Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130544524
192 pages

p. 333 à 347
doi: 10.3917/dss.042.0333

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n° 223 2004/2

2004 XVIIe siècle

Comptes rendus

 
Jean-Pierre Camus, Divertissement historique (1632), texte établi, annoté et commenté par Constant Venesoen, Biblio 17, no 132, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 2002, 233 p.
 
 
Parce que le fait est encore trop rare, on se réjouit toujours de l’édition critique d’une œuvre du prolixe évêque de Belley, Jean-Pierre Camus. Après les belles thèses, tout récemment publiées, de Sylvie Robic-de Baecque et de Thierry Pech consacrées l’une aux romans, l’autre aux histoires tragiques de Camus, ainsi que l’essai de Max Vernet sur le paratexte camusien paru en 1995, il est appréciable de pouvoir enfin lire, hors des bibliothèques, des nouvelles d’un auteur qui, depuis les années 1970, suscite une réelle effervescence scientifique. Certes, la tâche est lourde : Jean Descrains, pionnier des études camusiennes, dénombrait 36 romans et quelque 900 nouvelles dont une quarantaine seulement est aujourd’hui exhumée, sous forme de reprints ou d’anthologies. La publication des 45 nouvelles du Divertissement historique rend donc a priori heureux, même si son éditeur critique, Constant Venesoen, annonce à l’orée de son ouvrage que ce « n’est pas un monument de la littérature romanesque du XVIIe siècle » et que « le style [du] propos est souvent relâché ». On regrette cependant l’appareil critique très succinct qui introduit ce recueil que Camus a publié en 1632 : l’avant-propos, la notice biographique, l’analyse sommaire de trois thèmes (les étrangers – l’Espagnol, le Portugais et l’Italien –, l’éducation morale et les femmes), les principes d’édition et la bibliographie forment un ensemble qui occupe moins de 30 pages où les travaux récents sur Camus ne sont pas mentionnés (ni celui de Sylvie Robic-de Baecque qui éclaire pourtant grandement la question de l’édification morale, ni ceux de Sergio Poli ou d’Anne de Vaucher-Gravili sur les problèmes génériques, ni ceux de Thierry Pech sur la matière criminelle du « Stratagème du Retranchement » – nouvelle III –, par exemple). Semblables omissions rendent plus sensible le recours systématique à des ouvrages anciens (Eugène Cauchy plus que François Billacois sur la question du duel). Chacune des 45 nouvelles du Divertissement est précédée d’une notice qui indique la trame et les sources du récit de Camus ainsi que des éléments de contextualisation ou d’étude littéraire, mais il manque une véritable synthèse, une vue d’ensemble approfondie de ces histoires « raccourcies » comme les nomme Camus dans l’introduction de ses Décades historiques de 1632 aussi. Jamais leurs particularités narratives ne sont évoquées, ni mises en perspective avec le reste de la production scripturaire de l’évêque, comme y invite l’avertissement du Divertissement : « Ce petit Ouvrage (mon cher Lecteur) n’est, à proprement parler, qu’une suite de ces Histoires diverses que je t’ay desja données en assez grand nombre sous de differentes inscriptions ». Ces rapprochements permettraient sans doute de nuancer les propos sur « la xénophobie de Jean-Pierre Camus » envers les Méditerranéens et les Espagnols en particulier. Que l’on songe à la « Défense de Cléoreste » à la fin du second volume du roman Le Cléoreste (1626), où Camus faisait déjà preuve d’une grande indépendance de jugement en rejetant les clichés répandus à son époque contre les Espagnols et les autres peuples : « C’est une élégance à la moderne d’appeler les Allemands ivrognes, les Italiens dissimulés, les Espagnols arrogants, comme ces Messieurs-là de leur grâce nous appellent des inconsidérés. Ces discours-là sont si remplis d’injustice qu’il faut renoncer au christianisme pour soutenir ces thèses-là pour indubitables. Il y a de la sagesse en France, et d’autant plus subtile que nous avons les esprits vifs ; il peut y avoir de la sobriété en Allemagne, de la franchise en Italie, et en Espagne de la modération. Ce n’est pas simple sottise, mais impudence de calomnier si outrageusement, et de mentir ainsi à camp ouvert ». S’il arrive à Camus de céder à ces clichés comme dans « Le subtil Refus », la deuxième nouvelle du Divertissement, n’est-ce pas surtout pour servir le dispositif narratif et pour rendre compte d’actes inouïs, participant ainsi à la dimension étiologique du récit tout en garantissant son authenticité ?
L’apparat critique est complété par les notes en bas de page, certes pas toujours soignées (voir coquilles et fautes diverses p. 35, 41, 147 ou 172) ni scientifiquement pertinentes (par exemple, la n. 249, p. 133, sur les « envolées dites proustiennes de Camus »), mais généralement éclairantes sur les sources ou le lexique. Quant au texte de Camus lui-même, quoique émaillé de quelques coquilles (comme « Cadinal » au lieu de « Cardinal », p. 41), il demeure précieux et, à ce titre, on ne peut que saluer l’initiative de cette édition moderne du Divertissement historique.
Nancy ODDO.
 
Jean-Pierre Camus, L’Amphithéâtre sanglant, édité pas Stéphan Ferrari, Paris, Champion, coll. « Sources classiques », no 27, 2001, 419 p.
 
