Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130542483
160 pages

p. 25 à 50
doi: 10.3917/dss.041.0025

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n° 222 2004/1

Depuis deux siècles, l’ensemble des textes regroupés sous le titre de Mémoires fait parler de lui. Cependant, force est de constater que les historiens n’ont que peu exploité ce réservoir d’anecdotes et de pensées diverses concernant le règne du Roi-Soleil. Les spécialistes se sont penchés plus volontiers sur l’implication du monarque dans la rédaction de ces pages écrites à la première personne [1]. Attention salutaire à n’en pas douter mais qui a un peu évacué la nature du contenu lui-même, indépendamment de la place accordée au récit d’interminables négociations diplomatiques.
Les éditeurs ont peu réfléchi sur les implications du genre en ne retenant pour titre que le terme générique de Mémoires alors que les manuscrits dont on dispose nous invitent plutôt à n’y voir que des « mémoires », en grande partie informels, comme on aura l’occasion de l’examiner en détail [2]. À souligner aussi, l’importante renommée dont a joui le texte (faisons pour l’instant comme s’il avait une unité), et ce dès le règne de Louis XIV. Paradoxalement, plusieurs auteurs contemporains de la rédaction ont parlé de ces Mémoires du roi sans en avoir lu une seule ligne. Ce fut l’occasion de brosser le portrait flatteur d’un stratège couronné s’adonnant aux lettres et à l’éducation de son fils [3].
C’est, en premier lieu, l’analyse des manuscrits du corpus qui nous retiendra. Le contenu des textes nous amènera à préciser l’intuition des nombreux historiens qui ont été sensibles au parfum de stoïcisme que dégagent les passages les moins narratifs [4]. Il n’aura échappé à aucun lecteur attentif qu’entre les récits de tractations, de querelles protocolaires et de guerres entre États, se multiplient les réflexions ponctuant le récit d’un enseignement, un peu distancié, initiant le destinataire aux maximes de gouvernement et à l’art de règner [5]. De là, les Mémoires de Louis XIV livreront leur modeste contenu, bien éloigné des « mystères de l’État » qu’on voudrait voir apparaître au détour d’une scène de bataille. La fortune critique du texte, aussi ambiguë que curieuse, nous montrera enfin que, depuis Pellisson, on prête au roi une œuvre dont la paternité pose problème.
 
LES MÉMOIRES DE LOUIS XIV OU LE MIRAGE DE L’ATTRIBUTION
 
 
Le sens commun veut qu’un texte, imprimé ou non, soit, dans sa version définitive, le produit d’un auteur qui travaillerait à partir d’un brouillon manuscrit. Parfois, ce schéma se complique un peu lorsqu’il y a plusieurs versions du manuscrit initial ou des copies réalisées à partir de cette matrice. C’est là qu’interviennent les éditions critiques ajoutant ou retranchant ce qui est, ou ce qui n’est pas, de la main de l’auteur. La complication croît alors que le manuscrit n’est pas autographe parce qu’un tiers a retranscrit sous la dictée les paroles de l’auteur présumé. Quoi qu’il en soit, et malgré les variantes potentielles, on reste persuadé qu’à une intention initiale répond, malgré les aléas de la rédaction ou de la publication, un texte achevé, condensant la pensée authentique de l’auteur. Dans le cas des Mémoires de Louis XIV, et de bien d’autres manuscrits de la même période, ce schéma ne peut être appliqué [6].
Quiconque a lu ces Mémoires sait que le roi les a en partie dicté au président Octave de Périgny [7] puis à Paul Pellisson-Fontanier et qu’il subsiste des fragments manuscrits de la main de ces trois personnages [8]. Pourtant, on ne peut réduire le travail de rédaction, ou plutôt de composition, de ces textes à la simple transposition de paroles ou de petits écrits du roi, sous une forme plus élaborée grâce à l’intervention des intéressés. Pour tenter de dénouer l’écheveau de ces brouillons accumulés et péniblement rassemblés par le duc de Noailles, partir de l’état précis des manuscrits autographes de la main de Louis XIV lui-même ne suffit pas. Ni l’usage de la première personne, ni l’écriture avérée de Louis XIV ne peuvent vraiment rendre compte d’une pensée qu’on voudrait originale.
En amont de tout développement digne de ce nom, on dispose de feuillets autographes dressant une petite liste d’événements survenus durant l’année 1666. Un rapide trait à la plume sépare chaque phrase comme pour éviter toute confusion par un tiers. Ces feuillets représentent l’ébauche de ces mémoires, comme le roi l’écrit lui-même : « Nottes pour lescriture du (corrigé : » des “) mémoire (corrigé avec l’accord au pluriel) » [9]. Le transcripteur, Périgny en l’occurrence, le signale à plusieurs reprises : le roi lui communique de petites feuilles où, sans ordre apparent, est noté tout ce qu’il souhaite voir apparaître dans le texte [10]. À cette occasion, Louis XIV esquisse sa pensée en guidant le développement que le rédacteur couchera sur le papier [11]. Mais le travail du roi ne se limite pas à la rédaction de ces feuillets qui ne nous sont pas tous parvenus [12] et qui ne nous disent rien de sa vision de la monarchie et de l’exercice du pouvoir. Tout au plus s’agit-il de petites chronologies des choses dignes de figurer dans les mémoires [13].
Plus importants sont les longs passages – jamais publiés depuis 1806 [14] ! – qui constituent, à n’en pas douter, un volet majeur du corpus, curieusement laissé dans l’ombre. Si des générations d’historiens ont déploré en secret le sort réservé par le roi à ses manuscrits autographes, des dizaines de pages restent ignorées parce qu’injustement détachées de l’ensemble des écrits destinés à l’éducation du Dauphin. Précisons les choses : les Mémoires de Louis XIV ne constituent en fait qu’une série de « mémoires » développant, sur le mode sentencieux du récit autobiographique, un ensemble disparate de tableaux militaires et de pensées sans autre fil conducteur que la chronologie.
Quelles sont ces pages oubliées ? Il s’agit de mémoires militaires, de la main du roi, détaillant avec une précision remarquable le cours des opérations en 1672 [15], 1673, 1674 [16] et 1678, c’est-à-dire durant la campagne de Hollande [17].
À cette longue description des combats et surtout de la stratégie employée, s’ajoutent des indications techniques extrêmement précises comme, par exemple, la manière de camper [18], ou de longues listes d’officiers prenant part aux combats [19]. Des indications quotidiennes permettent de suivre le roi à la guerre dans tous ses déplacements. Gain-Montagnac indiquait toutefois que la campagne de 1673 n’est pas rapportée dans son intégralité, intuition que semble confirmer Pierre Goubert dans un bref article mentionnant l’existence de la partie théoriquement manquante, recopiée par Pellisson et annotée par le roi [20].
Il existe une autre partie supplémentaire recopiée par l’académicien et corrigée par Louis XIV. Ce fragment de 28 feuillets reprend le début du récit pour la campagne de 1673 conservé à la Bibliothèque nationale [21]. Son intérêt tient à l’intervention de Louis XIV : alors que Pellisson recopie les passages autographes, il les abrège délibérément. Qu’un Immortel rectifie les lourdeurs de style du roi n’est pas choquant, ce qui est plus étonnant c’est que Louis XIV reste rivé à sa version personnelle jusqu’à la virgule, et ce pour un document très éloigné des enseignements généraux sur la monarchie [22]. Si cela témoigne de son attention en faveur de la conformité de la transcription avec l’original de sa main, cette correction met aussi en lumière la petite liberté qu’a prise Pellisson avec le style de son employeur. Il devait trouver naturel de modifier les formules lui paraissant lourdes ou inutiles, sans toutefois altérer le sens des passages revus.
La plupart des éditions des Mémoires n’insistent guère sur ces pages où le roi de guerre expose sa méthode de combat et établit un véritable compte rendu des officiers et des troupes nécessaires à chaque opération. Dans quelles conditions ces mémoires militaires ont-ils été rédigés ? Sans doute en relisant les ordres de bataille [23] ou en sollicitant des témoins directs comme Pellisson [24]. Quoi qu’il en soit, il serait maladroit de détacher ces mémoires du reste du corpus : ils ont dû constituer un support très important pour l’éducation du Dauphin. Ces archives stratégiques sur la manière de conduire les troupes et d’effectuer un siège représentaient plus qu’un souvenir anodin de campagne.
Considérons l’importance des récits militaires dans les Mémoires et, parallèlement, l’absence de recommandations pratiques. On saisit mieux, alors, la valeur de ces dizaines de pages autographes. Elles servent, de toute évidence, de complément aux passages historiques et édifiants parce qu’elles font partie, à part entière, du corpus destiné à l’éducation d’un futur roi de guerre capable de conduire des troupes en s’exposant au tir de l’ennemi [25].
Comme on l’a dit, la composition (et pas seulement la rédaction) des « mémoires » s’est effectuée de manière collective. Le roi donnait sans doute les principales indications, Périgny développait à la première personne et Louis XIV, puis Pellisson, rectifiaient ou conservaient ce qui leur convenait. À cet égard, on ne se demandera pas qui est l’auteur des remarques portées en marge du journal de Périgny développant les feuillets (elles ne sont jamais rédigées à la première personne) : ce dernier a peut-être noté les suggestions du roi ou ajouté ses propres pensées après le blanc-seing royal.
Il est d’autant plus délicat de trancher que l’usage de la première personne est tout sauf un repère fiable pour qui voudrait traquer la pensée de Louis XIV dans le capharnaüm de ses brouillons. Aussi étonnant que cela paraisse, les rédacteurs utilisent sans sourciller le « je » en écrivant à la place du roi. Certes, il s’agit avant tout d’accélérer le travail en transposant le récit directement à la première personne. Périgny excelle à cet exercice et juxtapose les remarques sur l’intervention du roi dans la composition et le récit autobiographique sans qu’il soit possible d’y voir de différence bien marquée. Le « je » n’est qu’un lieu d’où réfléchit et écrit Périgny : il ne se met pas une seconde à la place du roi parce que la construction du texte n’interdit pas cette circulation de l’usage de la première personne. La distinction entre rédacteur et narrateur se fait discrète alors que la notion d’auteur unique est définitivement rendue caduque. Est-ce un trait particulier à Périgny ? Il semble que non puisque Colbert a écrit, lui aussi, au nom du roi dans un mémoire destiné au corpus.
« Pour commencer par l’Italie, comme le lieu où réside le père commun de l’Église, je vous diray mon fils, que le pape séant alors » [26]... Retenons le fait que tous les rédacteurs ont utilisé la première personne sans que le roi, sans doute, n’en prenne le moindre ombrage. Le genre en avait décidé ainsi et Louis XIV laissait ses collaborateurs écrire pour lui. Après tout, la chose était fréquente dans la rédaction des lettres [27], voire de certaines poésies de circonstance, il est vrai [28]. Voilà qui oblige à nuancer les propos de Richard D. Lockwood sur l’emploi de la première personne dans les Mémoires [29]. La récurrence du « je » est moins un signe de narcissisme, révélateur hypothétique de l’absolutisme, que l’application, souvent excessive et maladroite à vrai dire, du cahier des charges du genre autobiographique. Ce dernier connaît alors son apogée avant d’être concurrencé plus tard par des mémoires totalement fictifs.
La pluralité des interventions, comme la circulation des pensées, des mots et des références, ne peut, dans ce cas, être précisée outre mesure. Tout au plus est-il possible de repérer, sur le manuscrit, les indications marginales et les corrections effectuées par les rédacteurs successifs.
Dans son journal, Périgny note en marge de multiples indications qui s’avèrent tout à fait précieuses sur la construction du « premier état » des mémoires. En haut à gauche du recto du feuillet 7, il trace une large croix qui renvoie au verso du feuillet 6. Il écrit : « Refflexion que S.M. m’a suggerée qu’un Roy ne doit pas avoir plus de soin a ce qu’il paroist [illisible] dessous son nom que de tout le reste de ce qui se trouve dans l’Estat » [30]. Un peu plus loin, faisant allusion à la prise de huit cents prisonniers par La Vallière et le prince de Tarente, il note en marge « sinformer du detail » [31]. Ailleurs enfin, alors qu’il fait dire au roi « Jy travallois moy mesme et tenois un grand ordre pour cela », il note à côté : « Refflexion ». Cette suggestion de développement ou d’addition de pensées supplémentaires explique en partie le caractère composite du texte où les passages historiques côtoient les maximes philosophiques [32].
