Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130555230
192 pages

p. 753 à 764
doi: en cours

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n° 233 2006/4

 
Pausanias de Philippe Quinault, établie par W. Brooks et E. J. Campion, Genève, Droz, 2004. Un vol. 11,5 × 18 cm de 144 p.
 
 
Les études critiques sur Philippe Quinault, après l’immense thèse d’Étienne Gros en 1926, ont été relancées dans les années 1970 par des chercheurs anglo-saxons, tels Joyce A. Scott, auteur en 1973 d’une thèse intitulée Douceur and Violence in the Tragedies and Tragi-comedies of Quinault [1], tels surtout E. J. Campion et W. Brooks. W. Brooks, dont la thèse de doctorat, hélas inédite [2], portait sur Quinault, a publié une très utile Bibliographie critique du théâtre de Quinault [3] et proposé deux éditions critiques de tragédies de cet auteur, Bellérophon et Alceste, l’édition de Bellérophon étant déjà le fruit d’une collaboration avec E. J. Campion. Quant à E. J. Campion, outre donc Bellérophon, il a établi l’édition critique de l’Astrate de Quinault. C’est dire combien la présente édition est l’œuvre d’éminents spécialistes.
L’introduction de Pausanias, œuvre de W. Brooks, tire sa force d’une étude précise des conditions de représentation de la pièce et d’une idée relativement polémique : Pausanias serait une pure œuvre de commande de l’Hôtel de Bourgogne, écrite à la hâte par Quinault. Tout naîtrait d’une demande de Floridor soucieux de profiter du succès d’Andromaque créée dans son théâtre en novembre 1667, soucieux peut-être aussi de répliquer à la Critique d’Andromaque, la comédie parodique de Subligny qui se joua en mai et juin 1668 au théâtre de Molière. Pausanias serait donc une pièce écrite dans l’urgence, à la fois parce qu’elle devait se placer dans le sillage d’une autre pièce et parce qu’il fallait, pour l’Hôtel de Bourgogne confronté au four que fut Les Plaideurs créé probablement à la fin d’octobre ou au début de novembre 1668, proposer de toute urgence une nouvelle pièce au public parisien. Que cette tragédie soit largement une œuvre de circonstance, c’est ce que semble aussi corroborer le peu de hâte relatif de Quinault à faire imprimer sa tragédie, le privilège datant du 22 janvier et l’achevé d’imprimer du 14 février 1669. On considère en effet traditionnellement que le privilège pour l’impression est accordé un mois après la création de la pièce. Dans le cas présent, Quinault aurait donc attendu environ deux mois de plus que l’usage avant de se préoccuper de la publication de sa pièce.
L’autre point fort de l’introduction consiste à réévaluer le succès de Pausanias en exhumant des témoignages négligés jusqu’alors – en l’occurrence, le compte rendu de la tragédie que fit Robinet dans sa gazette datée du 1er décembre 1668. Monsieur et Madame se rendirent au théâtre de l’Hôtel de Bourgogne voir Pausanias, déclare Robinet, et W. Brooks fait valoir que le frère et la belle-sœur du roi ne seraient pas allés voir une pièce qui avait échoué. Et si Pausanias cessa d’être représenté en décembre, c’est sans nul doute selon W. Brooks parce que l’actrice vedette, la Du Parc, tomba gravement malade, pour mourir finalement le 11 du même mois. Sans être un triomphe comme Agrippa ou Astrate, Pausanias n’aurait pas été non plus le désastre que l’on prétend généralement.
Le lecteur, en revanche, reste sur sa faim en ce qui concerne l’étude de la conduite de l’action et du caractère des personnages. Pausanias déclare son amour à sa captive Cléonice à la scène 2 de l’acte II et apprend que cet amour est réciproque à la scène 2 de l’acte IV : dès lors, il n’a plus d’autre souci que son bonheur privé au détriment de sa gloire. Démarate, la princesse de Sparte qu’il devait épouser, ourdit sa vengeance et, sur une méprise, fait en sorte qu’il assassine sa bien-aimée Cléonice. La matrice tragique est empruntée à Plutarque (Vie d’Aristide, Vie de Cimon) qui raconte que Pausanias avait fait venir de Byzance une jeune fille nommée Cléonicè, qu’il avait achetée à ses parents. Une nuit, Cléonicè s’approcha dans l’ombre et en silence du lit de Pausanias qui dormait déjà et fit tomber par mégarde une lampe. Pausanias, réveillé en sursaut par le vacarme et croyant que c’était un ennemi qui l’attaquait, poignarda la jeune fille qui mourut de sa blessure. Pausanias fut hanté par cette mort et ne parvint plus à trouver le repos, tandis que ses adversaires, au premier rang desquels Cimon, furent au comble de l’indignation et cherchèrent à tirer parti du funeste accident. Par rapport aux sources antiques, le personnage de Cléonicè est modifié, tandis que celui de Démarate est inventé de toutes pièces. Cléonicè, de simple compagne, devient une captive amoureuse du bourreau de sa famille, selon un schéma que Quinault avait déjà expérimenté dans l’Astrate, où le héros éponyme aimait Élise, tyran qui avait exterminé l’ensemble de sa famille. W. Brooks s’intéresse peu au motif de la captive amoureuse de son bourreau, selon ce que la médecine moderne nomme le complexe de Stockholm, mais accorde toute son attention au personnage de Démarate (inspiré selon lui du roi de Sparte Démaratus), personnage intéressant en ce qu’elle veut gagner Pausanias par la générosité, avant de se venger violemment comme une amante éconduite. Démarate est ainsi lue comme une variante du personnage d’Hermione. Pourquoi toutefois Cimon devient-il dans la pièce de Quinault un personnage invisible, au bénéfice d’Aristide qui occupe le devant de la scène ? On aurait aimé une interprétation de ces choix dramaturgiques. S’agit-il de laisser la place à la parole douce et policée, celle que pratiquait historiquement Aristide alors que Cimon passait pour plus bourru et plus emporté ? Dans ce cas, le choix de Pausanias comme personnage principal n’est-il pas paradoxal, puisque Pausanias est décrit par Plutarque comme un chef brutal et plein de morgue, détesté par les soldats de tous les camps grecs ?
En ce qui concerne l’établissement et l’annotation du texte, fruit du travail de E. J. Campion, on saluera les nombreuses notes lexicologiques, qui proposent des définitions issues des trois dictionnaires d’époque, ceux de Furetière, de Richelet et de l’Académie française. Outre quelques coquilles (une d’importance au vers 983 ; par ailleurs, le vers 858 est faux), il semble regrettable que les notes concernant des questions de grammaire ne soient pas plus précises. On aurait aimé aussi des précisions sur l’intertexte et sur les phénomènes de reprises et d’autocitation.
Ces quelques menues réserves ne doivent pas faire oublier l’intérêt, pour les spécialistes d’histoire du théâtre, de disposer d’une édition moderne d’une pièce qui n’avait pas été rééditée depuis le XVIIe siècle. Grâce au travail de W. Brooks et d’E. J. Campion, Pausanias de Quinault peut commodément figurer dans nos bibliothèques.
Carine BARBAFIERI,
Université de Valenciennes.
 
