2004
XVIIe siècle
Pourquoi les libertins ne sont pas des classiques : réflexion critique sur la naissance d’une catégorie historiographique à partir des ouvrages de Pierre Brun
Jean-Pierre Cavaillé
EHESS (GRIHL).
Dans les ouvrages d’histoire littéraire, il est bien rare que l’on fasse entrer un auteur présenté comme un classique dans la catégorie des « libertins ». Cette exclusion est d’ailleurs une sorte d’évidence spontanée, très rarement justifiée. Même si l’on reconnaît qu’un auteur, célébré pour son indiscutable classicisme, a pu participer d’une façon ou de l’autre du libertinage de mœurs et d’esprit, comme Boileau, La Fontaine, ou le jeune Racine, cette liaison dangereuse est presque toujours considérée comme étrangère au fait qu’ils sont des auteurs classiques. Le classicisme est usuellement défini à travers des notions suffisamment larges et abstraites – unité, pureté, ordre, mesure, équilibre, harmonie – pour permettre à la fois l’inclusion et l’exclusion de nombreux auteurs et courants. Ces critères semblent d’eux-mêmes exclure précisément les libertins, en tant que l’environnement sémantique évoqué spontanément par les termes de « libertin » et de « libertinage » – désordre, confusion irrégularité, etc. – paraît incompatible avec les principes du classicisme et surtout avec l’exigence suivant laquelle un classique est un modèle littéraire. Évidemment ces rapports entre catégories et les définitions de ces dernières ont d’abord et avant tout été élaborés par l’histoire littéraire, qui s’est elle-même constituée pour une bonne part à travers l’invention du classicisme comme catégorie littéraire, au XIXe siècle. C’est elle qui a inventé aussi le libertinage, à la fin du siècle, comme catégorie historiographique, dans le cadre d’une histoire de ce qui fut d’abord, et restera pour une part d’ailleurs jusqu’à René Pintard, une histoire du « sentiment moral ».
On peut faire à ce propos deux remarques. D’une part, la catégorie de « libertin » présuppose celle de « classicisme » ; elle vient après, alors que la première est déjà constituée, pour désigner et rassembler des objets de la culture du XVII
e siècle jugés incompatibles avec le classicisme, voire antithétiques du classicisme. D’autre part, il faut d’emblée insister sur une évidence : classicisme et libertinisme (ou libertinage) ne sont pas des catégories homogènes. Le classicisme est d’abord une catégorie stylistique et esthétique, alors que le libertinage est une catégorie morale (surtout) et philosophique, ou du moins intellectuelle, et son établissement est largement indépendant des considérations sur les styles et les genres. Il est d’autant plus intéressant d’examiner pourquoi les libertins ne peuvent pas être – ou bien difficilement – considérés comme des classiques, alors que d’un point de vue strictement formel, rien ne s’oppose à ce qu’un auteur caractérisé par son libertinage moral et/ou intellectuel ne soit un écrivain classique. Si tel n’est pas le cas, c’est sans nul doute du fait des statuts symboliques octroyés à l’une et l’autre catégorie dans le champ culturel, et des usages idéologiques assumés par celles-ci dans l’histoire littéraire. En effet, le plus souvent, sinon presque toujours, la valorisation des classiques va de pair avec la dépréciation du libertinage. Car, même si cela peut surprendre – j’en fus le premier surpris en me penchant sur cette première historiographie du libertinage –, la dévalorisation presque systématique, parfois modérée, parfois – et même souvent – extrême de la culture libertine, est un fait incontestable dans les travaux de la plupart des auteurs qui constituent la catégorie
[1].
Il s’agit là d’une donnée fondamentale qu’il faudrait chercher à expliquer, et dont on devrait tenir le plus grand compte dans toute révision critique de la catégorie. Or la plupart des travaux – assez peu nombreux
[2] –, où la question de la légitimité de la catégorie est abordée, se limitent à situer la réflexion par rapport au seul René Pintard. Pourtant la grande thèse de R. Pintard
[3], aujourd’hui encore inégalée sur le plan de la recherche en archives et de la reconstitution des réseaux savants, est un aboutissement bien plus qu’un commencement.
La cécité historiographique des travaux sur le libertinage (une remarque qui peut être faite pour bien des catégories de l’histoire littéraire, qui entretient une curieuse amnésie par rapport à sa propre histoire) – ce refus de revenir à l’histoire de la catégorie – fait d’ailleurs intégralement partie du problème qui m’intéresse ici : à savoir l’examen des raisons pour lesquelles la critique a le plus grand mal à considérer un classique comme un libertin et vice versa. Lorsqu’on se livre à un pareil examen, de nombreux indices se présentent pourtant, dans les textes mêmes qui ont contribué à fixer et souvent à figer les choses ; ils montrent qu’une autre histoire est possible, qui exploiterait autrement les catégories ou ferait intervenir d’autres catégories.
Ayant déjà consacré une étude générale à la question
[4], je m’attacherai ici à un auteur que j’avais jusque-là négligé, Pierre-Antonin Brun, dont seuls peut-être se souviennent encore les spécialistes de Cyrano de Bergerac, puisque ce critique a consacré à l’auteur des
États et Empires de la Lune une thèse pionnière, parue en 1893
[5]. Mais je voudrais aussi et même surtout m’intéresser à un recueil d’articles qu’il a publié en 1901
[6],
dont le premier texte s’intitule « Les Libertins », mais dont l’ensemble intéresse directement la question des marges du classicisme, l’auteur affirmant, dans son « Avertissement au lecteur », vouloir parler de ceux que l’on a nommés « ici les
Oubliés et les
Méconnus, là les
Victimes de Boileau »
[7]. Autrement dit, l’auteur s’inscrit dans un mouvement de redécouverte et de relecture d’auteurs exclus ou marginalisés par l’attention exclusive portée sur les grands classiques, un mouvement où convergent, précise-t-il, un travail d’érudition et un phénomène de mode. Cela mérite d’être souligné : sans la rencontre et même, dans bien des textes de cette époque, la fusion, voire la confusion, entre une esthétique littéraire et la recherche historiographique, le « libertinage » n’aurait sans doute pas eu l’essor qu’il a connu dans les études : « Depuis deux ou trois lustres [...], la mode [...] vint au secours des modestes érudits qui ouvraient de ce côté une route à explorer »
[8]. Cette route, ajoute-t-il, « j’y suis entré en pionnier, alors que je m’efforçais à ériger le buste de ce S. Cyrano Bergerac, que, depuis, le théâtre [a] connu et acclamé », se référant donc à la fois à sa propre thèse et à la fameuse pièce de Rostand
[9]. Il poursuit :
dès lors, j’indiquai l’intérêt qu’offrirait l’étude de la préciosité, du burlesque, du libertinage, et de l’alliage à doses inégales de ces trois éléments hétérogènes, mais non contradictoires, dans les auteurs de second ordre, dont on dresserait, pour ainsi parler, les médaillons autour des statues triomphales de leurs majestueux contemporains. [10]
Cette image, très révélatrice, vient de Théophile Gautier : les statues sont déjà érigées, infrangibles, et on ne peut faire autre chose que de les orner des médaillons d’écrivains qui ne sauraient être que des écrivains de deuxième ordre, puisque le premier ordre est déjà constitué sur des principes indiscutables
[11]. Or, c’est précisément cet état des choses, cette vision institutionnelle de l’histoire littéraire nationale, que le « jeune romantique à tous crins de l’an de grâce mil huit cent trente », pour reprendre ses propres mots, entendait contester et subvertir dans son ouvrage. Mais les critiques de la deuxième moitié du siècle, marqués durablement par la lecture des
Grotesques, comme l’indiquent leurs nombreux emprunts, retiendront plutôt la lettre que l’esprit de la démarche foncièrement contestataire de Gautier. On pourrait citer ici bien des textes de la même époque, outre ceux de P.-A. Brun, qui reconnaissent comme un
a priori indiscutable cette différence de grandeur, de valeur, entre les grands classiques et les auteurs mineurs dont on veut montrer pourtant l’intérêt, moins d’ailleurs dans le cadre d’une histoire littéraire au sens strict (car ces auteurs, comme le disait déjà Gautier – prudent, et même retors sinon contradictoire – sont tombés dans « un oubli trop souvent légitime »
[12]), que dans celui d’une histoire des m
œurs et des curiosités de la culture nationale.
