2004
XVIIe siècle
Sur le Corneille mort le Colonia pullule...
Simone Dosmond
La période qui s’étend, approximativement, de la révocation de l’édit de Nantes à la mort du Roi-Soleil apparaît à plus d’un titre comme une époque de transition. En effet, les ors des fastes louis-quatorzièmes se sont ternis, mais les lumières du siècle à venir sont encore à l’état de timides promesses. À Versailles, la vieille Cour somnole, tout empêtrée dans un formalisme dévot, tandis que la jeunesse, impatiente, ronge son frein (elle prendra allègrement sa revanche au « temps de l’aimable Régence »)
[1]. Dans le domaine culturel, au classicisme triomphant des grands créateurs qui ont illustré les générations précédentes a succédé le temps plus morne des épigones, et François-Marie Arouet vient tout juste de naître. Le théâtre, qui est le miroir privilégié de la conscience collective, reflète tout particulièrement cette absence d’ambition novatrice et de renouvellement. Car Molière est mort, le grand Corneille est mort, Racine, qui ne s’éteindra qu’avec le siècle, a pris définitivement congé de la scène. Et Thomas Corneille lui-même se consacre désormais à des travaux de lexicographie, tandis que le doux Quinault se détourne de la tragédie en faveur de l’opéra. L’ère des grands créateurs semble (définitivement ?) close. Une nouvelle génération de dramaturges s’impose, chez qui un certain savoir-faire ne parvient pas à remédier au tarissement du génie inventif : Pradon, Abeille, Péchantré, Campistron, Mme Deshoulières... et le Père Dominique de Colonia.
C’est une figure bien oubliée que celle de ce jésuite « romanophile ». Né à Aix-en-Provence en 1660, il a enseigné la rhétorique et la théologie à Lyon et meurt octogénaire en 1741. Son œuvre dramatique se compose de quatre tragédies à sujet romain, probablement destinées à être jouées par ses élèves : Germanicus (1693), Juba (1695), Jovien (1696) et Annibal (1697). Comme on le voit, l’écriture théâtrale paraît n’avoir été qu’une brève parenthèse dans la longue vie du bon Père. Au reste, cette œuvre, chronologiquement très ramassée, possède une assez forte unité thématique liée à sa romanité, en même temps qu’elle a subi au plus haut point l’influence de Pierre Corneille, ceci expliquant peut-être d’ailleurs cela. Mais si l’empreinte de l’auteur de Cinna se retrouve dans les quatre pièces du P. de Colonia, c’est tout de même inégalement. Relativement diffuse dans Jovien et Annibal, elle s’affirme ouvertement dans Germanicus et dans Juba où, parfois, la parenté tient du plagiat pur et simple. C’est pourquoi, au mépris de la chronologie, je me propose d’évoquer tout d’abord assez rapidement les deux tragédies où l’influence cornélienne est la moins forte avant d’insister plus longuement sur les deux pièces – les premières publiées – qui offrent avec le théâtre cornélien beaucoup plus que des affinités, témoignant d’une véritable imprégnation.
UN CORNÉLIANISME BIEN TEMPÉRÉ
C’est certainement dans
Annibal que l’imitation de Corneille est la moins évidente. Tout l’acte III de la tragédie est même directement influencé par l’
Iphigénie de Racine, puisque Scipion doit subir
« des Dieux la sanglante colère »
[2] qui exigent le sacrifice de sa fille, Émilie, et faire face au désespoir d’une mère courroucée et bien décidée à défendre son enfant. Cette parenté thématique est même renforcée par certaines rencontres formelles qui constituent une sorte de clin d’
œil de complicité, un signe de connivence culturelle adressé au public.
[*]
Cependant, ces emprunts faits à Racine, si indiscutables soient-ils, ne signifient pas pour autant que l’auteur ait totalement renoncé à conférer à sa pièce une certaine couleur cornélienne. Déjà, le choix du sujet est révélateur, puisque le P. de Colonia a voulu mettre en scène un moment clé de la geste d’Hannibal, victorieux à Cannes et jusque-là considéré comme invincible, mais qui paraît hésiter à poursuivre sa fulgurante épopée et finit par renoncer à
« brûler le Capitole » et à
« abolir jusqu’au nom des Romains »
[3]. Ce revirement surprenant du héros carthaginois avait d’ailleurs été brièvement évoqué dans
Nicomède, où Flaminius rappelle fièrement à Laodice qu’on ne saurait s’en prendre impunément au Capitole.
« Et que même au sortir de Trébie et de Cannes
Son ombre épouvanta (...) Annibal ».
