur la portée épistémologique des instruments d’optique au XVIIe siècle, vol. 2 : Microscopes et télescopes en Angleterre, de Bacon à Hooke, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2001. Un vol. 24 × 16 cm de 317 p.
 
 
Le second volume de l’ouvrage de Philippe Hamou, La mutation du visible, publié par les Presses universitaires du Septentrion, est consacré aux Microscopes et télescopes en Angleterre, de Bacon à Hooke. Il s’agit donc de poursuivre en Angleterre, des débuts du XVIIe siècle jusqu’à la parution en 1690 de l’Essai sur l’entendement humain qui clôt véritablement ce volume, une enquête commencée sur le continent avec la publication par Galilée du Sidereus Nuncius et qui s’était provisoirement achevée avec la publication de la Dioptrique cartésienne. Dans ce second volume, Ph. Hamou se propose en fait de suivre le fil, tout au long du XVIIe siècle, de la réception de ce qu’il nomme la « révélation galiléenne » en Angleterre, c’est-à-dire dans un tout autre « climat d’opinion » (pour reprendre le terme que l’auteur emprunte à Joseph Glanvill et qu’il préfère aux termes d’ « idéologie », de « paradigme » ou de « vision du monde », écartés en raison de leur « lourdeur philosophique ») que celui qui avait vu se déployer cette « révélation ».
Ce second volume se compose de trois parties. La première partie, qui décrit et analyse ce climat d’opinion anglais, celui des baconiens et de la Royal Society, se situe dans le prolongement direct du premier volume puisque c’est le télescope, c’est-à-dire l’instrument d’optique qui a déclenché la révélation galiléenne, qui demeure au centre du propos. Le microscope entre en scène dans la deuxième partie de l’ouvrage, consacrée, après une brève histoire de cet instrument, au commentaire de la Micrographia de Robert Hooke ainsi qu’à la présentation des travaux d’Antoni van Leeuwenhoek, autre célèbre microscopiste. Enfin, la troisième partie constitue un retour sur l’œuvre de Robert Hooke, retour destiné à reconsidérer à la fois « l’homme et l’œuvre », l’œuvre d’un auteur largement méconnu puisqu’il est surtout connu comme l’adversaire malheureux de Newton, et dont les travaux ont fait jusqu’à présent l’objet d’approches souvent méthodologiquement réductrices.
Ainsi ce second volume se propose-t-il de poursuivre et d’achever l’histoire de la révélation galiléenne commencée dans le premier volume, histoire dont il s’agit de montrer qu’elle ne change pas fondamentalement de sens en se déployant dans un autre lieu et en changeant d’instrument. L’idée que l’usage d’un instrument d’optique permet d’élargir et de transformer l’expérience visuelle s’applique en effet aussi bien au microscope qu’au télescope, et R. Hooke, qui partage lui aussi cette conviction, appartient bien pleinement en ce sens à cet âge des instruments d’optique qu’a été le XVIIe siècle.
Le « climat d’opinion » anglais se révèle en effet très largement favorable à la réception de cette révélation. La culture nouvelle que promettait l’invention du télescope entre, il est vrai, en concordance avec l’idéal baconien d’une refondation complète des sciences, même si, pour sa part, Bacon manifeste un réel scepticisme à l’égard de la validité et de la portée épistémologique des instruments d’optique et ne conçoit pas que l’on puisse prétendre édifier sur des observations télescopiques, foncièrement relatives et incertaines, un quelconque édifice théorique. C’est donc en réalité seulement avec John Wilkins et la publication de Discovery of a New World (1638) puis de A Discourse concerning a New Planet (1640) que se diffuse en Angleterre la révélation galiléenne, et cela dans le contexte de la querelle des Anciens et des Modernes qui structure, outre-Manche comme en France, le débat intellectuel au XVIIe siècle. Le télescope, porteur d’une promesse de refondation des savoirs sur une base empiriste, est ainsi enrôlé au service des Modernes et de leur idée de la science comme productrice de nouveautés. Non que cet instrument soit porteur d’une signification épistémologique univoque puisqu’il a pu, au même moment, par Bacon notamment, être interprété de façon sceptique. Toutefois, ce qui l’emporte à ce moment précis, c’est la perspective optimiste, permettant d’envisager à nouveaux frais, grâce à son usage, une réinstauration du savoir. Ainsi se clôt, par ce constat de fidélité à la tradition galiléenne, l’histoire du télescope au XVIIe siècle.
La deuxième partie de l’ouvrage s’ouvre par l’entrée en scène du microscope dont Ph. Hamou va montrer qu’il épouse le « projet d’une refondation moderne des savoirs sur les bases nouvelles d’une expérience élargie par les instruments ». Comme le télescope, le microscope révèle en effet un nouveau monde visible et la « révélation » microscopique prolonge la « révélation » télescopique. Cette continuité de sens entre les deux révélations ne doit cependant pas masquer la spécificité de l’histoire du microscope. Découvert en même temps que le télescope, le microscope n’entre pour sa part que tardivement sur la scène de l’histoire des sciences. Ce n’est que très progressivement en effet, et non de manière fracassante comme le télescope, que le microscope a été investi d’une portée épistémologique et philosophique. C’est qu’il a fallu que soit préalablement conçu le projet corpusculaire et mécaniste, que le débat sur les théories de la matière revienne au premier plan du questionnement philosophique avec Descartes, Gassendi ou Boyle pour que le microscope puisse à son tour être perçu comme un symbole de la modernité scientifique. Si l’histoire du microscope est donc une histoire spécifique qui ne décalque pas fidèlement l’histoire du télescope, il n’en reste pas moins que R. Hooke envisage bien cet instrument, à l’instar du télescope, comme un moyen de participer au moment moderne de refondation du savoir dans la mesure où il étend le pouvoir des facultés humaines et offre une vision plus fidèle et plus précise de l’expérience sensible : le commentaire et les planches de la Micrographia qui illustrent le chapitre IV en constituent la preuve.
Le chapitre V de l’ouvrage est consacrée à Antoni van Leeuwenhoek. Ni Anglais, ni philosophe, Leeuwenhoek mérite pourtant une place dans cette histoire du microscope dans la mesure où il a été approprié par les Anglais et surtout dans la mesure où il a accompli un certain nombre de découvertes majeures (observation des protozoaires et des bactéries, des spermatozoïdes, du globule rouge du sang, etc.) qui ont donné en quelque sorte réalité au nouveau monde visible jusque-là promis seulement.
Enfin, la troisième partie de l’ouvrage est entièrement consacrée à ce que Ph. Hamou dénomme l’empirisme visuel de Hooke qui, d’une certaine manière, accomplit l’âge des instruments d’optique. On se trouve ici au terme d’un processus historique inauguré par la publication du Sidereus Nuncius, et si ce terme est un accomplissement, c’est parce que Hooke adhère entièrement au programme général de réinstauration de la science sur des bases sensibles et assurées énoncé par ses prédécesseurs, participe lui aussi à la promotion des instruments d’optique, seuls capables d’accroître le pouvoir des sens et de procurer de nouveaux contenus d’expérience, par quoi il partage l’optimisme épistémologique de ses devanciers.
Et pourtant cet accomplissement est en même temps une clôture et une fin. Les instruments d’optique, dès la fin du XVIIe siècle ne vont plus susciter le même engouement mais vont tout au contraire faire l’objet d’une dévaluation épistémologique, ramenant au premier plan le second volet de la révélation galiléenne. Si celle-ci n’a jamais fait l’objet d’une interprétation univoque, si son histoire n’a cessé d’être marquée par une tension entre sa version optimiste et sa version pessimiste et sceptique, avec John Locke, que Ph. Hamou a choisi comme emblème de la clôture et de l’épilogue de cette histoire des instruments d’optique, la portée épistémologique de ces derniers est brutalement réduite à néant tandis que l’idéal progressiste, moderne, d’une science parfaite est récusé au nom d’une critique éthico-religieuse qui en dénonce la vanité. Le XVIIe siècle s’achèverait ainsi par la rupture entre « la science et la culture, la science et la philosophie ».
Si l’on peut s’interroger sur la pertinence de ce constat, peut-être trop radical, on louera cependant sans réserve, en conclusion, les qualités d’un ouvrage remarquable de bout en bout par la précision et la rigueur de ses analyses, qui permettent de découvrir tout un champ peu exploré par l’historiographie de langue française et qui est en outre encombré par un certain nombre de préjugés que Ph. Hamou s’emploie au passage à détruire : par exemple la surestimation de l’influence baconienne dans la naissance et le développement de la philosophie expérimentale en Angleterre et la sous-estimation, à l’inverse, de l’influence cartésienne. Et l’on méditera la leçon d’ensemble de ces deux volumes, à savoir que, si les instruments d’optique inventés ou perfectionnés au XVIIe siècle ont été essentiellement enrôlés au service d’une épistémologie empiriste et optimiste, cette portée épistémologique ne leur est pas cependant intrinsèque et dépend aussi largement des a priori philosophiques qui en orientent l’usage et en commandent l’évaluation.
Simone MAZAURIC.
 
Guy Jucquois, Manières de vivre, manières de penser. La diversité du vivant en Occident (XVIIe-XXe siècle), Louvain-la-Neuve, Academia Bruylant, coll. « Sciences et enjeux », 2000. Un vol. 13,5 × 21,5 cm de 299 p.
 
 
À vous en tenir au titre, vous parieriez pour un traité de bonnes manières ou pour l’équivalent d’un livre de Lévi-Strauss. Mais vous n’y êtes pas. La diversité qui fait l’objet de ce livre et qui, disons-le tout de suite, culmine dans l’idée de supériorités raciales et culturelles n’est pas celle du vivant en général, mais bien celle des manières de vivre et de penser de nos congénères, telles qu’elles se présentent en Occident depuis le XVIIe siècle. La diversité – entendez : changement, évolution, progrès – constitue une réalité vécue avant de faire l’objet d’une réflexion théorique. Celle-ci, qui occupe la première des trois parties, l’auteur l’appelle épistémè de la diversité (1re partie, p. 21), épistémè du changement (1er point de la 2e partie, p. 137). Dans cette épistémè, les théories évolutionnistes qui se sont développées au XIXe siècle – le siècle des évolutions et évolutionnismes – occupent naturellement une place d’honneur. Sciences du vivant, sciences du changement, voilà qui est incontestable. De preuves, quel besoin ? Présomptions et convergences font foi (cf. p. 165). Voyez plutôt : convergentes, c’est-à-dire attestant unanimement la diversité, les collectes de données relatives aux mœurs et aux religions, non moins qu’à la faune et à la flore (p. 98) ; convergentes, les informations qui proviennent des voyageurs (p. 94), des explorateurs (p. 92), des missionnaires (p. 95) ; convergentes même – y auriez-vous pensé ? –, les arborescences des généalogies dont on a des exemples remarquables dès le XVIIe siècle (p. 72) : « Au début du classicisme, chacun recherche l’origine lointaine de sa famille dont il faut prouver qu’elle sort de l’obscurité, de l’anonymat, du chaos » (p. 73). Et voilà bien ce qui nous permet d’observer de nouveau que la diversité du vivant est à prendre ici au sens principal de diversité humaine. Buffon et Linné le soulignaient déjà : la diversité humaine éclate de toutes parts. Aux variations biologiques liées à la dispersion des espèces en général, aux conditions d’acclimatation de celles-ci en des niches qui leur sont propres, correspondent en nombre incalculable les variations de l’espèce humaine en particulier. Sans nier l’unicité du genre homme, on parlait de cinq races au XVIIe siècle : la caucasienne, la mongole, l’éthiopienne, l’américaine et la malaise. Trois ordres de faits allaient par la suite retenir l’attention : la formation d’une classe de notables, l’élaboration d’une « conception évolutionniste » et la mise en place d’un « comparatisme linguistique génétique » (p. 166). Diversité des cultures et diversité des valeurs : « Chaque société élabore des images et des représentations au sujet des rapports qui existent entre ses membres ou avec les êtres qui peuplent son univers » (p. 28). Progrès scientifiques, avènement de pouvoirs politiques différents, hiérarchisation des sociétés : celle-ci – la hiérarchisation – « se reflète dans les modes de vie et se manifeste [...] aussi bien dans l’aménagement des jardins que dans celui des intérieurs, l’agencement des immeubles et le choix du mobilier » (p. 62, n. 3). Émergence d’une bourgeoisie « entrepreneuriale » (p. 177) et d’un comparatisme linguistique de plus en plus prégnant dans le livre, p. 233, 236, 239, 259. Déjà, p. 134 : « Tant pour des raisons internes que pour des raisons externes, la discipline qui incarnera très tôt les nouvelles relations entre les changements sociaux et les modes de pensée contemporains sera la grammaire comparée et plus particulièrement la grammaire comparée des langues indo-européennes ». Les liens qui unissent peuples et langues, langues et races sont apparus de plus en plus forts au XIXe siècle (p. 253, 255). Progrès que tout cela ? L’idée de progrès est discutée deux fois (p. 145-148 et 179-182). Et il s’agirait là d’une interrogation classique si cette même interrogation n’était comme téléguidée, à partir des p. 210 et s., par l’idée d’un possible darwinisme à la fois génétique et social, qui expliquerait tout naturellement les supériorités raciales et culturelles : « On utilise l’expression “racisme scientifique” pour désigner un courant qui trouve son origine en Occident vers la fin du XVIIIe siècle. Le racisme scientifique considère non seulement que les différences entre les variétés d’êtres humains sont essentielles et systématiques, mais aussi qu’elles peuvent s’expliquer en combinant les données biologiques, les données ethniques et les données environnementales » (p. 225). Est-ce donc sur le « danger d’une dérive raciste » (conclusion de la 3e partie, p. 271) que l’auteur a voulu attirer l’attention ? Je le penserais pour ma part ; il aurait pu seulement nous en informer plus tôt. En introduction, p. 14, racisme et nationalisme ne sont que des voies dangereuses parmi d’autres, notamment celles de la mondialisation et de la volonté de puissance. On saura d’autant plus gré à M. Guy Jucquois de rappeler, dans sa conclusion générale, que « la génétique des populations apparaît à un moment de l’histoire où l’on entrevoit la nécessité d’une nouvelle approche sociale et politique de la diversité humaine » et que « la diversité des populations de proies assure la diversité des populations de prédateurs » (p. 289). Ami lecteur, votre attention, s’il vous plaît ! Combien peu, ensuite, méritent d’être mentionnées quelques rares coquilles (p. 59, l. 21 : tracent ; p. 61, l. 18 : cet ; p. 84, l. 22 : avoisinants ; etc.) et l’absence de bibliographie (alors que les pieds de page débordent de références !) par rapport aux enjeux de ces apparemment anodines manières de vivre et de penser !
Roger TEXIER.
 
Nathalie Grande, Stratégies de romancières. De Clélie à La Princesse de Clèves (1654-1678), Paris, Honoré Champion, « Lumières classiques », 1999. Un vol. 24 × 16 cm de 497 p.
 
