2004
XVIIe siècle
Corneille, père de la scène française. La théorisation de la supériorité de Corneille par Fontenelle
Claudine Poulouin
De l’
Éloge, publié dès 1685, à la
Vie de M. Corneille et aux
Réflexions sur la Poétique, sans parler du
Parallèle entre Corneille et Racine, tous ces derniers textes étant publiés en 1742
[1], Fontenelle a été l’artisan essentiel de la promotion de Corneille et de cette idée, devenue un lieu commun de notre histoire littéraire, selon laquelle : « Environné de mauvais modèles, Corneille fut ce génie unique qui changea le théâtre. » Lorsque Voltaire évoque Corneille dans le
Siècle de Louis XIV, c’est l’idée qu’il reprend : « [...] l’art était inconnu alors à tout le monde, hors à l’auteur »
[2]. Certes, on peut soupçonner que c’est moins Fontenelle qu’il paraphrase que Racine qui avait ouvert son Discours de réception de Thomas Corneille à l’Académie par cette observation :
Vous Monsieur, [...] vous savez en quel état se trouvait la scène française lorsqu’il commença à travailler. Quel désordre ! Quelle irrégularité ! Nul goût, nulle connaissance des véritables beautés du théâtre ; les auteurs aussi ignorants que les spectateurs...etc. [3]
Mais après tout, la pointe est ici de bonne guerre, car si Fontenelle, tout en se donnant l’air de n’en rien savoir, intervient dans le violent climat de polémique qui précéda la mort de Corneille et se prolongea bien au-delà de celle de Racine, c’est précisément parce que la supériorité que Corneille a toujours revendiquée pour lui-même se trouve alors contestée, et qu’il s’agit de l’imposer en mettant le grand auteur à distance de la théâtralisation des affrontements et des bruyants appels au public. Partant de là, la démarche de Fontenelle est double : il s’agit d’abord d’arracher Corneille à l’oubli dont le menace un changement de goût, et de répondre aux textes des apologistes de Racine en orchestrant l’inscription de Corneille dans le temps sous le signe de la nouveauté – « On fut étonné d’entendre une nouvelle langue – et d’un long combat – Ne croyons pas que le vrai soit victorieux dès qu’il se montre, il l’est à la fin, mais il lui faut du temps pour soumettre les esprits »
[4]. Chaque phrase de Fontenelle est une chambre d’échos : il rend trait pour trait, prend acte de tout et réplique à tout, mais en estompant si bien la présence des destinataires que Corneille paraît seul vivant et maître de la scène sur laquelle, cependant, se devine la statue voilée de Racine. Pour mieux élever Corneille, Fontenelle déplace l’enjeu de la polémique qui n’est pas, à ses yeux, la seule réputation de Corneille mais une affaire de « vérité ». D’où la nécessité de théoriser la supériorité de Corneille, à savoir « cet art de plaire, cette magie tout à fait inconnue » qu’il a su attraper par hasard et fait paraître au théâtre le premier et qui impose qu’on en trouve les règles, car ce sont elles qui permettent de remonter aux sources du beau [
Réfl., II]. Corneille, en effet, instaure dans le domaine de l’art le même type de rupture que Descartes a instauré dans celui de la philosophie, ouvrant la voie à une poétique moderne que Fontenelle, précisément, entreprend d’esquisser dans les
Réflexions. Toutefois, sachant que le genre de spéculations qu’on y développe ne donne point de génie à ceux qui en manquent et sont de peu de secours à ceux qui en ont, à quoi au juste ces réflexions sont-elles bonnes ?
À faire remonter jusqu’aux premières idées du beau quelques gens qui aiment le raisonnement et qui se plaisent à réduire sous l’empire de la Philosophie des choses qui en paraissent les plus indépendantes, et que l’on croit communément abandonnées à la bizarrerie des goûts [Réfl., LXXIV, 207-208].
Définir les règles du théâtre, ce n’est certes pas rendre compte de toute la poétique, mais c’est, sur le modèle des Règles pour la direction de l’esprit, en poser les principes dont tout le système de la poétique découlerait :
[...] alors on n’aurait pas seulement trouvé les règles du théâtre, mais on serait sûr de les avoir trouvées toutes, et si, en descendant dans le détail, il en était échappé quelqu’une, on le ramènerait sans peine aux principes qui auraient été établis [Réfl., II].
Dans cette recherche des principes d’une poétique moderne, cependant, autre chose apparaît : c’est la prise en compte, par Fontenelle, d’une nouvelle sensibilité – dont témoignent le succès de Racine et celui du roman – qui l’oblige à modifier le paradigme cornélien de l’amour, à s’interroger de nouveau sur le vraisemblable et le vrai historique. Horace revient sans cesse dans les dernières Réflexions, objet d’admiration et pierre d’achoppement tout en même temps, objet en tout cas d’une méditation dont il me semble que les prolongements sont à chercher dans Brutus, tragédie imprimée sous le nom de Catherine Bernard mais à laquelle Fontenelle a largement collaboré, et dont bien des passages font curieusement écho à d’autres, qui appartiennent à la Bérénice de Racine.
