2004
XVIIe siècle
Comptes rendus
• F. Ellen Weaver, La Contre-Réforme et les Constitutions de Port-Royal, Paris, Les Éditions du Cerf, 2002. Un vol. 23,5 × 14,5 cm de 242 p. / Mademoiselle de Joncoux. Polémique janséniste à la veille de la bulle Unigenitus, Paris, Les Éditions du Cerf, 2002. Un vol. 23,5 × 14,5 cm de 358 p.
Dieu au XVIIe siècle, sous la direction de Henri Laux et Dominique Salin, Éditions Facultés jésuites de Paris, 2003. Un vol. 16 × 25 cm de 296 p.
Le titre de ce recueil, la mention en couverture : « philosophie, esthétique, théologie, mystique », la revendication aussi en page de titre d’ « une approche interdisciplinaire » peuvent susciter un malentendu. Il ne s’agit pas, à la différence par exemple du Grand Siècle et la Bible publié il y a une quinzaine d’années chez Beauchesne (dir. Jean-Robert Armogathe, 1989), d’une approche encyclopédique du sujet annoncé, qui aborderait « Dieu » dans les différents domaines du savoir et de la culture – et pour nous en tenir à ce même exemple, la Bible est peu présente dans le volume. Ce n’est pas non plus le XVIIe siècle des « littéraires », dominé comme on sait en France, depuis le Port-Royal de Sainte-Beuve, pour ceux d’entre eux qui s’intéressent à la religion, par le jansénisme : la présentation qu’en propose ici Marie-José Michel ne pourra que leur paraître des plus sommaires (moins de dix pages, et pas un mot sur Pascal). Ni celui des historiens : imagine-t-on un Pierre Chaunu traiter du protestantisme (lui aussi quasi absent, Bayle excepté) sous l’intitulé de « l’incrédulité » et en tant que « la première menace » pour la foi, comme le fait l’introduction ? D’autres lacunes pourraient surprendre : ainsi les beaux-arts (cf. Frédéric Cousinié, Le Peintre chrétien. Théories de l’image religieuse dans la France du XVIIe siècle, L’Harmattan, 2000) – malgré la glose par Henri Laux de L’astronome de Vermeer. Mais c’est faire un mauvais procès, car l’objectif est tout autre.
L’avant-propos précise en effet que les textes publiés sont issus d’un enseignement à destination des étudiants de philosophie et de théologie du Centre Sèvres, à Paris, qui en est l’éditeur (35 bis, rue de Sèvres, 75006). Un sous-titre, Crises et renouvellements du discours, précise l’enjeu : comment, en période de crise, tenir un discours (logos, pour l’essentiel) sur Dieu, c’est-à-dire mettre à l’épreuve les formes anciennes et en proposer de nouvelles ? Enjeu présenté comme actuel – le passé étant ici objet de méditation et de réflexion pour le présent.
Dès lors nous répartirons les différentes contributions (treize sans compter l’introduction) en trois ensembles. Le premier fournit des mises au point rapides sur ce paradigme de la « crise » qui affecte le discours religieux (théo-logie) : la « révolution galiléenne » (François Euvé), ou le passage du monde clos à l’univers infini, rendant Dieu étranger à sa Création ; « une nouvelle vision du politique », avec Hobbes (Paul Valadier), dont le Léviathan offrirait « la philosophie commune des États modernes » : libéralisme, laïcité, matérialisme ; l’émergence d’une raison critique de la tradition théologique, soit du point de vue fidéiste d’un Bayle (Frédéric Brahami), soit du point de vue de la « religion naturelle », avec Grotius (qui la voudrait au service d’une apologétique moderne) ou les figures moins connues de Thierry Coornhert et Hubert de Cherbury (Jacqueline Lagrée).
Un deuxième ensemble met en œuvre de ce que nous pourrions appeler une logique d’annexion : comment faire servir au questionnement de l’apprenti théologien contemporain des domaines qui ne relèvent pas directement de sa discipline ? Philippe Charru établit ainsi le lien entre « révolution stylistique et expression du sentiment religieux », donc entre manière de dire, au sens large, et spiritualité, chez trois des plus grands musiciens de la période : l’Italien Monteverdi, l’Allemand Schütz et le Français Charpentier ; dans les trois cas la polyphonie s’efface au bénéfice de la voix seule qui doit rendre compréhensible le texte chanté (l’Écriture) et toucher l’auditeur ; quant aux différences, elles sont moins rapportées à des écarts de doctrine ou d’idées qu’aux spécificités des styles nationaux (certes les secondes parfois en rapport avec les premiers), ce qui limite la portée théologique du propos. Patrick Goujon tente une lecture du Tartuffe qui, sans présupposer l’intention de Molière, voudrait déduire « des significations de la forme » – significations ouvertes, puisque l’apparition du Souverain en deus ex machina, au dénouement, peut être lue comme idolâtrie, usurpation (ou laïcisation) du divin, ou au contraire sa re-présentation, la mise en scène, en intrigue, le tenant-lieu de l’impossible à montrer ; « peut-être », conclut-il, « pouvons-nous recevoir en retour une question sur notre propre manière de parler de Dieu. Une interrogation sur les catégories dont nous usons pour le représenter, une invitation à discerner dans la crise [ici, la crise du courant dévot] les chances d’un renouvellement du discours sur Dieu »...
Dans cette logique d’annexion c’est bien sûr la philosophie, depuis l’origine, qui fait débat pour la théologie : à la fois son dedans et son dehors. Laurence Devillairs s’attache au « Dieu de Descartes », dont la « modernité » lui paraît moins flagrante que le caractère augustinien : tout se passe comme s’il n’y avait que deux sciences possibles du divin, celle tirée d’Augustin et « l’épistémologie aristotélico-thomiste » que réfute le cartésianisme. Henri Laux de son côté, dans le texte placé en clôture du recueil (ce qui souligne bien l’enjeu), n’hésite pas à tirer « quelques enseignements » de Spinoza, pourtant « l’athée de système » (Bayle) : par exemple que la liberté de pensée « n’est pas contraire à l’autorité de l’État, elle la renforce [...] la puissance réelle d’une institution ou d’une autorité suppose la libre parole de ses membres, une libre parole qui bien sûr [...] ne saurait s’attaquer de manière irresponsable au principe de cohésion qui fait l’identité du corps auquel elle appartient ». Notons que l’examen d’un rationalisme mystique aurait gagné à la confrontation avec les deux autres figures majeures de l’après-Descartes : Malebranche et Leibniz.
Le troisième ensemble est centré sur la théologie elle-même, et la spiritualité. Philippe Lécrivain retrace les controverses sur « la liberté et la grâce », notamment les positions de Molina et ce qu’il est convenu d’appeler le congruisme (généralement moins bien connues que celles des jansénistes, dont on comprend mieux désormais le traitement délibérément à la marge) : controverses que la théologie contemporaine aurait tort de réduire à de simples questions d’érudition, car s’y révèlent les « ambiguïtés » et l’ « obscurité » peut-être difficilement dépassables de l’anthropologie tridentine. Bernard Sesboüé expose le très important déplacement qui s’opère au XVIIe siècle, dans les rapports entre Écriture, « magistère » et « tradition » : s’appuyant en particulier sur des travaux d’historiens comme Bruno Neveu, François Laplanche, et surtout Jean-Louis Quantin (Le Catholicisme classique et les Pères de l’Église. Un retour aux sources (1669-1713), « Études augustiniennes », 1999), il montre comment à partir de la Réforme le primat du texte sacré entraîne une mise en cause des « traditions » (le terme n’est encore qu’au pluriel dans les décrets du concile de Trente), obligeant, du côté catholique, à repenser l’autorité (innovations des « lieux théologiques », du « fait dogmatique » – distinct du dogme – ou de la « foi ecclésiastique »), puis l’émergence des sciences historiques, progressivement en conflit avec le magistère romain. La figure remarquable du jésuite Denys Petau apparaît dans ces deux dernières études pour sa contribution à la théologie dite positive, mais aussi pour la manière dont il a réintroduit le thème de la « divinisation » de l’homme, évacué de la théologie de la grâce. Mettant lui aussi l’accent sur l’apport de la Compagnie (en effet déterminant : qu’il suffise d’évoquer Surin), Dominique Salin dresse le panorama de l’ « invasion mystique » dans la France du « siècle des saints » (Henri Bremond) et résume les thèses des historiens récents (Michel de Certeau principalement) : la mystique est un modus loquendi, elle ne se laisse appréhender que comme discours en rapport avec d’autres discours, « inter-dit », corps de textes et non expérience.
La mystique apparaît exemplairement comme le lieu de tension entre historicité et dogme. Paradoxalement – car elle part du constat que « la contestation de la mystique va de pair avec son essor », que parler de « crise » de la mystique est donc « tautologique », sans pertinence chronologique – la contribution de Jacques Le Brun est la plus radicalement historienne. C’est que la mystique met en crise de l’intérieur le discours sur Dieu : le « Dieu des mystiques » n’est autre que le Dieu des croyants, mais devenu « caché ». L’exhibition de la crise pour elle-même – le « crépuscule des mystiques » – marque en réalité l’épuisement du discours théologique. L’épreuve de la déréliction manifeste qu’il n’est plus tenable. Le défi est de taille pour qui s’attache à le « renouveler ».
François TRéMOLIèRES.
Marcel Bernos, Femmes et gens d’Église dans la France classique (XVIIe-XVIIIe siècles) préface par Jean Delumeau, Paris, Éditions du Cerf, « Histoire religieuse de la France », 2003. Un vol. 14,5 × 23,5 cm de 416 p.
« Sans esprit polémique ou apologétique, il s’agit de voir un peu clair dans ce que, aux XVIIe et XVIIIe siècles, les clercs ont réellement dit de la femme et dans leurs comportements réels à leur égard. » Ainsi Marcel Bernos définit-il son propos dans une vigoureuse « Introduction » qui situe d’emblée son sujet dans une perspective totalement historique, fondée sur un retour aux sources, et donc aux textes originaux (et non à leurs commentaires), qu’il a personnellement lus in extenso avant de les analyser et de les interpréter. Ce devrait être la moindre des choses, mais cela suppose des décennies de travail ingrat pour une longue et patiente enquête, dont beaucoup se dispensent en se contentant de répéter les idées reçues, généralement fausses, avec la bonne conscience de ceux qui savent que, de toute façon, il est impossible d’atteindre la réalité et que l’important dans l’histoire, c’est la capacité créatrice de l’historien. Marcel Bernos fait partie de la catégorie des historiens plus modestes dont les travaux établissent ou rétablissent les faits, dans ce que Thucydide appelle des « acquisitions pour toujours ». Sauf à étaler son inculture, on devra désormais tenir compte d’un livre qui démontre que l’Église issue du concile de Trente se comporte de façon beaucoup moins misogyne que les autres témoins de la société civile, philosophes, magistrats et même médecins.
L’introduction ne définit pas seulement le but du livre. Elle en donne le ton. Elle montre dans quel contexte de méfiance envers le sexe féminin, consécutif à un environnement imprégné de la Bible et/ou de la pensée gréco-romaine, s’est élaborée une doctrine qui, dans son principe, s’adresse à tous les êtres humains, sans distinction de sexe. Elle rappelle aussi à quels points les débats idéologiques, y compris le féminisme contemporain, ont faussé et faussent encore l’évaluation des faits passés.
Femmes et gens d’Église comprend trois parties, « Le genre féminin », « La femme dans tous ses “états” », « Les gens d’Église face aux femmes ». Dans chacune d’elles, les titres des chapitres définissent clairement le sujet précis qui y est minutieusement traité. En prologue du premier, « Y a-t-il une nature féminine ? », Marcel Bernos écrit une page vigoureuse, intitulée « Pour en finir avec le concile de Mâcon », où il regrette que non seulement les médias pressés, mais encore des scientifiques comme le Pr Ruffié ou un historien qualifié comme Pierre Darmon, reprennent et répandent la légende, démentie par les Actes du concile, scientifiquement publiés, selon laquelle on y aurait, en 585, débattu de la question de savoir si les femmes avaient une âme. On y trouve seulement mention d’une question posée par un évêque : pouvait-on à bon droit employer le mot homo pour désigner la femme ? L’assemblée ne manqua pas d’exemples tirés de la Bible pour lui montrer que oui : homo y désigne l’être humain. Jugée sans intérêt, la question « fut laissée de côté », dit le procès-verbal. Elle n’était ni théologique, ni métaphysique, mais purement grammaticale.
Sur la nature des femmes, les plus grands esprits ont écrit, avant et pendant la période considérée, tellement de sottises que l’Église a eu du mérite à maintenir, au milieu de beaucoup de préjugés qu’elle partageait avec toutes les autorités, une doctrine qui fondait l’égalité reconnue des deux sexes devant la foi et le salut sur une égalité théorique que ne mettait en cause, en pratique, que la faiblesse de la femme qui devait lui mériter l’indulgence des hommes, auxquels leur force imposait le devoir de la protéger. « La qualité maîtresse que la société attend des femmes, conclut Marcel Bernos, dont l’utilité et même l’obligation ne sont jamais contestées, et sur laquelle tous les hommes, religieux ou laïcs, moralistes ou juristes, théologiens ou philosophes des Lumières, jusque sous la Révolution et au XIXe siècle, sont d’accord, et insistent pour les y cantonner, quel que soit leur statut, c’est la modestie », au sens de retenue et de pudeur. « Vertu féminine ou simplement chrétienne ? », demande le deuxième chapitre. Vertu en bonne doctrine également demandée à chaque chrétien, en pratique imposée seulement aux femmes et largement laïcisée, montre l’auteur. Même transfert sur elles seules de pratiques de communication avec le démon en principe communes aux deux sexes, mais que beaucoup, y compris des théologiens, attribuent à la nature féminine (chap. III, « Les femmes et le diable »).
La deuxième partie étudie successivement ce qu’ont dit les textes et ce qu’il en a été en pratique des divers « états » féminins, jeune fille, épouse chrétienne, « bonne mère », veuves, occupant des emplois spécifiques (de la sage-femme à la prostituée), religieuse enfin. On y voit que l’Église prêche pour une éducation spécifique de la femme, nécessaire à son rôle d’éducatrice dans le foyer, qu’elle dénonce les vocations et les mariages forcés. Elle défend le mariage-sacrement liant l’homme et la femme en vue d’une « aide mutuelle » contre l’État qui veut imposer le mariage-contrat destiné à unir deux familles pour maintenir ou améliorer leur statut social. Pour lutter contre l’hérésie protestante et l’indifférence religieuse masculine, l’Église tridentine confie au « dévot sexe féminin » une place essentielle dans la vie quotidienne de la famille et l’éducation des enfants. Enfin, et c’est l’objet de l’important chapitre IX, « Les religieuses et leurs hommes », elle offre aux femmes au sein des paroisses, des confréries et des ordres religieux, d’exceptionnelles occasions de promotion sociale et intellectuelle. Nombre d’entre elles y exercent la double fonction de directrices de conscience et de chefs d’entreprise.
Mais la partie la plus neuve, la plus instructive et la plus nuancée du livre est sans doute la troisième, qui montre « Les gens d’Église face aux femmes », en présence de problèmes concrets, dans leur comportement pratique. Un chapitre, le dixième ( « Quand les clercs parlent aux clercs » ), est réservé à l’étude de « la vision des femmes chez un homme d’Église ». Constant dans son « parti pris de proposer des textes jusqu’ici négligés », Marcel Bernos ne donne pas la parole dans ce chapitre aux grands ténors, François de Sales, Vincent de Paul, Bossuet, Fléchier. Il fait entendre la voix de deux auteurs moins notoires, Vincent Houdry, formateur de prédicateurs, et Bergier, théologien du siècle des Lumières. « Tous deux ont publié, aux deux extrémités du XVIIe siècle, un dictionnaire, c’est-à-dire le type d’ouvrage qui peut, à son tour, servir de référence pour les contemporains et leurs successeurs. » Aucun article chez Houdry ne s’en prend violemment aux femmes, sauf un sur le luxe des habits, qui ne concerne que les femmes riches, doublé d’une diatribe semblable contre les hommes trop préoccupés de leur tenue. Il en va de même chez Bergier, qui rappelle d’emblée que Dieu a donné la femme à l’homme « pour compagne et pour aide et non pour esclave ». Pour lui, comme pour presque tous les hommes de son temps, y compris les adeptes des « lumières », cela ne veut pas dire qu’elle soit son égale.
Dans le chapitre XI, l’auteur expose les « Actions des clercs pour les femmes », ou plutôt au sujet des femmes, car il commence par une section sur « Un clerc “misogyne” exemplaire : Drouet de Maupertuis ». La femme y apparaît comme on la voit généralement dans la société du temps : une dangereuse tentatrice dont l’homme doit se défier. Aussi le prêtre que ses fonctions mettent en contact avec elles doit-il avoir grand soin de « préserver sa pureté et sa réputation ». Cela dit, il existe « une pastorale pour les femmes », une ébauche d’ « action catholique » féminine, et un net encouragement des prêtres à l’alphabétisation des femmes et à leur instruction religieuse par des lectures appropriées. Un développement très neuf est consacré aux « Confessions d’une femme travesties en discours moral ». Marcel Bernos y étudie la façon dont un clerc, Bossuet peut-être, a corrigé les Réflexions sur la miséricorde de Dieu de Mlle de La Vallière en vue de les rendre publiques. Ces corrections, souligne l’auteur, « traduisent le hiatus qui existe entre des “paroles” de femmes et le “discours” conséquent des hommes d’Église ».