Anne-Madeleine Goulet, Poésie, musique et sociabilité au XVIIe siècle. Les Livres d’airs de différents auteurs publiés chez Ballard de 1658 à 1694, Paris, Honoré Champion, « Lumière classique », no 55, 2004. Un vol. 15 × 22,5 cm de 919 p.
 
 
En 2005, le jury du prix littéraire de la Société d’étude du XVIIe siècle a justement salué la qualité remarquable de ce volumineux ouvrage. Celui-ci est issu d’une thèse soutenue en novembre 2002 mais, malgré son ampleur, n’en reprend qu’une partie : toute une section du travail universitaire d’Anne-Madeleine Goulet était en effet consacrée à l’établissement d’un catalogue raisonné des recueils Ballard – les Presses du Centre de musique baroque de Versailles (où l’auteur exerce ses activités de recherche) se chargeant de la publication de cet outil particulièrement précieux.
Saluons d’emblée la présentation extrêmement soignée de l’ouvrage, agrémenté d’élégantes lettrines, de nombreux tableaux, de reproductions de partitions d’époque, ou de documents iconographiques variés. Le texte est très soigneusement revu, et des annexes extrêmement fournies font de ce volume un objet totalement achevé (notices bio-bibliographiques sur les auteurs littéraires, bibliographie très exhaustive de plus de 120 pages, table des incipits des airs ou des poèmes, index des noms propres, table des illustrations...).
L’étude monumentale d’Anne-Madeleine Goulet, consacrée aux « musiques des ruelles », analyse essentiellement la production des « airs sérieux » de la seconde moitié du XVIIe siècle – forme qui succède, au tournant du siècle, au genre protéiforme de l’air de cour. À ce titre, ce livre sera un complément essentiel à l’ouvrage fondateur de Georgie Durosoir (L’Air de cour en France, 1571-1655, Liège, Mardaga, 1991). Dans l’introduction, une étude lexicologique très nuancée permet utilement de différencier le genre matriciel de sa déclinaison plus tardive.
La perspective critique emprunte naturellement à la littérature et à la musicologie, mais également à l’histoire culturelle, à la sociologie, à l’histoire du livre : c’est dire toute l’ambition de ce projet, et l’éventail de compétence qu’il requerrait.
La première partie de l’ouvrage décrit matériellement le corpus des 37 recueils publiés chez Ballard entre 1658 et 1694, avec une précision que ne renieraient pas les historiens du livre (adoption des caractères mobiles, place des ornementations, rôle des seuils, mise en page...). Le propos comporte également une typologie thématique des airs représentés, ce qui ouvre déjà sur des considérations d’ordre littéraire (refus des langues étrangères, éviction de la satire ou de la chanson politique, présence tout de même de chansons à boire). Le chapitre suivant engage une réflexion historique et sociologique sur les aspects éditoriaux et commerciaux (tirages, modes de diffusion et de circulation...). Le propos se referme par une étude des corpus parallèle, qu’il s’agisse des recueils collectifs de poésie, ou des productions du Mercure Galant qui entendent concurrencer la toute-puissante maison Ballard.
La seconde partie de l’ouvrage est plus spécifiquement consacrée aux aspects proprement littéraires : l’auteur rappelle que la poésie mondaine et la poésie chantée, en cette fin de siècle, ont subi des attaques virulentes de la part de nombreux auteurs et critiques de l’époque, et que les musiciens eux-mêmes n’ont pas toujours été tendres avec le genre de l’air sérieux. Suit une approche technique de la forme des poèmes qui servent de base à la mise en musique (brièveté, langue, système des rimes...), et une analyse rhétorique et énonciative, où émerge en particulier le poids d’une parole féminine, tout à fait en phase avec un art qui rejoint naturellement la pratique des salons et l’esthétique galante. Cela est approfondi par une réflexion sur les passions, l’utilisation des noms propres, ou la mobilisation des conventions de la littérature pastorale.
La dernière partie, de très loin la plus longue (près de 300 pages à elle seule), orchestre la rencontre de l’approche littéraire et de l’approche sociohistorique. Elle explique comment un genre poétique et musical devient un véritable phénomène de société, qui concerne la cour, mais aussi les académies de province et surtout les réunions mondaines. Le personnel littéraire et musical est décrit dans toute sa diversité (amateurs, professionnels, phénomènes de réseaux...), et la pratique du mécénat est étudiée à travers les principales figures de protecteurs. Sont ensuite étudiés l’adéquation de l’air de cour avec la vie littéraire des salons et le monde des ruelles : le genre s’exporte dans les récit de fiction, mais prend aussi toute sa place dans des pratiques fortement socialisées, en lien avec l’art de la conversation. Anne-Madeleine Goulet reprend ici tout l’héritage des études consacrées à l’esthétique galante (Delphine Denis, Marc Fumaroli, Alain Génetiot...), et en applique avec bonheur les catégories à l’air sérieux, vecteur d’appartenance culturelle, forme de la séduction comme de la pudeur, véhicule enfin de l’éthique mondaine.
On aurait mauvaise grâce à formuler quelques critiques, au vu de l’ampleur du travail. La mobilisation des concepts rhétoriques, pourtant, reste parfois un peu allusive : qualifier le style des airs de cour de « moyen » ne va pas de soi, surtout quand les textes-sources mobilisent si fortement le genre pastoral, icône du style simple par excellence. L’analyse des passions, qui se fonde essentiellement sur les traités de l’époque, pourrait être mise plus fermement en relation avec les catégories aristotéliciennes ou cicéroniennes. Mais ces quelques réserves n’entament en rien le sérieux d’un travail extrêmement précieux et ambitieux, appelé à faire référence.
Voilà donc un témoignage particulièrement éloquent du dynamisme de l’équipe « Air de cour » du CMBV, qui a accompagné les travaux d’Anne-Madeleine Goulet jusqu’à leur maturation. L’auteur a su tirer parti d’un cadre de travail particulièrement favorable, et la rigueur et la générosité de cet ouvrage sont à l’image de la passion qui anime son auteur. Nul doute que le lecteur se laissera gagner par cet enthousiasme réjouissant.
Stéphane MACé.
 
