Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130542483
160 pages

p. 91 à 103
doi: 10.3917/dss.041.0091

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n° 222 2004/1

L’étendue de la culture de Marc Lescarbot, auteur d’une Histoire de la Nouvelle-France [1] plusieurs fois rééditée, n’est plus à démontrer. Il suffit de parcourir l’œuvre et ses nombreuses notes marginales pour s’en convaincre. Toutes les pages sont émaillées de références aux écrits de savants ou poètes de l’Antiquité, au point où il paraît impossible de relever de manière exhaustive les emprunts de celui qui fut d’abord avocat au Parlement de Paris, avant de s’embarquer en avril 1606 pour l’Acadie [2].
Mon propos n’est cependant pas de reprendre ici mes considérations sur l’importance de la digression érudite sous la plume de l’auteur [3], ni même d’examiner comme je l’ai fait dans une autre étude le rôle de la référence plinienne dans l’élaboration de l’historiographie acadienne [4]. En outre, la polémique qui l’opposa aux voyageurs Samuel de Champlain [5] et Pierre Biard [6] a déjà fait l’objet d’analyses suffisamment fouillées pour qu’il ne soit besoin d’y revenir en détail. Je me bornerai ici à mettre au jour la dette de l’avocat de Vervins envers les voyageurs et cosmographes de la Renaissance qu’il cite à profusion et avec qui il partage une épistémè commune.
 
DES RÉFÉRENCES LATENTES
 
 
Malgré leur importance, les allusions à la littérature géographique de l’ère postcolombienne semblent jouir d’un statut différent des réminiscences de la culture classique. Là où l’avocat de Vervins prend soin d’indiquer dans la marge les chapitres précis des renvois à Pline, à Solin, à Tacite et aux autres érudits de l’Antiquité, la référence bibliographique se fait allusive, voire absente, dès lors qu’il est question de l’expérience des modernes. Sauf en quelques rares occurrences, Lescarbot néglige de révéler les titres des ouvrages d’où sont tirés ses emprunts. Le plus souvent, la mention de ses sources habituelles que sont Jean de Léry pour la description du Brésil, René de Laudonnière pour la Floride et Thomas Hariot pour les peuples de la Virginie reste implicite.
Il va de soi que, dans l’Histoire de la Nouvelle-France, les savants de la période récente ne jouissent pas d’un prestige comparable à celui des hommes d’autrefois. Indulgent envers les erreurs géographiques des Anciens, l’avocat se montre en revanche beaucoup plus critique devant celles des modernes. Ainsi, il reprochera notamment à François de Belleforest d’avoir confondu la baie des Chaleurs avec le pays de Labrador (HNF, III, p. 391) et d’avoir soutenu que « la riviere de Saguenay fait des iles » (ibid., p. 392), altérant en ce sens les observations de Jacques Cartier. Il allègue encore la trop grande précipitation à écrire du polygraphe pour expliquer certaines de ses affirmations erronées sur la configuration des « îles de Terre-neuve », « séparées par [de] petits fleuves » et la latitude de « la riviere des Barques » située à tort à « cinquante degrez » (ibid., p. 391). De telles équivoques chez un savant dont Lescarbot souligne le « grand jugement » (HNF, p. 393) autorisent presque à ses yeux celles de l’Antiquité : « je ne m’étonne pas s’il y en a quelquefois és anciens autheurs » (ibid.). Jacques Cartier, en dépit de tout le respect que lui voue le chroniqueur, ne sera pas épargné non plus par ses attaques. Bien qu’il juge les Relations du Malouin indispensables aux pêcheurs (HNF, III, p. 263) et rende hommage à son exploration de la vallée laurentienne « depuis Sainte-Croix jusques au saut de la grande riviere » (ibid., p. 318), l’avocat-poète n’en déplore pas moins certaines failles de son inventaire : il s’explique ainsi difficilement que pour avoir longé le littoral atlantique, le Malouin ne fasse « nulle mention » du Labrador (ibid., p. 231) ; de même, il émet des réserves sur la comparaison climatique qu’il établit entre le pourtour de la baie des Chaleurs et l’Espagne [7]. Mais nul peut-être plus que le navigateur Jean Alfonse ne sera la cible des sarcasmes de Lescarbot qui dénonce sans aménité ses « abus », comme le suggère le passage suivant :