 
L’écriture de Jean-Pierre Camus, dont la prolixité peut rebuter, souffre aussi d’une réputation d’obscurité. Voici qu’une main secourable nous accompagne à travers ce dédale en proposant l’édition critique d’un ouvrage délectable et essentiel pour la recherche camusienne : L’Amphithéâtre sanglant, recueil de nouvelles que l’évêque de Belley a publié en 1630. Le soin et la précision scientifique de Stéphan Ferrari sont mis au service des deux livres qui constituent ce recueil de 35 histoires au total. Dans une riche introduction de près de 200 pages, il met en relief différents éléments qui éclairent grandement l’ouvrage : outre la situation personnelle de Camus en 1630, qui vient de quitter son évêché de Belley (en 1629) dans des circonstances difficiles, son écriture aussi change pour s’orienter désormais vers la forme brève (dès 1628, son premier recueil de 70 nouvelles paraît sous le titre des Événements singuliers). À propos de l’esthétique littéraire de Camus, Stéphan Ferrari souligne la dette envers Montaigne, partisan d’une écriture « toute simple et naïve », d’une prose sans art qui trouve sa forme la plus achevée dans les nouvelles. Camus s’éloigne cependant de son modèle stylistique pour expliciter ses intentions pédagogiques dans la droite ligne de la Contre-Réforme : cette écriture vouée au contrôle de la foi chrétienne et à la gloire de Dieu est toujours « transitive, elle a une finalité extrinsèque ». Mais Stéphan Ferrari n’omet pas de signaler que le militantisme dévot de Camus n’évince pas sa gaieté et son ironie malicieuse, y compris dans les histoires tragiques, genre dont se réclame L’Amphithéâtre sanglant qui suit « les pas de François de Belleforest et de François de Rosset », selon Camus dans son Avis au lecteur. Aussi une grande partie de cette présentation dense est-elle dévolue à cette question générique et replace-t-elle le recueil dans la tradition de ce genre après en avoir rapidement fait l’historique. Ainsi, la prétention à l’exemplarité qui caractérise l’histoire tragique met en relief ses liens avec l’exemplum et le statut de l’image défini par la Contre-Réforme, ce qui permet d’expliquer l’importance du paradigme de la vue présent dès le titre de cet ouvrage qui forme avec les Spectacles d’horreur, publié à un mois d’intervalle, un ensemble cohérent. Par ailleurs, il s’agit d’un genre très codifié : vérité et brièveté sont requises, tout comme le recours à l’actualité. Ces trois principes s’accompagnent d’une permanence structurelle à laquelle Sergio Poli, Anne de Vaucher-Gravili et Dietmar Rieger, entre autres, ont consacré leurs travaux, ce dont nous rend compte efficacement Stéphan Ferrari. Enfin, dans les histoires tragiques, la thématique est spécifique et finalement réduite à l’amour et l’ambition. L’Amphithéâtre sanglant reprend ces éléments caractéristiques, mais l’on trouvait déjà un réalisme tragique dans les romans de Camus, peu avare de détails sanglants atroces et d’horreurs extrêmes. Et déjà le prélat justifiait ce recours à l’outrance dans le mal en se référant aux Pères de l’Église et aux Écritures elles-mêmes, citant tous les passages bibliques qui offrent le spectacle de criminels punis et donnés en exemple à la postérité. La continuité esthétique et thématique entre les « histoires longues » et les histoires tragiques de Camus ressort clairement, ces dernières étant finalement choisies pour leur impact incomparable sur le lecteur, dans une intention dissuasive et édifiante. L’atrocité des souffrances physiques minutieusement évoquées suit la peinture initiale des vices les plus variés parce que, L’Amphithéâtre sanglant l’affirme sans ambiguïté dans son préambule : « Comme le monde est composé de plus de méchants que de bons, il est besoin de donner de la crainte et de la terreur à ceux-là par la vue des peines que les lois ordonnent et font souffrir à ceux qui s’écartent de leur devoir ». La crainte de Dieu est sans cesse rappelée au sein même des récits qui s’efforcent surtout d’effrayer les mondains. Car c’est là le lectorat visé par Camus : ceux qui sont le plus corrompus, ceux qui sont le moins capables de s’élever jusqu’à Dieu et ses mystères, ceux à qui l’on ne peut pas demander beaucoup. On pourrait alors s’interroger sur la valeur d’une telle édification qui proscrit au lecteur la compréhension de l’absolu. L’Amphithéâtre sanglant ne sert-il pas plutôt une éducation sociale, plus que spirituelle ? En condamnant ainsi l’accession à l’absolu, ce qui est transmis relève de valeurs inhérentes au milieu mondain ultramontain : cet héritage religieux et culturel de l’élite catholique participe, semble-t-il, à la construction d’une cohésion sociale par imprégnation progressive. Stéphan Ferrari termine son étude par l’analyse des particularités du recueil édité en s’attachant à la structure d’ensemble dont il dégage les éléments de cohésion et l’oscillation, entre rigueur et flexibilité, du schéma narratif de ces histoires. En convoquant le cadre spatio-temporel, il nous conduit à une interrogation plus vaste sur le rapport au vrai – au cliché comme à l’Histoire – et ses implications dans l’univers criminel et chez les personnages de L’Amphithéâtre sanglant. Camus insiste sur la dimension pénitentielle des scènes de supplices, privilégiant de la sorte « une poétique de la dévotion », afin de mettre l’accent sur le travail de la Providence. Le divin surplombe et régit cet univers où l’excès dans la représentation des supplices est de mise. Une forme de ravissement du lecteur est en jeu dans ces « spectacles d’horreur » : l’écriture reproduit le mouvement même de la conversion en engageant l’esprit dans un double mouvement de répulsion et d’attraction. C’est sur cette écriture que ce clôt ce travail introductif très dense, en valorisant notamment l’eutrapélie, le style ludique de Camus, et sa diversité qui génèrent une œuvre virtuose, mais loin de toute frivolité. Après quoi, la lecture des récits paraît aisée et délectable, contredisant « la réputation d’illisibilité qui a longtemps nui aux écrits camusiens » que déplorait Stéphan Ferrari : son pari est donc gagné, d’autant que les notes qui accompagnent le texte le précisent avec érudition et à propos. Un glossaire et un tableau exhaustif des personnages qui indique les sources de leur nom viennent conclure cette édition critique indispensable pour qui s’aventure désormais dans l’univers foisonnant de Jean-Pierre Camus.
Nancy ODDO.
 
Racine poète. Textes réunis et présentés par Bénédicte Louvat et Dominique Moncond’huy. Volume publié avec le concours du Conseil général de la Vienne et de la Ville de Poitiers ; La Licorne, UFR Langues/Littérature de Poitiers, Maison des sciences de l’homme et de la société, diffusion CID, 1999. Un vol. 15,8 × 22,4 cm de 418 p.
 
 
La disposition de l’ouvrage collectif Racine poète en deux grands volets, Racine et la poésie et Racine poète dramatique, pourrait au premier coup d’œil décevoir un lecteur pressé qui n’y verrait que l’inscription de la dualité simpliste poésie/théâtre au lieu de sa mise en question. Mais ce choix éditorial n’est précisément qu’un trompe-l’œil qui permet au contraire, à travers la confrontation incessante des créations dites « poétiques » comme les Promenades ou l’Idylle sur la Paix, et des créations dramatiques, de faire surgir l’image d’un poète. Peut-être parce que ce clivage apparent poésie/théâtre s’efface derrière un autre système binaire, celui qui oppose (et rassemble) ce qu’on lit et ce qu’on entend. Car l’ensemble des contributions portant sur la langue versifiée de Racine (poésie ou théâtre) permettent de passer du texte à lire au texte à dire et à la musique à entendre, comme le révèle la place des entretiens avec les metteurs en scène intégrés à la deuxième section consacrée au théâtre : l’interview d’Eugène Green en clôt la première partie intitulée Vers et déclamation, tandis que celui de Christian Rist en termine la deuxième intitulée Langue, rhétorique, dramaturgie. Aussi l’ouvrage est-il volontairement ponctué par la question de la musique, depuis l’analyse de la partition des Cantiques spirituels (T. Favier) jusqu’à l’étude du vers de Racine dans la deuxième section (J..M. Gouvard).
En préambule, un entretien avec G. Forestier, éditeur du volume Théâtre-Poésie dans « La Pléiade » : pour la première fois, les poésies, éditées dans leur ordre chronologique, sont intercalées entre les pièces. Ce qui rend troublant le rapport que Racine entretient avec la poésie : stratégie de carrière, ou goût véritable ? Question que l’on retrouve un peu plus loin avec l’article de P. Zoberman qui souligne l’existence de stratégies distinctes, entre « l’habileté à créer des univers fictifs » (le théâtre) et le « savoir-faire social » (discours et poèmes de circonstance). Aussi la proximité (au moins éditoriale en 1697) entre le théâtre, les Cantiques et l’Idylle sur la Paix est-elle au centre des contributions de L. Picciola, T. Gheeraert et R. Garette.
La deuxième section offre au lecteur des analyses passionnantes sur la déclamation du vers racinien. A. Piéjus souligne la spécificité du discours chanté, tandis que J. Gros, grâce à une étude comparée de deux éditions du texte de Bajazet, et S. Chaouche, dans une mise au point sur le chant, la déclamation et le récitatif, apportent des arguments irréfutables à la nécessité de la ponctuation originelle. Où l’on voit que la perspective critique est à la fois théâtrale et poétique...
En apparence plus traditionnelle, parce que consacrée à des domaines a priori connus (langue, rhétorique, dramaturgie), la dernière partie du volume réserve aussi de belles surprises, comme l’enquête de M. Rosellini sur le mythe critique de la poésie racinienne, ou la tentative de poétique comique des Plaideurs de C. Nédélec. La difficile question de l’existence d’un style racinien, posée par G. Molinié, trouve des réponses partielles dans l’étude de B. Louvat qui propose la définition d’un « effet de résonance » ou dans celle de R. Parish sur l’hapax.
Au total, le grand mérite de cet ouvrage, en harmonie avec l’esprit du Tricentenaire, est bien de « mettre au jour des interrogations, plutôt que d’asserter des certitudes » comme l’écrit in fine A. Viala. De fait, après tant d’années de débats critiques derrière lesquels Racine disparaissait, le lecteur ébloui, qu’il soit racinien de longue date, ou dilettante de la beauté, trouvera dans ce livre des clés pour enfin goûter Racine, c’est-à-dire l’entendre.
Hélène BABY.
 