[4]
Au reste, si aucun épisode de la dernière tragédie de Dominique Colonia n’est directement inspiré de Corneille, la typologie des personnages (le héros, la matrone, le traître...) et certains thèmes ne sont pas sans évoquer l’œuvre du poète rouennais. Nous retiendrons seulement à titre d’exemples la confrontation entre Annibal et Scipion qui illustre bien un certain climat de générosité héroïque, ainsi que le thème spécifiquement cornélien du général trop glorieux et dont les victoires et la popularité font ombrage aux détenteurs du pouvoir civil, un roi ou le Sénat carthaginois, dont le héros éponyme d’Annibal pressent l’hostilité :
« On nous craint, c’est assez ; un sujet trop puissant
Quoi qu’il fasse, Seigneur, n’est jamais innocent.
La faveur des soldats, leur amour, quelque estime,
Que sais-je ? un trop grand nom, voilà mon plus grand crime ». [5]
Comment ne pas percevoir dans cette réplique un double écho de Nicomède :
« Aussitôt qu’un sujet s’est rendu trop puissant
Encor qu’il soit sans crime, il n’est pas innocent ». [6]
mais aussi de Suréna :
« Mon crime véritable est d’avoir aujourd’hui
Plus de nom que mon Roi, plus de vertu que lui » ? [7]
Seule manque peut-être la musicalité du vers cornélien...
Bien différente à tous égards est la tragédie de Jovien dont l’inspiration chrétienne ne saurait surprendre sous la plume d’un religieux de la Compagnie de Jésus. La pièce se déroule néanmoins dans un contexte païen, sous le règne de Julien l’Apostat et ce choix est déjà porteur d’une certaine intensité dramatique, puisque l’époque oppose les Romains restés fidèles à la foi de Constantin à ceux qui, avec l’empereur Julien, sont redevenus les zélateurs dévots des dieux du paganisme. Bien entendu, les chrétiens triompheront et, conformément à l’Histoire, Jovien succédera à Julien.
Ici, la parenté avec l’œuvre de Corneille ne procède pas de rencontres littérales. Elle se situe en fait à deux niveaux très différents et qu’il convient, par conséquent, d’examiner successivement, sans chercher à opérer je ne sais quelle synthèse artificielle.
De toute évidence, l’inspiration chrétienne qui sous-tend la pièce procède assez naturellement de Polyeucte. Mais la flamme incandescente qui illumine le chef-d’œuvre de Corneille a singulièrement pâli. Manquent le souffle épique et l’élan mystique. Car Polyeucte est un héros, un croisé du Christ, tandis que le jeune Varronien est un enfant de chœur, un timide adolescent qui a parfaitement appris son catéchisme et qui refuse d’abjurer sa foi, parce que c’est mal et que son père ne serait pas content ! Tout au long de la pièce, on attend en vain un moment d’enthousiasme sacré, l’expression d’une piété ardente, un cri d’amour vers Dieu et cette carence étonne de la part d’un religieux.
Par ailleurs, l’intrigue profane repose essentiellement sur une double substitution d’enfants qui est explicitement annoncée dès la tabula personae :
— Varronien, fils de Julien, cru fils de Jovien.
— Hélène, fille de Jovien, crue fille de Julien.
Ce jeu sur les identités – connues du lecteur, mais ignorées des intéressés – ainsi que l’ambiguïté qui s’en dégage font penser plus d’une fois à l’Héraclius de Corneille où le héros éponyme, fils de l’empereur Maurice, passe pour Martian, fils de Phocus, tandis que le véritable Martian est pris pour Léonce, fils de Léontine, « autrefois gouvernante d’Héraclius et de Martian ». Encore une fois, la filiation est évidente, même si le bon Père ne se réclame, dans sa préface, que du très illustre précédent qu’est l’Œdipe de Sophocle. Il est vrai, au demeurant, que rôde fugitivement dans la pièce de Colonia un très léger parfum d’inceste et que la jeune Hélène, éprise de Varronien, pourrait dire comme Dircé dans l’Œdipe... de Corneille :
« Je n’aime plus qu’en sœur, et malgré moi j’espère.
Ah ! Prince, s’il se peut, ne soyez point mon frère ». [8]
L’influence du grand dramaturge de la génération précédente est donc parfaitement perceptible dans les dernières pièces du P. de Colonia qui semble ne s’être jamais départi de son emprise. Toutefois, ainsi qu’on va le voir, l’imprégnation est moins forte qu’elle ne l’est dans ses deux premières tragédies où il s’agit parfois de réécriture, voire de décalque partiel, à la limite du plagiat pur et simple.
