2004
XVIIe siècle
La réception critique des comédies de Pierre Corneille au XVIIIe siècle : de quelques mécanismes de l’histoire littéraire
Claudine Nédélec
L’exploration, tentée sans a priori, mais avec curiosité, à la recherche d’explications à ce phénomène assez étrange pour nous qu’est la dévalorisation des comédies de Corneille, et même le silence qui les a frappées, jusqu’à fort récemment, a vérifié cette maxime :
Peu de gens jugent du vrai & du faux par les seules lumieres d’une raison non preoccupée. [...] Souvent nous n’appercevons les objets qu’à travers le voile de nos passions, ou de nos prejugez. [1]
Beaucoup d’idées toutes faites et de reprises, de recopiages et de plagiats (parfois à contresens) dans les ouvrages que j’ai explorés
[2] : on a très rarement l’impression d’une vraie lecture personnelle – ce qui est un premier mécanisme de l’histoire littéraire dont je ne suis pas sûre qu’il soit tout à fait périmé... Mais mécanisme qui a en ce cas deux sortes d’excuses. Les comédies de Corneille sont réputées mauvaises : à quoi bon alors se donner la peine de les lire, voire d’en parler (ainsi de Voltaire)
[3] ? Qui plus est, cette mauvaise réputation a pour garant Corneille lui-même, puisque nombre de
critiques tirent (sans le mentionner) leurs
critiques des préfaces et examens de Corneille lui-même, et cela sans aucune distance
critique – c’est-à-dire sans en mesurer la part de rhétorique
(excusatio propter infirmitatem) et d’ironie. Ainsi, puisque Corneille dit lui-même, dans son
Examen de 1660, que
L’Illusion comique est « une galanterie extravagante, qui a tant d’irrégularités qu’il ne vaut pas la peine de la considérer »
[4], cette pièce est d’emblée réputée telle.
Pourtant, si les principes esthétiques « classiques » selon lesquels se construisent ces examens ont joué un certain rôle, il semble qu’il soit mineur par rapport aux modèles de représentation de l’histoire littéraire.
Les examens étant écrits au regard des règles, il est logique que la lecture classicisante de ces comédies leur emprunte « sérieusement » leurs argumentaires, d’autant que le XVIIIe siècle tend à prendre à contre-pied la tendance du XVIIe à admettre (de fait sinon de droit) une certaine liberté de la comédie :
Comme presque toutes les regles du poëme dramatique concourent à rapprocher par la vraisemblance la fiction de la réalité, l’action de la comédie nous étant plus familière que celle de la tragédie, & le défaut de vraisemblance plus facile à remarquer, les regles y doivent être plus rigoureusement observées. [5]
Malgré tout, les jugements restent nuancés sur les « irrégularités » du théâtre comique de Corneille, et reconnaissent qu’il a su adopter des compromis somme toute raisonnables (en tout cas bien plus que chez ses contemporains). Quelques exemples.
Au nom des bienséances, on récuse les bouffonneries, les grossièretés et les ordures, les personnages trop « bas », farcesques et grotesques. À cet égard, Corneille est jugé inégal, et inégalement. Tantôt on le félicite d’avoir représenté la conversation des honnêtes gens, « un enjoument assés naturel & assés poli »
[6], d’avoir supprimé le personnage bouffon de la nourrice
[7], et d’avoir mis en scène des personnages d’une condition plus relevée, bref « d’avoir purifié le théâtre »
[8]. Tantôt on lui reproche d’avoir encore laissé trop de plaisanteries froides, de personnages un peu trop « bas »
[9], et bassement ridicules, voire d’indécences, heureusement « réparées » dans ses secondes éditions
[10]. Prenant pour argent comptant un passage de l’examen de
La Suite du Menteur, Baillet assure de la supériorité des « railleries spirituelles d’un honnête homme de bonne humeur »
(Le Menteur), sur les « bouffonneries froides d’un plaisant à gages » de
La Suite
[11].