[...] un Capitaine de marine nommé Jean Alfonse, Xainctongeois, en la relation de ses voyages aventureux, s’est aventuré d’écrire [...] que « passé l’ile de Saint Jean (laquelle je prens pour celle que j’ay appellée ci-dessus l’Ile de Bacaillos), la côte tourne à l’Ouest & Oüest-Sur Ouest, jusques à la riviere de Norembergue, nouvellement découverte (ce dit-il) par les Portugalois & Hespagnols, laquelle est à trente degrez ; adjoutant que cette riviere a en son entrée beaucoup d’iles, bancs, & rochers : & que dedans bien quinze ou vingt lieuës est batie une grande ville, où les gens sont petits & noiratres, comme ceux des Indes, & sont vétus de peaux dont ils ont abondance de toutes sortes [...] ». Mais je ne reconoy rien, ou bien peu de verité en tous les discours de cet homme ici : & peut-il bien appeller ses voyages aventureux, non pour lui, qui jamais ne fut en la centiéme partie des lieux qu’il décrit (au moins il est aisé à le conjecturer), mais pour ceux qui voudront suivre les routes qu’il ordonne de suivre aux mariniers. [8]
Si ce procès expéditif place le cosmographe au rang des imposteurs, on serait en droit de se demander pourquoi notre auteur passe du même coup sous silence ses contes concernant l’existence d’hommes à queue « vestuz de peaux », qui, à en croire le compagnon de Roberval, construiraient « leurs maisons soubs terre » dans les régions situées au-delà du Labrador [9]. Non moins surprenant est à nos yeux le mutisme de Lescarbot, lecteur pourtant critique de Laudonnière, sur les Hermaphrodites que le Huguenot imagine au tout début de son Histoire notable de la Floride [10]. Comment expliquer de tels silences dans la perspective analytique de l’historien, si ce n’est par la filiation qui prévaut encore à l’époque entre la chorographie du Nouveau Monde et le merveilleux ? Comme le rappelle avec justesse Numa Broc, la géographie de la Renaissance demeure une « science conjecturale, qui [...] baigne dans un monde de “fantaisie, d’imprécision, d’incertitude” » [11]. Dans un tel contexte, on comprend aisément la clémence de Lescarbot vis-à-vis des leurres relatifs au fabuleux royaume du Saguenay rapportés par Cartier, alléguant pour la défense de son devancier l’étrangeté de la nature et le témoignage d’un homme du pays :
Quelqu’un pourrait accuser le capitaine Quartier d’avoir fait des contes à plaisir [...] quand il a raconté avoir poursuivi une béte à deux piez, & qu’és pais du Saguenay il y a des hommes accoutrez de draps de laine comme nous, d’autres qui ne mangent point, & n’ont point de fondement ; d’autres qui n’ont qu’une jambe : Item qu’il y a pardela un païs de Pygmées, & une mer douce. Quant à la béte à deux piez, je ne sçay que j’en doy croire, car il y a des merveilles plus étranges en la nature que cela : puis ces terres là ne sont si bien découvertes qu’on puisse sçavoir tout ce qui y est. Mais pour le reste il a son autheur qui lui en a fait le recit, homme vieillart, lequel avoit couru de grandes contrées. [12]
Malgré un malaise évident, Lescarbot refuse d’incriminer ouvertement Cartier. Il est clair que le relationnaire prend ici plaisir à relayer ces témoignages fantaisistes. Loin de constituer un débat original, la question des races monstrueuses soulevée par Pline et reprise par Solin fait partie des lieux communs de l’époque [13]. Belleforest [14], Léry [15], puis Lescarbot [16] s’amusent à faire renaître les imaginations de l’Antiquité pour ensuite prendre leurs distances. Au XVIe siècle, rapporter de manière dubitative des contes fabuleux constitue une stratégie courante afin de relever un récit dénué de péripéties marquantes, sans que la vraisemblance en soit affectée. Il ressort clairement de sa réfutation ambiguë des singularités du Saguenay que l’avocat ne ferme pas tout à fait la porte au merveilleux géographique.
En regard de cette libéralité, la sévérité avec laquelle l’écrivain condamne dans le même ouvrage la trop grande crédulité de son contemporain, Samuel de Champlain, peut paraître surprenante. En effet, il ne se gêne pas pour jeter le discrédit sur l’auteur de Des Sauvages, qui reproduit comme un fait avéré les croyances des Micmacs hantés par une créature chimérique appelée Gougou :
Or pour revenir aux Armouchiquois, & à la mal-béte du Gougou, il est arrivé en cet endroit à Champlein ce qu’écrit Pline de Cornelius Nepos, lequel il dit avoir creu tres-avidement (c’est à dire comme s’y portant de soy-mesme) les fabuleux mensonges des Grecs [...]. [17]
« Il faut croire mais non pas toutes choses », poursuit-il quelques lignes plus loin (ibid., III, p. 390), invitant les historiens à la circonspection devant les informations qu’ils détiennent de seconde main. Lescarbot aurait-il formulé une glose aussi désobligeante envers le fondateur de Québec, n’eût été des attaques de ce dernier qui lui reprochait sa sédentarité [18] ? Il est permis d’en douter. Quoi qu’il en soit, cette disparité devant les fables amérindiennes semble aussi redevable au hiatus qui s’établit dans l’esprit du voyageur entre la doxa du siècle antérieur et l’esprit scientifique de son temps.
 