Pascal/New Trends in Port-Royal Studies, Actes du XXXIIIe Congrès annuel de la North American Society for Seventeenth-Century French Literature, t. 1, Arizona State University (Tempe), May 2001, édités par David Wetsel et Frédéric Canovas, Tübingen, Gunter Narr Verlag, Biblio 17, 2002. Un vol. de 14 × 21 cm de 276 p.
 
 
Parmi les six volumes nécessaires à la publication des Actes de cet imposant colloque dédié au Pr Jean Mesnard, sans doute était-il naturel que le premier tome fût consacré à Pascal et à Port-Royal. Trois grandes sections, dévolues successivement aux rapports entre Port-Royal et la littérature, aux Pensées, puis aux « nouvelles tendances » des études port-royalistes, permettent d’organiser souplement un ensemble de 20 contributions témoignant toutes, dans leur stimulante diversité, de l’impressionnante vitalité de la recherche dans les domaines abordés. Une préface en forme d’hommage au dédicataire de ces journées d’étude ainsi que deux conférences prononcées à l’occasion du colloque viennent couronner l’ensemble : l’occasion pour Jean Mesnard de nous faire voir le dessous des cartes et de ressusciter quelques figures parfois méconnues, en proposant une « Histoire secrète de la recherche pascalienne au XXe siècle » essentiellement articulée autour des deux thèmes de la lente découverte de l’ordre des Pensées, et de la perception contemporaine du Pascal scientifique comme du Pascal croyant ; et celle, pour Philippe Sellier, d’élargir à nouveau son exploration de l’imaginaire pascalien, ici interrogé dans ses rapports partiellement convergents avec la théologie augustinienne, pour circonscrire notamment, en s’autorisant de la remarquable cohérence de tout un réseau de métaphores dominantes, ces deux régimes antagonistes de l’imagination pascalienne que sont « le modèle héroïque de la maîtrise et la réversibilité des contraires ».
Après cette magistrale ouverture à deux voix, le premier volet, consacré au thème de Port-Royal et la littérature, convoque essentiellement, autour de problématiques très diverses, les noms de Pascal, de Nicole et d’Arnauld. Il revient d’abord à Antony R. Pugh de souligner le rôle décisif assigné à l’imagination dans la perspective apologétique des Pensées : susceptible de présenter, dans la profonde unité de sa vision, une image harmonieuse et pacifiée des différents conflits dégagés par la raison, l’imagination, à l’égal de la foi, permettrait en effet de résoudre au niveau du cœur les douloureuses contradictions observées dans la nature humaine. Loin de se voir exclusivement vouée aux gémonies, elle s’imposerait dès lors à l’apologiste comme un relais efficace à l’exposé démonstratif des preuves n’intéressant que la raison.
Ce questionnement en termes d’unité et de rupture amorcé par le thème de l’imagination se voit relancé sur une tout autre voie par l’exposé d’Anne Régent, lequel pense de façon inédite, à travers la figure, à tout point de vue centrale, du juge, la continuité entre les Provinciales et les Pensées, œuvres polémique et apologétique dont on avait jusque-là essentiellement souligné la distance, jusqu’à stigmatiser la rupture idéologique de ce qui se donnait, entre les deux, comme une soudaine (et improbable) radicalisation de la pensée de leur auteur. Or Anne Régent montre bien que les contradictions apparentes concernant la perception de la figure du juge dans les Provinciales (si confiantes en la justice rendue par les magistrats civils) et dans les Pensées (si promptes à la discréditer) se résolvent aisément dès lors que l’on accepte d’appréhender chacune des deux œuvres à travers le mode de relation spécifique qu’elle entend instaurer avec son lecteur : car le chrétien convaincu auquel s’adressent les Provinciales n’a pas fondamentalement besoin de la cure de pyrrhonisme si salutaire au libertin des Pensées. C’est ainsi que les Provinciales, du fait de la « perspective unique » qu’elles offrent sur la pensée de leur auteur, permettraient de contrebalancer le pessimisme radical stratégiquement distillé par l’Apologie, « sans nécessairement remettre en question la remarquable cohérence de la pensée pascalienne ».
De rhétorique, la réflexion prend ensuite un tournant plus nettement théologique, à travers les deux communications de Francesco Paolo Adorno et de Richard G. Hodgson. Là où le premier enserre son analyse dans les bornes d’une stricte ontologie de la chute, en confrontant Pascal, Nicole et Arnauld autour des problèmes si complexes de l’efficacité de la volonté et de la double nature de l’homme, le second élargit d’emblée le champ de la réflexion théologique au politique, en s’intéressant à la théorie du contrat social développée par Pierre Nicole dans ses Essais de morale. Et l’apprentissage de la vie avec « le monde extérieur » supposant, selon le moraliste, l’apprentissage de la vie avec « ce peuple intérieur que nous portons en nous-mêmes », il apparaît que la viabilité du contrat social ne peut dès lors être assurée que par la suppression de l’amour-propre et que par la pratique de l’humilité et de la charité, vertus constitutives d’une « civilité chrétienne » trouvant sa définition, selon la formule de Laurent Thirouin, dans « la responsabilité universelle de chacun vis-à-vis de tous ».
Dans un tout autre domaine, enfin, la modernité de Port-Royal en matière d’orthographe est envisagée par J.-C. Pellat dans sa théorie comme dans sa pratique, et à travers l’étude des manuscrits comme des imprimés, avec une attention toute particulière portée aux distinctions entre i et j, u et v, et à l’apparition des trois accents. Il ressort de l’analyse que, si Arnauld et Lancelot apparaissent bien « les plus ouverts à la modernisation de l’orthographe », le groupe de Port-Royal en lui-même n’en joue pas moins, dans son ensemble, un rôle décisif concernant « l’évolution de l’usage graphique » au XVIIe siècle.
Après ces vastes visions perspectives, le deuxième volet du recueil se concentre plus spécifiquement sur les seules Pensées et notamment, comme le remarque Philippe Sellier, sur les « problèmes de la connaissance » qui s’y posent. La contribution de Pierre Force apparaît en cela particulièrement décisive : en s’attachant à définir la nature et la fonction précises de l’argumentation sceptique dans l’Apologie, elle démontre que, si « le contenu des arguments » pascaliens, dénonçant l’impossibilité de toute connaissance et cultivant le doute comme une fin en soi, appartient bien à un héritage pyrrhonien reçu de Montaigne, la « forme de l’argumentation » par le pour et le contre, en revanche, opposant au dogmatisme le plus franc le doute le plus radical, relève bien plutôt, quant à elle, de « la tradition du scepticisme académique ». Le doute, dans les Pensées, ne vaut ainsi que dans son opposition au dogmatisme, et cette opposition elle-même que dans l’invitation qui la sous-tend à poursuivre la recherche.