Robert McBride, Molière et son premier Tartuffe : genèse et évolution d’une pièce à scandale, Durham, Durham Modern Languages Series, 2005. Un vol. 15 × 20 cm de 271 p.
 
 
Robert McBride, à qui nous devons une reconstitution du second Tartuffe chez le même éditeur (L’Imposteur de 1667 : prédécesseur du Tartuffe [1999]), a consacré la présente étude à une analyse de la portée et de l’impact de la première version, dans la perspective de faire ressortir toutes les cibles et, partant, toute l’audace de « la pièce la plus controversée et mystérieuse de Molière ». McBride réussit à dégager un maximum de données historiques incontournables, tout en reconnaissant la dimension discutable de certaines de ses prises de position. Se tournant d’abord vers les questions de structure (et contestant le plus souvent les hypothèses de Georges Michaut), McBride insiste sur la probabilité que la version primitive du Tartuffe ait été inachevée, et, fondant son argument en partie sur les archétypes fournis par d’autres pièces de Molière, affirme que les personnages de Cléante et de Mariane avaient déjà été conçus lors de la première version de la pièce. Dans une perspective historique, il insiste notamment et à juste titre sur le climat d’inimitié qui régnait à l’époque entre l’Église et le théâtre ; et il souligne le rôle militant de la Compagnie du Saint-Sacrement dans la paroisse parisienne de Saint-Sulpice, où résidait Molière avant son départ en province en 1645. Ces deux constats auraient, selon McBride, donné naissance à ce qu’il présente comme un règlement de comptes avec le clergé de l’époque par « la démolition brutale d’une force secrète », position qu’il adopte sans pour autant souscrire à un réseau de clés qui permettrait d’identifier les personnalités historiques (même si les modèles éventuels sont regroupés dans un appendice). L’étude de McBride est également admirable par sa circonspection lorsqu’il s’adresse au sempiternel désir réducteur d’associer le personnage éponyme soit aux Jésuites, soit aux jansénistes, préférant très justement le traiter de (faux) intégriste. Le premier Tartuffe est plutôt, estime-t-il, « un microcosme des conflits politico-religieux d’une société », démantelant « les multiples contradictions d’une prétendue mauvaise dévotion ayant des ressemblances troublantes avec la vraie » (et on pourrait en dire autant de la version définitive). Mais les textes (et opinions) qu’il fait valoir plus particulièrement, à côté de la Lettre sur la comédie de l’Imposteur de La Mothe le Vayer, sont ceux réunis par Raoul Allier dans sa Cabale des dévots (Paris, Colin, 1902), parmi lesquels il privilégie surtout l’attaque satirique du poète normand Garaby de La Luzerne contre la Compagnie du Saint-Sacrement rouennaise, Les pharisiens du temps ou le dévot hypocrite (ca 1661), sans pouvoir démontrer explicitement que Molière en ait eu connaissance. Ce texte insiste surtout sur la « maîtrise des apparences » qui caractérisait le mouvement, sur ses tendances clandestines et sur sa pratique de la désapprobation ostentatoire d’autrui. Transposée sur la scène par Molière, McBride fait retentir la puissante force iconoclaste d’une telle polémique lancée contre l’hypocrisie, marquée en particulier comme elle l’était à l’époque par une tendance à confondre « défiance de la chair et désir de la chair ».
Certaines assertions sont ténues, en particulier celle selon laquelle « le public dont [Molière] cherchait désespérément le soutien [fut] celui des vrais dévots » (à moins de comprendre cette catégorie dans les termes, prônés par Cléante, qui la rapprochent plutôt de celle des honnêtes gens, ambiguïté que le critique laisse explicitement de côté). La question de l’état ecclésiastique (prêtre ou laïque) de Tartuffe est également invoquée, mais sans apparemment admettre l’inconvénient qu’eût présenté le célibat sacerdotal de l’imposteur face aux intentions énoncées par Orgon de le lier en mariage à sa fille. McBride n’hésite pas à attirer l’attention du lecteur moderne sur le potentiel blasphématoire des références bibliques qui risquent peut-être de lui échapper, même s’il reste silencieux sur les emprunts bien plus osés faits à l’intercession de la Sainte Vierge au cœur de la scène de séduction du troisième acte, parodiant le Salve Regina, et laissant ainsi entrevoir une similitude explosive entre pétition mariale et conquête libertine.
Le travail de McBride est, dans l’ensemble, méticuleux et nuancé, même s’il est alourdi parfois d’une annotation trop copieuse, et si certaines erreurs de transcription figurent parmi ses illustrations. L’étude fournit successivement un état présent de la question, une suite souvent révélatrice d’hypothèses et de parallèles, et une démonstration de la compatibilité entre les diverses étapes de cette pièce multiforme et provocatrice et l’évolution à la fois formelle et thématique du théâtre de Molière dans son ensemble.
Richard PARISH.
 