UNE ENTREPRISE DE DÉMYSTIFICATION
 
 
S’il est vrai que, comme le note encore Numa Broc, les voyageurs jusqu’au XVIIIe siècle sont « plus ethnologues que géographes » [19], cette préséance ne s’applique pas à Marc Lescarbot, tout spécialement attentif à la topographie américaine, comme en témoigne le mandat qu’il s’est donné dans la première partie du livre :
[...] la delineation [...] de nôtre Nouvelle France est fausse : J’ay voulu particulierement tirer à la plume, & representer au vray, selon les Tables particulieres de noz mariniers, & mémes dudit Champlein (car je n’ay pas tout veu) le sit de la premiere terre, pour montrer que les Hespagnols, ny autres avant nous, ne l’ont jamais veuë, & qu’ils ont donné des bourdes au peuple. [20]
Ce souci d’exactitude pour la configuration des lieux ne sera jamais démenti dans la suite de l’ouvrage. Est-il question de la densité de la forêt canadienne, l’avocat se démarque ouvertement des amplifications d’Acosta :
[...] les bois y sont fort épais sur les rives des eaux, & tant que quelquefois on ne les peut traverser. Je ne voudroy toutefois les faire tels que Joseph Acosta recite étre ceux du Pérou, quand il dit : « Un de noz freres, homme digne de foy, nous contoit qu’étant egaré & perdu dans les montagnes sans sçavoir quelle part, ni par où il devoit aller, il se trouva dans des buissons si épais, qu’il fut contraint de cheminer sur iceux sans mettre les pieds en terre, par l’espace de quinze jours entiers ». Je laisse à chacun d’en croire ce qu’il voudra, mais cette croyance ne peut venir jusques à moy. [21]
Est-il question de l’abondance des oiseaux dans les îles du golfe du Saint-Laurent, il s’emploie à relever les exagérations de Jacques Cartier : il « dit que tous les navires de France pourroient se charger d’oyseaux en l’ile qu’il a nommée Des oyseaux : & de verité je croy que cela est un peu hyperbolique » (HNF, III, p. 393). On ne saurait mieux définir que par cette exégèse de la relation du Malouin les ambiguïtés du genre viatique où le plaisir de conter et l’art de surprendre entraînent forcément des distorsions factuelles.
Discours polémique, comme l’immense majorité des textes consacrée à l’aventure américaine, l’Histoire de la Nouvelle-France innove par rapport à la cosmographie renaissante qui confine à la fragmentation en ce qu’elle propose une vision globalisante du Nouveau Monde, récusant la sécheresse et l’émiettement des inventaires antérieurs. Au dire de Lescarbot, la chorographie doit prendre appui sur la cartographie, plus éloquente que toutes les descriptions qui, par leur amas de détails, constituent parfois de véritables brouillards : « en lisant les écrits des Cosmographes il est difficile d’y avoir de la delectation ou de l’utilité sans les Tables geographiques », confesse-t-il (ibid., p. 212). Les récits d’exploration où sont énumérés en disjonction les distances et les toponymes font aussi les frais des commentaires négatifs de l’auteur ainsi que le montre la suite de la citation : « Les descriptions desdits capitaine Quartier et Champlein sont des iles, ports, caps, rivieres, & lieux qu’ils ont veu, lesquels étans en grand nombre apporteroient plutot un degout au lecteur, qu’un appetit de lire » (ibid.). À travers de telles saillies contre les récits d’explorations antérieurs affleure un souci de cohésion topographique maintes fois exprimé. Pour Lescarbot, l’Amérique et le monde en général ne forment plus un univers fragmenté, nébuleux, mais un espace entièrement perméable à la connaissance :
Toutes les parties du monde (du moins au-deçà de l’Æquateur) ont esté tant par les anciens, que nouveaux explorateurs de la terre, Cosmographes & Historiens representées aux hommes par Tables geographiques ; & amples descriptions historiques, excepté quelques cótes en la mer du Su dite Pacifique, & la Nouvelle France, depuis le Cap Breton vers la Terre-neuve du Nort jusques en la Virginie. [22]
Ce préambule à la première édition de l’ouvrage illustre bien les prétentions scientifiques de l’écrivain.
Par le biais de tous les renvois encyclopédiques, le Vervinois s’efforce de combler les lacunes de son enquête et d’embrasser le continent dans son entier ; c’est ainsi qu’il résume son entreprise :
[...] l’histoire déquels [des premiers voyages] m’a eté d’autant plus difficile, que la memoire en etoit ja perduë : De sorte que j’ay eté contraint de la rechercher partie en la bibliotheque du Roy, partie dans les papiers moisis des Libraires, m’étant quelquefois servi, au regard des derniers temps, de ce que Samuel Champlein en a donné au public. [23]
Prolongement de l’exploration terrestre, la référence livresque palliant les failles de l’autopsie, selon la définition de François Hartog [24], permet au voyageur d’acquérir par procuration l’omniscience du voyant à condition d’utiliser ses sources à bon escient.
 
DE L’ETHNOGRAPHIE COMPARÉE
 
 
« Environnementaliste » à sa manière, Lescarbot est aussi, ainsi que l’a montré Paolo Carile, un des premiers anthropologues de la Nouvelle-France [25]. Considérée par son concepteur comme la partie la plus achevée de l’ouvrage [26], l’ethnographie des peuples amérindiens qui compose l’essentiel du sixième livre engage notre auteur dans de nombreuses confrontations tout aussi véhémentes que celles sur la topographie des lieux. En critique avisé, Lescarbot s’inscrit en faux contre les allégations de François de Belleforest sur les sacrifices humains pratiqués par les peuples de la vallée laurentienne : « il dit par conjecture que les Canadiens sacrifient des hommes, parce qu’icelui Quartier allant voir un Capitaine Sauvage [...], il vit des tétes de ses ennemis étenduës sur du bois comme des peaux de parchemin » (HNF, III, p. 391). En plus de reprocher au cosmographe ses conclusions hâtives, l’avocat condamne le choix de certains de ses termes, lors même qu’il désigne un capitaine sauvage comme un « Roy » (ibid.) ou lorsqu’il se méprend sur le sens du mot Esurgni (HNF, VI, p. 822) ou encore sur le sens du mot Canada [27]. Décrire avec précision l’altérité amérindienne, c’est éviter les pièges du langage et de la paraphrase. Il s’en faut de beaucoup que la chronique lescarbotienne se traduise par une transcription servile des propos d’autrui. Bien au contraire, l’enquête ethnographique implique la comparaison systématique des sources. Incrédule devant les affirmations de Jacques Cartier sur la prostitution des jeunes Amérindiennes, l’avocat scrute alors le texte de Samuel de Champlain qui, par la conformité de son témoignage, le « retient d’y contredire » (HNF, VI, p. 827). Les considérations de Laudonnière sur le culte solaire des Floridiens sont également soumises à une sorte de contre-expertise puisque l’historien réfute en partie ses dires à la lumière d’un autre passage :
Le Capitaine Laudonniere en son histoire de la Floride dit que ceux de ce païs-là n’ont conoissance de Dieu, ni d’aucune Religion, sinon qu’ils ont quelque reverence au soleil & à la lune : ausquels toutefois je ne trouve point par toute ladite histoire qu’ilz facent aucune adoration, fors que quand ilz vont à la guerre le Paraousti fait quelque priere au soleil. [28]
Quoi que soutienne Marc Lescarbot, plusieurs voyageurs attestent de ces croyances religieuses parmi les Floridiens [29]. Il paraît assez évident que l’empressement du poète à contester les affirmations du huguenot va de pair avec son désir de neutraliser la véritable malédiction qui entache l’Amérique du Nord aux yeux de ses contemporains. Davantage qu’un goût pour la dénégation si fréquent dans la littérature géographique du temps, ce constant dialogisme entre son expérience acadienne et le témoignage de ses prédécesseurs dénote une application à rendre compte de la diversité géographique dégagée de la plupart des préjugés du XVIe siècle. Toutefois, malgré un souci apparent de rigueur, le Vervinois ne parvient pas lui-même à s’affranchir de ses propres idéaux.
 