Les contributions suivantes s’inscrivent globalement dans cette même ligne de force, en interrogeant alternativement les notions d’ambiguïté et d’évidence sous la plume de Pascal. Mais là où Thomas More Harrington voit, dans certaines ambiguïtés sémantiques observées dans les deux versants de l’Apologie, l’intention pascalienne, tout à fait maîtrisée, de marquer la bivalence de certains concepts, le plus souvent en relation avec le renversement du pour au contre, Tetsuya Shiokawa lit, quant à lui, dans la posture énonciative intenable d’un apologiste homme-prophète, condamné à l’impossible fusion des paroles humaine et divine, une des limites indépassables de l’apologie pascalienne, et la cause probable de son inachèvement. Prenant enfin comme le contre-pied de la contribution de Louis MacKenzie, attentive aux rapports entre évidence et vision dans l’œuvre scientifique et apologétique de Pascal (dans un cas comme dans l’autre, la démonstration passe par une invitation à « regarder courageusement l’évidence invisible »), Hall Bjornstad, s’attachant à l’étude d’un « baroque noir » pascalien, propose de prolonger les recherches amorcées par Jean Mesnard dans son article de 1974, « Baroque, science et religion chez Pascal », à partir des notions de Kreatürichkeit et de Trauerspiel empruntées au German Trauerspiel (1928) de Walter Benjamin.
Le dernier pan du recueil privilégie des approches largement transversales et pluri-disciplinaires reflétant les « nouvelles tendances » des études port-royalistes. C’est ainsi que Thomas R. Parker met à contribution la philosophie analytique, à travers la distinction, empruntée à John Searle, entre causalités extensionnelle et intensionnelle, pour éclairer d’un nouveau jour l’erreur sophistique dite non causa pro causa, en faisant notamment valoir la part de concupiscence à l’œuvre dans toute appréciation des relations causales. Et c’est ainsi, de même, que Stephen C. Bold met en parallèle les fonctionnements de l’hyperbole comme figure stylistique dans l’Apologie et comme figure géométrique dans l’œuvre mathématique – toutes deux tendant à représenter, selon l’auteur, la dualité de la nature humaine comme ce qui se place « au-dessus de toute compréhension ». C’est ainsi enfin que, en suivant Pascal et Leibniz, Matthew L. Jones peut établir de manière très convaincante un pont entre mathématique et théologie : car nous haussant à la conscience de nos propres limites comme à la connaissance de l’existence de choses dont nous continuons à ignorer la nature, la pratique des mathématiques, de l’avis des deux auteurs, moins instructive en soi que foncièrement stimulante, représenterait un tremplin privilégié vers des formes de connaissance supérieures.
Les deux communications suivantes abordent les problèmes liés à l’écriture biographique et à celle des Mémoires. Francis Mariner le tout premier, étudiant les deux versions de la Vie de M. Pascal écrites par Gilberte à huit ans d’intervalle, fait valoir l’importance du contexte politique et religieux informant la situation de Port-Royal, quant au recentrage théologique flagrant subi par une seconde version marquée au sceau d’un providentialisme accru : le récit familial s’est fait témoignage, contribution à l’écriture d’une histoire collective nécessairement édifiante. Or, prenant justement acte de l’ampleur de cette impressionnante « entreprise de mémoire [...] de caractère historico-hagiographique » menée par Port-Royal, Pascale Thouvenin s’interroge, dans la communication suivante, sur la légitimité, s’agissant de l’Abbaye, « [d’une] telle autorité dans l’affirmation de soi et des moyens littéraires ». Il apparaît alors que le modèle comme « la caution spirituelle et stylistique » fournis par les Confessions de saint Augustin devait autoriser une telle efflorescence, en dégageant ainsi l’écriture des Mémoires des trois paradoxes qui la donnaient pour suspecte : « entre humilité et visibilité, entre écriture collective et individuelle, entre austérité et plaisir ».
Derrière le militantisme larvé des Mémoires, brûle la tentation polémique dont les Provinciales ont su donner l’expression la plus mémorable. Il revient à Robin Howells d’attirer l’attention, à travers le personnage du naïf joué par Montalte, sur le recours systématique des Lettres à l’argument bakhtinien de la « stupidité polémique » visant à laisser l’adversaire se discréditer de lui-même. Quittant le champ rhétorique, mais tout en restant dans le cadre des Provinciales, Katherine Almquist pointe, quant à elle, après Montalte, les différentes contradictions des jésuites en matière juridique, en les resituant dans le contexte plus général des débats sur la loi contractuelle ayant marqué le XVIIe siècle.
C’est enfin sur le thème de l’éducation que se referme comme logiquement le recueil. La querelle opposant à Perrault les figures amies de Boileau et d’Arnauld permet d’abord à John A. Gallucci de suivre, à travers la promotion port-royaliste de l’enthymème, du clair-obscur et du sublime en matière de discours littéraire, les linéaments esthétiques aussi bien que moraux d’une conception de la lecture se donnant pour fin l’élévation des âmes. Mais Erec K. Koch dénonce alors aussitôt, derrière Nicole, et contre Pascal et Hobbes, « les illusions de l’amour-propre » dans un domaine cette fois tout politique : car l’amour-propre se trouvant, selon le moraliste, moins à l’origine du lien social qu’il n’en serait la stricte conséquence, c’est en vain que la force et la loi s’essaieront à brider les passions humaines. Interrogeant enfin le rôle de la mémoire, Nicholas Hammond souligne son ambiguïté foncière dans le projet éducatif pascalien. Loin de la confiance absolue accordée par les Jésuites en les vertus de la mémorisation, Pascal définit tant les principes d’une mémoire foncièrement sélective que ceux d’un apprentissage trouvant sa fin véritable dans l’indépendance conquise par le sujet vis-à-vis de la chose apprise – jusqu’à penser, dans son Apologie, les vertus pédagogiques de l’oubli. Car, si « la mémoire est nécessaire pour toutes les opérations de la raison », on trouve également « dans soi-même la vérité de tout ce qu’on entend » (S536). Paradoxale conclusion d’une telle moisson de savoir !
Laurent SUSINI.
 
Bernard Grasset, Les Pensées de Pascal, une interprétation de l’Écriture, Paris, Kimé, 2002. Un vol. 14,5 × 21 cm de 354 p.
 