On peut en trouver, chez P.-A. Brun lui-même, des exemples choquants pour un lecteur contemporain. Ainsi, lorsqu’il dresse le portrait de Saint-Amant dans son ouvrage, en affirmant sans ambages que le personnage ne présente aucun intérêt comme poète mais qu’il est en revanche le paradigme d’un type, « le goinfre » ; c’est d’ailleurs le titre du chapitre qui lui est consacré : Saint-Amant. Un goinfre.
Le poète ! Voilà un mot bien ambitieux et que j’ai hésité à employer chaque fois que j’ai dû l’appliquer à Saint-Amant [...]. C’est donc bien entendu : il est gentilhomme par profession, goinfre par nature, escrimeur de plume par accidents. Et ces accidents sont nés pour la plupart de la mode courante, si je puis dire. [13]
On peut d’ailleurs s’étonner de l’abîme qui sépare ces jugements hâtifs des analyses de Gautier, auxquelles pourtant le critique est partout redevable
[14]. Ainsi, P..A. Brun est tout autant, sinon plus, à la recherche de « personnages » que d’auteurs et, bien souvent, les
œuvres servent d’abord à illustrer, c’est-à-dire à composer le personnage. C’est en ce sens que, dans
Autour du XVIIe siècle, il se dit d’abord porté par « le désir sincère de faire revivre des types originaux de ces temps prestigieux »
[15].
Dans tous les cas, il est hors de discussion que ces auteurs, tirés de l’oubli, ne sauraient d’aucune façon faire de l’ombre aux statues des maîtres. Pourtant – et c’est l’un des intérêts majeurs de ses travaux –, P.-A. Brun montre que certains pans de l’histoire littéraire des écrivains mineurs du XVII
e siècle engagent aussi des auteurs considérés comme majeurs, et même quelques-uns de ceux enrôlés sous la bannière du classicisme. À la fin de son texte sur les libertins, il évoque les « génies de premier ordre » et les « esprits supérieurs de toutes les opinions [...] » dont il a parlé dans son étude. En effet, son histoire du libertinage engage les noms de Rabelais, de Montaigne et de Charron, de Gassendi, de Hobbes et de Descartes, en même temps que ceux de toutes les figures jugées secondaires
[16]. Il se pourrait ainsi que l’image de la galerie de statues ornées de médaillons ne soit, au moins pour une part, qu’une clause de style, s’il est vrai que les auteurs de premier ordre sont susceptibles de participer comme les autres des courants d’idées et des formes d’écriture étudiés chez les auteurs mineurs
[17]. Autrement dit, P.-A. Brun montre lui-même, plus ou moins à son corps défendant, que la grille de lecture et les modes de classement qu’il utilise ne fonctionnent pas, ou fonctionnent mal, mais qu’il faut bien, faute de mieux, faire avec. Un bon siècle plus tard, force est de constater que l’on en est, à peu de choses près, au même point.
Dans la phrase d’introduction citée ci-dessus, on aura noté que l’auteur met sur un même plan, comme des éléments distincts, « préciosité », « burlesque » et « libertinage » que réunit leur capacité à rendre compte d’un pan considérable, bien que mineur, de la culture du XVIIe siècle. Cette triple distinction est en vérité boiteuse puisque, là encore, se trouvent mis sur un même plan ce que P.-A. Brun appelle lui-même des « courants littéraires », et quelque chose d’apparemment très différent, s’il est vrai, comme je l’ai souligné en commençant, que le libertinage se définit à la fois par des conduites et des idées et non pas, du moins pas d’abord, par des formes d’écriture. Mais en fait, pour cette histoire littéraire dont P.-A. Brun est un bon représentant, les formes d’écriture sont inséparables de modes de vie et de lieux sociaux déterminés : les salons pour la préciosité, les cabarets et les tavernes pour le burlesque, etc.
C’est d’ailleurs là le meilleur et le pire de cette histoire littéraire. Le meilleur, parce qu’elle manifeste un réel souci de contextualisation sociale ; certes, cette préoccupation ne se dit pas ainsi, mais c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond, dans l’attachement à ne pas dissocier les œuvres des hommes, dès lors que la biographie ne peut pas ne pas être un itinéraire social. Le pire également parce que l’œuvre est presque toujours appréhendée à travers l’image, trop souvent caricaturale ou simpliste, de l’homme, image chargée de stéréotypes sociaux et de préjugés idéologiques.
Mais, quoi qu’il en soit, cette tripartition est évidemment intéressante dans le cadre d’une réflexion sur les marges du classicisme. Elle détermine pour une grande part les choix et les modes d’interprétation de la série de médaillons présentés dans Autour du XVIIe siècle, où apparaissent les figures de Mainard, de Dassoucy, de Ninon de Lenclos, d’Adrien de Monluc, d’Étienne Pavillon, d’Edme Boursault, de Saint-Amant, de Chaulieu, plus deux autres personnages plus difficilement classables dans l’une des trois catégories proposées : le critique Roland Desmarets et l’helléniste Bertrand de Mérigon. Tous ces noms méritent d’être cités, parce qu’ils montrent très bien comment on pouvait concevoir, au tout début du XXe siècle, une exploration des marges, ou plutôt d’ailleurs des « dehors » du classicisme. P.-A. Brun déploie un effort considérable, mais d’emblée voué à l’échec, pour faire entrer tous les inclassés – c’est-à-dire, si l’on y réfléchit, l’immense majorité des auteurs du XVIIe siècle – dans ses catégories littéraires et historiographiques plus ou moins hétérogènes.
Il suffit de se reporter à sa thèse, pour constater que P.-A. Brun établit initialement sa tripartition pour rendre compte des productions de Cyrano. Il s’agit de resituer ses œuvres dans le foisonnement littéraire de l’époque : « Le libertinage, le précieux, le burlesque, mais à doses inégales, ont agi sur l’esprit de Cyrano ».
Au précieux nous devons les pointes recherchées, les laborieuses antithèses, les concetti d’une partie des Lettres et une bonne part des Entretiens pointus. Le burlesque inspire l’autre moitié des Entretiens, nous vaut les équivoques ordurières si nombreuses des Lettres et des Poésies, et bien des passages de l’Autre Monde. [18]
Non que P.-A. Brun refuse de reconnaître à son auteur une quelconque originalité de ton et de style, bien au contraire
[19], mais il insiste, et on ne peut que souligner la justesse de son propos, sur le fait qu’il « n’a pu échapper à ces influences ambiantes ».
