2005
XVIIe siècle
In memoriam Wolfgang Leiner
Pierre Ronzeaud
Université de ProvenceSecrétaire général du CIR 17.
À l’occasion des soixante ans de Wolfgang Leiner, ses disciples et amis lui ont offert un magnifique volume de Mélanges. Son titre, Ouverture et dialogue, symbolisait sa personne, son savoir et son action. Le nombre (soixante-douze), la qualité, l’internationalité des contributions réunies reflétaient l’étendue, la profondeur et la dimension planétaire de son rayonnement. À l’occasion de ses 70 ans paraissaient, dans l’une des collections qu’il a fondées, Biblio 17, Études sur la littérature française du XVIIe siècle, un recueil d’une partie des nombreux et importants articles qu’il a consacrés à celle-ci : leur nombre (vingt-six), leur qualité, la variété de leurs sujets reflétaient en écho la largeur de ses vues, l’acuité de ses analyses et la richesse de son apport scientifique. Toute la communauté dix-septiémiste, dont il était certainement le plus prodigieux fédérateur, attendait le 21 octobre 2005 pour fêter les 80 ans d’une vie lumineuse, éclatante d’intelligence et d’amitié, mais qui s’est, malheureusement, arrêtée le 8 février, à Tübingen, plongeant son épouse Jacqueline, sa famille et tout le monde universitaire dans le deuil. Mais l’ombre ne pourra jamais effacer le sourire de ses yeux pleins de douceur et d’esprit, et c’est à renouer le dialogue avec lui, avec sa vie et avec son œuvre, qu’il nous invite avec sa générosité éternelle.
Il était né à Ottenhausen, en Sarre, au confluent des cultures française et allemande, qu’il a sans cesse fait dialoguer, en lui et autour de lui, et qu’il a aussi ouvertes à d’autres échanges qu’emblématisent tant de titres publiés sous son nom, de ces Horizons européens de la littérature française au XVIIe siècle (actes du colloque du Centre méridional de rencontres sur le XVIIe siècle, tenu à Tübingen justement en 1987), à ces Papers on French Seventeenth Century Literature, qu’il a créés à Seattle, en 1970, et qui, en soixante-deux numéros, ont bâti un étonnant pont transatlantique, permettant la circulation de la recherche d’un continent à l’autre. Mais son inventivité éditoriale devait se sentir trop à l’étroit dans cette extension spatiale d’un domaine unique, quoique immense, l’étude du XVIIe siècle français. Aussi a-t-il offert au monde académique une nouvelle tribune, orientée vers cette modernité dont il était, par son intérêt pour le théâtre du XXe siècle, un contemporain passionné, comme vers d’autres cultures, africaines, antillaise, en créant, toujours chez Gunter Narr, à Tübingen, la collection Études littéraires françaises. L’un des fleurons de celle-ci, le no 55, Mélanges offerts à Jacqueline Leiner, s’intitule en effet, emblématiquement, Carrefour de cultures. Sa mention me permet d’associer à cet hommage son épouse, l’âme de cette ouverture francophone, dont les travaux sur les littératures africaines et créoles, n’ont pas peu contribué à la renommée d’un couple qu’Aimé Césaire recevait, comme en famille. Son goût pour le dialogue ne pouvant être en reste, il a créé, en 1976, une revue, pionnière dans le domaine de la réception, dont le titre est à entendre comme une interlocution : Œuvres et critiques.
L’origine de cette créativité pluridimensionnelle est à rechercher dans son parcours personnel. Son cursus initial, à l’Université de la Sarre, associant études littéraires, françaises et allemandes, et études historiques, lui a donné ce sens philologique et ce respect de la contextualisation des analyses dont témoignent tous ses travaux. Sa thèse de troisième cycle, une édition critique de Venceslas, tragédie de Rotrou, publiée en 1956, attestait de la proximité de son rapport aux textes du passé, mais aussi de son intérêt pour une période baroque, encore peu fréquentée, et qui resta l’un de ses domaines de prédilection. Sa thèse de doctorat d’État, soutenue au début des années 1960, consacrée aux épîtres dédicatoires (entre 1580 et 1715) attestait, complémentairement, d’une capacité à envisager de vastes panoramas, à embrasser d’immenses corpus, mais aussi de sa curiosité pour un genre non canonique, quasiment jamais exploré, qui faisait dialoguer des personnes et des écrits, des mentalités et des esthétiques variées.
Maître de conférences dans son université d’origine jusqu’en 1963, Wolfgang Leiner sera ensuite professeur de littérature française et comparée à l’Université de Washington à Seattle, où il restera jusqu’en 1975, engageant ainsi un dialogue universitaire et amical avec les chercheurs nord-américains qu’il a aidés de manière extraordinaire en leur offrant sa toujours chaleureuse présence aux colloques de la North American Society for French Seventeenth Century Literature, colloques qu’il publiait régulièrement dans Biblio 17, et surtout, avec les Papers, un forum ouvert à toutes les méthodes, à tous les sujets, où régnait une liberté d’esprit à l’image de la sienne. Mais il ne tournait pas pour cela le dos à l’Europe, puisqu’il fut l’un des animateurs les plus en vue de l’Association internationale des études françaises, un éminent participant des rencontres du CMR 17, que Roger Duchêne avait créées dans une visée d’ouverture, internationale et pluridisciplinaire, très proche de la sienne, et un membre très actif de la Société d’études du XVIIe siècle qui lui rend aujourd’hui, par mon intermédiaire, hommage dans sa revue. Il revint en Allemagne, en 1976, pour occuper la chaire de littérature française à l’Université de Tübingen, dirigeant de nombreuses thèses dont les auteurs, ses disciples, enseignent maintenant dans diverses universités, de Cologne à Princeton.