 
Prolongeant la réflexion d’Henri Gouhier, Pierre Force démontrait en 1989, dans son remarquable Problème herméneutique chez Pascal, que l’herméneutique à laquelle pouvait être réduite l’Apologie pascalienne engageait avant tout une pratique de la rhétorique. Le présent ouvrage de Bernard Grasset, se plaçant implicitement au terme de ce parcours critique, et se confrontant ainsi, pour l’essentiel, à un savoir déjà construit, se donne aujourd’hui comme une synthèse sereine et méditative de ces questions, aussi centrales qu’épineuses, concernant les rapports entre écriture des Pensées et interprétation des Écritures.
L’exposé s’articule autour de trois thèmes fondamentaux faisant chacun l’objet de traitements séparés, dont l’autonomie constitutive témoigne moins d’une visée démonstrative que d’un souci pédagogique de faire le point. Les rôles respectifs joués, dans l’Apologie, par les notions de figure, de prophétisme et de miracle occupent une première partie consacrée au versant démonstratif des Pensées entendant prouver la vérité du christianisme et donner ainsi une base rationnelle à la foi. La deuxième partie, entre ombre et lumière, s’attache, à travers la thématique de « l’éclat voilé », aux problèmes liés à la recherche d’un Dieu caché, ainsi qu’aux difficultés posés par l’instrumentalisation pascalienne du peuple juif, « catégorie théologique » essentiellement envisagée dans ses relations avec le christianisme à des fins tant polémiques qu’apologétiques. Les notions de charité et de christocentrisme fournissent enfin à Bernard Grasset deux clés ouvrant à la compréhension de la lecture pascalienne des Écritures, « la philosophie de la conversion » se définissant plus généralement, pour l’apologiste, « comme une philosophie christique, une philosophie du cœur ».
La volonté de rigueur et de clarté manifestées par le choix d’un plan qui répartisse aussi strictement les matières a nécessairement, appliquées à Pascal, les défauts de leurs qualités : en ce qu’elles conduisent à traiter dans des chapitres différents, et parfois très éloignés, des sujets ne pouvant être abordés que de front (ceux, par exemple, de la figure, du Dieu caché et de la charité, ou du prophétisme et du judaïsme), elles peinent parfois à rendre compte en profondeur de la cohérence de la pensée pascalienne. On regrettera surtout que la logique dictée par le ton de l’exposé ait empêché l’auteur de s’attarder sur ce qui s’impose encore malgré tout comme de véritables difficultés : le problème posé par le statut du sens littéral, notamment, peut-il se résoudre aussi facilement qu’on semble ici l’entendre ? Sans doute une prise en compte plus affirmée de la critique actuelle aurait-elle évité à l’ouvrage de considérer comme des évidences nombre de points aujourd’hui sujets à caution (le sentiment du tragique chez Pascal, la place de l’argument des miracles au sein de l’Apologie), ou de déplorer a contrario le « point de vue superficiel » de Pascal au sujet du judaïsme, en se privant donc d’en apprécier tant l’originalité que la conformité avec le jansénisme de l’auteur.
Laurent SUSINI.
 
John Toland, La Constitution primitive de l’Église chrétienne / The Primitive Constitution of the Christian Church. Texte anglais et traduction manuscrite précédés de L’Ecclésiologie de John Toland par Laurent Jaffro, Paris, Champion, coll. « Libre-pensée et littérature clandestine », 2003. Un vol. 15,5 × 22,5 cm de 272 p.
 
 
Les études d’histoire intellectuelle dont les auteurs ne sont pas historiens de profession (il se publie désormais beaucoup de celles-ci, et particulièrement dans le domaine anglais) mettent souvent dans l’embarras le recenseur historien, tant les méthodes mises en œuvre y sont éloignées de toutes celles qu’on lui a appris à tenir pour légitimes et fécondes (nous avons été contraint de l’écrire récemment ici même, à propos d’un livre sur le libre-penseur Anthony Collins). C’est dire le vrai bonheur que l’on éprouve à lire le riche volume que consacre à un autre libre-penseur anglais, sans doute le plus célèbre de tous, John Toland, notre collègue philosophe de Paris I, Laurent Jaffro. Le centre en est le bref traité The Primitive Constitution of the Christian Church publié après la mort de l’auteur par Pierre Des Maizeaux (dans A Collection of Several Pieces of Mr. John Toland, Londres, 1726). L. Jaffro l’a fait suivre d’une traduction manuscrite anonyme du XVIIIe siècle conservée à la Bibliothèque municipale de Rouen (Ms. Montbret 367), qu’il a accompagnée à son tour d’une annotation sobre, précise, savante. L’ensemble est précédé d’un essai de plus de 100 pages sur l’ecclésiologie de Toland.
Nous ne nous donnerons pas le ridicule de commenter les enjeux proprement philosophiques du travail de L. Jaffro, qui rattache d’emblée son intérêt pour Toland à la problématique de l’art d’écrire, au sens de Leo Strauss, comme pratique de communication de la philosophie (voir p. 15-22). La conclusion de son essai est une très dense réflexion, qu’il faut relire, sur le transfert opéré par les Lumières de la communion religieuse à la communication civile, de l’Église à la société, « notre nouveau Ciel » (p. 125). Ce que nous pouvons dire, en revanche, c’est que L. Jaffro est un très fin historien des idées et des textes. Une traque patiente des allusions à la Constitution dans tous les écrits de Toland, manuscrits comme imprimés, lui permet d’établir qu’il s’agit d’un traité laissé inachevé, dont la rédaction remonte à 1704-1705, dans le contexte des débats sur l’occasional conformity, et qui réutilisait un matériau antérieur, disparu mais dont on retrouve la trace dans un manuscrit de Leibniz. L. Jaffro démonte ensuite minutieusement la fabrication du traité et montre qu’il s’agit avant tout d’un « collage très élaboré, soit de citations, soit de paraphrases » de Hobbes, de Harrington et de Locke (p. 53), Spinoza fournissant de son côté le paradigme pour l’exégèse du Nouveau Testament. On est vraiment dans l’examen « au microscope » prôné par Jean Orcibal dans un article fameux, et cette exigeante rigueur donne tous les fruits que l’on pouvait en attendre. Si Toland ajoute Oceana au Léviathan, c’est qu’il y a là deux versions de l’érastianisme, absolutiste, et dès lors « érastianisme de la conformité », chez Hobbes, républicain et tolérant chez Harrington. À l’idée érastienne d’une religion civile, la Constitution associe encore une ecclésiologie congrégationaliste, qui s’inscrit dans la tradition religieuse séparatiste mais rejoint aussi la définition lockienne de l’ecclesia comme association libre et volontaire. Ces deux conceptions vont de pair dans le projet politique whig (faire de l’Église d’État une institution formelle permet précisément la libre coexistence des réunions particulières) mais L. Jaffro montre brillamment qu’elles n’en correspondent pas moins, au-delà de toute considération tactique, à une ambiguïté permanente de la pensée de Toland, qui ne parvient pas à trancher entre « le pluralisme direct des séparatistes » et « le pluralisme indirect des républicains » (p. 115). Cette hésitation pourrait même être une des explications de l’inachèvement du traité, au moment précis où Toland allait ne plus pouvoir esquiver la question : « Comment concilier l’abandon de la national manner of worship, à quoi tend au fond le point de vue qui est adopté par la Constitution, avec une argumentation érastienne ? » (p. 121).
S’il est un travail qu’il n’est pas exagéré de qualifier d’impeccable, c’est bien celui de L. Jaffro. L’examen le plus sévère ne peut y trouver à chicaner, en tout et pour tout, que trois ou quatre notes de bas de page. P. 38, n. 45, quoiqu’il soit vrai que Daniel Whitby (qui s’est beaucoup répété au cours de sa longue carrière) parle déjà des traditions dans son Protestant Reconciler de 1683, la mention de « tracts » fait plutôt penser à A Treatise of Traditions, publié en deux parties en 1688 et 1689, et qui constitue la contribution de Whitby à la série des tracts antipapistes sous Jacques II. De même, p. 82, n. 20, le renvoi à Whitby, « our latest and most learned commentator », est au commentaire sur le Nouveau Testament (Londres, 1703 : le commentaire sur les épîtres avait paru séparément dès 1700). P. 152, n. 6, Toland cite l’édition de Justin Martyr par Fédéric Morel (Paris, 1615) et sa mention « seconde apologie » est conforme à la numérotation de l’époque (les deux apologies ayant été inversées dans les éditions par rapport à leur date de rédaction). P. 155, n. 11 : on voudra bien nous pardonner ce pédantisme mais Lugdunum Batavorum est Leyde.
En un temps où l’amateurisme fait des ravages, le travail de L. Jaffro n’est donc pas seulement une contribution d’une rare intelligence à l’histoire intellectuelle de l’Europe au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, à l’époque de la crise du modèle théologico-politique. Il démontre qu’une pensée originale ne perd rien de sa force à se plier, quand son objet le requiert, à la patiente discipline du travail sur les sources. Si le projet philosophique personnel de L. Jaffro l’a conduit à devenir un grand historien des idées, son enquête d’histoire intellectuelle en a fait à son tour un érudit d’un infini scrupule. Ce parcours intégral souverainement maîtrisé à toutes ses étapes est une grande leçon de méthode.
Jean-Louis QUANTIN.
 