Flavio Luoni, La Bruyère de l’Enfer au Paradis. Un guide des « Caractères », Saint-Genouph, Librairie Nizet, 2004. Un vol. 14 × 21,5 cm de 253 p.
 
 
Dans son essai La Bruyère de l’Enfer au Paradis, Flavio Luoni se propose de mettre en évidence l’unité profonde des Caractères. Refusant les critiques qui ont fustigé le désordre apparent du recueil et les louanges des modernes qui, tout à l’opposé, s’en délectent, il s’efforce de reconstruire l’ordre d’une pensée claire, rationnelle et totale. Guidé par la conviction que la vision morale de La Bruyère reste polarisée par la conception aristotélicienne du caractère, il en réarrange les principaux articles dans la forme d’un traité des passions. Celui-ci est composé de quatre traités et d’une synthèse religieuse.
Le premier traité, comme il se doit, s’attaque aux vices. Les passions forment un arbre. L’amour de la vie s’accumule en amour propre lequel, à son tour, est démultiplié par la prise de conscience de l’orgueil. L’ambition est la conséquence de l’orgueil et la vanité en est le triomphe extérieur. Lorsque l’orgueil est floué, ce sont toutes les passions mauvaises de la jalousie, de l’envie et de la haine qui se donnent libre cours. Il est une passion en revanche qui ne dépend pas de l’orgueil, c’est la malignité. Celle-ci se déploie en pure volonté de nuire. Et elle est vraiment la marque d’une nature humaine mauvaise. Il y a un être chez qui les passions sont exacerbées, c’est la femme, et une attitude qui en est une synthèse, l’incivilité. L’analyse s’attache ensuite à la société mondaine, aux caractères collectifs : le sot, le fat ; et sociaux : la cour, la ville, les grands, les courtisans ; et aux caractères individuels, qui, sans bénéfice pour la morale, sont pour le lecteur des moments de pure joie littéraire.
Le second traité, plus inattendu, nous décrit la vertu, car celle-ci, bien que rare, n’en éclate pas moins parmi quelques élus. À cet égard, La Bruyère se distingue des moralistes augustiniens de son temps. La vertu dans les Caractères ne vient pas d’un secours divin mais d’une nature. Les passions vertueuses sont l’amour, qui appartient en propre à l’honnête homme et à la femme sage, et l’amitié, sentiment si parfait et si fragile qu’il se trouve peu et dure rarement. Néanmoins la société idéale que rêve La Bruyère est refoulée dans un passé mythique et l’homme vertueux n’est guère individualisé. Il n’a pas de portrait.
Les deux traités suivants sont consacrés aux prolongements existentiels de cette analyse morale. Le traité du ressentiment montre la confrontation du vice et de la vertu. L’homme de mérite, le pauvre, en butte au mépris des grands, doit s’efforcer de se détacher des contraintes mondaines. Pour gagner son bonheur, il devra se rapprocher de la tranquillité du sage sans perdre pour autant son humanité et sa compassion. Le traité du désespoir compare l’état intérieur du vertueux qui trouve son bonheur en lui-même, et celui du mondain, soumis au caprice de la fortune et aux illusions de la vanité. Mais la vie, quelle qu’elle soit, est empoisonnée par la conscience de la mort.
La dernière partie montre comment le seizième chapitre des Caractères, « Des Esprits forts », couronne l’œuvre. La religion y est célébrée et ses ennemis moqués. Dans son apologie, cependant, La Bruyère montre une préférence marquée pour les preuves métaphysiques de l’existence de Dieu. La religion qu’il défend semble avant tout philosophique. Dans le premier appendice, Luoni évoque même le « déisme » de La Bruyère. Néanmoins, le terme de la pensée de La Bruyère, c’est bien la vision rêvée du paradis que réclame la conscience du néant humain.
Si La Bruyère ne s’est pas imposé dans le panthéon intellectuel par l’extrémisme de ses positions, on doit lui reconnaître une vision personnelle et complète de l’homme. La démonstration de Flavio Luoni est élégante et informée. Elle rejette les références bibliographiques en note et s’abstient de recourir aux comparaisons textuelles avec les théologiens de l’époque, mais c’est qu’elle vise à faire ressortir la cohérence interne du texte de La Bruyère. L’article de Philippe Sellier : « Grisaille de La Bruyère : l’enfer vu d’un coin de ciel » dans Essai sur l’imaginaire classique, aurait pu être cité cependant. Des appendices pertinents complètent le propos. Ils fournissent notamment une comparaison des Caractères avec le texte plus tardif et orthodoxe des Dialogues sur le quiétisme. Une utile table analytique des Caractères est aussi située à la fin de l’ouvrage.
Maxime NORMAND.
 
M.-H. Prat et J.-P. Servet, Le doux aux XVIe et XVIIe siècles, Cahiers du GADGES, no 1, 2003.
 