Mon exposé tentera donc de reproduire cette démarche de Fontenelle, plus complexe qu’il n’y paraît, qui, de la célébration de Corneille se convertit en théorisation de sa supériorité pour s’achever en une sorte de méditation sur la tragédie.
DE LA CÉLÉBRATION AU DISCOURS DE FONDATION
L’
Éloge est un texte né de la colère. Racine, invisible, y sert de pierre à aiguiser. Mais c’est aussi la forme éloquente et condensée de cette
Vie de M. Corneille qui constitue en quelque sorte, à elle seule, l’histoire moderne du Théâtre français
[5]. Mise en récit de l’insertion d’un individu dans l’histoire,
Éloge et
Vie sont aussi, comme l’a admirablement montré D. Ribard, schéma explicatif et déjà écriture de l’histoire. Évoquant l’originalité des
Éloges écrits par Fontenelle dans le cadre de l’Académie des Sciences, D. Ribard écrit :
Il semble que Fontenelle n’ait pas seulement mis au point une manière de mettre en valeur les savants, mais aussi une manière de comprendre l’histoire intellectuelle. [6]
L’Éloge de Corneille inaugure, en effet, cette nouvelle manière d’écrire l’histoire intellectuelle qui met l’accent sur la responsabilité du sujet dans l’apparition d’un événement et l’instauration d’une modernité. Qu’on en juge à partir de ce que Fontenelle écrit de l’histoire de la philosophie :
Tel fut l’état des mathématiques et surtout de la philosophie jusqu’à Monsieur Descartes. Ce grand homme, poussé par son génie et par la supériorité qu’il se sentait, quitta les Anciens pour ne suivre que cette raison que les Anciens avaient suivie ; et cette heureuse hardiesse qui fut traitée de révolte, nous valut une infinité de vues nouvelles et utiles sur la physique et sur la géométrie. Alors on ouvrit les yeux, et l’on s’avisa de penser. [7]
Rupture par rapport à ce qui précède du fait d’une hardiesse mal appréciée de beaucoup, utilité du nouvel ordre, voilà la marque de l’irruption du génie dans un présent destiné à se confondre avec son nom. À lire l’
Éloge, Corneille n’eut même pas besoin de recourir au coup de force cartésien pour faire table rase d’une tradition : Avocat général peu occupé, « il ne songeait à rien moins qu’à la poésie et il ignorait lui-même le talent extraordinaire qu’il y avait lorsqu’il lui arriva une petite aventure de galanterie »
[8]. C’est donc l’amour, c’est une petite affaire d’amour vécue à Rouen, qui va donner à la France son Théâtre – comédie et tragédie – en deux épisodes si rapprochés qu’ils sont comme les deux moments du même acte fondateur :
Mélite qui n’est qu’un coup d’essai fait événement, livrant une comédie d’un genre nouveau, et il ne faut que deux autres essais
(Médée / L’Illusion comique) pour qu’éclate, avec
Le Cid, le coup de maître du jeune auteur. C’est avec
Mélite qu’à en croire Fontenelle s’éveille en France une vie dramatique digne de ce nom : la troupe de Mondory, alors en train de se constituer, aurait été la conséquence du succès de
Mélite
[9]. C’est parce que tous les ans, d’
Horace à
Rodogune, Corneille met ses chefs-d’
œuvre à affiche que le théâtre français atteint son plus haut point, surpassant celui d’Athènes ! L’
Éloge ne jouerait pas son rôle de célébration si Fontenelle n’y plaçait son sujet en position de porteur des événements et presque du sens de l’histoire ; observons toutefois qu’il ne se contente pas ici de concentrer les effets, il estompe jusqu’à l’effacer tout le réseau d’institutions, toutes les figures littéraires qui ont contribué au dynamisme du paysage dramaturgique de l’époque autant que Corneille a pu lui-même y contribuer
[10].
Cet effacement est radical dans l’
Éloge. C’est qu’il importe de laisser le lecteur des
Nouvelles de la République des Lettres sur l’idée que Corneille a travaillé sans modèle, qu’il a occupé toute la place sur scène et hors scène, qu’après avoir donné au nouveau théâtre un public digne de lui, il eut le mécontentement – « Il ne fut pas tout à fait content du public » – de voir ce public céder aux séductions d’un rival qui avait « étudié avec soin » le goût qu’avait alors ce public, les femmes en particulier, pour la tendresse. C’est dire d’un coup que le théâtre n’est plus ce qu’il était et le public non plus ! La
Vie de Corneille procède autrement. Fontenelle y met en application la conception de l’histoire exposée dans la
Digression sur les Anciens et les Modernes selon laquelle la Nature forme en tout temps des têtes de la qualité de celles de Cicéron et de Virgile, mais que c’est en vain si les princes ne les mettent pas en mesure d’exercer leur talent
[11]. Il fallut Auguste pour que vienne à bien le génie de Virgile. Il y eut Richelieu, s’ensuivit un âge d’or pour le théâtre :
Nous voici dans le temps où le théâtre devint florissant par la faveur du grand Cardinal de Richelieu. Les princes et les ministres n’ont qu’à commander qu’il se forme des poètes, des peintres, tout ce qu’ils voudront, et il s’en forme. Il y a une infinité de génies de différentes espèces qui n’attendent pour se déclarer que leurs ordres, ou plutôt leurs grâces, la nature est toujours prête à servir leur goût.