L’HÉRITAGE DE JEAN DE LÉRY
 
 
Lescarbot puise dans les textes de la Renaissance non seulement un supplément d’information indispensable à la connaissance du continent américain, mais encore une grille d’interprétation sur tous les sujets. À côté des noms de Cartier, de Champlain, de Laudonnière, d’Acosta, d’Hariot et de Belleforest, dont les écrits forment son répertoire bibliographique habituel, le récit de Jean de Léry figure comme une source quasi obsédante. Qu’il s’agisse de la faune, de la flore, des mœurs et coutumes des Brésiliens, l’avocat de Vervins reprend souvent de nombreux fragments de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Bresil au point où le chapitre XXI de la dernière partie du livre consacré à la fauconnerie traite davantage des animaux subtropicaux que de la faune canadienne. Que Marc Lescarbot, qui, de son propre aveu, n’a guère quitté les environs de Port-Royal sauf pour faire une courte expédition à la rivière Sainte-Croix [30], éprouve le besoin de compenser les limites de son observation n’a rien à vrai dire pour étonner.
Plus significatives me semblent les similitudes entre le sixième livre de l’Histoire de la Nouvelle-France et l’ordonnancement de la matière présentée dans le compte rendu de voyage de Jean de Léry. Si l’on exclut le début de cette relation consacré à l’expédition des huguenots au Brésil et la description du site choisi par les hommes de Villegagnon, Lescarbot s’inspire d’évidence du découpage thématique adopté par le Genevois dans les chapitres VIII à XIX de son livre. À l’instar de ce dernier, le Vervinois examine les traditions des Amérindiens de la naissance à la mort avec quelques différences dans la succession des rubriques [31].
D’autres réminiscences, plus discrètes toutefois, semblent également insufflées par des affinités morales et idéologiques. Le souvenir de Léry affleure, selon toute vraisemblance, dans les charges de Lescarbot à l’encontre des mères qui « se voulans donner du bon temps » confient le soin de leurs enfants « à des nourrices vicieuses, desquelles ilz succent avec [le] lait la corruption & mauvaise nature » (HNF, VI, p. 705) [32]. On peut encore percevoir un écho de son compatriote protestant quand Lescarbot raille la vanité des Européennes qui se couvrent de bijoux et d’autres apparats pour séduire : « les Dames ont toujours eu cette reputation d’aymer les excés en ce qui est de l’ornement du corps » (ibid., p. 816) [33]. Qui plus est, ce n’est peut-être pas non plus un hasard si l’avocat, à la suite de son précurseur au Brésil, envisage la polygamie d’un œil favorable, louant sans ambages la bonne entente régnant entre les multiples épouses des Amérindiens :
Ce refroidissement de Venus apporte une chose admirable & incroyable entre les femmes, & qui ne s’est peu trouver méme entre les femmes du saint Patriarche Jacob, c’est qu’encores qu’elles soyent plusieurs femmes d’un mari (car la polygamie est receuë par tout ce monde nouveau) toutefois il n’y a point de jalousie entre elles. [34]
Une admiration analogue irradiait déjà dans la glose du Huguenot, d’où Lescarbot tire, semble-t-il, l’exemple du patriarche Jacob :
Et ce qui est esmerveillable en ceste multitude de femmes, encores qu’il y en ait une tousjours mieux aimée du mari, tant y a neantmoins que pour cela les autres n’en seront point jalouses, ny n’en murmureront [...]. Plustost certes vaudroit-il mieux envoyer un homme aux galeres que de le mettre en un tel grabuge de noises et de riottes qu’il seroit indubitablement, tesmoin ce qui advint à Jacob pour avoir prins Lea et Rachel, combien qu’elles fussent sœurs. [35]
Celui qu’on surnomme l’Hérodote de la Nouvelle-France constitue à bien des égards un disciple de Léry qu’il cite comme une autorité sur les sujets aussi divers que l’alimentation, la chasse, l’habillement, la guerre ou les rites funéraires observés au Brésil. Touchant entre autres à la transmission des noms dans ce pays, l’avocat renvoie une fois de plus le lecteur « à ce que dit Jean de Leri », « lequel j’ayme mieux suivre en ce qu’il a veu qu’un Hespagnol » [36], peut-on lire dans les deux premières éditions de son Histoire, comme quoi le témoignage du Genevois surpasse dans l’esprit de l’écrivain celui d’Acosta ou de López de Gómara dont on retrouve quelques souvenirs à travers les mailles de sa chronique.
 