Au nom de la vraisemblance on condamne les pointes, « fausses lumières » ; là encore, jugement nuancé : certains apprécient le « style naïf » de ces pièces, d’autres soulignent qu’il y a encore là trop d’affectation
[12], probablement parce que Corneille se glorifie discrètement de sa pratique des équivoques dans
La Veuve. Par ailleurs, un personnage comme le Matamore est un de ces « caractères outrés » qui furent à la mode : « Mais qui représentoient-ils ? et à qui en vouloit-on ? [...] Il falloit que la nature fût encore bien inconnue, lorsque ces caractères-là plaisoient sur le Théâtre [...] », s’écrie Fontenelle
[13]. Parfaict n’est pas d’accord : il pense quant à lui que ce personnage de va-t-en-guerre était vraisemblable dans son contexte historique (les conséquences encore sensibles des guerres de religion) et qu’ « il ne falloit pas moins qu’un portrait aussi chargé que le Matamore, pour [...] corriger de ce ridicule »
[14] les contemporains.
La condamnation des comédies de Corneille au nom de la supériorité des comédies de caractère sur les comédies d’intrigue est assez fréquente. Ainsi Mervésin prétend-il qu’avant Molière, « tous les sujets comiques ne rouloient que sur des intrigues ; on ne s’avisoit pas d’y representer des m
œurs & des caracteres ; il [Molière] prit une route différente » qui lui permit d’ « attrape[r] le véritable goût de la Comedie »
[15]. Il reprend en cela Fontenelle :
[Avant Le Menteur] ce qui dominoit dans les Pièces, c’étoit l’intrigue et les incidens, erreur de nom, déguisemens, Lettres interceptées, avantures nocturnes [...]. Ces Pièces ne laissoient pas d’être fort plaisantes et pleines d’esprit [...] ; mais enfin la plus grande beauté de la Comédie étoit inconnue ; on ne songeoit point aux mœurs et aux caractères ; on alloit chercher bien loin les sujets de rire dans des événemens imaginés avec beaucoup de peine, et on ne s’avisoit point de les aller prendre dans le cœur humain [...]. [16]
Alors comment en vint-on, malgré ces indulgences (et le rappel de succès publics incontestables) à dire que ces comédies ne valaient rien ?
L’INFLUENCE DES PARALLèLES
[17]
Un des moyens de construction de l’histoire littéraire au XVII
e siècle, hérité de l’Antiquité, est la recherche du meilleur auteur en chaque genre, ce qui conduit, quand il y en a deux sur les rangs, à la nécessité d’en faire le parallèle pour décider quel est le meilleur. Or cette procédure en implique secondairement une autre : puisqu’il faut déterminer le meilleur auteur en un genre, il est nécessaire, quand des auteurs de premier rang en ont pratiqué plusieurs, de déterminer celui dans lequel leur supériorité est incontestable, celui pour lequel leur génie (au sens latin) était fait, ce qui conduit à dévaloriser leurs autres productions, voire à les passer sous silence
[18].
En matière de théâtre tragique, le parallèle de Sophocle et d’Euripide, et, en matière de théâtre comique, celui de Plaute et de Térence (qui redouble celui d’Aristophane et de Ménandre), sont des topoï critiques. Or, avec Corneille, Molière et Racine, on obtient un triangle qu’on peut décrire ainsi : Corneille vs Racine pour la tragédie, mais aussi Corneille vs Molière pour la comédie, voire Corneille vs Racine pour la comédie.