 
M.-H. Prat et J. P. Servet nous présentent un ensemble de textes de grande qualité, qui fait suite au colloque organisé par le GADGES (Groupe d’analyse de la dynamique des genres et des styles, 1520-1720) à l’Université Jean-Moulin - Lyon 3 en 2003. Si les 14 articles proposés ne sont pas organisés selon plusieurs parties thématiques, mais simplement ordonnés chronologiquement du XVIe au XVIIe siècle, c’est bien parce que la catégorie du doux, aussi importante que mal définie, entre en résonance avec de larges enjeux à la fois esthétiques, rhétoriques et anthropologiques : la douceur se fait ainsi expression artistique et représentation du monde.
Certains auteurs sont plus particulièrement attendus sur ce sujet, tels des poètes de la Renaissance comme Saint-Gelais et Du Bellay qui expriment différentes modulations de la douceur, entre les « vers emmielez » dans la poésie légère et musicale du premier et les inspirations tour à tour ronsardiennes, horaciennes et pétrarquiennes du second (Luigia Zilli). André Gendre montre lui aussi que « le doux, chez les poètes du XVIe siècle, connaît une extension immense », qu’il concerne l’amour, la politique ou le style, non seulement par une écriture mignarde qui s’inscrit dans une veine élégiaque ou marotique, mais également en s’associant de façon originale à la « puissance dramatique » de la grande poésie. Au XVIIe siècle, Fénelon encore est emblématique d’une quête de la douceur. En considérant Les Aventures de Télémaque comme la réalisation d’une « naïveté absolue et heureuse saturant tout son espace », Olivier Leplatre offre une lecture du roman qui en balaie de multiples aspects, du choix des motifs à la stylistique et à la rhétorique, sans oublier sa perspective politique et spirituelle.
D’autres auteurs, en revanche, sont à première vue plus étonnants dans ce registre ; c’est le cas d’Agrippa d’Aubigné ou de Pascal. Alors que Les Tragiques revendiquent la sévérité morale et la violence de l’écriture « contre les compromissions de la douceur », Marie-Hélène Prat suggère que le doux se replie cependant « dans les interstices du langage » comme un indicible idéal chrétien. C’est encore comme horizon spirituel que la douceur trouve sa place dans la réflexion pascalienne ; la « rêverie herméneutique sur les Pensées » de Jean-Pierre Landry s’attache à la douceur qui est « à la fois l’attribut de Dieu et le but des hommes ».
La catégorie du doux témoigne le plus souvent de tensions au travail dans une œuvre en particulier, comme dans un genre en général. Deux articles consacrés à La Fontaine abondent ainsi dans le même sens. Alors que l’univers des Fables semble d’abord marqué par la dureté, leur écriture cependant, grâce à « l’art de l’euphémisation » (Sabine Gruffat), esquisse « l’espace d’une lente initiation à la sagesse ». Et Marine Ricord étudie « les douceurs de la sagesse » dans Les Amours de Psyché et de Cupidon pour souligner la place essentielle de la notion de suavitas dans l’univers de La Fontaine. Dans la tragédie plus encore, la recherche du doux qui s’affirme au fil du siècle entre en conflit avec les ressorts de violence propres au genre, dès lors que le dramaturge se voit pressé de « réunir en un même personnage douceur des paroles et virilité des actes » (Carine Barbafieri), au point de restreindre fortement le nombre des figures héroïques convenant à la scène et susceptibles de remplir ces qualités contradictoires. Pierre Giuliani parle même de « gageure dramatique » pour qualifier l’Esther de Racine, dans laquelle le critère de la douceur est une exigence qui préside au projet même de la pièce conçue « à l’usage des Colombes timides », indissociable de son cadre culturel ; convenance mondaine et convenance esthétique conduisent une tragédie qui présente au spectateur une figuration, certes illusoire, de l’innocence.
La réflexion sur la douceur voyage de l’Antiquité jusqu’aux « rhétoriques et poétiques françaises du XVIe siècle » (Mireille Huchon) : elle est en effet un élément constitutif de la rêverie sur le génie de la langue langue française, son harmonie, sa naïveté. Jean Lecointe explique comment, favorisée à la Renaissance par « la spéculation néo-platonicienne », en France et plus particulièrement à Lyon, la fascination pour la douceur se mêle de sentiments troubles alors même qu’elle est « étroitement liée à la figuration d’une harmonie retrouvée entre l’homme et l’univers » ; sa figure féminine ne cesse d’être inquiétante qu’à la condition d’être contrebalancée par des accents plus virils.
Cette nécessité d’associer la douceur à la force afin d’en neutraliser les périls trouve son prolongement au siècle suivant à la fois dans le domaine politique et dans le registre rhétorique. Éric Méchoulan décortique ses implications dans les rouages du pouvoir : « [F]orce et clémence, peur et amour forment les deux axes du pouvoir moderne » dans une apparence d’harmonie, de telle sorte qu’ « amour, amitié et douceur permettent la constitution pragmatique autant qu’imaginaire du lien politique ». L’article de Delphine Denis établit comment le doux, hérité de la rhétorique antique, atteint au statut de « catégorie critique », traversant des polémiques majeures du XVIIe siècle, qu’il s’agisse de la réflexion sur les langues vernaculaires ou de la Querelle des Anciens et des Modernes. Si les ouvrages de Vialart ou Lamy définissent encore la douceur comme l’une des marques propres au style, les Remarques de Vaugelas ouvrent en revanche une nouvelle réflexion dans le cadre « d’une affabilité et d’une douceur civiles » : qualité stylistique et bel usage, langue et ethos s’unissent, portés par un même idéal esthétique.
L’ouvrage propose ainsi sur « le doux » une réflexion stimulante qui tient les promesses de son sous-titre programmatique : « Écriture, esthétique, politique, spiritualité ». On regrettera seulement l’absence de toute bibliographie, d’autant plus qu’une bibliographie conclusive aurait permis de souligner la forte cohérence se dégageant de l’ensemble du recueil.
Sophie HACHE,
Université de Lille 3.
 
