Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130560531
192 pages

p. 189 à 190
doi: en cours

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n° 234 2007/1

 
Anna Minerbi Belgrado, L’avènement du passé. La Réforme et l’histoire, Paris, Honoré Champion, coll. « Vie des Huguenots », 2004, 1 vol. 16 × 24 cm de 340 p.
 
 
Nul n’entre ici s’il n’est philosophe. La présente étude se veut un ouvrage de réflexion, à l’écriture très dense, que l’on aimerait parfois plus organisée. L’appareil critique, très fourni, permet néanmoins de se repérer dans ce rapport dramatiquement difficile des réformateurs à leur passé.
Cet ouvrage est plus que bienvenu puisque pour la première fois à notre connaissance il est entrepris une recherche systématique sur les rapports entre les calvinistes français et l’histoire. Il suffit du reste de parcourir la bibliographie rassemblée par l’auteur en fin de volume pour constater à quel point cette étude vient combler un vide.
L’auteur se propose de démontrer l’existence dans la culture de la Réforme, du milieu du XVIe siècle aux dernières années du XVIIe siècle, d’un intérêt non occasionnel pour l’histoire. Si la seconde moitié du XVIe siècle est pour les réformés un temps de recherche identitaire qui passe par l’histoire, le XVIIe siècle marque quant à lui le plein achèvement de cette quête. Les années 1664-1674 sont d’ailleurs présentées comme le dernier grand moment de réflexion protestante sur le passé. Ensuite vient l’essoufflement : l’histoire réformée, mise en difficulté par le caractère multiple et discontinu du passé, semble échouer.
Dans une première partie intitulée « La conquête de la temporalité », l’auteur étudie la manière dont les premiers réformateurs vivent l’histoire. Puisqu’il s’agit de penser les origines de la plus traumatisante des séparations qui se soient accomplies dans l’histoire du christianisme, ce rapport au passé est loin d’être linéaire. Regards en arrière, ambivalences de l’histoire, laïcisation du temps et histoire de la culture sont autant de réponses à ce défi.
Leur acharnement à décrypter le passé conduit ces réformés à lire l’histoire comme un processus graduel de corruption : la rupture avec Rome était donc de nature inéluctable. Cette vision implique deux conséquences : d’une part, elle est à l’origine de l’idée que la Réforme est un phénomène anhistorique puisque la source du changement est située dans un horizon théologique et prophétique au-delà de l’histoire ; d’autre part, elle est à la source de l’autonomisation de la Réforme par rapport à l’histoire d’inspiration théologique – pour reprendre la formule originale de l’auteur de la « laïcisation du temps ».
Ainsi, loin d’apparaître comme une donnée irréductible, la condition actuelle de la chrétienté est conçue comme le produit d’un processus analysable à des instants différents de sa formation. C’est d’ailleurs à partir de ce constat, qui suppose que l’on distingue un avant et un après, que la culture de la Réforme fait l’expérience du temps historique. Ce sont ensuite les « parcours » de l’histoire qui sont étudiés : si le fait de scruter le passé permet aux réformés de fonder leur identité, l’évolution des doctrines leur révèle que les mutations se produisent sur le cours de longues durées et qu’elles dépassent le plus souvent les intentions des individus.
La troisième partie, intitulée « Histoire de mots et histoire de textes », est certainement la plus stimulante : la manière dont les réformés écrivent l’histoire y est exposée en six points. Les problèmes d’écriture, de critique biblique, d’anachronismes, d’altérations et de mutations des textes, les critères de la vérité historique, les statuts du texte sont minutieusement analysés. L’auteur démontre ainsi combien la recherche historique conduit les réformés à découvrir de nouveaux instruments de travail et satisfait leur quête identitaire en confirmant leur originalité. La variété des sources utilisées doit être soulignée : on passe avec bonheur de l’analyse des traités de Jean Daillé à l’étude du Dictionnaire de Pierre Bayle. Un appendice bienvenu traite du rapport entre les catholiques et l’histoire après la Réforme : attitudes défensives pour certains, positions frontalières pour d’autres. Les cas les plus emblématiques de la réflexion catholique sur les thèmes d’histoire confessionnelle au lendemain de la Réforme sont ainsi abordés. Les quatrième et cinquième parties, plus brèves, s’intéressent toutes deux à l’inflexion de la recherche historique protestante. La quatrième partie accorde une place particulièrement importante au Traicté de l’employ des saints Pères (1632) du calviniste Jean Daillé, ouvrage présenté comme emblématique de ce que fut un changement d’époque. Texte méta-historiographique, il marginalise l’idée de corruption progressive et montre la coexistence à toutes les époques de positions diverses. Dans la cinquième partie, l’altération de la représentation du passé s’accentue : le principe du consentement universel devient problématique pour les protestants en ce qu’il suppose une forme d’unanimité dans une unité de temps. En désaccord avec les catholiques sur les contenus des fundamentalia fidei, sur les points qui permettent au-delà des divergences de reconnaître un chrétien, protestants et catholiques s’accordent néanmoins à juger que ces fundamentalia fidei doivent correspondre à quelque chose d’historiquement partagé par toute la chrétienté. La réflexion protestante sur l’histoire entre alors dans une période de transition qui est l’objet de la sixième partie. Si la Réforme est encore considérée comme un événement extraordinaire, les éléments d’identité élaborés par la culture protestante depuis un siècle sont minimisés. L’ensemble des problèmes évoqués semble s’épuiser. L’ « irruption du présent » ou le développement de l’incroyance explique cette évolution. Face à ce danger, arminiens et jansénistes développent des stratégies de défense, traçant une image du christianisme dans laquelle la dimension historique importe peu. La dernière partie nous invite à nous éloigner des problématiques jusqu’ici suivies et se livre à une analyse minutieuse de la crise qui frappe le rapport entre histoire et Réforme à la fin du XVIIe siècle. Elle parvient d’ailleurs difficilement à extraire, au cours d’un siècle et demi de recherche historique, un seul élément de continuité. Face à une telle débâcle, les réflexions protestantes sur le passé s’achèvent en des conclusions sceptiques.
Pour finir, une analyse du développement du scepticisme dans les dernières décennies du XVIIe siècle est proposée. Ce dernier est vu comme la conséquence directe de l’avènement de l’histoire chez les réformés : en rejetant le principe catholique de l’autorité, l’univers issu de la Réforme est défini par son irréductible fragmentation. Scepticisme et théologie paraissent alors incompatibles : au siècle des Lumières, ce scepticisme se mue d’ailleurs en un refus méprisant de toute théologie.
C’est donc un très beau livre qui nous est offert ; tout lecteur pourra observer qu’en plus des qualités énumérées, il possède le charme de résister à toute tentative de résumé, y compris celle ici proposée.
Marie BARRAL-BARON.
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