Le fait que Racine et Corneille aient écrit des comédies aurait pu entraîner un parallèle aussi de ce point de vue. Or un seul des parallèles, à ma connaissance, fait mention de leur écriture comique : celui de d’Olivet. Reprenant le mot du duc de Bourgogne, selon lequel « Corneille étoit plus homme de génie ; Racine plus homme d’esprit », il écrit :
Avec du génie, on ne saurait être, s’il faut ainsi dire, qu’une seule chose. Corneille n’est que poète : il ne l’est même que dans ses tragédies [...]. Avec de l’esprit, on fera tout ce qu’on voudra, parce que l’esprit se plie à tout. Racine a réussi dans le Tragique et dans le Comique [... ainsi que dans divers autres genres] : tout est marqué au bon coin. [19]
À cela s’ajoute le fait qu’à partir du moment où l’on distinguait un Corneille qui peint les hommes « comme ils devraient être », et un Racine qui les peint « tels qu’ils sont »
[20], il devenait difficile de faire entrer la comédie dans le schéma, puisque la fonction de la comédie est précisément, selon un consensus très large, de peindre les hommes tels qu’ils sont. Plusieurs des paragraphes du parallèle de Fontenelle, opposant les nobles caractères de Corneille à ceux de Racine « communs », « bas », « petits », exigent l’oubli du Corneille comique
[21]. Peut-être est-ce aussi aux comédies que pense Saint-Évremond quand il écrit :
Ce qui n’est pas excellent en lui me semble mauvais, moins pour être mal, que pour n’avoir pas la perfection qu’il a su donner à d’autres choses. Ce n’est pas assez à Corneille de nous plaire légèrement ; il est obligé de nous toucher. S’il ne ravit nos esprits, ils emploieront leurs lumières à connaître avec dégoût la différence qu’il y a de lui à lui-même. [...] Qu’il supprime ce qui n’est pas assez noble pour lui, il laissera admirer des beautés qui ne lui sont communes avec personne. [22]
De plus, en matière de beautés comiques, si on peut dire, la concurrence avec Molière est rude ! Selon Boursault, Racine pourrait le céder à Corneille pour le sérieux, mais « tout le monde doit céder [à Molière] pour le comique »
[23]. Puisque, comme l’avait dit La Fontaine, Plaute et Térence avaient trouvé en lui leur réincarnation
[24], puisque le Comique a son héros, qui réalise, aux yeux de tous, l’essence du genre, au point de surpasser ses modèles
[25], les comédies de Racine et de Corneille (comme celles de Scarron, entre autres) ne sauraient valoir pour des modèles. Ironie de l’histoire : le « remplaçant » de Plaute et de Térence avait d’abord été Corneille
[26]...
« Monsieur Corneille sentait bien que Molière avait cet avantage sur lui, c’est pour cela qu’il en avait de la jalousie ne pouvant s’empêcher de le témoigner ; mais il avait tort »
[27]. D’autant qu’après tout, tout le monde est bien persuadé, quoi qu’en ait dit Molière, de la supériorité de la tragédie sur la comédie :
Bien qu’il soit quelquefois plus aisé de se guinder sur de grans sentimens, de braver la fortune en vers, & d’accuser les destins, que d’entrer dans le ridicule des hommes, & de bien représenter la nature ; la Tragédie est assûrément plus noble que la Comedie ; par là Corneille & Racine l’emportent sur Molière. [28]
Et voilà comment on transforme l’histoire littéraire en cérémonie de remise des prix, qui permet d’oublier tous ceux qui ne récoltent qu’un accessit.
MODÈLES D’HISTOIRE LITTÉRAIRE
Selon l’éditeur moderne du
Parallèle de Longepierre, la « conception classique de la littérature ne donne aucun sens à l’évolution historique, et ne réfléchit qu’en termes de modèles, de caractères, et peut ainsi se livrer à des comparaisons “dans l’absolu” »
[29]. Ce n’est que très partiellement vrai ; on voit en effet fonctionner ici une conception de l’histoire littéraire, qui met le temps au c
œur de la réflexion, et qui combine deux schémas : la représentation du Temps comme évoluant en cycles, et la mention, en voie de développement au XVII
e siècle, de la relativité des jugements esthétiques en fonction de leur temps dans l’Histoire.