Le ministère du Cardinal de Richelieu enfanta donc en même temps les Corneille, les Rotrou, les Mairet, les Tristan, les Scudéry, les Du Ryer, outre quelque vingt ou trente autres dont les noms sont présentement si enfoncés dans l’oubli, que quand je les en tirerais un moment pour les rapporter ici, ils y retomberaient tout aussitôt. [12]
C’est donc par rapport à la responsabilité politique de Richelieu que Fontenelle rappelle la génération des dramaturges contemporains de Corneille, non sans observer un ordre hiérarchique dont la déclinaison correspond à la sélection de la mémoire
[13]. Si Corneille occupe la première place, c’est que, très vite, il prend le dessus sur ses rivaux par la position originale que, parallèlement à la production de ses pièces, il sait assumer avec force dans ses préfaces et dans ses dissertations, que ce soit sur la question des règles ou sur celle des bienséances
[14]. Vie de combat, la vie de Corneille –
qui n’est proprement que l’histoire de ses ouvrages – présente, à l’échelle de l’individu, la même discontinuité spectaculaire que le cours de l’histoire de l’humanité : la courbe est ascendante mais irrégulière, aussi excessive dans l’ascension que dans la chute, comme si l’histoire avait ses lois
. Le schéma s’esquisse en une première phase brève : « Corneille prit son essor avec Médée et monta jusqu’au tragique le plus sublime. Ensuite il retomba dans la comédie... la chute fut grande ». Il se reproduit ensuite dans une dimension supérieure et plus spectaculaire encore : c’est
Le Cid et l’année 1636, puis le désaveu du public qui se tourne vers Racine. Mais, précisément, ce qui aux yeux de Fontenelle, mérite de fixer l’attention, c’est le passage, le changement, des m
œurs, des goûts, des formes. Ce qu’il figure ici en deux grands tableaux d’Histoire : c’est d’abord l’année 1636, l’affrontement avec Richelieu, une grande dramaturgie à l’échelle nationale. C’est ensuite Corneille en Bélisaire, image pathétique, entre histoire et fiction, qui permet de parachever l’héroïsation de Corneille.
L’HéROïSATION DE CORNEILLE
L’année du
Cid n’aurait pas tant d’éclat si Richelieu n’y avait joué le rôle principal. Comme l’écrit H. Merlin, analysant la querelle du point de vue de l’intervention de Chapelain et de l’Académie française
[15] : « Toute la querelle est habitée par la présence cachée de Richelieu (218) [...] Les
Sentiments font preuve d’une volonté systématique d’éliminer la figure mythique du poète. Rien d’étonnant à cela : le texte de l’Académie est habité par une figure centrale qui commande secrètement son énonciation, la figure du pouvoir d’État, incarnée par Richelieu, seul lien légitime et dissimulé de la puissance. Pas d’héroïsme, pas de puissance, pas de sacrifice, pas de liberté, en dehors de ce pôle absent : une stricte soumission est demandée à l’auteur alliée à sa compétence technique » (233). Or Fontenelle, en dévoilant cette présence, flatteuse pour Corneille, restaure l’héroïsme. Le duel entre les deux géants est politique autant que dramatique : « Quand
Le Cid parut, le Cardinal en fut aussi alarmé que s’il avait vu les Espagnols devant Paris »
[16]. L’affaire, portée à ce niveau, autorise à gommer cette guerre des textes que fut la querelle du
Cid, à voiler la présence des adversaires de Corneille (jusqu’à celle, toujours redoutable, de Racine) et permet de rendre à Corneille la dimension nationale dont ses ennemis auraient voulu le priver
[17]. Dans le même temps, il s’agit de ramener la trajectoire de Corneille à l’ordre historico-politique qui explique tout, c’est-à-dire l’insuccès de certaines pièces :
Dom Sanche d’Aragon, par exemple, a manqué du suffrage illustre qui aurait consacré son succès... « exemple assez commun de la soumission des
Français à de certaines autorités », observe Fontenelle