 
Partant du principe que, de Clélie à La Princesse de Clèves, apparaît une pratique féminine de l’écriture romanesque, le présent ouvrage se propose de mener une étude sociopoétique du roman féminin au milieu du XVIIe siècle. C’est à partir d’un corpus de 31 romans, œuvre de neuf romancières (Mme de La Calprenède, Mme de Lafayette, Mlle de La Roche-Guilhen, Mme de Marcé, Mme de Merville, Mlle de Montpensier, Mme de Saliez, Mlle de Scudéry, Mme de Villedieu) s’étendant sur la période 1654-1678, que l’auteur s’interroge sur l’adoption du roman par les auteurs féminins comme véhicule privilégié : le lien avec le mouvement précieux, avec les mutations romanesques contemporaines ou avec les revendications d’une écriture féminine sont autant de questions que soulève le regroupement de ces ouvrages. Le choix d’une approche sociopoétique doit permettre une « saisie différentielle du phénomène de l’écriture féminine » : partant de l’étude interne des œuvres (représentation de la femme et de la société), l’A. envisage ensuite la condition de femme-auteur dans la vie privée et dans la carrière littéraire pour terminer par les réponses apportées aux problèmes poétiques du roman au XVIIe siècle et à la promotion d’idées morales et politiques.
Les deux premières parties s’attachent à la façon dont le roman peut constituer un prisme du monde et l’envisagent comme « représentation orientée et discours tenu sur le monde » (24). La peinture de la femme y est régie par la recherche d’un « héroïsme au féminin » qui, plus qu’une simple féminisation, consiste en une subversion tant de l’ordre masculin que des valeurs héroïques masculines, dont l’Amazone ou son atténuation dans la figure de Diane sont symptomatiques. Mais c’est surtout la dichotomie mariage/célibat qui gouverne la représentation de la femme : incompatibilité de l’amour et du mariage, mise en cause de la nature du lien conjugal, échappatoires au mariage (célibat, cocuage et veuvage), menace du viol, absence de maternité sont autant de signes de la disparition de l’espoir sentimental qui anime le roman de la première partie du siècle. Ainsi, avec la nouvelle historique, est-ce un nouveau type de refus de l’amour qui apparaît, « non plus fondé sur le choix du sentiment mais sur l’exercice de la raison » (110), porteur d’un « romanesque mêlé où l’idéalisme héroïque cède le pas à une vision plus pessimiste et plus réaliste de la nature humaine » (111). Une telle vision transparaît également dans la représentation du monde – l’A. fait l’hypothèse que, malgré la diversité des univers mis en scène, chacune de ces œuvres dépeint le XVIIe siècle français – puisque la description de la société de cour comme des retraites (nature ou couvent) aboutit à une commune dénonciation. Ce discours de critique, qui est le fait de la nouvelle ou du « petit roman » dans son ensemble, se double chez les romancières d’une peinture de la vie galante qui renouvelle l’esthétique romanesque, notamment chez Mlle de Scudéry par l’insertion de conversations, fêtes galantes et portraits, mais également dans Cléonice de Mme de Villedieu qui réunit code de galanterie diffusé par le roman héroïque et refus des grands sentiments et de l’illusion romanesque. L’apport du roman féminin n’est donc pas tant dans l’innovation thématique ou stylistique que dans l’agencement, le mélange des différents types de romanesque et dans la promotion d’un nouveau code de sociabilité, la galanterie.
Les deux parties suivantes s’attachent à la personne des romancières, d’abord par la présentation de leurs « biographies sociales », puis par l’étude des principaux aspects de leur carrière littéraire. Plus que la noblesse, constante et nécessaire chez les auteurs féminins (elle est la condition de leur disponibilité culturelle), c’est l’éducation qui différencie les neuf auteurs : en raison d’une éducation familiale généralement faible, exception faite de Madeleine de Scudéry, la présence à leurs côtés de « mentors » et la culture de salon sont déterminantes dans l’acquisition d’une formation intellectuelle et expliquent le caractère tardif de leur production. Par ailleurs, les « multiples visages du célibat » qui caractérisent ces auteurs, qu’elles soient veuves, isolées, mariées tardivement ou effectivement célibataires, amènent l’A. à parler d’ « incompatibilité du mariage, de la maternité et de l’écriture romanesque » (247). Envisageant la participation spécifique des romancières aux institutions de la vie littéraire, l’A. s’inscrit dans la continuité des travaux d’A. Viala et en montre l’une des applications possibles. Elle reprend les trois types de carrière dégagés par celui-ci : les romancières sont soit des « occasionnelles », soit des « amatrices » éclairées qui participent à la vie des salons et pratiquent des genres variés (Mme de Lafayette reste le modèle de cette « pratique socialement distanciée de l’écriture » qui ne constitue pas une carrière mais une « trajectoire »), soit des « professionnelles » quand on peut parler d’ « exploitation financière [des] talents littéraires » (Mme de Villedieu), voire de « stratégie d’écrivain » (Mlle de Scudéry). Parce que les institutions sont fermées aux femmes et que le salon seul leur offre une place dans la vie littéraire de leur temps, le roman, qui permet de « court-circuiter les circuits traditionnels de la réussite institutionnelle », apparaît dans ces carrières féminines comme un « passage obligé » (280). De ce statut marginal des femmes – mais également du roman, c’est là l’une des principales thèses de l’A. – témoignent anonymat et pseudonymie, puisque très peu de femmes assument publiquement leur statut d’écrivain. La question des attributions, parfois problématique de ce fait, engage celle de la collaboration littéraire, la notion d’ « atelier d’écriture » étant fortement attachée à la personne de ces romancières.
La dernière partie envisage le lien entre renouvellement du genre et écriture féminine. L’A. propose de reprendre le questionnement ouvert par les études de gender américaines qui lisent dans la mutation de l’écriture romanesque au tournant du XVIIe siècle la conséquence de la participation de femmes à la vie littéraire (c’est la thèse de Joan Dejean et Faith A. Beasley), à travers les questions de la moralité et de l’usage de l’histoire dans le roman. À la suite d’un grand nombre de leurs prédécesseurs, les romancières adoptent un discours de légitimation morale du genre et font de leurs œuvres le lieu d’une morale, mais cette « pseudo-morale » vise plus à dissimuler un goût du roman ou du romanesque réprouvé par leur époque qu’à édifier le lecteur. L’autre enjeu du « roman de romancière » est la récriture de l’histoire : la lecture critique d’une histoire pourtant utilisée comme alibi moral et comme gage de vraisemblance sert une conception du roman comme mise au jour des « désordres de l’amour », c’est-à-dire comme dévoilement de la place des femmes et du sentiment amoureux dans l’histoire. Pour répondre à la question du lien entre roman et femme, l’A. propose enfin de faire l’hypothèse de parentés sociales entre l’un et l’autre, parenté qu’elle invite à lire dans la négation que formulent le discours religieux à propos du premier, le discours juridique à propos de la seconde. Le recours au discours de la médecine doit conforter cette thèse : la femme étant dotée d’ « un corps marqué par la débilité et le dysfonctionnement », elle montre une compétence naturelle dans l’exercice de l’imagination, donc de l’affabulation (397-398). Caractérisation physiologique de la femme et caractérisation générique du roman expliqueraient, par leur proximité, la prédilection de la femme pour l’écriture comme pour la lecture des romans.
En mettant au jour les « nouveaux modes d’écriture » que constituent les stratégies féminines de carrière, l’enquête de N. Grande constitue un jalon significatif dans l’étude des conditions d’écriture et de l’émergence de l’écrivain au XVIIe siècle. Par ailleurs, les études de texte précises, aussi bien de romans très étudiés que de textes mal connus, et les témoignages contemporains fournissent autant d’outils à l’exploration du genre romanesque. Toutefois la parenté du roman avec la situation sociale de la femme occulte en partie le statut spécifique du genre au XVIIe siècle : les mutations du roman et la réflexion qu’elles engagent sont dans l’ensemble passées sous silence ; les conditions matérielles de la production, la recherche poétologique et l’émergence d’une réflexion générique, souvent évoquées brièvement, auraient gagné à être davantage intégrées à cette enquête.
Camille ESMEIN.
 
Gérard Letexier, Madame de Villedieu (1640-1683). Une chroniqueuse aux origines de La Princesse de Clèves, Paris-Caen, Lettres Modernes Minard, « Situation », no 57, 2002. Un vol. 13,5 × 19 cm de 238 p.
 
 
Les romancières qui ont entouré Mme de Lafayette sortent enfin de l’oubli où les avait reléguées l’impitoyable sélection à laquelle se sont livrés les fabricateurs du classicisme au XIXe siècle. En témoigne, après la thèse de M. Cuénin (Roman et société sous Louis XIV : Madame de Villedieu, Paris, Champion, 1979), et avant le colloque qui va lui être consacré, ce petit ouvrage qui se donne pour objectif de cerner les qualités de cette « romancière sinon géniale du moins très estimable » (p. 9), au travers d’un parallèle et d’une comparaison avec Mme de Lafayette (géniale, quant à elle). Certes, cette exploration permet des pages justes (chap. IV, « Madame de Villedieu et l’apparition de la nouvelle historique »), d’autres fines et intéressantes (V, « Nouveaux climats », et VI, « L’analyse chez Mme de Villedieu : potentialités et limites »). Certes, cela conduit à souligner tout ce que Mme de Lafayette doit à sa contemporaine, mais aussi les traits originaux de Mme de Villedieu : sa parenté avec Molière, une alternance entre enjouement railleur et mélancolie désabusée, une analyse de l’amour comme construction imaginaire... Mais ce constant face-à-face, outre qu’il n’apporte pas grand-chose de nouveau à la connaissance de Mme de Lafayette, induit quelques effets pervers. Malgré tout, Mme de Lafayette est toujours présentée comme supérieure, soit parce qu’elle aboutit à une synthèse que Mme de Villedieu n’aurait pas su faire (« Une synthèse : La Princesse de Clèves ”, p. 116 sq.), soit qu’elle aille au-delà de ses « limites » en en réalisant les « potentialités » : la critique littéraire doit-elle vraiment fonctionner comme une remise des prix ? Ne faut-il pas renoncer à cette vision téléologique de l’histoire littéraire ? D’autre part, cela conduit également à passer sous silence, voire à mépriser des auteurs comme Boursault et Saint-Réal, pourtant très impliqués eux aussi dans l’ « invention » de la nouvelle historique et galante – désignation de loin préférable à « nouvelle classique » ici employée, puisqu’il s’agit justement (ou qu’il devrait s’agir) de problématiser, à la lumière d’une relecture sans a priori, cette notion exogène (Mme de Villedieu est-elle une « vraie classique », p. 16 ?), au profit peut-être de celle de « galanterie », qu’il faudrait davantage interroger. L’ensemble n’est pas exempt d’autres défauts. La bibliographie contient très peu de références récentes. Les développements ne sont pas toujours cohérents entre eux, ce qui est dû sans doute à la diversité de cette œuvre, liée à la nécessité de se renouveler pour continuer à plaire, quand on est « écrivain de profession » : est-il alors utile de « sauver » cette diversité et cette variété en les prétendant « empreint[es] d’harmonie classique » (p. 165), quitte à regretter dans la même page que ce qui forme un « tout cohérent » chez Mme de Lafayette reste parfois « composite » chez Mme de Villedieu ? Les affirmations sur la dimension religieuse de certains textes (p. 131, p. 143, p. 219, p. 221) sont finalement peu étayées de preuves. Enfin, on regrette que la notion de « chronique » évoquée en titre, et liée à celle de texte à clef, soit finalement la plus rapidement et la plus superficiellement traitée (chap. I, II, III) : est-elle, au bout du compte, si pertinente ? Bref, une utile invitation à la réflexion et à l’approfondissement, plus qu’un bilan fiable.
Claudine NéDéLEC.
 
Saint-Réal (César Vichard de), Dom Carlos, nouvelle historique. Edizione critica a cura di Giorgio Sale. « Il Filarete » : Pubblicazioni della Facoltà di lettere e filosofia dell’Università degli Studi di Milano, no 206, Milano, LED, 2002. Un vol. 16 × 23,5 cm de 138 p.
 
 
L’édition de Giorgio Sale est la première édition critique digne de ce nom de l’une des meilleures nouvelles classiques. Après une biographie rapide de Saint-Réal, l’Introduction souligne la double dimension d’une prose qui relève tout à la fois de l’Histoire et de la fiction romanesque. En 1672, un éditeur d’Amsterdam, Gaspar Commelin, publie un Dom Carlos, nouvelle historique, et c’est sur la foi du Dictionnaire de Prosper Marchand, selon Gustave Dulong, qu’on a admis qu’était parue, la même année, l’édition d’un certain Jaques Amoureux ou L’Amoureux. G. Sale n’a rencontré, au cours de ses recherches, aucun exemplaire de cette édition, lorsque, en revanche, l’édition de 1673 est formellement attestée. On ne peut pas ne pas poser la question : la première édition L’Amoureux date-t-elle de 1672 ou de 1673 ?
Le volume de G. Sale se présente fort bien, dans une typographie claire et élégante. On peut seulement regretter que le format des volumes du XVIIe siècle ne soit pas précisé, non plus que la localisation de ceux qui ont servi à l’établissement du texte. Les coquilles importantes sont corrigées en note de bas de page. Il semble qu’on doive en déceler une, plus discrète, dans le passage où sont évoqués les rapts, en France, de jeunes enfants et l’arrestation des coupables. On lit, p. 95 : « la reine Mere [...] en fit prendre quelques-uns. Ils découvrirent à la mort » les noms de leurs commanditaires. Dans le contexte, cette « prise » de « quelques-uns » n’est pas d’un grand intérêt. Leur pendaison serait au contraire parfaitement en situation. À « prendre », il paraît dès lors probable qu’il faille substituer « pendre ».
Le texte retenu est, à juste titre, celui de l’édition Gaspar Commelin de 1672, les variantes de l’édition L’Amoureux de 1673 étant portées en note. G. Sale n’aborde pas nettement le rapport des deux versions. Car le relevé systématique des variantes permet de constater que l’édition L’Amoureux n’est que la réécriture du texte Commelin. Cette réécriture n’affecte pas le style, à l’exception, p. 99, d’une phrase complexe et assez lourde qui est allégée, et, p. 107, s’agissant de Dom Carlos, « son ame », à l’article de la mort, est dite son « Ame généreux et élevé » – ce masculin incorrect suggérant peut-être moins une ignorance du français qu’un texte dicté, et non relu. Les dix autres variantes concernent soit l’allusion à des « Rebelles », soit l’image qui est donnée du Roi, Philippe II, et, dans un seul cas, de la Reine Élisabeth. Aux pages 86, 93 et 103, là où le Hollandais Commelin parle de rebelles « de Flandres », L’Amoureux parle de rebelles « d’Hollande », ce qui laisse à penser qu’il est Flamand et que l’adresse « Amsterdam » pourrait être aussi factice que son nom. Sur ces noms d’emprunt, on lira du reste avec intérêt les renseignements apportés, p. 24 et 25, par G. Sale. Les passages par trop défavorables à Philippe II dans l’édition Commelin, p. 78, 92, 107, 111 et 112, sont corrigés : à « sa cruauté », p. 78 et 92, font place « ses passions naturelles » et « ses projets » ; « ce spectacle barbare » qu’est la mort de Dom Carlos devient, p. 107, « ce déplorable spectacle ». Le récit, p. 111, de l’assassinat de Dom Juan par le Roi, qui est son demi-frère, est l’objet d’un ajout qui récuse cette version des faits : « tous les Historiens » s’accordent sur le fait « qu’il est mort dans le camp près de Namur ». La mort de Philippe II, p. 111-112, est, chez Commelin, due « en expiation de ses crimes » à « une ulcere qui engendra une quantité incroyable de poux dont il fut dévoré tout vivant [...] ». L’Amoureux ne retient qu’ « une ulcère qui lui causa enfin la mort ». La correction la plus inattendue est celle, p. 109, qui justifie la décision du Roi de ne pas révéler à la Reine la mort de Dom Carlos. Chez Commelin, il prend le parti de ne lui apprendre cette mort que « dans le temps qu’elle accoucherait », ce qui ne pourrait que lui être fatal. À ce raffinement de cruauté, la version L’Amoureux substitue une tout autre raison, totalement opposée à la précédente : le Roi ne parle pas à la Reine de la mort de Dom Carlos par crainte « que cette triste nouvelle luy causeroit quelque mal à son enfantement ». Le Roi fait ici figure de mari sensible et attentionné, alors même que, « quelques mois après », p. 110, le médicament qu’il lui impose l’empoisonne. La version Commelin n’est cependant pas aussi explicite dans ce cas, mais le bon lecteur peut comprendre à demi-mot, selon la formule stendhalienne de l’ intelligenti pauca ». Dans le cas de cet ami de la Reine, le marquis de Posa, qui est poignardé sur l’ordre du Roi Philippe II, est clairement reconnu pour l’instigateur du crime. Il est précisé, dans la version Commelin, qu’il avait été tué « comme confident et non pas comme Amant » de la Reine. La version L’Amoureux expurge en quelque sorte le texte en supprimant « et non pas comme Amant », allusion disgracieuse pour la vertueuse Élisabeth. Ces corrections ne visent toutes, on le voit, qu’à produire une version qui ne soit pas susceptible de choquer un certain lectorat, le lectorat féminin en particulier. La « nouvelle galante » prend par là même plus d’importance que la « nouvelle historique », plus intellectuelle et moins séduisante pour un vaste public.
L’œuvre serait-elle, comme le dit G. Sale, p. 19, dans une position ambiguë entre l’Histoire et la littérature, et était-il contradictoire d’exploiter ici les deux registres du récit historique et de la fiction ? G. Sale répond partiellement à la question (p. 19, n. 21) lorsqu’il rappelle que le genre de la nouvelle historique admet l’alternance d’événements historiques et de narrations relevant de la fiction romanesque. Si l’on se réfère au traité De l’usage de l’histoire, que Saint-Réal publie un an avant Dom Carlos, on constate que, pour lui, le roman ne sert pas seulement de contrepoint à l’Histoire, mais qu’il entre dans la rhétorique du genre. Dans les dernières pages du Discours sixième, Saint-Réal développe l’idée que les malheurs d’un Grand, d’un Roi, ne touchent pas « le peuple » – ici les lecteurs – si ces malheurs ne concernent que leur condition. Mais « si ce Prince a perdu [telle] bataille [...] pour n’avoir pu se résoudre à perdre des yeux sa Maîtresse [...], comme l’amour, qui est la cause de ces malheurs, est une chose dont tout le monde est capable et qui peut faire tomber toute sorte de personnes dans des inconvénients aussi considérables pour leur condition, que ceux, où ces Princes tombèrent, étaient considérables pour la leur, la représentation de leur malheur touche nécessairement tout le monde, intéresse tous ceux qui la considèrent ». L’épisode sentimental doit ainsi permettre au lecteur de s’intéresser à la Reine, à Dom Carlos et, au-delà, à l’Histoire d’un tyran qui ne sera puni de ses crimes que grâce à une version sans Dieu de la vengeance divine.
Le travail très soigné de Giorgio Sale nous apporte une bonne et solide édition de Dom Carlos. On peut seulement regretter que, faute de recourir aux analyses d’Antoine Adam, René Démoris et Christian Meurillon, la conception démystifiante de l’Histoire qui, de Tacite et Machiavel aux « libertins » du XVIIe siècle, commande l’œuvre n’ait pas été prise en compte. La biographie s’en serait trouvée enrichie et l’interprétation des deux versions du texte beaucoup mieux centrée sur l’essentiel.
Jean LAFOND.
 
Écrits de Jean-Baptiste Alexis Chorllon, président au Présidial de la Haute-Marche au XVIIe siècle, Michel Cassan et Noël Landou (éd.), Paris, Honoré Champion, 2002. Un vol. 15 × 22 cm de 371 p.
 
 
Président au présidial de Guéret (Haute-Marche) de 1664 à 1698, Chorllon fait partie du groupe des officiers moyens. Né en 1634, il est le fils d’un greffier de l’élection de Guéret. Ses écrits, qui ont été partiellement édités au XIXe siècle, se composent de trois ensembles : un registre de famille, tenu sur trois générations (par le père de Chorllon lui-même, puis son fils) et grâce auquel Chorllon s’inscrit dans la lignée familiale ; des mémoires qui portent sur les années 1635 à 1685 et qu’il commence à rédiger dès 1675 ; des notes éparses sur sa vie et son entourage, mises en formes en 1699, au moment de la retraite, qui complètent le texte des mémoires. Ce texte complexe est révélateur de la diversité des pratiques d’écriture de l’auteur, entre mémoire familiale et projet d’histoire régionale, resté à l’état d’ébauche. L’édition s’accompagne de deux études fort utiles, portant sur la complexité des écrits de Chorllon ainsi que sur sa famille, ainsi que de nombreuses pièces justificatives concernant tant le présidial que la famille Chorllon.
Cet ensemble de textes s’apparente au livre de raison. L’auteur tient des bilans météorologiques annuels, note scrupuleusement catastrophes et phénomènes étranges (tels une bataille d’oiseaux en 1676) et s’intéresse aux notables de Guéret. Il évoque aussi, à plusieurs reprises, le passage des troupes du roi et le poids financier de leur logement. Ses intérêts ne sont cependant pas exclusivement locaux. Par exemple, mêlant histoires nationale et personnelle, il évoque longuement la Fronde, notamment l’effroyable détresse d’Étampes, qu’il a traversé en 1652. Par ailleurs, il évoque à plusieurs reprises, mais toujours avec pudeur, des moments forts de son existence, comme sa réception à l’office de président en 1664 ou la grande peine causée par le décès de sa fille Catherine en 1676.
L’intérêt de cette publication vient surtout du regard aiguisé que porte Chorllon sur les événements et sur l’État. L’auteur est un témoin critique, comme le montre entre autres son indignation face à la dévotion populaire entraînée par la découverte d’une statue de la Vierge en 1663, indignation qui contraste fortement avec l’émotion manifestée plus tôt devant une guérison miraculeuse. Surtout, il s’intéresse beaucoup aux questions financières et administratives, témoignant ainsi du mécontentement des officiers moyens touchés par les expédients visant à renflouer les caisses de l’État : excès des droits de franc-fief en 1653, arrêt de 1677 enjoignant aux greffiers d’acquérir des lettres de provision, ou encore taxes sur les offices en 1678. L’inquiétude de Chorllon face à l’érosion de la valeur des offices est perceptible, de même que son scepticisme face aux grandes démonstrations judiciaires telles que les Grands Jours d’Auvergne ou la publication du Code Louis. Il est aussi très sensible aux difficultés de la population à se faire entendre auprès du Conseil privé dans des affaires fiscales les opposant aux fermiers du domaine royal (1669, 1674, 1679), peut-être parce que son père a lui-même été victime de leur acharnement. Cette source, caractérisée par l’indépendance d’esprit de son auteur, nous donne ainsi un éclairage précieux sur les préoccupations d’un notable provincial.
Marie Houllemare.
 