Temps d’une vie
En ce qui regarde les écrivains, la valeur littéraire, même aux âmes bien nées, se mesure au nombre des années. On ne cesse de répéter que Corneille avait un talent naturel pour la poésie, et qu’il lui suffit d’une petite aventure de galanterie pour se révéler poète ; mais une carrière et une œuvre, c’est comme une vie : ce n’est qu’après un temps d’élaboration, de croissance, de jeunesse, qu’elles peuvent atteindre le plein épanouissement de l’âge mûr, avant un nécessaire et inéluctable vieillissement, voire une décadence, quand l’écrivain ne sait pas cesser de l’être à temps... Le premier peut-être à avoir pensé que la carrière de Corneille était une illustration de la réponse à l’énigme du Sphinx fut Longepierre, mais il ne parlait que de la vieillesse du Prince :
On diroit, à voir ses dernières pièces, que le génie vieillit, et s’use avec le corps [faisant de celles-ci] des squelétes secs et décharnez, sans vie, sans ame, sans mouvement (p. 181).
Il suffit alors de compléter le schéma, et La Bruyère s’y emploie : tandis que les « dernières [pièces] font qu’on s’étonne qu’il ait pû tomber de si haut », celles de Corneille jeune « ne laissaient pas espérer qu’il dût ensuite aller si loin »
[30]. Dans ses
Réflexions sur Longin, Boileau superpose au schéma biographique une métaphore solaire, qui rappelle l’analogie du microcosme avec le macrocosme :
Tout son mérite [...] se réduit à huit ou neuf pièces de théâtre qu’on admire et qui sont, s’il faut ainsi parler, comme le midi de sa poésie, dont l’orient et l’occident n’ont rien valu. [31]
Ce jugement à l’emporte-pièce, d’un admirateur d’un Corneille « sublime », reçoit suffisamment d’écho pour que Fontenelle puisse écrire, à la fin du siècle, dans sa Vie de M. Corneille :
La plupart des gens trouvent les six ou sept premières Pièces de M. Corneille si indignes de lui qu’ils les voudraient retrancher de son Recueil, et les faire oublier à jamais. [32]
Et La Harpe de conclure :
On me dispensera sans doute de parler des premières comédies de Corneille. On se souvient seulement qu’il les a faites, et que sans rien valoir elles valaient mieux que toutes celles de son temps. [33]
Notons qu’il est assez amusant de constater ici que La Harpe, un peu plus loin, s’emporte contre les « traditions à la fois erronées et respectables qu’il [faut] conserver sous un voile que personne ne peut déchirer sans être sacrilège » (p. 333), alors même qu’il est en pleine reproduction d’une tradition critique bien peu légitimée...
Les âges de l’humanité
On a remarqué la fin du « jugement » (si on peut dire) de La Harpe : « Elles valaient mieux que toutes celles de son temps », qui fait écho à Fontenelle :
Il est certain que ces Pièces ne sont pas belles ; mais outre qu’elles servent à l’Histoire du Théâtre, elles servent beaucoup à la gloire de M. Corneille. [34]
Comment comprendre le paradoxe ? Si Corneille jeune ne pouvait guère bien faire, parce qu’on ne réussit pas « d’abord ce que l’on commence », et qu’il fallait bien tenter quelques coups d’essai avant le coup de maître
[35], c’était aussi parce que son siècle lui-même était dans son enfance. Avant lui en effet, pire que le néant : l’ignorance, le mauvais goût, la barbarie, « un Tragique très languissant ou un comique tout à fait bas »
[36]. Voltaire reprend l’idée :
Son grand mérite est d’avoir trouvé la France agreste, grossière, ignorante, sans esprit, sans goût vers le temps du Cid, et de l’avoir changée ; car l’esprit qui règne au théâtre est l’image fidèle de l’esprit d’une nation. [37]
Corneille donc lutta contre le mauvais goût de son siècle, mais ne réussit pas toujours à éviter la tentation d’y céder : comme la date de L’Illusion comique ne s’accorde guère avec ce beau schéma biographique, on l’explique en tout cas ainsi. Après Médée, au tragique sublime,
ensuite il retomba dans la Comédie ; et, si j’ose dire ce que je pense, la chûte fut grande. L’illusion comique dont je parle ici est une Pièce irrégulière et bizarre, et qui n’excuse pas par ses agremens sa bizarrerie et son irrégularité. [... Mais] il se releva plus grand et plus fort qu’il n’avoit encore été [...].