Réservant pour l’instant la question centrale de la définition du libertinage, je m’intéresserai brièvement aux deux autres composantes de l’écriture cyranienne selon P.-A. Brun. La préciosité, pour P.-A. Brun, est d’abord le « concettisme » importé d’Italie par Marino. Pour une appréhension générale de la démarche du poète honoré en France par Chapelain à la parution de l’Adone, P.-A. Brun s’en remet à Adolphe de Puibusque, qui méritait en effet d’être cité :
Tenait-il une idée, si petite qu’elle fût, c’était pour lui un diamant qu’il ne se lassait pas de tailler [...]. Le feu des concetti devait jaillir de toutes les facettes [...]. Le même alambic reçoit tour à tour le spiritualisme de Pétrarque et le sensualisme de l’Arétin, et de cette fusion, Marini tire l’essence voluptueuse qu’il distille dans ses vers [...]. [20]
Marino introduit ainsi en France la préciosité, ce à quoi P.-A. Brun ajoute :
Autour de lui, se pâment les Précieuses qui vont mériter l’épithète que Molière attachera à leur nom, depuis Arthénice jusqu’à Sappho, et tous ces écrivains dont Voiture est le type le plus fameux. [21]
Ainsi, du début jusqu’à la fin du siècle, P.-A. Brun tire un fil de préciosité qui de L’Astrée et de Marino court jusqu’à Madeleine de Scudéry, mais implique aussi bien, ce qu’il fallait en effet apercevoir, l’un des aspects de l’œuvre cyranienne.
Le deuxième courant s’impose d’abord en réaction et en rébellion contre le premier :
cette influence de la préciosité est combattue par le réalisme gaulois en révolte contre le bel esprit. Sorel ouvrira le feu, mais Scarron sera le héros de la campagne, et un nouveau courant littéraire naîtra de la lutte, autre sorte de Fronde dont d’Urfé est le Mazarin.
Il s’agit évidemment du « burlesque » :
Le burlesque est cette floraison bizarre et maladive qui a su mener une poussée salutaire de verve pour l’esprit français – accident de notre histoire littéraire que la Fronde, cet accident de notre histoire sociale, s’est rencontrée juste à point pour développer. [22]
Cette désignation de la Fronde comme accident, raté dans la progression héroïque du Grand Siècle, indissociable du libertinage dans les m
œurs et les lettres, est un lieu commun de cette historiographie
[23]. P.-A. Brun voit donc un lien indissoluble des burlesques avec la Fronde, et nos poètes frondeurs sont eux-mêmes étroitement liés et souvent confondus (comme en la personne de Cyrano) avec les libertins. Dans la sociabilité des tavernes, en effet, « penseurs libertins et goinfres burlesques se coudoient tous les jours » ; « goinfres et libertins ont souvent la même nature d’esprit burlesque à la fois et hardi, souvent les mêmes habitudes de débauche, et se pressent dans les cabarets »
[24].
La scène du cabaret est le décor préféré de tous ces auteurs pour camper les libertins : P.-A. Brun cite à ce propos René Grousset, son prédécesseur, qui décrit ou plutôt dépeint les libertins « entre deux rasades, les jambes étendues, les coudes sur la table, dans la fumée bleuâtre du tabac [...] parmi les quolibets et les chansons à boire [...] »
[25]. L’influence de la peinture est ici manifeste, et en particulier des scènes de tabagie de l’art flamand. Le décor du burlesque français est, dans cette littérature, avant tout hollandais. De sorte que les burlesques sont tels non seulement pour leur façon d’écrire, mais aussi – et même en fait d’abord – pour leur façon de vivre, pour le personnage qu’ils se donnent :
Peu préoccupés de la pureté classique, les burlesques ont pour traits distinctifs la pointe outrée, la métaphore hydropique, le style fier et superbe, l’allure extravagante du matamore qui passe le chapeau empenné et la moustache cirée en accroche- cœur. [26]
Les burlesques sont les matamores de la littérature, dont l’outrance rhétorique est souverainement indifférente, mais en fait farouchement hostile à « la pureté classique »
[27].
Cette opposition au classicisme est indissociable de leurs options politiques, frondeuses et populaires, qui se trouvent engagées dans leurs choix stylistiques et linguistiques, là où les classiques sont évidemment des adeptes inconditionnels de l’ordre absolutiste :
Que de traits bizarres dans ces démocrates de l’art d’écrire, sous la plume desquels la saillie hasardeuse coudoie le proverbe populaire, le mauvais goût poursuit toutes les bonnes fortunes, avec son clinquant et son strass jouant à l’or et au diamant ! [28]
Et de citer une belle page tirée de la préface des
Grotesques de Théophile Gautier, qui offre sans doute la matrice littéraire de cette façon d’aborder les irréguliers du XVII
e siècle, grotesques, burlesques et extravagants de tout poil, comme des figures romanesques. Les
œuvres servent d’abord à composer le personnage. On trouve d’ailleurs dans
Les Grotesques une phrase extrêmement révélatrice, où Gautier écrit que Cyrano « a tout le style et toutes les manières du capitaine Fracasse »
[29] : autrement dit, le personnage du roman de cape et d’épée sert de modèle à la présentation de Cyrano, et non l’inverse
[30] ! Il est frappant de voir comment, à mettre la vie des personnages auteurs en avant, le roman prend le pas sur la critique littéraire, un roman accrédité dans sa vérité par les écrits des auteurs eux-mêmes, qui deviennent des faire-valoir du roman historique.
Ainsi, lorsque P.-A. Brun s’arrête sur le personnage de Dassoucy, dont il reconnaît pourtant l’indéniable qualité littéraire et poétique, son objectif est d’abord de souligner qu’il est burlesque dans sa vie ; ce qui implique clairement, en l’occurrence, que ses œuvres burlesques sont l’expression fidèle d’une vie burlesque.
Sa vie ! Elle est une longue burlesquerie elle-même [...] coureur de grandes routes, chemineau qui n’a rien de sinistre, trouvère oublié au siècle de Louis le Grand, poète, musicien, il promena durant soixante années à travers la France, l’Italie, la Savoie, son luth et ses deux pages, persécuté, calomnié, calomniateur, fêté, emprisonné, fier de sa liberté d’allures, joueur, paillard, pipé, pipeur, capable de bien, faisant du mal, au demeurant le meilleur fils du monde. [31]
Cette présentation montre également que le portrait de Dassoucy, dont la base documentaire est presque entièrement constituée par ses
œuvres (en particulier bien sûr
Les Aventures), entretient un rapport mimétique, ou plutôt parodique avec le style de l’empereur du burlesque. Cette recherche d’un style d’écriture qui évoque avec une distance ironique, souvent non dénuée d’une certaine condescendance, les caractéristiques stylistiques prêtées aux auteurs, est une constante des travaux de cette époque consacrés aux auteurs mineurs en général et aux burlesques en particulier
[32].
Pour P.-A. Brun, les libertins entretiennent une grande proximité avec les burlesques : chez plus d’un auteur, comme Cyrano ou Dassoucy, le burlesque apparaît d’ailleurs comme l’expression stylistique propre au libertinage. À propos des trois influences subies par Cyrano, le critique écrit par exemple que l’auteur des États et Empires de la lune a
accepté la première [celle du libertinage] aux cours de Gassendi et dans la société des savants hommes [...], il a subi les autres, et notamment la troisième [le burlesque], dans les cabarets, rendez-vous assidu des « pyrrhoniens » du P. Mersenne, « des ivrognets, moucherons de taverne, belistres et autres jeunes veaux » du P. Garasse, dont les tendances, libertines d’ailleurs aussi, sont burlesques et épicuriennes dans le sens le moins philosophique du terme. [33]
Ces commentaires tendent à distinguer ce que R. Pintard appellera plus tard un « libertinage érudit » et un « libertinage de mœurs ».