André Blanc, Racine. Trois siècles de théâtre, Paris, Librairie Arthème Fayard, 2003, 1 vol.  15,5 × 24 cm de 733 p.
 
 
Racine fait partie de ces écrivains qui ont tôt fait d’enflammer les esprits : de Raymond Picard à Roland Barthes, de Serge Koster à Jean Rohou en passant par Alain Viala, la vie et l’œuvre du dramaturge font l’objet d’approches volontiers subjectives et passionnées, voire polémiques et agressives. Telle n’est pas la biographie de Racine que nous propose André Blanc. Loin de céder aux facilités du romanesque, auxquelles la vie de Racine pourrait pourtant aisément se prêter, le critique ne se départit jamais d’une érudition non seulement précise et sérieuse, mais également aussi sereine qu’objective.
C’est ainsi qu’André Blanc nous décrit successivement l’enfance passée à La Ferté-Milon, la jeunesse à Port-Royal, l’irrésistible ascension, les triomphes, puis la retraite glorieuse du poète réconcilié avec ses anciens maîtres. Dans ce cadre chronologique viennent s’insérer des pages critiques portant sur les œuvres de Racine, et dans lesquelles le biographe aborde par exemple la question de la rivalité avec Corneille ou des liens avec Port-Royal. André Blanc ne laisse dans l’ombre aucune facette de l’art de Racine, qu’il envisage aussi bien comme poète que comme historien, voire « correspondant de guerre », c’est-à-dire historiographe du roi au cours de ses campagnes.
Certes, dans ses grandes lignes, le parcours – d’aucuns diront : « la carrière » – de Racine est bien connu, mais il ne faut toutefois pas prendre André Blanc au mot lorsqu’il avoue, avec trop d’humilité, avoir « pillé » R. Picard, car, bien au contraire, il tient compte des dernières avancées de la critique racinienne, par exemple lorsqu’il distingue « l’homme Racine », lié à Port-Royal par ses réseaux d’amitié, de l’écrivain qui, sur le plan théologique, n’a jamais été « janséniste ».
Cette biographie, et c’est là ce qui fait son originalité et sa richesse, ne s’arrête pas au 21 avril 1699, jour de la mort de Racine : comme le laisse présager le sous-titre ( « Trois siècles de théâtre » ), les 200 dernières pages sont consacrées à la réception des tragédies raciniennes, du XVIIe siècle jusqu’à nos jours. Cette partie du beau livre d’André Blanc n’est pas la moins intéressante ; nous y suivons le cours fluctuant d’une œuvre qui tantôt a suscité l’admiration enthousiaste, tantôt le mépris et les moqueries, notamment de la part des Romantiques ; mais c’est surtout l’évolution du jeu et de la mise en scène qui arrête l’attention de l’auteur : celui-ci s’attache en effet longuement à décrire les comédiens, et tout particulièrement les actrices, qui ont entrepris de donner chair et voix aux tragédies de Racine, comme Rachel ou Sarah Bernhardt. L’enquête ne se contente pas de passer en revue les « monstres sacrés » du temps passé, elle se prolonge par l’analyse minutieuse des représentations modernes, dont elle étudie les décors, les jeux d’acteurs aussi bien que les partis pris de mise en scène. Les expérimentations de Planchon, Vitez, Mesguich ou de leurs épigones sont ainsi abordées avec une neutralité patiente, malgré quelques piques jetées ici où là à l’encontre de la « sottise soixante-huitarde ». L’ouvrage se termine sur les approches contemporaines de Racine, tant théoriques que scénographiques, comme celles de Patrick Chéreau ou d’Eugène Green.
Attentif à la façon dont les pièces ont pu être incarnées sur scène, le biographe propose également un état des lieux de la critique, qu’il considère d’un œil lucide et pondéré. Ainsi, grâce au recul du temps, les audaces quelque peu fanfaronnes de la « nouvelle critique » des années 1960 peuvent être ramenées à de justes proportions, et la querelle qui opposa jadis Barthes et Picard, depuis longtemps apaisée, peut être jugée avec une tranquille objectivité : au fond, conclut A. Blanc, l’auteur de La Carrière de Jean Racine a « exprimé plus d’une fois un point de vue proche de celui de Barthes ».
C’est ainsi sur un bilan critique fouillé et une étude des mises en scène d’une importance capitale que s’achève cette biographie certes destinée avant tout au grand public cultivé, mais dont le spécialiste tirera aussi un grand profit, dans la mesure où elle concilie avec bonheur exigences universitaires et agrément du style.
Tony GHEERAERT.
 
Œuvres complètes du cardinal de Retz, Jacques Delon (éd.), Paris, Honoré Champion, « Sources classiques », 2005, 4 vol. 14,5 × 22,5 cm de 510 p., 279 p., 437 p., 706 p.
 