Si des réflexions ont pu être ajoutées au texte « initial », pour l’étoffer un peu, l’examen des copies de Pellisson renvoie à une situation inverse. Dans ce cas, l’académicien a allégé le texte de pensées qui, ou bien ne convenaient plus au roi, ou bien étaient mal formulées à ses yeux : il est allé beaucoup plus loin que dans sa copie des mémoires militaires pour 1673. Donnons quelques exemples de rectifications par Pellisson [33] :
Je say bien qu’il est des Princes foibles et mal establi {de peu de valeur} qui ne se / (marque verticale) pouvant
pas soutenir par leurs propres forces croyent trouver un grand secours dans les animositez des particuliers {et pour se rendre maistre d’une partie de leurs sujets veulent bien se rendre compagnons des autres.
Comme ils voyent leur souveraineté mal establie ils prennent sans scrupule toutes sortes de voyes {les plus basses} pour la deffendre
Pouvant pas soutenir par leurs propres forces}
Car pour moy je n’ay jamais creu que ce fust une bonne maxime que celle qui met le principal art de regner a jetter la division et le desordre partout [34].
Le trait vertical servait de marque pour une dernière correction, Pellisson n’étant décidément pas satisfait du résultat :
__ pouvant pas soutenir par leurs propres forces croyent trouver un grand secours dans les animositez des particuliers, et qui n’estant pas capables de se faire obeir par respet et par autorité, taschent au moins de se rendre necessaires par intrigue et artifice {Et qu’il y a bien de la diference entre la maniere de gouverner les petits estats et celle de soutenir les grandes Monarchies
mais en ce point cy je ne sais pas si les princes mesme les moins puissans font bien de se vouloir escarter de la route que je vous enseigne}. [35]
Autres exemples de corrections portant sur des passages concernant la morale :
Ces corps formez de tant de testes, n’ont point de cœur qui puisse estre eschaufé par le feu des belles passions.
{L’amour de la gloire et la reconoissance des bienfais ny la Joye qui suit les bonnes actions, ny la honte des mauvaises lors qu’elles tombent dans le public ne semblent presque toucher ocun (sic) des particuliers qui le composent}. [36]
{Le dereglement des passions a presque toujours une triste issuë. Il n’est pas possible qu’un méchant homme soit longtemps heureux, que ce soit tost ou que ce soit tard il faut toujours que la peine suive {le crime} la faute. Les uns la ressentent dune maniere et les autres d’un (sic) autre
Ceux qui sont dans le desordre ont ce malheur qu’ilz n’en conoissent jamais la concequence qu’alors qu’il n’est plus temps de s’y opposer. L’habitude qu’ilz prennent a malfaire leur fait paroistre de jour en jour leurs fautes plus excusables {et plus legeres} tandis qu’elles deviennent plus heureuses dans le public}
tandis qu’au contraire, elles deviennent dans le public plus honteuses et plus {insuportables} blamables [37]]scandaleuses (en marge).
S’agissait-il encore de supprimer des redites ou d’alléger le texte ? Louis XIV a-t-il souhaité qu’on supprime des pensées qui n’étaient pas de lui et qu’il n’appréciait guère ? On ignore les motifs exacts de la suppression de ces passages au demeurant fort intéressants et, en l’absence d’éléments probants, on se gardera d’échafauder quelque théorie que ce soit. On ignore même qui est à l’origine de la suppression de ces réflexions sur la manière de gouverner propre aux Princes faibles ou sur le sort réservé au méchant homme.
Les annotations chiffrées recèlent sans doute les seuls véritables mystères du manuscrit. À plusieurs reprises, des chiffres et des lettres se perdent dans les interlignes ou les marges des feuillets [38]. Dreyss, avant tout autre, les a remarqués sans pouvoir les décoder [39]. Sonnino les décrypte partiellement en y découvrant une preuve de la lecture de l’œuvre de Machiavel par les rédacteurs [40]. Le « P » renverrait au célèbre Prince et le « TL » au Discours sur la première décade de Tite-Live, ouvrage non moins important sur la manière de gouverner.
Entrons dans le détail. Le renvoi au Prince est aisé à vérifier, soit. Le Discours de Machiavel se divise, quant à lui, en trois livres [41] : on peut donc tenter de trouver, grâce aux indications chiffrées, les passages susceptibles de s’accorder avec la réflexion suggérée par l’auteur. La concordance avec les Mémoires n’apparaît que rarement. Sur l’attitude à avoir selon la taille et la puissance des États, l’auteur du Prince renvoie à l’exemple des États de l’Église en remontant pour cela à Charlemagne [42]. Pourtant, les autres indications ne renvoient à rien qui corresponde au thème suggéré.
Un peu plus loin, Périgny envisage un développement sur la réputation du Prince. Sur les trois renvois chiffrés ( « 13, 14, 15 et 43 » ), un seul pourrait convenir lorsque le Florentin aborde l’épineuse question du rang du souverain [43]. Quant à la nécessité pour un roi d’apprendre constamment, là aussi, un seul chapitre de Machiavel peut être mis en parallèle [44]. Au total, la récolte semble bien maigre : que ce beau texte ait inspiré le rédacteur, voilà qui tient de l’évidence, mais les renvois sont dans l’ensemble assez douteux. Il n’est pas impossible que Périgny ait utilisé un autre ouvrage qui n’est pas mentionné de manière explicite dans le manuscrit [45]. De toute façon, la pensée politique qui s’exprime au travers des Mémoires ne saurait être considérée comme un avatar de l’œuvre de Machiavel. Quelques citations et d’improbables renvois ne suffisent sûrement pas à classer Louis XIV parmi les disciples du Florentin [46].
Bien des mains ont collaboré à la rédaction des « mémoires » du roi. À chaque fois, les intentions, les pensées et les avis, ont dû se rencontrer, peut-être se confronter, dans un projet solitaire dans la théorie, mais collectif dans la pratique au moins au niveau de la circulation des copies et des idées. De là, la question de la « paternité » même du manuscrit se pose tant les variantes, les renvois et l’intervention royale, indubitablement fluctuante, brouillent les pistes. L’idée d’une propriété unique du texte se fond d’ailleurs dans la circulation du « je » entre les différentes personnes qui ont pris part à cette rédaction. Le nom de Louis XIV représente plus un horizon vers lequel convergent les idées et les mots qu’un sceau indélébile marquant la propriété d’un auteur unique résumant sa pensée et sa vie en quelques cahiers recopiés par un tiers [47]. L’examen des idées développées dans ce corpus interdit tout autant de voir dans les « mémoires » une œuvre vraiment originale, détaillant les réflexions du roi sur son propre « métier ».
 
LES LIEUX COMMUNS D’UN ENSEIGNEMENT NÉO-STOÏCIEN
 
 
Voltaire avait entr’aperçu, le premier, la figure d’un Louis XIV philosophant sur son propre règne. Avait-il tout à fait tort ? Éducation philosophique ou pas, il est permis à un roi de prendre du recul sur sa conduite en tant que souverain et de considérer, dans l’intimité de son cabinet, les principes guidant sa prise de décision. Effectivement, si on laisse de côté le volet purement historique des Mémoires, où le roi endosse le costume d’historiographe de son propre règne, tout le volet moral, ou philosophique si l’on préfère, livre au lecteur une solide leçon de gouvernement mais qui n’est en rien originale contrairement à une idée reçue.
Il va sans dire que c’est la politique, et non l’éthique, qui est au cœur de ces considérations même si la limite entre les deux domaines est des plus ténues puisque l’idéal poursuivi est de confondre les deux et d’inventer un modèle de roi-philosophe ambitieux comme Alexandre mais vertueux comme saint Louis. On va pouvoir vérifier à quel point le texte traduit l’influence du néo.stoïcisme ambiant dans la société cultivée du Grand Siècle [48] et bien sûr à la cour [49]. Il convient pourtant de ne pas confondre ce qui relève de la philosophie politique et ce qui découle d’une morale des plus communes justement parce qu’elle est la morale du temps.
Depuis la Renaissance, l’Occident a accordé une place grandissante à une réflexion sur la vie qui s’inspire ou se revendique des écrits stoïciens. Les passerelles sont d’ailleurs très nombreuses avec le discours des directeurs de conscience et autres casuistes. Son contenu s’apparente à peu près aux leçons de morale dispensées dans les écoles de la IIIe République : c’est une sorte d’éthique « de ménage » fondée sur un bon sens commun applicable par n’importe qui dans la vie de tous les jours. Cela n’interdit pas les références explicites mais elles sont loin d’apparaître systématiquement. C’est donc moins à une philosophie de l’absolutisme que tendent les Mémoires qu’à une compilation de maximes générales pouvant être adaptées par n’importe qui, jouvenceau ou barbon, janséniste ou jésuite, prince ou savetier. Comme bien d’autres, Louis XIV a enseigné à son fils une morale en réalité anonyme.
Ainsi, les pensées qu’on attribue au roi ne recouvrent qu’un florilège de lieux communs sur la manière de gouverner, en accord avec la religion et surtout avec cette manière de penser et de se penser très en vogue à l’époque [50]. Ce faisant, le texte entre en adéquation avec le programme défini par Bossuet dans sa lettre à Innocent XI sur l’éducation du Dauphin [51]. L’idée d’une divulgation discrète de secrets sur la manière de gouverner ne saurait résister à la comparaison avec les ouvrages les plus accessibles qui soient sur le sujet. On regroupera ainsi les considérations morales du texte autour de trois grands thèmes qui se rejoignent à l’occasion : la solitude du pouvoir, la maîtrise de soi et l’exercice spirituel du pouvoir.
a / L’apprentissage de l’exercice solitaire du pouvoir
Une des plus récurrentes obsessions du roi est la concentration exclusive du pouvoir entre ses mains [52]. Or, cette impression de solitude, renforcée par la redondance du « je », n’est pas le fait du genre seul [53]. Les pages concernant l’année 1661 sont très significatives à cet égard puisque le début du règne personnel est l’occasion pour Louis XIV d’expliciter, et de justifier par la même occasion, sa démarche auprès de son fils : « ... afin de mieux réunir en moi seul toute l’autorité de maître (...) [54]”. Le roi inaugure alors la longue litanie de sa véritable accession au pouvoir présentée comme un apprentissage de la liberté de jugement. L’objectif reconnu étant de rendre la volonté du roi « bien absolue » [55] en utilisant les prérogatives qui sont les siennes et en jouant la carte de la supériorité qui lui est due [56].
Ainsi, le roi entend garder le plein contrôle de son jugement et de sa liberté d’action en vertu de son « métier ». L’ « absolutisme », tel que le définit Louis XIV, est moins un contrôle intégral sur le royaume (les panégyriques le supposent mais ne dupent personne) qu’un ensemble de dispositifs garantissant l’autonomie complète du souverain dans le respect de ses prérogatives et l’indivisibilité (de façade) du pouvoir. Libre de ses gestes, son pouvoir décisionnel pourra s’exercer sans risque de parasitage par un tiers, favori ou non [57]. Louis XIV rejoint ici ceux qui, sous Mazarin, protestaient contre le ministre, regardé comme un usurpateur supposé du pouvoir royal. Il s’inscrit aussi dans une longue tradition qui demande au roi d’être le seul à commander pour être à la hauteur de sa fonction [58]. Cette revendication du droit à l’autonomie de la volonté du Prince est moins une forme manifeste de célébration de la tyrannie que d’illustration d’un modèle idéal, le sage s’estimant d’autant plus libre qu’il est maître de ses décisions.