Tout cela pose la difficile question de la direction spirituelle, en principe réservée aux hommes, et de la place privilégiée des femmes dans le mysticisme. Là où Linda Timermans (L’Accès des femmes à la culture, deuxième partie, chap. V : « Mystique et condition féminine »), pense qu’il y a eu une évolution défavorable à la fois au mysticisme et aux femmes au fil du XVIIe siècle, Marcel Bernos pense qu’il faut se garder de généraliser et qu’il y eut des réponses variées à des situations particulières. Reste que la défiance pour le mysticisme paraît largement causée par la méfiance envers les femmes chez lesquelles on a du mal à admettre un rapport à la Vérité non médiatisé par les hommes. Intitulé « Les résistantes », le chapitre XIV revient sur cette question, en même temps qu’il rapporte et explique d’autres cas où la foi comme l’activité féminine aboutissent à un « choc des pouvoirs ».
Plus concrètement encore, le chapitre XII montre « Le prêtre plus proche des femmes : femmes à confesse ». Dans ce chapitre, avec la même prudente habileté que dans les autres où il les utilise autant que de besoin, Marcel Bernos montre sa parfaite connaissance d’une source capitale et jusqu’alors mal exploitée, les manuels des confesseurs, complément indispensable des « sommes des péchés » des casuistes. En matière de confession plus encore que dans les autres domaines, dès qu’il s’agit des rapports du prêtre et de la femme, « le maître mot », écrit l’auteur, est « prudence ». Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, à la question « Existe-t-il des péchés féminins ? », la réponse n’est guère positive. « S’il y a spécificité des péchés féminins », commente Marcel Bernos, elle serait « sans lien direct avec une “nature propre”, jamais explicitée ». Ces péchés naissent plutôt des occasions liées aux aléas de la condition féminine. « Contrairement à ce que peut dire éventuellement tel sermon, tel livre de direction spirituelle ou de retraite, il n’apparaît pas, précise l’auteur, que les théologiens moralistes considèrent la femme comme particulièrement pécheresse ou plus pécheresse que l’homme. » Dans les manuels, les femmes « ne sont pas plus vilipendées que les hommes pour des vices que la tradition, même laïque, leur attribue comme la vanité, la paresse ou la luxure ». La prééminence de l’homme sur la femme en allège la responsabilité morale et juridique. À mesure qu’on avance dans le siècle, elle conquiert une plus grande maîtrise et une plus grande responsabilité de son corps, notamment dans l’acte sexuel et ses conséquences.
« Si l’on devait conclure en une seule phrase l’ensemble de ce livre, écrit Marcel Bernos dans le dernier paragraphe de son excellent ouvrage, on pourrait dire : “À l’époque classique, les gens d’Église sont plus misogynes qu’ils ne le croient, mais bien moins qu’on ne le répète”. » Il vaut la peine de voir pourquoi, en quoi et comment en lisant Femmes et gens d’Église. Une remarque de Jean Delumeau, dans la Préface qu’il a donnée à un livre dont il cautionne la qualité et la nécessité, en souligne discrètement l’actualité : « À l’échelle mondiale, c’est dans les pays de tradition chrétienne que la femme, aujourd’hui, a le statut le plus enviable, même s’il peut encore y être amélioré. » Il faut bien pour cela que l’Église, comme le montre la belle étude de Marcel Bernos, ait plutôt concouru à sa libération qu’à son asservissement.
Roger DUCHêNE.
F. Ellen Weaver, La Contre-Réforme et les Constitutions de Port-Royal, Paris, Les Éditions du Cerf, 2002. Un vol. 23,5 × 14,5 cm de 242 p. / Mademoiselle de Joncoux. Polémique janséniste à la veille de la bulle Unigenitus, Paris, Les Éditions du Cerf, 2002. Un vol. 23,5 × 14,5 cm de 358 p.
Ellen Weaver, universitaire américaine, bien connue pour ses travaux sur le jansénisme, a relevé deux défis avec un succès évident. Le premier était de retracer l’histoire des Constitutions de Port-Royal. Texte ajouté à la Règle primitive pour l’adapter à des circonstances particulières, les Constitutions illustrent la réforme introduite dans ce monastère féminin, suivant la volonté des Pères du concile de Trente, exprimée en 1563 dans le « Décret sur les réguliers et les moniales ». Mais puisque tout ce qui touche à Port-Royal a rapidement pris un aspect polémique, la réforme du monastère n’a pas échappé à la controverse, d’où l’intérêt de comprendre la genèse de ce texte et comment les circonstances extérieures ont pesé sur son élaboration. En un ouvrage savamment argumenté qui remporte l’adhésion immédiate du lecteur, Ellen Weaver assemble, analyse et compare les différentes versions manuscrites et publiées. Plusieurs moments furent décisifs. Il y a d’abord la séparation, en 1626, d’avec l’ordre de Cîteaux pour entrer sous la juridiction de l’archevêque de Paris. Il y a ensuite, en 1633, la fondation par mère Angélique de l’Institut du Saint-Sacrement pour lequel, sous l’influence de Saint-Cyran, elle rédigea une Constitution. L’institut revint dans le giron de Port-Royal en 1648, l’année même où les Constitutions de Port-Royal étaient approuvées par l’archevêque de Paris, Jean-François de Gondi. Leur principal auteur fut la sœur cadette de mère Angélique, mère Agnès, coadjutrice du monastère, qui se fit conseiller par son propre frère Antoine Arnauld. Avant leur publication officielle, il s’écoula dix-sept années qui virent des modifications substantielles. Le débat entre les théologiens sur la confession et la communion, ouvert en 1643 à la suite de la publication de De la fréquente communion d’Antoine Arnauld, pesa d’un poids déterminant et c’est dans une version largement révisée que ces Constitutions furent imprimées en 1665. Plusieurs chapitres furent ajoutés dont un sur l’ « esprit du monastère » et un autre intitulé « règlement pour les enfants ». Cette édition, qui coïncide avec le début de la « persécution », fut voulue comme une arme pour la défense du jansénisme. Mais c’est véritablement avec l’édition de 1721 que naît le « mythe », car l’ouvrage est alors conçu comme un manuel de dévotion pour laïcs pieux et non plus comme une règle de vie pour les religieuses. En effet, en plus de la polémique, les Constitutions sont aussi redevables des différents courants spirituels sur lesquels le dernier chapitre du livre fait le point trop rapidement. Des annexes concluent l’ouvrage : un tableau comparatif des différentes versions du texte et de la Règle de saint Benoît, et un choix de passages des Constitutions tirés de versions manuscrites et imprimées.
Le second défi n’était pas moins grand, celui de fournir des éléments pour mieux comprendre le rôle de celle que ses amis appelèrent l’ « Invisible », Françoise-Marguerite de Joncoux. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une biographie – celle-ci est quasiment impossible à réaliser – mais bien d’un parcours intellectuel. Restée célibataire à la suite du décès prématuré de son père, soutien de sa mère, de ses neveu et nièce, elle employa son intelligence et l’efficacité de sa volonté à servir la cause janséniste qui était alors condamnée à la clandestinité. Elle servit de secrétaire aux réfugiés hollandais dont Pasquier Quesnel et Nicolas Petitpied, elle participa à la production d’écrits polémiques et défendit avec force les religieuses de Port-Royal-des-Champs au moment de leur dispersion. Le livre est composé de deux parties distinctes. La première, consacrée aux origines familiales et sociales, présente ce qu’il est possible de savoir de la vie et des intimes de cette femme trop discrète. La seconde aborde sa carrière de polémiste et de secrétaire des jansénistes. Jusqu’à son décès en 1715, elle est restée une militante dévouée dont la collaboration aux principaux ouvrages des jansénistes réfugiés aux Pays-Bas fut déterminante. Bien qu’elle n’écrive que sous couvert de l’anonymat, qu’une partie de sa correspondance active ait été détruite ou perdue, Ellen Weaver a su l’apercevoir derrière quelques-uns des écrits majeurs de son temps. C’est elle qui, en 1699, publie, après l’avoir traduite, l’édition latine des Provinciales de Pascal par Wendrock. Elle s’implique ensuite dans la publication des volumes de L’Histoire du cas de conscience, énorme collection de textes disparates qui expliquent la querelle autour de la signature du Formulaire. Elle assure la liaison des publications entre la Hollande et la France, collecte les documents pour ses amis exilés, leur sert d’intermédiaire financier. Au fil des pages, se dévoilent les contours d’un réseau autour des jansénistes persécutés, réseau largement souterrain fait de libraires – Desprez par exemple –, d’évêques qu’elle réconforte et d’actifs sympathisants – tel M. de Ponchateau qui s’était activé en vain pour faire approuver les Constitutions de Port-Royal par le pape. Cette femme cultivée et courageuse est en quête de vérité et de justice. Elle ne se laisse ainsi pas abuser par la fausse sainteté de Mlle Rose, une apprentie mystique qui défraya un temps la chronique parisienne, le quiétisme n’était pas de son fait. Elle s’active auprès du Parlement pour retarder la fermeture du monastère de la vallée de Chevreuse. On saluera le parti pris de l’auteur d’avoir choisi de retranscrire in extenso un grand nombre des lettres reçues et envoyées. Ces papiers, d’une grande richesse historique, sont conservés aux Archives nationales à Utrecht, à la Bibliothèque municipale de Troyes, et quelques-uns à la Bibliothèque nationale de France, Mlle de Joncoux les ayant légués aux Bénédictines de Saint-Germain-des-Prés. Avec ce livre, Ellen Weaver poursuit ses recherches sur les amies de Port-Royal, commencées par une étude publiée en 1998 sur Mme de Fontpertuis qui tint auprès du grand Arnauld le rôle que joua Mlle de Joncoux à l’égard de Pasquier Quesnel.
Ces deux nouveaux ouvrages se complètent et apportent des éléments détaillés et précis sur les débats et les conflits qui secouèrent Port-Royal au XVIIe et au début du XVIIIe siècle.
Agnès WALCH.
Christian Belin, La Conversation intérieure. La méditation en France au XVIIe siècle, Paris, Honoré Champion, « Sources classiques », 2002, 422 p.
L’importance de la méditation religieuse au XVIIe siècle et de son influence sur la littérature n’est plus aujourd’hui à démontrer : depuis les travaux pionniers de Louis Martz, qui a montré comment les exercices ignatiens ou la dévotion salésienne innervent la poésie religieuse, bien des études ponctuelles ont souligné non seulement (l’importance des manuels de méditation, en terre catholique comme chez les protestants, mais aussi le retentissement de ces actes meditandi sur la théologie, la philosophie ou les belles-lettres. Pourtant, alors qu’il existe tant de beaux ouvrages sur la mystique, une synthèse d’ensemble sur la méditation faisait encore défaut. Ce manque regrettable est aujourd’hui comblé grâce au bel ouvrage que nous donne à lire Christian Belin.
Après un avant-propos qui met en avant la grande figure de Job, homo meditans exemplaire, et définit les fonctions de la méditation (se mettre à l’écoute du Maître intérieur et conjurer l’angoisse provoquée par la montée de la « peur en Occident »), la première partie de l’ouvrage, historique, se propose de situer la méditation du XVIIe siècle dans la grande tradition de l’oraison. Les Écritures, tout d’abord (chap. I), invitent en effet à ressasser, à murmurer et à savourer une Parole mystérieuse, dans la nuée ou dans la belle ténèbre. Avec saint Augustin (chap. II), la méditation rejoint l’introspection, en particulier dans ses Confessions, « vaste méditation sur l’œuvre de Dieu en la personne d’Augustin ». L’évêque d’Hippone enseigne l’art de la « vacation pour Dieu », qui consiste à méditer pour ne pas perdre le temps, et à écouter la voix du Maître intérieur, colocuteur de la prière. Le chapitre III est consacré aux moines médiévaux, professionnels de la méditation. Pour saint Anselme, la méditation est un moyen de veiller, d’échapper à la paresse spirituelle et de résister aux vanités humaines ; il invite le clerc à prendre son temps et à ruminer calmement les textes au cours d’une « promenade méditative » vagabonde centrée sur la lectio divina. Saint Bernard, de son côté, craint une dérive trop spéculative de la méditation au moment où s’épanouit la scolastique, tandis que Guillaume de Saint-Thierry et Hugues de Saint-Victor ne répugnent pas à employer des termes philosophiques ; le chartreux Guigues II est le premier à théoriser les méthodes d’oraison, et saint Bonaventure, qui représente l’école franciscaine, voit dans la méditation une condition pour acquérir l’énergie divine qui permettra une dynamique d’ascension vers Dieu : l’exercice spirituel débouche chez lui dans la mystique. À l’automne du Moyen Âge, lorsque la méditation discursive est négligée par la mystique rhéno-flamande et étouffée par l’Université sous un excès de ratiocination, les tenants de la devotio moderna lui accordent au contraire la plus grande importance, comme en témoigne l’Imitation de Jésus-Christ ; avec cet ouvrage, dont l’influence sera capitale, la méditation devient moins spéculative, plus affective, mais aussi plus soupçonneuse et plus angoissée. Au moment de la reconquête tridentine, après que les ordres monastiques se sont décomposés, saint Ignace renouvelle profondément la méditation (chap. IV), en offrant, dans les Exercices, la méthode d’une oraison incarnée, centrée sur le Christ et valorisant les facultés imaginatives. L’école carmélitaine (chap. V) fera également de l’ars meditandi un instrument, mais à des fins mystiques : elle est un entraînement, une ascèse rigoureuse, une « austère gymnastique de l’âme » qui dispose aux états supérieurs d’oraison ; elle est aussi « le garde-fou des contemplatifs », qu’elle empêche de se précipiter inconsidérément dans l’anéantissement et maintient dans l’état de vigilance. Si Jean de la Croix ne la considère que comme un prélude et s’adresse à ceux à qui elle ne suffit plus, Thérèse d’Avila, qui voit également en elle un exercice ascétique, l’intègre mieux dans le processus spirituel et ne la détache pas de la contemplation. La première partie s’achève par un chapitre consacré au « règne de l’oraison » au XVIIe siècle : à cette date, les méthodes de prière se sont massivement diffusées, et un grand nombre de laïcs, et non plus seulement le clergé enfermé dans les cloîtres, se trouve touché par la méditation. Cette vulgarisation est l’œuvre conjointe de divers groupes religieux : saint François de Sales, dont la vaste synthèse marquera profondément la période, est relayé par les Capucins, qui vont simplifier l’oraison salésienne au point d’en faire « un produit de consommation courante » ; l’Oratoire et Port-Royal se montreront plus soucieux de conserver une position d’équilibre : Nicole met en garde ses lecteurs d’une part contre l’abus d’un certain méthodisme capucin ou jésuite, et d’autre part contre la disqualification de la méthode par les tenants d’un mysticisme qui estime pouvoir se passer de la méditation. Celle-ci se trouve donc au cœur des débats du siècle et témoigne de ses évolutions : favorisée par l’Église, elle transforme le chrétien en individu isolé et responsable de sa foi, au moment où débute une lente déchristianisation de l’Occident.
La deuxième partie de l’ouvrage, « Itinéraires singuliers », constitue une suite de courtes monographies portant sur les grands auteurs méditatifs français du XVIIe siècle. Un premier chapitre introductif (chap. VII) est consacré aux rapports entre méditation et littérature ; l’auteur y définit les caractéristiques formelles du « lyrisme méditatif » et établit les liens entre poésie et techniques d’oraison, tout en notant que la méditation possède sa « rhétorique propre » – une rhétorique paradoxale, puisqu’elle ambitionne de combler le gouffre creusé entre les mots du texte et la profondeur insondable du mystère divin. Christian Belin envisage ensuite le cas de deux poètes : La Ceppède d’abord (chap. VIII), dont les Théorèmes décomposent la scénographie de la Passion en un nombre de « points » ignatiens virtuellement illimité justifiant une débauche d’images ; Claude Hopil ensuite (chap. IX), dont les Divins Élancements entendent au contraire remonter au-delà des signes afin d’accéder aux « tableaux secrets » de Dieu et d’entrevoir son « visage caché dans le brouillard » en une poésie apophatique fascinée par l’unité trinitaire. L’auteur choisit ensuite deux prosateurs : Bérulle (chap. X), dont les élévations simultanément spéculatives et lyriques contemplent la permanence de l’invisible dans le visible, s’oppose à Bossuet (chap. XI), qui s’abandonne à la description émerveillée de l’Histoire du salut en une véritable « dramaturgie méditative ». Au plein cœur de l’ouvrage, le chapitre consacré à Pascal (chap. XII) occupe une place particulière : la méditation pascalienne, fragmentaire, joue sur les intermittences d’une pensée qui se caractérise par la discontinuité des « allées et venues ». Il convient de composer avec les défaillances de cette pensée qui s’échappe à tout instant ; aussi l’oraison, refusant la linéarité d’un itinéraire spirituel, procède-t-elle chez Pascal par digressions et répétitions, conformément aux principes d’un ordre du cœur qui est aussi celui de la méditation : reprises lancinantes, répétitions litaniques, invocations constituent l’oraison pascalienne en un « écho sonore de récurrences obsessionnelles et de cadences mélismatiques », dans le cadre d’une méditation dont le sujet est la contemplation à la fois inquiète et apaisée de l’agonie du Christ. La seconde partie s’achève par deux méditations de type philosophique, celles de Descartes et de Malebranche. Les Méditations métaphysiques, d’abord, s’inscrivent pleinement dans la tradition de l’oraison, où elles puisent nombre de procédés, comme le ressassement, le tempo (les six méditations constituent un hexameron qui rappelle les semaines de saint Ignace), ou encore le lexique de la cogitatio ; les mises en garde de la première Méditation reprennent aussi les éléments de la voie purgative : méfiance à l’égard des sens, aspiration à un contrôle de la pensée, considérations sur le rôle assigné au corps. La posture méditative adoptée par Descartes détourne ainsi au profit de la philosophie tout un pan de la tradition chrétienne « sans que la foi ou la religion y trouvent nécessairement leur compte » : épreuve métaphysique, la méditation constitue sans doute le lecteur en retraitant, mais elle est coupée de ses finalités pénitentielles aussi bien que de la lectio divina qui l’autorisait. Malebranche, cartésien, assume pleinement en revanche la dimension religieuse de la « méditation chrétienne métaphysique » ; son rôle est ici de libérer l’esprit et de le combler d’une joie communicable à autrui. Toutefois, chez les deux penseurs, la Raison se substitue désormais à l’Écriture comme source de l’exercice méditatif, et leurs œuvres témoignent ainsi de la sécularisation de la culture au Grand Siècle.