 
On ne peut que se réjouir d’une nouvelle édition des Œuvres complètes du cardinal de Retz et louer la volonté de mettre à la disposition des lecteurs des textes qui n’étaient disponibles jusqu’à présent que dans les dix volumes de la prestigieuse édition des Grands Écrivains de France publiée de 1870 à 1896. La gageure de soutenir la comparaison avec ce monument d’érudition incombait à un grand spécialiste tel que Jacques Delon, auteur d’une thèse remarquée sur l’éloquence du cardinal. Le « tome XI » portant Supplément à la correspondance et publié en 1920 par Claude Cochin, les pièces inédites découvertes par Paul Bonnefon, Roger Zuber, Gilles Banderier et Jacques Delon lui-même justifiaient d’autant plus l’entreprise que, on le sait, les documents mis au jour par Chantelauze au cours de la publication des Œuvres complètes y avaient été rajoutés au fur et à mesure, ce qui en gêne la lecture.
Jacques Delon opte pour une nouvelle présentation et renonce comme Feillet à l’ordre chronologique pour choisir « une perspective rhétorique qui tient compte de l’histoire ». Les discours sont donc présentés dans les deux premiers tomes intitulés Œuvres oratoires, politiques et religieuses et Discours philosophiques, Controverses avec Desgabets sur le cartésianisme. Vient ensuite la correspondance – deux volumes en sont disponibles, l’Affaire du cardinalat (t. III) et les Lettres épiscopales (t. IV), les volumes annoncés devant couvrir les Affaires d’Angleterre et Affaires de Rome (t. V) ainsi que les Affaires privées (t. VI). Enfin, l’œuvre polémique, inclue dans le tome VII, Conjuration de Fiesque et pamphlets, et les Mémoires (t. VIII et IX) parachèveront cette grande entreprise dont les quatre premiers volumes permettent déjà d’apprécier les apports.
Le premier volume, consacré aux Œuvres oratoires, politiques et religieuses contient une chronologie et une bibliographie fort utiles et qui concernent l’ensemble de l’édition. Les œuvres oratoires forment un corpus diversifié et classé selon les enjeux des discours et leurs destinataires. Consacrée à l’éloquence politique, la première partie regroupe les délibérations en privé – Retz défiant le duc de Bouillon, controversant avec les frondeurs, négociant avec la cour ou encore conseillant le duc d’Orléans –, les deux harangues au roi et les discours au Parlement. La seconde partie réunit les discours illustrant l’éloquence religieuse du cardinal de Retz et propose harangues, sermons et panégyriques.
Le second volume présente les Discours philosophiques, c’est-à-dire les textes relatant la controverse avec Desgabets sur le cartésianisme et apporte d’utiles instruments de travail avec la reproduction des 36 discours du manuscrit d’Épinal. Son originalité est de prendre en compte la correspondance de Mme de Sévigné et de proposer une véritable réorganisation des fragments afin de reproduire l’enchaînement des discours.
Le troisième volume jette un éclairage nouveau sur « l’affaire du chapeau » grâce aux Manuscrits inédits de Guillaume Charrier, secrétaire et confident du prélat. Les 155 pages de l’introduction apparaissent ainsi très novatrices, l’insertion des 21 missives du secrétaire permettant de suivre le mouvement d’une correspondance dont la spontanéité pourrait bien avoir souffert de la complexité d’un code (cinq alphabets différents, nombre codés, caractères aléatoires) choisi « pour dérouter les déchiffreurs » (p. 7).
Du quatrième volume, consacré aux Lettres épiscopales, il faut saluer la brillante introduction de 252 pages, car cette somme, présentant les événements et les enjeux du combat de l’archevêque, est solidement étayée par des informations tirées de l’Histoire de l’Assemblée générale du clergé et des manuscrits des Mémoires d’Aigreville, de Claude Joly ainsi que du Journal de Guillaume Charrier. La remarquable amplification du corpus des Lettres épiscopales résulte d’un minutieux rassemblement des lettres publiées séparément, d’une recherche personnelle mais aussi d’un léger changement de perspective. Contrairement à Chantelauze qui faisait débuter cette correspondance avec l’évasion du cardinal en août 1654, Jacques Delon y inclut les cinq missives écrites en prison à partir du 31 décembre 1652. Aux lettres insérées dans le tome VI de l’édition des GEF, s’ajoutent ainsi celles qu’il tire de ses tomes VIII et XI. L’ensemble est encore complété par les trois lettres découvertes et publiées par André Bertière – les deux au pape Innocent X du 31 décembre 1652 et du 22 avril 1653, et celle à l’abbé Charrier du 10 avril 1654 –, par une lettre publiée dans l’Histoire des Princes de Condé pendant les XVIe-XVIIe siècles du duc d’Aumale, et, surtout, par un nouvel inédit, la lettre de Mgr l’Éminentissime cardinal de Retz, archevêque de Paris, écrite à Messieurs les doyen, chanoines et chapitre de l’Église de Paris datée du 30 août 1654.
Ce quatrième volume pose cependant quelques problèmes de liaison entre les notes et les documents annexes. Outre un décalage du système de numérotation, il arrive que les renvois laissent le lecteur sur sa faim. Ainsi, le document 13 serait à la fois une mesure interdisant au cardinal de rentrer en France sans l’autorisation écrite de Louis XIV (p. 33, n. 97) et une réaction de Charrier à la réponse du cardinal au nonce Bagni (p. 55, n. 106), mais le lecteur découvre un bref d’Innocent X. De même, il est vain de se reporter au document 44 pour s’informer sur Thoreau de Laubretière auquel renvoie la note 709, page 158. Il n’est pourtant pas inutile de corriger la numérotation et de consulter le document précédent, car l’on peut, malgré l’absence d’indication bibliographique, identifier de la page 651 à 653 un extrait de La réponse à une lettre qui a été publiée depuis peu, sans aucun titre, et qui traite de ce qui s’est passé dans l’assemblée générale du clergé de France sur le sujet du Cardinal de Retz archevêque de Paris et la réponse à la lettre de l’archevêque de Toulouse sur la délibération du clergé du 14 novembre 1656. Enfin, on regrette que ne figurent pas dans les riches annexes la lettre de Louis XIV du 12 décembre 1654 annoncée par les notes 269 (p. 296) et 307 (p. 304), lesquelles renvoient seulement aux articles contre le cardinal de Retz envoyés à M. de Lionne en juillet 1655 (annexe 32). On aurait pourtant mieux apprécié les ironiques citations qu’en donne la Lettre d’un cardinal à M. le cardinal Mazarin. Malgré ces quelques broutilles, le volume délivre des informations dignes d’intérêt.