Quoi qu’il en soit, cette solitude du pouvoir n’est en rien une innovation de Louis XIV, son texte célèbre tout au plus une occasion réussie d’appliquer ce que d’innombrables traités et autres institutions du Prince recommandent : l’indépendance garantit l’autonomie du souverain tant dans sa prise de décision que dans l’exercice de son pouvoir. La lecture de Hobbes est étrangère à ces formules laconiques qui, d’ailleurs, n’ont dû ni convaincre ni inquiéter grand monde [59]. Cela renvoie aussi à l’idée selon laquelle le souverain est pourvu d’une sagesse supérieure qui risque simplement d’être étouffée par l’effet conjugué des mauvais conseillers et des passions. La morale du temps ne dit pas autre chose : libérée des passions, l’âme peut enfin suivre la raison. Au milieu des plaisirs de la cour et des flatteurs, il n’est de bon capitaine qui ne sache garder le cap [60].
b / La maîtrise de soi
Thème majeur du stoïcisme, l’autocontrôle est omniprésent dans les Mémoires. Il l’est aussi dans les manuels du courtisan et participe du célèbre processus de « civilisation des mœurs ». Chez les vrais stoïciens, la maîtrise de soi est toujours un gage de liberté, alors qu’au XVIIe siècle, elle est plutôt une espèce d’antidote laïc au duel et une épargne bon marché sur sa réputation dans le beau monde. Dans cette transformation, le corps n’occupe pas une position aussi centrale qu’on veut bien le croire. Il sert un peu de paratonnerre en faveur des vraies obsessions des parvenus, clients et commensaux royaux ou princiers, voire des monarques suspicieux eux-mêmes. L’important est de tenir son rang en une période de grande confusion et, le plus souvent, de le dépasser avant que son voisin ne puisse en faire autant. Le dépassement de soi, donc implicitement d’autrui, devient la règle à suivre pour qui prétend à l’exercice d’un peu ou de beaucoup de pouvoir. Et comme il est plus facile de maîtriser son petit corps que sa grande ambition (la durée de l’élévation sociale se compte souvent en génération), de nombreux auteurs aident les ambitieux à prendre leur mal en patience. Il en va de même pour un roi qui, indépendamment d’une position sociale que personne ne conteste, n’en devient vraiment un que lorsqu’il accomplit sa fonction de manière intégrale, exclusive ou absolue, comme on voudra. Il est donc contraint de s’assujettir comme les autres et, en guise de compensation, il devient un modèle obligé [61].
Dans la liste des formes de dépassement de soi dressée par Louis XIV, relevons les thèmes de la retenue [62], du désir [63] et de l’ardeur au travail [64]. Une des solutions est le contrôle des gestes et des attitudes : la chose est connue de tous, pas de secret d’État là-dessous, tout au plus une influence des traités alors à la mode. Louis XIV imagine un roi « qui aura assez de retenue pour ne résoudre rien sur-le-champ de ce qui mériterait réflexion et qui serait assez maître de son visage et de ses paroles, pour apprendre les sentiments de tous sans découvrir les siens qu’à ceux qu’il voudrait (...) » [65]. Attention, il ne fait pas allusion à une technique du corps au sens où on l’entend volontiers : c’est plus un avertissement contre les excès de la spontanéité juvénile de qui n’a pas l’habitude des affaires qu’une exhortation à un minimalisme ciblé de l’expression corporelle.
Bien plus obsédants pour le roi sont les thèmes de la prise de décision et de la définition des conditions optimales du bon gouvernement. Le contrôle des paroles intervient bien évidemment [66]. Cette retenue de chaque instant doit conduire celui qui la cultive à un juste milieu, équilibre tranquille (l’euthymia d’un Sénèque n’est pas loin [67]) fait de modération et de modestie où les passions mènent la vie dure :
(...) c’est qu’en ces accidents qui nous piquent vivement et jusqu’au fond du cœur, il faut garder un milieu entre la sagesse timide et le ressentiment emporté, tâchant, pour ainsi dire, d’imaginer pour nous-même ce que nous conseillons à un autre en pareil cas. Car, quelque effort que nous fassions pour parvenir à ce point de tranquillité, notre propre passion, qui nous presse et nous sollicite au contraire, gagne toujours assez sur nous pour nous empêcher de raisonner avec trop de froideur et d’indifférence. [68]
Louis XIV propose, comme tout apprenti philosophe le ferait, de prendre de la distance et de trouver son inspiration dans le détachement du sage. L’objectif est d’atteindre « le calme nécessaire pour la parfaite économie de la raison » [69].
La sagesse princière, comme d’autres, se remporte à l’issue d’un combat contre les passions, ennemies qu’elles sont de l’exercice optimal de la raison : « Le feu des plus nobles passions, comme celui des plus obscures, produit toujours un peu de fumée, qui offusque notre raison » [70]. Cet affrontement suppose un combat contre soi-même dont dépend le plein exercice du pouvoir : « Vous n’achèverez pas la lecture de ces mémoires, mon fils, sans trouver des endroits où j’ai su me vaincre moi-même (...) » [71]. Ou, en tout cas, une méfiance perpétuelle : « Il faut se garder contre soi-même, prendre garde à son inclination et être toujours en garde contre son naturel » [72].
Comme le Soleil qui ne dévie jamais de sa route, le roi doit maintenir le timon dans les affaires, quoiqu’il arrive [73]. Voilà qui fait du Prince un modèle privilégié pour ses obligés : Louis XIV se pose ainsi en exemple pour son fils [74], mais aussi pour les sujets du royaume dont les regards sont naturellement braqués sur lui. Il en va de sa crédibilité et du respect qui lui est dû [75]. C’est une question de rang, de crédit ou de renommée : Louis XIV martèle cela tout au long du texte. Puisque il est le seul naturellement autorisé à faire de la publicité pour la grandeur de l’État, il engage tout sur sa responsabilité ou, plus exactement, sur sa réputation. Un grand roi est censé donner vie à un grand État, être aimé de ses sujets ou repousser les limites de son royaume, il doit donc tout entreprendre pour être à la hauteur de sa fonction ou pour donner l’impression qu’il l’est vraiment. L’une des solutions proposées par le roi est le recours à l’observation de soi.
c / L’introspection comme formule du pouvoir
L’exercice du pouvoir est envisagé par Louis XIV comme l’occasion d’une découverte intérieure [76]. Ainsi, en 1661, il prend conscience de l’existence, en lui, d’une disposition innée rendant possible un règne personnel [77]. Se découvrant roi, il en profite pour tracer le chemin qui doit être celui du futur Prince en oubliant un peu les efforts de ses précepteurs. Tout réside en soi, le reste n’est que l’effet combiné de la conjoncture et de l’entourage. Il faut s’examiner soi-même, pas seulement pour être à l’affût des passions naissantes ou de ses propres faiblesses [78], mais pour y déceler une vérité que les livres ne contiennent pas. Se connaître revient aussi à connaître les autres [79], et cette psychologie des plus communes prônant « l’observation continuelle » résume bien des maximes de gouvernement [80]. C’est évidemment un gage de sagesse comme de prudence : « Cette maxime qui dit que pour être sage il suffit de se bien connaître soi-même, est bonne pour les particuliers ; mais le souverain, pour être habile et bien servi, est obligé de connaître tous ceux qui peuvent être à la portée de sa vue » [81].
Cette apologie de la connaissance et du renseignement ne renvoie pas ici à la crainte séculaire de « l’âne couronné » mais plutôt à cette phobie du souverain régnant sans se soucier des affaires. Ce faisant, Louis XIV et ses inspirateurs ébauchent une théorie pratique du pouvoir qui est fondée sur des facultés intellectuelles acquises et non innées. Grâce à l’exercice répété de la réflexion, la vérité et le succès des entreprises ne tardent pas [82]. L’esprit d’un roi étant, comme tout autre, une cire molle, on peut y imprimer de quoi tenir son rang en étant à la hauteur de la fonction. Les mémoires y participent – quoique de manière forcément théorique – par leur encouragement à cet exercice dont découle le bon gouvernement, celui fondé sur le bon sens et la raison. Citons, à ce sujet, l’intégralité de l’important passage de l’année 1662 :
Je ne puis même m’empêcher, mon fils, de faire là-dessus une réflexion avec vous : car en considérant combien il est vrai que tout l’art de la politique est de se servir des conjonctures, je viens à douter quelquefois si les discours qu’on en fait et ces propres Mémoires ne doivent pas être mis au rang des choses inutiles, puisque l’abrégé de tous les préceptes consiste au bon sens et en l’application que nous ne recevons pas d’autrui, et que nous trouvons plutôt en nous-même. Mais ce dégoût qui nous prend de nos propres raisonnements n’est pas raisonnable ; car l’application nous vient principalement de la coutume, et le bon sens ne se forme que par une longue expérience, ou par une méditation réitérée et continuelle des choses de même nature, de sorte que nous devons aux règles mêmes et aux exemples l’avantage de nous pouvoir passer des exemples et des règles. [83]
En l’occurrence, l’expression « exercice spirituel » n’est pas trop forte. Louis XIV vante les bienfaits de « la méditation solitaire et muette » [84] car « il est utile (...) de se remettre de temps en temps devant les yeux les vérités dont nous sommes persuadés ». À cette occasion, le roi admet que ce n’est pas à lui de « faire le théologien » avec son fils. Étonnante confession de l’auteur sur la teneur de ses propos. La technique vantée n’est pas sans rappeler aussi ce que les casuistes, et bien d’autres, encouragent sans répit [85]. L’intérêt de l’idée réside dans sa conformité à la vision chrétienne du roi pieux et sage : les recommandations d’un Claude Vaure, auteur d’un intéressant Estat chrestien, vont dans le même sens [86]. Cette notion d’apprentissage individuel de la sagesse accuse enfin l’influence de toute une littérature de cour importée d’Italie [87].
Les mémoires du roi ne disent rien que tout un chacun ne puisse apprendre à la lecture des traités d’éducation, de gouvernement ou de morale. Il est vrai que l’état fragmentaire des manuscrits impose de la réserve mais, pour le reste, il n’en demeure pas moins que dans l’interstice des récits militaires ou diplomatiques, le roi, aidé de ses rédacteurs, a puisé dans un vieux fond de stoïcisme, compatible avec la morale chrétienne, et parmi les exemples de souverains réputés plus sages que les autres. Louis XIV ne parle ni des conseils, ni de l’étiquette de sa cour, ni des Bourbons auxquels il a succédé : il est toujours évasif sur ces sujets, ayant du mal à doser la part de réflexion philosophique qui doit entrer dans son enseignement. Si le roi a supervisé l’entreprise, on ne saurait pourtant lui attribuer sérieusement des idées trop répandues pour certifier la marque d’une réflexion originale. D’ailleurs, en dehors de certaines décisions stratégiques, rien n’était digne d’être dissimulé aux yeux d’un tiers. À moins que le secret de l’absolutisme ne soit celui-ci, précisément qu’il n’y en a aucun [88].
 
LA FABRICATION DE L’œUVRE DE LOUIS XIV
 
 
Parmi toutes les figures qu’a pu prendre un roi protéiforme comme Louis XIV, il en est une qui n’a pas fait couler beaucoup d’encre parmi les spécialistes. « Fin stratège, infatigable soldat, pacificateur ou restaurateur de l’ordre public », le roi est aussi un individu qui brille, aux dires des poètes, par son éloquence. Il protège l’Académie, comme cela se doit, tout comme les Arts et les Lettres, qualifié qu’il est, nous dit-on, dans le domaine du bien parler et du bien écrire. Plusieurs éléments participent, chacun à leur manière, à la construction de cette image humaniste du monarque délaissant parfois le sceptre pour la plume.
Dans les panégyriques prononcés à l’Académie, Louis XIV est réputé être l’homme le plus éloquent de son royaume :
Comme c’est principalement à la pureté de la Langue que s’applique cette compagnie, l’Eloquence naturelle de LOUIS, l’heureuse facilité qu’il a à s’expliquer, le choix et la pureté des paroles dont il se sert, et ce charme inexplicable qu’il répand dans toutes les choses qu’il dit, l’ont fait à juste titre Protecteur de l’Académie. Il nous a fait l’honneur et une grâce extrême d’accepter cette qualité ; mais quand il l’auroit dédaignée, il eût toûjours été vray qu’il en eût été le plus digne ; et ce n’est pas la moindre gloire qui brille dans sa personne ; que la gloire de bien parler, qui le rend le premier d’entre nous, comme toutes ses autres grandes qualitez le rendant le premier d’entre les autres hommes. [89]
Pierre Zoberman l’a bien compris, derrière cette étonnante affirmation (laissons de côté les nécessités du genre), se tapit un militantisme corporatiste défendant la supériorité, voire la perfection de la langue française. La condition particulière du roi permet de cautionner cette idée en attribuant au monarque une aisance remarquable dans l’expression tant orale qu’écrite. Voilà, sans doute, le dernier avatar du mythe de l’ « Hercule françois », imposant colosse qui enchaîne ses sujets à sa bouche par le seul effet de son éloquence [90]. À l’époque où parle l’abbé Tallemant, cette vieille allégorie est quelque peu passée de mode. On s’imagine donc être gouverné par un orateur en puissance qui ne publierait pas beaucoup non plus.