[38]
À partir de là, « nous voici dans le bel âge de la Comédie [théâtre], et dans toute la force du génie de M. Corneille » (p. 95). C’est en même temps que lui et avec lui que le siècle grandit, qu’il atteint sa maturité culturelle grâce aux progrès de l’art, progrès appuyés sur ceux de la Raison et sur ceux de la connaissance de l’Antiquité. On reconnaît là un des grands thèmes de la querelle des Anciens et des Modernes, dans les deux camps : comme l’Histoire, l’Histoire de l’art connaît de grands cycles où se succèdent naissance, maturité qui est un apogée, décadence. Ainsi d’Athènes, ainsi de Rome ; toute la question est de savoir si la France du XVIIe siècle, bien qu’en grands progrès, en est encore à un état d’enfance par rapport à l’Antiquité, ou si elle est déjà parvenue à une telle maturité qu’elle est désormais capable de produire des chefs-d’œuvre égaux, voire supérieurs à ceux de l’Antiquité, et/ou qu’elle est également capable, comme un enfant qui passe à l’âge d’homme, et accède à l’indépendance, de se passer de la leçon des grands Anciens.
Du progrès en art
L’art progresse, donc, mais comment ? Là encore, la carrière de Corneille offre un exemple emblématique, à condition que l’on dévalorise les comédies – en s’aidant de Corneille lui-même.
Somme toute, deux possibilités : soit le monde autour des artistes change, et leur donne ainsi la possibilité de progresser ; soit ce sont les artistes qui impulsent d’eux-mêmes le mouvement qui déclenche le progrès de l’art. La réponse est assez unanime : c’est la Nature qui produit les génies poétiques d’exception, ce qu’on peut interpréter comme une forte survivance de la théorie de l’enthousiasme, de la
furor, de l’inspiration. D’où l’argument de plusieurs modernes : pourquoi la Nature ne serait-elle plus capable aujourd’hui de produire de nouveaux génies, d’autant, ajoute Charles Perrault, que leur éclosion est favorisée par un grand règne
[39] ?
Sur le génie « naturel » de Corneille, éclatant en un temps barbare, tous ou à peu près sont d’accord avec Racine :
Vous savez en quel état se trouvait la scène française lorsqu’il commença à travailler. Quel désordre ! Quelle irrégularité ! Nul goût, nulle connaissance des véritables beautés du théâtre. Les auteurs aussi ignorants que les spectateurs, la plupart des sujets extravagants et dénués de vraisemblance, point de mœurs, point de caractères ; la diction encore plus vicieuse que l’action, et dont les pointes et de misérables jeux de mots faisaient le principal ornement ; en un mot, toutes les règles de l’art, celles même de l’honnêteté et de la bienséance, partout violées. Dans cette enfance ou, pour mieux dire, dans ce chaos du poème dramatique parmi nous, votre illustre frère, après avoir quelque temps cherché le bon chemin et lutté, si je l’ose ainsi dire, contre le mauvais goût de son siècle, enfin, inspiré d’un génie extraordinaire et aidé de la lecture des anciens, fit voir sur la scène la raison, mais la raison accompagnée de toute la pompe, de tous les ornements dont notre langue est capable [...]. [40]
Les cornéliens ont su s’emparer de cet argument : Corneille, homme de génie, est donc supérieur à Racine, homme de talent, en ce qu’il a su, sans modèle extérieur (alors que Racine disposait du modèle de Corneille), réguler son génie. Certes, il commença sa carrière en ignorant les règles, voire en se hasardant (
dixit La Bruyère)
[41] contre les règles des anciens, mais il sut ensuite, à l’aide de sa raison, en retrouver les modèles, et se plier à leur nécessité. Mieux : il sut faire
œuvre de formateur à son tour, en republiant ses textes avec un commentaire où il analyse lui-même ses erreurs et avoue ses fautes. Baillet le félicite d’avoir su retrouver grâce à « ce sens commun qui étoit toute sa régle » l’unité d’action, et l’unité de lieu, contre « ce déréglement grossier dans lequel on mettoit sans distinction Paris, Rome, & Constantinople sur le même Théâtre, pour réduire le sien dans une seule ville ». Mais il le félicite surtout de s’être « fait le Censeur de ses propres Ouvrages », car
l’aveu généreux que [cet] Auteur a fait publiquement de ses défauts [...] contribue beaucoup à sa gloire, & [...] servira à le distinguer de ces grands Hommes qui savent bien faire des fautes comme lui, mais qui ne sont point capables de les reconnoître comme il a fait.