LES IMPÉRATIFS DE LA COLONISATION
 
 
On aurait tort de voir dans cet ensemble plurivocal, ainsi que le suggère Lucien Campeau, la marque d’une « érudition inutile et ostentatoire » [37]. Par-delà les nécessités de nourrir le reportage au moyen de la compilation, l’examen des textes de la Renaissance fournit à Lescarbot un outil de premier plan pour défendre la colonisation de l’Acadie et justifier les échecs encourus dans les régions méridionales peuplées de tribus hostiles. En effet, la comparaison établie entre les Micmacs et les autres peuples de l’Amérique s’effectue le plus souvent en faveur des premiers. À la différence des Brésiliens, les peuples d’Acadie, nous dit Lescarbot, se montrent « plus humains [...] entant qu’ilz ne mangent point leurs semblables, se contentans d’exterminer ce qui leur nuit » (HNF, VI, p. 950) [38]. Leurs mœurs sexuelles leur valent aussi ses éloges, au contraire des Brésiliens et des Floridiens réputés pour leur paillardise ; sur ce plan, ils n’ont même rien à envier à bien des Européens à en croire l’historien : « il n’y a rien plus à reprendre en eux qu’en nous : voire je diray que moins, en ce qui est de l’acte Venerian, auquel ilz sont peu addonnez : sans toutefois comprendre ici ceux de la Floride & païs plus chauds » (ibid., p. 884). La supériorité attribuée aux peuples nordiques au détriment des Méridionaux est un poncif à la Renaissance ; on la retrouve notamment chez le poète Guillaume de Salluste du Bartas que l’avocat a lu : « l’homme du Nort est beau, celuy du Midy laid ; / L’un blanc, l’autre tanné : l’un fort, l’autre foiblet » [39].
Sur cette antithèse établie entre les Souriquois et les Amérindiens du Sud vient se greffer l’homologie avec les anciens Gaulois, jadis établis au même degré de latitude. Réfutant de manière catégorique les allégations de Belleforest sur les sacrifices humains pratiqués en Amérique septentrionale, Lescarbot assimile la pratique du scalp exercée par les Amérindiens aux traditions guerrières des habitants de la Gaule :
[...] quant aux morts ilz leur coupent les tétes en si grand nombre qu’ils en peuvent trouver [...] mais ilz laissent la carcasse, se contentans de la peau, qu’ilz font secher, ou la conroient & en font des trophées en leurs cabannes, ayans en cela tout leur contentement [...]. Nos anciens Gaullois ne faisoient pas moins de trophées que noz Sauvages des tétes de leurs ennemis. [40]
Cette comparaison est ici lourde de signification. Frank Lestringant attribue le parallélisme récurrent chez Lescarbot entre les peuples septentrionaux d’Amérique et d’Europe à un souvenir de la théorie des climats développée par Jean Bodin [41]. À l’instar de l’auteur des Six livres de la République, l’avocat minimise la barrière atlantique et érige, au moyen de références encyclopédiques, un pont imaginaire réunissant intimement la France à l’Amérique du Nord, qui en est à ses yeux le prolongement naturel. Que Lescarbot ait popularisé le toponyme de Nouvelle-France, comme l’affirme Lucien Campeau [42], n’est pas d’ailleurs indifférent. À l’encontre des cosmographes, qui insistent sur la disparité intercontinentale, il propose une vision unificatrice du monde, ce que suggèrent au reste ses spéculations sur la migration des élans de l’Europe septentrionale vers la terre des Souriquois : « [...] je tiens que toutes les parties de la terre ferme sont concatenées ensemble, ou du moins s’il y a quelque détroit, comme ceux d’Anian & de Magellan [43] : c’est chose que les hommes peuvent aisément franchir » (HNF, I, p. 24) [44]. N’est-ce pas du même coup affirmer que les continents constituent des territoires solidaires malgré leurs césures naturelles ? Champion d’une « alliance du Levant avec le Ponant, de la France Orientale avec l’Occidentale » [45], Lescarbot prend le contre-pied de la majorité des géographes de son temps qui insistent sur l’opposition des deux mondes [46]. Veut-on retracer les origines des Indiens d’Amérique, c’est non pas vers la Gaule ou la Scandinavie que se tournent d’ordinaire les regards mais bien plutôt vers l’Asie.
En vue d’étayer la proximité qui s’établit dans son esprit entre la nouvelle et l’ancienne France, l’historien fait encore appel aux hypothèses controversées de Guillaume Postel, qui, dans sa carte géographique, attribue la découverte du grand banc de Terre-Neuve aux peuples de la Gaule :
[...] je mettray encore ici le témoignage de Postel que j’ay extrait de sa Charte geographique en ces mots : Terra hæc ob lucrosissimam piscationis utilitatem summa litterarum memoria à Gallis adiri solita, & ante mille sexcentos annos frequentari solita est : sed eò quòd sit urbibus inculta & vasta, spreta est. [47]
Jumelant les territoires situés au même parallèle [48], Lescarbot insiste a contrario sur la disparité nord-sud qui constitue le principal critère de différenciation ethnique parmi les populations des Indes occidentales : « Quant aux Bresiliens ilz sont tant eloignés de la Nouvelle-France qu’étans comme en un autre monde, leurs animaux sont tout divers de ceux que nous venons de nommer » (HNF, VI, p. 901), conclut-il après avoir évoqué la faune acadienne. Dans la perspective lescarbotienne, la description des bêtes sauvages et de la vermine qui infestent les régions tropicales de l’Amérique ne semble avoir d’autre visée que de contribuer, au moyen de la technique du repoussoir, à la promotion de l’Acadie comme site idéal pour la colonisation française. Par rapport aux maux et aux épreuves rencontrées au Brésil, les petits désagréments de la vie à Port-Royal paraissent en vérité dérisoires :
[...] mais les incommoditez des mouches de nótre Nouvelle-France ne sont rien au pris de celles-là : où d’ailleurs les hommes sont plus humains & traitables, nullement anthropophages, ne vivans que de ce que Dieu a donné à l’homme, sans devorer leurs semblables. Aussi faut-il dire d’eux qu’ilz sont vrayement Nobles, n’ayans aucune action qui ne soit genereuse [...] on considerera que la plus grand’part du monde a vecu ainsi du commencement, & peu à peu les hommes se sont civilisez lors qu’ilz se sont assemblés, & ont formé des republiques pour vivre souz certaines loix, regle & police. [49]
Un tel bilan met au jour la double fonction de la comparaison interethnique : il s’agit, d’une part, de faire de l’Acadie le cadre rêvé pour établir des colons et, d’autre part, de contribuer à la valorisation des Micmacs. Le Sauvage, apparié aux anciens Gaulois et aux peuples de l’âge d’or, se transmue, par cette stratégie rhétorique, en alter ego. Plus qu’un accessoire, ce savant enchevêtrement polyphonique de textes permet d’inscrire l’entreprise de Du Gua de Monts dans le continuum logique de la colonisation française en Amérique et de se démarquer des échecs antérieurs. Ainsi, la réminiscence encyclopédique participe tout naturellement des ressources discursives mises en place par l’avocat pour faire l’apologie de cette terre « de promission » (HNF, VI, p. 923) que forment à ses yeux les environs de Port-Royal et pour réveiller les ardeurs expansionnistes des Français.
Lire la somme de Lescarbot, c’est non seulement arpenter les sentiers excentrés du Nouveau Monde, mais c’est aussi voyager d’Est en Ouest, de l’Amérique à l’Europe, en passant de l’Afrique et l’Asie aux territoires mythiques de la Taprobane et d’ailleurs, auxquels l’avocat fait maintes fois allusion. Parcourir ce texte fondateur de la littérature coloniale française, c’est encore cheminer dans le temps et hors du temps pour renouer avec les mythes de l’Arcadie [50] légendaire et de l’imaginaire de la Renaissance. En définitive, le pays des Micmacs, par ce lacis de souvenirs littéraires dont nous n’avons donné qu’un mince aperçu, se situe à la croisée de la culture antique et de la science moderne, carrefour qui contribue à faire de l’Histoire de la Nouvelle-France une œuvre charnière où tradition et contestation s’interpellent mutuellement.
 