Au-delà des grandes ordonnances, le roi n’a rien publié en son nom, à l’exception de la traduction – de sa seule main ? – d’un extrait des Commentaires de César [91]. Cette petite publication illustrée était sans doute destinée à servir de référence aux thuriféraires du règne, mais il en fut autrement. Personne ne souffle mot de cet exercice de version publié alors que le roi n’a que douze ans. Autrement déterminant est le modèle offert par les Anciens. César, Auguste, Claude et d’autres empereurs ont, selon Suétone, rédigé des textes d’importance et notamment des mémoires sur leur règne [92]. Le modèle italien de la Renaissance a peut être joué en faveur de la métaphore augustéenne à laquelle Louis XIV était si attaché malgré les lacunes de sa propre éducation [93].
Revenons aux Mémoires. Elles font leur apparition sur la scène publique, si l’on peut dire, à l’occasion d’un panégyrique prononcé par Pellisson en 1671. Parlant de l’éducation du Dauphin entreprise par le roi, il s’exclame :
Il choisit au contraire pour cette éducation Royale tout ce qu’il peut découvrir de plus éclairé, de plus sage, de plus droit, de plus ferme, de plus genereux, de plus honnéte, de plus capable, de plus sçavant, comme s’il n’y devoit plus penser luy-même. Il y pense, comme si personne ne le devoit seconder dans ce travail, jusqu’à mettre par écrit pour ce cher fils, et de sa main, les secrets de la Royauté, et les leçons éternelles de ce qu’il faut éviter ou suivre ; non plus seulement pere de cet aimable Prince, ni pere des peuples même ; mais pere de tous les Rois à venir. [94]
Plusieurs remarques s’imposent. De manière implicite, mais somme toute visible, l’orateur se substitue un peu au destinataire de l’éloge en énumérant les qualités de celui que le roi a choisit pour l’éducation de son fils, à savoir Bossuet. Pourtant, Pellisson s’insinue discrètement dans l’éloge de par sa participation à la rédaction des « mémoires », à la suite de Périgny, et ce, malgré ses affirmations [95]. De manière explicite enfin, il soulève un coin du voile de mystère recouvrant le gouvernement royal. En théorie tout au moins car la divulgation au public de la rédaction, par le roi lui-même, d’un texte renfermant les « secrets de la monarchie » ne manquerait pas d’étonner. Il semblerait que la vieille idée du « conseil secret » se soit déplacée en direction du travail de rédaction de Louis XIV [96]. Bien entendu, l’orateur ne divulgue rien du contenu du texte, exclusivement destiné à la descendance du souverain.
Qu’importe, il n’est pas interdit d’en parler, à tel point que l’Académie française, fixant, en 1677, le sujet pour le prix de poésie, sollicite l’imagination des poètes sur le contenu « secret » du texte. Depuis l’allusion de Pellisson, la description du texte a gagné en précision et c’est par l’intermédiaire notamment du Mercure galant que l’on peut constater la publicité donnée à ce travail de rédaction. Le sujet est le suivant : « Sur l’Éducation de Monseigneur le Dauphin, et le soin que prend le ROY de dresser luy-mesme les Memoires de son Regne, pour servir d’instruction à ce jeune Prince » [97]. Voilà le roi hissé au rang d’historiographe de lui-même. Ce faisant, il applique implicitement le modèle des illustres empereurs dont on a parlé plus haut. Bien sûr, le curieux de l’affaire tient au sujet lui-même : on demande aux poètes d’exercer leur inspiration à propos d’un texte qu’ils n’ont pas lu, qui ne leur est pas destiné et que, surtout, ils ne liront jamais ! Qu’importe, le jeune Fontenelle, pas encore promu au rang des Immortels, imagine un tantinet et écrit ceci :
... Il trace pour ce Fils l’Histoire de sa vie,
Ce long enchaînement, ce tissu de hauts Faits [98],
Qu’aucuns momens oysifs n’interrompent jamais [99] ;
Ne nous figurons pont qu’il la borne à décrire
Un Empire nouveau qui grossit nostre Empire
(...)
Exploits trop publiez, et dont il veut laisser
L’exemple à tous les Rois s’ils l’osent embrasser.
Mais les profonds secrets de sa haute sagesse,
Ce n’est qu’à son DAUPHIN que ce héros les laisse [100] :
Tous ces vastes desseins qu’execute un instant,
Et dont il ne nous vient que le bruit éclatant,
Les yeux seuls de son Fils découvrent leur naissance.
Il les vois lentement meurir dans le silence,
Et recevoir toûjours d’insensibles progrès,
Tant que tout à l’envy réponde du succès,
Et que de tous costez la Fortune soûmise
Se trouve hors d’état de trahir l’entreprise.
Tremblez, fiers Espagnols ; Belges, reconnoissez
De quoy par ces Leçons vous estes menacez (...). [101]
L’à-propos de la composition n’étonnera qu’à moitié : ou bien Pellisson, associé de près à la rédaction du texte, a suffisamment renseigné les concourants, ou bien ceux-ci ont tout simplement parlé de ce qu’ils connaissaient du genre, ce qui atténue la singularité supposée des Mémoires. Notons enfin que Toussaint Rose, le secrétaire particulier du roi, réputé pour son imitation de l’écriture de Louis XIV, siégeait à l’Académie française (il remplace Valentin Conrart en 1675). Il aurait pu, lui aussi, inspirer les concourants de manière plus ou moins probante.
Néanmoins, dans une mention très tardive de cette rédaction, G.-P. Marana laisse planer un doute sur le travail supposé solitaire du roi :
On croit qu’il écrit luy-même les Commentaires de sa vie comme fit Jule Cesar, et qu’il consulte là-dessus une personne du Monde des plus éclairées ; mais on ne sçauroit assurer une chose qui se passe secrettement entre lui, et un autre. Si cela est, la Posterité sera bien ravie de voir l’Ouvrage d’un Prince qui écrit (dit-on) aussi bien qu’il parle. [102]
Plusieurs remarques s’imposent à propos de cet extrait tiré d’un ouvrage saisi pour ses accents irrévérencieux. Concernant l’allusion aux Commentaires, il n’est pas certain que l’auteur renvoie à la petite publication dont on a parlé plus haut. La mystérieuse personne consultée par le roi ne peut être, à cette date, que Pellisson, mais le fait qu’il soit qualifié de « personne du Monde » n’est pas aussi élogieux qu’on pourrait le croire. Voilà des écrits secrets confiés à un peu n’importe qui. Le passage est lourd de sous-entendus à d’autres endroits. Le roi n’écrit peut-être pas aussi bien qu’on le prétend (le « (dit-on) » est téméraire, en effet), ce n’est pas forcément lui qui écrit, et, finalement, la Postérité fera le reste en rétablissant la vérité sur les conditions de cette rédaction.
Quoiqu’il en soit, l’image du roi-écrivain sera reprise, et quelque peu sublimée, par Voltaire, premier « historien » à parler des « mémoires » (et il utilise le genre masculin). Il se fie pour cela à la lecture des manuscrits que lui transmet le duc de Noailles, celui-là même qui les versera à la Bibliothèque royale en octobre 1749 [103]. Le philosophe cherche à convaincre le lecteur de la profondeur de la pensée de Louis XIV :
Il avait écrit plusieurs mémoires dans ce goût, soit pour se rendre compte à lui-même, soit pour l’instruction du Dauphin, duc de Bourgogne. Ces réflexions vinrent après les événements. Il eût approché davantage de la perfection où il avait le mérite d’aspirer, s’il eût pu se former une philosophie supérieure à la politique ordinaire et aux préjugés [104] ; philosophie que dans le cours de tant de siècles on voit pratiquée par si peu de souverains, et qu’il est bien pardonnable aux rois de ne pas connaître, puisque tant d’hommes privés l’ignorent. [105]
Au-delà de la figure du roi-écrivain, Voltaire feint de nous présenter celle du roi-philosophe léguant ses pensées à son fils et à la postérité comme un modèle d’exercice du pouvoir guidé par une réflexion aux accents philosophiques [106]. Il est vrai que le début des Mémoires, d’après les manuscrits conservés, est fortement marqué par la méthode de l’introspection et ce n’est sans doute pas un hasard si le premier fragment à avoir été publié au XVIIIe siècle concerne l’année 1661 [107].
L’image d’un roi-philosophe est, comme chacun sait, un vieux rêve platonicien dépoussiéré à la Renaissance et appelé de leurs vœux par les auteurs rédigeant des Institutions du Prince [108]. Ce thème n’implique pas seulement la manière d’instruire un prince mais aussi celle de diriger un État. Les Mémoires de Louis XIV ont été l’occasion pour Voltaire de cultiver le fantasme du despote éclairé, philosophe à ses heures, révélant à son fils les secrets de son règne [109].
Toujours dans cette dimension de l’imaginaire royal où l’on dresse l’inventaire des qualités supposées du Prince, la tentation a été forte d’utiliser ce texte comme indice d’une science du gouvernement. Voltaire y a succombé moins sans doute par admiration que par désir de voir un souverain dévoiler sa méthode en un texte consultable par tous comme une référence rassurante qu’on pourrait légitimement opposer à l’arbitraire de l’auteur ou de ses successeurs. Les écrits généraux du roi sur la monarchie serviraient alors de « Constitution » implicite parallèlement aux grandes ordonnances et aux décisions éparpillées. Louis XIV n’est pas tombé dans le « piège du récit » pour suivre la formule de Marin [110]. Le roi n’a jamais eu l’intention de publier ses « mémoires », avec ou sans majuscule. On ne sait même pas si le Dauphin les a consultés une seule fois étant donné le piètre état des manuscrits qui nous sont parvenus, copies comprises [111]. En tout cas, la chose n’était pas réalisée en 1674 si l’on en croit La Vie de Monsieur le Duc de Montausier publiée en 1729 [112].
C’est sous l’Empire que paraissent les premières éditions tendant à l’exhaustivité. En 1806, Gain-Montagnac et Grouvelle se disputent la manne éditoriale représentée par la première publication des textes du Roi-Soleil. Laissons de côté les choix réalisés par les auteurs en matière de chronologie ou de provenance des textes, notons simplement que le vieux général Grimoard, celui qui fournit les manuscrits de l’édition Grouvelle, détient une copie obtenue grâce aux bons soins de Louis XVI lui-même [113]. La simultanéité des deux éditions, dès lors concurrentes, a donné lieu à la première querelle sur l’authenticité des manuscrits et sur leur classement adéquat [114]. Plus intéressants sont, au contraire, les partis pris éditoriaux pour cette première version « intégrale » des Mémoires.
D’emblée, Grouvelle prône le rassemblement des écrits du roi sous le titre d’ « Œuvres », comme si Louis XIV, parallèlement à son métier de roi avait fait accompli un travail d’écrivain. La nature des documents sollicités pour cette édition illustre la conviction selon laquelle le roi est un auteur à traiter comme les autres. Passons sur les fac-similés émoustillant l’imagination du curieux, et notons plutôt l’intention de l’éditeur : « Cette collection qui a pour objet de rassembler tous les écrits sortis de la plume de Louis XIV et qui peignent son esprit, son caractère et son gouvernement (...) [115]”. L’ « esprit » de Louis XIV sera donc le dénominateur commun des pièces constituant l’édition princeps. On voit bien que l’entreprise est plus littéraire (comment reconstituer l’œuvre éparpillée d’un auteur ancien ?) qu’historique (comment déterminer la fonction et le sens historique des pièces à publier ?).
Constatant le caractère fragmentaire des manuscrits, Grouvelle songe à utiliser la correspondance du roi pour y suppléer : là aussi, les lettres retenues le sont d’autant plus qu’elles révèlent le caractère ou le « tour d’esprit » du roi [116]. L’état originel des pièces lui inspire d’ailleurs cette réflexion un peu amène mais, ô combien révélatrice du projet : les mémoires militaires sont qualifiés d’ « amas fastidieux et insignifiant » qui mis en ordre (par l’éditeur consciencieux !) deviennent « un monument aussi curieux qu’instructif pour les amateurs de l’histoire, et même pour ceux qui, cultivant l’art militaire, feront toujours leur première étude des campagnes de Turenne, de Condé et de Luxembourg » [117].