[42]
Fontenelle, renchérissant sur Baillet, va jusqu’à prétendre que la tragi-comédie
Clitandre fut écrite « plus pour censurer le goût du Public que pour s’y accommoder »
[43], ce qui est tout de même fort paradoxal ! Bref, Corneille a su mener le combat nécessaire pour les règles, dont la victoire, bien qu’elles soient fondées en raison, n’était pas évidente : « Ne croyons pas que le vrai soit victorieux dès qu’il se montre » (p. 86).
Alors M. Corneille, par l’étude d’Aristote et d’Horace, par son expérience, par ses réflexions, et plus encore par son génie, trouva les véritables règles du Poëme Dramatique, et découvrit les sources du beau, qu’il a depuis ouvertes à tout le monde dans les excellens Discours qui sont à la tête de ses Comédies. De là vient qu’il est regardé comme le père du Théâtre François (p. 95).
Ainsi, Corneille a aidé son temps à passer à l’âge adulte, en accomplissant lui-même ce parcours, grâce à son « génie prodigieux » pour le théâtre et grâce à l’éducation qu’il a su se donner, et lui donner. Génie donc, mais « inégal »
[44]. D’où la distinction nécessaire, selon Fontenelle :
pour juger de la beauté d’un Ouvrage, il suffit [...] de le considérer en lui-même ; mais pour juger du mérite de l’Auteur, il faut le comparer à son siècle. Les premières Pièces de M. Corneille ne sont pas belles ; mais tout autre qu’un génie extraordinaire ne les eût pas faites.
[45]
D’un côté, la constatation de la relativité du goût (ces pièces ont eu du succès), de l’autre la conception classique d’un Beau universel, commencent à quelque peu se faire la guerre, en produisant des jugements paradoxaux de ce type – on les retrouve dans la querelle à propos d’Homère – jugements qui exigent qu’on distingue le mérite (relatif) de l’auteur et la beauté (dans l’absolu) des œuvres.
Que sauver des comédies de Corneille ? Le Menteur, d’un avis unanime :
Sa Comédie, la plus ancienne de celles qui sont restées au Théatre, n’a point cessé d’y être applaudie. Les différens embarras où se trouvent [sic] le Menteur, font autant de plaisir, que la façon dont il s’en tire, cause de surprise. Outre le personnage de Dorante, qui est soutenu avec tout l’art possible, on peut remarquer le caractere naïf de son valet : la finesse des rôles de ses Maîtresses ; celui d’Alcippe, & le bonhomme Géronte. D’ailleurs, il regne dans cette Piece un air de noblesse, & un genre de Comique inconnu jusqu’alors [...]. [46]
Mais le mérite suprême est que Corneille y a peut-être préfiguré Molière, qui sut profiter de cet exemple pour développer son génie propre : il lui permit de fonder enfin la Vraie Comédie, et de devenir lui, et lui seul, le Père de la Comédie en la sortant de cette enfance dont les comédies de Corneille portent encore trop de traces ; en effet une anecdote du Boleana attribue à Molière cette phrase :
Sans le Menteur, j’aurais sans doute fait quelques pièces d’intrigue, l’Étourdi, le Dépit amoureux ; mais peut-être n’aurais-je pas fait le Misanthrope. [47]
·
Baillet Adrien, Jugemens des savans sur les principaux ouvrages des auteurs (1725), Hildesheim / New York, G. Olms, 1971, t. 4.