Surtout il faut noter que l’interprétation prend sa source dans les textes des apologètes antilibertins : le Mersenne de
L’Impiété des Déistes et de
La Vérité des sciences, mais surtout le Garasse de
La Doctrine curieuse
[34]. Celui-ci en effet est une référence fondamentale pour P.-A. Brun, comme pour la plupart des autres inventeurs du libertinage ; de ceux qui l’ont précédé (en particulier René Grousset et François Perrens), comme de ceux qui le suivront (Frédéric Lachèvre plus que tout autre)
[35]. L’appréhension du libertinage et le portrait du libertin sont réalisés à travers la citation textuelle de quelques extraits paradigmatiques de
La Doctrine des beaux esprits, et en particulier celui qui brocarde les « moucherons de taverne »
[36]. On trouve en effet dans ces premières études sur le libertinage une imagerie de la débauche associée à l’impiété, venue tout droit de Garasse. Le texte du fougueux jésuite, entièrement voué à la dénonciation et au combat, est ainsi invariablement utilisé comme le plus fidèle document dont disposerait l’historien pour établir la catégorie de libertinage et décrire le milieu libertin. Il faudra en fait attendre la thèse de Louise Godard de Donville
[37], publiée en 1989, pour disposer d’une analyse critique approfondie de l’ouvrage de Garasse. La catégorie historiographique du libertinage s’est ainsi constituée à travers une citation directe, et même, peut-on dire, une incorporation du discours d’accusation garassien. Sans nul doute le style truculent et satirique du jésuite a beaucoup fait pour assurer son succès, auprès des historiographes, comme au moment de sa parution. Si ces historiens écrivains aiment autant le citer, c’est sans nul doute parce qu’il leur paraît illustrer ce dont ils cherchent à rendre compte par leur propre style. Il s’agit d’ailleurs là d’une constante dans tous ces travaux, depuis ceux de R. Grousset jusqu’à la grande thèse de R. Pintard : l’extrême importance attachée à une qualité littéraire de la prose savante et en particulier un goût immodéré pour le grotesque et le pittoresque des contrées oubliées du XVII
e siècle
[38].
Il faudrait s’arrêter plus longuement sur le goût du romantisme et de ses avatars pour les figures irrégulières, les originaux du XVII
e siècle : une plus grande attention à ce phénomène esthétique serait sans doute nécessaire à une meilleure compréhension de l’apparition des libertins dans l’histoire littéraire. Car, si la catégorie de libertin présuppose celle de classicisme, elle implique aussi, très certainement, l’esthétique du romantisme. Celle-ci en effet est à l’origine même de l’exigence de contrebalancer l’identification hâtive du Grand Siècle au classicisme par l’exhumation des auteurs et courants considérés comme marginaux ou irréguliers. La dette des premiers historiens du libertinage à l’égard de Gautier, qui voyait dans la figure et les
œuvres de Théophile le premier romantique, est à cet égard particulièrement évidente et éclairante
[39]. Mais il faut bien aussi constater que nos auteurs, pour la plupart, n’ont pas su, ni surtout voulu, conserver l’enthousiasme iconoclaste de Gautier, pourfendeur de la sécheresse classique. Ils se montrent d’ailleurs plus profondément influencés par Sainte-Beuve, qui s’était empressé de critiquer les audaces interprétatives de Gautier et de défendre Malherbe et Boileau contre les poètes réhabilités dans
Les Grotesques
[40].
Tous ces auteurs s’adonnent volontiers, comme on l’a vu, à l’art du portrait littéraire, avec une finesse, il faut bien le dire, qui n’est pas toujours égale à celle de Sainte-Beuve. Leur condescendance critique, qui s’inscrit le plus souvent en faux par rapport à l’entreprise de réhabilitation engagée par Gautier, ne laisse pas d’étonner et de décevoir. On a évoqué ci-dessus les portraits de Saint-Amant et de Dassoucy ; il faut encore relever les effets désastreux que cette recherche immodérée de l’original et de l’insolite peut avoir sur l’appréciation de la qualité des
œuvres, lorsqu’elles sont réduites à des réjouissances de taverne, comme les vers de Saint-Amant, ou aux bizarreries d’un esprit détraqué, comme le dit aussi R. Pintard de Cyrano
[41].
On observera toutefois, concernant le libertinage, ce que cette appropriation du discours accusatoire pouvait avoir d’inévitable, dans la mesure où les termes de « libertin » et de « libertinage » sont en effet, dans les textes du XVII
e siècle, presque exclusivement injurieux et dénonciateurs. Il est saisissant de voir combien les critiques sont enclins à donner raison sur le fond à Garasse, tel P.-A. Brun dans son texte sur les libertins, après R. Grousset et Fr. T. Perrens ; de sorte qu’ils semblent tous ligués, fatalement, contre Gautier, dont ils reprennent le projet mais en lui donnant un sens trop souvent contraire : « Il n’est point tant méprisable qu’on l’a voulu dire », écrit P.-A. Brun du jésuite : « Il voyait clairement le fort et le faible de la question, s’en prenait judicieusement à Montaigne et à Charron des origines du libertinage [...] »
[42].
Sur ce dernier point, on ne peut d’ailleurs qu’être en accord avec lui
[43]. Du reste, les analyses qu’il présente des libertins dans
Autour du XVIIe siècle, ne sont pas sans intérêt, car il ne se contente pas de répéter ses prédécesseurs et en particulier Fr. T. Perrens, dont l’ouvrage, publié peu de temps auparavant, sert en fait de base à sa propre réflexion. Dans sa thèse sur Cyrano, parue avant le livre de Fr. T. Perrens, il définit déjà le libertinage comme la naissance difficile et contrariée de l’incrédulité, en évoquant les noms de Vanini, « pauvre papillon qui du fond de l’Italie s’est venu brûler au feu du Languedoc »
[44] et de ses disciples prétendus, comme Monluc, Bassompierre et Théophile. Mais surtout il s’arrête longuement sur Gassendi – maître putatif de Cyrano – et son entourage, et enfin sur Descartes, à la fois pour son doute surmonté et son rationalisme dont l’appropriation libertine fut immédiate, comme en témoigne bien justement l’
œuvre cyranienne.