NOTES
 
[1] Sauf deux exceptions précisées en note, toutes les références de Marc Lescarbot dans cette étude renvoient à l’Histoire de la Nouvelle-France, Paris, Adrien Périer, 1618, en abrégé HNF.
[2] Pour en savoir plus sur la vie de ce personnage attachant, voir la biographie d’Éric Thierry, Marc Lescarbot (vers 1570-1641). Un homme de plume au service de la Nouvelle-France, Paris, Honoré Champion, 2001.
[3] On lira sur cette question notre article intitulé « Les méandres de Marc Lescarbot au Nouveau Monde : du voir-dire à la digression érudite », publié dans Miroirs de textes. Récits de voyage et intertextualité, Nice, Publications de la Faculté des Lettres, Arts et Sciences humaines de Nice, nouvelle série, no 49, 1998, p. 187-199.
[4] « Marc Lescarbot sur les traces de Pline l’Ancien », Renaissance et Réforme, 2000, vol. XXXVI, no 3, p. 5-17.
[5] Voir sur cette question l’analyse de Frank Lestringant, « Champlain, Lescarbot et la “Conférence” des histoires », dans Scritti sulla Nouvelle-France nel Seicento, Quaderni del Seicento francese, no 6, Bari, Adriatica, 1984, p. 69-88.
[6] Les différends opposant Lescarbot au jésuite Pierre Biard ont fait l’objet d’un chapitre de l’ouvrage de Paolo Carile, « Lescarbot et Biard : la première querelle sur l’évangélisation en Nouvelle-France », Le Regard entravé. Littérature et anthropologie dans les premiers textes sur la Nouvelle-France, Sillery, Septentrion ; Rome, A. Editrice, 2000, p. 129-149.
[7] Cf. « Baye, ou Golfe de Chaleur, auquel Jacques Quartier dit qu’il fait plus chaut qu’en Hespagne : En quoy je ne le croiray volontiers jusques à ce qu’il y ait fait un autre voyage, attendu le climat. Mais il se peut faire que par accident il y faisoit fort chaut quand il y fut, qui étoit au mois de Juillet » (HNF, III, p. 222). Encore : « Tout ce que je doute en l’histoire des voyages d’icelui Quartier, est quand il parle de la Baye de Chaleur, & dit qu’il y fait plus chaud qu’en Hespagne. A quoi je répons que comme une seule hirondele ne fait pas le Printemps : aussi que pour avoir fait chaud une en fois cette Baye, ce n’est pas coutume » (ibid., p. 394).
[8] HNF, IV, p. 488-489.
[9] Les Voyages avantureux du capitaine Ian Alfonce, Sainctongeois, Poitiers, Ian de Marneuf, 1559, p. 24.
[10] Cf. « Il y a en tout ce pays grande quantité d’Hermophrodites » (L’Histoire notable de la Floride située ès Indes occidentales, éd. de S. Lussagnet, dans Les Français en Amérique pendant la deuxième moitié du XVIe siècle, t. II, Paris, PUF, 1958, p. 44).
[11] La Géographie de la Renaissance (1420-1620), Paris, Bibliothèque nationale, 1980, p. 166. Numa Broc emprunte ces derniers termes à Lucien Febvre, Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle : la religion de Rabelais, Paris, A. Michel, 1974, p. 367.
[12] HNF, III, p. 393-394.
[13] Voir sur ce débat les propos de Jean Céard dans La Nature et les prodiges. L’Insolite au XVIe siècle, en France, Genève, Droz, 1977, p. 273-291.
[14] La Cosmographie Universelle de tout le monde [...]. Autheur en partie Munster, mais beaucoup plus augmentée, ornée et enrichie par François de Belle-Forest, Paris, Sonnius, 1575, t. III, p. 1793.
[15] Dans l’édition du voyage de 1599, Léry réfute catégoriquement les rumeurs voulant qu’aux confins de l’Amérique méridionale vivent des tribus difformes : « il ne se trouve qu’il y ait peuple, ni nation où tous soyent velus, comme mal à propos on peint les Sauvages pardeçà, sous ombre qu’on a veu quelques hommes particuliers, soit en Europe ou ailleurs, qui estoyent quasi tous couverts de poil : cela en general estant procedé d’ignorance, et trop legerement receu, il le faut renvoyer avec ce que Pline a feint des Ciclopes, testes de chiens (il s’agit des Cynocéphales), grandes oreilles, pieds plats et autres diformes et monstrueux, dont aussi l’expérience monstre qu’il n’en est nouvelle en part du monde que ce soit » (Histoire d’un voyage faict en la terre du Bresil, éd. Frank Lestringant, Paris, Le Livre de Poche, coll. « Bibliothèque classique », p. 221, n. 3).
[16] Décrivant les peuples de l’Acadie, Lescarbot ne peut résister à la tentation d’écorcher au passage les chimères véhiculées dans les annales pliniennes au sujet de créatures étranges vivant aux confins de l’Inde : « Au reste il n’y a point parmi eux [les peuples d’Acadie] de ces hommes prodigieux desquels Pline fait mention, qui n’ont point de nez, ou de lévres, ou de langue ; item qui sont sans bouche, n’ayans que deux petits trous, desquels l’un sert pour avoir vent, l’autre sert de bouche : item qui ont des tétes de chiens, & un chien pour Roy : item qui ont la téte à la poitrine, ou un seul œil au milieu du front, ou un pié plat & large à couvrir la téte quand il pleut, & semblables monstres » (HNF, VI, p. 804-805).
[17] HNF, III, p. 385-386.
[18] La rivalité entre Marc Lescarbot et Samuel de Champlain a fait l’objet d’une étude approfondie de Frank Lestringant, « Champlain, Lescarbot et la “Conférence” des histoires », art. cité.