Devenir roi. Essais sur la littérature adressée au Prince, sous la direction d’Isabelle Cogitore et Francis Goyet, Grenoble, ELLUG, coll. « Des Princes », 2001. Un vol. 15 × 23 cm de 284 p.
 
 
Ces différentes communications, fruit de plusieurs années de séminaire à Grenoble, ont pour vocation commune de réhabiliter les œuvres directement adressées au Prince : les réhabiliter, c’est-à-dire les sortir d’une confortable univocité, résumée par l’emploi facile et anachronique de « propagande ». Il s’agit de relire les textes adressés au Prince, même les moins « naturels » d’entre eux comme les éloges ou les commandes, à la lumière d’une forme d’empathie, qui, loin d’un regard déformé par les us démocratiques, permettrait de percevoir dans sa complexité le lien de l’artiste avec le Prince et son régime et, au-delà, d’entrevoir même les projections imaginaires entre Prince et sujet. La filiation avec les travaux de F. A. Yates est claire et manifestée, et se perçoit d’ailleurs dans la nette domination du XVIe siècle. La deuxième réhabilitation, en lien direct avec la précédente, est celle d’une étude proprement littéraire de ces textes, afin d’en déduire un rapport imaginaire au Prince : dans la continuité de F. A. Yates ou d’A.-M. Lecoq, les historiens et historiens de l’art ont tenté cette lecture imaginaire du rapport Prince-sujets – et les travaux ici publiés entendent pallier la relative absence des littéraires dans ces approches.
Ce double projet est chronologiquement ambitieux, de Tibère à Fellini, mais avec une nette domination des XVIe-XVIIe siècles, ce qui permet d’éviter une trop grande dispersion des communications. En outre, l’organisation thématique intelligente des articles, construite comme un portrait du Prince en élaboration, renforce la cohérence d’un livre pourtant composé de contributions très différentes et parmi lesquelles je me bornerai ici à présenter plus précisément les trois qui concernent directement le XVIIe siècle. Nicholas Myers, dans « Des Tudors aux Stuarts, ou comment légitimer un changement dynastique », présente les réponses apportées au difficile changement de dynastie, et juridiquement contestable, des Tudors aux Stuarts. Pour combler l’absence de continuité juridique, s’établit une forme de passerelle dynastique poétique et mythique, tournée vers les sujets et destinée à élaborer un imaginaire de la continuité en utilisant l’histoire (la figure d’Henry VII, ancêtre commun), le mythe des origines (de la fondation par le Troyen Brutus à la refondation – réconciliation par Jacques Ier) et une symbolique déjà utilisée par Élisabeth Ire (le phénix renaissant de ses cendres, c’est-à-dire la disparition d’une dynastie donnant aussitôt naissance à une nouvelle).
Gérard Luciani ( « Légitimité de l’usurpation : la traduction de Machiavel par Amelot de la Houssaye » ) souligne qu’Amelot est encore capable de penser l’usurpation comme moyen de conquérir le pouvoir, par opposition au pouvoir légitime, tout en manifestant une nette préférence pour le second ; mais les ajustements qu’il fait au Prince de Machiavel par sa traduction montrent qu’Amelot, s’il est capable de voir l’intérêt de Machiavel pour les esprits éclairés (comme le grand-duc de Toscane, à qui est dédiée la traduction), ne comprend plus en revanche l’appel de Machiavel à un Prince usurpateur capable de chasser les barbares d’Italie, marqué qu’il est par un modèle de monarchie héréditaire.
Enfin, Christopher Allen ( « En quête de contrainte : Charles Le Brun, premier peintre du roi » ) souligne combien les fortes contraintes qui pesaient sur la création de Le Brun dans ses réalisations du programme iconographique de Versailles ont été des déterminants qui, loin de freiner l’œuvre de l’artiste en le brimant, furent des conditions de possibilité de la création. Non seulement Le Brun réussit à se plier au programme iconographique de Louis XIV, mais il donna dans cette commande très dirigée toute la mesure de son talent, tant cette notion même de règles strictes encouragea sa création : la commande officielle, loin d’étouffer ici l’artiste et de lui faire perdre son âme, s’avère au contraire une règle salutaire. Ces trois articles, dans leur grande diversité d’approches (l’une plus historique, l’autre plus littéraire, la dernière d’histoire de l’art), soulignent tant la diversité, parfois dommageable, du volume que sa grande richesse.
Renaud VILLARD.
 
Mario Turchetti, Tyrannie et tyrannicide de l’Antiquité à nos jours, Paris, PUF, coll. « Fondements de la politique – Essais », 2001. Un vol. 15 × 22 cm de 1 048 p.
 
 
L’équivalent d’un tel ouvrage n’existait pas, et l’on ne peut par conséquent que saluer d’abord l’ampleur du projet et du travail. Si différentes études, rares au demeurant, existaient sur le concept diachronique du tyran ou du tyrannicide, l’auteur entend mettre en résonance la notion de tyrannie et la pensée sur la légitimité éventuelle du tyrannicide, tout en resituant cette pensée dans un contexte historique et géographique. L’ouvrage propose ainsi une série de très courtes synthèses sur un grand nombre d’auteurs qui ont soulevé la question du pire des régimes politiques et du droit de résistance à ce pire : l’érudition sûre de l’auteur, la très grande ampleur du corpus de textes étudiés, font de cet ouvrage un instrument très commode d’histoire de la pensée politique, une synthèse intelligente et chronologiquement ambitieuse. Le choix des sources est souvent judicieux, les oublis inévitables et peu nombreux (on pourrait regretter l’absence, par exemple, du Il Tiranno de Bernardino Bombino, dans ses Discorsi intorno il governo della guerra, Et governo domestico..., Naples, 1566) : autant de mérites qui transforment l’ouvrage, appuyé sur un index, en une sorte de dictionnaire de la pensée politique de la contestation.
Si l’on peut accepter facilement, sans nécessairement le partager, le postulat de l’auteur qui consiste à penser dans un même ensemble conceptuel la tyrannie de la Grèce archaïque, celle des humanistes, des Monarchomaques, le despotisme du XVIIIe siècle ou le totalitarisme, on peut toutefois regretter que cette très large ambition chronologique conduise à des mises au point souvent trop courtes sur les auteurs étudiés, et la demi-page consacrée à G. Botero semble par exemple insuffisante. Plus généralement, cette nécessaire concision de l’auteur le conduit, pour le XVIIe siècle, à consacrer les plus longs développements aux grands auteurs de l’histoire de la pensée politique (Spinoza, Grotius, Hobbes et Locke), se détournant en partie du projet initial pour écrire une forme d’histoire de la pensée politique. En effet, le désir louable qu’a l’auteur de resituer la réflexion sur le tyran au sein d’une pensée articulée le force à résumer les pensées générales des uns et des autres, consacrant du coup une portion trop congrue à la question du tyran.
Mais il peut sembler vain de reprocher à un ouvrage de 1 000 pages de ne pas en faire 2 000, et de déplorer les seules 130 pages consacrées à un XVIIe siècle pourtant bien représenté, à travers notamment une belle étude sur le jus naturalisme moderne (chap. 22). En revanche, on peut s’étonner de lire un long développement sur la crise des Quatre Articles (p. 523-526), c’est-à-dire regretter que l’absence d’une définition liminale forte du concept de tyrannie par l’auteur le conduise à englober dans la pensée tyrannicide la polémique entre pouvoirs spirituel et temporel : des Dictatus Papae à Boniface VIII, de l’Interdit de Venise aux Quatre Articles, l’auteur revient fréquemment sur la question du droit (ou de sa négation) des papes à délier les sujets de leur serment de fidélité au Prince, alors même que ce débat me semble peu s’appuyer sur une représentation du tyran, et sur une affirmation d’un tyrannicide « légal ».
Plus généralement, on peut reprocher à l’ouvrage de laisser une place trop limitée aux événements, c’est-à-dire de ne pas faire suffisamment le lien entre l’évolution des concepts de tyran et tyrannicide, et le spectre toujours présent d’un possible assassinat du Prince. Bien que, pour le XVIIe siècle, l’assassinat d’Henri IV et la décollation de Charles Ier d’Angleterre soient évoqués, l’auteur ne crée pas de lien entre les angoisses ou les fantasmes d’un tyrannicide possible et l’évolution des pensées politiques : par exemple, l’affirmation, d’abord très italienne, de discours de la raison d’État est largement conditionnée par l’omniprésence du fantasme de meurtre politique dans l’Italie des années 1580-1620 ; de même, il me semble difficile d’examiner la pensée politique anglaise sur la question sans évoquer cette peur du crime toujours possible, ces rumeurs de complot jésuite...
L’auteur établit un lien trop ténu entre pratiques, même largement rêvées ou inventées, du tyrannicide, et évolution des concepts ; plus généralement, cet ouvrage, et ceci rejoint une critique précédente, se fonde trop sur les grands auteurs de la pensée politique, faisant ainsi la part belle aux philosophes : on ne perçoit pas, pour le XVIIe siècle, d’autres représentations de la tyrannie que celle des penseurs politiques, alors qu’il aurait sans doute été très éclairant d’établir une vision de la tyrannie appuyée également sur des œuvres littéraires ou historiques, sur des pamphlets, etc., ce que l’auteur a d’ailleurs lui-même fait pour d’autres périodes (la Grèce Antique, par exemple) : la trop faible présence des pratiques criminelles, réelles ou supposées, comme la réduction des sources utilisées pour cerner des notions, conduit l’auteur à restreindre, pour le XVIIe siècle du moins, l’originalité de sa démarche – fournissant ainsi au lecteur un livre finalement peu novateur, mais très utile, intelligent et bien informé.
Renaud VILLARD.
 
J.-M. Moriceau, Terres mouvantes. Les campagnes françaises du féodalisme à la mondialisation, XIIe-XIXe siècle, Paris, Fayard, 2002. Un vol. 14 × 22 cm de 445 p.
 
 
L’ouvrage de J.-M. Moriceau ne propose pas une synthèse des grandes étapes chronologiques de l’évolution des campagnes françaises. La mention « essai historique » l’indique très clairement. L’objectif affiché est en effet d’offrir au lecteur un point de vue dynamique sur l’histoire des campagnes de la fin des corvées et des grands défrichements jusqu’au chemin de fer, période qui constitue le « creuset de la civilisation rurale occidentale ». Le propos de l’auteur s’appuie sur la « conviction personnelle [...] que l’évolution des sociétés rurales est inséparable de l’espace sur lequel elles ont agi » (p. 11) ; d’où l’attention portée aux comparaisons entre les grandes études régionales et surtout l’ouverture aux nouveaux travaux ruralistes qui prennent en compte les notions d’environnement et de développement rural. À elle seule, la richesse des références bibliographiques, des cartes et graphiques fait de cet ouvrage un outil très précieux pour aborder l’historiographie de la question rurale.
La prise en compte des rapports entre l’homme et son territoire détermine très largement le plan de l’ouvrage. La première des quatre parties intitulée « Entre la stabilité apparente... et l’impossible immobilité » revient sur le contexte qui a vu émerger la notion d’ « histoire immobile », celui des transformations radicales qu’a connues l’agriculture française dans les années 1950-1960. Il rappelle que l’expression de Le Roy Ladurie (1973) portait sur la période courant de la famine de 1315 à la faillite de Law, et que, par conséquent, il excluait de son analyse l’expansion agricole du XIe au XIIIe siècle et la croissance du XVIIIe siècle. Pour autant, l’auteur se défend de vouloir nier à tout prix les éléments de stabilité, ces « masses de granite » (chap. II) que constituent les permanences du calendrier agricole, les systèmes agro-pastoraux où la transmission des savoir-faire valorise la perpétuation des pratiques. Toutefois, J.-M. Moriceau veut démontrer qu’ « un autre regard est possible ». Il souligne les apports du « croisement attentif de sources plurielles et du suivi longitudinal des familles » et du recours aux disciplines proches telles que l’archéologie. Au passage, l’auteur égratigne, mais c’est dans l’air du temps, une histoire quantitative qui chercherait plus « à mesurer qu’à comprendre » tout en reconnaissant « son précieux apport » (p. 15) à l’histoire des sociétés rurales.
La deuxième partie est sans doute la plus intéressante et la plus neuve puisqu’elle traite de l’environnement et des transformations des paysages. L’auteur promeut ici une histoire des rapports des hommes à leurs milieux. II prend l’exemple des défrichements et s’interroge sur leur rôle dans la « crise environnementale » que connaît la Provence au début du XVIIIe siècle à la suite de pluies exceptionnelles. Il met en avant l’importance des fluctuations du cours des rivières et leur incidence sur la masse cadastrale et par conséquent sur le calcul de la taille, il s’attarde sur les relations des hommes avec l’ours, éradiqué à la fin du XVIIIe siècle, et avec le loup, persistant jusqu’à la fin du XIXe siècle. Plus généralement, l’auteur souligne la nécessité d’évaluer le rôle des catastrophes naturelles ou des simples aléas sur la vie agricole. Les catastrophes naturelles apparaissent ainsi souvent favorables à la réorientation des cultures. Toutefois, la nature n’explique pas tout et les hommes savent s’en affranchir ; le développement des échanges, notamment pour des produits de l’élevage, l’atteste. Le chapitre V, intitulé « La SAU, l’irrépressible métamorphose des terroirs », va dans le même sens. Il invite à une réévaluation des défrichements en les rapportant à la surface des labours et non aux surfaces incultes, propose un renouvellement des études sur la transformation des milieux humides en s’attachant à décrire les conflits sociaux suscités par ces aménagements. Au total, J.-M. Moriceau voit trois logiques à l’œuvre dans la variation des milieux et des paysages : une logique capitaliste en réponse aux demandes des marchés urbains – c’est le cas du développement de la vigne ; une logique étatique liée aux monopoles de la monarchie (les parcs de chasse...) ; enfin, une logique communautaire liée à la défense des droits d’usage – logique essentielle mais qui va s’affaiblissant aux XVIIIe et XIXe siècles face au développement d’un marché interrégional. Le chapitre VII, plus suggestif, s’interroge sur « la mesure et la perception des mutations », notamment paysagères, par les contemporains. Dans cette perspective, l’auteur souligne l’intérêt qui existerait, en matière d’histoire de l’environnement, à rapprocher sciences de l’homme et sciences de la nature.
Les troisième et quatrième parties sont plus classiques dans leur contenu : elles traitent de l’économie agricole et des innovations techniques, pour la troisième ; de la place de la terre dans les trajectoires sociales, pour la dernière. Pour ces huit chapitres, l’auteur reprend, en les remaniant, sept articles qu’il a publiés dans les années 1990. Ici, le projet, quel que soit l’intérêt de chaque chapitre considéré isolément, devient sans doute moins convaincant au regard du titre de l’ouvrage. Dans ces deux parties, en effet, il n’est plus question des campagnes françaises mais seulement des campagnes de l’Île-de-France chères à l’auteur. Du même coup, et à l’exception du chapitre consacré aux Hédiart vignerons d’Athis-Mons, la démonstration de la mobilité au sens large des campagnes à l’époque moderne s’appuie presque exclusivement sur l’exemple de la grande culture. On trouvera cependant dans ces pages un aperçu très complet de la question du changement agricole à la fin de l’époque moderne. Le chapitre XI, consacré au « tournant agricole » de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, offre une brillante démonstration de la « croissance effective » qui caractérise cette période et de « l’entrée dans une agriculture moderne » (p. 260). L’auteur montre que les innovations, techniques ou culturales, loin d’être l’écho affaibli des débats agronomiques, sont aussi très largement le fait des praticiens eux-mêmes, fermiers en tête, qui introduisent certaines plantes artificielles avant même la rédaction des écrits agronomiques.
Ce livre est enfin un appel à de nouvelles recherches, collectives notamment. L’auteur souligne à plusieurs reprises les richesses encore inexploitées des inventaires et des baux pour la connaissance des changements dans une perspective longue, et insiste sur la nécessité de mieux connaître les acteurs de ces changements par des études prosopographiques. À la fois réflexion sur les pratiques des historiens ruralistes et mise au point sur l’état des connaissances, cet ouvrage démontre que l’histoire rurale a encore un bel avenir.
Fabrice BOUDJAABA.
 
Conflits politiques, controverses religieuses. Essais d’histoire européenne aux XVIe-XVIIIe siècles, sous la direction de Ouzi El Yada et Jacques Le Brun, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2002. Un vol. 15 × 22,5 de 284 p.
 