Il poursuivait, en même temps, ses propres travaux, représentatifs d’une aussi évidente ouverture intellectuelle. Ceux-ci, marqués par la patience et l’ampleur des enquêtes, par un souci de vérification qui l’amenait parfois à combattre les idées reçues, par une rigoureuse exigence méthodologique non dénuée d’ingéniosité analytique, lui ont permis de renouveler la lecture des tragédies de Rotrou en mettant en lumière l’ambiguïté des images de l’amour qui s’y rencontrent ou bien la prégnance des modèles monarchiques qui les structurent. Son analyse du rêve de Francion, dans le roman de Sorel, fut la première étude qui mit en relation le contenu de cet épisode onirique avec l’ensemble du récit, ouvrant ainsi la voie aux investigations structurelles ultérieures. Ses articles consacrés à Jean-Pierre Camus ont été tout aussi précurseurs : ils ont montré qu’un regard attentif aux faits de mentalités comme aux phénomènes d’écriture pouvait permettre de découvrir, dans ces « spectacles d’horreur », dans ces « bréviaires des halles », le jeu complexe des rapports entre fiction narrative, enjeux éthiques et fascination esthétique. La même méthode lui a fait confronter des textes de prédicateurs aux aspirations de la princesse de Clèves, pour suggérer une spiritualisation du roman de Mme de Lafayette, ou bien gloser l’incipit des Lettres Portugaises pour révéler la nature profonde de celles-ci : un pathétique soliloque. Il a ouvert, par ailleurs, bien des pistes, du côté de la sociologie de la littérature, dans les nombreuses études qu’il a consacrées, dans la mouvance de sa thèse, au statut des écrivains, aux épîtres dédicatoires, anticipant, au sujet de Corneille ou de Scudéry, sur les actuelles réflexions sur les stratégies de publication des auteurs, ou, au sujet des éloges épistolaires (de Nicolas Fouquet, du sieur de Golefer), sur les travaux modernes portant sur la rhétorique encomiastique. Sa sympathie, au sens vrai du terme, avec la poésie lui a aussi permis de renouer avec un imaginaire esthétique moins terre à terre, d’abandonner « Mars et Minerve » pour des muses baroques, ouvrant sur le spectacle maniériste de la mort (Chassignet, Ronsard), mais aussi sur l’appel épicuréen à son contraire, une vie profuse où nature et culture s’épousent (Tristan).
Un beau livre, plein d’humour et de sagesse, L’Image de l’Allemagne dans la littérature française, paru en 1989, lui a permis de passer en revue les traces littéraires des stéréotypes culturels récurrents par lesquels les Français représentaient les Allemands comme des barbares infréquentables, clichés ridicules dont il était lui-même la contre-épreuve absolue. Et ce n’est bien évidemment pas par désir de compenser ce traitement inique collectif, que l’Académie française lui a décerné, à titre personnel, en 2003, son prestigieux Prix pour le rayonnement de la langue française, mais pour récompenser une vie et une œuvre au service d’une langue que ce polyglotte maniait avec une savoureuse finesse et dont il a défendu la place dans le monde entier, par son enseignement, par ses écrits, par ses échanges.
Qu’il me soit permis, puisque j’ai été à ses côtés dans cette aventure, depuis son origine, inspirée par Roger Duchêne, d’évoquer l’une des dernières formes d’ouverture et de dialogue animées par Wolfgang Leiner, le Centre international de rencontres sur le XVIIe dont il a été, pendant tant d’années, le président et l’âme. Et je le ferai pour deux raisons. La première est intellectuelle : l’inventaire des sujets des colloques du CIR 17 donnerait, par sa diversité, une nouvelle preuve irréfutable de l’ouverture d’esprit de celui qui en était la référence constante, tout comme le recensement des lieux choisis pour leurs réunions témoignerait de son incessant désir de dialogues : l’exemple du colloque de Tunis, « L’Afrique au XVIIe siècle : mythes et réalités », peut à lui seul symboliser ces deux aspects.
La seconde raison est humaine : tous ceux, et ils sont légion, qui ont participé à l’une ou l’autre de ces rencontres, y auront vu quel homme adorable et admirable était Wolfgang Leiner, orateur discrètement brillant, compagnon courtois mais parfois aussi narquois, hôte attentif à autrui, et surtout aux plus jeunes, pour qui il avait voulu créer, à Bordeaux, un colloque exclusivement réservé à des jeunes chercheurs, comme celui que j’étais quand ce grand professeur étranger a accepté de préfacer ma thèse de troisième cycle, L’Utopie hermaphrodite. Si je me suis permis ce souvenir personnel, in fine, c’est parce que je sais que bien des lecteurs se reconnaîtront en lui, ayant, comme moi, bénéficié de l’extraordinaire générosité de Wolfgang Leiner, et que je ne serai pas le seul à me sentir orphelin à Cologne, en 2006.
Mais nous savons que nous continuerons, là-bas et partout, à dialoguer éternellement avec cet humaniste d’une exceptionnelle humanité.