·
Basnage de Beauval Henri, Histoire des ouvrages des savans (1721), Genève, Slatkine, 1969 (vol. 6, t. II, septembre-octobre 1689 - août 1690).
·
Boileau Nicolas, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1966, éd. par A. Adam et F. Escal.
·
Corneille Pierre, Œuvres complètes, Paris, Le Seuil, « L’Intégrale », 1963, éd. par A. Stegman, préf. de R. Lebègue.
·
Diderot Denis et d’Alembert Jean Le Rond, Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1766), Stuttgart, F. Frommann Verlag-G. Holzboog, 1990 (articles « comédie ” et « comique » de Jean-François Marmontel).
·
D’Olivet, Histoire de l’Académie, depuis 1652 jusqu’à 1700, Amsterdam, J.-F. Bernard, 1730.
·
Fontenelle Bernard Le Bovier de, Œuvres complètes, Paris, Fayard, « Corpus des œuvres de philosophie en langue française », 1989 (Parallèle de Corneille et de Racine, t. 3, p. 11-13 ; Vie de M. Corneille, avec l’histoire du théâtre français jusqu’à lui, et des réflexions sur la poétique, t. 3, p. 29-109).
·
— « Éloge de Corneille », Nouvelles de la République des Lettres, Amsterdam, janvier-juin 1985, art. X.
·
La Bruyère Jean de, Les Caractères, Paris, Garnier, 1962, éd. par R. Garapon.
·
La Fontaine Jean de, Œuvres complètes, Paris, Le Seuil, « L’Intégrale », 1965, éd. par P. Clarac et J. Marmier.
·
La Harpe Jean-François, Lycée, ou cours de littérature, Paris, H. Agasse, an VII, t. 4.
·
Le Brun Roger, Corneille devant trois siècles (1906), Genève, Slatkine, 1971.
·
Longepierre Hilaire-Bernard de Roqueluyne, baron de, Médée, suivie du Parallèle de Monsieur Corneille et de Monsieur Racine (1686), Paris, Champion, 2000, éd. par E. Minel.
·
Mervésin Dom Joseph, Histoire de la Poësie françoise, Paris, P. Griffart, 1706.
·
Mongrédien Georges, Recueil des textes et des documents du XVIIe siècle relatifs à Corneille, Paris, CNRS, 1972.
·
Parfaict François et Claude, Histoire du théâtre François (1734-1749), Genève, Slatkine, 1967.
·
Pellisson Paul, Discours sur les Œuvres de M. Sarasin (1657), L’Esthétique galante, Toulouse, Société de Littératures classiques, 1989, éd. par A. Viala, E. Mortgat et C. Nédélec.
·
Racine Jean, Discours prononcé à l’Académie française à la réception de MM. Thomas Corneille et Bergeret, Œuvres complètes, Paris, Le Seuil, « L’Intégrale », 1962, éd. par P. Clarac et L. Estang.
·
Voltaire, Commentaires sur Corneille, Œuvres complètes, Oxfordshire, The Voltaire Foundation, 1975, t. 54.
[1]
Maxime que H. Basnage extrait d’un ouvrage intitulé
De la prévention de l’esprit & du cœur, dont il rend compte dans son
Histoire des ouvrages des savans (p. 45) pour octobre 1689 (il y est question de décider de « la preference entre les trois Modernes » que sont Corneille, Racine et Molière).
[2]
Aussi ai-je privilégié dans mes exemples ceux que l’on peut considérer comme les fondateurs d’une
doxa que leurs successeurs recopient sans vergogne.
[3]
Il justifie son quasi-silence à leur sujet en prétendant qu’il n’y a presque rien en elles « qui fasse apercevoir les grands talents de Corneille » (
Commentaires sur Corneille, « Prospectus », p. 7).
[4]
Corneille,
Œuvres complètes, p. 194.
[5]
J.-F. Marmontel,
Encyclopédie, article « comédie ».
[6]
A. Baillet,
Jugemens des savans, p. 324.
[7]
F. et C. Parfaict,
Histoire du theatre François, t. 5, p. 60.