Dans Juba, la deuxième de ses tragédies, Dominique de Colonia fait ouvertement état de sa dette envers Corneille. Dans la préface, la pièce est en effet présentée comme une suite de La Mort de Pompée, telle que l’annoncent les adieux de Pompée à sa femme Cornélie :
« Songe à prendre la fuite afin de me venger.
Le roi Juba nous garde une foi plus sincère,
Chez lui tu trouveras et mes fils et ton père ». [9]
Et c’est effectivement en Mauritanie que se déroule la tragédie de Juba. La veuve de Pompée y a trouvé refuge, en compagnie de son père Scipion et de son fils Pompée. Grâce à l’appui de Juba, ils espèrent prendre leur revanche sur César et venger le vaincu de Pharsale. Cornélie, l’indomptable Romaine, y apparaît comme l’âme de la résistance et sa farouche fierté n’a pas faibli. Face à César, elle incarne toujours, comme chez Corneille, la rigueur impitoyable et la magnanimité. Dans La Mort de Pompée, elle mettait son ennemi en garde contre une tentative d’assassinat :
« .......................... César, prends garde à toi :
Ta mort est résolue, on la jure, on s’apprête ». [10]
De même, dans Juba, elle affirme hautement n’avoir pas trempé dans le guet-apens tramé contre celui qu’elle se fait gloire de poursuivre « en juste ennemie » :
« On t’a trahi ; mais sache au moins que Cornélie
N’a pas la moindre part à cette perfidie.
-------------------------------------------------------------
Voilà, César, de quoi j’ai voulu t’avertir :
Ma gloire l’exigeait. Adieu, tu peux sortir ». [11]
De même, le personnage de César reste parfaitement semblable à lui-même. Chez Corneille, il déplore que la fortune des armes ne lui ait pas permis de se réconcilier avec Pompée :
« Oh ! combien d’allégresse une si triste guerre
Aurait-elle laissé dessus toute la terre,
Si Rome avait pu voir marcher en même char,
Vainqueurs de leur discorde, et Pompée et César » ! [12]
Et le même sentiment se retrouve dans la pièce de Dominique de Colonia :
« Plût aux Dieux qu’avec moi la lumière du jour
Éclairât ce héros si cher à votre amour.
Plût au Ciel que l’Égypte, à la honte de Rome,
N’eût pas à ses fureurs immolé ce grand homme :
Vous auriez vu César apaisant son courroux
En amitié pour lui disputer avec vous ». [13]
Juba apparaît donc incontestablement comme le prolongement et, en quelque sorte, l’épilogue de
La Mort de Pompée. Mais les emprunts à Corneille ne s’arrêtent pas là. Le P. de Colonia a intégré en effet à sa tragédie le thème éminemment cornélien des relations entre Rome et les princes qu’elle a vassalisés. Cet antagonisme, qui est au c
œur de
Nicomède et qu’on retrouve jusque dans
Suréna ( « L’un fier et tout gonflé d’un vieux mépris des Rois / Semblait pour compliment nous apporter des lois » )
[14], s’affirme dès la deuxième scène de
Juba où le roi de Mauritanie reproche avec véhémence à Scipion la dédaigneuse arrogance de l’Urbs à l’égard des rois qu’elle tient sous sa tutelle :
« Prétend-on que, content d’un vain titre de Roi,
Du Consul Scipion je reçoive la loi ?
Croit-on que de Juba l’indigne complaisance
Vous laisse ici d’un maître affecter la puissance,
Que je renonce au trône, et que mon cœur soumis
Cherche des souverains et non pas des amis » ? [15]
Le thème parcourt d’ailleurs toute la pièce ; il se retrouve dans la colère de Juba qui voit les Romains attenter à son autorité royale
( « Et quels droits dans ces murs avez-vous à prétendre / De tout ce que j’y fais, quel compte ai-je à vous rendre » ? )
[16], aussi bien que dans la hautaine insolence de César à l’égard du même Juba
( « Scipion mieux que vous me les ferait comprendre / On ne connaît ici d’autre maître que lui / Et c’est avec lui seul que je traite aujourd’hui » )
[17]. Flaminius lui-même ne se montre pas aussi méprisant à l’égard de Nicomède !
Enfin, on ne saurait passer sous silence les réminiscences évidentes de Sertorius qui se rencontrent dans la scène 2 du deuxième acte de Juba. L’entrevue entre César et Scipion, les deux chefs romains antagonistes, démarque en effet d’assez près celle qui, chez Corneille, oppose Pompée à Sertorius, ainsi qu’il ressort de la confrontation des textes qui, parfois, donnent l’impression d’un décalque rigoureux (cf. tableau). Juba apparaît donc ainsi comme une sorte de mosaïque où se recoupent des emprunts à La Mort de Pompée, à Nicomède et à Sertorius. Le plus surprenant, et c’est là qu’il convient de reconnaître un certain talent à Dominique de Colonia, est que l’ouvrage n’est pas dépourvu d’unité..., même si celle-ci est due en grande partie à la thématique romaine ou à Corneille.