 
Conçu en hommage à Myriam Yardeni, ce livre rassemble 14 articles sur des thèmes se trouvant au cœur des recherches de l’historienne : la conscience nationale comme une construction des polémistes et des historiens, le protestantisme et le judaïsme, l’écriture de l’histoire. Ces études portent essentiellement sur les situations de crise et de conflit qui se révèlent génératrices de nouvelles idées et de contacts stimulants dans la société moderne.
Elles font d’abord apparaître que la polémique religieuse, malgré l’opposition qu’elle suppose, est également un lieu de rencontre. Le changement d’adversaire peut provoquer la mutation du contenu de certaines notions politiques, ce que démontre l’étude de A. Jouanna. De même, F. Laplanche explique comment la logique de controverse pousse le théologien protestant John Cameron à élaborer un système d’argumentation plus efficace, en favorisant le développement d’un raisonnement critique. Les débats se développent au sein des confessions les plus orthodoxes (M. Heyd pour le protestantisme du XVIIe siècle), donnant parfois naissance à des situations paradoxales. Ainsi, un janséniste aide des protestants à parer les attaques des jésuites lors de « la grande chasse aux manuscrits » des chrétiens orientaux, dont la doctrine devait arbitrer la dispute eucharistique (J. D. Woodbridge). La recherche de preuves amène ainsi les controversistes à s’intéresser à d’autres cultures.
Le contact avec l’étranger permet également de prendre connaissance de systèmes de pensée différents, comme le témoigne l’inventaire de la bibliothèque de l’érudit protestant Jean Hotman proposé par R. Descimon. L’exode des Réformés, après 1685, les oblige à s’adapter à leur pays d’accueil et favorise la rencontre avec d’autres minorités : la similitude de leur destin de persécutés avec celui des juifs suscite la curiosité envers cette communauté (R. G. Fuks-Mansfeld). Le Refuge protestant devient, d’après l’examen par H. Bots des récentes recherches dans ce domaine, un véritable laboratoire d’idées. La même question du contact avec l’autre, cette fois-ci à l’intérieur de la France, est posée par G. Audisio dans son étude des actes notariés et par R. Sauzet dans l’analyse du livre de raison d’un notaire, qui, malgré sa vision de la politique de Louis XIV comme une croisade pour la religion catholique, est amené à fréquenter des clients protestants et nouveaux convertis.
Par ailleurs, bon nombre d’études touchent à la question de l’écriture historique comme un travail de reconstruction permanente de la vision que la société a d’elle-même : D. Crouzet décrypte le récit de la Saint-Barthélemy par Louis Dorleans, qui se veut une méditation sur le mystère de l’exercice de la suprême souveraineté divine et royale. Le choix des sources et de la tactique narrative par Bossuet et son royal élève dans leur réécriture de l’histoire de la persécution des juifs par Philippe le Long, commentés par J. Le Brun, met en lumière son aspect variable et facilement réutilisable. Enfin, Y.-M. Bercé réfléchit sur la fonction sociale des carrousels à partir de leur histoire composée par le père jésuite Ménestrier.
L’ensemble de ce recueil reconstitue donc, à partir d’études de cas, le cadre dans lequel se déroulent les conflits et les polémiques qui, pendant trois siècles, ont provoqué les ruptures, mais aussi aménagé des lieux de passage et d’échange. C’est ce cadre-là qui est détruit pendant la Révolution, comme le montre O. Elyada à partir de l’exemple de l’utilisation du rire anticlérical et carnavalesque dans la presse populaire, car le monde à l’envers qu’elle met traditionnellement en scène peut désormais se réaliser hic et nunc.
Tatiana DEBBAGI BARANOVA.
 
XVIIe siècle, Yves-Marie Bercé et Michel Cassan, Archives de la France sous la direction de Jean Favier, t. 4, Fayard, 2001. Un vol. 22 × 14 cm de 518 p.
 
 
Le dernier volume de la collection des Archives de la France, réalisé par Yves-Marie Bercé et Michel Cassan, réunit 154 documents complétés par une brève et précise présentation. On signalera d’emblée la remarquable diversité des archives rassemblées sur le XVIIe siècle : des actes publics, des traités politiques ou mercantilistes, au vaste corpus des archives notariales, paroissiales et judiciaires. Y figurent également des reproductions de gravures sur la vie rurale, sur l’urbanisme royal à Paris. À cela s’ajoute une chronologie précise des événements et une riche bibliographie, toutes deux organisées autour des grands thèmes incontournables : le fonctionnement des institutions, la société des villes et des campagnes, la vie religieuse, la culture, le commerce et les arts.
Dans une première partie, les différentes formes d’intervention de l’État royal se trouvent déclinées, ainsi que les difficultés de leur application et les échos contradictoires qu’elles rencontrent dans le royaume. Pour rendre justice à cette complexe réalité, une typologie plus fine des sources est appliquée. Ces dernières sont réparties de façon à éclairer successivement les manifestations de la souveraineté du Prince, l’action des agents de l’État royal, les exigences de l’impôt et les nécessités de la guerre. Tous ces documents montrent sur diverses échelles comment les modes de gouvernement d’Henri IV à Louis XIV entrèrent progressivement dans les mœurs par la force et le consentement. Cette lente familiarisation des Français avec l’État connaît des « temps forts », parfois dramatiques, que les mémorialistes ont depuis fixés dans l’histoire, qu’il s’agisse du récit de l’assassinat d’Henri IV, du mariage de Louis XIV ou de sa traversée du Rhin.
Les documents explorant les mondes des villes et des campagnes confirment à la fois leur identité bien distincte et la force des liens d’interdépendances, matérialisés par les migrations d’hommes et les mouvements de denrées vers les marchés urbains. Aucun de ces mondes n’est épargné par les fléaux, qu’il s’agisse des pestes ou des conséquences du « Grand hyver ». Mais, de façon distincte, ces mondes supportaient et transformaient la monotonie des cycles agraires, les rigueurs du travail en corporation, par l’organisation de réjouissances, comme les processions et les illuminations lors des mariages, des fêtes de la Saint-Jean et des entrées royales.
L’intimité des familles se trouve également restituée et illustrée par des extraits de livres de « raisons » – des chroniques familiales au sens large, aussi riches en témoignages sur le for privé que sur la gestion patrimoniale –, des manuels de civilité ou encore les diverses relations et correspondances privées. Ces dernières confirment l’idée que le soin apporté à l’éducation des enfants devient une préoccupation grandissante et un enjeu de rivalité entre les ordres religieux, les collèges municipaux. Il ne s’agit pas seulement de la conquête des âmes, mais bien évidemment des espoirs d’ascension des familles, de la noblesse aux riches laboureurs. Cet esprit d’éducation et de réforme caractérise en définitive l’ensemble de la société, et les documents choisis traitent des multiples expressions de dévotion : des pèlerinages à l’essor des congrégations de laïcs.
À l’évidence, l’art, les sciences, la marine et le commerce se voient ménager une place importante dans l’ouvrage et l’on voit aux côtés de textes incontournables sur le mécénat royal, les compagnies de commerce et le Code noir, de nombreuses sources inédites sur la sociabilité savante ou l’armement des navires.
En définitive, le recueil se recommande par le nombre et la diversité des extraits choisis, ainsi que par la qualité de l’appareil critique ; il comblera nombre d’enseignants, étudiants et chercheurs travaillant sur la France moderne.
Stéphane JETTOT.
 
Laura Verciani. Le moi et ses diables. Autobiographie spirituelle et récit de possession au XVIIe siècle. Traduit de l’italien par Arlette Estève, Paris, Honoré Champion, 2001. Un vol. 16 × 23,5 cm de 208 p.
 
 
Les manifestations diaboliques, selon une distinction sommaire mais utile de Michel de Certeau, peuvent au XVIIe siècle se classer sociologiquement en deux catégories : celle de la sorcellerie intéressant le monde rural et surtout un milieu de femmes pauvres (vieillardes, veuves, célibataires, guérisseuses...) vivant en marge de la société ; et celle de la possession démoniaque se déchaînant dans le monde clos des couvents et frappant presque toujours des religieuses de noble extraction. C’est dans ce second univers que nous invite à pénétrer l’enquête de Laura Verciani centrée sur l’analyse de quatre témoignages de possédé(e)s : l’Histoire admirable et véritable de Jeanne Fery, l’Autobiographie spirituelle de Jeanne des Anges, la Science expérimentale des choses de l’autre vie de Jean-Joseph Surin et l’Histoire de Madeleine Bavent. Quatre études ordonnées sur un axe chronologique conduisant le lecteur de la fin du XVIe siècle, à un moment fort de la chasse aux sorcières ravageant alors l’Europe, jusqu’à la fin de la première moitié du XVIIe siècle où la démonolâtrie de l’âge baroque entre dans sa phase de déclin. Le dessein de l’auteur indubitablement est de nous suggérer ainsi le mouvement d’une évolution conduisant de l’obscurantisme des grands inquisiteurs vers l’avènement d’une rationalité hostile à toute espèce de diableries ; mais l’essentiel de son propos ne tient pas dans cette perspective historique. Son projet affirmé dans le titre même de son essai s’inscrit dans le sillage des études de Mino Bergamo dont La Science des saints [1] déplaçait l’enquête sur la spiritualité mystique du XVIIe siècle sur le terrain des analyses linguistiques. De même que son compatriote, dont elle revendique d’ailleurs le modèle sur le seuil de son livre, Laura Verciani prend appui sur l’étude des structures du discours démoniaque pour mieux éclairer la pensée de ses quatre cas et les enjeux de leur procès. Le choix de cette approche littéraire l’amène d’abord à constater le caractère hybride des quatre témoignages nourrissant son enquête. Ceux-ci relèvent, d’une part, de la logique du récit de possession. Jeanne Fery et Madeleine Bavent choisissent de désigner leurs œuvres comme des histoires – l’on sait qu’au XVIIe siècle le terme se rapporte souvent à des écrits se distinguant des fictions par leur valeur de vérité. Les histoires de possession cependant, comme le souligne l’auteur, sont surtout le reflet de l’interprétation que les inquisiteurs donnent du phénomène diabolique. À cet égard, le récit de possession, même quand il est énoncé par le possédé lui-même, est pour ainsi dire un lieu vide de sujet. Ainsi, Jeanne Fery dans son Histoire « adhère aux positions des exorcistes non seulement sur le plan de la narration, mais aussi au niveau théologique, en accord, peut-être inconsciemment, avec les principes traditionnels de la théologie chrétienne au sujet du phénomène de possession ». Aux antipodes de cette narration dépersonnalisée se trouve le genre de l’autobiographie spirituelle qui suppose conscience de soi et affirmation d’une subjectivité singulière. Comme Laura Verciani le met en évidence, de Jeanne Fery à Madeleine Bavent le récit de possession perd de son homogénéité et de sa cohérence pour s’ouvrir aux considérations a posteriori de sujets soucieux de revenir pour le justifier sur leur état passé de victime soumise et aliénée. L’épisode de la possession devient ainsi, sous leur regard, le moment d’une ténébreuse mise à l’épreuve prenant tout son sens de s’intégrer dans un itinéraire mystique débouchant sur une glorieuse conversion. Cette assimilation de l’expérience démoniaque à un parcours spirituel pleinement assumé va de pair chez Jeanne des Anges avec une perception plus fine des sollicitations diaboliques : dans son autobiographie « s’affirme en effet une vision du phénomène de possession tout à fait révolutionnaire pour l’époque, selon laquelle le mal, loin d’être projeté à l’extérieur du sujet, est intériorisé et assimilé aux passions que le sujet juge coupables ». Cette transformation morale des diables se conjugue dans l’Histoire de Madeleine Bavent avec une mise en accusation de ses anciens juges, une critique dont le scepticisme désabusé n’est pas sans évoquer le point de vue antisuperstitieux de certains libertins comme Théophile de Viau.
Certaines observations de Laura Verciani laissent par ailleurs supposer qu’il faudrait lire dans le satanisme religieux un effet spectaculaire de la diabolisation de la mystique par une Église hostile à ses dangereuses audaces antidogmatiques. L’examen du cas Surin permet d’étayer cette séduisante hypothèse par des exemples convaincants : celui qui fut l’exorciste de Jeanne des Anges avant d’être possédé à son tour par les démons de sa patiente semble en effet se servir du « concept doctrinal de possession diabolique [...] pour rendre acceptable une expérience au contenu scandaleux ». Une expérience qui, à bien des égards, notamment par ses références au thème de l’ « anéantissement », relève de la science mystique. Tout aussi convaincantes dans cette perspective sont les analyses consacrées aux relations de Madeleine Bavent et de quelques héritiers – infidèles – de la tradition mystique rhénano-flamande : en particulier le prêtre Pierre David qui fréquenta un temps le cercle de l’hôtel Mangot dont « l’orientation religieuse [...] était empreinte du mysticisme de Benoît de Candfeld ».
Notons enfin, pour compléter ce rapide tableau, que le livre de Laura Verciani abonde en riches aperçus (par exemple sur l’importance du corps et de la corporéité dans les récits de possession (p. 33-43), sur les affinités du diable baroque avec la dissimulation et le mensonge (p. 51-59), sur la représentation de l’espace de l’intériorité (p. 121-134), etc.) qu’il serait vain de vouloir résumer en quelques lignes. On pourra regretter seulement que la forme adoptée par cet essai – une suite de monographies – ne permette pas toujours de faire valoir pleinement les idées fortes qu’il recèle en grand nombre. Peut-être aurait-il fallu ajouter à cette galerie de portraits mystiques et démoniaques un chapitre de synthèse dans la lignée de sa stimulante conclusion. À partir de ces quatre portraits si finement mis en lumière il aurait été intéressant en effet de s’orienter vers une réflexion plus ample centrée sur des problématiques dépassant le cadre restreint de l’étude des cas. Mais il est vrai qu’il s’agit là d’un choix de méthode qui aurait pu éloigner l’auteur de cette précision historique formant l’une des qualités manifestes de son essai.
Frank GREINER.
 
Nicolas Fontaine, Mémoires ou histoire des Solitaires de Port-Royal, édition critique par Pascale Thouvenin, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources classiques », 2001. Un vol. 16 cm × 23,5 cm de 1 180 p.
 
 
C’est à la fois un document de premier plan sur Port-Royal et un très beau texte que l’édition critique de Pascale Thouvenin met à la disposition du lecteur moderne.
Parmi les nombreux Mémoires dus aux Solitaires, ceux de Fontaine constituent un document d’une très grande richesse, qui rassemble de nombreux témoignages, souvent inédits : c’est un texte indispensable pour qui s’intéresse à Port-Royal. Sainte-Beuve estimait que c’était l’ouvrage qui en offrait « la plus vive et la plus parfaite idée », donnant à voir et à entendre les Messieurs dans leur vie la plus quotidienne. La critique à sa suite a souvent puisé dans ces pages, qui procurent des renseignements précieux non seulement sur la vie matérielle de la communauté, mais aussi sur ses options intellectuelles et spirituelles. Il arrive plus d’une fois que Fontaine soit le seul à donner des informations ou des précisions sur des événements majeurs (ainsi sur le miracle de la Sainte-Épine). Rappelons enfin que deux textes importants, et qui en tant que tels ont fait l’objet d’éditions séparées, le mémoire de Singlin sur le théâtre et surtout l’Entretien de Pascal avec M. de Sacy, sont issus des Mémoires de Fontaine.
On se réjouit d’autant plus de disposer de ce texte que ce n’est pas seulement une édition critique qui nous est ici offerte, mais la première édition complète et fidèle : P. Thouvenin a en effet l’immense mérite d’avoir retrouvé le manuscrit original autographe, qui était considéré comme perdu par les spécialistes. Le texte s’enrichit ainsi de passages inédits, qui avaient été retranchés des éditions du XVIIIe siècle. Il retrouve notamment sa dimension autobiographique et introspective, que le premier éditeur avait dédaigneusement supprimée, et qui constitue l’un de ses aspects les plus séduisants. Cette restitution révèle la complexité originelle du texte, qui ne se réduit pas à des mémoires pour servir à l’histoire (en l’occurrence celle de Port-Royal), selon la conception dominante des Mémoires à l’âge classique – celle-là même qui avait pesé sur les choix opérés par le premier éditeur –, mais qui comporte également une dimension authentiquement autobiographique. Même les textes que l’on croyait connaître révèlent un nouveau visage, à commencer par le célèbre Entretien de Pascal avec M. de Sacy : la version originale témoigne par exemple de la vigueur des débats intellectuels qui ont opposé les Messieurs sur les thèses cartésiennes (témoignage qui, s’il corrobore ce que l’on savait par d’autres sources, n’en est pas moins capital).
Il faut saluer ici l’importance et la qualité du travail critique accompli par P. Thouvenin. La très ample préface qui introduit le texte constitue en elle-même un travail autonome. Après avoir exposé les enjeux et les conséquences de la découverte du manuscrit original, elle situe le texte de Fontaine à la fois dans l’entreprise mémorialiste propre à Port-Royal et dans la production mémorialiste générale du XVIIe siècle, mettant en lumière les modèles qui l’ont influencé. L’on ne saurait s’étonner de voir reconnue l’importance de modèles chrétiens, à commencer par les Confessions de saint Augustin, sur lesquelles Fontaine calque sa démarche, et les vies de saints qui imposent un certain nombre de topoï. Mais, si le texte s’inscrit naturellement dans une tradition spirituelle, il ressortit aussi à une tradition profane, comme le montrent les sources sur lesquelles se fonde le mémorialiste (la lettre et l’entretien). De surcroît, afin de plaire et de convaincre, il n’hésite pas à emprunter à des genres résolument profanes, accordés aux « goûts éclectiques de cette fin de siècle » (p. 142), tels que le roman, le théâtre ou la satire. L’enquête de P. Thouvenin montre que Port-Royal n’ignorait pas la production littéraire profane de son temps, et en avait médité le succès, confirmant par là les conclusions de plusieurs travaux récents. Mais cette ample synthèse n’éclaire pas seulement la pratique littéraire de Fontaine et des mémorialistes de Port-Royal, elle offre aussi une mise au point sur le genre des mémoires dans le dernier tiers du XVIIe siècle.
L’annotation, très minutieuse, illustre dans le détail les analyses de la préface : on est sensible à cette preuve par l’exemple, qui fait apparaître l’importance des intertextes, notamment scripturaire et augustinien. C’est la nature profonde du texte de Fontaine, « mémoire chrétienne du style » (p. 15), qui est ainsi révélée.
Il importe enfin de signaler l’extrême qualité des annexes et des index. Si l’annexe II, qui collationne les variantes et les corrections des manuscrits, sera surtout utile au spécialiste, les index constituent une aide précieuse pour tout lecteur : outre les traditionnels index des noms de personnes et des noms de lieux, l’éditeur donne, heureuse initiative, un index bienvenu des citations bibliques, patristiques et antiques.
Le lecteur l’aura compris, c’est un travail d’une grande ampleur et d’une grande rigueur scientifique qui lui est offert. Mais, et l’on voudrait y insister pour finir, les Mémoires de Fontaine ne se signalent pas par leur seule valeur documentaire : c’est un fort beau texte qui nous est donné à lire. À la confession qui mêle lyrisme religieux et confidence autobiographique empreinte d’émotion s’ajoutent des notations pittoresques sur la vie quotidienne, celle des proches de Fontaine aussi bien que celle qu’il observe lors de ses déplacements dans Paris. C’est dire qu’ils n’intéressent pas seulement les spécialistes de Port-Royal, mais tous les curieux de la vie, et de la langue, du XVIIe siècle.
Béatrice GUION.
 
Groupe de recherches interdisciplinaires sur l’histoire du littéraire, Christian Jouhaud et Alain Viala (éd.), De la publication entre Renaissance et Lumières, Paris, Fayard, 2002. Un volume 23,4 × 15,2 cm de 368 p., avec un index des auteurs et des œuvres.
 