Cette obsession de l’unité ou de la redécouverte d’un ensemble cohérent parasite immanquablement la lecture historique des « mémoires ». Que penser d’ailleurs de la compilation des « meilleurs » passages des Mémoires sous le titre de Pensées de Louis XIV en 1827 [118] ? Il semble bien que le problème posé, dès le XIXe siècle, par l’éparpillement des écrits de Louis XIV, s’apparente à celui des Pensées de Pascal [119].
Sans doute, la lecture décousue de ces fragments est la seule qui convienne vraiment, le cheminement effectué rappelant la lecture aléatoire de tout recueil de maximes ou de proverbes lorsque le lecteur entreprend, dans les limites du texte, une promenade sans destination ni parcours précis.
 
CONCLUSION
 
 
On chercherait vainement à reconstituer ce que l’on tient, de manière erronée, pour un puzzle censé contenir les secrets de l’absolutisme. C’est que bien des écrits contemporains sont tombés dans l’oubli et ne vivent plus aujourd’hui que sous la forme confuse et déroutante de mémoires fragmentaires. Louis XIV a conçu le projet de donner à son fils une éducation morale et militaire qui devait s’élargir bien au-delà de ces considérations par le biais des fameuses éditions ad usum Delphini [120].
N’oublions pas que l’essentiel dans toute éducation tient aux effets produits. Il est bien difficile, pourtant, d’aller plus loin étant donné que le destinataire de ces écrits n’a jamais régné. Saint-Simon nous apprend toutefois que le Dauphin pesait scrupuleusement ses mots et retenait ses paroles :
Il dit une fois à Mlle Choin, sur ce silence dont elle lui parloit, que, la parole de gens comme lui portant un grand poids, et obligeant ainsi à de grandes réparations quand elles n’étoient pas mesurées, il aimoit mieux très souvent garder le silence que de parler. C’étoit aussi plus tôt fait pour sa paresse et sa parfaite incurie, et cette maxime excellente, mais qu’il outroit, étoit apparemment une des leçons du Roi ou du duc de Montausier qu’il avoit le mieux retenue. [121]
Maigre témoignage, en effet, sur l’impact d’un texte [122], d’une éducation et d’un modèle. De toute façon, un portrait plus complet du destinataire des Mémoires ne pourrait que nous égarer : les maximes royales étaient autant d’invocations à la sagesse et à la raison faisant le quotidien de n’importe quel confesseur. L’absence d’originalité de ces textes, trop rapidement attribués à la pensée d’un improbable roi-philosophe, empêche d’y voir autre chose qu’une riche compilation d’évidences politiques et morales puisées ici ou là, parfois chez Machiavel, mais surtout dans un néo-stoïcisme conciliant exercice spirituel et maîtrise de soi.
Est-ce à dire que l’éducation du Dauphin a tourné au fiasco dans le désordre de ces écrits disparates ? Peut-être, plus simplement, que le roi s’est méfié d’une histoire de son règne et de son gouvernement, écrite sous son nom, et dangereusement déposée entre les mains de la Postérité, comme l’écrivait Marana en ricanant. De là, le geste de Louis XIV et ces flammes consumant une partie des brouillons d’un absolutisme tenant plus du fantasme que de la réalité.
 
NOTES
 
[1] L’un des premiers à s’attacher au problème de manière approfondie est François-Léopold Marcou (Étude sur la vie et les œuvres de Pellisson, thèse de lettres, Paris, Durand, 1859, « Pellisson secrétaire de Louis XIV. De la part qu’il prit à la rédaction des Mémoires de Louis XIV ou Institutions au Dauphin », p. 284-297). Ses conclusions ont été reprises par Charles Dreyss dans sa thèse puis dans la longue introduction de son édition des Mémoires de Louis XIV pour l’instruction du Dauphin (Paris, Didier et compagnie, 1860, 2 vol.). Le grand spécialiste des publications d’archives, André Chéruel, intervient, en 1886, dans « Valeur historique des mémoires de Louis XIV » (Compte rendu des Séances et Travaux de l’Académie des sciences morales et politiques, nouvelle série, V, 26, 1886, p. 785-807). Jean Longnon propose en 1923, puis 1927, une nouvelle édition des Mémoires critiquée, non sans virulence, par E. Esmonin dans « Mémoires de Louis XIV » (Revue d’Histoire Moderne, II, no 12, novembre-décembre 1927, p. 449-452). Signalons enfin la traduction anglaise par Paul Sonnino, attentive aux variantes (Mémoires for the Instruction of the Dauphin by Louis XIV, New York, The Free Press, 1970, 281 p.) et analysée par Orest Ranum dans son compte rendu pour Political Science Quaterly, 87-2, juin 1972, p. 301-305.On gardera en vue la version Longnon (Paris, Le Livre club du libraire, 1960, désormais M ; rééditée depuis chez Tallandier), peu améliorée par P. Goubert dans la publication de l’Imprimerie nationale. Pour le reste, on aura recours aux manuscrits de la Bibliothèque nationale.
[2] Sur la distinction entre « mémoires » et Mémoires, voir Marc Fumaroli, « Les Mémoires au carrefour des genres en prose », article repris dans La Diplomatie de l’esprit, Paris, Gallimard, 2001, p. 186-187. On emploiera, alternativement, les deux termes selon les cas, celui de Mémoires étant réservé à la désignation du corpus.
[3] « Il n’y a jamais eû d’éducation plus digne d’un Prince, que celle de Monseigneur le DAUPHIN. Le Roy l’a regardée comme un de ses premiers devoirs, et comme sa plus importante affaire ». Esprit Fléchier, Histoire de Théodose le Grand, Paris, S. Mabre-Cramoisy, 1682, avertissement, np. Bien entendu, l’ouvrage se veut ad usum Delphini.
[4] « Dans ses Mémoires, Louis XIV se présente, lui-même, à de nombreuses reprises comme un souverain de raison, un roi néo-stoïcien, maître de ses gestes, de ses sentiments, de ses actions ». Joël Cornette, « La Tente de Darius », L’État classique. Regards sur la pensée politique de la France dans le second XVIIe siècle, textes réunis par Henry Méchoulan et Joël Cornette, Paris, Vrin, 1996, p. 15. Intuition similaire chez Ran Halévi, « Savoir politique et « mystères de l’État ». Le sens caché des Mémoires de Louis XIV », Histoire, Économie, Sociétés, XIX, 2000, no 4, p. 451 sq.
[5] Notons que le roi utilise, par intermittence, les faits qu’il relate pour dispenser un enseignement par l’exemple en donnant un ton sentencieux à ses développements. La chose tient au genre lui-même (Emmanuel Lesne, La Poétique des mémoires (1650-1685), Paris, Honoré Champion, 1996, p. 239-256), mais aussi aux sources d’inspirations (John D. Lyons, Exemplum. The Rhetoric of Example in Early Modern France and Italy, Princeton University Press, 1989, p. 35-70, surtout p. 47 sq. pour le rôle de Machiavel).
[6] Vincenette Maigne a apporté un éclairage fondamental sur cette question dans « Le manuscrit comme absolu », XVIIe siècle, juillet-septembre 1997, no 192-3, p. 591-599.
[7] Obscur personnage en vérité. Parlementaire protestant né en 1625, il compose les livrets des ballets favoris du jeune roi. Il collabore avec Perrault, Molière et Benserade aux Plaisirs de l’île enchantée et au ballet des Amours déguisés, en 1664.
[8] À ce jour, la meilleure étude sur le sujet demeure celle de Paul Sonnino, « The Dating and Authorship of Louis XIV’s Mémoires », French Historical Studies, III, no 3, printemps 1964, p. 303-337. Laissons de côté le mystérieux copiste (Rose ?) des feuillets 110 à 117, ainsi que 124 et suivants, du manuscrit 6732.
[9] Ms. Fr. 10329 : fol. 7 ro.
[10] On dispose de maigres informations sur leur date de rédaction. Ici, l’examen des filigranes ne nous est d’aucun secours. Ils sont tous différents dans l’ensemble mais cela ne présume pas d’une rédaction totalement morcelée. Sur l’analyse des filigranes dans la datation des manuscrits : Claire Basturet, « Les papiers « écriture » et ses usages au XVIIe siècle », XVIIe siècle, juillet-septembre 1997, no 192-3, en particulier p. 500.Plus intéressante est la comparaison des feuillets pour les « mémoires » et ceux, de la même main, destinés à servir de plan détaillé pour les mémoires militaires concernant la campagne de 1674. L’édition Grouvelle les a inséré : Œuvres de Louis XIV, Paris, Strasbourg, Treuttel et Wûrtz, 1806, III, p. 442-452.
[11] « Le lundy 3e avril S.M. estant a Versailles me donna une partie du mois de may en une fœille contenant quelques petit articles qu’elle m’explica ainsy ». Ms. Fr. 6732 : fol. 13 ro.
[12] Ms. Fr. 10329 : 1666 (ff. 6 ro-vo, 11-13 ro, 20-26), 1667 (f. 23-24, 4-5), 1670 (f. 29 ro-vo), 1671 (f. 30-31 ro).
[13] Il y a quelques exceptions : « Pensées differentes des peuples et de ceux qui gouvernent » : Ms. Fr. 10329, fol. 5.
[14] « De ces trois volumes, les deux tiers au moins ne contiennent que des ordres du jour très-insignifiants, des états de troupes, des listes d’officiers, etc. Le surplus consiste d’abord dans le détail de trois campagnes (a) (...) ». En note de bas de page : « (a) : Je regrette de n’avoir pas celle de 1674, ainsi qu’une partie de celle de 1673 ». « 1674 », bien présente, doit être une coquille pour « 1675 » (J. L. M. Gain-Montagnac, Mémoires de Louis XIV (...), Paris, Garnery, 1806, p. IV).
[15] Ms. Fr. 10329 : f. 34 vo - 218 vo (débute alors une transcription datant du XVIIIe siècle).
[16] Ms. Fr. 10330 : f. 203-229, « Projets pour la campagne de Namur 1674 ».
[17] Voir la pénétrante lettre du comte de Grimoard reproduite par Grouvelle (op. cit., III, p. 3-23). Tout a été recopié, au XVIIIe siècle, à la suite des pages autographes : voir par exemple Ms. Fr. 10330 : f. 230 ro - 246. Charles Dreyss avait néanmoins un doute sur l’écriture du roi (op. cit., II, p. 50), ce qui n’est pas l’opinion, que nous cautionnons, du duc de Noailles. Voir, du même, Histoire de Madame de Maintenon, Paris, Comptoir des imprimeurs unis, 1849, p. 553.
[18] « Memoire pour camper » : Ms. Fr. 10331, f. 4 ro - 47 vo.
[19] Par exemple, Ms. Fr. 10329, f. 120 ro - 121 ro.
[20] Pierre Goubert, « Manuscrit inconnu et retrouvé. Les mémoires de Louis XIV pour l’année 1673 », Paris et ses campagnes sous l’Ancien Régime. Mélanges Jean Jacquart, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994, p. 321-324. L’historien mentionne l’existence d’une série de 36 cahiers de doubles feuilles, soit 176 pages, écrites par Pellisson et corrigées par Louis XIV. Conservé dans une collection particulière, ce manuscrit n’a pas été consulté par P. Goubert qui n’a reçu, par courrier, que quelques fragments photocopiés. Concernant sa datation, des doutes sont permis : l’original semble tout à fait complet pour cette année et le roi conclut son récit en évoquant les préparatifs d’ « une campagne heureuse en 1674 » (éd. Grouvelle, III, p. 402). Ce fragment renverrait plutôt, selon nous, à la fin de cette année 1674, celle-ci manifestement tronquée dans le manuscrit original, ce qui fait dire à Grouvelle : « La suite manque dans les manuscrits de Louis XIV qui, probablement, n’acheva pas cette relation » (op. cit., III, p. 472).
[21] Ce manuscrit, accompagné d’un autre, celui-ci de la main de Rose, est signalé dans La Gazette de l’Hôtel Drouot, no 10, 8 mars 2002, p. 62 (vente du 26 mars, étude Gros et Delettrez ; reproduction du feuillet 1 recto) et no 14, 5 avril 2002, p. 39 (reproduction des feuillets 1 verso et 2 recto). Adjugé 138 000 E, l’État n’a pas usé de son droit de préemption, il est donc resté en main privée.
