2004
XVIIe siècle
In memoriam
Bruno Neveu (1936-2004)
[*]
Jean-Louis Quantin
Il y a un an et demi, avec cette manière particulière qu’il avait, souriante et profonde à la fois, d’évoquer les sujets graves, Bruno Neveu me parlait du jour où, en assemblée de Section, je lui rendrais hommage devant nos collègues. Je ne pensais pas que ce jour dût venir si tôt.
Bruno Neveu était né à Grenoble le 4 novembre 1936. Après une solide formation classique, il entra en 1959 à l’École des Chartes, à laquelle cet homme de fidélités garda toute sa vie un profond attachement. Désormais parisien, il suivit à la Ve Section de l’École pratique des hautes études les conférences de Gabriel Le Bras et surtout de Jean Orcibal, que, jusqu’à la fin, je ne l’ai jamais entendu nommer que Monsieur Orcibal, avec une teinte de respect dans la voix. C’est sous la direction de ce maître qu’il prépare sa thèse de l’École des Chartes sur Le Nain de Tillemont, soutenue en 1963, où il manifeste d’entrée une idée-force : écrire l’histoire de l’érudition classique comme une histoire de la pensée et de la sensibilité religieuses. Pensionnaire de la Fondation Thiers de 1963 à 1966, Bruno Neveu commence à fréquenter la IVe Section. Il y soutient comme diplôme en 1965, sous la direction de Henri-Jean Martin, la version définitive de son travail sur Tillemont. Mais c’est Jean Orcibal qui continue à guider ses nouvelles recherches, désormais consacrées à une des figures les plus singulières de Port-Royal, l’abbé de Pontchâteau, comblé de bénéfices dès l’enfance, s’en dépouillant pour se retirer aux Champs, où il travaille de ses mains comme jardinier, ressortant pourtant de ce désert pour aller servir à Rome la résistance à la politique religieuse de Louis XIV. Cette étude achevée et soutenue en 1966 comme thèse de troisième cycle, Bruno Neveu part pour Rome, où il reste jusqu’en 1973, d’abord comme membre de l’École française puis comme chargé de recherche au CNRS. Il s’y consacre à un labeur d’abnégation, l’édition de l’énorme nonciature d’Angelo Ranuzzi (1683-1689). Ce monument lui vaut d’être élu par la Section, en 1973, à une direction d’études, « Histoire des relations diplomatiques en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles », qu’il occupe jusqu’en 2002. Seule interruption : son détachement comme directeur de la Maison française d’Oxford de 1981 à 1984 et ces années oxoniennes, durant lesquelles il jouit du statut rarissime d’Associate Member à All Souls College, mettent, après Rome, la dernière touche à sa personnalité intellectuelle.
Docteur d’État en 1979 pour l’ensemble de ses travaux sur « Érudition ecclésiastique et politique romaine », Bruno Neveu entre dans sa période de maturité. À contre-courant de tous les mouvements qui dominent l’historiographie française, il entreprend une difficile remontée vers l’intérieur, du politique au doctrinal, pour saisir le pontificat romain dans ce qui le met à part de toute autre institution : sa prétention à parler infailliblement. En 1993, Bruno Neveu publie finalement L’Erreur et son juge, livre touffu, exigeant, mais essentiel, puisque ne s’y joue rien de moins qu’une histoire technique de l’orthodoxie religieuse. Il s’agit de comprendre comment l’Église romaine des temps modernes n’a cru pouvoir protéger la vérité qu’en isolant l’erreur, au sens chimique du terme, c’est-à-dire en réduisant un livre suspect à une suite de propositions, puis en soumettant ces dernières à une grille toujours affinée de notes de censure, hérétique, proche de l’hérésie, sentant l’hérésie, suspecte d’hérésie... : procédures qui nous déroutent aujourd’hui et qui aboutissent, dès le XVIIe siècle, à des apories dont Bruno Neveu a retracé le problématique dépassement. Paru à la veille de l’ouverture des Archives de la Congrégation pour la doctrine de la foi, dont il était comme le mode d’emploi anticipé, un tel travail prédisposait son auteur à siéger dans leur comité scientifique. Bruno Neveu, pourtant, n’envisageait pas qu’un chercheur pût se contenter de siéger dans des comités. Il partit lui-même à l’exploration de ces fonds. Il en avait tiré plusieurs articles et, surtout, de riches matériaux pour le nouveau livre qu’il avait commencé à rédiger, qu’il prévoyait d’avoir achevé d’ici quelques mois, sur les théologiens récusant Thomas White et John Sergeant, où il faisait pour la première fois converger les deux compétences, romaine et anglaise, qu’il était, parmi les historiens français, seul à réunir.
Bruno Neveu était de ces dix-septiémistes que le XVIIIe siècle attire, dans l’ensemble, assez peu mais qui se retrouvent en consonance avec tout un large pan de l’histoire du XIXe siècle. Il s’était donc engagé dans une thèse de droit public, soutenue en 1993, publiée en 1998, Les Facultés de théologie catholique de l’Université de France (1808-1885), où il avait su faire d’une question apparemment marginale un observatoire tout à fait nouveau des rapports entre l’Église et l’État. Il estimait que ce livre avait été pour beaucoup dans son élection à l’Académie des Sciences morales et politiques, le 2 avril 2001, en remplacement du grand juriste Jean Imbert.