Pascal Brioist, Hervé Drévillon et Pierre Serna, Croiser le fer. Violence et culture de l’épée dans la France moderne (XVIe-XVIIIe siècle), Seyssel, Champ Vallon, 2002.
 
 
Depuis l’ouvrage magistral de F. Billacois sur le duel sous l’Ancien Régime (Paris, Éditions de l’EHESS, 1986), les recherches autour de ce thème central de la culture des temps modernes étaient restées ponctuelles et éparses. Pascal Brioist, Hervé Drévillon et Pierre Sema, tout en se plaçant dans la continuité de l’œuvre accomplie, proposent une étude originale fondée sur une tentative d’histoire totale non d’une pratique (le duel) mais d’un objet (l’épée). Un renversement de perspective qui, loin d’être anodin, ouvre de multiples voies de réflexion. On peut ainsi éclairer le lien étroit qui existe entre les recherches techniques sur la fabrication des épées et l’éclosion d’une culture de la violence qui fait elle-même naître de nouveaux corps de métier, une littérature spécialisée, un mode d’être social. Mais, plus que cela, les auteurs ont voulu « appréhender l’historicité des gestes homicides » (p. 482) et nommer ainsi l’anomique violence en la rattachant à un savoir-faire, un apprentissage raisonné de l’escrime comme art de tuer.
Dans un premier temps, les auteurs tracent les contours d’une « civilisation de l’épée ». Ils s’attachent d’abord à montrer comment, autour des années 1530, l’épée devient l’outil le plus commun de l’autodéfense civile. Arme de bataille, selon l’héritage médiéval, l’évolution des tactiques des armées modernes ne la rend pas pour autant obsolète. L’étude des combats et des blessures des soldats soutient cette démonstration. Mais l’épée, ou plutôt les épées, font également partie du quotidien des populations civiles constamment confrontées à la violence. Dès ce moment, les auteurs insistent sur la relation paradoxale entre les hommes de la Renaissance et l’épée. Ainsi, le port d’armes est, partout en Europe, limité par des lois somptuaires et partout toléré en vertu du droit à l’autodéfense. En outre, l’épée n’est que très peu visée par ces édits. Les auteurs abordent ensuite la question clé de l’apprentissage du maniement de l’épée à travers la naissance de l’escrime savante. Cet art, dont on ne sait trop s’il est libéral ou mécanique, a été théorisé dès la fin du Moyen Âge par les « maistres joueux d’espée » germaniques, notamment à l’usage des princes. Au XVIe siècle, il est enseigné à une plus large part de la population par des spécialistes organisés sur le modèle des autres métiers : les maîtres d’armes. L’évolution de leur statut juridique (les premiers statuts datent de 1567 à Paris) et de leur condition sociale permet de mieux comprendre la place de l’escrime dans les pratiques mais aussi l’imaginaire des sociétés de la première modernité, sans négliger l’existence d’un enseignement « sauvage » et souvent empirique de l’escrime. L’écart se creuse au cours du XVIe siècle entre les pratiques populaires d’autodéfense et l’escrime savante qui devient un enjeu distinctif pour la noblesse. Ces points, déjà abordés par F. Billacois et plus récemment par N. Leroux autour des questions de la mise en jeu de l’honneur, du rapport au pouvoir royal et de la radicalisation violente des duels, sont habilement éclairés par l’analyse de l’apparition conquérante de la rapière. Cette arme civile, conçue pour tuer en combat singulier, marque l’insertion de l’épée dans la culture des apparences, le processus de distinction et d’imitation distinctive.
Dans un deuxième temps, l’ouvrage aborde les processus de constitution de ce savoir/savoir-faire escrimeur comme science appliquée et néanmoins science homicide. Une analyse des fondements culturels et intellectuels des traités d’escrime entre le XVIe et le XVIIIe siècle permet de mettre en lumière leur intégration profonde dans l’évolution des systèmes de pensée et de s’interroger sur la circulation des modèles au niveau européen. Le XVIe siècle puise son inspiration aux sources germaniques, hispaniques et italiennes, mais les maîtres italiens, à l’exemple de H. Cavalcabo, maître d’armes des fils d’Henri IV, sont les plus prisés. L’escrime du XVIe siècle se trouve par ailleurs profondément liée à la pensée humaniste par le biais du primat accordé par ses théoriciens à l’art de la géométrie. Pourtant, dès la Renaissance, on devine une appropriation toute française de l’escrime qui aboutit à l’avènement d’un véritable âge d’or du style français au cours du XVIIe siècle. Pour les auteurs de manuels d’escrime (La Touche, Labat, Liancourt), cartésianisme, physique mécaniste et théorie des passions servent de référents. Descartes lui-même aurait écrit un traité. Désormais, les maîtres parisiens tiennent le haut du pavé et obtiennent pour la première fois un anoblissement collectif en 1656. Mais, après un temps d’apogée, vient le temps des remises en question. Les maîtres d’armes ne parviennent pas à consolider leur statut nobiliaire et connaissent même un certain recul de leur position sociale au cours du XVIIIe siècle. Sur le plan théorique, l’escrime « cartésienne » ne peut éviter de prendre en compte le sensualisme, et dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle le modèle anglais devient concurrent, relayé notamment par l’Encyclopédie qui utilise des planches de l’ouvrage d’un maître italien installé à Londres (D. Angelo, L’École des armes, 1763), fondateur de l’escrime contemporaine, c’est-à-dire sportive. G. Danet relève le défi et propose à son tour un manuel novateur (L’Art des armes, 1766), non sans susciter une vive polémique en France. Le chevalier de Saint Georges peut être considéré comme la figure emblématique de cette escrime pacifiée. Pourtant, les maîtres d’armes doivent affronter depuis le milieu du XVIIe siècle les remises en cause de la vocation meurtrière de l’escrime à travers son lien avec le duel. La production éditoriale est alors en pleine expansion, et si les auteurs de manuels ne résolvent pas le paradoxe d’une escrime entre art d’agrément et art de tuer, ils précisent de quelle manière elle relève à la fois d’un souci pédagogique et d’une exigence sociale de défense de l’honneur, quitte à enfreindre les lois de la civilité, par exemple, par le recours aux « bottes secrètes ». Certains, même, n’hésitent pas à distinguer les techniques adaptées à la salle de celles adaptées au duel.
C’est que le duel demeure, même après 1650, extrêmement fréquent, comme le démontre la troisième partie de l’ouvrage. Simplement il se fait « secret » pour éviter aux protagonistes les rigueurs d’un procès et donc plus difficile à saisir. Le duel réclame néanmoins des témoins pour accéder à la légitimation et remplir son office réparateur. Il sollicite ainsi la sphère publique à travers la trame de récits multiples, témoignages, rumeurs, allusions. Mais, dès le règne de Louis XIV, le secret s’alourdit rendant plus délicate la connaissance du déroulement des « rencontres ». Le soupçon se développe autour de la figure du duelliste, plus ambiguë que jamais, à la fois héros et contre-héros de la littérature (Le Cid et Don Quichotte). Les auteurs contestent de manière convaincante l’idée selon laquelle le duel a perdu au XVIIIe siècle sa « substance » et ne subsiste qu’à l’état résiduel au sein de groupes restreints. Le portrait du duelliste et du combat d’épée se nuance à la lumière d’une analyse attentive des archives judiciaires mais aussi d’archives inattendues (les rapports des chirurgiens de la morgue du Grand Châtelet) ou incomplètement exploitées (le tribunal des Maréchaux de France). Les auteurs montrent d’autre part que le combat à l’épée, au-delà de la pratique très spécifique du duel, est une composante essentielle de la violence quotidienne au dernier siècle de l’Ancien Régime.
La dernière partie de l’ouvrage rappelle que la violence des duellistes se trouve placée au cœur d’un débat plus large, particulièrement vif au temps des Lumières, qui s’interroge sur la place de la noblesse au sein de la société et sur la difficile naissance de l’individu social et politique que l’on retrouve avec une acuité particulière au cours de la Révolution. Un moment clé qui constitue le passage du duel de point d’honneur au duel politique, alors que le crime de duel cesse d’être un crime d’exception et se trouve juridiquement assimilé au meurtre. Un effort de régénération qui reste vain. Le duel du XIXe siècle se distingue certes de celui de l’Ancien Régime, l’épée est remplacée par le sabre et surtout le pistolet, mais la violence du combat singulier demeure jusqu’au début du XXe siècle, jusqu’à ce que l’extrême violence de la première guerre mondiale ne déplace vers d’autres champs les pulsions de mort.
Cet ouvrage très riche présente à la fois une synthèse de travaux épars rassemblés autour de l’objet « épée » et une série de travaux de recherche inédits menés par les auteurs qui témoignent d’une volonté de ne rien négliger. Chaque période envisagée prend ainsi de nouvelles couleurs : la Renaissance et le XVIIe siècle sont revisités tandis que les XVIIIe-XIXe siècles sont enfin rigoureusement explorés. La structure de l’ouvrage n’évite pas quelques redites, mais présente l’avantage de permettre au lecteur de le parcourir au gré de ses intérêts et de ses curiosités. Toujours attentifs aux discours, les auteurs proposent aussi une approche fine de la réalité très concrète de la violence des corps et des fers.
Valérie PIéTRI.
 