 
Ce livre, savant et nouveau, ne donne pas à lire, comme souvent, une suite d’articles hétérogènes réunis par une circonstance fortuite (Mélanges, colloques commémoratifs), mais est le résultat de trois années de travail collectif du GRHIL, animé par Christian Jouhaud et Alain Viala à l’EHESS, groupe qui réunit littéraires, historiens et sociologues autour de l’étude de l’histoire du littéraire. L’introduction du volume, significativement signée par les deux directeurs du projet, expose la problématique qui a fédéré l’ensemble des recherches et définit clairement les méthodes communes employées. Il s’agit d’une enquête portant sur les acteurs de l’action de publier (néologiquement et efficacement désignés sous le nom de « publicateurs » qui permet de réunir auteurs, libraires, diffuseurs, préfaciers) et sur cette action (désignée comme « publication », au sens large, englobant l’acte d’écriture, le passage de l’écrit au livre, l’édition de celui-ci, sa diffusion, sa « publicité » : son cortège d’accompagnement péritextuel la légitimant, les commentaires contemporains la soulignant, les réponses, critiques, défenses, prolongements qui lui sont donnés et qui influent sur sa réception). Le but (ou la conséquence) de cette recherche étant d’instaurer un nouveau mode de lecture des textes, qui tienne compte de cet acte de « publication » et des incidences qu’il a sur les différents publics des écrits considérés. L’emploi, par les préfaciers, du terme « coup » – qui n’est pas sans évoquer les « coups d’État » de Naudé – pour désigner les lettres du même Naudé à Mazarin visant à promouvoir son Mascurat, aussi bien que l’insertion de récits contradictoires d’événements dans les libelles ou les Mémoires de la Fronde (Retz) montrent que l’une des directions matricielles de l’enquête est celle des rapports entre publication et opinion publique, présente ou future. Mais l’étude des stratégies de transformation d’une publication en « événement » (lettres de Guez de Balzac ou romans de Sorel, par exemple), seconde direction matricielle de l’enquête, engage, par-delà l’estimation collective, toutes les formes de lectures personnelles, et même les modes d’écriture qui tentent de les provoquer. On saisit ainsi, dans l’entrecroisement de ces voies historiques et littéraires, la richesse des perspectives offertes et l’importance des enjeux de ce travail qui nous pousse à repenser, de manière très intime, comme fécondants, les rapports réciproques des textes (écrits « publiés », édités ou non, récits de publication et récits sur la publication – réels ou fictifs –, procédures d’invention, de légitimation, réemplois, etc.) et des contextes (historiques, sociaux, culturels, économiques, etc.) qui interfèrent dans ces publications et dans leurs lectures mais qui sont aussi renforcés ou modifiés par elles, à quelque échelle que ce soit (opinion publique, jugements catégoriels ou particuliers).
La cohérence de la réflexion collective apparaît encore dans la rédaction des introductions des trois parties qui organisent les quinze contributions en sections consacrées aux opérations de publication, à la mesure des enjeux de ces publications, aux différents espaces de publication ainsi explorés.
La première interrogation porte en effet sur ce qu’est une publication du point de vue de sa durée (où commence-t-elle, où finit-elle ?), de sa nature (est-ce celle des pièces séparées ou celle de l’ensemble d’un recueil ?), de sa diffusion (nulle : Machon ; clandestine : Vauban ; « privée » : Lettres de Balzac ; publique : Harangues de Du Vair), de sa réussite ou de son échec. Alexandre Tarrête, travaillant sur l’Oraison funèbre de Ronsard par Du Perron et sur les recueils de Du Vair, est ainsi amené à signaler la tension existant entre l’événement unique de la profération originelle de ces discours et leur publication par la médiation de manuscrits, de copies corrigées, de livres imprimés, qui les amènent à être lus comme des récits, entre authenticité et facticité. Mathilde Bombart, examinant deux recueils de lettres de Guez de Balzac, montre la redéfinition du statut de ces lettres et même du statut de leur auteur, par le passage des manuscrits à l’impression, de l’acte épistolaire premier à sa diffusion publique, sous l’effet des opérations effectuées par les différents « publicateurs » – épistolier, éditeur, préfacier, etc. Dinah Ribard, travaillant sur des recueils de pièces « fugitives » philosophiques (le Recueil de quelques pièces curieuses concernant la philosophie de M. Descartes, publié par Bayle, en 1684 ; le recueil que Desmaizeaux a consacré, en 1720, à plusieurs philosophes, dont Leibniz, Clark et Newton ; ou celui de l’abbé Dutens ouvrant un débat entre Helvétius et Rousseau, en 1779), montre que leur publication, servant à promouvoir leurs auteurs comme philosophes, révèle en même temps, plus qu’un goût profond pour la pensée philosophique, un intérêt marqué pour les polémiques philosophiques et la volonté d’y participer, même de manière très secondaire. C’est plus en amont que se situe l’enquête de Michèle Virol, qui reprend, sur de nouveaux frais, la question de la « publicité » de la Dîme Royale de Vauban, et, par-delà la censure de cet ouvrage, la question de sa rédaction collective : le Maréchal devenant, en la circonstance, autant un « publicateur » qu’un auteur, ce qui ne retire rien à son courageux sens du bien public. Le parallèle est saisissant, avec l’étude de Jean-Pierre Cavaillé, consacrée à la non-publication des écrits de Louis Machon, paradoxale source de publicité de ses vues – par procès et correspondance interposés – comme si la démonstration pratique du machiavélisme politique pouvait valoir autant que sa légitimation théorique. L’étude de chacun de ces « coups » de publication ou de non-publication montre lumineusement leur impact sur la lecture des textes.
La seconde interrogation porte sur les enjeux de l’acte de publication qui accorde une légitimation et un statut aux auteurs et aux publicateurs, privés ou publics, que sanctionnent par exemple les privilèges royaux. Ceux-ci, diffusant simultanément une reconnaissance de l’autorité du monarque qui les accorde, de l’importance des chancelleries qui les délivrent, de la réputation des libraires qui les obtiennent, instutionnalisent et glorifient la publication, lui donnant place dans l’espace public, tandis que, à l’inverse, les pouvoirs étatiques sortent parfois de ce champ officiel pour faire publier, comme textes particuliers, parfois clandestins, des pamphlets ou des écrits polémiques défendant d’un point de vue privé ou anonyme la cause publique. L’étude de la publication des privilèges de librairie, par Nicolas Schapira, montre que ceux-ci sont présentés et reçus comme une concrétisation de la faveur royale et que le discours qui les accompagne est orienté, dans son adresse, son dispositif et son exposé, pour renforcer ce sentiment d’approbation officielle. L’analyse du rôle de la chancellerie, en la matière, permet de mettre en lumière cette dimension symbolique d’accès à une valeur reconnue, tout comme elle souligne l’effet publicitaire de scandale qui peut naître de la diffusion de certaines interdictions : le rapport du livre au pouvoir se trouve ainsi à l’origine du processus de lecture qu’il peut orienter. Claire Lévy-Lelouch reprend le problème dans l’autre sens en analysant comment « le privilège publie le roi » en mettant en scène, solennellement (comme dans l’édition de 1660 des Œuvres de Corneille) et magnifiquement (par l’usage des lettres ornées), la figure royale comme « instance lectrice », comme le premier lecteur, avant le dédicataire ou le public, replaçant la production littéraire dans un espace social hiérarchisé. Loin de cette ostentation de consensus, les cas de publications « comme enjeux polémiques » analysés, à Venise, par Filippo De Vivo, c’est-à-dire dans une cité fameuse pour son goût du secret politique, montrent que la publication, dans le cadre des conflits avec la papauté, pouvait, a contrario, devenir un acte juridique, réputant par exemple la nullité de fait et de droit des excommunications papales. Filippo De Vivo, s’engageant plus profondément dans cette guerre des mots, montre ensuite, de manière fascinante, l’utilisation d’un autre mode de « publication » : la rumeur puis la manipulation ironique (par Paolo Sarpi, par exemple) des libelles adverses : bruits et silences se combinant pour dénier au pape le pouvoir de joindre des actes effectifs à des paroles dont la vacuité exhibée se retournait contre lui. Caroline Callard donne un autre exemple de l’instrumentalisation de la publication, de l’autre côté de la péninsule, à Florence, en étudiant le cas de Jacopo Gaddi, auteur d’éloges académiques, expert dans la construction d’une figure de soi comme chantre fameux des renommées, jusqu’au jour où il publia une histoire littéraire « laïque » qui brisa sa carrière, déclencha des polémiques, des censures, des interventions des Médicis, où furent mises en jeu son existence comme auteur et, par voie de conséquence, sa réputation d’homme, et qui le conduisirent au silence et à la folie. Malgré le contenu des écrits concernés, c’est moins tragiquement que Déborah Blocker évoque les opérations de publication qui ont conduit, en 1674, Samuel Chappuzeau à « publier la gloire du Théâtre François ». Elle analyse les formes de cette action de promotion culturelle qui a contribué au processus d’institutionnalisation de la pratique du théâtre en France, légitimant celle-ci par le contenu de l’ouvrage (éloges, listes, palmarès), par la rhétorique employée, par la référence au mécénat royal. L’étude du devenir de cette publication dans les siècles suivants prouvant, in fine, la réussite de cette opération, pour l’ouvrage, pour son auteur et pour la cause qu’il défendait. On prend ainsi la mesure des enjeux – politiques, sociaux et culturels – des actes de publication qui font des textes des instruments de gloire ou d’infamie, les dotant, par-delà les mots et les idées, d’une efficience merveilleuse ou redoutable.
La troisième interrogation concerne « les espaces effectifs de circulation des textes, les horizons d’attente et la manière dont les publics sont qualifiés », ouvrant la réflexion dans les deux sens : de la publication des écrits dans des espaces sociaux réels et/ou symboliques à la publication, en retour, des espaces sociaux dans les écrits, qu’ils désignent, auxquels ils s’adressent ou qu’ils constituent par l’adhésion de pratiques sociales à des imaginaires littéraires. Séverine Delahaye analyse ainsi la circulation de la poésie espagnole du Siècle d’or, par voie orale, puis sous forme manuscrite, enfin sous forme imprimée dans des recueils collectifs (en montrant l’influence du modèle hérité du Courtisan de Castiglione qui privilégiait une diffusion aulique et élaborait une figure de poète dilettante) au détriment de la publication auctoriale d’œuvres qui, sauf pour Lope de Vega, ne seront pas imprimées par leurs créateurs sous forme livresque personnelle. Stéphane Van Damme s’est attaché à ce qu’on a appelé la « propagande » jésuite, c’est-à-dire à la communication écrite promue par la Compagnie de Jésus, pour analyser le rôle de ces opérations de publication dans les stratégies d’implantations des jésuites dans les espaces sociaux, à partir de l’exemple du collège lyonnais qui, par la pratique de l’affichage, par l’établissement d’un rituel de fondation, et par l’inscription du cérémonial scolaire dans le livre du cérémonial de la ville, scellait le passage d’un public citadin, acteur local, à un public élargi de lecteurs, c’est-à-dire diffusait et célébrait, ici et ailleurs, la valeur pédagogique et édifiante de la Compagnie. Nous transportant dans un autre espace de sociabilité, Myriam Maître analyse l’escorte mondaine, orale et manuscrite des écrits, qui oriente leur lecture et qui leur constitue un public, en prenant l’exemple des Chroniques des samedis de Madeleine de Scudéry et de Paul Pellisson, qui servirent à la fois à publier le talent littéraire de Sapho et à instituer la distinction sociale et culturelle de sa ruelle, donc à promouvoir, avant la lecture des livres, leur éminence, dans une double hiérarchisation des publics et des œuvres. Explorant, dans un autre sens et dans un autre contexte, un phénomène d’interaction similaire, Claire Cazenave montre que les Entretiens sur la pluralité des mondes ont inventé leur public, par un récit de leur publication qui élaborait leur mode de réception. Fontenelle, dramatisant l’interrogation sur son lectorat, puisqu’il s’adressait à la fois à un public mondain et à un public savant, c’est-à-dire à des publics incompatibles, a réussi à déterminer des conditions inédites de réception légitime pour son œuvre et, ce faisant, à construire une figure auctoriale nouvelle, celle du philosophe mondain voué à un grand avenir au siècle suivant. C’est dans ce siècle que se situe Antoine Lilti, pour analyser un fait de société spécifique au XVIIIe siècle : l’instauration de représentations théâtrales privées, où aristocrates, financiers, gens de lettres se muaient en comédiens, dans des salons ou dans des granges, contribuant à l’édification d’un répertoire ad hoc, mettant en place des formes de jeu originales, créant une dynamique anamorphique qui transformait les publics en acteurs, suscitant des modes de publication particuliers, privilégiant de nouvelles émotions et redéfinissant ainsi les rapports du spectacle et de la société.
Après la lecture de cet important ouvrage, qui méritait une longue recension tentant de mettre en lumière ses richesses particulières et sa cohérence d’ensemble, on ne pourra plus aborder les livres sans penser aux formes, aux enjeux et aux effets de leur publication, sur leurs premiers publics, mais aussi sur les lecteurs ou les analystes que nous sommes, qui s’en trouveront peut-être moins naïfs, au point de se poser la question des conditions et des conséquences (herméneutiques et symboliques) de sa publication dans le micro-espace social et culturel que constitue le lectorat de la revue XVIIe siècle.
Pierre RONZEAUD.
 
Francine Wild, Naissance du genre des « ana » (1574-1712), Paris, Honoré Champion, coll. « Études et essais sur la Renaissance », vol. XXIX, 2001. Un vol. 22,5 × 15,5 de 781 p.
 