Dans son ouvrage suivant, voici comment P.-A. Brun présente le mouvement :
Baptisés par Calvin d’un nom au sens large et peu défini [45], affranchis de toute règle, sceptiques, déistes, esprits forts, gens du monde, philosophes austères, hommes de lettres qui, hantant les cabarets, avaient été de gré ou de force enrôlés sous le drapeau d’un Épicure conventionnel, monde grouillant et divers, difficile, peut-être impossible à cataloguer en un manuel, à étiqueter sous une rubrique précise, tels d’abord s’offrent à nous les libertins, qui remontent jusqu’au mouvement de pensée audacieuse de la Renaissance, relèvent de Rabelais et de Montaigne, et aboutissent à Voltaire et aux Encyclopédistes. [46]
C’est une présentation classique, si l’on peut dire, du libertinage comme trait d’union entre la Renaissance dissidente et les Lumières prérévolutionnaires, mouvement en quelque sorte éclipsé, maintenu dans l’ombre, par l’apothéose du classicisme. Monde grouillant et divers, qui résiste à la taxinomie littéraire et philosophique. Cependant, P.-A. Brun essaie de produire un classement, en « trois successives assises qui nous mèneraient graduellement au faîte de cet édifice qu’est la philosophie des Encyclopédistes »
[47]. C’est là bien sûr une conception finaliste de l’histoire des idées, car faire de ceux qu’on appelle les libertins, en particulier ceux de la première moitié du XVII
e siècle, des précurseurs clandestins des Lumières n’est pas sans poser de nombreux problèmes de fonds que R. Pintard apercevra bien, mais qu’il résoudra, comme l’on sait, en rejetant de manière bien insatisfaisante, les libertins érudits dans la Renaissance tardive. « Trois principales catégories, ébauchées à l’âge précédent, tâtonnant encore au début de cette époque féconde, et s’affirmant au XVIII
e siècle » : les « libertins du monde », les « libertins philosophes » et enfin les « libertins politiques »
[48].
Il définit les premiers, « libertins du monde », de deux façons : par les lieux qu’ils fréquentent et une filiation littéraire assez inattendue. Les historiens romantiques du libertinage, on l’a vu, sont fascinés par cette occupation simultanée des lieux sociaux les plus prestigieux et des bas-fonds : « Railleurs élégants ou goinfres chanteurs, fréquentant aussi bien la Cour et les ruelles que les tavernes et lieux de débauche, la cour, les salons et les tavernes ». Ils sont aussi « fils de Bonaventure Desperiers », « n’ayant pris d’ailleurs aucune autre idée dans son énigmatique
Cymbalum Mundi que l’incrédulité de Thomas »
[49]. Cette filiation, qui n’est du reste pas absurde, est sans doute inspirée par l’ouvrage de Charles Nodier, publié en 1841,
Bonaventure Desperiers. Cyrano de Bergerac, autre texte pionnier pour la redécouverte du libertinage.
Les libertins philosophes procèdent de Rabelais et de Montaigne « précisant les doutes du second et les attaques du premier, étayant sur les bases de leur génie des système et des théories ».
Grosso modo, il s’agit du groupe de ceux que R. Pintard appellera beaucoup plus tard les « libertins érudits » : Naudé, La Mothe Le Vayer – qui « préparent le doute méthodique et la table rase de Descartes »
[50] – et surtout Gassendi, dans l’
œuvre duquel il voit une irréligion dissimulée au travail, Dieu lui apparaissant dans son système comme une entité superflue, une « concession de bon prêtre », ses amis – comme Hobbes, « venu s’établir à Paris et y fortifier son matérialisme »
[51] –, ses élèves (Bernier, etc.), mais aussi – et cela est tout spécialement digne d’attention – son contradicteur Descartes. En effet « Gassendi et Descartes sont pour nous, à n’en pas douter, les chefs des libertins philosophes »
[52], malgré et par-delà leur conflit, car ce sont les libres esprits qui ont ruiné la scolastique et séparé définitivement la foi et la raison au détriment de la première. De sorte que le critique dégage un véritable combat plus ou moins sous-jacent qui met aux prises, tout au long du siècle, les « libertins philosophes » et les « orateurs sacrés », sur lequel son prédécesseur Fr. T. Perrens, dit-il, « n’a point suffisamment appuyé ». Cela est vrai de Fr. T. Perrens et de tous les autres jusqu’à R. Pintard au moins, pour lequel les libertins sont invariablement présentés comme affligés d’une telle faiblesse spéculative et littéraire, qu’on ne saurait d’aucune façon les comparer à un grand penseur comme Descartes : ce sont en effet des auteurs mineurs, qui défendent mal des idées obsolètes ou inchoatives, c’est-à-dire à la fois trop tard et trop tôt venues (paradoxe temporel qui traverse toutes les études). P.-A. Brun est l’un des premiers, et en fait l’un des seuls, à refuser de dissocier le libertinage des grandes philosophies novatrices antiscolastiques du XVII
e siècle.
Enfin, il s’arrête à un groupe qu’il reproche à Fr. T. Perrens d’avoir à peu près totalement négligé : celui des
libertins politiques [...] se réclamant de L’Hospital et de La Boétie, rêvant des constitutions nouvelles et préparant dans l’État des réformes radicales, socialistes avant la lettre. [53]
Cela est assez étonnant pour un lecteur contemporain, parce que domine aujourd’hui une autre image de la position politique des libertins, d’ailleurs tout aussi discutable, selon laquelle ils seraient des idéologues forcenés de la raison d’État au service de l’absolutisme. P.-A. Brun, en vérité de manière assez acrobatique, tire un fil depuis La Boétie et le chancelier de L’Hospital jusqu’aux révolutionnaires du XVIIIe siècle, à travers les ennemis de Richelieu, les frondeurs et les opposants (ou présumés tels) de Louis XIV, qu’il associe de manière plutôt arbitraire aux théoriciens contractualistes. Ainsi dégage-t-il toute une tradition, à ses yeux crypto-républicaine et proto-socialiste :
Richelieu avait fortifié le despotisme monarchique ; aussi les libertins renouvelèrent-ils contre le pouvoir royal les hardiesses sociales de la parole et de la plume qu’on avait remarquées aux troubles temps de la Ligue, et mille pamphlétaires se piquèrent-ils d’éclairer l’opinion publique. [54]
Les plus illustres se réclament de Michel de L’Hospital, promoteur de la tolérance, de la séparation de la loi du pays et de la loi divine, de l’unité civile plutôt que de l’unité religieuse, d’une conception supérieure de l’État
[55]. L’auteur donne, au passage, une curieuse lecture de Bodin comme « socialiste pondéré », qui « avait attendu de la liberté de conscience et du progrès inévitable qu’ils eussent amené la répartition rationnelle de l’impôt et l’égalité devant la loi »
[56]. Ses idées, « républicaines » selon lui, seront reprises par Hobbes, appréhendé lui-même comme le direct précurseur de Rousseau
[57].
Il faut d’ailleurs noter que cette interprétation des vues politiques des libertins n’est pas isolée ; elle influera fortement encore sur Antoine Adam, et réapparaît de manière assez spectaculaire dans le récent volume de la « Pléiade » dû à Jacques Prévot
[58]. C’est elle aussi qui leur vaut la haine radicale, totale, de Frédéric Lachèvre qui voyait dans les libertins les précurseurs du socialisme et de l’anarchie (les ancêtres de Kropotkine !). Elle présente du reste des aspects intéressants, parmi une masse assez considérable d’erreurs et de contresens purs et simples
[59].
Pour P.-A. Brun en tout cas, si les libertins ne sauraient être des classiques, c’est aussi et d’abord du fait de l’identification incontestée et quasi incontestable, du classicisme à l’absolutisme. Or, de même qu’il appréhende les burlesques comme des « démocrates de l’art d’écrire », les libertins, à ses yeux, du moins certains d’entre eux, sont rebelles à l’absolutisme et nourrissent des aspirations républicaines voire socialisantes.