Dans le temps si bref qu’il y passa, l’Institut lui donna beaucoup de bonheur. Il aimait les sociabilités réglées et les belles cérémonies. Il avait un faible pour les costumes officiels. Il avait consacré à la robe universitaire un article où il avait mis le même scrupule qu’à toute chose et qui, paraît-il, fait aujourd’hui référence parmi les professeurs des facultés de droit. Non qu’il ne fût, et comme homme et comme savant, foncièrement humble. Il avait eu sur lui-même un mot dont la justesse m’avait saisi – je revois la petite église du Transtévère devant laquelle nous passions ce matin-là, en marchant d’un bon pas pour être aux archives à huit heures et demie : « Je suis assez vaniteux, mais je ne crois pas être orgueilleux. » S’il aimait les sociétés restreintes, les corps savants, les clubs, c’était avant tout parce qu’ils lui permettaient d’exercer son don pour l’amitié – son aptitude inépuisable, non seulement à se faire des amis et à les garder, mais à semer autour de lui des amitiés très chères, dont il savait se retirer pour les laisser croître à leur rythme.
Homme d’institutions à certains égards, il était tout sauf un homme de pouvoir. Pour se laisser tromper par sa brochette de décorations, il fallait ignorer sa frappante prédilection, d’un bout à l’autre de son œuvre d’historien – de Tillemont à Sergeant – pour les minoritaires, les persécutés, les victimes du sens de l’histoire et des grands politiques d’Église et d’État. L’Oxford qu’il aimait, c’était l’Oxford de Matthew Arnold, « foyer des causes perdues et des croyances abandonnées et des noms impopulaires et des fidélités impossibles » – et les articles que Bruno Neveu a consacrés au mouvement jacobite, aux Stuarts en exil, aux miracles de Jacques II, ne reflètent qu’imparfaitement la maîtrise qu’il avait de cette histoire. En 1977, vingt ans avant que le figurisme du XVIIIe siècle ne devînt un thème à la mode, il avait ressuscité la figure de l’abbé d’Etemare, personnage clef du combat contre la bulle Unigenitus. Ordonné prêtre en 1709, juste à temps pour pouvoir célébrer la messe à Port-Royal des Champs avant la destruction du monastère, l’abbé d’Etemare mourut soixante ans plus tard en exil aux Provinces Unies. Il y avait rassemblé autour de lui un petit groupe d’ecclésiastiques réfugiés, auxquels il passa ses dernières années à transmettre une tradition orale du jansénisme. Tout en notant ce qui, du point de vue de la sociologie religieuse, y relève objectivement d’une évolution sectaire, Bruno Neveu a reconstruit avec pénétration cette pensée du petit troupeau. De la masse des recueils manuscrits d’Etemare qu’il avait consultés, il a extrait une phrase étonnante : « Si Dieu vous envoyait un ange pour vous dire qu’il n’y a qu’un seul élu sur la terre, vous devriez croire que c’est vous. »
Sa tendresse, au fond, allait aux institutions à leur automne, quand elles ont perdu ce que, au temps de leur vigueur, elles avaient pu avoir de puissance d’oppression et qu’elles sont désormais de ces belles choses qui ne se font plus, avant de devenir, demain, des vieilles choses que l’on jette pour faire de la place. Il était fasciné – il a eu sur ce thème un beau passage, plein d’une poésie retenue, lors de la remise de son épée d’académicien – par ces moments où la chaîne se brise, où le fil se rompt, irréparables. Et, sans doute, cette forme de sensibilité au temps n’est pas la seule concevable chez un historien. Et peut-être même, vive comme elle l’était chez lui, cette sensibilité l’eût-elle un peu gêné, si d’aventure il l’eût voulu, pour traiter certains types de questions. Mais c’est elle qui en a fait, sur les sujets qu’il s’était choisis, un très grand historien. On la retrouve derrière l’énorme appareil documentaire de sa thèse de droit, dans le relief qu’il y donne au combat de Mgr Maret, doyen de la Faculté de théologie de la Sorbonne, pour sauver des institutions d’enseignement que l’épiscopat soupçonnait de gallicanisme et que les anticléricaux rejetaient comme archaïques et inutiles. Mgr Maret mourut le 16 juin 1884 ; le 13 mars 1885, la Chambre des députés votait la suppression définitive des crédits affectés aux Facultés de théologie catholique. Bruno Neveu était d’autant plus sensible à ces cassures qu’il avait la passion de transmettre.
Bruno Neveu, qui a tant écrit sur des sujets ecclésiastiques et qui aimait discuter théologie, était pudique sur sa foi. Ses proches savaient la place qu’avait prise dans sa vie la liturgie grecque-melkite catholique. Parti pour un long voyage qu’il envisageait avant tout comme une expérience spirituelle, il était arrivé le jeudi 18 mars à sa première étape, le Patriarcat grec-catholique de Raboueh, au Liban. C’est là, dans les premières heures du mercredi 24 mars, que le dernier sommeil l’a surpris
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Reprise inchangée du texte lu à l’Assemblée de la Section des sciences historiques et philologiques de l’École pratique des hautes études, le dimanche 4 avril 2004 ; cet hommage paraîtra aussi dans l’
Annuaire de la Section. Une bibliographie complète de Bruno Neveu sera donnée dans le volume de
Mélanges à paraître sous la direction de Jean-Louis Quantin et Jean-Claude Waquet.
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Note de la Rédaction : nous publions, à la fin des comptes rendus de cette livraison, le dernier que M. Bruno Neveu nous a adressé (p. 537-539).