[8]
Fontenelle,
Vie de M. Corneille, p. 90.
[9]
Ainsi Parfaict critique-t-il, renchérissant sur Corneille qui se félicitait d’être passé de la nourrice à la suivante, le fait d’avoir choisi une suivante pour personnage principal (t. 5, p. 85).
[10]
Ibid., t. 4, p. 545-546.
[11]
Op. cit., p. 332.
[12]
Parfois les mêmes : voir Baillet, à propos de
Mélite et à propos de
La Veuve (p. 324 et 325).
[13]
Op. cit., p. 91.
[14]
Parfaict, t. 5, p. 188.
[15]
Histoire de la Poësie françoise, p. 227-228.
[16]
Op. cit., p. 96.
[17]
Sur les parallèles, voir
Jean Racine. 1699-1999, Paris, PUF, 2003, dir. G. Declercq et M. Rosellini (section 10).
[18]
Notons que P. Pellisson s’oppose à cette double procédure, au nom de l’existence de génies universels, dans son
Discours sur les Œuvres
de M. Sarasin,
L’Esthétique galante, p. 70 et
passim.
[19]
Histoire de l’Académie, p. 252.
[20]
La Bruyère,
Les Caractères, « Des ouvrages de l’esprit », 54 (p. 87-89). L’idée était déjà dans le parallèle de Longepierre.
[21]
Parallèle de Corneille et de Racine, p. 11-12.
[22]
Saint-Évremond,
De quelques livres espagnols, italiens et français, cité par R. Le Brun,
Corneille devant trois siècles, p. 20.
[23]
E. Boursault,
Le Mercure galant, novembre-décembre 1693, cité par G. Mongrédien,
Recueil des textes et des documents du XVIIe siècle relatifs à Corneille, p. 333. Voir aussi p. 336.
[24]
Lettre à Maucroix (
Œuvres complètes, p. 23) et « Épitaphe » de Molière (p. 481).
[25]
Marmontel écrit, dans l’article « comique » de l’
Encyclopédie : « Qu’on nous pardonne de tirer tous nos exemples de Molière ; si Menandre & Terence revenoient au monde, ils étudieroient ce grand maître, & n’étudieroient que lui ».
[26]
J. Mairet, poème liminaire de
La Veuve, cité par Mongrédien, p. 144. Voir aussi le poème de C. Huygens cité par Corneille dans la préface du
Menteur (
Œuvres complètes, p. 337-338).
[27]
J. R. de Segrais,
Mémoires et anecdotes, cité par R. Le Brun, p. 24-25.
[28]
Basnage, p. 46-47.
[29]
Longepierre, Médée,
suivie de [...], p. 179, note d’E. Minel.
[30]
Op. cit., p. 87.
[31]
Œuvres complètes, Réflexions sur Longin, p. 526.
[32]
Op. cit.
, p. 83.
[33]
J.-F. La Harpe,
Lycée, p. 219.
[34]
Vie de M. Corneille, p. 83.
[35]
Voir
Le Mercure galant de septembre 1689, cité par Mongrédien, p. 332.
[36]
Fontenelle,
Éloge de Corneille, p. 90. Répété par Baillet, p. 324.
[37]
Commentaire sur Suréna, cité par R. Le Brun, p. 48.
[38]
Fontenelle,
Vie de M. Corneille, p. 90-91.
[39]
Même idée chez Fontenelle (
ibid., p. 85).
[40]
Discours [...] (1685),
Œuvres complètes, p. 413-414. Racine s’adresse à T. Corneille.
[41]
Op. cit., p. 87.
[42]
Op. cit., p. 324-325.
[43]
Vie de M. Corneille, p. 85.
[44]
La Bruyère, p. 87.
[45]
Vie de M. Corneille, p. 84.
[46]
Parfaict, t. 6, p. 236. Bien que plus critique, le jugement de Voltaire est dans l’ensemble aussi favorable (p. 347 s.).
[47]
Cité par R. Le Brun, p. 179, n. 37. Le texte porte par erreur « le
Philanthrope ».