En guise de conclusion, j’évoquerai un détail qui peut paraître négligeable, mais qui me paraît extrêmement révélateur des raisons profondes, et profondément idéologiques, pour lesquelles existe, à l’époque de P.-A. Brun, et pour longtemps après lui, ce consensus autour de la séparation drastique du classicisme et du libertinage. Dans l’avertissement au lecteur de son second ouvrage, P.-A. Brun tient à préciser qu’en reprenant ses articles, il en a châtié les citations « pour que cet ouvrage [...] pût sans crainte être placé, suivant la formule, dans toutes les mains »
[60]. Effectivement on y chercherait en vain, par exemple, le moindre vers un tant soit peu osé de Mainard, alors qu’un chapitre est consacré à l’auteur des
Priapées, œuvre tout au plus mentionnée du bout des lèvres. La publication des libertins pose en effet pour ces générations d’auteurs, jusqu’à Antoine Adam au moins (mais cela n’est pas sans conséquences encore aujourd’hui dans les études), un problème de moralité publique, qui est en même temps un problème d’éducation et de représentation identitaire pour la culture nationale ; s’il est vrai que les ordures des libertins viennent ternir les ors et les pompes du Grand Siècle ; s’il est vrai qu’ils sont le « revers de la médaille », pour utiliser une métaphore de Fr. T. Perrens reprise par P.-A. Brun, ils appartiennent à « l’envers du Grand Siècle », pour reprendre le titre de l’ouvrage fameux de Félix Gaiffe
[61]. Il est d’ailleurs très intéressant de voir qui publie les libertins au XIX
e siècle et au début du XX
e, pourquoi et dans quelles conditions. Il reste à faire toute une histoire sociale et politique de l’édition des textes libertins et de leur censure, où paraîtraient au premier plan les noms de Poulet-Malassis, de Jules Gay, du bibliophile Jacob, etc.
Mais il apparaît bien là, d’emblée, pourquoi un libertin ne peut être un classique, car il faut se rappeler qu’un classique est d’abord un auteur étudié en classe, et susceptible de servir de modèle, et pas seulement de modèle d’écriture, mais aussi à travers l’écriture, précisément, de modèle moral et à la fois sans doute d’obéissance civique au pouvoir souverain, vertu fondamentale du citoyen par rapport à laquelle la nature du pouvoir est sinon secondaire en tout cas seconde. Les problèmes posés par la vulgarisation de la culture libertine ont ainsi préoccupé plus d’un auteur. Qu’il suffise, pour terminer, de citer le seul Fr. T. Perrens, lorsqu’il se demande pourquoi, malgré l’évidence, on se refuse à considérer la part d’ombre du Grand Siècle, sa part d’immoralité, d’impiété, de cynisme, bref de libertinage :
Ce parti pris, cette partialité optimiste viennent du point de vue pédagogique où l’éducation de la jeunesse nous conduit à nous placer. Voulant former les cœurs et les esprits, tâche sacrée, nous enfermons nos enfants dans l’étude des plus beaux modèles que fournissent notre langue et notre littérature, nous ne leur montrons du XVIIe siècle que tout ce qu’il a de pur, de beau, d’admirable, moisson si riche que nous pouvons négliger le reste, sans qu’on tienne jamais pour pauvre et stérile la matière de nos études... À voiler les nudités paternelles nous sommes aidés par l’éloignement dans le temps et l’espace : les vices de Socrate ou de Condé ne nous choquent pas comme ceux de nos contemporains. Soit. Restons muets le plus souvent, surtout dans les écoles. [62]
Cela est bien évident : si les libertins sont proscrits des classes, comment pourraient-ils devenir des classiques ? Mais s’il en est ainsi ce n’est pas d’abord parce qu’ils sont moins bons que les autres, mais plus dangereux pour la jeunesse.
·
Garasse François (s.j.), La Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, ou pretendus tels. Contenant plusieurs maximes pernicieuses à l’Estat, à la Religion, et aux bonnes Mœurs. Combattue et renversee par le P. François Garassus de la Compagnie de Jésus, Paris, S. Chappelet, 1623 [édition électronique, Bibliothèque nationale de France, Gallica, Frantext].
·
Mersenne Marin, L’Impieté des Deistes, Athées et Libertins de ce temps, combatuë et renversee de point en point par raisons tirees de la Philosophie et de la Theologie. Ensemble la refutation du Poëme des Deistes, Paris, P. Bilaine, 1624 [édition électronique, Bibliothèque nationale de France, Gallica, Frantext].
·
— La Vérité des Sciences. Contre les Septiques [sic] ou Pyrrhoniens, Paris, T. du Bray, 1625 [numérisation Bibliothèque nationale de France, Gallica du Faksimile-Neudruck der Ausgabe Paris, 1625 – Stuttgart-Bad Cannstatt, 1969, Friedrich Frommann Verlag (Günther Holzboog)].
·
Adam Antoine, Théophile de Viau et la libre-pensée française en 1620. Avec un nouvel avant-propos de l’auteur, Paris, Droz, 1935 ; Genève, réimpr. Slatkine, 1966 et 2000.
·
Brun Pierre-Antoine, Savinien de Cyrano Bergerac. Sa vie et ses œuvres d’après des documents inédits, Paris, A. Colin, 1893 ; Genève, réimpr. Slatkine, 1970.
·
— Autour du XVIIe siècle. Les libertins, Maynard, Dassoucy, Desmarets, Ninon de Lenclos, Carmain, Boursault, Mérigon, Pavillon, Saint-Amant, Chaulieu, Manuscrits inédits de Tallemant des Réaux, Grenoble, 1901 ; Genève, réimpr. Slatkine, 1970.
·
Carrier Hubert, Les Muses guerrières : les mazarinades et la vie littéraire au milieu du XVIIe siècle, Paris, Klincksieck, 1996.
·
Cavaillé Jean-Pierre, « Les libertins : l’envers du Grand Siècle », publié dans « Quelque Dix-septième siècle : fabrications, usages et réemplois », Cahiers du Centre de recherches historiques, avril 2002, no 28-29, p. 11-37, repris dans Libertinage et philosophie, no 7, 2003, p. 291-320.
·
— « Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l’Europe de la première modernité (XVIe-XVIIe siècles). Une approche critique des tendances actuelles de la recherche (1998-2002) », février 2003.
·
Denis Jacques, Sceptiques ou libertins de la première moitié du XVIIe siècle : Gassendi, Gabriel Naudé, Guy Patin, La Mothe le Vayer, Cyrano de Bergerac, mémoires de l’Académie de Caen, 1884 ; Genève, réimpr., Slatkine, 1970.
·
Elisheva Rosen, « Les Grotesques ou le grotesque ? Aspects d’un débat romantique », in Bulletin de la Société Théophile-Gautier, 9, 1987, p. 91-102.
·
Gaiffe Félix, L’envers du Grand Siècle, étude historique et anecdotique, Paris, A. Michel, 1924.
·
Gautier Théophile, Les Grotesques, Paris, Desessart, 1844 ; éd. 1856, Paris, Michel Lévy ; et éd. critique de Cecilia Rizza, Bari-Paris, Schena-Nizet, 1985.
·
Godard de Donville Louise, Le Libertin des origines à 1665 : un produit des apologètes, « Biblio 17 », Papers on French Seventeenth Century Literature, Paris/Seattle/Tübingen, 1989.
·
Grousset René, Les Libertins, in Œuvres posthumes, Essais et poésies, recueillis et publiés avec les notices par R. Doumic et P. Imbart de la Tour, Paris, Hachette, 1886.
·
Lachèvre Frédéric, Le libertinage au XVIIe siècle, 15 vol., Paris, 1909-1928 ; Genève, réimpr. Slatkine, 1968.