La troisième partie, modestement intitulée « Questions ouvertes », n’est pas la moins riche de l’ouvrage : synthétisant les acquis des travaux réalisés au cours des dernières décennies, cette dernière section pose de façon précise et nuancée les problèmes théoriques majeurs posés par la méditation, à une époque où la culture religieuse est en proie à de grands bouleversements, et où les pratiques dévotionnelles deviennent individuelles et intérieures. Aussi le premier questionnement (chap. XIV) concerne-t-il tout naturellement l’intériorité du méditant : les textes méditatifs, nombreux du fait de la laïcisation de la méditation provoquée par la diffusion des manuels d’oraison, tentent de dire quelque chose d’une intimité spirituelle où s’est réfugiée « la part secrète des âmes », le « domaine réservé » où se joue désormais la destinée du chrétien. Mais de profondes évolutions jalonnent la période. Lors de la première moitié du siècle se développe ainsi une « dévotion pour tous » optimiste, qui met la sainteté à portée de chacun : l’héroïsme chrétien proposé par les manuels de méditation apparaît alors compatible avec la vie mondaine, et l’on considère que l’intimité du cœur peut imprégner les gestes, les paroles ou les attitudes, et rayonner ainsi dans l’ensemble de la société chrétienne. Mais à partir des années 1650-1660, le château intérieur en quoi consistait jusque-là le cœur de l’homme devient un gouffre inquiétant dont l’accès est difficile et redoutable. Aussi, sous les coups de boutoir portés par un anti-humanisme méfiant, assiste-t-on à un découplage entre dévotion et sainteté dans la mesure où la fracture entre être et paraître invalide toute extériorisation excessive de la foi : d’une part, les pratiques dévotes, même sincères, loin d’être tenues pour un moyen de sanctification suffisant, sont considérées maintenant comme l’étalage impudique et bruyant d’une ferveur trop naïvement confiante dans les facultés humaines ; d’autre part, l’affichage exubérant d’une piété trop démonstrative est toujours suspecte d’hypocrisie, comme en témoigne le personnage de Tartuffe, de sorte que, d’une certaine manière, il ne saurait exister que des faux dévots ; dans ce monde corrompu, estime Port-Royal, la perfection chrétienne ne peut s’acquérir que dans la retraite et le rétablissement de la clôture à l’intérieur de soi-même : « Tout se passe comme si les chrétiens vivaient de plus en plus difficilement dans une cité des hommes de plus en plus indépendante et autonome. » Mais en même temps, la littérature méditative antimondaine est goûtée par les mondains et rejoint ainsi l’écriture moraliste qui triomphe à l’âge du classicisme : le public laïc est fasciné par la vie intérieure, et les moralistes rêvent de lucidité et de clairvoyance. On retrouve, dans ces deux genres de la méditation et de la littérature morale, de nombreux parallèles : « Même souci d’objectivité analytique, même goût pour l’introspection, même passion pour la vérité démystificatrice, même attention accordée aux fonctionnements troubles de l’âme humaine. » Le deuxième questionnement de cette dernière partie (chap. XV) pose la question de la mystique : la reformulation des positions respectives de chaque camp dans la querelle quiétiste est peut-être l’un des apports les plus importants de l’ouvrage. Dans cette section, en effet, Christian Belin nuance fortement l’opposition traditionnelle entre la méditation et la mystique, et explique que, même pour Bossuet, la seconde n’est jamais que le prolongement de la première. Les querelles quiétistes, explique l’auteur, n’opposent pas mystiques et antimystiques, comme on le dit généralement, mais deux catégories de mystiques, l’une plus méditative, l’autre plus contemplative. La condamnation du quiétisme par l’Église signera, paradoxalement, l’arrêt de mort d’une méditation qu’elle voulait favoriser : celle-ci, coupée de son prolongement mystique, ne pourra que dépérir. L’ultime chapitre (XVI) étudie le rapport de la méditation au temps. Le XVIIe siècle voit en effet se mettre en place de nouvelles formes de temporalités, scientifique (Huygens fabrique la première horloge à pendule en 1657), ou bourgeoise, qui considère la vacation spirituelle comme une scandaleuse perte de temps. La méditation sera alors un moyen de lutter contre cette dépossession du temps chrétien par une société en voie de sécularisation ; elle permettra de conjurer l’anxiété suscitée par ces bouleversements en autorisant une réappropriation et une récapitulation du temps, chaque événement de l’Histoire exerçant un retentissement sur l’avant et l’après, de l’origine du monde jusqu’à sa consommation finale. L’oraison permet donc de fixer le temps, de le comprimer : elle ne l’empêche pas de passer, mais prévient sa vaine déperdition. La méditation sur la fuite du temps nourrit ainsi non seulement un sentiment de mélancolie, mais aussi une délectation spirituelle, puisque le méditant, en un sens, cherche à hâter la fin des temps.
Christian Belin nous donne ainsi sur la méditation au XVIIe siècle un ouvrage riche et foisonnant, aussi éloigné que possible de l’austérité ou de la sécheresse que laisserait craindre son sujet. L’étude ne reste jamais cantonnée à la seule histoire religieuse, mais débouche de façon naturelle sur les Belles-Lettres ou les Beaux-Arts, tout imprégnés par la culture de la méditation : telle brillante réflexion sur Molière, telle éclairante notation sur les vanités picturales montrent que littérature, peinture et tradition méditative s’illuminent réciproquement. Écrit à la manière d’une méditation – l’auteur étudie délibérément l’ars meditandi de l’intérieur, en refusant les grilles de lectures plaquées –, le livre de Christian Belin refuse aussi de s’encombrer d’une érudition critique pesante qui aurait paralysé l’analyse, mais la riche bibliographie compense, et même remplace, la – toute relative – discrétion des notes infrapaginales. Ainsi conçue, la Conversation intérieure est un ouvrage précieux pour qui s’intéresse aux liens entre littérature et religion durant ce siècle dont on répète avec raison qu’il est celui de saint Augustin.
Tony Gheeraert.
Tony Gheeraert, Le Chant de la grâce, Port-Royal et la poésie d’Arnauld d’Andilly à Racine, Paris, Honoré Champion, « Lumière classique », 2003. Un vol. de 14,5 × 22,5 cm de 622 p.
Tony Gheeraert a choisi de consacrer sa thèse de doctorat dont le texte paraît dans la collection « Lumière classique » à la poésie à Port-Royal, proposant ainsi la première synthèse d’importance consacrée à cette question. Jusque-là, les commentateurs s’étaient souvent contenté d’avancer que la doctrine de la grâce efficace défendue par le monastère était incompatible avec la pratique, jugée trop sensuelle, de la poésie, quand elle n’affirmait pas que les Messieurs s’étaient fait les complices d’une entreprise de destruction de la poésie. C’est un domaine mal compris qu’il a choisi d’aborder dans l’intention d’interroger une pratique qui a tenu une place non négligeable au sein des activités des Solitaires. L’ouvrage est assorti d’une bibliographie classée de 29 pages qui révèle l’étendue des investigations menées par ce chercheur. Les annexes proposent au lecteur certaines pièces importantes qui jalonnent l’histoire de la poésie à Port-Royal comme la Lettre au P. Adam [...], Jésuite, attribuée à Guillaume le Roy, une des pièces principales de la querelle des Heures dites de Port-Royal qui n’avait pas encore fait l’objet d’une édition.
Soucieux que son ouvrage ne se limite pas à sa dimension érudite, Tony Gheeraert s’attache à définir soigneusement la méthode qu’il se propose de suivre et livre ainsi, avant enquête, les véritables enjeux de son travail. Malgré les préventions qu’on connaît pour la catégorie, il choisit avec raison de ne pas faire l’économie de la notion de baroque. En effet, celle-ci se révèle opératoire pour comprendre la première génération des poètes qui travaillèrent à Port-Royal. Mais, plus encore, l’idée de baroque devient incontournable dès qu’il s’agit de scruter en profondeur les rapports avec le bérullisme de cette première génération. Sensible aux apports des concepts élaborés par Michel Foucault pour une étude de l’histoire des savoirs, il choisit d’utiliser celui d’épistémè, sans pour autant le considérer comme une clé définitive.
Maîtrisant un domaine critique encore mal exploité en France, Tony Gheeraert prend en compte la dimension internationale du phénomène littéraire qu’il étudie : il est frappé par les points de convergence qui associent par certains aspects la poésie des Metaphysical poets et la production des Port-Royalistes. Les orientations de la recherche anglo-saxonne qui mène l’étude du corpus protestant et plus particulièrement les travaux menés par Louis L. Martz, William Halewood et Barbara Lewalski sont particulièrement stimulants pour sa propre recherche. Cependant Tony Gheeraert a mesuré tout l’apport des études menées par Philippe Sellier sur l’imaginaire augustinien : la tradition polémique qui voudrait constituer Port-Royal en un bastion crypto-calviniste lui est donc absolument étrangère. S’il se sent en communauté de vue avec les orientations actuelles de la critique anglophone, c’est parce que celle-ci considère les choix d’écriture des poètes « puritains » anglais ou américains avec un œil positif, comme autant de choix d’écriture emblématiques d’une certaine spiritualité, et qu’elle s’abstient de considérer leur style dépouillé et volontairement sans relief comme la négation même du poétique.
L’ouvrage, magistral, s’articule autour d’un plan lumineux, conçu en deux temps : « être poète à Port-Royal » pose les fondements théologiques de la praxis poétique de Port-Royal et « Les Métamorphoses du lyrisme religieux » montre l’importance des théories du monastère dans l’évolution de la poétique à partir du tournant des années 1650. Cinq chapitres composent la première partie. Tony Gheeraert délimite d’abord très soigneusement son corpus d’étude. Il évite de se limiter à la seule production des Solitaires sans pour autant élargir inconsidérément son domaine à tous les poètes qui ont entretenu un rapport avec le monastère. La voie moyenne permettra au lecteur de croiser Racine, La Fontaine, Pascal, Boileau, Godeau ou Gomberville aux côtés des Solitaires comme Robert Arnauld d’Andilly et Louis Isaac Lemaistre de Sacy. Les pièces polémiques en vers qui constituent une part non négligeable de la production doivent être prises en compte. Tony Gheeraert ne se contente d’ailleurs pas des seules et fameuses Enluminures attribuées à Sacy ou de l’Onguent pour la brûlure de Jean Barbier d’Aucourt. Il exhume différentes pièces de manuscrits plus ou moins confidentiels, telle cette Jesuitographica de 1688. L’intérêt du corpus réuni pour ce travail réside encore dans le fait que le chercheur prend en compte des textes théoriques sur la poésie, parfois difficiles d’accès, mis en circulation par le monastère ou ses satellites.
L’ouvrage passe ensuite à sa partie strictement théorique. L’auteur montre d’abord que, contrairement à une idée reçue, la poésie n’est pas universellement blâmée à Port-Royal où on considère la poésie lyrique comme un medium relativement neutre qui sera bon ou mauvais selon l’usage que l’on en fait. En réhabilitant la distinction augustinienne entre la vraie et la fausse beauté, les poètes du monastère se font les défenseurs du vrai platonicien et les ennemis du vraisemblable de la fiction aristotélicienne. Contre les poètes profanes et leurs modèles païens, les poètes de Port-Royal produisent donc le modèle biblique, seule source d’inspiration désormais recevable et seul exemple à suivre.
Tony Gheeraert ouvre ensuite un cycle capital de son étude qu’il consacre à la fonction modélisatrice que la Bible exerce sur les poètes de Port-Royal. Il montre que loin de considérer les obscurités bibliques comme marque du seul éloignement de Dieu, les Messieurs les lisent aussi comme preuves de la bonté divine qui, par la beauté mystérieuse de ses paroles, se proportionne aux sens de l’homme déchu. On trouve les linéaments de cette doctrine de l’accommodatio dans les textes pauliniens et l’un des apports majeurs du travail de Tony Gheeraert a été de montrer la fécondité de cette théorie pour l’étude de la lyrique chrétienne du « siècle de saint Augustin ». Il insiste sur le fait que dans la mesure où les Messieurs lisent les beautés poétiques de la Bible comme autant de vestigia divins, ils ne sauraient en aucun cas considérer l’activité poétique comme un divertissement aux conséquences dangereuses. Il vaut donc bien mieux parler, après Sacy, d’un Dieu tempéré par la poésie de l’écriture que d’un Dieu caché par celle-ci. En étudiant en profondeur les préfaces qui ouvrent les livres de la Bible dite de Sacy, Tony Gheeraert peut formuler la théorie de la réception établie par les traducteurs de Port-Royal. Les traductions entreprises témoignent d’une volonté d’acculturation du texte biblique, conçue à l’image de celle que Dieu a effectuée en se faisant auteur. On comprend dès lors pourquoi la Bible sortie des ateliers de Port-Royal constitue un monument de la littérature classique.
Après avoir exposé dans toute sa profondeur la justification théologique de la poésie, Tony Gheeraert interroge, à travers sa production poétique, les rapports de Port-Royal avec le grand renouveau spirituel qui s’épanouit en France au XVIIe siècle. L’auteur montre que Port-Royal doit être perçu moins comme le fer de lance de l’antipélagianisme que comme un bastion de la Contre-Réforme. En effet l’écrasante majorité des productions poétiques qui émanent du monastère soulignent avant tout la volonté de diffuser les valeurs tridentines. Approfondissant les liens qui unissent Port-Royal à l’école française de spiritualité, Tony Gheeraert propose une analyse très convaincante des relations qu’entretiennent les Messieurs avec le bérullisme. L’intérêt majeur des analyses menées par Tony Gheeraert réside dans le déplacement d’accent qui devient dès lors nécessaire pour toute analyse des productions littéraires de Port-Royal. Il faut certes cesser de considérer le monastère comme incarnant uniquement le versant français du jansénisme et l’intégrer de plain-pied au grand rayonnement catholique de l’école française de spiritualité.
Ce n’est pas pour autant, bien entendu, que Tony Gheeraert passe sous silence le second front des combat Port-Royalistes : la défense de la grande tradition augustinienne. Il apporte une nouvelle pièce à l’analyse de la fameuse querelle des Heures qui opposa Port-Royal aux jésuites. Il fonde ses conclusions sur une étude très précise du poème traduit par Sacy dont il place en regard le texte français et le latin original. Deux enseignements peuvent être tirés de l’étude. D’abord l’évidence que la traduction de Sacy force le trait dans le sens d’un augustinisme sombre. Pour autant, et ce deuxième enseignement a son importance, le poème, bien que théologiquement marqué, reste susceptible d’un sens orthodoxe. Tony Gheeraert poursuit son investigation de la poésie de combat et propose une analyse de diverses pièces poétiques grâce auxquelles Port-Royal a véhiculé les thèses augustiniennes. Un dernier point de la poésie polémique issue de Port-Royal reste à étudier : la charge anti-jésuite. Il analyse les Enluminures en mettant en lumière qu’elles ne constituent en rien un dérapage poétique dans la polémique mais doivent être considérées comme participant d’un système de défense soigneusement mis au point. Après avoir analysé la méthode de communication jésuite, Tony Gheeraert montre que les Enluminures proposent une réponse par le texte imprimé à la stratégie de l’image menée par les polémistes de la Compagnie. Le choix de la satire burlesque semble bien le seul possible. L’étude de la polémique à Port-Royal et des Provinciales en particulier ne pourra désormais plus se contenter de scruter les pamphlets en prose ou des productions de théologie polémique comme la Théologie morale des jésuites, d’ailleurs postérieure d’un an aux Stances... Il lui faudra tenir compte de l’importance de la production poétique du monastère, comme modèle et comme source.
Le chapitre V clôt la première partie en proposant une étude des « images obsédantes » qui caractérisent l’univers poétique de Port-Royal. Philippe Sellier avait ouvert la voie et Tony Gheeraert se souvient du conseil de prudence que le grand historien de l’imaginaire du XVIIe siècle avait lancé. Il insiste lui aussi sur le fait qu’un réseau thématique ne saurait être associé sans la plus grande prudence à un groupe d’écrivains. L’auteur se garde donc d’associer inconsidérément des thèmes à la seule spiritualité augustinienne mais considère néanmoins qu’un tel ensemble aidera à se représenter le paysage imaginaire commun à ces poètes. Sept réseaux composent cette géographie de l’imaginaire des poètes de Port-Royal : « Illumination », « Le cœur ardent de la grâce », « Chute, errance, ascension », « La plaie et le baume », « Déserts et jardins », « Dieu juge et Dieu sauveur », « Réconciliations ». Ce n’est pas pour autant qu’il faille gommer la spécificité de chaque poète. Ainsi, le jardin odoriférant de la grâce sera plus une marque du paysage poétique d’Arnauld d’Andilly que de celui de Racine ou de Sacy.
La seconde partie du Chant de la grâce, « Les métamorphoses du lyrisme religieux », se propose en trois chapitres d’analyser en profondeur les répercussions de la rupture épistémologique et culturelle qui traverse le XVIIe siècle, en montrant que l’abbaye doit être comprise comme un acteur et comme une caisse de résonance du passage de la mentalité et de l’esthétique baroques au goût et à la sensibilité classiques. Le premier chapitre, centré sur « Arnauld d’Andilly poète du passé », analyse la production de celui dont les Œuvres chrétiennes sont manifestement plus proches de Du Bartas que de Galilée et de Descartes. D’Andilly voit ainsi le poète comme un déchiffreur du cosmos enchanté ; il tente, en outre, loin d’entreprendre une systématique « démolition du héros », de poser les fondements d’un héroïsme chrétien. Le second chapitre, « La poésie entre crise et conversion », centre ses analyses sur l’évolution d’une poétique qui tente de se conformer aux exigences d’un contexte peu favorable au lyrisme. On y saisit les étapes de la progression de la réflexion de la seconde génération des poètes de Port-Royal. Elle aboutit à une légitimation de l’usage des figures, à une définition du rôle du mètre, ainsi qu’à la préservation de la poésie biblique. Tout l’univers de la poésie du début du siècle est pourtant balayé au nom d’une « utopie de la transparence ». Tony Gheeraert prend appui sur la théorie de Foucault et le suit dans ses analyses de la révolution linguistique dont la Logique se fait le reflet. Les signes se désolidarisent des choses. On entre dans une ère où le langage est pensé avant tout comme un code distinct du réel et où prévalent la transparence et la neutralité. L’auteur va montrer pourtant que la poésie de Port-Royal ne ressentira que partiellement les effets de cette rupture épistémologique.