Jean-Frédéric Schaub, La France espagnole, les racines hispaniques de l’absolutisme français, Paris, Éditions du Seuil, « L’Univers historique », 2003, 352 p., 21 cm.
 
 
Maître de conférences à l’EHESS, ancien membre de la Casa de Velàsquez, auteur de plusieurs ouvrages sur l’Empire espagnol, Jean-Frédéric Schaub, après s’être intéressé aux Juifs du roi d’Espagne puis au Portugal, propose ici un essai historique qui met l’histoire culturelle et l’histoire des représentations au service d’une compréhension plus globale des interactions franco-espagnoles.
L’ouvrage complète de façon novatrice les ouvrages parus lors de la question d’agrégation consacrée aux monarchies française et espagnole. Il ne s’agit pas ici de comparer mais de cerner les imbrications entre les deux monarchies. Ce n’est pas non plus, comme le titre en forme d’hommage pourrait le laisser supposer, une étude semblable à celle de Jean-François Dubost sur la France italienne : la méthode adoptée ne vise pas un tableau social de la présence espagnole en France, mais bien une étude des influences espagnoles sur le fonctionnement de la monarchie française. L’enjeu central de l’essai est de s’interroger sur la force du modèle espagnol dans la formation de l’absolutisme français.
D’emblée, Jean-Frédéric Schaub montre une volonté marquée de ne pas dissocier histoire diplomatique, histoire littéraire et artistique. Il s’appuie donc, d’une part, sur les œuvres de l’époque moderne, romans, théâtre, poésie, récits de voyages, traités ; d’autre part, sur une étude en profondeur de l’historiographie depuis le XVIIe siècle. Les deux parties de l’ouvrage montrent clairement ce choix, puisque la première est entièrement consacrée à l’historiographie nationale française face à la question espagnole, tandis que la seconde, se tournant plus longuement vers le XVIIe siècle, démêle le mélange d’antipathie et de sympathie qui ressort des différents types de discours produits sur l’Espagne.
Dans le regard porté sur les relations franco-espagnoles, l’auteur distingue deux schémas d’explication historique : l’un, qui voit l’affrontement de deux puissances, avec la domination progressive de la France au cours du XVIIe siècle, et qui pourrait être personnifié par Voltaire ; l’autre, qui reconnaît une influence du modèle espagnol sur la monarchie de Louis XIV. Le portrait du Roi-Soleil par Lavisse, celui d’un roi espagnol autant que français, constitue le fil conducteur de l’ouvrage, que l’auteur approfondit et enrichit sans cesser d’y revenir. L’image d’un Louis XIV héritier biologique mais aussi culturel d’une bureaucratie curiale et d’un projet de monarchie universelle conduit à mettre en regard Versailles et l’Escurial, la reprise en main religieuse et la catholicité espagnole.
Cette exploration, toujours tendue entre histoire et discours, parcourt des domaines très variés, avec un souci constant de ne pas se laisser prendre au jeu simplificateur des caricatures et des légendes noires. Jean-Frédéric Schaub est attentif à donner à l’hispanité son extension géographique maximale : on ne peut comprendre la complexité des représentations si l’on réduit l’Espagne à la Castille ; en revanche, si l’on prend en considération l’Empire et ses extensions américaines mais aussi portugaise et hollandaise, on saisit l’origine parfois interne à l’Empire de la légende noire espagnole, attribuée ordinairement à la seule France, complice des puissances protestantes.
La démarche, elle aussi, veut recouvrir des champs multiples ; l’histoire diplomatique parcourue d’épisodes fameux et célébrés, guerres, traités, mariages, se voit éclairée par la littérature, les récits de voyages, les traités. L’aspect religieux reçoit un traitement particulier car l’idée d’une monarchie universelle servie par la captation progressive du religieux par le politique est une clé de la comparaison des deux monarchies, elle révèle une ressemblance fondamentale qui permet de dépasser une explication en termes, plus chronologiques, d’équilibre des puissances.
En somme, c’est le thème de l’ambivalence qui traverse avec le plus de force l’ouvrage de Jean-Frédéric Schaub : le regard français sur l’Espagne se serait sans cesse partagé entre hostilité et admiration, et ce dès le XVIIe siècle. Finalement, l’auteur voudrait effacer l’idée d’une altérité fondamentale entre la France et l’Espagne, idée construite et entretenue par chacun des deux pays, trop semblables pour ne pas s’opposer, fût-ce stratégiquement.
Albane PIALOUX.
 
Charles J.-A. Leestmans, Charles IV, duc de Lorraine (1604-1675). Une errance baroque, Lasne, 2003. Un vol. 23 × 15 cm de 299 p. avec illustrations, tableaux, cartes et table chronologique.
 