·
Nédélec Claudine, « Boileau, poète héroï-comique ? », Actes du colloque international « Boileau, poésie, esthétique », Versailles, 22-23 mai 2003, à paraître dans les Papers on French Seventeenth Century Literature
·
Nodier Charles, Bonaventure Desperiers, adaptation en français moderne de Laurent Calvié, accompagnée du texte de Ch. Nodier, Toulouse, Anacharsis éd., 2002 ; et Max Gauna, éd. critique, Paris, Honoré Champion, 2001.
·
Perrens François Tommy, Les libertins en France au XVIIe siècle, Paris, Léon Chaillez, 1896.
·
Pintard René, Le libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle, Paris, 1943 ; nouv. éd. augmentée d’un avant-propos, de notes et de réflexions sur les problèmes de l’histoire du libertinage, Genève-Paris, Slatkine, 1983.
·
Prévôt Jacques, Libertins du XVIIe siècle (en collab. avec Th. Bedouelle et É. Wolff), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, t. 1.
·
Puibusque Adolphe de, Histoire comparée des littératures espagnoles et françaises, Paris, G..A. Dentu, 1843, 2 t.
·
Sainte-Beuve, « Théophile Gautier (Les Grotesques) », art. paru en 1844, in Portraits contemporains, Paris, Didot, 1846, 3 vol., t. III.
[1]
Je me permets de renvoyer ici à mon essai : « Les libertins : l’envers du Grand Siècle », avril 2002.
[2]
Pour une présentation critique de ces derniers, on peut se reporter à mon essai : « Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l’Europe de la première modernité (XVI
e-XVII
e siècles). Une approche critique des tendances actuelles de la recherche (1998-2002) », février 2003.
[3]
Le Libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle [1943], 1983.
[4]
« Les libertins : l’envers du Grand Siècle », cité
supra.
[5]
Savinien de Cyrano Bergerac. Sa vie et ses œuvres d’après des documents inédits.
[6]
Autour du XVIIe siècle. Les libertins, Maynard, Dassoucy, Desmarets, Ninon de Lenclos, Carmain, Boursault, Mérigon, Pavillon, Saint-Amant, Chaulieu, Manuscrits inédits de Tallemant des Réaux.
[7]
Ibid., p. V. L’expression « victimes de Boileau » vient des
Grotesques de Théophile Gautier (1844, mais les textes qui composent l’ouvrage avaient déjà paru sous forme d’articles en 1834-1835, dans
La France littéraire), éd. de 1856, p. XII. Voir l’édition critique de Cecilia Rizza, 1985.
[8]
L’ouvrage est lui-même un recueil d’articles publiés dans « des Revues parisiennes, les unes lues par des érudits et des professionnels, les autres feuilletées par les gens du monde »,
Autour du XVIIe siècle [...], op. cit., p. VI.
[9]
Ibid., p. V et VI. « En de nombreux articles de Revues, en des cours de Facultés, en des soutenances de thèses à la Sorbonne, embusqués dans quelque coin, les libertins gagnaient peu à peu du terrain, et il n’était plus mystère pour personne que le jour devenait proche où l’histoire littéraire leur accorderait droit de cité. Le beau livre de F.-T. Perrens est donc venu fournir à point “l’inestimable utilité d’embrasser dans une vue d’ensemble cette poussière humaine dédaignée des deux derniers siècles” et qui tentait depuis de longs mois la curiosité informée du nôtre » (
ibid., p. 1-2).
[11]
« Nous avons modelé une dizaine de médaillons littéraires, plus ou moins grotesques [...] », ce sont les premiers mots de l’ouvrage fameux, paru en 1844.
[12]
Les Grotesques, 1856,
op. cit., p. VI.
[13]
Autour du XVIIe siècle [...], op. cit., p. 54.
[14]
Gautier a consacré l’un de ses grotesques à Saint-Amant, mais il le présente en revanche d’abord et avant tout comme un « très grand et très-original poète, digne d’être cité entre les meilleurs dont la France puisse s’honorer » (
Les Grotesques, op. cit., p. 157). Mais, en même temps, Gautier insiste déjà plus qu’il ne faut sur la figure du « goinfre ». Le « bon gros » reste principalement et essentiellement un goinfre jusque chez R. Pintard,
op. cit.
[15]
Op. cit., p. VII.
[16]
Ibid., p. 31-32.
[17]
Cette idée est bien présente chez Gautier : « [...] on se laisse trop facilement aller à cette croyance, qu’un siècle littéraire était rempli par les cinq ou six noms radieux qui en survivent. Vues à distance, ces grandes images s’isolent, et il semble qu’elles n’aient rien eu de commun avec leurs contemporains. – Rien n’est plus faux. L’on est tout étonné de rencontrer le style de Corneille dans les écrits les plus insignifiants de cette époque, et le vers du cul-de-jatte Scarron ressemble terriblement à celui de Molière, qui, lui-même, a des tours que ne désavoueraient pas les Précieuses dont il se moque » (
Les Grotesques, op. cit., p. XIII). Gautier s’attache par ailleurs à montrer que Molière a plus d’une fois plagié Cyrano. C’est que le grotesque, comme chez Cyrano, peut lui-même se révéler « homme de génie » : « Car si l’homme de génie veut dire inventeur, original dans le fond et la forme, personne au monde n’a autant de droits à ce titre que Cyrano de Bergerac, et cependant on ne le regarde que comme un fou ingénieux et amusant » (
ibid., p. 210). C’est cette radicale originalité que conteste Pierre Brun, par son travail de contextualisation, dont on rend compte ici.
[18]
Savinien de Cyrano Bergerac [...], op. cit., p. 56.
[19]
« Originalité, si l’on veut, mais de ton, d’allure, de style, non de fond et de pensée, originalité, pour ainsi dire, toute à fleur de peau, la seule qui me paraît rester après l’étude que je viens de faire du courant philosophico-littéraire de son temps et de son groupe » (
ibid., p. 62).
[20]
Histoire comparée des littératures espagnoles et françaises, 1843, t. II, p. 37, cité dans
Savinien de Cyrano Bergerac [...], op. cit., p. 48.
[22]
Savinien de Cyrano Bergerac [...], op. cit., p. 49. Brun se plagie lui-même dans son ouvrage de 1901 : « Pour moi, le burlesque n’est que la floraison bizarre et brève d’une verve passagère, amenée par les influences italienne et espagnole, et surtout par cet accident de notre histoire sociale qu’est la Fronde », (
Autour du XVIIe siècle [...], op. cit., p. 60).
Cf. la définition du burlesque donnée par Gautier : « Le burlesque, ou, si vous aimez mieux, le grotesque, a toujours existé, dans l’art et dans la nature, à l’état de repoussoir et de contraste » (
Les Grotesques, op. cit., p. 403). Dans son second ouvrage, à propos de l’
Ovide en belle humeur de Dassoucy, P.-A. Brun donne une définition beaucoup plus précise du genre burlesque comme « transmutation des caractères nobles et des grands sentiments en caractères vulgaires et en sentiments bas » : « le burlesque fait agir et parler bassement de hauts personnages », à la différence de l’héroï-comique qui « prête une langue et des actions sublimes à des héros de basse condition » (
op. cit., p. 52-53). On y retrouve (bien qu’ils ne soient pas cités) la distinction établie par Charles Perrault dans son parallèle des
Anciens et des Modernes et exploitée par Boileau. Je remercie Claudine Nédélec de m’avoir éclairé sur ce point, notamment par son article « Boileau, poète héroï-comique ? », à paraître dans les
Papers on French Seventeenth Century Literature.