Évidemment, les poètes refusent d’accorder la primauté absolue au signifiant et de devenir des idolâtres des signes. La virtuosité gratuite, la libre association des mots dans la recherche d’un vain « cliquetis verbal », n’ont pas cours chez les poètes de Port-Royal. C’est le moment pour Tony Gheeraert de remonter aux origines de la poétique classique. La poésie, contrairement au discours en prose qu’on rêve établi sur le modèle scientifique, est sentie comme un lieu d’opacité. Mais il ne faut pas oublier que, pour les théoriciens de Port-Royal, le langage, même le plus scientifique, même le plus lisible possible, reste un pis-aller, un code institué qui en aucun cas ne permet de remonter à l’essence des choses. Dans cette idée d’une imperfection essentielle au langage, il y a place à nouveau pour la poésie. Tony Gheeraert renvoie ici aux analyses menées par Anthony McKenna sur la pensée de Nicole et développe l’idée que la poésie s’adresse directement aux fameuses « pensées imperceptibles » développées dans le Traité de la grâce générale. La puissance de la poésie tient pour les poètes de la seconde génération de Port-Royal au fait que, comme des messages subliminaux, elle s’adresse directement à l’affectif sans passer par la raison. Certes la poésie n’instruit pas, néanmoins elle plaît et échauffe. En ce sens elle est proportionnée à l’amour de Dieu.
Les analyses claires et précises que Tony Gheeraert mène sur ce sujet abstrait et complexe permettent de comprendre que la situation inconfortable du poète de Port-Royal tient à ce double statut du langage poétique. Impur, il résulte de la chute ; capable de Dieu néanmoins, il peut ravir le lecteur. La métaphore n’est donc pas bannie, contrairement à ce qu’on affirme souvent, à Port-Royal. La pensée analogique n’a certes plus cours mais les figures par analogie restent, comme un tribut qu’il faut payer à l’impuissance humaine. Les analyses menées par Tony Gheeraert l’amènent donc à reposer de façon très féconde la théorie de la métaphore à Port-Royal et à infléchir les conclusions auxquelles aboutissait Louis Marin dans la Critique du discours. Les Messieurs ne l’excluent pas de leur théorie, elle ne saurait donc représenter le « point aveugle » de leur système comme le corroborent parfaitement les analyses de la querelle qui opposa, à la fin du siècle, Arnauld à Goibeau du Bois. Les poètes de Port-Royal, effrayés par les scintillements trompeurs de l’écriture des poètes de l’époque antérieure, voient donc la poésie comme une forme d’ascèse esthétique où l’effet de beauté, sans être négligé parce qu’on le sait désormais essentiel, doit sans cesse être soumis au sens. Tony Gheeraert les voit tendus vers l’exigence d’arriver à un « degré zéro » de l’esthétique poétique.
Il est temps de pénétrer dans l’ « atelier du poète ». On a vu Port-Royal, sous l’influence de Saint-Cyran, hostile à la gratuité des recherches stylistiques trop poussées. Tony Gheeraert nous fait comprendre ici le sens de l’ultime production de Jacqueline Pascal où on doit lire le refus de s’astreindre à l’excellence formelle, la promotion d’un « relâchement délibéré » et l’impératif antilittéraire (pour parler comme Breton) qui amène le critique à parler heureusement ici d’ « écriture automatique ». Interrogeant la classicisation à l’œuvre dans les textes des poètes de Port-Royal, l’auteur montre encore l’influence partielle des principes malherbiens sur leur production. Ainsi une étude attentive de la refonte, en 1634, des Stances sur la vie de Jésus-Christ en un Poème sur la vie de Jésus-Christ par Arnauld d’Andilly montre que, sans que le poète en vienne à prêter trop d’attention à la règle, il subit pourtant partiellement l’influence de Vaugelas et Malherbe. Le travail des poètes les amène bien entendu à travailler sur le signifiant et à rechercher l’effet phonique. Ainsi, la musicalité complexe et riche de Sacy annonce-t-elle, dans ses meilleurs endroits, la poésie de Racine. Tony Gheeraert étudie différents procédés incantatoires dont un certain nombre sont issus de la poésie même du texte d’Augustin qui considérait que le texte poétique « parlait à l’oreille de l’âme ». Tony Gheeraert remonte avec les poètes de Port-Royal aux sources de la musicalité poétique romane, seule sensible en français. Ils se mettent à l’école des poètes médiévaux et pratiquent le « vers à fermoirs » ou les « rimes biocatz ». Le critique attentif trouve ainsi dans le Mithridate un bel exemple de cette technique qui montre que l’art du Moyen Âge n’est pas aussi mal considéré qu’on le pense dans la littérature du XVIIe siècle. Tony Gheeraert conclut son itinéraire par l’étude de « l’exploration d’une forme : le verset ». Il montre que l’étude approfondie du texte biblique menée par les poètes et les traducteurs de Port-Royal les amène à exploiter le verset et à inaugurer la prose poétique et le poème en prose.
L’étude de cette floraison poétique est donc riche d’enseignements. La première génération des poètes révèle un surprenant Port-Royal baroque et mystique. L’analyse des textes et des prises de position de la seconde génération établit la place centrale des théoriciens et des poètes de la maison augustinienne dans l’élaboration du sublime et de la doctrine classique. Les théories mises en avant permettent de saisir, à travers la poésie, un nouvel avatar de la querelle de la représentation dont on sait qu’elle atteignit le théâtre et le roman du XVIIe siècle. On ne saurait trop souligner à quel point le travail immense accompli par Tony Gheeraert rénove en profondeur le point de vue jusque-là exprimé sur la poésie à Port-Royal et, bien au-delà, sur la poésie du XVIIe siècle. Le Chant de la grâce est un voyage passionnant au cœur d’une production dont est révélée l’importance, et que l’auteur va chercher à sa source, qu’elle soit imprimée ou manuscrite. Ce chercheur prend soin d’en faire apparaître, sans aucune pesanteur, tous les soubassements théologiques et philosophiques. Les notes de bas de page, précises et érudites, éclairent une lecture qu’elles n’interrompent jamais. Le texte qui n’utilise qu’en cas de nécessité le jargon théologique ou poétique est tout entier sous-tendu par une exigence de lisibilité qu’on sent, tant les analyses souvent neuves sur cet auteur y parsèment les pages, éminemment pascalienne. L’auteur, fidèle aux leçons des poètes qu’il étudie, sait aussi utiliser un style poétique et des expressions susceptibles de parler à l’imagination de son lecteur. Ses thèses, toujours fermes et convaincantes, amènent Tony Gheeraert à interroger de la façon la plus féconde certaines des questions majeures posées par les théories critiques du XXe siècle à propos du « jansénisme » et, sans esprit de polémique, à reprendre parfois certaines des conclusions auxquelles elles ont cru arriver. La haute qualité de cet ouvrage a été saluée par l’Académie des sciences morales et politiques qui lui a décerné cette année le prix Pierre-Georges Castex.
Olivier JOUSLIN.
Anne-Marie Lecoq, La Leçon de peinture du duc de Bourgogne. Fénelon, Poussin et l’enfance perdue, Paris, Le Passage, 2003, 208 p.
Dédié à M. Fumaroli, l’ouvrage d’Anne-Marie Lecoq semble apporter une justification à l’appréciation qui voudrait que Fénelon soit « l’auteur des deux plus beaux textes de la littérature artistique française, les dialogues entre Poussin et Parrhasius, Poussin et Léonard » (M. Fumaroli, « Vision et prière : La rencontre de Jésus et du Baptiste du Guide », L’École du silence. Le sentiment des images au XVIIe siècle, Paris, Flammarion, « Champs », 1998 (2e éd.), p. 277). Ces deux dialogues, que l’auteur reproduit ici intégralement, forment donc la matrice de cette étude qui a pour ambition de mettre au jour les motifs de l’admiration que Fénelon voue à Poussin, et les raisons qui l’amènent à saisir avec autant de finesse l’essence du poussinisme.
Il s’agit donc, en amont de ce qui semble ne ressortir qu’à la convenance personnelle, de montrer tout d’abord l’intérêt que revêt la peinture en général aux yeux d’un pédagogue, dont la mission, à la fois grave et exceptionnelle, consiste à préparer à sa charge le futur roi de France. Le rappel de la place grandissante qu’occupe la peinture dans le paysage culturel de la France de la première moitié du XVIIe siècle soucieuse de conquérir une identité forte face à l’Italie – avec la création, notamment, en 1648 de l’Académie royale de peinture et de sculpture dont Louis XIV est le protecteur officiel – permet de rendre compte de l’obligation de donner une instruction artistique au jeune prince que compléteront les cours de dessin confiés à Sébastien Le Clerc. Mais cela ne rend pas encore raison, aux yeux du lecteur moderne, du choix de Poussin. Il est donc nécessaire de retracer – comme le propose Anne-Marie Lecoq à travers un parcours complexe et rigoureux – la genèse de cette tradition qui a mis Poussin au premier rang des peintres. L’ouvrage de Fréart de Chambray (1662), les conférences prononcées par Le Brun (1667) à l’Académie royale de peinture, ou encore le jugement de Félibien (dont les cinq volumes des Entretiens parurent entre 1666 et 1688) ont, en effet, contribué à faire de Poussin un modèle pour ainsi dire absolu. Mais l’éloge ne doit pas être confondu avec un mouvement d’orgueil national car un Italien comme Bellori (1672) en vient à la même conclusion. Plusieurs raisons expliquent cet engouement.
Pour commencer, Poussin aurait atteint dans ses représentations de la nature ce modèle de justesse et d’équilibre que ni le maniérisme, en proie au désordre de l’imagination, ni le réalisme « servile » d’un Caravage n’avaient su exprimer. En faisant advenir dans sa peinture le règne tout-puissant de la raison, à la fois tendue vers un idéal et soucieuse de montrer le vrai, il serait comparable au « Roi Très Chrétien, qui devait gouverner un royaume terrestre tout en entretenant des liens étroits avec le Ciel » (p. 35). En outre, l’importance que Poussin accordait au « dessein » – au double sens de l’intention délibérée et du tracé précis qui indique le sujet du tableau – contribuerait, au nom des « vertus intellectuelles » (p. 36) et pédagogiques (liées à l’effort dans la conception d’une idée), à l’excellence de l’œuvre. Enfin, Poussin incarnerait, de par l’exemplarité et la sobriété de sa propre existence, l’idéal du « noble peintre » (p. 38). Il semblerait donc difficile dans ces conditions de rester indifférent à des aspects aussi essentiels et de choisir, à l’intention du futur monarque, un modèle de moindre perfection.
Cependant, comme l’indique Anne-Marie Lecoq, au moment où Fénelon accepte cette charge de précepteur, le déclin de Poussin s’est amorcé au profit d’un autre idéal, incarné par Rubens et par le privilège que celui-ci accorde à la couleur et à l’émotion sensible au détriment du dessin et donc de la conception raisonnée. R. de Piles prendra, quant à lui, le relais de Félibien et deviendra le chantre de ce nouveau parti pris esthétique (voir A. Becq, Genèse de l’esthétique française moderne. De la raison classique à l’imagination créatrice. 1680-1814, Paris, Albin Michel, 1994, 2e éd.). Le choix de Poussin, dans un climat qui lui serait progressivement devenu hostile, aura donc l’allure d’une réaction, d’une revendication volontairement passéiste qui prendra un relief particulier dans le contexte de la « Querelle des Anciens et des Modernes », dont Anne-Marie Lecoq rappelle brièvement les lignes principales à partir de la position adoptée par Perrault. Celle-ci, qui consiste à rejeter sans appel le modèle représenté par les Anciens – jugés gauches et superficiels –, servira précisément de repoussoir à la position fénelonienne. L’allusion perfide à l’anecdote de la rivalité d’Apelle et Protogène qui voulurent, chacun à son tour, exécuter le trait le plus fin, apparaît également sous la plume de Perrault comme un prétexte visant à dévaloriser le dessin et à prendre parti en faveur du nouvel idéal.
Au-delà d’une simple querelle d’artistes et de littérateurs, il s’agit bien, à travers la question du statut qu’il convient de reconnaître à l’Antiquité, d’un conflit de valeurs. Les sujets choisis par le peintre (de Parrhasius, on retiendra l’allégorie du Demos d’Athènes que décrivent les Memorabilia de Xénophon), de même que la manière de les traiter (la variété dans l’expression des passions), sont porteurs d’un message qui doit être interprété sur un mode moral, tout comme le fait de prendre la nature pour guide qui doit être compris comme un refus de l’artifice et de tout ce qui, de près ou de loin, peut lui être lié. Mais sur cette approche morale se greffe aussi – comme l’avait déjà suggéré l’étude de M. Fumaroli que nous avons citée – un enjeu de politique extérieure à travers l’importance, qui dépend en partie de son rayonnement culturel, que revêt la France dans l’imaginaire des puissances voisines. Cette fois-ci, ce n’est plus Parrhasius qui est en jeu mais Léonard, à qui Fénelon préfère Poussin : « L’idée, écrit en ce sens Anne-Marie Lecoq, que la peinture française, telle que Nicolas Poussin l’avait incarnée, ne devait plus rien à l’Italie, qu’elle était désormais capable de dialoguer seule à seule avec l’Antiquité, avait aussi une portée politique qui ne pouvait qu’intéresser un futur roi de France » (p. 60). L’aspect politique de cette réflexion sur la peinture apparaîtra également – quoique d’une manière plus directement articulée aux préoccupations théoriques et pratiques de Fénelon – à l’occasion de l’interrogation qui porte sur le choix de certains tableaux qui étayent la défense de Poussin. Le Paysage avec les funérailles de Phocion et le Paysage avec un homme tué par un serpent pouvaient, en effet, avoir été vus par le duc de Bourgogne chez Denis Moreau (son premier valet de chambre et le premier valet de garde-robe du roi), qui possédait une collection de tableaux, et qui était lié à Roger de Gaignières, un célèbre collectionneur, dont Anne-Marie Lecoq explique le rôle qu’il a pu jouer à la cour et dans l’éducation du jeune prince. À travers ce choix – certes tout d’abord dicté par des raisons pragmatiques et pédagogiques, puisque ces tableaux étaient connus du prince –, Fénelon aurait aussi contribué à faire l’apologie du mécénat privé, contre les dépenses publiques consacrées aux Beaux-Arts. L’idée selon laquelle « la leçon de peinture conçue par Fénelon pour le duc de Bourgogne alliait à un “poussinisme” [...] d’État, la reconnaissance du rôle du mécénat privé » (p. 73) se fonde sur l’une des indications elliptiques qui forment les Plans de gouvernement dits Tables de Chaulnes, composés en 1711 à l’intention du jeune dauphin. Fénelon y consigne la remarque suivante : « Arts à faire fleurir, pour débiter non au roi jusqu’à ce qu’il ait payé ses dettes mais aux étrangers et riches français » (Œuvres, II, éd. J. Le Brun, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1997, p. 1105). Il est vrai que le contexte des guerres que la France mène alors contre la quasi-totalité de l’Europe justifie une telle recommandation, mais l’on ne dispose sans doute pas d’un nombre suffisant d’éléments pour admettre que Fénelon songeait alors à cet aspect-là dans le choix des tableaux qu’il commente dans les Dialogues des morts.
Il est plus aisé d’admettre, en revanche – comme l’exposeront de façon détaillée les chapitres consacrés à chacun des deux tableaux –, que Fénelon ait pu y trouver les éléments nécessaires à une leçon complète d’humanité. L’argument du Phocion, parangon de moralité, de noblesse et de courage, que Poussin emprunte aux Vies des hommes illustres de Plutarque, suffirait presque, à lui seul, à justifier le choix de ce tableau. Mais le traitement pictural, qui met en valeur l’aspect moral du sujet, sert aussi de prétexte à une leçon d’esthétique, de poétique et de rhétorique qu’appelle la référence au texte d’origine (voir R. W. Lee, Ut pictura poesis. Humanisme et théorie de la peinture, XVe-XVIIIe siècles, trad. M. Brock, Paris, Macula, 1998 [1967]). L’impératif de « variété », de « contraste », d’ « opposition », auquel Poussin se soumet, témoigne, d’une part, d’une connaissance du De Pictura d’Alberti – que la tradition des poussinistes (Félibien par exemple) reconnaissait comme une autorité ; mais, d’autre part, il fait allusion aux préceptes de la rhétorique de Quintilien dont Alberti s’était lui-même inspiré. Pour finir, ce modèle de rhétorique – dont Cicéron est la source, comme l’avait montré Fénelon dans les Dialogues sur l’éloquence – s’avère à son tour tributaire d’une ambition morale dont le but consiste à inciter à l’action par le moyen de l’émotion (movere) suscitée par la diversité des sentiments représentés, puis par l’instruction proprement dite (docere). Le tableau du maître se présente donc, sous une forme allégorique qui nécessite assurément les talents d’exégèse du précepteur, comme un condensé de toutes les connaissances humaines liées au trivium. En outre, la précision dans le rendu du mode de vie des Anciens fait de Poussin une référence en matière d’histoire. Comme le note Anne-Marie Lecoq, « le “costume” représente donc finalement, tout ce qui dans la peinture, relève de l’érudition livresque, anthropologique, zoologique, géographique, historique..., acquise par le peintre en dehors des connaissances théoriques et pratiques proprement picturales » (p. 92). Puisqu’il n’est rien, jusqu’au thème du paysage lui-même et à son traitement pictural, qui n’appelle un commentaire érudit (la défense de la poésie pastorale par Virgile au nom de l’idéal moral qu’elle est censée représenter), ou qui ne soit prétexte à une digression savante (la parfaite maîtrise des règles de l’optique que révèle la présence de l’eau et des reflets, l’aisance dans l’exécution du sfumato, la grâce des postures du corps...), Poussin mérite bien le qualificatif de peintre-pédagogue par excellence.