 
Les spécialistes des formes « anecdotiques » et, plus largement, les curieux de la vie littéraire du Grand Siècle attendaient depuis longtemps la publication de la thèse monumentale de Francine Wild consacrée à la naissance d’une pratique dont les historiens de la littérature ont fait, depuis près de trois siècles, le plus large usage documentaire sans jamais le considérer comme un plein objet d’étude, soit comme un genre : ces recueils de pensées et bons mots réunis après la mort d’un auteur et qui, à la faveur d’un suffixe latin (ana), font du nom de l’auteur un titre à part entière pour l’ajouter à la liste de ses œuvres. L’ampleur du corpus et de la bibliographie est ici assez éloquente sur l’importance d’un genre qui « n’est rien moins qu’anodin ou anecdotique dans l’histoire de la littérature » : l’enquête embrasse quelque 23 ouvrages, dont la longueur varie des 20 pages du Pithæna aux deux volumes de près de 500 pages chacun du Chevræana ou du Menagiana dans sa seconde édition ; et si, compte tenu des dates de parution des ana, l’étude porte surtout sur les années 1666-1710 (des deux Scaligerana au Santeuilliana ou au Vasconiana et à la première grande récapitulation du genre par J.-C. Wolff en préface des Casauboniana dont F. Wild propose en annexe une traduction intégrale commentée) – faisant ainsi de l’ensemble du livre de F. Wild un exceptionnel « précis » sur le tournant des XVIIe et XVIIIe siècles trop souvent délaissé –, elle regarde largement vers l’amont (l’ère des « annotateurs » humanistes puis la période du « libertinage érudit » revisitées ici à nouveaux frais) et l’aval (pour l’analyse de la réception du genre, dans le contexte de la seconde Querelle des Anciens et des Modernes).
Le travail s’ouvre sur une introduction longue de 70 pages consacrée à un essai de définition du genre («  Qu’est-ce qu’un ana ? » ) qui conjugue délibérément approche descriptive et critique normative pour délimiter le corpus, dessiner les grandes lignes de l’évolution du genre, procéder enfin à une étude philologique détaillée de la création du néologisme (remarquablement tardive : 1696) et de la formation des différents titres. Cet essai fait d’abord apparaître le rôle fondateur des premiers ana « savants » (Scaligerana, Perroriana, Thuana) préparés par ou dans l’entourage des frères Dupuy, avant de s’attacher au processus d’élaboration des premiers recueils : « Les ana ne sont pas des ouvrages collectifs à proprement parler. Les interventions de l’auteur, du rédacteur et de l’éditeur (ou d’éditeurs successifs) se succèdent dans le temps, parfois séparées par de très longs intervalles » (p. 19) sans que les fonctions bien réelles des seconds reçoivent un statut clair, alors même que le recueil leur doit jusqu’à son existence. Car « l’auteur » n’est ici qu’un nom et un titre : il ne décide en rien de la publication de l’ouvrage (posthume) et l’on ne saurait dire qu’il l’ « écrit » ; tel est le paradoxe constitutif du genre : « L’ouvrage est considéré comme ouvrage de l’auteur » (une tradition ininterrompue inclut le titre en -ana dans la liste de ses œuvres), « et pourtant celui-ci n’en a jamais forgé le projet, il n’en pas connu l’existence, et il n’en maîtrise absolument pas le contenu » (p. 20) – la question de la « responsabilité » de l’auteur, dans des propos éventuellement « libres » ou diffamants, est au cœur de la discussion, des années 1690 aux années 1710, sur la légitimité et du genre et de la pratique. À qui imputera-t-on alors la « création » ? En premier chef à un « rédacteur », interlocuteur régulier de l’auteur, plus jeune que lui et qui se considère comme son disciple ou comme son héritier spirituel : c’est lui qui recueille et transcrit les propos savants ou spirituels de l’auteur, excerpta ex ore, à son propre usage d’abord et pour prévenir l’oubli, sans hésiter à nourrir le manuscrit d’observations personnelles et de références complémentaires. Ce rédacteur conserve son manuscrit ; s’il n’en envisage pas d’emblée la publication, il peut le faire circuler auprès de proches de l’auteur qui l’enrichiront de nouveaux propos dont ils sont de leur côté les dépositaires, et c’est à un « éditeur » d’une génération suivante qu’il revient de rendre le recueil public, après l’avoir « mis en forme » (l’ordre des « articles » est très souvent alphabétique) et non sans l’avoir augmenté à son tour de nouvelles « remarques ». « Hypertrophie de la fonction de transmission et d’édition », associée à la dimension essentiellement orale de l’ « origine » du texte avec laquelle chaque intervenant de la chaîne doit négocier, tout comme il a à arbitrer sur la teneur même de la « collection » en opérant des choix entre « remarques » savantes ou « propos » plaisants, mais aussi anecdotes et souvenirs personnels : telles sont les caractéristiques premières du genre, qui suffisent à le distinguer de la littérature personnelle (de l’autobiographie comme des mémoires) où l’auteur « donnerait sa version personnelle des événements clés de sa propre vie ou des grands moments dont il a été le témoin » (p. 33) ; se référant aux travaux de Ph. Lejeune, F. Wild fait incidemment remarquer que « l’ana n’est pas centré sur une seule personne, il est le registre d’une relation, plus ou moins amicale ou distante, et dont on peut quelquefois percevoir l’évolution » (p. 36) en laissant entière la question du « regard » du rédacteur sur le portrait que le recueil donne de l’auteur.
L’essai introductif montre ensuite quel tournant constitua pour l’histoire du genre la publication du Menagiana en 1693 qui décida d’une véritable « mode » des ana : les recueils ne se vouent plus à transmettre, auprès d’un public étroit d’hommes d’étude, un savoir avec le portrait d’un homme particulièrement « sage », mais à donner au plus large public un témoignage d’un grand esprit « poli au contact du monde » en « restituant par l’écriture chez le lecteur les impressions qui étaient celles des interlocuteurs privilégiés d’un auteur spirituel » (p. 41) ; on passe donc « d’une situation d’enseignement à une situation de conversation ». Le recours au modèle de la conversation entraîne une modification de la dispositio qui substitue à l’ordre alphabétique un classement plus souple, imitant le déroulement d’un entretien et ses hasards et privilégiant un souci de « diversité ». Le genre peut ainsi rejoindre le champ des « discours discontinus » ou des ouvrages « par morceaux détachés » et la tradition constituée dès la fin des années 1670 : les Caractères de La Bruyère (la dernière décennie du siècle voient les éditions se succéder) mais aussi les Maximes, les Fables et les Pensées. De collections de « remarques » dans la lignée des annotateurs humanistes, les ana se font recueils de « réflexions » à l’imitation de La Bruyère : l’un des mérites du livre de F. Wild est de donner une analyse détaillée de la façon dont le succès rencontré par la rhétorique des Caractères a pu « autoriser » une vaste reconfiguration du champ des formes discontinues (les sections consacrées, dans le corps même de l’ouvrage, aux Réflexions, pensées et bons mots de Pépinocourt et au Saint-Evremoniana de Cotolendi offrent sur ce point des aperçus nouveaux).
À la faveur de cette mutation décisive tant pour l’histoire du genre que pour le champ littéraire lui-même, les fonctions de rédacteur et d’éditeur vont désormais se confondre, et le délai entre mort de l’auteur et publication se raccourcir jusqu’à s’annuler (un auteur au moins, et non des moindres, verra ainsi paraître « ses » ana : Saint-Évremond, qui n’en peut mais...) : « L’image de l’auteur et les manifestations de son esprit dans ce qu’il a d’individuel comptent alors davantage que l’intérêt scientifique des propos qu’il a tenus » ; le paradoxe constitutif du genre s’y trouve redoublé : « Paradoxalement, ces rédacteurs-éditeurs qui ne cherchent qu’à faire vivre le souvenir d’un autre, sont plus que tout autre rédacteur d’ana les auteurs de leur texte, parce qu’ils le réalisent entièrement, et parce qu’ils se sentent directement responsables de son effet sur le public, et du supplément de gloire qu’il doit procurer à l’auteur dont la mémoire leur est chère. Dans ces ana filiaux, les sentiments personnels du rédacteur le poussent à [...] limiter la spontanéité des propos qu’il transcrit et à éliminer ceux qui ne seraient pas suffisamment honorables. Les mêmes sentiments le poussent aussi à reproduire très exactement les phrases dont il se souvient. [...] Le rédacteur doit choisir entre des formes différentes de fidélité, qui le mènent sur des voies opposées » (p. 47) ; « imposant au recueil son dessein d’ensemble, il réécrit des passages entiers, il sélectionne les matières et les textes » et décide d’un ordre, en regroupant les « fragments » par thème ou en optant pour une forme ouverte où les alinéas se succèdent selon un apparent désordre qui n’interdit pas la recherche d’effets de série : « La bigarrure n’est plus le fruit d’un hasard, elle procède d’un dessein » (p. 49).
Il apparaît donc que la typologie du genre ne peut être menée qu’en tenant compte de sa constante évolution : F. Wild s’interdit ainsi de dresser une poétique au plein sens du terme, en faisant valoir qu’ « on ne saurait affirmer une règle du genre sans constater aussitôt qu’elle comporte des exceptions ou qu’elle a été très tôt transgressée » : « La personnalité de l’auteur est au centre de l’ana, mais il y a des ana collectifs, ou apocryphes. Les ana sont faits de propos transcrits, mais plusieurs ne sont que des mélanges. Ils rassemblent de petits fragments, mais quelques-uns sont composés, avec de véritable chapitres » (p. 79).
L’architecture du livre détaille ensuite l’historique du genre, en abordant les ana successivement mais en regroupant les monographies en chapitres pour mieux faire apparaître les caractéristiques communes de certains recueils (« ana savants », distingués en « ana de la retraite » tels le Chevræna, et « ana du refuge », tels le Parrhasiana ; « ana galants », tels le Saint-Evremoniana, etc.) tout comme les grandes scansions de l’histoire du genre (« premiers ana », « ana issus du cercle de Ménage », « l’effet de mode (1694-1696) », etc.).
Remarquablement informé, l’examen de chacun des 23 ana est mené selon une méthode immuable : l’analyse du texte suit l’étude de la genèse du recueil qui tente de démêler la part respective des différents intervenants, et précède la « récapitulation » des témoignages sur l’accueil qu’il reçut ; le lecteur érudit y gagnera en précision et en commodité de circulation (que favorise encore une table des matières très détaillée et un copieux index) ce qu’il perd peut-être en agrément de lecture. Le meilleur de ces monographies tient dans la série des « portraits de l’auteur avec groupe » qu’elles offrent, puisqu’il s’agit à la fois pour F. Wild de brosser le portrait de l’auteur tel que la mosaïque des fragments le « produit » et de détailler les relations que le personnage entretient avec les différents intervenants appelés à constituer la collection et à « continuer » en quelque façon son œuvre. Cela nous vaut de précieuses pages sur des « milieux » très homogènes (les « héritiers » de Scaliger ou les « assemblées » de Ménage), des biographies intellectuelles de personnages plus isolés (Chevreau) ou tombés dans l’oubli (Santeul, Cotolendi), de patientes enquêtes sur des rédacteurs imparfaitement connus (l’auteur du Furetiriana, le Vigneul-Marville des Mélanges d’histoire et de littérature sur lequel on ne disposait jusqu’ici d’aucune vraie monographie, mais qu’on aurait aimé voir inscrit plus nettement dans le contexte de la « seconde polémique » des Caractères où Vigneul-Marville affronte Brillon et P. Coste) ou méconnus sinon des spécialistes du Refuge (David Ancillon, Le Clerc) – quelques curiosités (Anonimiana, Arlequiniana) et nombre de découvertes : les Paroles remarquables de Orientaux de Galland (1694) ; les Réflexions, pensées et bons mots du « sieur Pépinocourt » (1696), pseudonyme de Jean Bernier, ennemi de Ménage et auteur par ailleurs de l’Anti-Menagiana ; l’anonyme Élite des bons mots et des pensées choisies (1704), qui, « par le jeu du choix de l’éditeur », « naît de plusieurs autres ana » (mais aussi des Historiettes de Tallemant de Réaux, auxquelles F. Wild a consacré sa thèse d’habilitation), etc.
Un dernier chapitre s’attarde sur la « réception et critique » du genre (au prix de quelques redites dans les citations...), en dépouillant les principales revues de la fin du XVIIe siècle et du début du XVIIIe, en détaillant les querelles et les griefs des « savants » à l’égard d’un genre qui prête plus que tout autre à « malentendus » (sur les questions de l’attribution, de l’ « intimité » de l’auteur et de la disposition par « pensées détachées »).
D’importantes annexes viennent ensuite donner la bibliothèque fantôme des ana « projetés et imaginés », qui n’est pas moins riche d’enseignements que la bibliographie des ouvrages réels – mais, comme le savent les lecteurs des Mémoires de Saint-Simon, il existe des points de passage entre ces deux bibliothèques... – ainsi que le texte latin, suivi de sa traduction et de commentaires, des deux principaux essais de théorisation du genre : la préface d’A. Daillé à l’édition de 1667 du Scaligerana et celle, déjà mentionnée, de Wolf au Casaubonia de 1710 qui constituent toutes deux des témoignages capitaux pour l’histoire des formes discontinues et plus encore pour une archéologie des notions d’auteur et d’ « autorité ».
Sur « l’autorité de l’auteur », l’ouvrage de F. Wild, dont l’érudition est sans faille, se montre peu disert – le syntagme vient pourtant en toutes lettres et assez naturellement sous la plume de Wolf (p. 691). On aurait aimé trouver ici une réflexion nourrie sur la notion même d’ « auteur », auquel le paradoxe soulevé à l’occasion de la définition du genre des ana ne cesse de renvoyer problématiquement. L’existence du genre témoigne d’un « moment » assez instable dans la lente élaboration de la figure de l’auteur, et son progressif amuïssement au cours du XVIIIe siècle révèle, a contrario et pour le moins, une mutation dans le régime de l’autorité. La pratique des ana montre que l’ « auteur » ne se tient pas en amont du texte comme l’énonciateur d’un discours oral – et quand bien même le genre prétend restituer quelque chose de la présence vive du personnage – il est le produit d’une série de médiations, parmi lesquelles, bien sûr, l’œuvre elle-même dont il est finalement un effet. Le fait que le recueil puisse paraître au nom de l’auteur comme sa « mémoire » et sa « postérité » ou son « légendaire » tout à la fois ; que cette mémoire de la parole vive de l’auteur doive s’inscrire au futur et post-mortem ; que le nom de l’auteur soit appelé à devenir le titre dernier de la liste de ses œuvres ; que le statut même du texte menace le partage entre œuvre publique et entretien privé ; que le principal débat puisse porter sur la question de l’attribution, de l’imputation et de la responsabilité ; que le lectorat soit convié à aller à la rencontre d’un « particulier » déjà connu par la lecture de ses ouvrages antérieurs rendus plus tôt publics ; que la notion d’auteur bascule ainsi tout entière de l’amont vers l’aval, de l’instance de production juridiquement responsable à une instance de réception inassignable qui se voue à continuer l’œuvre en perpétuant la mémoire de l’auteur : autant d’indices que la pratique tient de près à un « moment » décisif de la constitution de l’autorité de l’auteur dont elle profite mais qu’elle précipite aussi bien, moment qui appelait une analyse pleinement archéologique et davantage encore un travail d’élaboration théorique. Chacun des recueils étudiés révèle en effet d’intenses négociations avec cette autorité ; plus d’une des citations retenues par F. Wild, et la page de Wolf déjà citée, articulent un chiasme saisissant selon lequel chaque recueil « s’autorise » de l’auteur tout en se dispensant de sa garantie ; tout ana fait de la figure de l’auteur à la fois l’origine et l’effet de la collection – son « œuvre » propre en définitive.
Alors que F. Wild ne cesse de se référer aux « carrières littéraires », à l’instabilité de la frontière du privé et du public, aux phénomènes de création collective dans les milieux « galants », on s’étonne en outre que l’enquête ne mette pas à profit les travaux eux-mêmes « classiques » d’A. Viala, H. Merlin ou D. Denis (pourtant cités en bibliographie) – pour ne rien dire du M. Foucault de « Qu’est-ce qu’un auteur ? » dont la postérité est assez riche. Il eût sans doute fallu interroger frontalement la fonction que chaque rédacteur, chaque éditeur (ce peut n’être pas la même...) attache à la notion d’auteur – en renonçant à la facilité des guillemets au profit d’une réflexion théorique. Devait-on laisser en note, dans la page qui donne la définition du corpus et donc du genre (« j’admettrai non seulement les ana fondés sur la parole transcrite, mais aussi tous les ouvrages en -ana où s’exprime la pensée d’un unique “auteur”, et composés de fragments inédits », p. 79), une remarque comme celle-ci : « Il va de soi qu’une collectivité homogène, ou du moins représentée comme telle, comme les Orientaux de Galland ou les Gascons de Monfort [dans le Vasconiana], est ici considérée comme un “auteur” », qui consonne avec telle autre (p. 49), relative à Galland encore : « Peut-on considérer une nation entière comme un auteur ? Il ne reste pas grand-chose de la notion d’auteur au sens très précis [sic] que lui donnaient les premiers ana ” ? Fallait-il laisser sans autre éclaircissement qu’une glose la mention (p. 565) du tour « On fait dire à [nom d’auteur], dans [nom d’auteur]-ana, que... », si fréquent sous la plume de ceux qui contestent l’authenticité de tel ou tel des propos recueillis ? Pouvait-on s’en tenir, dans l’analyse des « motivations » des éditeurs, au simple constat que, « si des savants font cette démarche, c’est que la communication d’un manuscrit d’ami à ami [...] est dépassée. Ils ont désormais conscience de l’existence d’un public étendu, ouvert, anonyme. Ils considèrent également le livre comme un objet anonyme [sic]. [...] Dans tous les cas, les auteurs ou éditeurs attendent du livre qu’ils publient une certaine notoriété, que désormais aucun cercle restreint ne peut assurer à lui seul, et un profit » (p. 606) ?
Nul doute encore qu’une réflexion ouvertement théorique eût très logiquement conduit à faire preuve de plus d’audace dans le choix du corpus. F. Wild rappelle très tôt (p. 75) que Huet, qui savait sa bibliothèque, n’hésitait guère à reconnaître en Montaigne un précurseur des ana (« Les Essais sont de véritables Montaniana », rapporte Huetiana), mais c’est pour récuser bien vite cette assimilation ( « la différence avec Montaigne est flagrante : l’ana n’est pas le fruit de la décision de l’auteur et se fait même à son insu » ) sans renoncer pour autant à faire valoir que « cet écart disparaît lorsque les auteurs publient leur propre ana, en particulier avec Chevreau » mais aussi Sorbière ou Vigneul-Marville ; suffit-il alors d’attester que, « plus d’un siècle après les Essais, les idéaux esthétiques et moraux sont tout autres », pour renoncer, en dépit de la « convergence du dessein », « à tenter de montrer une véritable parenté entre les textes » – et donc à penser les relations que les ana de la fin du siècle entretiennent avec la tradition de l’essai, elle-même renouvelée par le succès du discours discontinu ? Fallait-il encore marginaliser la remarque que Bayle (p. 619) reprend à Wolf (p. 663, sur Xénophon) pour observer que les ouvrages de Platon pourraient au fond s’intituler Socratiana ?
Un pas de plus, et c’est la première édition des Pensées de Pascal dont il eût fallu sonder les rapports avec la tradition des ana – ne serait-ce que pour montrer, préface de 1670 (et lettre de Brienne du 7 décembre 1668) à l’appui, que les responsables de l’édition de Port-Royal ont tout fait pour décourager une telle assimilation, en fonction des enjeux du moment et avec les conséquences que l’on sait pour l’histoire du texte... Donnons acte à F. Wild d’avoir pressenti au moins le problème (p. 73) –, à défaut d’avoir clairement établi que la publication de ce « recueil posthume de pensées » comme d’une bonne part de « l’œuvre-de-Pascal » (de l’Entretien avec M. de Sacy au Trois discours sur la condition des Grands) nous renvoie à une hésitation sur le statut des premiers « éditeurs », et le rôle ambigu des possibles « rédacteurs », aussi marquée que pour les ana. Un pas encore, et ce sont les Amusements de Dufresny qu’on eût pu annexer au corpus, ne serait-ce que pour mieux introduire la question de la fictionnalisation du genre ou sa mutation vers la forme des « journaux » à la façon de Marivaux – et servir du même coup de trait d’union entre le Galland des Paroles des Orientaux et Montesquieu (celui des Pensées ou du Scipilège comme celui des Lettres persanes, qui ne sont pas sans rapports peut-être). Un dernier pas, et on serait allé des éditions érudites du XIXe siècle à la moderne collection des Éditions du Seuil, des « Écrivains de toujours » dite des « Écrivains par eux-mêmes », pour reconnaître alors avec le Roland Barthes par Roland Barthes, où l’auteur parle de lui « comme d’un peu mort », qui fait alterner le « je » et le « il » – à l’instar du Montesquieu du Scipilège –, ouvrage qui « doit être considéré » tout entier « comme dit par un personnage de roman », la permanence sinon d’un genre, tout au moins d’un fantasme de l’auteur.
Il se pourrait que le premier à traiter des ana (Daillé, en 1677) ait eu d’emblée le dernier mot : « Bien souvent le vulgaire vénère les demi-dieux des Lettres d’une façon déplacée [in istos litteratorum Heroas præpostera vulgi religio], et il les idolâtre en quelque sorte, au point de ne pas laisser sortir d’eux la moindre parole [verbulum] sans la recueillir [colligat] avidement, pour la serrer [recondat] avec zèle parmi les souvenirs les plus précieux. Tels, ou peu s’en faut, que les modernes adorateurs des saints, qui conservent et vénèrent [venerabundi servant] les cendres, les ongles, les cheveux, les fragments d’os, les franges ou lambeaux de vêtements, et tout ce qu’ils nomment reliques » (p. 630). Recueillez tous mes fragments, que je ne disparaisse pas.
Marc ESCOLA.
 
Éric Thierry, Marc Lescarbot (vers 1570-1640). Un homme de plume au service de la Nouvelle-France, Paris, Honoré Champion, 2001. Un vol. 15 × 22 cm de 440 p.
 
 
Nous est présenté dans ce livre le destin peu banal d’un avocat, né à Vervins, qui passa la majeure partie de sa vie à Paris, mais qui connut des expériences assez originales en dehors de la France – dans l’Acadie naissante, par exemple, ou en Suisse –, et dont il a laissé des observations – souvent sous forme de poèmes – qui lui ont assuré la célébrité.
Il s’agit d’un homme qui a été marqué par plusieurs courants : l’humanisme, par exemple ; il connaît les classiques de l’Antiquité, mais aussi les auteurs du XVIe siècle, parmi lesquels il faut retenir Thévet et Guichardin. La Contre-Réforme l’a aussi influencé ; la Bible lui est familière ; il a même participé à la Ligue et il espère que les protestants reviendront au bercail ; mais il prône également une réforme du clergé et se crut même obligé de traduire en français la Guide des Curez de saint Charles Borromée.
C’est également un homme aux intérêts multiples. Les Amérindiens le fascinent ; il lui arrive même de les comparer aux Gaulois. La nature a pour lui une grande importance, non seulement pour la beauté des paysages qui attire beaucoup son attention, mais également pour la richesse que représentent la faune et la végétation. Il est en rapport avec de célèbres médecins, et tout ce qui regarde la santé l’intéresse. Il a même une vision enthousiaste de l’avenir de l’humanité : la « concorde » finira un jour par rassembler les hommes – et ce de tous les continents.
Sa plume, même si elle n’est pas toujours parfaite, est bien alerte et pleine d’images – qu’on pense, par exemple, aux « Muses de la Nouvelle-France » ou l’idée originale qu’il eut de présenter le premier spectacle en Nouvelle-France, qu’il intitula « Le Théâtre de Neptune ».
Nous avons trouvé que la méthode adoptée par l’auteur pour présenter le personnage était tout à fait convenable. Le plan chronologique s’imposait, mais avec des interférences constantes d’une période à l’autre. Tous les aspects maintenant retenus par les historiens ont été abordés et bien mis en valeur, dans la mesure où la documentation le permettait : le social (la famille, par exemple, ou les autres relations), le politique, le religieux, le culturel, et même l’économique.
Bien commode aussi pour les lecteurs sera la chronologie regroupant Lescarbot – France – Nouvelle-France, et l’impressionnante bibliographie.
Nous avons pensé qu’il était pertinent de citer ici ces quelques mots qui paraissent à la fin de son introduction :
« J’ai voulu montrer que Marc Lescarbot ne fut pas seulement l’ “Hérodote de la Nouvelle-France” [...]. Il m’a semblé nécessaire de rappeler qu’il fut aussi un intellectuel français hanté par les guerres civiles, obsédé par le retour de la paix et animé par une intense quête spirituelle. J’ai espéré ainsi mettre en lumière l’expression particulièrement riche des angoisses et des rêves d’un humaniste placé dans la période charnière qui conduit de la Renaissance à l’âge classique ».
Jean-Claude DUBé.
 