[19] Numa Broc, op. cit., p. 34.
[20] HNF, I, p. 6.
[21] HNF, IV, p. 540-541.
[22] Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France, 1609, I, p. 1-2.
[23] HNF, I, p. 5.
[24] François Hartog, Le Miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, Paris, Gallimard, 1980, p. 275.
[25] Le Regard entravé, op. cit., p. 49.
[26] Cf. « [...] c’est une des meilleures parties de l’Histoire » (HNF, préface du livre VI, p. 697).
[27] Cf. « Ce mot donc de Canada étant proprement le nom d’une province, je ne me puis accorder avec le sieur de Belle-forest, lequel dit qu’il signifie Terre » (HNF, III, p. 230).
[28] HNF, VI, p. 720.
[29] Sur cette question, voir l’étude de Frank Lestringant, « Le Roi Soleil de la Floride, de Théodore de Bry à Bernard Picart », Études de lettres, no 239, Lausanne, juin 1995, p. 13-30.
[30] Cf. « Je ne sçay à quel propos Champlein en la relation de ses voyages imprimée l’an mille six cens treize, s’amuse à écrire que je n’ay point eté plus loin que Sainte-Croix, veu que je ne di pas le contraire » (HNF, IV, p. 594).
[31] Un coup d’œil sur la table des matières de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Bresil suffit pour se convaincre des similitudes entre les deux ouvrages.
[32] Léry écrit à ce sujet : « Ce que je di sans desroger à la coustume des dames de par deçà, lesquelles, à cause du mauvais air du pays, outre qu’elles demeurent le plus souvent quinze jours ou trois sepmaines dans le lict, encores pour la pluspart sont si delicattes, que sans avoir aucun mal qui les peust empescher de nourrir leurs enfans [...] elles sont si inhumaines [que] faut-il qu’ils soient jà grandets [...] avant qu’elles les veuillent souffrir aupres d’elles. Que s’il en a quelques succrées qui pensent que je leur face tort de les comparer à ces femmes sauvages, desquelles, diront-elles, la façon ruralle n’a rien de commun avec leurs corps si tendres et delicats : je suis content pour adoucir ceste amertume, de les renvoyer à l’escolle des bestes brutes, lesquelles, jusques aux petits oiselets, les apprendront cette leçon, que c’est à chacune espece d’avoir soin, voire prendre peine elle mesme d’eslever son engence » (Léry, op. cit., p. 432-433). Comme le rappelle Frank Lestringant, l’allaitement maternel avait ses partisans à la Renaissance. Outre Léry, le Vervinois doit peut-être cette idée à d’autres sources, dont Galien (ibid., p. 433, n. 2).
[33] Léry juge la nudité des femmes du Brésil moins scabreuse que les ornements des mondaines : « je maintien que les attifets, fards, fausses perruques, cheveux tortillez, grands collets fraisez, vertugales, robbes sur robbes, et autres infinies bagatelles dont les femmes et filles de par-deça se contrefont et n’ont jamais assez, sont sans comparaison, cause de plus de maux que n’est la nudité ordinaire des femmes sauvages » (ibid., p. 234).
[34] HNF, VI, p. 831.
[35] Léry, op. cit., p. 427-428.
[36] HNF, 1609, VI, p. 665, 1611-1612, p. 654.
[37] Monumenta Novæ Franciæ, Rome/Québec, Monumenta Hist. Soc. Jesu / Presses de l’Université Laval, 1967, t. I : La Première mission d’Acadie, p. 674.
[38] Lescarbot insiste de façon récurrente sur ce trait distinctif : ils n’ont pas la « coutume maudite & inhumaine de manger leurs prisonniers aprés les avoir bien engraissés » (HNF, VI, p. 841).
[39] Livre VII : « Les colonies », texte établi et annoté par F. Lestringant, dans La Seconde Semaine (1584), Paris, Société des Textes Français Modernes / Klincksieck, 1992, t. II, p. 409.
[40] HNF, VI, p. 951. Diodore de Sicile confirme un usage analogue chez les belligérants gaulois : « Ils pendent au col de leurs chevaux les têtes des soldats qu’ils ont tués à la guerre. [...] Ils attachent ces trophées aux portes de leurs maisons, comme ils le font à l’égard des bêtes féroces qu’ils ont prises à la chasse : mais pour les têtes des plus fameux Capitaines qu’ils ont tuez à la guerre ils les frottent d’huile de cedre, & les conservent soigneusement dans des caisses. Ils se glorifient aux yeux des étrangers à qui ils les montrent avec ostentation, de ce que ni eux, ni aucun de leurs ancêtres, n’ont voulu changer contre des trésors ces monuments de leur victoire » (Histoire universelle de Diodore de Sicile, trad. Terrasson, Paris, chez de Bure l’aîné, 1737-1744, t. II, livre VI, p. 235-236).
[41] Cf. « [...] à l’époque de la fondation de la Nouvelle-France canadienne par Champlain, son compagnon et porte-parole Marc Lescarbot retrouve à l’intérieur du continent américain, du Brésilien anthropophage et « basané » à l’Iroquois pacifique et de teint plus clair, la même différence de peau, de caractère et de mœurs qu’entre l’Espagnol et le Français » (F. Lestringant, « Europe et théorie des climats dans la seconde moitié du XVIe siècle », dans Écrire le monde à la Renaissance. Quinze études sur Rabelais, Postel, Bodin et la littérature géographique, Caen, Paradigme, 1993, p. 270).