Mais le paysage revêtirait, aux yeux de Fénelon, une fonction bien plus importante que celle de n’être qu’un hommage rendu aux Anciens et à l’idéal dont ils se prévalaient (cf. l’interprétation donnée par L. Marin, « La description de l’image : à propos d’un paysage de Poussin », Sublime Poussin, Paris, Éditions du Seuil, 1995). La position de Fénelon, dont la peinture de Poussin serait, sur le plan de l’image, l’illustration la plus parfaite, ne doit donc pas, en ce sens, être confondue avec une forme de passéisme nostalgique et finalement stérile. Car, d’après Anne-Marie Lecoq, ce qui intéresse Fénelon ici, et qui, in fine, justifie pleinement son choix, n’est pas tant que Poussin soit un modèle d’érudition, c’est-à-dire au fond un peintre simplement académique et scolaire, mais qu’il serve avant tout de modèle à une leçon destinée à prévenir pour l’avenir des dangers auxquels le futur monarque pourrait être confronté. Aussi, loin de faire de la figure du paysage, dans ses divers aspects, une synecdoque de la Nature – elle-même comprise comme métaphore du divin –, Fénelon verrait-il en celle-ci une hypotypose du pouvoir politique, de ses erreurs et des dangers qui le menacent.
L’originalité de l’hypothèse d’Anne-Marie Lecoq se révèle donc pleinement dans la dernière partie de son livre (« Au-delà de ce terrain rude... », p. 133 sq.) où elle entreprend de montrer, à partir du résumé de la critique du pouvoir royal exposée par Fénelon dans la Lettre à Louis XIV, que les éléments qui composent le paysage doivent être vus comme une transposition des principales lignes de force de l’idéologie politique à laquelle le jeune duc doit devenir sensible. Les tableaux qui retiennent l’attention du précepteur sont, en effet, construits autour de la même idée : « Dans les deux, le spectateur a pris la place d’un voyageur qui serait parvenu en vue de la ville ou à proximité du lac. Mais voici que sur le chemin sinueux qui lui reste à parcourir, un spectacle terrible vient frapper sa vue. Un convoi funèbre, marqué par l’infamie, se dirige vers lui et va le croiser. Un homme, qu’un serpent vient de tuer, a cessé de se débattre et gît dans l’eau d’une fontaine, à proximité du chemin » (p. 134). Mais « “au-delà de ce terrain rude se présente un gazon frais [...]”. À l’arrière-plan, un spectacle merveilleux s’offre au spectateur-voyageur : la ville d’Athènes vivante, la noble simplicité et la magnificence mêlées de ses monuments, l’agréable verdure de ses bois sacrés, la campagne cultivée, tout à la fois active et paisible, qui l’entoure, sous la lumière argentée d’un beau matin » (p. 134-135). De même, le Paysage avec un homme tué par un serpent montre, en amont de la scène dramatique, un groupe de jeunes gens jouant à la mourre.
Que veulent donc suggérer ces images contradictoires sinon la juxtaposition du réel – la puissance du mal représentée par la figure du serpent ; l’iniquité, la rivalité, la calomnie symbolisées par la mort infamante de Phocion – et de l’idéal, à travers l’abondance liée au travail agricole, la simplicité d’une existence accordée au rythme des saisons et dont les divertissements ne doivent rien au luxe des théâtres ? Ainsi, le monde actuel, que la mauvaise politique a défiguré, est-il « désolé » (Lettre à Louis XIV) ; il ressemble, écrira Fénelon en 1710 dans le Mémoire sur la situation déplorable de la France, à « une vieille machine délabrée, qui va encore de l’ancien branle qu’on lui a donné, et qui achèvera de se briser au premier choc » (cité par A..M. Lecoq, p. 145-146). Le monde, vieillissant et presque moribond, a perdu ce visage d’enfance, et cette qualité qui lui est attachée : la simplicité. Or c’est d’elle que découlent toutes les vertus qui ressortissent à la politique, à la morale, à la religion. L’importance de cette notion dans la pensée fénelonienne (dont l’auteur rappelle ce qu’elle doit à l’influence de Fleury), et le lien qu’elle entretient avec celles d’enfance et de naïveté mérite donc d’être souligné. Anne-Marie Lecoq en relève les occurrences en s’appuyant particulièrement sur les développements de la Lettre à l’Académie de 1714, certes postérieure aux Dialogues des morts mais dont les thèmes étaient déjà présents dans les Dialogues sur l’éloquence de 1679. Ce rappel, qui s’inspire d’un ensemble de commentaires bien connus (on peut songer notamment à F. Berlan, « Du lexique au style : Fénelon », XVIIe siècle, no 152, 1986 ; A. Robinet, « Gloire et simplicité dans l’utopie fénelonienne », Revue des sciences philosophiques et théologiques, 61, 1977 ; Ph. Bonolas, « Fénelon et le luxe dans le Télémaque », Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 249, 1987), n’a pas pour but de proposer un traitement original de cette question mais bien de souligner la valeur politique de l’idée de simplicité qui figure dans les tableaux de Poussin à partir de ce qui symbolise les notions d’injustice, de despotisme, de luxe et de misère. Tous ces éléments, qui s’imbriquant les uns dans les autres forment comme un système, sont les véhicules d’une certaine représentation politique, elle-même nourrie de la vérité évangélique. Le message à saisir pourrait donc se résumer ainsi : le mépris de la nature synonyme de mesure, et la recherche de l’artifice, c’est-à-dire de l’excès et donc de la démesure, seraient des signes de l’oubli de Dieu, et conduiraient toujours à la dégradation de la créature. Ainsi tous finiraient par devenir des esclaves : le roi, fragilisé et impuissant sans son équipage, le peuple assujetti à des charges qui l’accablent. Or le péché n’ayant pas tout corrompu – c’est là l’un des aspects de l’anti-jansénisme de Fénelon – l’homme dispose encore, et particulièrement le monarque dont dépend la condition des autres, de moyens pour s’améliorer. L’enfance, l’âge d’or sont certes des moments révolus, mais ils peuvent encore être ressuscités. « Lorsque vous régnerez, dit Minerve à Télémaque, mettez toute votre gloire à renouveler l’âge d’or » (Les Aventures de Télémaque, livre XVIII, cité par A.-M. Lecoq, p. 161). Plus qu’un idéal, qui ne saurait prendre place ailleurs que dans l’univers fictif du roman, il s’agit bien ici d’un précepte positif, articulé à une représentation de ce que, réellement, doit être la politique. On comprend que la figure de l’enfant prenne, dans ces conditions, un relief particulier. Déjà associée à l’idée de simplicité, elle s’articulerait également à celle de renouvellement et acquerrait par là une signification messianique.
Anne-Marie Lecoq consacre alors un nouveau développement – qui fait pendant à celui qui portait sur l’idée de simplicité – à la symbolique de l’enfance dans la pensée fénelonienne, à l’importance qu’elle revêt pour les « michelins », cette petite congrégation informelle, placée sous le patronnage de saint Michel, tendue vers l’idéal de « puérilité » spirituelle, et dont Mme Guyon était le centre. Mais, comme le montre l’auteur, cette thématique excédait en fait les limites du petit cercle, comme en témoigne, par exemple, l’estampe que Sébastien Le Clerc grava autour des années 1695 à l’intention du futur dauphin et qui illustre les paroles d’Isaïe, « puer parvulus minabit eos », et comme en témoignait déjà le spectacle de rue, donné à l’occasion de l’entrée à Rouen de François Ier, qui montrait des nuages s’ouvrant sur un petit enfant. Cependant, aussi précise et utile que soit l’analyse d’Anne-Marie Lecoq dans la compréhension d’un thème essentiel chez Fénelon, le lien avec les tableaux de Poussin semble plus ténu. Car s’il est incontestable que Poussin, en composant ses tableaux, faisait sciemment référence à cette problématique de l’âge d’or, le fait que celle-ci puisse être liée dans son imaginaire à la thématique de l’enfance interprétée en un sens biblique, voire christocentrique, n’est pas suffisamment démontré ici – de même qu’il est sans doute excessif de voir un christocentrisme chez Fénelon, qui s’écarte, à bien des égards, des positions défendues par l’Oratoire – dont Malebranche, contre qui Fénelon dressa un réquisitoire des plus sévères, est l’un des plus célèbres représentants. La remarque, au demeurant incontestable d’un point de vue strictement historique, selon laquelle « les disciples de Bérulle ne purent que rapprocher les deux règnes enfantins, l’humain et le divin [...] lorsqu’en 1643, la mort de Louis XIII plaça sur le trône de France cet “enfant du miracle” » (p. 180), ne peut donc être intégrée telle quelle dans l’horizon de la pensée fénelonienne, même s’il est vrai que Fénelon voyait assurément davantage qu’un futur monarque dans la figure du jeune duc.
La conclusion de l’ouvrage souligne, en revanche, d’une façon très suggestive, le sens et la valeur dont bénéficie la peinture de Poussin grâce aux feux jetés par ce « crépuscule des mystiques », et que la pensée désacralisée des Lumières dédaignera en n’y trouvant que froideur et raideur et en la condamnant, finalement, à un relatif oubli.
Patricia TOUBOUL.
Javier Cordero y Ricardo J. Hernández, Velázquez. Un logístico en la Corte de Felipe IV, Centro español de Logística, Madrid, 2000. Un vol. 17,5 × 24 cm de 364 p.
Le samedi 7 août 1660, Diego Velázquez expirait, assisté par le patriarche des Indes que le roi Philippe IV avait eu l’attention de lui dépêcher. Dans le certificat de décès qui suivit, il était bien fait mention de l’état de Caballero du défunt, de l’emploi qu’il avait occupé – aposentador mayor de Palacio (maître des appartements du Palais) –, mais il n’était nullement indiqué que Velázquez avait été peintre et qu’il avait rempli une des charges de pintor de Cámara auprès du roi pendant plus d’un tiers de siècle, de 1623 à 1660. Ce fait paradoxal, qui néglige le statut de l’artiste espagnol le plus célèbre du siècle d’or, est au centre de l’ouvrage de Javier Cordero et Ricardo J. Hernández : Diego de Silva Velázquez se voulut d’abord courtisan avant d’être artiste. Cette réalité du XVIIe siècle étonne et, dans leur étude préliminaire, les deux auteurs insistent sur cette singularité qui voit l’artiste ambitieux, c’est-à-dire en quête de reconnaissance sociale, délaisser son travail artistique – manuel et donc dérogeant – pour rechercher l’anoblissement, alors que c’est ce même travail de peintre qui lui avait ouvert les portes du Palais et qui l’avait introduit dans l’intimité du roi. La réussite courtisane de Velázquez est si éclatante qu’il est l’un des organisateurs du voyage royal de 1660 à Fontarabie et de la conférence de l’île des Faisans avec le roi de France ; dans le carton de l’événement dessiné par Charles Le Brun, l’aposentador mayor y apparaît derrière les monarques dans la délégation espagnole.
Cette ascension sociale d’un Sévillan d’origine portugaise est connue ; elle part de l’atelier du peintre Francisco Pacheco, son beau-père, et passe par son arrivée dans la capitale en 1622, où Velázquez est rapidement remarqué pour son savoir-faire. Dès lors, sa carrière se déroule à l’ombre du palais royal. Philippe IV le nomme peintre de la Chambre en 1623, puis huissier de la Chambre en 1627 ; il obtient de la Maison du roi un logement dans la capitale et il bénéficie de l’accès au roi. De 1629 à 1631, le peintre effectue son premier voyage en Italie, sans suspension de gages ; en 1633, il reçoit les droits et avantages d’un alguacil de casa y corte ; en 1634, il est nommé ayuda de guardarropa (aide de la garde-robe) sans exercice. Cela lui permet de transmettre à son gendre – Juan Bautista del Mazo – sa place d’huissier de la Chambre. D’autres récompenses et d’autres charges lui sont encore attribuées et sa carrière culmine à partir de 1652, quand il est nommé aposentador mayor de Palacio.
De cette brillante carrière au sein de la Cour, les auteurs relèvent le rapide apprentissage des rouages administratifs courtisans par Velázquez comme sa grande habileté à utiliser les réseaux sévillans et familiaux. Cependant J. Cordero et R. Hernández retiennent surtout l’aspect logistique des fonctions occupées par Velázquez, ce qu’ils considèrent comme la face cachée de son activité méconnue, à la différence de sa peinture. De ce fait, les auteurs ont choisi de publier dans une volumineuse annexe documentaire (p. 191-359) près de soixante-quinze documents (fac-similés et transcriptions) qui ont trait uniquement aux contingences matérielles que l’aposentador mayor doit régler au cours des années 1634-1660. La répartition chronologique de ces documents fait la part belle aux dernières années de la vie du Velázquez, près du tiers date de 1660, et une grande partie concerne la préparation matérielle du voyage royal et la rencontre avec les souverains français. L’intérêt de ces documents est varié ; ils soulignent l’importance des questions matérielles : logement, ravitaillement (quantité et coût du vin consommé par le cortège royal durant le voyage de Fontarabie, p. 312-315), transport, chauffage... Ces éléments recoupent parfois des thématiques de préséance car Velázquez, par sa fonction d’aposentador, était chargé de l’organisation des sorties et des fêtes royales. Il s’agissait en effet d’assigner des places aux principaux nobles au cours des grandes cérémonies, et plusieurs documents illustrent la préparation de ces événements (plan de la procession du Corpus en 1656, plan des gradins pour la corrida de l’autodafé de 1632...), ce qui valut à Velázquez non seulement des contestations de la part des habitants qui devaient céder leurs appartements (p. 248-249), mais aussi des querelles protocolaires de la part de courtisans mal placés (p. 240-243).
Par cette publication, les auteurs offrent aussi une nouvelle image de la monarchie administrative des Habsbourg, volontiers « paperassière », avec les mandements, les permissions, les dispenses, les doubles et autres quitus qu’elle octroie à ses agents et qu’elle produit en grand nombre. Cependant, l’approche « logisticienne » trouve ses limites dans la volonté des auteurs de réaliser un livre grand public (p. XV) : ils affirment aussi ne pas vouloir « allonger cette bibliographie bureaucratique autographe » des documents de l’annexe (p. 191). Ce choix explique-t-il qu’il n’y ait aucun appareil critique, ni notes, ni explications aux documents ? Que, dans la présentation de Velázquez en première partie, les sources des citations ne soient jamais précisées ? Ce manque de rigueur se poursuit du point de vue éditorial par l’absence d’index et de table des documents. Ces critiques formelles vont à l’encontre du jargon « entrepreneurial » utilisé par les auteurs, quelque peu anachronique par sa volonté de rationalité appliquée au XVIIe siècle ; ils emploient des termes de logistique, d’économie, de gestion, et ils ajoutent quelques termes anglais sans pour autant réaliser une synthèse pluridisciplinaire autour de l’activité matérielle d’un des plus grands artistes espagnols.
Alain HUGON.
Michel Antoine, Le Cœur de l’État. Surintendance, contrôle général et intendance des finances, 1552-1791, Paris, Fayard, 2003, 593 p.
« Que le lecteur veuille bien ne pas se méprendre ! Il ne trouvera dans ces pages ni une histoire des techniques financières et comptables ou des systèmes fiscaux, ni un survol de la politique budgétaire sous les derniers Valois et sous les Bourbons. Mon propos n’a pas été de mettre en lumière les objectifs, les voies et les moyens de cette politique, mais de discerner comment et par qui furent préparées et mises en œuvre, quelles qu’elles fussent, les décisions la conduisant au fil des ans. »
C’est par ces propos que Michel Antoine présente l’objectif de son ouvrage qu’il veut être un outil de travail à l’usage des historiens et non une synthèse aboutie sur le monde des finances de la monarchie française. Ce livre est d’abord une somme considérable d’informations sur le milieu peu connu du contrôle général et de l’intendance des finances. En amont de toute recherche sur ce groupe, il offre un travail d’identification méticuleux des personnages, de leur statut, de leurs titres et de leur temps de passage au service de l’État. Cet ouvrage se veut donc une réflexion institutionnelle sur le cœur de l’État par la confrontation entre les règlements visant à ordonner cet organe de gouvernement, et les hommes assumant la tâche définie par ces mêmes règlements. La réflexion qui a présidé à ce livre se situe ainsi à la croisée d’une étude juridique et d’une approche individuelle des milieux dirigeants des finances royales. Il laisse entrevoir combien, sous l’Ancien Régime, la réalité d’une fonction était liée à la personnalité de son titulaire, aux fluctuations de la faveur royale et aux données de la conjoncture.