[22] Pellisson n’a pourtant pas défiguré la royale pensée. Alors qu’il écrit « Les officiers qui les commandoient en avoient encore plus d’envie, mais il falloit que le temps leur fut favorable, et jamais hyvert n’avoit esté si lent a venir », le roi biffe et annote « Les officiers generaux qui les commandoient en avoient encore plus d’envie, mais il falloit que le temps devint plus favorable, et pendant cet hiver la il ne gella que peu de jours et le froid commença fort tart » (Ms. Fr. 10330, fol. 1 ro ou exemplaire privé, fol. 1 ro : voir Gazette, loc. cit.).
[23] Retenir à ce propos ce qu’écrivait le marquis de Saint-Maurice alors que Louis XIV guerroie dans les environs de Lille : « Le Roi négocie tout le jour (...) et même il travaille seul à faire des mémoires le soir après avoir donné le petit bon soir » (Lettres sur la Cour de Louis XIV, 1667-1673, J. Lemoine (publ.), Paris, Calmann-Lévy, 1911-1913, I, p. 163, lettre XLIV du 9 décembre 1667).
[24] Pellisson, Lettres historiques, Paris, J.-L. Nyon, 1729, 3 vol.
[25] Voilà qui répond à la surprise de Paul Sonnino qui s’étonnait : « But the Mémoires are hardly a manual of strategy. (...) But the king never goes beyond such maxim as, “the success of a siege almost always depends on the proper choice of attacks” » (« The Sun King’s Anti-Machiavel », dans Louis XIV and the Craft of Kingship, J. C. Rule (ed.), Ohio University Press, 1969, p. 357).
[26] Mémoire intégralement reproduit par Pierre Clément, Lettres, Instructions et Mémoires de J.-B. Colbert, Paris, Imprimerie impériale, 1863, II, 1re partie, p. 212-220 (citation : p. 212). On situe sa rédaction vers 1665, ce qui permet à Jean-Louis Thireau de modifier la date de départ de la rédaction des Mémoires par rapport à l’estimation haute de Sonnino. Voir J.-L. Thireau, Les idées politiques de Louis XIV, Travaux et recherches de l’Université de droit d’économie et de sciences sociales de Paris, série sciences historiques, no 4, Paris, PUF, 1973, p. 17-18.
[27] Ce qui ne veut pas dire que la chose était indifférente au roi dans le cas des lettres importantes. Deux éléments nous le montrent. Dans les Mémoires, le roi souligne cette fâcheuse dépendance à l’égard des secrétaires qui, parfois, déforment la royale dictée : « ... on remarque presque toujours quelque différence, entre les lettres particulières, que nous nous donnons la peine d’écrire nous-mêmes, et celles que nos secrétaires les plus habiles écrivent pour nous, découvrant en ces dernières je ne sais quoi de moins naturel, et l’inquiétude de plume qui craint éternellement d’en faire trop ou trop peu (...) » (M, p. 28-29). Alors que Lionne rédige la lettre annonçant à Philippe IV la mort de Mazarin, le copiste n’omet pas de préciser en marge : « Cette lettre fut composée par Mr de Lionne et raccommodée par le Roy meme en quelques endroits où Sa Mté fit des corrections tres judicieuses, absolumt nécessres » (Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 3568, fol. 2 ro).
[28] Œuvres diverses de Monsieur Pellisson (...), Paris, Didot, 1735, I, p. 183. Le poème donne la parole au Dauphin qui se félicite de suivre l’exemple de son père.
[29] Richard D. Lockwood, « The “I” of History in the Mémoires of Louis XIV », Papers on French Seventeenth Century Literature, XIV, no 27, 1987, p. 551-564. Quant aux moments de généralisation dont parle Lockwood (p. 555), n’y voyons que des remarques au ton sentencieux.
[30] Ms. Fr. 6732.
[31] Ibid., fol. 8 vo.
[32] Dreyss signale une note, non retrouvée, pour 1666 : « Le Roi nous dit le 10 ou onzième mai, à son coucher, qu’il avait eu nouvelle que les Anglais s’étaient retirés de la Méditerranée, quoiqu’ils se fussent vantés hautement qu’ils chercheraient les vaisseaux français. Cela peut fournir matière à une réflexion contre ceux qui se vantent avec trop de vanité. En montrer l’impertinence » (op. cit., I, p. 37).
[33] Les accolades marqueront le début et la fin des passages barrés par Pellisson.
[34] Ms. Fr. 6734, f. 12 vo - 13 ro.
[35] Ibid., f. 13 vo - 14 ro.
[36] Ibid., fol. 25 ro.
[37] Ibid., fol. 274 ro-vo.
[38] Ms. Fr. 6732 : « Vide M sur TL 12 C 13 et 13 » (fol. 11 ro), « M. P C. 25 a la fin » (22 ro), « Le soin qu’un prince doit avoir d’établir sa reputation en tout et de ne la laisser affoiblir en rien C. 13 14 15 43 » (65 ro), « Ne se pas endormir sur des esperences incertaines et en se pas laisser persuader trop légerement ce qu’on desire 44. 45 46 43 » (66 ro), « Il ne faut pas presumer de soy ni croire qu’on puisse savoir les choses sans les apprendre 27 28 29 43 14 15 » (67 ro). Il n’y a donc que Périgny qui ait eu recours à ces indications chiffrées.
[39] Op. cit., I, p. 43.
[40] P. Sonnino, The Dating... op. cit., p. 314 (n. 33) et p. 328 (n. 92).
[41] On utilisera l’édition suivante : Discours de Nicolas Macchiavel, citoyen et secretaire de Florence. Sur la première Decade de Tite-Live, Rouen/Paris, Compagnie des libraires du Palais, 1664.
[42] Op. cit., livre I, XII, p. 69.
[43] « C’est pourquoy un Prince doit toujours tenir son rang, et ne doit jamais rien lascher de son consentement, s’il veut garder son bon-heur, que ce qu’il pourroit maintenir, et en quoy son pouvoir ne seroit point revoqué en doute » (livre II, XIV, p. 293).
[44] « Les hommes prudents ont accoustumé de dire, et ce n’est pas sans raison, que qui veut voir ce qui doit arriver, doit considerer ce qui est arrivé. Parce que toutes les choses du monde en tout temps ont quelque conformité avec les siecles passez » (livre III, XLIII, p. 577).
[45] Ouvrage contemporain ou non d’ailleurs. Le « C » ne renverrait-il pas à Cicéron ? Le Traité des devoirs est, par son contenu, bien proche des propos de Louis XIV. Une traduction de Du Ryer paraît en 1640 : Les Offices de Ciceron, ou les Devoirs de la vie civile, Paris, A. de Sommaville. Le texte fait une allusion voilée à cet auteur (M, p. 237). O. Ranum voyait l’influence de Plutarque et de César (op. cit., p. 302).
[46] Sonnino, rectifiant sa pensée depuis son article sur la datation des Mémoires (op. cit., p. 328), ne dit mot des renvois marginaux et oppose les deux conceptions du pouvoir : « The Sun King’s Anti-Machiavel », loc. cit., p. 345-361, surtout p. 355. On opposait, à l’époque, le cynisme du Florentin à la bonne moralité des penseurs stoïciens. Voir la préface des Pensees morales de Marc Antonin empereur ; De soy, et à soy-mesme, Paris, N. Le Gras, 1681 (privilège de 1651). Les Jésuites ne pensent pas autrement : Pierre Le Moyne, L’Art de règner, Paris, S. Cramoisy, 1665, p. 362 sq. et 665 sq.
[47] Plus que jamais se vérifie ici ce qu’écrivait Michel Foucault dans L’Ordre du discours (Paris, Gallimard, 1971, p. 28 sq.). Voir aussi Alain Viala, « L’auteur et son manuscrit dans l’histoire de la production littéraire », L’Auteur et son manuscrit, M. Contat (dir.), Paris, PUF, 1991, p. 95-118.
[48] Gerhard Œstreich, Neostoicism and the Early Modern State, trad. angl., Cambridge, 1982. Approche plus globale, mais tout aussi éclairante, dans Theodore K. Rabb, The Struggle for stability in Early Modern Europe, New York, Oxford University Press, 1975. La tentation est grande de relire Marc-Aurèle et, plus encore, ce que P. Hadot a écrit sur lui. Pour pouvoir parler de « stoïcisme », il faut, nous apprend cet historien, la définition de trois règles de vie ou disciplines : celle du jugement, celle du désir et celle, enfin, de l’impulsion (ou de l’action). Mise au point à partir des Pensées de l’empereur-philosophe, cette trame peut guider la lecture des Mémoires malgré les différences entre les genres : Pierre Hadot, La Citadelle intérieure. Introduction aux Pensées de Marc-Aurèle, Paris, Fayard, 1997, notamment p. 59, 314-325. La comparaison n’est pas fantaisiste : Emmanuel Bury, « Le moraliste classique et ses modèles antiques », XVIIe siècle, janvier-mars 1999, no 202-1, p. 27-35. Lipse n’est pas étranger à ce processus de laïcisation à l’Antique de la morale des Princes : Jacqueline Lagrée, Juste Lipse. La restauration du stoïcisme, Paris, Vrin, 1994, p. 80-96, surtout p. 95.
[49] Normand Doiron, « Le Portique et la cour. Néo-stoïcisme et théorie de l’honnêteté au XVIIe siècle », XVIIe siècle, octobre-décembre 2001, no 213-4, p. 689-698.
[50] Le roi n’a crainte de le dire : « ... la lecture de ces mémoires pourrait suppléer en quelque sorte à toutes les autres lectures » (M, p. 10).
[51] Dans ce programme d’éducation, Bossuet signale un enseignement philosophique effectué par le biais d’un traité « de la Connaissance de Dieu et de soi-même », cette discipline étant un « rappel de l’esprit à soi-même » : Ad Innocentium XI, Pont. Max. de Institutione Ludovici Delphini, Ludovici XIVi filii, lettre du 8 mars 1679, Correspondance de Bossuet, nouvelle édition, Ch. Urbain, E. Levesque (publ.), Paris, Hachette, 1909, p. 112 sq. (p. 151 pour la citation traduite).
[52] « L’autorite partagee n’est jamais si forte que lorsqu’elle est toute reunie dans une seule personne » : Ms. Fr. 10330, fol. 251 vo ; Grouvelle, III, p. 456.
[53] Simone Ackerman, « De l’histoire à la première personne à la littérature au second degré : Réflexions sur les Mémoires de Louis XIV », Actes de Columbus. Racine-Fontenelle : « Entretien sur la pluralité des mondes » (avril 1989), Paris/Seattle/Tübingen ; Ch. G. S. Williams (ed.), Papers on French Seventeenth-Century Literature, 1990, p. 259-270, notamment p. 264-269.
[54] M, p. 20.
[55] M, p. 16.
[56] « Les armées, les conseils, toute l’industrie humaine seraient de si faibles moyens pour nous maintenir sur le trône, si chacun y croyait avoir même droit que nous, et ne révérait pas une puissance supérieure, dont la nôtre est une partie » (M, p. 51).
[57] « Des Favoris. LXII. Aimez, mais en aimant, faites-nous reconnaistre, / Que la seule raison preside à votre choix, / Prenant un Favory, ne prenez pas un Maistre , / Et sçachez que l’Estat, ne peut souffrir deux Roys » (Antoine Godeau, « L’Institution du Prince pour Louis XIV », dans Poësies chrestiennes, Paris, P. Le Petit, 1660, p. 491).
[58] M, p. 56. Voir Aristippe ou De la Cour (Paris, A. Courbe, 1659, p. 242) ou Jean Puget de La Serre, Les Maximes politiques de Tacite, ou la conduite des gens de cour (Paris, J. Ribou, 1664, I, p. 132).
[59] Considérons la formule suivante : « Quand on a l’État en vue, on travaille pour soi » (M, p. 248). Elle résume bien le propos de Louis XIV, et d’ailleurs d’un Richelieu, mais l’idée suggérée s’oppose totalement à la pensée d’un Hobbes alors traduit par Du Verdus dès 1660 : « Le salut du Peuple est la Souveraine Loy. (...) Quand ie dis le peuple, ie ne veux pas dire l’État, et cette personne Civile qui gouverne : mais la multitude des Sujets qui sont regis. Car l’État n’est pas institué pour soy-mesme, mais pour ses sujets » : Les Elemens de la Politique de Monsieur Hobbes (...), Paris, H. Le Gras, 1660, p. 397 et 399. Il s’agit de la traduction du De Cive. Idée similaire chez Pierre Nicole, De l’Éducation d’un Prince divisée en trois parties, Paris, Veuve de Ch. Savreux, 1670, p. 2.