[18]. C’est peut-être cette observation qui a appelé sous sa plume l’image du plus célèbre des généraux de Justinien : « Cette chute du grand Corneille peut être mise parmi les exemples les plus remarquables des vicissitudes du monde et Bélisaire demandant l’aumône n’est pas plus étonnant ». On pourrait justifier cette équivalence de deux grandes scènes de l’histoire par le fait que, dans les deux cas, un héros est sacrifié au pouvoir des femmes, mais c’est sur le terrain politique qu’elle se justifie essentiellement. C’est en termes politiques que Fontenelle commente d’abord la « sédition » soulevée contre le « redoutable Ennemi, légitime autorité quoique sans partisans et puissants déclarés en sa faveur » (115). Toutefois la perte de sa force par le grand Corneille s’explique aussi par la conception fontenellienne de l’histoire qui associe la force de l’imagination à la jeunesse, la sécheresse et la dureté à la vieillesse : « Et il y a des esprits qui en sont naturellement plus susceptibles que d’autres, et qui donnent par là plus de prise aux ravages du temps, ce sont ceux qui avaient de la noblesse, de la grandeur, quelque chose de fier et d’austère. Cette sorte de caractère contracte aisément par les années je ne sais quoi de dur et de sec. C’est à peu près ce qui arriva à M. Corneille... » (108). C’est pourquoi ces deux tableaux figurent aussi, en apparence, deux rythmes différents du temps :
Du Cid à Polyeucte, dans une accélération du temps qui correspond à l’instauration de la modernité, Corneille livre au public des pièces d’une espèce inconnue dont le secret doit être rapporté à une alchimie moderne où entre la raison. C’est grâce à trois choses que Corneille accède à cette nouvelle langue, c’est-à-dire aux véritables règles du poème dramatique – par l’étude d’Aristote et d’Horace, par son expérience et par son génie – mais c’est parce qu’il les découvrit à tout le monde en leur donnant une forme raisonnable dans les Discours qu’il a placés en tête de ses comédies qu’il peut être regardé comme le père du théâtre français. De Pertharite à Suréna, l’affaiblissement de son imagination et le durcissement de sa noblesse en sécheresse lui font manquer ce qui aurait pu être la nouvelle formule de la variation contrastée des sentiments. Pertharite est une pièce névralgique. C’est à ce moment-là que Racine supplante Corneille dans la faveur du public, or l’idée d’une cabale suggérée dans l’Éloge n’est pas recevable dans le cadre d’une histoire du théâtre. Œdipe n’est pas bon parce que son malheur, venant de la fatalité, nous laisse dans « la désagréable et inutile conviction des misères de la condition humaine ». Mais La Toison d’or, pièce à machine dans le nouveau goût dont le prologue est le modèle même des prologues à la moderne, échoue comme vont échouer les pièces suivantes. Sophonisbe et Sertorius sont deux pièces admirables mais dont la formule est manifestement vieillie. Épuisement du dramaturge ? L’argument n’est pas satisfaisant aux yeux de Fontenelle. Pour lui, Corneille, au contraire, livre là une suite d’expériences dramaturgiques qui prennent sens dans le cadre d’un parallèle implicite avec Aristote mais qui se heurtent au changement de goût du public, symptôme dont il faut prendre acte. Fontenelle, pour des raisons polémiques, ne peut justifier ce changement de goût sans décerner le prix à Racine. Mais enfin, si le goût change, c’est que, nécessairement, il doit changer.
Ce qui ressort de l’Éloge comme de la Vie de Corneille, c’est l’instabilité du modèle que constitue Corneille. Corneille n’est pas modèle au sens ancien du terme – investi d’une sacralité qui ne produit que des imitateurs mais interdit le progrès des arts – il est modèle au sens moderne du terme : une sorte de patron qui permet de penser : sans Corneille, sans le prestige qu’il a su donner au théâtre, qui aurait osé proposer au public des réflexions théoriques qu’il n’aurait même pas pris la peine de lire ? Car Corneille, le premier, a su se garder de la soumission aux autorités, quelles qu’elles soient. Le premier, il a jeté la suspicion sur les principes poétiques consacrés et obligé à une critique des fondements du beau, de son expérience et de sa production. La variété de sa production, l’instabilité de son succès – en dépit d’une gloire inaccessible à tout autre – suppose qu’une enquête soit menée plus strictement sur les conditions de production et de réception de ces formules. C’est l’objet des Réflexions...