On n’en saurait dire autant de Germanicus, la première œuvre portée à la scène par le P. de Colonia et la moins personnelle de toutes. En vain affirme-t-il s’inspirer de Tacite : cette source hautement revendiquée ne masque que de façon très imparfaite l’importance de la dette contractée à l’égard de Nicomède. Un bref passage de la Préface en révèle – sans doute involontairement – l’ampleur. Après avoir rappelé que Tibère « avait été contraint par Auguste d’adopter Germanicus, qui faisait les délices et l’espérance de Rome », l’auteur définit en ces termes le sujet de sa pièce :
« Les actions héroïques de ce jeune Prince, sa gloire, ses conquêtes sur le Rhin, le grand crédit de sa femme Agrippine et surtout la forte passion que les Romains avaient pour lui, donnèrent de si grands ombrages à cet Empereur naturellement fort défiant qu’il forma le dessein de le perdre ».
Il suffit de remplacer le Rhin par l’Euphrate et Agrippine par Laodice pour que ce texte convienne parfaitement à Nicomède. En effet, la configuration des personnages est rigoureusement identique dans l’une et l’autre tragédie :
- Le roi-père (Prusias ou Tibère).
- Son épouse (Arsinoé ou Julie).
- Ses deux fils de statut différent (l’un né d’un premier lit ou adopté).
- La fiancée (ou l’épouse) du héros (Laodice ou Agrippine).
- Le mauvais confident (Araspe ou Pison).
Dans les deux pièces, le thème politique central est identique : la jalousie du père à l’égard d’un fils trop héroïque, trop glorieux, trop aimé du peuple et des soldats et qui, s’il le voulait, pourrait aisément le déposséder de son trône. Ce sentiment est d’autant plus vif chez Tibère que Germanicus n’est en fait que son neveu, qu’il a été contraint d’adopter sous la pression d’Auguste, confondant ainsi ses droits avec ceux de son véritable fils, Drusus. Seule différence notable : le P. de Colonia n’a pas jugé bon de reprendre le thème de la rivalité entre frères : entre Drusus et Germanicus, l’estime et l’affection président tout au long de la tragédie, alors qu’il faudra, pour que se dessillent les yeux d’Attale, que la pseudo-amitié de Rome lui apparaisse dans son véritable jour
( « Rome ne m’aime pas : elle hait Nicomède » )
[18]. Mais l’auteur encore novice de
Germanicus ne maîtriserait sans doute pas une intrigue aussi complexe que celle de
Nicomède : il s’en tient au thème de la jalousie politique qu’il traite en disciple appliqué de Pierre Corneille.
D’autre part, l’intrigue de Germanicus, même simplifiée, est calquée sur celle de Nicomède. Je voudrais, pour terminer, faire ressortir cette étroite parenté structurelle. Dans les deux pièces, l’action dramatique débute par le retour inopiné du jeune héros, dont le père s’inquiète de ce qu’il veut considérer comme un acte de désobéissance et d’indépendance frondeuse. D’entrée de jeu, Tibère reprend d’ailleurs presque textuellement le discours de Prusias [cf. tableau]. Cette méfiance du souverain est envenimée par les suggestions perfides des mauvais conseillers. Araspe irrite Prusias contre Nicomède tout en feignant de le défendre :
« ... tout autre que lui devrait être suspect :
Un retour si soudain manque un peu de respect
Et donne lieu d’entrer en quelque défiance
Des secrètes raisons de tant d’impatience ». [19]
et Pison se fait de même insinuant, confortant Tibère dans ses soupçons :
« Je ne sais jusqu’au bout s’il vous sera fidèle
Je sais qu’impunément il peut être rebelle,
Et que s’il entreprend, sans beaucoup s’exposer,
Contre son Empereur, il pourra tout oser ». [20]
Tout au long des deux pièces, le roi de Bithynie et l’empereur de Rome sont ainsi insidieusement manipulés par leurs conseillers comme par leurs épouses ; car Arsinoé veut voir régner Attale, et Julie s’efforce de préserver les droits de Drusus à la succession de son père. Et dans Germanicus comme dans Nicomède, le peuple se mutine et prend fait et cause pour son jeune héros, tandis que les deux femmes (Arsinoé et Laodice, d’une part, Julie et Agrippine de l’autre) échangent des propos venimeux. Mais le mouvement de sédition populaire est vite maîtrisé par celui-là même qui en était accusé et qui fournit par là une preuve éclatante de sa générosité. Jusqu’à la fin du quatrième acte, l’action de Germanicus épouse donc celle de Nicomède ; mais le cinquième acte est totalement différent, puisque le héros éponyme est empoisonné dans un festin : ici, il semble que le P. de Colonia ait voulu, assez curieusement, greffer sur un schéma cornélien le dénouement de Britannicus.