Toutefois la question la plus importante est celle de l’apport de cette nouvelle édition. On pouvait espérer qu’elle présenterait, en y intégrant les écrits découverts depuis Chantelauze, les Œuvres de Retz dans un ordre logique, c’est-à-dire un ordre qui offre au lecteur un fil d’Ariane pour découvrir leur richesse foisonnante et percevoir leur profonde unité. Jacques Delon a parfaitement ressenti cette nécessité et il faut lui rendre grâce d’avoir essayé d’y satisfaire en adoptant une « perspective rhétorique qui tient compte de l’histoire », se donnant ainsi la possibilité de renouveler notre lecture de Retz. La nôtre, sans doute, mais certainement pas la sienne : le volume 1 s’apparente à une réédition du Cardinal de Retz orateur publié en 1989 dont il reproduit fidèlement le mouvement, les titres et, souvent, le texte (les p. 61-67, 74-85, 87-101, 109-117, 118-124 reprennent respectivement les p. 13-20, 22-33, 453-470, 45-57 et 60-71 de sa thèse).
Même recours à l’autocitation dans le volume 2 dont les pages 30-37 ne renouvellent guère les pages 270-276 des « conférences de Retz sur le cartésianisme », article paru dans cette revue en 1979 et qui avait déjà nourri les pages 434-441 de la thèse, si ce n’est l’insertion d’un paragraphe portant sur une note de Cerquand aux pages 32-33. On ne reprocherait pas à Jacques Delon d’avoir remployé son propre travail si cela ne le conduisait à fragmenter l’œuvre de Retz pour la faire rentrer dans des catégories conçues à une autre fin.
Espérait-on des Œuvres complètes ? On ne dispose parfois que de morceaux choisis. Du coup, voilà le mouvement d’ensemble brisé. L’ingénuité de « l’éditeur » donne à des extraits des Mémoires, écrits ou réécrits après la Fronde, le statut de textes autonomes. Le volume 1 ne les différencie pas des discours prononcés et publiés à part : les discours à Bouillon, à Mazarin ou aux frondeurs rédigés pour les Mémoires côtoient des harangues au roi effectivement prononcées et publiées comme la harangue de Compiègne du 12 septembre 1652, ou celle du 30 juillet 1646. La classification qu’il a adoptée obligera-t-elle Jacques Delon à dupliquer certains discours des Mémoires, pourtant uniques dans l’Œuvre du cardinal ? Peut-être plus grave encore, des extraits de Mémoires de contemporains sont traités comme des textes du cardinal : rien dans sa présentation ne laisse deviner que la première harangue au roi du 19 août 1649 est de la main de Mme de Motteville (t. 1, p. 221) ; de même, le volume IV donne un statut identique aux propres lettres du cardinal de Retz et à trois extraits des Mémoires inédits de D’Aigreville (documents 47, 48, 50).
Le malaise est accru par le traitement typographique différent de documents de même nature, perceptible dès la chronologie initiale, au demeurant assez complète malgré l’omission de l’Histoire généalogique de la maison de Gondi établie en collaboration avec Corbinelli. Le solitaire aux deux intéressés (au lieu de désintéressés, p. 22) figure bien à sa date supposée de publication entre le 6 et le 11 septembre 1651, mais non La Réponse de Mgr le cardinal de Retz faite au nonce du Pape du 18 août 1653, pourtant évoquée dans le corps du texte et en note (p. 27), non plus que l’Avis de monseigneur le coadjuteur, prononcé au parlement pour l’éloignement des créatures du cardinal Mazarin du 12 juillet 1651 reproduit intégralement (p. 263-272) mais seulement cité en note (p. 21) alors qu’il a été publié indépendamment des Mémoires. Dans ces conditions, la perspective rhétorique perd beaucoup de sa pertinence et gêne l’ordonnancement des documents. La réponse au nonce du 18 août 1653 constitue un libelle et, en tant que tel, pourrait rejoindre les deux pamphlets publiés dans le volume des Lettres épiscopales qui, lui, suit un ordre chronologique, puisqu’il regroupe tous les textes écrits ou inspirés par Retz entre décembre 1652 et 1662, voire s’insérer dans le volume VII consacré aux... pamphlets.
La rhétorique offre incontestablement une clef pour pénétrer dans une œuvre complexe mêlant discours philosophiques, libelles signés ou anonymes, sermons, correspondance privée et lettres ouvertes, remontrances et mémoires apologétiques ; elle ne suffit pas à en percevoir la structure. Si tout est discours, pouvait-on faire l’économie d’une réflexion sur la notion d’Œuvres complètes et se dispenser de rechercher une classification générique en s’interrogeant sur la fonction pragmatique des écrits du cardinal de Retz ? Dans ces conditions, le mérite de Jacques Delon – et il n’est pas mince – sera d’avoir réussi tout seul à réunir l’ensemble des écrits connus de Retz et à les éclairer généreusement de documents inédits quoique parfois déjà connus de son illustre prédécesseur. Aussi souhaite-t-on vivement que l’entreprise parvienne à son terme et que la maison d’édition lui apporte un plus grand soin et évite des redites comme celles qui déparent le troisième volume dont les pages 402 à 404 reprennent des passages des pages 41, 47, 94 et 97.
Myriam Tsimbidy.
 
NOTES
 
[1] Thèse de doctorat non publiée soutenue à Duke University.
[2] William Brooks, The Evolution of the Theatre of Quinault, University of Newcastle upon Tyne, 1986.
[3] Paris-Seattle-Tübingen, « Biblio 17 », 1988.
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Thèse de doctorat non publiée soutenue à Duke University. Suite de la note...
[2]
William Brooks, The Evolution of the Theatre of Quinault, ...
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[3]
Paris-Seattle-Tübingen, « Biblio 17 », 1988. Suite de la note...