LE THÉÂTRE DE CORNEILLE, FONDATEUR DE LA POÉTIQUE DES MODERNES
Avec les
Réflexions... qui convertissent en quelque sorte la
Vie de Corneille en questions de poétique, Fontenelle élargit la scène du combat pour soumettre les esprits au vrai
[19]. Trouver les règles de l’art dramatique ne signifie évidemment pas mettre au jour des procédés qui impliqueraient une conception artisanale de l’activité poétique. Par définition, des
Réflexions ne peuvent se présenter ni comme discours didactique et prescriptif, ni comme recherche de normes (aux yeux de Fontenelle, d’ailleurs, l’unité de lieu peut simplement « servir d’exemple de la facilité qu’ont les hommes à recevoir des maximes qu’ils n’entendent point,
et à s’y attacher de tout leur c
œur »)
[20]. Il s’agit de mener une réflexion philosophique sur les causes du plaisir que donnent les ouvrages dramatiques, démarche qui amène à inscrire cette réflexion dans le champ de l’histoire et à s’interroger sur la relation de l’art et de la nature dans le but d’en dégager des « principes » qui seraient universels : conditions psychologiques de possibilité d’expériences vécues et constatées, par exemple, dans lesquelles notre nature humaine entre dans une complexe équation avec les m
œurs et le goût, c’est-à-dire avec l’histoire. En d’autres termes, partant de l’évidence du plaisir – manifesté par l’universel applaudissement dont les pièces de Corneille ont fait l’objet du
Cid à
Polyeucte – pour remonter à ses causes dont Fontenelle ne doute pas qu’elles sont à la fois fondées en nature et en raison
[21]. Ce type de questionnement ouvre l’espace du savoir qui s’appellera « esthétique » puisqu’il s’agit, non d’enseigner comment écrire en observant des règles sans songer à en interroger la validité, mais d’examiner leurs fondements, ce qui revient à poser le problème de l’expérience de la nature du beau. Fontenelle, cependant, ne va pas si loin et l’avoue :
Ce plan d’une Poétique, tel que je l’imagine, est presque immense, et demanderait une justesse d’esprit infinie. Je n’ai garde de m’engager dans une pareille entreprise. Je veux seulement faire voir que ce plan n’est pas chimérique... [22]
Les
Réflexions sur la poétique sont une simple enquête au cours de laquelle il s’agit d’évaluer la formule cornélienne de la tragédie au regard des attentes de l’esprit [
Réfl., V à XXXIV], du c
œur [
Réfl., XXXV à LIII], puis, dans un second temps, de la confronter aux impératifs de la tragédie comme représentation [
Réfl., LIV à LXXIV]
[23].
LA FORMULE CORNÉLIENNE DU THÉÂTRE
Pourquoi, du
Cid à
Polyeucte, la formule cornélienne est-elle efficace ? Parce que Corneille fait découvrir au public qu’il y a un « nouveau monde » à explorer, celui des passions
[24]. Cette « science du c
œur » dont les romans ont montré jusqu’où on pouvait la pousser
[25], c’est Corneille qui en a ouvert la voie en découvrant, le premier, au public, tous les raffinements de l’amour. On observera que l’analyse de Fontenelle semble, ici, réaliser une sorte de superposition entre Chimène et
La Princesse de Clèves :
La finesse, la délicatesse, enfin l’agrément de ces effets de passion consiste assez ordinairement dans une espèce de contradiction qui s’y trouve. On fait ce qu’on ne croit pas faire, on dit le contraire de ce qu’on veut dire, on est dominé par un sentiment qu’on croit avoir vaincu, on découvre ce qu’on prend un grand soin de cacher. Celle de toutes les passions qui fournit le plus de ces sortes de jeux, et peut-être la seule qui en fournisse, c’est l’amour.
Corneille a su montrer ensuite que les vices pouvaient devenir de « beaux objets » dans la tragédie et en a fait découvrir les effets singuliers à travers Cléopâtre, Rodogune, Phocas et Stilicon
[26], tandis que Néron et Mithridate ne sont, chez Racine, que « bassement » cruels et perfides. Sur cette base, à laquelle s’ajoute l’extraordinaire compétence à ménager les surprises sans rompre le dynamisme d’une action qui va droit à son dénouement, Corneille est à lui seul une école de théâtre dont on ne trouve d’exemple ni chez les Anciens ni chez les Espagnols qu’on l’accuse pourtant d’avoir pillés.
Horace, pièce originale à tous égards
[27], découvre tous les secrets de diversifier une action ; tout y est aussi surprenant que rigoureusement construit et maîtrisé : une pièce qui fait de grands effets et qui atteste de la profonde méditation de Corneille sur les possibilités de jeux infinis du théâtre, c’est-à-dire sur les principes mêmes de la tragédie. Les pièces qui suivent, jusqu’à
Rodogune attestent de cette maîtrise à faire éclore, sous les yeux du spectateur, un dénouement dont les semences étaient enfermées dans le premier acte, quoique invisibles. Arrive pourtant ce moment où la formule a perdu tout efficace : non, comme le croit le public qui s’abuse, parce que Racine a trouvé une formule supérieure en travaillant sur la « nature commune », car la « nature supérieure » qui intéresse seule Corneille est aussi la nature
[28]. La fixation de Corneille sur les caractères d’exception ne suffit pas à expliquer ses échecs. Il convient donc de prolonger l’enquête sur « ce qui plaît au c
œur », c’est-à-dire sur ce qui émeut, agite et fait répandre des larmes.