 
S’intéresser au règne de Charles IV, règne qui fut décisif pour l’avenir de la Lorraine – l’un des nœuds de la diplomatie européenne au XVIIe siècle –, l’idée avait de quoi séduire. Comme pouvait aussi être attirant le projet de retracer le destin exceptionnel, quelque peu oublié pourtant, de ce duc de Lorraine et de Bar, ennemi de Richelieu et de Mazarin, allié de l’Empire et de l’Espagne, trois fois chassé de ses états, et qui mourra comme il a vécu, c’est-à-dire en exil. Duc à 20 ans, marié à trois reprises, amateur d’aventures galantes et militaires, cet artisan zélé de la Contre-Réforme, signataire de quatre traités qui jamais ne seront respectés, a le goût de l’intrigue et de la provocation. Réfugié en terres espagnole – Pays-Bas et Franche-Comté – et allemande, ce militaire de valeur, perpétuel errant et souverain dépossédé, sera de tous les combats jusqu’à sa mort devant Trèves en 1675. Au terme de plusieurs années de recherche dans les Archives générales du Royaume à Bruxelles, les Archives de l’État à Liège, les fonds des Archives départementales de Meurthe-et.Moselle, de la bibliothèque municipale de Nancy et des Archives municipales de Besançon, Ch.-J.-A. Leestmans retrace, dans cet ouvrage, les multiples épisodes de cette vie rocambolesque.
Le sujet était d’autant plus séduisant que ce prince baroque est une personnalité fort controversée, et ce dès l’origine puisque, selon son biographe, le P. Hugo, il fut peint par les uns sous « des couleurs affreuses » et couvert par les autres de « fades éloges ». Les historiens, en général, n’ont guère eu d’indulgence pour lui. À l’exception de ses réels talents d’homme de guerre, qu’aucun ne lui dénie, ils dressent presque à l’unanimité le portrait d’un fauteur de troubles, inconstant et frivole – « ami de tous les partis mais fidèle à aucun », comme disait Saint-Simon –, un être dominé par ses passions et ses caprices qui allait attirer sur son pays les pires calamités. Ch. J.-A. Leestmans prend systématiquement le contre-pied de ces affirmations et s’emploie, au fil des pages, à justifier les décisions du duc et, plus encore, à le disculper ; il est pourtant bien difficile de le suivre dans son vibrant essai de réhabilitation car l’auteur est souvent partial. Ainsi, le P. Donat, confesseur du duc, qui a consacré à Charles IV un mémoire fort complaisant, est à plusieurs reprises qualifié par l’auteur de « bon père Donat » (p. 7) ; en revanche, le marquis de Beauvau qui, dans ses Mémoires, en fit un portrait sévère, est jugé par l’auteur insidieux (p. 71), perfide (p. 121), malveillant (p. 262 et 264) ou atteint de délire (p. 24)... Le portrait est à plusieurs reprises abusivement flatteur au point qu’on pourrait appliquer à l’ouvrage la critique faite en son temps par Dom Calmet aux mémoires du P. Donat, qu’il qualifiait de « louanges outrées » ; Ch. J.-A. Leestmans, comme autrefois le confesseur du duc, prête à son héros toutes les qualités : beauté, sagesse, valeur, piété, force et vivacité d’esprit – même s’il le reconnaît, à l’occasion, inconstant, versatile et anxieux. Il a surtout puisé chez les biographes zélés du prince tels le P. Donat, Guillemin de Mirecourt, Jean Forget, son médecin, et Charles-Louis Hugo, l’illustre abbé d’Etival. Ce dernier, quoique abondamment utilisé par l’auteur, n’est curieusement pas mentionné dans les sources qui figurent en fin de volume. Comme le P. Hugo qui a beaucoup profité des mémoires du confesseur pour écrire sa vie manuscrite du duc, Ch. J.-A. Leestmans fait souvent œuvre partisane, car, sans jamais nuire à la vérité des faits, il les accommode parfois à l’avantage de son héros. Ainsi, on retrouve chez les deux auteurs à trois siècles d’intervalle les mêmes explications pour légitimer l’option impériale de Charles IV telles l’animosité personnelle de Richelieu à l’encontre du duc (p. 25, 102), la défense de la cause catholique face à une France alliée aux hérétiques, la mission providentielle ducale (p. 21, 95, 97, et surtout 111). Thèses auxquelles Monique Taillard, il y a trente ans déjà, avait fait un sort dans son édition critique du manuscrit de Ch.-L. Hugo que l’auteur oublie de citer en bibliographie...
On pourrait encore reprocher au biographe le ton exagérément narratif et chronologique du discours, l’absence d’introduction et de conclusion générales, ce qui ne met guère en relief idées-forces et périodes charnières. On peut encore regretter que l’auteur trop facilement cède au charme de la citation alors que l’historien sait bien qu’elle ne peut jamais être une preuve. On déplorera enfin, sans en faire grief à l’auteur victime des frais d’impression, la suppression des notes infrapaginales qui figuraient pourtant au nombre de 3 000 dans le manuscrit original. Reconnaissons toutefois certains mérites à l’ouvrage : une érudition scrupuleuse, quelques angles d’approche parfois originaux – Pays-Bas espagnols où le duc a passé dix-huit ans de sa vie ; pays de Liège, Ardennes et l’Entre-Sambre-et-Meuse où Charles établira le noyau de ses troupes – et quelques belles échappées sur la Cour brillante de Bruxelles.
Marie-José LAPERCHE-FOURNEL.
 
Roger Duchêne, Mon XVIIe siècle, de Madame de Sévigné à Marcel Proust, CD-ROM (ISBN 2-9503912.7).
 
 
Une excellente idée de Roger Duchêne fournit un remarquable outil de consultation, un « cédérom » pour PC et Mac contenant l’essentiel de sa bibliographie : plus d’une centaine d’articles, essentiellement sur le XVIIe siècle, les tables de matières, des introductions, des extraits de ses livres, un historique documenté des rencontres et colloques du CMR 17 (entre 1971 et 1993), un choix inédit, enfin, de lettres de femmes du XVIIe siècle. On sait que Roger Duchêne a écrit autour de Mme de Sévigné de nombreuses études, qui l’ont conduit à explorer tout le siècle ; il est utile de les trouver ici réunies, avec toutes les références nécessaires. Les livres, essais ou grandes biographies, sont évidemment couverts par les droits des éditeurs, mais les extraits donnés ici sont très significatifs et permettent d’avoir une idée générale de leur contenu. En particulier, toute la partie « Étude » de Madame de Sévigné (dans « Les écrivains devant Dieu », chez DDB, 1968) est ici reproduite (80 p.), ainsi que l’introduction du choix de lettres publié en Folio-Gallimard (1996). Enfin, le lecteur trouvera une bibliographie inédite sur l’art épistolaire féminin et la transcription ou traduction de quatre cents lettres de femmes. Si le XVIIe siècle est prédominant, on est heureux de retrouver l’introduction de l’auteur à la correspondance (1920-1960) entre Louis Brauquier et Gabriel Audisio (1982) ou les « bonnes pages » de son ouvrage de 1970 sur l’Université. Le logiciel Adobe Acrobat ReaderTM (fourni en version 4 dans le cédérom) permet d’activer des recherches dans cet important corpus, qui met en valeur autant l’étendue et l’originalité des travaux menés ou guidés par Roger Duchêne que la fécondité des recherches sur la thématique épistolaire.
Jean-Robert ARMOGATHE.
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