[60] Le roi rassure pourtant son fils : parmi les flatteurs, se cachent de bons courtisans qui savent, pour le bien de l’État, contredire le roi quand il se trompe (M, p. 69, 97 et 201). L’idée, vieille comme Épictète, est très commune : Le Devoir du Prince envers ses suiets, et le devoir des suiets envers leur Prince ou le Symmachique d’Isocrate, Paris, Fr. Noel, 1650, p. 18 ; Codicille d’Or, ou petit recueil tiré de l’Institution du Prince Chrestien composée par Erasme, s.l., 1665, p. 68.
[61] Louis XIV semble avoir retenu la leçon de ses jeunes années : François de Bretaigne, Le Roy mineur ou panegyrique sur la personne et l’education de Louis XIV (...), Paris, J. Henault, 1651, p. 44-45.
[62] « Vous pouvez juger qu’à l’âge où j’étais, il fallait que ma raison fît beaucoup d’effort sur mes ressentiments, pour agir avec tant de retenue » (M, p. 54). Les formules renvoyant à ce contrôle des sentiments s’éparpillent tout au long du texte : « J’ai très souvent résisté à mon inclination, je puis le dire avec vérité (...) » (p. 109), « Duquel exemple vous pouvez apprendre, mon fils, combien il est essentiel aux princes d’être maîtres de leurs ressentiments » (p. 129), « ... au lieu que je ne dois tout le fruit de celle-ci qu’à la violence que je me fis à moi-même en méprisant tous les discours que je prévoyais » (p. 211).
[63] « Mais la seconde considération, qui est la plus délicate et la plus difficile à pratiquer, c’est qu’en abandonnant notre cœur, nous demeurions maîtres de notre esprit ; que nous séparions les tendresses d’amant d’avec les résolutions de souverain (...) » (M, p. 224-225).
[64] « Je m’imposai pour loi de travailler régulièrement deux fois par jour, et deux ou trois heures chaque fois avec diverses personnes, sans compter les heures que je passerais seul en particulier, ni le temps que je pourrais donner extraordinairement aux affaires extraordinaires (...) » (M, p. 17, voir aussi p. 25, 55, 61 et 227 ; Codicille, op. cit., p. 117 et P. Le Moyne, op. cit., p. 10 sq.).
[65] M, p. 236. « Et pour cet art de connaître les hommes, qui vous sera si important (...), je vous dirai, mon fils, qu’il se peut apprendre, mais qu’il ne se peut enseigner » (M, p. 21). Voilà l’influence d’un Marin Cureau de La Chambre, auteur du célèbre Art de connoistre les hommes (1re éd. : Paris, P. Rocolet, 1660). On aura relevé la similitude de l’expression employée par le roi avec le titre indiqué. Sur son œuvre, on se référera à J.-J. Courtine, « Le corps désenchanté : lectures et langages du corps dans les physiognomonies de l’âge classique », Le Corps au XVIIe siècle, Papers on French Seventeenth Century Literature, Paris/Seattle/ Tübingen, Biblio 17, 1995, p. 49-52.
[66] « Car il faut bien se garder de penser qu’un souverain, parce qu’il a l’autorité de tout faire, ait aussi la liberté de tout dire. Au contraire, plus il est grand et considéré, plus il doit considérer lui-même ce qu’il dit » (M, p. 165 ; A. Godeau, op. cit., p. 507), « ... cela nous doit pourtant obliger en général à nous précautionner davantage dans nos paroles, pour ne pas donner du moins de raisonnable fondement aux pensées que l’on en pourrait former au désavantage de notre service » (M, p. 166 ; Le Devoir du Prince..., op. cit., p. 20-21).
[67] Fr. de Bretaigne le proposait comme exemple à suivre par le jeune Louis XIV avec Cicéron et César (op. cit., p. 124).
[68] M, p. 71-72.
[69] M, p. 137 et 235. Comme l’écrivait le jésuite Pierre Le Moyne dans L’Art de règner : « la Moderation est une Vertu de proportion et de simmetrie : que son propre office est de compasser et de mesurer ; de resserrer ce qui déborde, et d’arrester ce qui s’emporte : Et que le calme et l’egalité de l’Ame, que la docilité et l’obeïssance de l’un et de l’autre Appetit, que la composition et l’harmonie de tout l’Homme sont des preparations necessaires à la forme qu’elle recherche » (op. cit., p. 143-144).
[70] M, p. 200.
[71] M, p. 118. Voir A. Godeau, op. cit. : « Il doit commander à ses passions. CXII. C’est beaucoup de regner par un pouvoir supréme, / Sur un Peuple, l’effroy des autres Nations, / Mais c’est encore plus d’estre Roy de vous-mesme, / Et de donner des loix à vos affections » (p. 505). On retiendra l’expression « être roi de soi-même ». Puget de La Serre développe ce thème pluriséculaire : « Quand un Roy veut apprendre de Regner, il faut qu’il regne sur luy-même : ses passions assujetties luy seront des Sujets volontaires de tous les Sujets nés » (op. cit., I, p. 121), ou encore : « Un Roy en colere change de qualité malgré luy, son Regne finit, quand cette Passion commence de regner : Ils ne sçauroient partager leur Souveraineté ensemble » (p. 159-160).
[72] M, p. 248. Il faut, dit banalement Fortin de la Hoguette, « se servir de sur-veillant (sic) » (op. cit., p. 343).
[73] Voilà comment Louis XIV justifie lui-même le corps de sa devise : « ... par son mouvement sans relâche, où il (le Soleil) paraît néanmoins toujours tranquille, par cette course constante et invariable, dont il ne s’écarte et ne se détourne jamais » (M, p. 107). À comparer à Claude-François Ménestrier, La Devise du Roy justifiée, Paris, E. Michalet, 1679. Voir aussi M, p. 55 et 247 : « ... dès que l’on s’est fixé l’esprit à quelque chose et qu’on croit avoir le meilleur parti, il le faut prendre : c’est ce qui m’a fait réussir souvent dans ce que j’ai fait ». Relire La Saincte philosophie. Avec plusieurs traictez de pieté, Rouen, Th. Daré, 1610, p. 272. À la suite de ce traité, se trouve La Philosophie morale des Stoïques (1609). L’ensemble tente manifestement de concilier le christianisme de la Contre-Réforme et une morale antique débarrassée de son parfum de paganisme (voir l’avertissement de J. d’Abbadie dans L’art de se connoistre soy-mesme. Ou Les Recherches des Sources de la Morale, Rotterdam, P. Van Der Slaart, 1693, p. 2). D’ailleurs, l’une des plus grandes louanges qu’on puisse adresser à un auteur ancien est de le qualifier de chrétien avant l’heure, ainsi Xénophon par D’Ablancourt (La Retraite des Dix Mille, de Xenophon, ou l’Expedition de Cyrus contre Artaxerxes, Paris, Veuve J. Camusat et P. Le Petit, 1648, préface, n.p.).
[74] M, p. 9, 76, 209 et 224. Bossuet appuie le choix courant de Louis XIV (lettre à Innocent XI, loc. cit., p. 151) en le plaçant juste après le modèle du roi par excellence, saint Louis.
[75] « Les rois, qui sont les arbitres souverains de la fortune et de la conduite des hommes, sont toujours eux-mêmes les plus sévèrement jugés et les plus curieusement observés (...) » (p. 223), « leurs sujets, les voyant plongés dans le vice et le sang, ne peuvent presque rendre à leur personne le respect dû à leur dignité, ni les reconnaître pour les vivantes images de celui qui est tout saint aussi bien que tout-puissant » (p. 222). Voir P. Le Moyne, op. cit., p. 119 sq. et 443 sq. ; J. Puget de La Serre, op. cit., p. 121. Le Prince fait figure de miroir pour ses sujets (J. Baudoin, Le Prince parfait, et ses qualitez les plus eminentes, Paris, C. Besongne, 1650, préface, n.p.).
[76] Fortin de La Hoguette, op. cit., p. 129-131. L’auteur encourage le lecteur à « l’examen intérieur de son esprit » (p. 131).
[77] M, p. 18. Voir R. D. Lockwood, op. cit., p. 556 sq.
[78] M, p. 73 et 178.
[79] M, p. 151. « Et de cette assiduité de s’observer soy-mesme, il se formera en vous et eux (les jeunes fréquentés par le roi) une constante habitude au bien, et cette habitude produira les vertus solides et essentielles, au lieu des apparentes et superficielles » (Fortin de La Hoguette, op. cit., p. 57 ; P. Nicole, op. cit., p. 15-16).
[80] J. Puget de La Serre, op. cit., I, p. 25.
[81] M, p. 237.
[82] « ... on ne fait jamais rien d’extraordinaire, de grand et de beau, qu’en y pensant plus souvent et mieux que les autres » (M, p. 97).
[83] M, p. 100-101. C’est nous qui soulignons.
[84] M, p. 28.
[85] Chacun sait que, depuis l’Antiquité, l’introspection passe pour être une recherche de Dieu en soi : Claude Vaüre, L’Estat chrestien ou, maximes politiques, tirees de l’Escriture, Paris, M. Durand, 1626, p. 337. Notons que Pellisson lui-même a consacré un ouvrage à la pratique : Exercice spirituel, contenant la maniere d’employer toutes les heures du jour au service de Dieu, nouvelle édition, Paris, J. Collombat, 1719.
[86] Conseillant le Prince chrétien, il écrit : « Il faut pour se cognoistre un vray, long, et assidu estude de soy-mesme, un examen serieux, severe, et attentif, non seulement de nos paroles, et actions, mais aussi des pensées, de leur source, de leur progrez, de leur durée, de leurs reprises, de leur digestion, et coction, de leur conservement (...) » (op. cit., p. 356).
[87] Gian-Marino Anselmi, « Il politico e l’apprendistato della “saggezza” : Machiavelli, Guicciardini, Castiglione », Disciplina dell’anima, disciplina del corpo e disciplina della società tra medioevo ed età moderna, Paolo Prodi (éd.), Annali dell’Istituto storico italo-germanico. Quaderno 40, Bologne, Il Mulino, p. 583-606.
[88] La bibliographie consacrée aux débats touchant à la réalité de l’absolutisme a été récemment répertoriée dans Robert Descimon, Fanny Cosandey, L’Absolutisme en France. Histoire et historiographie, Paris, Le Seuil, 2002, surtout p. 193 à la fin.
[89] Paul Tallemant, « Panégyrique du Roy prononcé le 25 aoust 1673 », cité par Pierre Zoberman, Les Panégyriques du roi prononcés dans l’Académie française, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 1991, p. 123-124.
[90] Les études sur ce thème, repris chez Lucien, nous font remonter au règne de François Ier : voir R.-E. Hallowel, « Ronsard and the Gallic Hercules Myth », Studies in the Renaissance, IX, 1962, p. 242-255. À la fin du règne de Louis XIV, c’est la figure d’Hercule, comme allégorie démodée de la force, qui prime sur celle du roi éloquent : De Vertron, Parallele poetique de Louis le Grand avec les princes surnommez grands ou le Recueil des sonnets et devises (...), Paris, J. Gruchet, 1686, p. 109.
[91] La Guerre des Suisses, traduite du I. Livre des Commentaires de Jule César, Paris, Imprimerie royale, 1651. Orné de quatre scènes de batailles gravées. Notons aussi une édition de Florus d’après la très improbable traduction de Monsieur, frère du roi : Epit. de l’hist. Romaine, fait en quatre livres par Lucius Ann. Florus : et mis en françois sur les traductions de Monsieur, frere unique du Roy, Paris, A. Courbé, 1656, voir p. III.
[92] Suétone, Vie des douze Césars, C. J. César, LVI ; Auguste, LXXXV-LXXXVI ; Claude, XLI-XLII.
[93] Les exemples de rois lettrés, tels que Alphonse X dit « le Sage » ou Frédéric II, ne semblent pas avoir été repris (et pour cause !) dans la France du Grand Siècle. La référence demeure Georges Lacour-Gayet, L’Éducation politique de Louis XIV (1898), 2e éd., Paris, Hachette, 1927. La culture de Louis XIV ne tient pas une seconde la comparaison avec celle d’un Laurent de Médicis : André Rochon, La Jeunesse de Laurent de Médicis (1449-1478), Paris, Les Belles Lettres, 1963.