CES LARMES QUI FONT PLAISIR
Répandre des larmes au théâtre est un plaisir « bizarre » qui tient à la représentation. Ce qui fait plaisir, ici, est une douleur affaiblie et diminuée que l’on éprouve pour des héros vertueux, amoureux et malheureux dont nous savons en même temps la situation purement fictive. C’est qu’en passant de la nature à sa représentation, c’est-à-dire en devenant un ouvrage d’art, une action est susceptible de nouvelles beautés, mais aussi de nouveaux défauts. Dans ce cadre où tout est feint, et où il faut empêcher le spectateur de s’en apercevoir, le vraisemblable s’impose sur le vrai car il trompe mieux ; il est plus parfait, car il est nécessaire. Corneille l’a compris mieux que d’autres : de
Mélite à
Suréna, son effort le porte à définir un univers toujours plus strictement théâtral. C’est pourtant sur ce point fort du vraisemblable dont il a su raffiner les nuances en fonction des conditions matérielles de la représentation qu’il donne prise à la critique. Il y a, pense Fontenelle, un certain ordre qui demande que la vertu soit heureuse, car rien n’est plus désagréable que de voir le crime triompher : lorsqu’on a senti, pour un héros, une agitation assez vive pour répandre des larmes, on veut le quitter heureux et hors de péril. Or, Corneille n’a aucun souci de cet ordre. Considérant que « ce n’est pas là un précepte de l’art, mais un usage que nous avons embrassé, dont chacun peut se départir à ses périls »
[29]. Plus généralement, le vraisemblable particulier qu’il a su définir pour des héros hors normes tel que le vieil Horace a ses bornes, « assez aisées à sentir, et très difficiles à marquer »
[30] ; l’excès de ces caractères nobles satisfait l’esprit, mais heurte le public par son manque de complaisance à l’égard d’une sensibilité que le mouvement de l’histoire a fini par imposer de telle sorte qu’il faut bien que les dramaturges s’y plient. Certes, note Fontenelle :
Il s’en faut bien que la nature ne soit renfermée dans les petites règles qui font notre vraisemblance, et qu’elle s’assujettisse aux convenances qu’il nous a plu d’imaginer, mais c’est au poète à s’y assujettir et à se tenir dans les bornes étroites où la vraisemblance est resserrée. [31]
La tragédie ne saurait donc être pure esthétique. Visant plus encore au c
œur qu’à l’esprit, elle ne saurait faire fi des représentations du public : « Lorsque Horace tue Camille, cette action déplaît, non seulement par son extrême barbarie, mais par le peu de vraisemblable qu’il y a qu’un frère tue sa s
œur pour quelques paroles emportées que lui avaient arrachées la douleur d’avoir perdu son amant »
[32]. Pour autant, le « goût » ne saurait être défini par rapport à une police du discours qui codifierait les règles de la représentation de telle manière que seraient confondues ses conditions naturelles et historiques et l’intériorisation des normes imposées par les autorités (politiques ou littéraires). Tout en soulignant l’importance de l’histoire, Fontenelle ne met pas en doute l’existence d’une beauté absolue et en conséquence « d’une poétique idéale qui serait capable d’atteindre et de formuler son essence secrète »
[33]. Ce qui se trouve néanmoins posé à travers cette critique de la barbarie d’Horace, c’est la question de l’épuisement des sujets antiques et notamment romains de la tragédie.
Lorsque Catherine Bernard met en scène le personnage de Brutus (1690)
[34], les motifs des hommes sont devenus plus importants que leurs actes. L’amour y est un absolu dont chacun doit subir les lois impitoyables qui sont celles de la nature ; le traitement de la tragédie s’en trouve bouleversé. À Julie le vieil Horace répliquait :
Qu’il mourût ! c’était le témoignage d’un amour de la patrie qui ne souffrait pas de délibération. De Brutus venant de condamner ses fils à mort, Valérius fait observer [V, 9, v. 1531-1534] :
De son funeste arrêt Brutus épouvanté,
A laissé du héros la noble dureté :
Il perd le souvenir de sa gloire passée,
De l’effort qu’il a fait, sa vertu s’est lassée.
Les réponses sur lesquelles s’achève la pièce sont autant de questions laissées à la réflexion du spectateur comme si l’auteur, scrupuleusement fidèle au découpage en cinq actes et à la prosodie héritée de Corneille et de Racine, invitait à sortir du cadre d’un édifice tragique dans lequel le doute a pénétré. Les
Réflexions
sur la poétique s’achèvent de même sur la réaffirmation forte de la supériorité des contraintes formelles de la tragédie en même temps que sur un aveu d’impuissance : « [...] ce serait un grand secours que d’avoir découvert les véritables sources des règles de la Tragédie. Mais j’avoue que les forces me manquent au milieu de la carrière »
[35].
S’interrogeant sur les rapports exacts du goût et des règles, Fontenelle s’arrête à un idéal de justesse qui relève davantage du tact et des convenances que d’un raisonnement parfaitement rigoureux et reste sur un seuil : appelant de ses vœux le renouvellement du genre dramatique, il reste lui-même, d’une certaine façon, prisonnier de la domination cornélienne.
[1]
L
’Éloge paraît dans les
Nouvelles de la République des Lettres de janvier 1685 [p. 85-95] sous anonymat. Il sera réédité en 1729 dans l’
Histoire de l’Académie de l’abbé d’Olivet, puis dans les
Œuvres complètes de Fontenelle en 1742. La
Vie de M. Corneille est publiée en 1742 (t. III), mais elle est probablement écrite dans les années 1690-1691, c’est-à-dire un peu avant le
Parallèle de Corneille et de Racine (1693) et les
Réflexions sur la Poétique dont le début de la rédaction date probablement de ces mêmes années. Toutes ces
œuvres, on le sait, ne seront publiées que beaucoup plus tard, après la mort de Racine.