[42] Campeau, op. cit., t. I, p. 91.
[43] On notera au passage l’inconsistance de la démonstration de l’auteur qui, pour étayer sa théorie d’un passage outre-Atlantique, évoque deux détroits menant vers l’Orient. Cela dit, Lescarbot n’écarte peut-être pas la possibilité de trouver de semblables péninsules entre le Canada et la Scandinavie.
[44] Lescarbot se souvient peut-être ici de Joseph de Acosta qui émet la même théorie : « Je formule ici une grande conjecture en disant que le Nouveau Monde, que nous appelons Indes, n’est pas complètement distinct ni séparé de l’Ancien. Et pour donner là-dessus mon opinion, je tiens pour moi depuis quelque temps que l’une et l’autre terre en quelque endroit se joignent et se continuent, ou pour le moins s’avoisinent et s’approchent beaucoup. Jusqu’à présent n’a-t-on au moins aucune certitude du contraire ; parce que, vers le pôle Arctique qu’on appelle Nord, toute la longitude de la terre n’est pas encore découverte et connue » (Histoire naturelle et morale des Indes occidentales, 1589, Paris, Payot, 1979, p. 60-61). Plus circonspect, François de Belleforest fait également écho aux hésitations de l’hydrographie en ce qui a trait à l’existence d’une voie d’accès dans l’Atlantique Nord, « n’estant encor asseuré si lon a trouvé ce destroit qui la separe des Isles de Grodlant, & Thilé bien que plusieurs asseurent qu’il y a eu des Pilotes qui ont traversé ce canal » (La Cosmographie universelle de tout le monde [...], op. cit., t. I, vol. II, p. 2035).
[45] HNF, « À la France », p. 17. Selon Normand Doiron, qui relève aussi ce passage, cette « métaphore de la translation du soleil » redevable à Jacques Cartier prend une signification à la fois religieuse et juridique. L’historien confère à la France, « héritière de l’imperium romanum » à ses yeux, le mandat de civiliser les peuples de l’Acadie et des droits sur ce territoire (L’Art de voyager. Le déplacement à l’époque classique, Sainte-Foy, Paris, Klincksieck, Presses de l’Université Laval, 1995, p. 40-41).
[46] Dans sa Relation du voyage de la Dauphine, le Florentin Verrazano conclut avec assurance à l’isolement du Nouveau Monde : « Elle [cette terre] n’est rattachée ni à l’Asie ni à l’Afrique (de ceci nous avons la certitude). Peut-être touche-t-elle à l’Europe par la Norvège et la Russie. Cette hypothèse ne tient pas, si nous en croyons les anciens qui prétendent que depuis le promontoire des Cimbres presque tout le nord a été parcouru par mer vers l’orient et affirment même que le circuit a été achevé par la mer Caspienne. Ce continent serait dont enfermé entre la mer orientale et la mer occidentale et les limiterait toutes deux » (Voyages au Canada, Paris, La Découverte, 1992, p. 105).
[47] HNF, III, p. 228-229. Je traduis : « Cette terre, en raison de ses pêcheries lucratives, était régulièrement visitée par les Gaulois depuis le tout début de l’histoire, et il y a plus de seize cents ans avait coutume d’être fréquentée ». Que les habitants de la Gaule se rendirent autrefois « maitres de la mer » (« À la France », HNF, p. 15) est une idée chère à Lescarbot qui espère voir ses contemporains en faire autant. On peut également reconnaître dans l’hypothèse d’un passage nordique entre l’Europe et l’Amérique un écho des spéculations de François de Belleforest. Du reste, si l’on en croit Claude-Gilbert Dubois, l’épopée des conquêtes gauloises, loin d’être une idée neuve, aurait contribué à « l’épanouissement de la mystique nationale » qui fleurit dans la France renaissante (Celtes et Gaulois au XVIe siècle. Le développement littéraire d’un mythe nationaliste, Paris, Librairie philosophique Vrin, 1972, p. 41).
[48] Frank Lestringant note un changement dans la configuration géopolitique de l’Amérique au déclin de la Renaissance : « Le primat de la latitude et de la différenciation climatique en hauteur impose désormais des frontières [...]. D’où la substitution à un découpage latéral Est-Ouest, parfaitement arbitraire, d’une répartition Nord-Sud, plus conforme aux lois du déterminisme mésologique, et qu’allaient entériner, en Amérique du moins, les développements ultérieurs de l’histoire. Quand en 1609 l’avocat Marc Lescarbot décidera d’élire, par raisons géographiques, une aire d’expansion pour la France, il choisira lui aussi le Septentrion, de l’Acadie au Saint-Laurent, par opposition au Midi des Cannibales, et une latitude égale à celle du pays d’origine des colons » (Le Huguenot et le Sauvage, Paris, Aux Amateurs de Livres, 1990, p. 229).
[49] HNF, VI, p. 903.
[50] Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que le toponyme Acadie, dérivait à l’origine d’Arcadie, orthographe que l’on retrouve encore dans la première édition de Des Sauvages de Samuel de Champlain comme le précisent les éditeurs Alain Beaulieu et Réal Ouellet (Montréal, Éditions Typo, p. 85, n. 2).
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