Finalement, l’
œuvre dramatique de Dominique de Colonia nous apparaît comme une sorte de centon où prédominent les emprunts au théâtre cornélien, encore que ceux-ci aillent en diminuant, ce qui a justifié notre démarche « à rebours ». On peut s’interroger sur les raisons de cet état de fait : indigence de l’inspiration personnelle ? malhonnêteté intellectuelle pure et simple ? Il est certain que, de nos jours, un écrivain qui démarquerait d’aussi près l’
œuvre d’un de ses prédécesseurs serait taxé de plagiat et menacé d’un procès retentissant. Mais les dramaturges de la fin du XVII
e siècle n’ont pas cette forme d’exigence. Plus subtilement, il semble qu’ils aient répondu par ces ingénieux décalques à une certaine attente du public qui, loin de se plaindre de ces redites et de ces échos, se plaisait à reconnaître des situations, des sentiments et des hémistiches qui lui étaient familiers. Du reste, ainsi que le fait observer Jacques Truchet, « les auteurs ne cherchaient pas à cacher ces réminiscences qui constituaient autant d’hommages aux grands classiques et le signe tangible d’une fidélité »
[21]. Dominique de Colonia fait partie de cette petite dizaine d’auteurs fin de siècle, de ces
minores qui s’attachent avec application à préserver une esthétique sans en avoir le souffle et le génie. Seul Campistron n’est pas tout à fait oublié mais, comme le fait remarquer René Pomeau, il « gît sous un alexandrin de Hugo qui, sans doute, ne l’avait pas lu »
[22]. Qu’on me pardonne d’avoir tenté, durant quelques instants, de ressusciter le P. de Colonia dans un alexandrin parodique... mais après l’avoir lu !
De Pierre Corneille à Dominique de Colonia
·
Corneille Pierre, Œuvres complètes, Textes établis, présentés et annotés par Georges Couton, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », (3 vol. : 1980, 1984 et 1987).
·
Colonia Père Dominique de, 1 : Germanicus, Lyon, 1693 ; 2 : Juba, Lyon, 1695 ; 3 : Jovien, Lyon, 1696 ; 4 : Annibal, Lyon, 1697 (ces quatre tragédies ont été éditées chez Jacques Guerrier « vis-à-vis le grand Collège »).
·
Pomeau René, Littérature française. L’Âge classique, III : 1680-1720, Paris, Arthaud, 1971.
·
Truchet Jacques, La tragédie classique en France, Paris, PUF, 1975.
[1]
Voltaire,
Le Mondain.
[2]
Annibal, acte III, scène 2.
[3]
Annibal, acte I, scène 1.
[4]
Nicomède, acte III, scène 2, vers 924-925.
[5]
Annibal, acte I, scène 1.
[6]
Nicomède, acte II, scène 1, vers 433-434.
[7]
Suréna, acte V, scène 2, vers 1511-1512.
[8]
Œdipe, acte IV, scène 1, vers 1261-1262.
[9]
La Mort de Pompée, acte II, scène 2, vers 472-474.
[10]
La Mort de Pompée, acte IV, scène 4, vers 1356-1357.
[11]
Juba, acte III, scène 4.
[12]
La Mort de Pompée, acte III, scène 2, vers 921-924.
[13]
Juba, acte V, scène 9.
[14]
Suréna, acte I, scène 1, vers 43-44.
[15]
Juba, acte I, scène 2.
[16]
Juba, acte III, scène 3.
[17]
Juba, acte II, scène 3.
[18]
Nicomède, acte IV, scène 5, vers 1456.
[19]
Nicomède, acte II, scène 1, vers 369-372.
[20]
Germanicus, acte I, scène 2.
[21]
Jacques Truchet,
La tragédie classique en France, p. 14.
[22]
René Pomeau,
Littérature française. L’Âge classique, III :
1680-1720, p. 97.
[*]
Ainsi, au célèbre « Vous y serez, ma fille » de l’Agamemnon racinien fait écho, dans la bouche du Scipion de Dominique de Colonia, un mot tout aussi cruellement ambigu et phonétiquement très proche : « Vous le saurez, ma fille ».