[2]
Voltaire,
Siècle de Louis XIV, chap. XXXII « Des Beaux-Arts », éd. R. Pomeau, Bibliothèque de la Pléiade, 1957, p. 1010. Dans les Actes du Tricentenaire de Racine, (
Jean Racine, PUF, 2003, p. 719), Jean Goldzink rappelle un passage du « Chapitre des Arts » donné en annexe de l’
Essai sur les Mœurs par R. Pomeau, Classiques Garnier, t. II, p. 850, qui reprend explicitement le parallèle Corneille/Descartes qui structure bel et bien la présentation de Fontenelle : « Enfin le temps de la France arriva, car précisément lorsque Descartes commençait à y changer la philosophie, Corneille changea le théâtre et avec lui la poésie et même l’éloquence de la prose qui n’a jamais été cultivée dans aucune nation qu’après les vers. Ainsi les belles-lettres doivent tout à Corneille ».
[3]
Racine,
Discours de réception de Thomas Corneille à l’Académie (2 janvier 1685),
Œuvres complètes, t. 2, Bibliothèque de la Pléiade, p. 344-345.
[4]
Vie de M. Corneille,
Œuvres complètes de Fontenelle, M. Brunet, 1742, t. 3, p. 87.
[5]
Dans l’annonce qui ouvre le t. 3 de ses
Œuvres complètes publiées chez Brunet en 1742, Fontenelle justifie l’ordre adopté –
Histoire du Théâtre français / Vie de M. Corneille – par la nécessité de représenter en quel état était le théâtre « lorsque les ouvrages de M. Corneille commencèrent à y paraître » et il opère la transition d’une partie à l’autre en ces termes : « Il n’y a tout au plus qu’une ou deux pièces de Mairet ou de Rotrou qui aient pu précéder la première de M. Corneille et ces pièces-là étaient dans le goût de Hardy (...) Ainsi c’est à M. Corneille que commence le changement arrivé au théâtre et je n’en écrirai plus l’histoire que par rapport à la vie de M. Corneille, qui va être mon principal objet » (80).
[6]
Vivre-Raconter-Penser. Recherches sur le statut littéraire des philosophes en France 1650-1766, thèse de doctorat sous la direction d’A. Viala, Université Paris III - Sorbonne, soutenue en décembre 2000, p. 697. [Je cite la version dactylographiée, ce passage n’apparaissant pas dans l’ouvrage publié sous le titre
Raconter Vivre Penser, histoires de philosophes, Vrin-EHESS, 2003.]
[7]
OC, t. 6, p. 44.
[8]
« Éloge »,
NRL, p. 89-90.
[9]
« Elle
(Mélite) fut cause qu’il se fit une nouvelle troupe de comédiens parce qu’on vit que le théâtre allait être plus occupé qu’il n’avait été jusqu’alors. » Signalons que Fontenelle en fait remonter à tort – défaut de mémoire ou volonté de marquer l’avance de Corneille sur ses contemporains ? – la création à 1625.
[10]
Voir A. Viala, « Corneille et les institutions littéraires de son temps », dans
Pierre Corneille. Actes du colloque de Rouen, Paris, PUF, 1984, p. 197-198 : « (...) le réseau des institutions de la vie littéraire moderne se met en place entre (dates repères) 1636, avec la fondation de l’Académie française, et 1685, avec la parution des trois dictionnaires du français vivant (le réseau devient là productif lui-même, ce qui atteste sa maturation). Ces dates coïncident avec le temps où la gloire de Corneille domine la vie théâtrale, et plus largement la vie littéraire. En soi, la coïncidence ne serait rien ; mais elle devient signifiante quand on constate que ce réseau institutionnel a contribué à la renommée cornélienne et qu’en retour Corneille a pris part à l’édification et au fonctionnement de ces institutions ».
[11]
Digression..., t. 4 (éd. Brunet de 1758), p. 189-190.
[12]
Vie de M. Corneille, p. 85-86.
[13]
L’ordre chronologique serait en effet différent : Tristan (1601-1655), Rotrou (1609-1650), Scudéry (1601-1667), Du Ryer (1605-1658), Corneille (1606-1684), Mairet (1604-1686).
[14]
Du point de vue du lecteur, on notera que l’abondance des citations de ces préfaces et des résumés de pièces de Corneille contribue à étouffer, dans le texte même de la
Vie, toutes les voix adverses.
[15]
H. Merlin,
Public et littérature en France au XVIIe siècle, Les Belles Lettres, 1994, p. 213 : « La querelle touche en effet à la production de la scène dans son double sens théâtral et politique (...). Au XVII
e siècle, le mot “théâtre” désigne à la fois la scène politique et la scène théâtrale, leurs deux espaces publics, la distribution des rôles entre des acteurs et des spectateurs... ». Et plus loin (215) : « La querelle frôle le débat politique ».
[16]
Vie de M. Corneille, p. 100.