Auzépy (Marie-France), Cornette (Joël) (s.d.), Palais et pouvoir. De Constantinople à Versailles, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2003.
 
 
L’ouvrage est issu des actes du colloque qui s’est tenu en mai 2000 au musée Saint-Denis sous la direction de Marie-France Auzépy et Joël Cornette. Cette association entre une médiéviste spécialiste de Byzance et un historien de la France moderne atteste d’emblée l’un des partis pris de ce livre, qui est de balayer un large champ géographique et chronologique. Le travail des différents contributeurs, principalement issus de Paris VIII, s’organise autour de l’idée qu’au-delà de la diversité des lieux et des époques le palais peut être considéré « comme le signe visuel, la forme matérielle, l’inscription spatiale d’un pouvoir ». Grille de lecture opératoire pour Versailles comme pour le palais impérial de Constantinople, pour le Moyen Âge musulman comme pour le siècle des Lumières. En tous temps et en tous lieux, les détenteurs de l’autorité ont cherché à mettre en scène leur pouvoir et à le rendre visible par tous, à ceux sur qui il s’exerce et à ceux qui pourraient prétendre le contester ou le concurrencer. Manifestes de pierres, les demeures princières accèdent au statut de source historique à part entière.
La première partie de l’ouvrage s’intitule « Architecture parlante ». Elle ne se limite toutefois pas à une simple étude architecturale des édifices. Les quatre articles qui la composent se livrent aussi à une réflexion sur les relations qu’entretiennent les lieux de pouvoir avec les villes qui les abritent. Ils offrent l’intérêt de proposer des analyses sur le long terme.
Gabriel Martinez-Gros s’intéresse tout d’abord à ce qu’il appelle les palais de l’Islam classique, c’est-à-dire des VIIIe-XIe siècles. Il estime que l’on peut dégager un modèle palatial propre à cette période. À une époque où le pouvoir s’est sédentarisé, les résidences des califes paraissent en effet offrir un certain nombre d’attributs communs. Elles accueillent désormais une cour permanente ainsi qu’une administration centrale, et un protocole élaboré y est institué. À travers quatre exemples – Kûfa, Bagdad, Samarra, Madînat al-Zahrâ –, M. Martinez-Gros cherche à montrer toute l’originalité de ces villes-palais. Ces gigantesques édifices, au-delà de la variété des situations, notamment dans le rôle que l’armée a pu jouer dans leur évolution, constituent des formes urbanistiques propres à la civilisation musulmane.
Réfléchissant lui aussi sur l’inscription du palais dans l’espace urbain, Boris Bove se penche sur les demeures royales à Paris au Moyen Âge (XIe-XVe siècle). Il retrace le processus de multiplication que celles-ci ont connu durant les XIIIe-XIVe siècles et cherche à interpréter ce phénomène. Le XIIIe siècle constitue une première étape. On ajoute alors le Louvre au palais de la Cité, qui constituait jusque-là l’unique résidence des Capétiens. Plus décisive encore, la deuxième moitié du XIVe siècle est le témoin d’un programme de constructions sans précédent, qui s’explique par les nécessités d’un contexte troublé et par la personnalité de Charles V, roi soucieux de rehausser l’éclat de la Couronne. Inclus dans la ville par les nouvelles fortifications, le Louvre perd alors sa fonction militaire et Charles V l’aménage et l’agrandit. Parallèlement sont édifiés l’hôtel Saint-Pol et le château de Vincennes – commencé sous Jean II. Ces mêmes décennies posent en outre les bases d’une nouvelle conception de la demeure royale qui perdurera jusqu’au XVIIIe siècle et qui se caractérise par l’organisation en appartements et l’absence de fortifications.
De la même façon que Boris Bove nous apprend comment l’affirmation de la royauté a pu se traduire par la constitution d’un réseau palatial dans Paris, Gérard Sabatier réfléchit sur le lien entre la nature des édifices et le contexte qui les a vus naître. Il s’intéresse à la naissance, à l’échelle européenne cette fois, de ce qu’il nomme le « palais d’État », lieu d’un nouveau genre, réellement apparu dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, lorsque les cours cessèrent d’être itinérantes. L’historien cherche à comprendre la façon dont cette nouvelle réalité s’est constituée et en quoi elle traduit un mode d’exercice du pouvoir propre à l’époque moderne.
Comment définir cette réalité ? Gérard Sabatier avance deux critères. Lieu où le pouvoir se met en représentation tout d’abord, à travers la combinaison d’un cérémonial, d’une architecture et d’un programme iconographique. Lieu où s’exerce quotidiennement et concrètement le pouvoir ensuite, là où le monarque réunit autour de lui l’appareil gouvernemental. À la fin du XVIIe siècle, on assiste à la naissance de deux grands modèles qui seront imités par la suite et qui se distinguent l’un de l’autre par ce qu’ils donnent à voir. D’un côté, le château au cœur de la capitale, tel celui de Berlin, « synthèse des héritages italiens et français » ; de l’autre, Versailles, exception française, hors la ville, démesuré, création de l’absolutisme qui place le souverain et son autorité à part du reste de la nation.
Complétant ces recherches, Dominique Garrigue clôt cette partie et, s’attardant longuement sur l’aménagement des jardins depuis le IXe siècle, s’interroge sur leur capacité à être eux aussi porteurs d’un message politique. Si cet article nous décrit un Moyen Âge, et plus encore une Renaissance, où les puissants n’ont certainement pas ignoré que l’art des jardins pouvait servir d’ « illustration de la souveraineté », il souligne avant tout le tournant que constitue le nouveau contexte politique et intellectuel de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle. Le développement de l’absolutisme et une aptitude à penser le monde en termes mathématiques vont amener la création de véritables palais végétaux. C’est une nature domestiquée, « royalisée », qui entoure, entre autres, Marly et Versailles. Le triomphe des jardins à la française peut être perçu comme le triomphe d’un espace d’ostentation de la toute-puissance royale. Cette expression de l’autorité par l’architecture végétale va de pair avec l’expression purement architecturale de la puissance.
La deuxième section, « Mises en scène », nous conduit à considérer la manière dont les acteurs évoluent au sein du décor planté dans la première partie de l’ouvrage.
Georges Sidéris, dans la Byzance des IVe-VIe siècles, met en évidence la façon dont l’espace palatial est structuré autour d’une fonction première qui est de préserver la majesté de l’empereur. Ce souci conditionne notamment l’aménagement de la chambre et des appartements du basileus. La volonté de modeler l’espace selon l’image que le pouvoir doit donner de lui-même s’élargit d’ailleurs à la figure de l’impératrice. Dans son cas, l’étiquette vise surtout à garantir la protection de sa vertu. Au cœur de ce système de cour, les eunuques jouent un rôle fondamental, premiers garants du bon fonctionnement de l’ensemble et du respect des règles instituées.
Le travail de Claire Ponsich complète cette première approche. Elle montre qu’un palais ne révèle pas seulement la manière dont la fonction princière est pensée à une époque et dans un espace donnés, mais qu’il reflète aussi la façon dont cette fonction est assumée par son détenteur. L’étude du cas de Violant de Bar, comtesse de Barcelone et reine d’Aragon à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe, permet ici de comprendre les modalités d’appropriation de l’espace par la souveraine. Violant dut imposer sa marque, sa présence, au sein des différents châteaux de Catalogne et d’Aragon, que ce soit dans la vie quotidienne ou lors des grandes occasions, entrées ou fêtes royales. La volonté affichée par Violant de mener une vie publique active, sa pratique du mécénat, son souci d’embellir et de transformer ses demeures, doivent se lire comme autant de gestes politiques.
Traitant de deux temps forts dans l’histoire de la cour de France, les communications suivantes touchent sans doute à un champ plus familier à la plupart des lecteurs et s’attachent elles aussi à décrypter les enjeux qui sous-tendent étiquette et organisation du palais.
Nicolas Le Roux nous fait tout d’abord pénétrer à la cour d’Henri III. Il rend compte de la difficulté qu’il y avait à contrôler ce corps démesuré. Tâche bien ardue en effet que de loger les milliers de personnes qui le composent ou d’assurer la logistique nécessaire à ses déplacements lors des voyages royaux.
Le règne du dernier Valois va se caractériser par une véritable volonté de réglementation. Le souci de limiter l’accès à la personne du roi semble au cœur des réformes mises en place, ambition aux lourdes implications politiques puisqu’il s’agit avant tout de positionner le prince au-dessus de la masse des courtisans. Nicolas Le Roux passe en revue les outils dont le souverain dispose pour faire appliquer les règlements qu’il a édictés et constate que, si Henri III a créé de nouveaux offices, tels le Grand Maître des Cérémonies ou le Grand Prévôt de France, les impératifs d’ordre et de sécurité, ou même le strict respect du cérémonial, seront toujours loin d’être effectifs. L’hostilité suscitée par le désir de mise en retrait du monarque se cristallise particulièrement autour de son cabinet, pièce réservée aux proches, endroit mystérieux qui nourrit la rumeur sur les mœurs dépravées du roi.
Quelque cent trente années plus tard, c’est un visage bien différent de la cour de France que Sylvia Brouillet nous dépeint. À partir des journaux laissés pour les années 1711-1716 par Nicolas de Sainctot, introducteur des ambassadeurs, elle nous décrit un univers totalement ritualisé où la mise en scène du pouvoir relève d’une mécanique connue et acceptée de tous. Au sein de ce cadre rigide, les diplomates étrangers engagent une lutte de tous les instants, une incessante course aux préséances, révélatrice de subtils rapports de force. Louis XIV instrumentalise ces rivalités et confère au jeu des honneurs une réelle efficacité politique. Jeu dont il est le maître et dont il fixe les règles. Dans une cour où tout est codifié, le moindre écart consenti par le Roi-Soleil revêt une portée symbolique qui ne peut échapper aux contemporains. Les audiences du mardi, jour de réception des ambassadeurs, constituent un temps fort dans ces luttes plus ou moins feutrées où chaque diplomate cherche à gagner tel ou tel avantage, tel ou tel privilège, au détriment de ses confrères mais aussi du roi de France. L’espace cérémoniel ne se limite d’ailleurs pas à Versailles, il s’étend au gré des nécessités protocolaires, telles les entrées d’ambassadeurs. Les querelles et contestations se trouvent alors elles aussi projetées en dehors du château et l’introducteur se doit d’être vigilant pour que son maître ne soit pas lésé à travers lui.
Le dernier volet de ce livre, intitulé « Métamorphoses », concerne le « palais » sous toutes ses formes.
Diversité des mots et de leur sens tout d’abord. Laurence Moulinier-Brogi traque le terme « palais » à travers les siècles et souligne la difficulté d’en donner une définition précise. La question est notamment de saisir ce qui réellement différencie le palais du château. Cet article nous prouve que la réponse n’est rien moins qu’évidente et que la distinction entre les deux termes se révèle fort subtile.
Diversité des formes de représentations ensuite. Katia Béguin analyse le cas de Chantilly dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Croisant trois modes de représentation – gravures, vers latins de Jean-Baptiste Santeuil et relation de la fête Dauphine publiée en 1688 dans le Mercure Galant –, l’auteur met en valeur la complémentarité des images que donnent ces différentes sources et la façon dont elles répondent à une claire volonté des princes de Condé de s’afficher en princes mécènes.
Plus que la beauté des lieux, l’ensemble des œuvres examinées s’efforce de faire éclater aux yeux du monde la puissance des Condé. Les jardins et les jeux d’eau, sur lesquels insistent particulièrement textes et dessins, sont vus par ceux-ci comme des symboles de pouvoir, témoignages de la capacité des princes de Condé à soumettre la nature à leur volonté. S’élabore ainsi un message cohérent adressé à la postérité, où la réalité de ce que fut Chantilly se trouve reléguée au second plan, sacrifiée à la renommée de ses possesseurs.
Autre « métamorphose », Christophe Blanquie nous rappelle que les palais ne sont pas seulement royaux mais qu’ils peuvent aussi être de justice. Si cette association nous paraît aujourd’hui évidente, il n’en allait pas de même pour les hommes de l’Ancien Régime. L’auteur, à travers l’exemple des présidiaux, nous explique que les magistrats devaient souvent siéger au même endroit que les autres représentants du roi ou que, au contraire, ils se voyaient abrités par les mêmes murs que les instances judiciaires non royales. Quant à ces murs, il s’agissait souvent de bâtiments se signalant par leur modestie, certes quelquefois qualifiés de « palais » mais seulement parce qu’un souverain avait pu y vivre dans des temps bien éloignés. S’appuyant sur de nombreux exemples à travers le royaume, Ch. Blanquie nous démontre que la France des Valois et des Bourbons n’avait nul besoin de palais grandioses pour attester la majesté de la justice – les magistrats en étaient alors les seuls dépositaires.
Dernier avatar passé ici en revue, celui des « palais de mémoire ». Jean-Pierre Duteil évoque l’histoire de ces systèmes mnémotechniques. Plongeant leurs racines dans l’Antiquité, ces constructions intellectuelles connaissent un renouveau d’attention à la Renaissance et prospèrent chez les Jésuites. La publication du Jifa, traité sur les arts mnémotechniques, par Matteo Ricci (1552-1610) en 1596, missionnaire en Chine, illustre la fortune du genre.
Palais et pouvoir apparaît au total comme un ouvrage dont la force première réside dans sa cohérence, les contributions se complétant avec bonheur autour d’une problématique forte. Qualités qui font d’autant plus regretter que ce travail collectif n’ait pu englober d’autres aires géographiques – Chine, Russie – ou que les mondes antiques et contemporains en soient absents.
Julien BIENNASSIS.
 
John Adamson (dir.), The Princely Courts of Europe : Rituals, Politics and Culture under the Ancien Régime, 1500-1750, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1999. Un volume 27 × 20,3 cm de 352 p.
 
 
Dirigé par John Adamson, cet ouvrage propose une approche des principales cours de l’époque moderne, conçues tout à la fois comme des systèmes symboliques d’affirmation de l’autorité princière, comme le cœur du gouvernement des États et comme des creusets sociaux et artistiques où se construisent des modèles culturels diffusés à l’échelle européenne.
Dans une introduction très nourrie, le maître d’œuvre de l’entreprise offre une utile synthèse des apports récents de l’historiographie, complétant ou réorientant les études fondatrices de Norbert Elias. Le corps de l’ouvrage est ensuite constitué d’une collection d’essais, qu’il n’est pas possible de résumer ici un par un. Sont ainsi évoquées successivement les cours d’Espagne (Glyn Redworth et Fernando Checa), de France (Olivier Chaline), d’Angleterre (J. Adamson), des Provinces-Unies (Jonathan Israel), de Rome (Henry Dietrich Fernandez), d’Autriche (Jeroen Duindam), de Bavière (Rainer Babel), de Prusse (Markus Völkel), de Savoie (Robert Oresko), de Toscane (Marcello Fantoni), de Suède (Fabian Persson) et de Russie (Lindsey Hugues).
L’ordre choisi exprime l’importance du modèle hispanique, lui-même en partie inspiré par l’étiquette bourguignonne, définitivement adoptée lors de la réforme de la maison du prince Philippe en 1548. Longtemps considéré comme exemplaire, le cas français est en fait assez particulier. Le Roi Très-Chrétien a en effet mis beaucoup de temps à se fixer dans une résidence précise, contrairement à la plupart de ses homologues européens. Il est par ailleurs resté relativement facile d’accès, alors que le Roi Catholique semble une sorte de roi caché pratiquement invisible. La dimension publique de la vie du prince constitue bien une caractéristique de la monarchie française des XVIe et XVIIe siècles. Cependant, si l’étiquette et le système d’ordonnancement intérieur des palais en vigueur en Espagne ont pu inspirer, par exemple, certaines cours italiennes au XVIe siècle, le modèle versaillais influence l’ensemble de l’Europe au siècle suivant. Ainsi, le principe d’une résidence extra-urbaine, mais proche de la capitale, s’impose au XVIIIe siècle. Rassemblant l’administration étatique et la domesticité du prince, la cour s’identifie désormais parfaitement avec la résidence monarchique. Appréhendé en dernier, le cas de la Russie paraît fort original, car l’étiquette y demeure moins pointilleuse et les cérémonies publiques moins nombreuses qu’en Europe occidentale. Dans sa relative simplicité, Pierre le Grand se montre néanmoins soucieux d’appliquer certains principes français à sa cour.
De ces différentes études, il ressort que les cours ont joué un rôle essentiel dans l’établissement des systèmes monarchiques ou princiers. Elles se sont imposées comme des outils de centralisation et d’unification, en particulier dans les systèmes peu intégrés, comme c’est par exemple le cas de la Suède. Le processus de « curialisation des guerriers », autrefois analysé par N. Elias, est à la fois confirmé et nuancé par ces travaux. Si le développement des rituels et des cérémonies participe bien à l’expression de la supériorité transcendante du prince sur la noblesse, cette dernière a été étroitement associée au mécanisme de construction étatique, trouvant désormais à la cour les ressources matérielles et symboliques nécessaires à sa définition sociale. Par ailleurs, s’inscrivant dans la logique révisionniste naguère proposée par Nicholas Henshall, J. Adamson rappelle que la cour fonctionne bien souvent comme une institution se reproduisant elle-même, sur laquelle le monarque n’a en définitive qu’une autorité limitée. Néanmoins, ces remarques ne doivent pas amener l’historien à négliger la variété des situations politiques, et à ne pas s’intéresser aux évolutions, parfois très rapides, des configurations partisanes structurant les systèmes curiaux. Cage dorée, la cour reste le lieu du plaisir du prince.
Abondamment illustré, ce livre s’impose par la clarté des exposés comme par la variété des ères géographiques traitées. Il démontre que, bien que les États connaissent des niveaux de développement différents, il existe bien, à l’époque moderne, une société de cour européenne unifiée par des valeurs et des pratiques culturelles de plus en plus homogènes.
Nicolas LE ROUX.
 