Ce travail d’identification et de définition est d’autant plus précieux que l’historiographie française se montre encore lacunaire en ce domaine. Les recherches de Philippe Hamon sur le règne de François Ier et celles de Françoise Mosser sur les intendants de finances au XVIIIe siècle, pour ne citer qu’elles, ont déjà révélé l’importance des organes financiers de gouvernement dans le fonctionnement de la monarchie française, mais s’avèrent encore esseulées. Au-delà des lacunes historiographiques, ce livre cherche aussi à dépasser la difficulté que représente la constitution d’un ensemble homogène de sources pour traiter de l’administration financière. Cette dernière bénéficiait à l’origine de deux fonds conséquents : celui de la chancellerie de France, pour tout ce qui relevait des actes réglementaires et législatifs ainsi que du haut personnel administratif ; celui de la Cour des comptes de Paris, avec ses registres mémoriaux où étaient recopiés les actes officiels, les registres des comptes du Trésorier de l’Épargne puis des gardes du Trésor royal, et l’ensemble des pièces justificatives de cette comptabilité d’État. L’essentiel de cette documentation fut détruite à la Révolution française, et il n’en subsiste que des épaves éparpillées dans divers fonds d’archives, tout comme les papiers du contrôle général, eux-mêmes écartelés entre les divers services dont le contrôleur avait la responsabilité. Ce livre est donc le fruit d’un patient travail de reconstitution documentaire sans lequel son ambition identificatrice n’aurait pas été possible. Michel Antoine livre d’ailleurs, après son introduction, l’ensemble des références qu’il a pu rassembler, et on ne peut que regretter qu’il n’ait pas précisé la nature de chaque cote, ou du moins la tranche chronologique qu’elle représente, afin de rendre cet inventaire encore plus utile.
Le livre est ensuite construit autour d’un séquençage chronologique courant de 1547 à 1791, avec comme césure les principales réformes et les changements gouvernementaux. Onze étapes jalonnent ainsi cette histoire financière du gouvernement royal, des derniers Valois à Louis XVI. Le point de départ de l’ouvrage est la réorganisation de l’État par Henri II lors de sa prise de pouvoir en 1547 qui déboucha d’abord sur la codification du rôle du contrôle général, puis en 1552 sur la création de ce qui fut appelé à devenir la surintendance des finances : se mit en place alors une administration collégiale d’intendants de finances au sein de laquelle un individu put prendre un ascendant décisif au point de devenir surintendant, groupe associé au contrôleur général dont la charge fut tour à tour créée et supprimée au gré des événements. Les XVIIe et XVIIIe siècles sont traités avec d’autant plus de précision que c’est à partir de Louis XIII que l’administration des finances devint, selon l’auteur, un appui majeur utilisé par le roi pour asseoir sa gestion exécutive du royaume ; après ce règne, ce cœur de l’État oscilla entre ordre et désordre au fil des besoins financiers toujours plus importants, se révélant en fin de compte un facteur de continuité particulièrement efficace dans l’encadrement du royaume. Michel Antoine s’attache alors pour chaque phase à définir la nature juridique des fonctions, examinant autant l’intendance que le contrôle général, et replaçant les grands cadres de l’État dans les aléas de la conjoncture. Sur ce plan, ces chapitres offrent une relecture des césures chronologiques de l’ensemble des règnes, sous l’angle des finances, mais surtout sous l’angle des projets de réforme de l’État dans son ensemble. Une fois défini ce cadre, l’auteur identifie les individus ayant accédé à la fonction, leurs origines sociales, leurs réseaux de relation, ainsi que leurs décisions. C’est tout un milieu qui prend corps et dont on mesure l’incidence sur la politique du royaume.
Ce livre fournit donc à l’historien un outil de travail précieux concernant un pan particulièrement complexe de l’administration royale. Sa lecture révèle quelques points de permanence qui donnent son caractère à ce cœur de l’État et incitent à approfondir la recherche : le maintien d’une collégialité dans la prise de décision financière, le maintien d’une appartenance de ses membres au conseil du roi, des fluctuations entre usages de l’office et de la commission, et enfin un rapport de forces entre l’intendance et le contrôle général.
Pierre-Jean SOURIAC.
Fritz Nies, Les Lettres de Madame de Sévigné. Conventions du genre et sociologie des publics, traduit de l’allemand par Michèle Creff, préface de Bernard Bray, Paris, Honoré Champion, « Lumière classique », 2001. Un vol. 23 × 15,5 cm de 456 p.
Les travaux de Fritz Nies sur le lexique, l’épistolaire et les genres dits « mineurs », le livre et la lecture, lui ont acquis, de longue date, une autorité internationale. Il aura pourtant fallu attendre trente ans pour qu’on dispose enfin de la traduction de ce grand livre, auquel on peut appliquer l’épithète de classique, au sens qu’en donne l’auteur : la chance de survie d’une œuvre, écrit-il à propos des lettres de Mme de Sévigné, provient de sa capacité à offrir « ce qu’en attendaient les premiers récepteurs et en même temps [...], auprès de groupes autrement structurés et ayant d’autres dispositions, un nouvel intérêt » (p. 256). L’ouvrage de F. Nies possède lui aussi, indéniablement, cette capacité à « devenir un modèle », offrant à ceux qui le relisent ou le découvrent des orientations de recherche et des sujets de réflexion toujours renouvelés. En trois siècles, la correspondance et la personnalité de Mme de Sévigné ont suscité une immense bibliographie : F. Nies, au lieu de substituer sa propre lecture aux précédentes, restitue au contraire à chaque interprétation son cadre historique, donne sens aux malentendus dont est faite toute communication, et plus encore la communication imprimée, quand jouent les distances spatiale, sociologique et temporelle. La préface de Bernard Bray, tout en rappelant ce que la démarche de l’auteur doit à Hans-Robert Jauss et à l’ « École de Constance », souligne l’originalité audacieuse qui consistait à étudier la réception, non d’une œuvre « canonique », mais d’une correspondance privée dont le statut d’œuvre littéraire faisait en soi question, croisant ainsi l’histoire des interprétations avec celle, plus nouvelle encore, des « processus de consécration littéraire » (p. 256). La première partie s’attache à reconstruire et à comprendre les critères esthétiques des destinataires de Mme de Sévigné. Pour cela, il fallait procéder à une véritable archéologie de valeurs oubliées, occultées ou devenues incompréhensibles : la négligence affectée, la variété, le badinage. Entreprise novatrice il y a trente ans, et qui l’est encore et autrement, à la lumière des travaux consacrés depuis à l’esthétique galante par A. Viala, R. Duchêne et D. Denis notamment. La reconstitution de cette réception initiale permet de comprendre comment s’articulent, ensuite, les mutations du public et les significations nouvelles données à ces lettres, dans leurs éditions successives : ce sont de véritables « processus de publication » (p. 25) que l’auteur met au jour, processus par lesquels texte et publics se construisent mutuellement, où prennent tout leur sens les formes mêmes de la publication (lecture orale de passages choisis à un public élargi, copies manuscrites, éditions, réécritures, suppressions, anthologies, etc.). Le « mythe Sévigné » (p. 81) est analysé, avec une grande finesse, dans ses strates successives, ses jugements contradictoires, ses usages sociaux parfois inattendus : aristocrate rompue aux codes discrets de la belle négligence, « grande caillette », modèle du style naturel, génie qui s’ignore, chrétienne fervente ou tiède, âme au miroir, mère exemplaire, incarnation de l’ « esprit français », inquiétante névrosée, voire « bourgeoise rondelette » ou prudente ménagère, autant d’images qui témoignent de la constante (ré)invention de l’auteur et de l’œuvre par des lecteurs hétérogènes, jamais réduits à leurs pures déterminations sociologiques, mais qui n’échappent pas non plus aux jeux complexes des identifications, à l’influence des médiations et des prescriptions (p. 191 sq. et passim). La troisième partie, sous le titre « Documentation », offre une impressionnante bibliographie (120 p. !) mise à jour et divisée en cinq sections (bibliographie générale, recueils de lettres publiés jusqu’en 1700, éditions de la correspondance, catalogues du XVIIIe siècle et enfin études) ainsi qu’un précieux lexique des néologismes de Mme de Sévigné. Trois diagrammes permettent d’observer la relation, au cours des siècles, entre les éditions de la correspondance et les études sévignéennes. On regrettera seulement, dans un tel ouvrage de référence, l’absence d’index nominum et rerum. De cette étude magistrale, le lecteur tire, à chaque page, le double profit d’un éclairage passionnant sur Mme de Sévigné et d’une leçon de méthode vivifiante. Loin de se plaindre de la misère de l’interprétation, l’auteur nous invite au contraire à considérer ses facettes contradictoires comme « la prémisse de l’interprétation intégrale de textes et de genres littéraires dans le cadre du système de communication en constante évolution qui est le leur » (p. 257). Dans cette voie, le livre de F. Nies s’avère une avancée pionnière, et toujours féconde.
Myriam MAîTRE.
Giovanna Devincenzo, Marie de Gournay. Un cas littéraire, Biblioteca della Ricerca, Mentalità e scrittura, Schena editore - Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002, 350 p.
Cette monographie étudie M. de Gournay en trois temps. « Esquisse d’un portrait » prend principalement en compte les aspects moraux de sa vie aussi bien que de son œuvre : les critiques et railleries des contemporains, l’expression morale de M. de Gournay à travers plusieurs de ses traités, ses partis pris en matière de poétique, sa carrière de femme de lettres, le Proumenoir de Monsieur de Montaigne, les textes autobiographiques et épistolaires. « Aspirations et déboires » est centré autour des questions éditoriale et linguistique : l’édition des Essais et sa contestation, le travail de M. de Gournay sur ses propres textes, ses positions linguistiques. Enfin « Un rôle avant-coureur » vise à mettre en valeur son rôle initiateur, spécialement dans le combat pour la cause féminine.
G. Devincenzo, qui a scrupuleusement lu ses œuvres, a bien compris qu’il était vain de vouloir les distinguer de sa vie (dans la version dont nous disposons, dans l’attente d’une nouvelle biographie à paraître). Sa ressource principale est donc, très judicieusement, le commentaire des textes, entrelacé du récit biographique, dans le but de rendre compte de ce vaste ensemble textuel et idéologique, très divers, produit au cours d’un demi-siècle de travail.
Une place importante est faite aux hypothèses ainsi qu’aux jugements de valeur d’une critique désormais obsolète, qui relèvent d’une histoire de la réception mais sont inadéquats pour fonder un savoir ; cela induit des questions qui n’ont plus lieu d’être posées (comme l’attribution du Prince de Corse ou des Saines affections) ainsi que quelques distorsions interprétatives (ainsi, traiter « Si ce Livre me survit... » en se fondant sur une appréciation caricaturale datant de 1896 ne permet pas de tirer parti de ce texte fondamental). En revanche des travaux récents, sur l’écriture, les traités moraux, l’édition des Essais, bien que certains d’entre eux soient cités dans la bibliographie, sont insuffisamment utilisés ; l’analyse du sens des titres est, du coup, en retrait des acquis présents et le mot « ombre » paraît avoir été compris dans un sens trop particulier (p. 187). Mais la critique gournéenne est si évolutive ces dernières années qu’il est difficile de maintenir un ouvrage à jour entre sa conception et sa parution.
G. Devincenzo adopte parfois un regard finaliste qui considère M. de Gournay comme marquant dans l’histoire de la littérature et des idées une étape annonciatrice de l’avenir, comme lorsqu’elle est présentée comme précurseur d’Olympe de Gouges (p. 21). Cette vision, qui inspire le titre même de la 3e partie, détermine l’interprétation (l’éd. de 1634 « annoncerait » celle de 1641, p. 192, M. de Gournay annonce Poulain de La Barre p. 266, et même l’Encyclopédie p. 273, voire l’encyclique Mulieris dignitatem p. 269). L’arrière-plan historique sur lequel écrit M. de Gournay, et dont ses textes nous disent combien elle en est informée, est de ce fait minoré et la rupture qu’elle introduit dans l’histoire des idées paraît largement surestimée (par exemple, peut-on la considérer comme la « première parmi les avocats de l’égalité entre les deux sexes » ?, p. 87).
Enfin, le point de vue normatif affleure à maintes reprises : est-il du ressort de la critique de concevoir comme « heureuse » l’émancipation féminine (p. 21), d’exprimer à un auteur la reconnaissance d’un « nous » dont on ne sait s’il désigne la gent féminine ou l’espèce humaine (p. 267), voire de juger de la qualité esthétique de ses textes (passim) ? Le projet implicite de « réhabilitation » de M. de Gournay induit une posture apologétique qui limite l’analyse du Remerciement de 1624, minore – sans doute pour les faire paraître désintéressées – la part des motivations personnelles dans ses prises de position morales et politiques, notamment son anti-aulisme (c’est en tant que « déclassées » que M. de Gournay s’exprime sur les mœurs de la cour, tout autant que dans le cadre du conflit de « classe » retracé dans les pages 32-33 ; c’est à cause de son expérience de la vie sociale qu’elle prend pour cible principale, voire obsessionnelle, la médisance, ou qu’elle justifie la vengeance). L’ouvrage moralise et intellectualise ainsi des propos (les questions politiques du régicide, de l’art de gouverner, de l’institution du prince sont traitées au titre d’une M. de Gournay « moraliste ») qu’il importe tout autant et peut-être davantage de saisir dans une perspective tactique ; elle laisse du coup inaperçue la part d’autobiographie qui imprègne les traités (p. 115). Ce même parti pris conduit à minimiser, sans doute parce qu’elle a mauvaise réputation, l’importance de sa poésie aux yeux mêmes de l’auteur (p. 80), alors que ce genre, traductions comprises, occupe la presque totalité du tome II de ses œuvres, que théorie et pratique sont indissociables pour la digne héritière de la Brigade qu’elle veut être et alors même que la page 17 affirme, à juste titre, l’absence de « hiérarchie » dans ses œuvres. Le préjugé favorable fait exagérer les données positives : la relation avec Juste Lipse, assez précisément relatée, est cependant décrite comme un « rapport de filiation qui va naître entre eux » (p. 126), le surnom de « Minerve ou Sirène de France » est présenté comme très répandu à l’étranger (p. 132) et le mot de Du Perron disant qu’il suffit de regarder M. de Gournay pour être convaincu de sa vertu est pris pour un hommage, quand il s’agit d’un trait cruel (p. 135).
Notons encore d’inévitables erreurs factuelles, par exemple sur les éditions : le traité « Des Broquarts » n’est pas une nouveauté de 1641 mais résulte du découpage du traité sur « La Médisance » (p. 192) ; « De la Témérité » n’est pas un texte « de circonstance » (p. 193), ou du moins pas plus que tout autre de ses traités... ; la « Bienvenue » fournit par découpage et recomposition des traités ultérieurs (p. 200)...
Ces réserves ne retirent rien au courage qu’il y a eu à entreprendre la première une monographie d’ensemble sur cette œuvre vaste et complexe. L’un de ses mérites est de faire sa juste place à la question féminine, ni proportionnelle aux deux courts traités que lui consacre M. de Gournay, ni, au contraire de ce que l’on a trop souvent posé, l’unique motif pour la considérer comme autre chose que la fille spirituelle de Montaigne. Giovanna Devincenzo a donc beaucoup fait pour l’auteur auquel elle s’attache : ce panorama d’ensemble, avec les annexes consistantes qui l’accompagnent, remplira une fonction très utile d’information sur l’auteur et son œuvre et les analyses proposées, toujours suggestives, permettront de prolonger un travail critique auquel l’auteur de cette étude prendra désormais, souhaitons-le, une part majeure.
Jean-Claude ARNOULD.
Giovan Battista della Porta, Teatro, tragédies (vol. 1) et comédies (vol. 2 et 3), Raffaele Sirri (dir.), Edizioni scientifiche italiane, Edizione nazionale delle opere di Giovan Battista Della Porta, 2002, 3 vol. de 17 × 24 cm de XXVI-446, 576 et 528 p.
L’importance prise par les auteurs, les praticiens et les théoriciens italiens de la deuxième moitié du XVIe siècle dans la définition du théâtre moderne – dans le champ de la dramaturgie et de l’édition théâtrale comme dans celui des pratiques scéniques, ou encore de l’institutionnalisation et de la professionnalisation du théâtre – n’est plus à démontrer. Dans les années 1550-1590, les bouffons s’organisent en troupes contractualisées sur le modèle des corporations de métier, et les lettrés, écrivains de théâtre par divertissement ou par sollicitation politique, voient leur autorité contestée par ces « gens de l’art ». S’affirme alors ce que l’on a appelé une « dramaturgie d’acteur » fortement charpentée, portée par des comédiens-lettrés qui inventent littéralement le statut professionnel d’auteur de théâtre.
La critique littéraire a longtemps délaissé ces périodes charnières, instables, moments d’interrogation, d’hésitation, de remise en question des normes – qu’elles soient sociales, politiques, esthétiques, culturelles –, au motif que dans cette prise de distance avec les « genres » dominants elles n’auraient pas produit de « chefs-d’œuvre ». Ces temps intermédiaires sont pourtant ceux des évolutions, voire des révolutions, et ils offrent toujours, pour peu qu’on les affronte sans préjugés négatifs, un creuset d’expérimentation propice à l’invention de nouvelles expressions artistiques.
Le polygraphe napolitain Giovan Battista della Porta est l’un de ces expérimentateurs audacieux, de ces esprits curieux, inclassables parce que touche-à-tout, donc méconnus, qui ont marqué fortement leur époque et dont la mémoire occultée doit être réactivée. Né en 1535, mort en 1615, il traverse des temps paradoxaux, chaotiques sur le plan politico-religieux, particulièrement à Naples, et pourtant, comme on l’a dit, inventifs sur le plan artistique, surtout théâtral. Il partage son activité intellectuelle et scripturale entre un intérêt marqué – presque une fascination – pour les sciences occultes et la magie (Magiae naturalis libri IV, 1558), la cryptographie (De furtivis literarum notis, vulgo de ziferis, 1563), les procédés mnémoniques (L’arte del ricordare, 1566), la chirographie et la science physionomique (De humana physiognomia, 1586, puis Della celeste fisionomia, 1601), l’optique, la géométrie (Elementorum curvilineorum libri tres, 1610), et une approche pratique et théorique de l’écriture théâtrale, concrétisée dans le corpus vaste de comédies et de tragédies – dont certaines disparues –, et dans un traité en latin sur l’écriture des comédies (De arte componendi comoedias), également perdu. Il est de ce fait un acteur central dans la redéfinition de l’art d’écrire le théâtre et de le représenter dont nous parlions plus haut.