[94] Paul Pellisson-Fontanier, Panégyrique du Roy Louis Quatorziéme (1671) dans Recueil des harangues prononcées par Messieurs de l’Académie françoise dans leurs receptions (...), Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1698, p. 149.
[95] À cette époque, il est historiographe du roi en remplacement du président de Périgny (sur la mort de ce dernier, voir la lettre de Montausier à Huet datée du 5 octobre 1670 : Ms. Fr. 15189, fol. 12 ro et vo). Voilà aussi qui impose de nuancer l’interprétation selon laquelle le roi serait le seul à pouvoir dispenser de secrètes leçons de gouvernement. Voir Joël Cornette, « Le Savoir des enfants du roi sous la monarchie absolue », Le Savoir du Prince du Moyen Âge aux Lumières, R. Halévi (dir.), Paris, Fayard, 2002, p. 145.
[96] Effectivement, à l’exclusion des mémoriaux du conseil de 1661, publiés par J. de Boislisle (Paris, P. Renouard, 1905, 3 vol.), rien n’a jamais filtré du Conseil d’En haut au cours de ces années. On a même frappé une médaille scellant le silence traditionnel de la monarchie à ce sujet : voir la médaille du graveur Raymond Falz, frappée entre 1686 et 1688, COMES CONSILIO, représentant un Harpocrate portant un doigt tendu sur sa bouche en signe de discrétion (Série royale du Cabinet des médailles, no 602).
[97] Le Nouveau Mercure galant, août 1677, VI, Paris, Veuve d’O. de Varennes, p. 285. Le thème est choisi et affiché lors de la séance du 2 janvier 1677. Voir Les Registres de l’Académie française, C. Doucet (publ.), Paris, Didot, 1895, I, p. 157.
[98] Que les hauts faits servent de modèles à suivre, il va sans dire, mais la perspective historique est autrement singulière. Après tout, le roi aurait pu se limiter à un recueil d’enseignements théoriques comme ceux de saint Louis (notons que le prix du concours est, comme souvent, une médaille en or représentant ce saint : Nouveau Mercure galant, septembre 1677, p. 214). Quelques décennies auparavant, l’avocat au Parlement A. Theveneau avait publié les Preceptes du roi saint Louis à Philippe III son fils, pour bien vivre et régner (...), Paris, J. Petit-Pas, 1627. Notons enfin, dans la série des institutions royales rédigées par un monarque à destination de son fils, les célèbres Remonstrances de Basile, empereur des Romains, à Léon son fils (...), Paris, P. Le Court, 1612 (traduit du grec par Fleurance Rivault dès 1580).
[99] On retrouve l’idée du roi travailleur à de multiples reprises dans les Mémoires. Le thème sert aussi la louange la plus surannée qui soit, tant dans les panégyriques que dans les frappes de médailles célébrant l’assiduité aux conseils. Il est cependant vrai, mais cela concerne surtout la fin du règne, que Louis XIV ne manquait quasiment aucun conseil. Dangeau le répète à l’envi dans son Journal.
[100] Effet d’annonce tout au plus car il n’y a aucun véritable secret qui soit révélé dans le texte. Le roi explique simplement qu’il est un spécialiste de l’art de régner : « Ces maximes que je vous apprends aujourd’hui, mon fils, ne m’ont été enseignées par personne (...) » (p. 56).
[101] Op. cit., p. 286-288. Ce poème, le seul qui soit reproduit dans le périodique, n’a pas remporté le premier prix. Un dénommé La Monnoye semble avoir eu plus de chance. Voir les Œuvres choisies de Monsieur de la Monnoye, Dijon, Fr. Des Ventes / Paris, Saugrain, 1769, I, p. 29 sq. Sur ce futur académicien, Charles Muteau, La Bourgogne à l’Académie française de 1665 à 1727, Dijon, Picard et Manière / Paris, Durand, 1862, p. 97-138.
[102] Portrait de Louis le Grand, traduit de l’Italien, Paris, M. Jouvenel, 1690. BNF : Réserve des livres rares : Rés-Lb37-3970. L’auteur présumé, Giovanni-Paolo Marana, est plus connu pour son Espion dans les cours des princes chrétiens (aux nombreuses rééditions), inévitable source d’inspiration pour Les Lettres persanes.
[103] Dans une lettre, recopiée et jointe à plusieurs registres contenant les manuscrits des Mémoires, le duc narre la destruction par le feu de « divers papiers » détenus par le roi un soir de 1714 et leur sauvetage in extremis : Ms. Fr. 10329, fol. 1 (don no 5759). Elle est datée du 10 octobre 1749. Or, il est important de noter que Voltaire remercie Noailles de lui avoir prêté les manuscrits dans une lettre du 18 juillet 1752 (Œuvres complètes, Correspondance, Paris, Garnier, 1880, V, no 2401, p. 457). Le contenu de la lettre ne fait pas référence à des événements anciens puisque, le 29, il écrit à Formey : « Vous me consolez un peu de cette première édition du Siècle de Louis XIV. Je suis fâché qu’elle ait paru avant les mémoires singuliers que j’ai reçus. On m’a envoyé des manuscrits de la main de Louis XIV même » : op. cit., no 2402, p. 459. S’agirait-il des manuscrits que Noailles n’avait pas encore versé à la Bibliothèque du roi comme il le fera le 6 septembre 1758 ? Sur le deuxième versement, voir le duc de Noailles, op. cit., I, Appendice, p. 554-555.
[104] Allusion à la Révocation et à la piété du roi à la fin de son règne ? L’expression, assez curieuse, est peut-être une pique à l’attention de Louis XV.
[105] Le Siècle de Louis XIV, chap. XXVIII. Dans ce même chapitre, Voltaire produit quelques extraits des parties moralisantes du texte. Il poursuit sa citation par les instructions à Philippe V.
[106] Déjà sous-entendu par Voltaire, en amont dans le texte : « Il y avait quelque temps qu’il consultait ses forces, et qu’il essayait en secret son génie pour régner »* (note renvoyant directement aux Mémoires pour 1661 : voir M, p. 11-12). Op. cit., chap. VII.
[107] Abbé Jean d’Olivet, Recueil d’opuscules litteraires avec un Discours de Louis XIV à Monseigneur le Dauphin, tirés d’un Cabinet d’Orleans, Amsterdam, E. Van Harrevelt, 1767, p. 3-92. L’auteur signale en préface que les manuscrits utilisés sont déposés à la Bibliothèque du Roi (p. VI). Le même texte est publié dans les Tablettes d’un curieux ou Variétés historiques, littéraires et morales (Bruxelles/Paris, Dujardin/De Fer de Maisonneuve, 1789, I, p. 366-448). Relevons aussi les allusions aux mémoires militaires dans Millot, Mémoires politiques et militaires, pour servir à l’histoire de Louis XIV et de Louis XV, Paris, Moutard, 1777, t. I.
[108] Jacques Krynen, L’Empire du roi. Idées et croyances politiques politiques en France, XIIIe-XVe siècles, Paris, Gallimard, 1993, p. 167-225.
[109] Il ne tarit pas d’éloges sur le contenu des textes qu’on lui prête : « Cet écrit me paraît un des plus beaux monuments de sa gloire ; il est bien pensé, bien fait, et montre un esprit juste et une grande âme » (Correspondance, lettre à Noailles, 18 juillet 1752, loc. cit.) ; « Il faut bien regretter qu’un roi qui avait des sentiments si grands et des principes si sages n’ait pas consulté son propre cœur, au lieu d’écouter des prêtres et Louvois, quand il s’agissait de perdre quatre ou cinq cent mille sujets utiles » (ibid., lettre à Formey, 29 juillet 1752, loc. cit.). Dès lors, il se prend même à critiquer le style du roi dans ses recommandations à Philippe V : « ... le commencement de ce mémoire n’est rempli que de conseils vagues et de maximes d’un grand-père plutôt que d’un grand roi. (...) Je vous avouerai même ingénument que je n’oserais pas les lire au roi de Prusse » (ibid., lettre à Noailles).
[110] Louis Marin, Le Récit est un piège, Paris, Minuit, 1978, p. 10-11.
[111] À moins qu’une ultime copie lui ait été communiquée. On sait que les papiers de Pellisson ont été saisis par le roi à la mort de l’académicien. Voir la lettre de Pontchartrain au lieutenant civil, datée du 8 février 1693 : « ... Sa Majesté ne veut qu’il soit procédé à la levée d’iceluy (le scellé), que vous ne m’en ayez auparavant averty, parce que j’y dois envoyer quelqu’un pour voir les papiers et mémoires qui concernent l’histoire du Roy, la regie qu’il a eu des oeconomats, et ses ouvrages particuliers pour les faire mettre à part, et prendre ensuite les ordres de Sa Majesté sur ce qu’elle desirera qu’on en fasse ». BNF : Mélanges Clairambault 682, fol. 124 ro. Les manuscrits de Pellisson ont été ensuite répartis par le roi selon son bon vouloir : Bossuet hérite des papiers sur la religion et Racine de ceux sur l’histoire. C’est Leibniz qui nous l’apprend dans sa lettre à l’évêque de Meaux, en mars 1693 (Correspondance de Bossuet, op. cit., V, p. 333). En tout cas, l’écriture des meilleures copies ne rivalise pas avec celle des Réflexions chrétiennes et politiques de monsieur le duc de Montausier pour la conduite d’un prince, dédiées au Dauphin : Bibliothèque Mazarine, Ms. 3551.
[112] Dans une épître au roi servant d’introduction aux maximes qu’il compose pour le Dauphin, Montausier tente de convaincre Louis XIV de communiquer ses mémoires à son fils. Il se justifie auprès de son royal lecteur. Cette supplique doit, dit-il au roi, « vous engager à achever un travail, qui sans doute n’aura rien de pareil pour la beauté et la solidité ; et à communiquer dès à présent ce qui en est déjà fait (...) » : La Vie de Monsieur le Duc de Montausier (...), Paris, Rollin et Genneau, 1729, II, p. 101. Cet important passage a dû amener Ch. Dreyss à avancer la date de 1674 pour situer le début de la rédaction des mémoires.
[113] « Cette édition des ŒUVRES DE LOUIS XIV a été imprimée, 1o sur la copie de ses manuscrits originaux et les pièces remises par Louis XVI, en 1786, à M. le comte de Grimoard, 2o sur de nombreux matériaux puisés dans les collections et les porte-feuilles de celui-ci ou dans d’autres sources, et qu’il avait classés par ordre (...) » (Op. cit., 1806, I, n.p.).
[114] Journal général de la Littérature de France ou Répertoire méthodique des livres nouveaux (...), 1806, no 6, 9e année, p. 254-256.
[115] Op. cit., I, Avertissement, p. 1.
[116] Ibid., p. 8 et 40-41. Ainsi, pour la campagne de 1675, Grouvelle utilise, sans sourciller, des lettres du roi au comte d’Estrades, à Turenne, Louvois et Condé (op. cit., IV, p. 9-22).
[117] Ibid., I, p. 36-37.
[118] Pensées de Louis XIV, extraites de ses ouvrages et de ses Lettres manuscrites, Paris, Didot, 1827.
[119] C’est en 1843 que Victor Cousin se lamentait sur l’ « infidélité continuelle » commise par les différentes éditions de Pascal. Des Pensées de Pascal : rapport à l’Académie française sur la nécessité d’une nouvelle édition de cet ouvrage, Paris, Ladrange, 1843, avant-propos, p. II.
[120] Voir La Collection Ad Usum Delphini. L’Antiquité au miroir du Grand Siècle, C. Volpilhac-Auger (dir.), Ellug, Université Stendhal de Grenoble, 2000.
[121] Saint-Simon, Mémoires, G. Truc (éd.), Paris, Gallimard, la Pléiade, 1950, III, p. 828.
[122] La phrase que rapporte Saint-Simon est à comparer avec celles du roi : « Les choses qui ne seraient rien dans la bouche d’un particulier, deviennent souvent importantes par la seule raison que c’est le prince qui les a dites. Surtout la moindre marque de mépris qu’il donne d’un particulier, ne peut qu’elle ne porte à cet homme un préjudice très grand (...). Et de là vient que ceux qui sont offensés de la sorte, en portent ordinairement dans le cœur une plaie qui ne finit qu’avec la vie » (M, p. 165).
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