Julien Gœury, L’autopsie et le théorème. Poétique des Théorèmes spirituels (1613-1622), de Jean de La Ceppède, Paris, Champion, 2002.
 
 
Depuis les analyses pionnières de Jean Rousset, l’œuvre de La Ceppède a déjà fait l’objet de nombreuses analyses. Nombre d’entre elles ont déjà voulu rendre compte de la fusion entre poésie et spiritualité visée par le magistrat aixois. Mais, pour examiner ce projet dans toutes ses composantes, il faut en mesurer les réalisations concrètes au niveau des moyens poétiques et rhétoriques choisis par l’auteur ; cette recherche manquait encore : Julien Gœury a voulu combler cette lacune, sans craindre d’effectuer un travail patient de relevés stylistiques, souvent exhaustifs, jamais gratuits, sur le traitement du sonnet et de ses diverses composantes.
L’autopsie impose son plan, en allant de l’apparence la plus extérieure du corps livresque à sa vie la plus profonde. La première partie, « Morphologie », envisage les principaux effets d’architecture du recueil et de ses sonnets. La seconde partie, « Anatomie », décrit l’articulation à l’intérieur du théorème des diverses composantes de la méditation, le récit, l’analyse et la prière. La troisième partie, « Physiologie », identifie les outils du « ressassement » méditatifs, c’est-à-dire l’ensemble des mécanismes rhétoriques qui donnent au recueil sa respiration. Cette autopsie n’est nullement une dissection. C’est pourquoi la quatrième partie, « Psychologie », cherche l’âme de ce corps en mouvement et l’origine subjective de cette voix maîtrisée, dans un questionnement redevable aux catégories définies par Jean Lecointe dans L’Idéal et la Différence. Sans cesse, cette progression se distingue donc d’une synthèse purement descriptive, puisqu’elle tente de découvrir quel lyrisme peut engendrer la poésie méditative.
L’art poétique qui s’en dégage n’a rien de révolutionnaire : tout en refusant certaines facilités dans le traitement du sonnet, La Ceppède en exploite en virtuose toutes les ressources alors à sa disposition, en marge des principales lois de son évolution contemporaine. Il ne manque d’ailleurs pas de liberté et d’ingéniosité dans les inflexions qu’il lui donne, évoluant même dans certains de ses choix entre le recueil de 1613 et celui de 1622. Mais ses expérimentations strophiques, rimiques et métriques sont subordonnées aux exigences du projet spirituel. La variété des agencements d’un sonnet à l’autre ou à l’intérieur du même poème vient donc résoudre le « conflit perpétuel entre la forme fixe du sonnet et la forme libre de la méditation » (p. 292). Sa poétique privilégie le « méccano strophique », où la rigueur rationnelle de l’enchaînement linéaire et de la compartimentation supplante souvent les effets d’attente et de symétrie extrêmes ménagés à l’époque de Ronsard ; peu soucieuse d’un véritable dynamisme accentuel, elle donne la priorité aux rapports prosodiques, cherchant à accroître par les manipulations sonores la densité sémantique du vers ; la clef de voûte de cet édifice est finalement la rime, souvent traitée à la manière des Grands Rhétoriqueurs, sans toutefois assigner à cette seconde rhétorique la même fonction : loin de leur efflorescence brillante, La Ceppède trouve dans les mises en écho et les « corrélations phonologiques » de la rime le moyen d’une patiente intériorisation du mystère et de sa richesse.
Ce dispositif incarne-t-il l’expérience vivante d’une subjectivité priante ? En fait, la persona du poète-méditant reste souvent insaisissable, puisque le « je » des Théorèmes « ne franchit jamais la frontière de l’ethos rhétorique » (p. 290). Bien que la méditation dévote favorise l’effusion et la participation du méditant à la scène représentée, l’énonciation poétique maintient sans cesse le primat de la distanciation et donne à toute confidence le statut de mise en scène rhétorique. Car ce n’est pas l’expérience directe d’un sujet personnel qui peut autoriser sa parole, mais bien l’ensemble des méditations déjà écrites et autorisées par la tradition spirituelle. Cela n’empêche pas une identification progressive, à travers le corps métaphorique du poème, de l’activité créatrice au chemin de Croix du Christ, le sonnet étant idéalement écrit, selon les mots des Théorèmes, d’un « sang d’encre ».
Cette étude touche donc bien au cœur de l’entreprise des deux recueils du poète aixois, en jetant les fondements d’une « théorie de la méditation en vers » (p. 13). C’est toute l’analyse de la poésie dévote de cette époque, dont l’originalité est souvent mal définie, qui se trouve éclairée par cette monographie. Le théorème ne doit pas se lire comme une autopsie mystique chargée de dire à travers un langage radicalement bouleversé le présent d’une rencontre mystérieuse entre l’âme et Dieu. S’il s’agit bien de spiritualité, la réécriture en vers des textes dévots s’appuie sur une transposition permanente : « Le théorème ne se contente pas de versifier des méditations, il médite avec les moyens qui lui sont propres » (p. 312). Si l’intellectualité analytique remplace le lyrisme extatique du mystique, si la maîtrise du langage est préférée au dénuement ou à l’excès, c’est parce que la rhétorique vient réaliser la méditation. Beaucoup de questions restent naturellement encore en suspens, en particulier sur le type de lecture (possible ou effectivement réalisée) que peut accueillir un tel texte... Mais on doit à Julien Gœury d’avoir situé avec exactitude la démarche de La Ceppède et de nous avoir fait mesurer combien cette expérience manifestait, jusque dans sa démesure, une extraordinaire confiance dans les ressources du langage rhétorique.
Christophe BOURGEOIS.
 
Lojacono (Ettore) (dir.), La recherche de la vérité par la lumière naturelle de René Descartes, textes établis par Erik Jan Bos, lemmatisation et concordances du texte français par Franco Aurelio Meschini, index et concordances du texte latin et néerlandais par Francesco Saita, Milano, Franco Angeli, 2002, LXVI-694 p.
 
 
La recherche de la vérité, dialogue de Descartes, de taille modeste (parce qu’inachevé), occupant une trentaine pages dans le tome X de l’édition Adam-Tannery (p. 495-527), est, pourrions-nous dire, le « prétexte » d’un ouvrage volumineux (750 p.). Il s’agit d’un prétexte en trois sens – et en aucun cas péjorativement. a) La recherche de la vérité est un prétexte puisque le texte que nous avons n’est connu dans la langue même de Descartes que dans sa première moitié (AT, X, 495-514), la seconde jusque-là n’était connue que par la traduction latine (1701). Erik Jan Bos réétablit ces textes, et rend accessible la traduction néerlandaise (1684) de la totalité du texte, négligée jusqu’alors. b) La recherche de la vérité est un prétexte, ensuite, au sens où, par la datation (1634) proposée ici par Ettore Lojacono, il s’agit d’un texte antérieur au Discours de la méthode, et non pas d’un texte tardif comme on le dit souvent. c) Enfin, l’édition des différentes versions (le français et les traductions) est le texte à partir duquel les index et concordances sont établis – ce travail étant l’essentiel, par le volume, de cet ouvrage.
Le livre se compose de deux introductions générales : celle d’Ettore Lojacono s’attache à l’histoire intellectuelle lisible dans le dialogue, tandis que le travail d’Erik Jan Bos précise son histoire matérielle. Les index et les concordances sont également introduits par des avant-propos de Franco Aurelio Meschini et de Francesco Saita.
Ettore Lojacono rappelle, chemin faisant (p. VIII-IX, n. 93, p. XXXV), la vingtaine d’études consacrées à La recherche de la vérité et à sa datation, et s’attache à préciser pour quelles raisons une datation ca 1634 est probable. Pour la soutenir, il aborde le dialogue par son avant-propos et sa mention de l’ « honnête homme ». Les rapprochements avec N. Faret (L’honnête homme ou l’art de plaire à la Cour, 1630) sont probants (n. 20 p. XI-XII). Descartes, bien que reprenant Faret, en abandonne néanmoins bientôt le projet (courtisan) pour passer à un plus grandiose. Ettore Lojacono précise donc ensuite (p. XIII-XVI) le « grand plan » de l’ouvrage (qui dépasse le dialogue que nous lisons) en commençant par ses personnages : Eudoxe représente Descartes, Épistémon est docte mais curieux, et Poliandre est immergé dans la culture de l’honnête homme mais prêt à s’en éloigner. Entrant dans le détail des arguments, Ettore Lajacono reprend les arguments du doute et souligne (après Jean-Pierre Cavaillé, voir n. 69, p. XXV-XXVI ; p. LXIII), à propos du rêve, que le « Veillé-je, ou si je dors », plutôt qu’au vers de L’Astrée souvent cité comme source possible ( « Dors-je (...), ou si je veille » ), renvoie, littéralement, à Jean Rotrou (Les occasions perdues, 1635). Mais il ne s’arrête pas là, et le rétablissement du texte et la comparaison avec les versions latine et néerlandaise révèle une autre lecture de « Ce mot d’estonnement dedans le (sic) comédies veilleie (sic), ou si je dors » qui rattache « vieillie » non à « ou si je dors » ( « veillé-je, ou si je dors » ) mais à comédies ( « comédies vieillie[s] » ). Ce genre de fautes d’accord étant courant dans la copie, cette leçon est tout à fait possible. Ettore Lojacono travaille ensuite sur les différences entre La recherche et le Discours de la méthode et les Meditationes. Il se concentre alors sur le Dieu tout-puissant et sur l’ego sum, demandant pourquoi Descartes aurait renoncé à l’équivalence entre pensée et être s’il l’avait conquise. C’est un argument majeur pour la datation antérieure au Discours de la méthode. Mais pour que 1634 s’impose et non un autre moment dans la période de jeunesse, il faut encore préciser que Descartes devait se sentir suffisamment sûr de lui (ce qui est attesté en 1634 en métaphysique, méthode et physique, p. XXXIV) et disposer d’assez de temps (des mois et non quelques semaines, vu l’ampleur du projet). Or cette situation est celle de Descartes en 1634 après que la condamnation de Galilée l’a jeté dans le désarroi. La forme du dialogue en français peut alors lui être apparue comme propre à trouver audience pour exposer au public ce qu’il veut transmettre de sa philosophie. C’est sur ces arguments que s’achève cette première introduction, non sans avoir expliqué le rejet de l’arbre de Porphyre comme moyen de réponse à la question quid es ?, et la découverte de la res cogitans.
La présentation historique et matérielle du texte par Erik Jan Bos commence par rappeler que l’original est perdu. Deux copies, vraisemblablement effectuées par Tschirnhaus chez Clerselier (en 1682), ont été prises. L’une est complète et fut sans doute à la source des éditions néerlandaise et latine. Elle est aujourd’hui perdue. Erik Jan Bos pense que, en raison de la mort de Clerselier et de Glazemaker, la traduction parue au printemps 1684 doit être le fait de Van Gent ou de Blok. L’autre est incomplète, c’est la seule que nous connaissions encore dans la langue originale : elle a abouti au texte conservé dans les Archives Leibniz à Hanovre. Son apostille est célèbre : « J’ai la suite ailleurs ». Erik Jan Bos considère, comme nous, que cette suite peut être l’édition des Opuscula posthuma de 1701. Cette copie étant la seule dont nous disposions dans la langue originale, il convenait de l’éditer scientifiquement (AT avait amendé le texte à partir du latin, l’édition de l’Akademie de Leibniz a suivi AT dans son vol. II/1, mais le texte a été revu dans le vol. III/2) : Erik Jan Bos propose pour la première fois la distinction des révisions de Tschirnhaus et celles de Leibniz (voir l’appendice p. 14-17). Pour la première fois également, la traduction néerlandaise est prise en compte qui permet de lever des ambiguïtés du latin par exemple. L’édition scientifique des textes permet de comparer toutes les variantes. Le texte de la version française est imprimé p. 1-13, les traductions néerlandaise et latine sont reproduites, en regard, p. 18-65. Le texte néerlandais contient, en marge, les concepts latins traduits quand il est nécessaire de préciser le sens d’un terme néerlandais qui ne s’est pas encore imposé dans la langue philosophique (on en trouvera aussi une liste récapitulative p. 203-206). Le lecteur ignorant du néerlandais mais voulant profiter des enseignements de la première traduction se reportera à l’article d’Erik Jan Bos publié dans les acta de la journée d’études du Centre d’études cartésiennes de 1998 parus dans les Nouvelles de la République des Lettres, 1999-I, p. 13-26.
Franco Aurelio Meschini (dans son Avant-propos, p. 69-76) revient sur les différences entre l’édition proposée dans ce volume par Erik Jan Bos et AT (p. 70-73). Le texte présente 4 943 occurrences, un total de formes de 1 269 réparti en 796 lemmes. Chaque lemme est accompagné du nombre d’occurrences total ainsi que chaque forme sous le lemme, puis sont données chacune des lignes de texte. Les concordances ainsi présentées occupent les p. 77-188. L’outil informatique a été mis au point par Francesco Saita, qui introduit aussi aux index et concordances (p. 189-206). Cette introduction prend principalement la forme d’une récapitulation alphabétique du vocabulaire employé (dans les trois langues) par Poliandre, Épistémon et Eudoxe (p. 191-203 ; Eudoxe parlant trois fois plus que les deux autres). Suit l’index décroissant des formes (p. 209-243), les concordances du texte néerlandais (p. 247-475) et celles du latin (p. 479-689). Un index des noms cités dans le volume conclut cette somme lexicographique qui vient enrichir les volumes existants consacrés aux Regulæ, au Discours de la méthode, aux Principia, et aux Meditationes.
Ajoutons qu’Ettore Lojacono a fait paraître, fin 2002, un autre volume consacré à La recherche de la vérité. Il s’agit cette fois d’une traduction italienne (René Descartes, La ricerca della verità mediante il lume naturale, Roma, Riuniti, VIII-232 p.). Ce nouvel ouvrage propose, outre la traduction avec le texte français ou latin en regard, un important appareil de notes, une introduction suivant le plan de celle que nous avons présentée ci-dessus (mais plus étendue), et des appendices bien utiles (le premier sur les hypothèses de datation, depuis Baillet jusqu’à Landucci en 2001), un second donnant les concordances entre le texte de La recherche et ceux du Discours de la méthode et des Meditationes, concordances complétées par des extraits de la correspondance métaphysique et scientifique à l’époque de La recherche, 1929-1933). La traduction elle-même est richement annotée (p. 108-149).
Le regain d’intérêt suscité par La recherche de la vérité aura permis la publication d’outils de travail de très haute tenue permettant son étude plus précise encore, et l’instruction de la vexata quaestio de sa datation comme l’espérait Geneviève Rodis-Lewis en 1971.
Michaël DEVAUX.
 
Thierry Sarmant, La République des médailles. Numismates et collections numismatiques à Paris du Grand Siècle au siècle des Lumières, Paris, Honoré Champion, 2003.
 
 
Dans le regain de l’intérêt, depuis une dizaine d’années, pour les collections de tous ordres, Kunst- et wunderkammer, collections parisiennes, vénitiennes, ou allemandes, manquait encore un élément important : la collection de médailles. C’est cette absence que tente de combler le livre de T. Sarmant, dans la lignée de son ouvrage précédent sur le Cabinet des médailles, qui constitue le terreau de sa réflexion, consacrée aux membres de la contrée si particulière des numismates, à leur constitution, à leur composition sociale, à leur apogée et à leur recomposition, jusqu’en 1830.
Loin d’avoir toujours été une activité austère et désuète, entre science et passion privée, la collection numismatique, née au milieu du XVIe siècle dans la lignée de la République des lettres et dans le sillage des collections princières italiennes et allemandes, connaît un essor considérable au XVIIe siècle, matérialisé par sa reconnaissance officielle avec la création d’un cabinet des médailles du roi. Elle est associée désormais au pouvoir, même si elle reste largement cultivée au sein d’une élite urbaine, composée d’amateurs ou de savants. Les deux premières parties de ce livre érudit, au style alerte et plein d’affection pour les membres de cette « République métallique », retracent ainsi minutieusement le transfert, voire le basculement d’une activité privée, pratique sociale noble et bourgeoise – à l’inverse de l’Empire allemand ou de l’Italie où les princes furent, en général, les premiers initiateurs des collections métalliques –, vers une pratique royale, institutionnalisée et réglementée au sein de l’Académie des médailles créée par Colbert en 1663, sans marquer pour autant la fin des grandes collections parisiennes. Cette captation par le monarque de la pratique numismatique participe plus largement du phénomène de contrôle du monde de l’art et de création des grandes collections royales. Tout comme les grands domaines artistiques mis au service de la royauté, le Cabinet des médailles et l’Académie deviennent une référence incontournable du monde numismate. Cette activité entre science et plaisir esthétique se fonde avant tout, selon T. Sarmant, sur un goût pour l’histoire, considérée comme galerie d’exempla vertueux. En ce sens, ces collections essentiellement composées de monnaies antiques ne pouvaient que séduire un Louis XIV, grand revivificateur des figures historiques qui incarnaient à la fois des modèles politiques et des figures d’identification. À cet égard, on peut regretter que l’auteur ne développe pas davantage les liens politiques entre le pouvoir royal et sa collection de médailles. Est-ce un hasard, si l’intérêt déclinant du prince pour les médailles, au siècle suivant – abandon relatif marqué par le départ de la collection du roi de Versailles à Paris –, va de pair avec un déclin relatif de l’image royale ? En effet, à travers une étude prosopographique extrêmement abondante, Thierry Sarmant montre que le désintérêt grandissant de la monarchie annonce la chute progressive de la « République métallique », qui se perçoit de plus en plus comme un cercle restreint de happy few en voie de disparition, tandis que triomphe un autre type de curiosité moins séduit par l’histoire que par le plaisir esthétique. L’auteur dessine les traits de cet aspect du collectionnisme, tourné vers le plaisir visuel de reliques du passé, moins guidé par l’envie d’accumulation que par la « forme de sociabilité » qu’elle engendre. La « République des médailles » vit en effet de réseaux, de correspondances et de publications qui brassent à la fois les membres de la noblesse de cour et des roturiers, qui se retrouvent dans des lieux communs, partagent les mêmes gestes, sans pour autant partager un sentiment d’égalité. C’est que la collection de médailles, par sa double nature de science et de jugement esthétique, constitue sans doute un moyen efficace de distinction sociale (aspect malheureusement un peu délaissé par l’auteur), une forme d’expression symbolique de sa place dans la société d’Ancien Régime qui perd en partie de sa validité et de sa signification après la Révolution française.
Naïma GHERMANI.
 
NOTES
 
[1] La Science des saints. Le Discours mystique au XVIIe siècle en France, Grenoble, J. Millon, 1992.
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