[23]
C’est en particulier un passage obligé des premier travaux sur le libertinage des J. Denis, R. Grousset et Fr. T. Perrens, puis bien sûr de Fr. Lachèvre (voir la bibliographie à la fin de cet article). Mais le lieu commun a la vie dure, comme en témoigne cette phrase du spécialiste des mazarinades qu’est Hubert Carrier : « Le burlesque épouse à merveille l’esprit de la Fronde : il exprime, dans le domaine littéraire, la même tendance à la contestation et à l’irrévérence qui s’est traduite sur le plan politique, par la rébellion contre l’autorité monarchique, représentée par la Régente et son ministre » (
Les Muses guerrières, Paris, 1996, p. 632). Voir à ce sujet mon article « Les libertins : l’envers du Grand Siècle », cité
supra.
[24]
Autour du XVIIe siècle [...], op. cit., p. 53 et 54.
[25]
René Grousset,
Les Libertins, 1886, p. 83, cité par P. Brun,
Autour du XVIIe siècle [...], op. cit., p. 59.
[27]
P. Brun, ici encore, est tributaire de Théophile Gautier, qui disait déjà de ses « grotesques » : « Beaucoup sont moins soucieux de la pureté classique que les écrivains de premier ordre, ils donnent dans leurs compositions une bien plus large place à la fantaisie, au caprice régnant, à la mode du jour, au jargon de la semaine, choses qui vieillissent promptement [...] » (
Les Grotesques, op. cit., p. IX).
[28]
Autour du XVIIe siècle [...], op. cit., p. 50.
[30]
Le roman paraît en 1861-1863, mais il était annoncé depuis 1836.
[31]
Autour du XVIIe siècle [...], op. cit., p. 53-54.
[32]
Il suffit, toujours au sujet du même Dassoucy, de se reporter aux présentations respectives de Fr. T. Perrens : « De son aveu, il n’était donc qu’un goinfre, un libertin bassement pratique, et il semble l’avoir été plus qu’il ne consent à le dire. On prétend que, grand voyageur, il ne se mettait en route qu’escorté de deux pages [...] » (
Les Libertins en France au XVIIe siècle, 1896, p. 236), et de R. Pintard : « [...] poétereau et musicastre, goinfre par vocation et pique-assiette par male fortune : [...] c’est Dassoucy, l’ “Empereur du burlesque” » (
op. cit., p. 329).
[33]
Savinien de Cyrano Bergerac [...], op. cit., p. 52.
[34]
Marin Mersenne,
L’Impieté des Deistes, Athées et Libertins de ce temps, combatuë et renversee de point en point par raisons tirees de la Philosophie et de la Theologie. Ensemble la refutation du Poëme des Deistes, 1624 ;
La Vérité des Sciences. Contre les Septiques [sic]
ou Pyrrhoniens, 1625 ; François Garasse,
La Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, ou prétendus tels.
Contenant plusieurs maximes pernicieuses à l’Estat, à la Religion, et aux bonnes Mœurs. Combattue et renversee par le P. François Garassus de la Compagnie de Jésus, 1623.
[35]
Voir par exemple la page saisissante où, pour décrire Claude Le Petit, Frédéric Lachèvre cite
in extenso la page de
La Doctrine curieuse où figure la phrase citée ci-dessus,
Le Libertinage au XVIIe siècle, 1909-1928, t. VI, p. V.
[36]
La Doctrine curieuse [...], op. cit., p. 37.
[37]
Le Libertin des origines à 1665 : un produit des apologètes.
[38]
Sur le grotesque chez Théophile et Hugo (préface du
Cromwell), voir Elisheva Rosen, « Les
Grotesques ou le grotesque ? Aspects d’un débat romantique », 1987 : « Les Grotesques [...] s’imposent comme la plaque tournante d’une réflexion dont l’objectif essentiel demeure de cerner et promouvoir une esthétique en rupture de ban avec la tradition classique » (p. 94).
[39]
« On sera surpris de retrouver dans Théophile des idées qui paraissaient, il y a cinq ou six ans, de la plus audacieuse nouveauté – car c’est lui, il faut le dire, qui a commencé le mouvement romantique » (
Les Grotesques, op. cit., p. 98) ; « Tout ce que demande Théophile nous l’avons demandé lors de l’émeute poétique qui a eu lieu sous la restauration [...] » (
ibid., p. 111).
[40]
Sainte-Beuve, « Théophile Gautier
(Les Grotesques) », voir C. Rizza, « Introduction »,
op. cit., p. 26.
[41]
Le Libertinage érudit [...], op. cit., p. 329.
[42]
Autour du XVIIe siècle [...], op. cit., p. 9. Il réutilise dans ce texte la même citation. On notera les approximations chronologiques de Brun : «
Après avoir eu de célèbres démêlés avec Balzac et Saint-Cyran, le Révérend, dans sa
Doctrine Curieuse des Beaux Esprits de ce temps, dénonçait les libertins avec des invectives féroces [...] » (p. 8) (je souligne).
[43]
Mis à part le fait que Garasse cite peu Montaigne, mais en revanche désigne très justement Charron comme l’un des principaux auteurs de la « bibliothèque des libertins ». De même Brun présente-t-il les libertins dans sa thèse sur Cyrano comme : « Gens [...] pensant librement, nés de la lecture des
Essais de Montaigne qu’ils adoptaient pour “livre cabalistique” ». Une note renvoie alors à Garasse. Vérification faite, cette expression, en effet récurrente dans
La Doctrine [...], ne désigne jamais directement les
Essais. Mais, en fait, P.-A. Brun (
op. cit., p. 44) reprend simplement Fr. T. Perrens : « Montaigne (1533-1592) est le grand ancêtre des libertins. Ils sont nés, a dit le P. Garasse, de la doctrine des
Essais, leur livre cabalistique ».
[44]
Citation textuelle du père Garasse,
op. cit., p. 43.
[45]
Le sens du terme chez Calvin, appliqué aux spirituels comme Quintin et Pocques, est cependant très précis, et ces « libertins » sont clairement distingués de ceux que le théologien genevois appelle les lucianistes et épicuriens, dont on peut dire qu’ils sont les ancêtres directs des libertins de Garasse.
[46]
Autour du XVIIe siècle [...], op. cit., p. 2-3.
[52]
Ibid., p. 15-16.
[57]
Il cite également, un peu à l’emporte-pièce, les noms de Fancan-Langlois, de Mathieu de Morgues, de Chamousset et de Boulainvilliers, de Vauban et de Boisguillebert, de l’abbé de Saint-Pierre, de Fénelon ( « libertin politique, dans
Télémaque et les
Directions de conscience d’un roy » ) et de Saint-Évremond...
[58]
Antoine Adam,
Théophile de Viau et la libre-pensée française en 1620. Avec un nouvel avant-propos de l’auteur, 1935 ; Jacques Prévôt,
Libertins du XVIIe siècle, 1998.
[59]
Voir mon essai cité ci-dessus, « Libertinage, irréligion, incroyance [...] ».
[60]
Op. cit., p. VI-VII.
[61]
L’Envers du Grand Siècle, étude historique et anecdotique, 1924.
[62]
Les Libertins en France au XVIIe siècle, op. cit., p. 145-146.