[17]
Lettre de M. de Scudéry à l’illustre Académie (1
re éd., Sommaville, 1637, 11 p.) reprise dans A. Gasté,
La querelle du Cid, pièces et pamphlets, Paris, Welter, 1898, p. 217 : « (...) prononcez, ô mes juges, un arrêt digne de vous, et qui fasse savoir à toute l’Europe, que le
Cid n’est point le chef-d’
œuvre du plus grand homme de France, mais oui bien la moins judicieuse pièce de Monsieur Corneille même. Vous le devez, et pour votre gloire en particulier, et pour celle de notre nation en général (...) C’est la plus importante et la plus belle action publique où votre illustre Académie puisse commencer les siennes ».
[18]
L’
Éloge s’achevait sur cette remarque que Corneille « n’était pas extrêmement né pour faire sa cour ». Évoquant le retour de Corneille au théâtre (avec
Œdipe) après douze ans d’absence, Fontenelle, dans la
Vie... souligne que ce fut « sollicité par M. Fouquet qui négocia en Surintendant des Finances » (110).
[19]
En intitulant son ouvrage
Réflexions sur la poétique, il est d’ailleurs possible que Fontenelle ait voulu laisser entendre que le temps était venu de remplacer celles du P. Rapin
(Réflexions sur la poétique de ce temps et sur les ouvrages des Poètes Anciens et Modernes) qui considérait qu’Aristote avait mis la nature en méthode et réduit le bon sens en principes.
[20]
Réfl., LXVII, 198.
[21]
C’est au regard de ces principes qu’il conviendra de comprendre le changement de goût du public – sauf lorsque les femmes s’en mêlent – car ce changement n’est pas pure légèreté. Il convient de réduire ici la pointe à son étroite visée polémique.
[22]
Réfl., IV, 130.
[23]
C’est dans ce cadre, où il s’agit de déterminer le coefficient de valeur de chaque règle, que s’inscrit le principe essentiel de la poétique des Modernes : principe de la différence entre la beauté de l’ouvrage et le mérite de l’auteur, entre la perfection et le point de perfection. Ce relativisme a pour objectif principal de sortir de l’imitation figée à l’égard des modèles sacralisés au profit d’une dynamique de l’histoire.
[24]
Réfl., XI, 135 : « Le vrai ne suffit pas pour attirer l’attention de l’esprit, il faut un vrai peu commun. Tout le monde connaît les passions des hommes jusqu’à un certain point, au-delà, c’est un pays inconnu à la plupart des gens, mais où tout le monde est bien aise de faire des découvertes. Combien les passions ont-elles d’effets délicats et fins qui n’arrivent que rarement, ou qui, quand ils arrivent, ne trouvent plus d’observateurs assez habiles ? Il suffit de plus qu’elles soient extrêmes pour nous être nouvelles. Nous ne les voyons presque jamais que médiocres ».
[25]
Réfl., XXII, 137 : « Nous ne connaissons pas nous-mêmes combien les romans de notre siècle sont riches en ces sortes de traits et jusqu’à quel point ils ont poussé la science du c
œur ».
[26]
Aux héros des tragédies du grand Corneille, Fontenelle associe, de façon assez inattendue, un personnage issu d’une tragédie (représentée vers 1660) de Thomas Corneille.
[27]
Réfl., XXXI, 158 : « Rien n’est plus admirable que la manière dont cette action est menée, on n’en trouvera ni l’original chez les Anciens, ni la copie chez les Modernes ».
[28]
Réfl., XIX. Fontenelle, par ailleurs, considère que le plaisir n’est pas la seule finalité de la tragédie. Il y faut ajouter l’utilité qui tient à ce qu’elle rend la vertu aimable à travers les grands exemples de courage que Corneille, mieux que d’autres, a su mettre en scène, tandis que des caractères plus conformes à la nature commune (la pointe vise évidemment Racine) font prendre aux spectateurs des habitudes de faiblesse et d’abattement (
Réfl., XLV, 173).
[29]
Discours de l’utilité des parties du poème dramatique, p. 70, éd. GF, 1999.
[33]
A. Becq, dans
Genèse de l’esthétique française moderne (1680-1814), Albin Michel, « Bibliothèque de l’évolution de l’humanité », 1994, Introduction, p. 11, fait observer que Houdar de la Motte formulera cela encore plus clairement dans le passage suivant du
Discours sur la fable (1754) : « C’est dans la nature de notre esprit qu’il faut chercher les règles. Elles n’ont point été l’effet du caprice ni du hasard ; on les a fondées d’abord sur l’expérience en attendant qu’on découvrît pourquoi les choses qui plaisaient devaient plaire : découverte qui affermit les règles bien plus sûrement que l’expérience, car l’expérience est fautive, et comme on n’y démêle pas assez les circonstances particulières qui influent sur l’effet principal, on n’est que trop sujet à se tromper sur les causes ».
[34]
La pièce est représentée pour la première fois le 18 décembre 1690 par les comédiens du Roi, et imprimé en 1691, chez la Vve Louis Gontier, Quai des Augustins, avec Privilège.
[35]
Refl., LXXIV, p. 207.