Quoique présenté par l’auteur lui-même dans certains prologues (La Carbonaria, 1601, puis Gli due fratelli rivali, 1601) comme des « plaisanteries de débutant », préalable à des essais plus sérieux, le théâtre de Della Porta – bien loin de n’être qu’un divertissement – témoigne d’un sens aigu du rythme scénique et de l’effet comique, d’une inventivité linguistique très arétinienne, mais contrôlée pour répondre à la fois aux exigences de la censure et à celles de la réception par un public nouveau, dans un contexte en mutation. Il absorbe de toute évidence les techniques et le répertoire des comédiens improvisateurs dont ses dialogues peuvent être considérés aussi comme des enregistrements originaux, élevés au statut littéraire par leur intégration à l’héritage de la comédie érudite, celle de l’Arétin ou de son compatriote Giordano Bruno dont l’unique comédie, Il Candelaio (1582), paraît quelques années avant les débuts de Della Porta. Ce dosage subtil entre éléments d’une « dramaturgie d’acteur », tournée vers l’effet scénique, et une « dramaturgie d’auteur » respectueuse de l’écrit lui a valu, de son vivant, d’être à la fois vilipendé pour ses audaces – il était étroitement surveillé par le Saint-Office – et reconnu par les milieux intellectuels comme en témoigne la publication immédiate et répétée de ses premières comédies (Olimpia, 4 éd. de 1589 à 1613 ; La Fantesca, 4 éd. entre 1592 et 1610, puis de nombreuses éditions modernes ; La Trapolaria, 5 éd. entre 1596 et 1628 ; Cintia et La Carbonaria, 2 éd. en 1601 et 1606). Le mépris qu’il affiche en plusieurs occasions envers ses textes théâtraux est en fait de pure convention et sert, comme souvent, de captatio benevolentiae : l’insistance et la virtuosité qu’il déploie dans ses prologues-plaidoiries pour revendiquer son originalité – pensons au prologue de Penelope où il s’affirme comme l’inventeur de la tragi-comédie –, vanter métaphoriquement la beauté de ses créatures (prologue de La Trapolaria), inviter le public à la curiosité et dénoncer le conservatisme de ses détracteurs, le prouvent.
Les trois volumes consacrés au théâtre de Della Porta dans l’Édition nationale de ses œuvres, parus aux Edizioni scientifiche italiane en 2002, outre qu’ils rendent un hommage justifié à cet auteur inventif, répondent rigoureusement à sa propre conviction, plusieurs fois répétée dans ses prologues, que la vie et la survie de l’œuvre théâtrale ne résident pas dans les critiques et les commentaires, mais dans l’édition, la traduction et la représentation : « Plus on les entend et plus on les voit, plus on les considère, et plus elles plaisent, et plus elles sont republiées, comme cela est advenu pour d’autres [de mes comédies] présentées en public et en privé » (prologue de La Carbonaria). Tenant compte de cette revendication d’auteur, très moderne, même s’il n’est pas prouvé que Della Porta ait personnellement supervisé les diverses éditions de ses pièces comme le fera plus tard Goldoni, le curateur, Raffaele Sirri, spécialiste d’ecdotique théâtrale, a fait le juste choix d’une édition strictement philologique, reposant pour chacune des pièces sur une étude précise des variantes éditoriales des éditions connues du XVIIe siècle, et, pour la tragédie Georgio, sur le décryptage du manuscrit autographe, le seul qui nous soit parvenu. L’étude de ces variantes, dans leur continuité, met en évidence leur caractère de plus en plus systématique et cohérent, et surtout leur évolution vers des « corrections d’auteur », syntaxiques et lexicales, ce qui permet d’émettre l’hypothèse d’une intervention plus directe de l’auteur dans l’établissement du texte imprimé après 1601 (Gli due fratelli rivali, La Sorella). Le théâtre de Giovan Battista Della Porta acquiert, dans ce travail ecdotique d’une précision minutieuse dont la finalité affichée est de « récupérer une lisibilité correcte de l’œuvre scientifique et littéraire du Napolitain », mais aussi d’approcher la personnalité de l’auteur, une dimension exemplaire supplémentaire : il illustre admirablement l’incertitude qui flotte autour de la notion de « texte théâtral », et donne au chercheur la voie à suivre pour essayer de la résoudre.
Françoise DECROISETTE.
Mariette Cuénin-Lieber, Corneille et le monologue. Une interrogation sur le héros, Tübingen, Gunter Narr Verlag, coll. « Biblio 17 », no 134, 2002. Un vol. 15 × 21 cm de 466 p.
C’est à un double objectif que répond le présent ouvrage, qui se donne à lire à la fois comme une étude du monologue cornélien et comme une réflexion sur le héros, tel qu’il se constitue dans le monologue d’abord (avec Le Cid et Cinna notamment) puis en dehors de lui. L’une des questions, en effet, qui guide l’ensemble du projet est celle de la raréfaction puis de la disparition du monologue dans l’œuvre de Corneille : très présente dans les premières pièces (Mélite en compte six, La Suivante quatorze et Rodogune sept), la forme devient plus rare à partir de Théodore ; le monologue est enfin absent de Sophonisbe, Agésilas et Tite et Bérénice, comme il l’était déjà de La Mort de Pompée. À cette question, Mariette Cuénin-Lieber apporte une réponse essentiellement fondée sur l’évolution de la thématique héroïque et, plus largement, sur l’évolution du regard que le dramaturge porte sur le héros et sur l’homme.
La première partie de l’étude vient exposer l’histoire du procédé et la réflexion théorique à laquelle il a donné lieu ; des développements souvent remarquables définissent les différentes fonctions du monologue (fonctions techniques de liaison des scènes, d’éclaircissement, mais également fonctions morales, dès lors que le théâtre donne une place plus grande à l’introspection) et explicitent les contraintes ou les infléchissements que les genres dramatiques font subir au procédé ; est également soulignée l’ambivalence du monologue, parole de convention censée traduire à la scène le discours intérieur des personnages et, soumise, en tant que telle, aux exigences de la vraisemblance. La seconde partie propose un parcours chronologique, depuis Mélite jusqu’au Cid, puis d’Horace à Rodogune et enfin de Théodore à Suréna, et articule l’examen du monologue et la question du héros. Corneille tourne progressivement le dos, à partir de La Place royale et de Médée, à l’utilisation traditionnelle du monologue, pour le faire servir à l’élaboration d’une maîtrise de soi (particulièrement sensible dans les monologues successifs attribués à un même rôle) puis, avec Le Cid et Cinna (c’est-à-dire essentiellement avec les monologues de Rodrigue et d’Auguste), à la constitution d’un héroïsme qui est dépassement et arrachement. Le cas d’Horace donne lieu à des pages très riches : Corneille, en effet, ne confie aucun monologue au protagoniste et délègue aux autres personnages l’élaboration de l’image, contrastée et même contradictoire, d’un héros problématique et qui demeure tel pour le spectateur. À partir de Théodore, le monologue se raréfie et se trouve réservé à des personnages (les princesses qui, telles Andromède ou Dircé dans Œdipe, manifestent un conflit entre amour et devoir) ou à des thèmes spécifiques (l’interrogation sur l’identité, par exemple) ; dans la plupart des tragédies postérieures à la seconde tragédie chrétienne de Corneille, la réflexion sur le héros et la manifestation de l’héroïsme ne passent plus par le monologue, à la fois parce que le mouvement héroïque fait désormais l’économie du combat intérieur et s’impose comme une évidence, que se multiplient les personnages faibles, opaques à eux-mêmes, imperméables à l’amendement moral et que s’impose, avec le mal, le pessimisme politique de Corneille.
En choisissant comme objet d’étude le monologue dans l’ensemble du théâtre de Corneille, Mariette Cuénin-Lieber comblait un manque réel et se donnait les moyens de porter un regard neuf sur la totalité de l’œuvre. On appréciera, de fait, la qualité de nombreux développements ainsi que l’extrême rigueur dans la composition de l’ouvrage (multiplication des conclusions partielles notamment, qui rendent toujours visibles les étapes de la démarche). Au chapitre des critiques, on pourra néanmoins déplorer le primat accordé, dans l’appréhension globale du sujet mais également au fil de la démonstration, au contenu – étroitement réduit d’ailleurs à la question du héros – du monologue aux dépens de sa forme et de son fonctionnement dramaturgique – l’étude du monologue disparaît d’ailleurs complètement dans certains développements de la dernière partie, et cette disparition ne saurait se justifier par celle du monologue dans l’œuvre de Corneille. On est, en outre, un peu surpris, surtout dans un ouvrage dévolu à une question qui relève d’abord de la dramaturgie, du choix, réduit, des références critiques (essentiellement les travaux de Georges Couton) et de l’absence de renvois à des études plus récentes, notamment celles de Georges Forestier. Très original et novateur dans son projet initial, l’ouvrage déçoit ainsi parfois dans ses conclusions.
Bénédicte LOUVAT-MOLOZAY.
Charles Mazouer, Le Théâtre d’Arlequin. Comédies et comédiens italiens en France au XVIIe siècle, Fasano et Paris, Schena editore et Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll. « Biblioteca della Ricerca, Cultura Straniera », 2002, 403 p., 16 planches.
Le Théâtre d’Arlequin de Charles Mazouer nous délivre une présentation historique et une réflexion sur les implications esthétiques de la présence des comédiens italiens en France entre la fin du XVIe siècle et le XVIIIe siècle. Cet ouvrage constitue un recueil de seize articles écrits par l’auteur et publiés dans divers ouvrages depuis 1992, accompagnés d’une annexe (l’ « Avertissement » d’Evariste Gherardi à son édition de 1700 du Théâtre italien), d’un texte de théâtre inédit (Les Salinières de P.-F. Biancolelli), de deux comptes rendus des ouvrages de Delia Gambelli (Arlecchino a Parigi, t. I et II) et de seize planches d’illustrations d’époque (frontispices, desseins de costumes et de décors). La cohérence de l’ouvrage témoigne d’emblée de la continuité de la réflexion critique de Charles Mazouer, d’ailleurs prolongée par les travaux d’édition de l’auteur, qui proposa un recueil de certaines pièces du Théâtre italien de Gherardi (SFTM, 1994), suivi en cela par Roger Guichemerre qui se concentra sur les comédies italiennes de J. F. Regnard (SFTM, 1996).
Dans une première partie, intitulée « L’installation des Italiens en France », Charles Mazouer propose trois études, la première consacrée aux diverses modalités selon lesquelles les comédiens italiens ont occupé le champ théâtral français depuis la fin du XVIe siècle jusqu’à 1697, la deuxième et la troisième apportant deux exemples précis de leur activité avant qu’ils ne s’installent à Paris en 1662 et ne deviennent comédiens du roi, en 1665. L’expérience de l’Ancien Théâtre Italien, qui devait donc durer de 1662 à 1697 et dont nous possédons des vestiges à travers le recueil de Gherardi, est ainsi inscrite dans la continuité de la présence italienne en France depuis la fin du XVIe siècle : le premier article souligne que, lorsque les Italiens s’installent au Palais-Royal, l’esthétique de la commedia dell’arte a investi le théâtre français depuis un certain temps. Elle a en effet entraîné un remodelage du genre de la farce et une pénétration des tipi fissi dans la culture et le théâtre français. Le deuxième article, consacré à La Rosaure, impératrice de Constantinople (1658), pièce à machine écrite par un librettiste anonyme en italien et mise en scène par Torelli, témoigne en particulier du goût des Français pour les spectacles où priment le merveilleux et l’invraisemblable. Cette étude permet de mesurer l’importance et la rémanence de l’esthétique baroque en France au moment même où les théoriciens s’efforcent de fixer un modèle théâtral classique. Dès cet article, le théâtre proposé par les Italiens semble constituer une alternative esthétique aux grands genres. Enfin, dans le troisième article consacré aux ballets au temps de Mazarin, Charles Mazouer met en évidence la participation des comédiens italiens à ces ballets, mais surtout il examine comment les types de la commedia dell’arte sont réemployés au sein même de ces spectacles de cour. Cette rencontre atteste la forte présence du théâtre italien dans la culture française, et elle contribue elle-même à véhiculer une certaine image, stéréotypée, de ce théâtre, en privilégiant les figures de bouffon et l’association systématique des effets comiques et de la référence aux modèles italiens.
Une fois ces jalons historiques et esthétiques posés, l’auteur se concentre sur la période de 1662 à 1697, dans une deuxième partie intitulée « L’Ancien Théâtre Italien et le recueil de Gherardi ». Les pièces du Théâtre italien y sont abordées sous plusieurs angles : l’auteur s’applique d’abord à définir leur esthétique, il évoque ensuite les nombreux auteurs français qui ont participé à l’écriture des pièces, avant de se pencher sur l’esprit de ce théâtre. À travers ces approches variées, Charles Mazouer tisse en fait une réflexion continue sur le caractère éminemment hybride des pièces publiées par Gherardi. Il ne faudrait pas croire en effet que le recueil de Gherardi donne à lire des commedie dell’arte : des pièces strictement italiennes, il ne reste que le canevas. Si Gherardi a pu publier des scènes de pièces puis des pièces quasiment intégrales, c’est qu’à partir de 1681 des dramaturges français ont écrit pour les Italiens, qui ont entrecroisé scènes françaises et lazzi italiens, conférant une part de plus en plus importante aux premières. Les œuvres étaient donc bilingues, pour partie en français, pour partie en italien, et les textes recueillis par Gherardi reproduisent essentiellement le texte français.
Toutefois, cette hybridité ne doit pas être pensée comme la juxtaposition de deux modes artistiques distincts. Charles Mazouer s’emploie à montrer que le rapprochement s’accompagne de transferts esthétiques. Les dramaturges français écrivent des pièces intégrant les ressorts esthétiques de la commedia dell’arte. Ainsi, dans un article sur les acteurs français et italiens, l’auteur souligne que le clivage entre un jeu français fondé sur la mémoire et l’art de la déclamation, et un jeu italien reposant sur l’improvisation et les mouvements corporels, doit être nuancé, car « acteurs français et acteurs italiens étaient embarqués dans une aventure sociale et culturelle semblable » (p. 120). Molière est un parfait exemple de cet enrichissement du jeu de l’acteur français par la fréquentation des Italiens. De plus, la langue italienne n’est pas réservée aux lazzi : Charles Mazouer montre que Fatouville mêle les deux idiomes dans son texte. Ensuite, une série d’articles s’intéresse à la manière dont les dramaturges français, Fatouville, Palaprat, Houdar de la Motte et Boffrand, créent une forme originale où cohabitent les types de la commedia dell’arte et la parodie de la tragédie classique, le burlesque mythologique ou la comédie de mœurs. De même, lorsqu’il aborde l’esprit de ce théâtre, Charles Mazouer souligne essentiellement le mélange des ressorts comiques propres au théâtre italien avec la critique des mœurs ou la comédie burlesque alors en vogue dans le théâtre français. Les textes écrits par les dramaturges français mêlent donc esthétique italienne et esthétique de la comédie française, langue française et langue italienne, comique italien scénique et comique français, burlesque, parodie ou critique des mœurs.
La troisième partie, intitulée « Prolongements », s’intéresse à la résurgence de Polichinelle dans les théâtre de Foire et dans le théâtre de Marionnettes au XVIIIe siècle, et enfin présente l’édition d’une pièce écrite pour la ville de Bordeaux par le fils de l’Arlequin Dominique Biancolelli, en 1713, Les Salinières. Cette dernière partie, à l’image de la première, permet de souligner la portée et la fécondité de la présence des Italiens en France, invitant le lecteur à considérer l’expérience ponctuelle de l’Ancien Théâtre Italien comme la cristallisation et l’officialisation d’un processus d’acculturation et d’hybridation esthétique qui s’étend en fait sur un siècle et demi.
Le Théâtre italien avait fait l’objet d’études fondatrices. Nous pensons en particulier au chapitre 12 de The commedia dell’arte in Paris de Virginia Scott (1990), à Gli Italiani a Parigi de Renzo Guardenti (1990), à De Gherardi à Watteau de François Moureau (1992), et à Arlecchino a Parigi de Delia Gambelli (1993-1997). L’apport de l’ouvrage de Charles Mazouer réside dans l’intérêt qu’il porte aux processus de transfert, d’hybridation et de circulation des modèles esthétiques. Il montre qu’il y a, dans la France du Grand Siècle, un public susceptible de fonder deux horizons d’attente distincts, selon qu’il se rend à la Comédie-Française ou au Théâtre des Italiens. Charles Mazouer travaille donc à nuancer la vision monolithique d’une esthétique unitaire, en mettant en évidence l’importance d’un genre singulier, méprisé par les tenants du théâtre régulier. Cependant, évitant les lignes de partage faciles, il affirme également que les deux sphères esthétiques ne sont pas étroitement cloisonnées : le jeu des acteurs français subit l’influence des Italiens, des auteurs dramatiques tels que Regnard, Dufresny ou Palaprat ont écrit pour les deux théâtres, favorisant l’importation de tel ou tel modèle esthétique. Ce double mouvement, complexe et nuancé, animait déjà les travaux de Charles Mazouer consacrés à d’autres genres non aristotéliciens, la farce – dans son édition commentée des Farces du Grand Siècle (1992) – et la comédie-ballet – dans Molière et ses comédies-ballets (1993).
Anne TEULADE.
Jacques Abbadie, L’Art de se connaître soi-même, texte revu par Christiane Fremont, Paris, Fayard, coll. « Corpus des œuvres de philosophie en langue française », 2003, 1 vol. de 13,5 × 21,5 cm de 279 p.
La collection du « Corpus des œuvres de philosophie en langue française », qui a pris l’habitude de rééditer des textes mineurs du XVIIe siècle, rend aujourd’hui accessible L’Art de se connaître soi-même ou la recherche des sources de la morale du pasteur Jacques Abbadie. Paru en 1692, ce texte s’inscrit dans la double filiation de l’augustinisme de Port-Royal et de la philosophie morale de Malebranche.
Dès l’incipit de son ouvrage, Abbadie définit la morale comme « l’art de régler son cœur par la vertu et de se rendre heureux en bien vivant ». Ces principes ne peuvent se trouver que dans le sentiment de l’immortalité de l’âme. Bonheur et vertu se trouvant dans le désir de l’éternité, Abaddie, se fondant sur l’analyse malebranchiste du plaisir, réhabilite l’amour de soi, penchant « nécessaire » et « tout divin dans son origine » (p. 82). Il se démarque ainsi des moralistes de Port-Royal. Le mauvais usage de l’amour de soi ne consiste dès lors pas tant dans un amour excessif que dans un amour mal orienté. On ne s’aime donc jamais trop, on s’aime seulement souvent mal. Toutefois, en distinguant l’amour de soi-même, naturel et légitime, de l’amour-propre corrompu et vicieux, Abbadie peut reprendre à son compte certaines analyses de ces mêmes moralistes sur la vanité, l’orgueil, la fausseté des vertus mondaines.
L’ouvrage d’Abbadie est donc déterminant pour l’histoire de certains thèmes augustiniens, comme l’amour-propre ou encore le vide du cœur. Sa réception n’est pas moins décisive : sa théorie de l’amour-propre est prise à partie par François Lamy au troisième volume de De la connaissance de soi-même (1697). Lamy considère en effet la légitimation de l’amour de soi opérée par le pasteur comme la plus dangereuse illusion de l’amour-propre. Marqué par les thèses de Fénelon, Lamy invoque certains textes de Malebranche pour réfuter Abbadie. Or l’oratorien contestera cette interprétation de sa pensée et prendra la défense d’Abbadie (on trouvera les textes de cette querelle au tome XIV de l’édition Robinet des Œuvres complètes de Malebranche).
Par la suite, la distinction entre amour de soi et amour-propre connaît un succès certain, au prix d’une laïcisation de la pensée d’Abbadie. Elle est reprise par Vauvenargues et, au-delà, par Rousseau, c’est-à-dire par ceux qui, à l’encontre de la pensée dominante des Lumières, entendent maintenir une critique de l’amour-propre. Les analyses d’Abbadie sont également citées, parfois textuellement, par l’article « Amour » de l’Encyclopédie, dû à la plume de l’abbé Yvon.
L’ouvrage ainsi réédité constitue une source importante pour la connaissance de la morale dans les dernières années du XVIIe siècle, et un jalon décisif pour l’histoire de l’augustinisme. Il en manifeste également la présence dans les milieux réformés, ce qui demeure un champ de recherches encore largement inexploré.
On pourra toutefois regretter que, selon les principes de la collection, le texte soit livré sans apparat critique. La biographie de Jacques Abbadie mériterait ainsi d’être mieux connue. D’autre part, les nombreuses citations d’auteurs antiques, les allusions aux débats du temps, le vocabulaire technique du cartésianisme et de l’augustinisme auraient gagné à être élucidés. En attendant peut-être un jour une édition critique de ce texte, on ne peut que remercier les Éditions Fayard d’en faciliter l’accès.
Charles-Olivier STIKER-METRAL.
Pierre Bayle, Pour une histoire critique de la philosophie. Choix d’articles philosophiques du Dictionnaire historique et critique. Introduction générale et présentation par Jean-Michel Gros. Avec la collaboration de Jacques Chomarat, Paris, Honoré Champion, 2001, 824 p.
Avec ce « Choix d’articles philosophiques du Dictionnaire », J.-M. Gros comble une lacune importante dans l’édition des textes de Bayle. L’édition d’articles du Dictionnaire de Bayle est une entreprise qui pose de très délicats problèmes, car, dès lors que l’on renonce au texte intégral, on risque, plus que pour tout autre texte, l’arbitraire. Il faut saluer J.-M. Gros d’avoir su justifier remarquablement ses décisions en énonçant et en assumant clairement ses motivations. Il note en effet que le Dictionnaire est un livre unique dans l’histoire de l’édition, « un livre absolu » (p. 24) où tout se joue dans les marges, dans les notes marginales de ces marges elles-mêmes, et dans le jeu infini des renvois et des références. L’intérêt du Dictionnaire tient donc précisément dans l’éparpillement de ses analyses : « Ce texte est un édifice baroque qui interdit toute lecture linéaire » (p. 25). Mieux, la vraie révolution que Bayle y opère est de diluer la philosophie dans le trivial, de mêler le sérieux au divertissant. « Or, c’est bien ce mélange rendant la philosophie presque “imperceptible” qui donnera une telle extension au champ philosophique du XVIIIe siècle. Elle s’échappe des traités et des sommes et vient en même temps tout investir. Après le Dictionnaire de Bayle, toute forme d’écrit peut se dire philosophique, un conte, le supplément d’un récit de voyage, une encyclopédie » (p. 27). La singularité du Dictionnaire semblait donc en invalider a priori toute édition partielle, puisque l’apport de Bayle ne réside pas dans le contenu doctrinal mais dans le jeu subtil et délicat des relations et des passages que le lecteur doit découvrir dans son parcours. J.-M. Gros a compris que cette subtilité autorisait aussi bien une édition qui ne prétendrait pas restituer « la » doctrine de Bayle mais mettre en avant ses engagements philosophiques et la persistance de certaines grandes questions (p. 27). Cette perspective explique le choix des textes sélectionnés : la Préface à la première édition, le Projet d’un Dictionnaire critique, trois des quatre Éclaircissements, les articles dont la tendance philosophique est particulièrement marquée et qui comptèrent plus que d’autres par la suite (Chrysippe, Épicure, Leucippe, Manichéens, Origène, Pauliciens, Pascal, Pyrrhon, Rorarius, Spinoza, Zénon d’Élée, Zénon de Sidon). Les textes réunis expriment au plus clair les engagements et les inquiétudes de Bayle. J.-M. Gros repère ainsi dans la pratique baylienne de la vie culturelle quelques grandes lignes de fuite. Comme relaps, Bayle développe une intelligence inquiète d’elle-même : c’est ainsi qu’il apprend la tolérance (p. 13). Comme professeur de philosophie, il apprend la discussion en même temps qu’il acquiert le sens de la perspective historique. Comme journaliste, il met son savoir à la disposition du public. Comme érudit, il opère dans le champ de la discipline historique une révolution épistémologique que Cassirer (cité p. 22) estimait analogue à la révolution copernicienne. La modestie du projet (corriger les erreurs du Moréri) masque quelque chose de beaucoup plus inquiétant : l’erreur n’est jamais qu’une erreur ; la dénoncer, c’est produire la généalogie des préjugés et des illusions. Le projet de Bayle est donc politique et moral, son ambition épistémologique immense : le Dictionnaire est le livre garant, le livre critère de tous les autres (p. 20). « Bayle d’une certaine façon – et tout le Dictionnaire en témoigne – invente l’esprit historien moderne » (p. 22), lequel commence par le respect absolu du fait. « C’est peut-être avec Bayle que, pour la première fois, le fait historique est conçu comme un problème profond » (ibid.). C’est pour mettre le lecteur au contact de ce problème que les articles sont publiés dans leur intégralité, laquelle seule témoigne de la qualité du scrupule d’historien moderne qu’est Bayle. Pas plus qu’il ne signifie l’abandon du savoir (« dans sa version épistémologique, le scepticisme [...] est la condition même de l’établissement d’une certitude attestée, fût-elle minimale, ponctuelle, locale », p. 23), le scepticisme de Bayle n’exprime un relativisme moral. Car seule la constante affirmation de la priorité des exigences morales fait le lien entre les grandes questions qui motivent en profondeur la pensée de Bayle. L’importance des thèmes est posée par les Éclaircissements. 1 / Le pyrrhonisme humilie la raison, rabat l’orgueil des théologiens, s’allie à l’esprit scientifique : il fait la synthèse de l’impuissance spéculative et du caractère absolu de la raison pratique. 2 / L’athéisme vertueux prouve l’indépendance de la morale par rapport à la religion : « Désormais, c’est à la morale de valider la sincérité religieuse et non à la religion d’imposer sa norme à la conscience » (p. 33). 3 / Avec le mal, Bayle change à la fois de registre et de ton : finies l’ironie et la provocation, Bayle est ici tragique. Or, par ce tragique même, il légitime le point de vue existentiel dans la question du mal, ce qui ôte toute pertinence à une quelconque théodicée, puisqu’il ne sera jamais pertinent de répondre à celui qui souffre que le tout est plus heureux par sa souffrance qu’il ne serait sans elle. C’est même cette réponse qui devient scandaleuse.
C’est ainsi que, dans sa très convaincante introduction, J.-M. Gros donne les raisons de ses choix. D’autres choix étaient bien sûr possibles, tels ceux qui ont motivé l’édition d’extraits du Dictionnaire par Antony McKenna (Pierre Bayle, témoin et conscience de son temps, Champion, 2001). Les principes en étaient diamétralement opposés : les textes philosophiques n’y jouissent d’aucun privilège, et les articles ne sont pas donnés in extenso. Le Dictionnaire apparaît sous un tout autre aspect. Peut-être est-ce la solution du problème : puisqu’il est si difficile de faire une édition critique moderne de l’intégralité du Dictionnaire, il est bon de multiplier les approches et de varier les principes éditoriaux. Les textes de Bayle ont sans doute ceci de particulier que, comme Bayle et comme le Dieu de Bayle lui-même, ils tolèrent chaleureusement la diversité, pourvu qu’elle réponde au seul critère de l’intelligence scrupuleuse, ce qui est de façon éminente le cas pour le travail d’A. McKenna et celui de J.-M. Gros.
Frédéric BRAHAMI.
Jacques M. Gres-Gayer, Le Gallicanisme de Sorbonne. Chroniques de la Faculté de théologie de Paris (1657-1688), Paris, H. Champion, 2002, 579 p. (« Bibliothèque d’histoire moderne et contemporaine », 11).
Il y a une vingtaine d’années, qui voulait s’éclairer sur l’histoire de la sacratissima facultas de l’Université de Paris à l’époque moderne devait recourir à des ouvrages anciens, honnêtes mais vieillis par le temps, l’Histoire de l’Université de Paris aux XVIIe et XVIIIe siècles (1862-1869) de Charles Jourdain et La Faculté de théologie de Paris et ses docteurs les plus célèbres (1900-1910, 7 vol.) de l’abbé Pierre Féret, auxquels on devait heureusement ajouter les chapitres très neufs de la thèse d’Aimé-Georges Martimort, Le Gallicanisme de Bossuet, parue en 1953. Mais au cours des deux dernières décennies, un universitaire français enseignant aux États-Unis, le Pr Jacques M. Gres-Gayer, s’est attaqué avec intrépidité et persévérance à ce massif pour ainsi dire inviolé et l’a exploré pied à pied, à partir des sources originales inédites – les fameux registres de la faculté, plus souvent mentionnés que consultés. Ces investigations méthodiques lui ont permis d’opérer une reconstitution détaillée de toute l’activité collégiale de cette illustre compagnie de docteurs, chargée de l’enseignement théologique au cœur de ce qui avait été au Moyen Âge la seconde capitale de la Chrétienté, et aussi d’un rôle de surveillance et de régulation doctrinales, reconnu par l’ensemble de l’Europe catholique, même si Louvain, Douai, Salamanque, Alcala, Coïmbre pouvaient prétendre rivaliser avec elle par leurs « déterminations » et leurs censures. La nouveauté et le vif intérêt du sujet s’imposent au premier examen et ont été reconnus par la critique lors de la parution des précédents livres et articles du même érudit, en particulier Théologie et pouvoir en Sorbonne. La Faculté de théologie de Paris et l’Unigenitus (1991) ; En Sorbonne autour des Provinciales. Les Mémoires de l’abbé de Beaubrun (1995) ; Le Jansénisme en Sorbonne, 1643-1656 (1996). Il s’agit là d’une seule et même œuvre, où chaque étude vient successivement prendre sa place dans un vaste ensemble englobant le règne de Louis XIV et la Régence. Les connaissances de première main, l’enviable clarté d’exposition, l’aisance à unir la découverte des données et leur interprétation sont visibles une fois encore dans cette nouvelle étude, consacrée à trente années marquées par la persistance d’un thème dominant, dont une historiographie luxuriante ne doit pas dissimuler la troublante opacité : comme tous les termes en -isme, le gallicanisme introduit un dangereux élément d’abstraction dans une notion pourtant pétrie de partis pris personnels, d’options calculées, de rejets instinctifs ou raisonnés bien inscrits dans la réalité historique et qui évoluent avec elle. C’est la vie de ce concept, telle qu’elle se déroule sur le théâtre privilégié de la Sorbonne – désignant par synecdoque la faculté tout entière – que J. Gres-Gayer s’attache à retracer en lui rendant son poids, son relief, sa couleur. Ce faisant il évoque de l’intérieur un des lieux de mémoire de la France d’Ancien Régime, qui fait à bien des égards pendant au Parlement de Paris, lui aussi investi d’une double mission, rendre la justice et préserver, fût-ce en s’opposant à la monarchie, la constitution non écrite du royaume, mythe opératoire à l’égal de celui des libertés de l’Église gallicane. Héritage de la doctrine pluriséculaire de l’École de Paris, la tradition gallicane se heurte ou s’allie à la nouvelle forme d’ultramontanisme issue de la romanité tridentine : les « romains » s’opposent très tôt en Sorbonne aux « richéristes », l’équilibre de ces forces se trouvant perturbée par les controverses ardentes autour du jansénisme, qui obligent les docteurs à des choix tranchés, sur lesquels cherchent à peser le gouvernement royal et le Saint-Siège représenté par son nonce.
Pour saisir aussi exactement que possible la situation de la Faculté de théologie, corps qui a connu en son sein les débats les plus animés et les plus riches sur les thèses gallicanes, l’auteur s’est astreint à composer le récit, dans l’ordre chronologique et au ralenti, des événements qu’il retient à bon droit comme significatifs. On ne saurait que l’accompagner dans ses « chroniques » – selon son propre terme – qui s’étendent sur les années 1657-1688, si remplies d’incidents et de conflits. Loin d’être aride, le récit de ces disputes mouvementées offre beaucoup d’intérêt et de variété ; théologie et politique s’y mêlent, les convictions et les passions s’affrontent au fil de débats où le sens des mots est soigneusement pesé. Ne faut-il pas parvenir à la pluralité des suffrages à une décision qui va engager irréformablement tout le corps ? On appréciera l’apport de l’ouvrage à notre compréhension des Six Articles de 1663, réaction à des thèses, d’ailleurs classiques, sur les organes de l’autorité dans l’Église et leurs pouvoirs respectifs. Le rejet des opinions faussement attribuées à la Faculté fait ici l’objet d’un excellent commentaire, tout comme les censures de Vernant et Guimenius de 1664-1665 et l’élaboration des statuts de 1675 qui resteront en vigueur jusqu’à la suppression révolutionnaire. Le « tournant gallican » amorcé dès 1680, marqué en 1682 par le difficile enregistrement des Quatre Articles puis par la censure de Strigonie, fait l’objet d’une présentation circonstanciée, qui souligne les polarisations partisanes. Après ces moments de crise il est temps pour J. Gres-Gayer de prendre du recul et de se livrer à une mise au point minutieuse, éclairée par de nombreux tableaux dont les dénombrements ont dû coûter beaucoup d’application méthodique : l’organisation de la Faculté, son fonctionnement quotidien deviennent compréhensibles ; la longue liste des docteurs et de leurs interventions aux assemblées ne livre plus seulement des noms mais révèle des personnalités, qui se rangent dans tel ou tel groupe identifié par les observateurs contemporains, qu’il s’agisse des « romains » défenseurs du Saint-Siège et antijansénistes déclarés, des « politiques » plus flexibles, des « catholiques romains simples » au comportement souple, ou des gallicans « intégraux », des gallicans « indépendants », « sous influence », « simples ». Si les « romains » sont majoritaires en Sorbonne, à Navarre et bien entendu chez les réguliers, les gallicans de tout acabit dominent parmi les ubiquistes. La connaissance intime que l’auteur a acquise de ce milieu – qui répond à toutes les exigences de l’enquête prosopographique – lui permet de rendre visibles les « dynamiques » et les « stratégies » qui président au traitement des affaires complexes que le collège doctoral est invité à traiter. Cet examen au microscope dissipe une partie des lieux communs de l’historiographie antérieure. Entièrement écrit sur nouveaux frais, le livre s’achève par une réflexion générale sur « La théologie gallicane », qui devrait retenir l’attention des théologiens comme des historiens : en effet les thèmes que les docteurs ont si longuement traités, les systèmes qu’ils ont attaqués ou défendus, avec la conscience très vive d’exercer sous diverses formes un magistère ecclésial, concernent directement des points de dogme appartenant au cœur de la foi catholique telle qu’elle n’a cessé de s’expliciter depuis les origines chrétiennes. Les positions retenues en fin de compte et non sans réticences par la Faculté comme constitutives de sa tradition sur l’autorité du pontife romain, l’infaillibilité dans l’Église, les conciles, les évêques et les prêtres, ont été en grande partie frappées d’obsolescence et même formellement condamnées par le développement dogmatique survenu au cours de nos deux derniers siècles sous le signe de la romanité. Cependant le « gallicanisme de participation » de la Sorbonne (fort bien défini aux p. 431-432), différent du gallicanisme épiscopal, du gallicanisme officiel imposé par le pouvoir temporel, proposait un modèle ecclésiologique où l’observateur averti distingue des traits redevenus visibles dans le catholicisme et tenus aujourd’hui pour nécessaires à l’équilibre entre le pôle romain et le pôle épiscopal, pour ne rien dire de la mission reconnue aux théologiens. On referme ce livre à tant d’égards enrichissant avec le vœu qu’un quatrième volet vienne compléter par l’étude des années 1690-1713 le monument que l’auteur a élevé sans célébration ni dénigrement anachroniques à la mémoire d’une institution pourvue à un degré prodigieux de l’esprit de corps, ce principe vital des sociétés d’autrefois devenu pour nous presque insaisissable.
Bruno NEVEU.