Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130560951
192 pages

p. 195 à 197
doi: 10.3917/dss.072.0195

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Éditer L'Astrée

n° 235 2007/2

2007 XVIIe siècle Éditer L’Astrée

Anciens défis, nouveau programme

Delphine Denis Université de Paris-Sorbonne.
« Éditer L’Astrée » : le titre de la journée d’étude dont on lira les Actes ci-dessous [1] sonne comme un programme – en forme de gageure. C’est bien dans cet esprit qu’il faut le comprendre. Engagée depuis trois ans dans ce projet, notre équipe avait d’emblée conçu cette manifestation comme une étape importante jalonnant, en avant-poste, d’autres rencontres scientifiques prévues pour 2007 [2], dans le cadre des célébrations nationales de la parution de L’Astrée d’Honoré d’Urfé (1607-1628). Au.delà cependant de l’événement – hommage rendu à une œuvre fondatrice que la mort de l’auteur (1567-1625) laissait inachevée sans en arrêter la fortune –, cette journée entendait accompagner et nourrir le travail en cours.
L’extrême complexité de la tradition éditoriale du roman a dissuadé plus d’un chercheur de se lancer dans l’aventure : le roman reste classé au titre des « Lacunes du patrimoine » par le ministère de la Culture. Appelée de ses vœux par toute une communauté de spécialistes et d’amateurs fervents, aucune édition critique de L’Astrée n’a encore vu le jour [3], en dépit de nombreuses recherches qui ont, depuis le texte procuré par Hugues Vaganay (1925-1928), enrichi notre connaissance des épineux problèmes à résoudre sur le seul plan philologique [4]. Telle est la première urgence, et pour notre équipe le véritable défi à relever. Car deux exigences, distinctes mais corrélées, s’imposaient : d’une part, donner à lire un texte établi selon un rigoureux protocole philologique ; d’autre part, tout en faisant choix d’un texte déterminé – en l’occurrence le plus diffusé, qui fut aussi celui retenu par les deux grandes éditions collectives de 1632-1633 et 1647 –, offrir au lecteur l’intégralité des options éditoriales concurrentes ainsi que des variantes constituées par les états antérieurs du texte. Il fallait donc opter pour un dispositif inédit, en recourant à un double support d’usage complémentaire : d’un côté, le livre imprimé, appareillé de notes critiques [5], de l’autre un site internet entièrement dédié au roman [6], qui mettra en ligne les principales éditions, permettant au lecteur non seulement de confronter les divers états du texte [7], mais encore de décider ainsi en toute liberté de sa « Vraye Astrée » [8]. Car si le portrait fidèle s’en dérobe depuis l’origine, c’est qu’en effet l’œuvre d’Urfé, âprement disputée entre libraires, dépositaires et témoins de plus ou moins bonne foi, devint très vite ce trésor commun que le public s’appropria sous diverses formes, inégalement sensible aux arguments d’un respect scrupuleux de l’intentio auctoris, bien malaisée à déterminer...
Mais « Éditer L’Astrée » relève encore d’une autre ambition, non moins coûteuse. Dépositaire d’une vaste culture puisée aux sources de l’humanisme renaissant, empruntée aux fonds des lectures et des pratiques, tant profanes que spirituelles, privilégiées par l’aristocratie italianisante de cette époque, nourrie de ses curiosités d’historiens et d’ « antiquaires » [9], de ses rêves en définitive bien moins nostalgiques que fondateurs d’un nouvel idéal politique, le roman d’Honoré d’Urfé nous enjoint ainsi, de page en page, d’en contextualiser l’invention. L’impressionnant repérage de ses sources effectué par M. Gaume [10] reste à prolonger, compléter, nuancer : au-delà de l’ « érudition » louée par ses contemporains, il convient d’en mesurer les usages, saisis dans l’urgence de ces temps de troubles et d’espoir, et d’en comprendre les enjeux. La tentation « encyclopédique » d’une annotation savante qui fit elle aussi reculer les meilleurs spécialistes reste vive, mais peut-être moins centrifuge : nous espérons ne pas la replier uniquement sur une « bibliothèque », mais l’ouvrir au contraire sur l’actualité civile qui fut la sienne, et les « mondes possibles » qu’imagina à cette fin notre auteur.
Les collègues et amis sollicités pour cette journée d’étude ont apporté, comme on le verra dans le détail de leurs denses contributions, cette fois encore « Du nouveau sur L’Astrée » [11]. Régimes juridiques et conditions effectives de la publication du roman étudiés par J.-D. Mellot, avatars éditoriaux de la première partie analysés par J.-M. Chatelain délimitent ainsi avec rigueur textes et contextes, nous fournissant de précieuses données matérielles et philologiques. Ils nous rappellent salutairement que le livre est d’abord un objet, physique et commercial, qui circule dans un tout autre espace que le pur ciel des Idées... C’est dans la même perspective que W. Ayres-Bennett et G. Siouffi examinent ensuite le matériau linguistique propre à l’objet-livre : L’Astrée est-elle, sur le plan de la langue, un roman « moderne » ? De quelles options le traitement de la métaphore dans l’œuvre relève-t-il, à l’heure où se précise la réflexion sur la tension entre langue commune et poéticité littéraire ? La « fabrique du texte » ensuite, s’agissant de ses sources objectives, de ses tropismes esthétiques, culturels et idéologiques, constitue l’avant-dernier volet de cet ensemble. L’enquête de M.-G. Lallemand la conduit, au terme d’un patient travail consacré aux poésies insérées dans L’Astrée, à en interroger la tentation lyrique si perceptible à la lecture du roman, dont la convention pastorale pleinement assumée par l’auteur n’épuise pas la portée. E. Bury s’attache pour sa part à dégager les « deux cultures » qui sous-tendent le projet civilisateur de l’œuvre d’Urfé, et permettent de prendre la mesure d’une ambition authentiquement politique. P. Choné enfin, « en marge de L’Astrée », nous présente un singulier tableau de Claude Lorrain : le Parc à moutons, contrepoint de l’Arcadie rêvée par les peintres, représente peut-être la « forme simple » du paysage pastoral, son interprétation tout à la fois modeste et poétique.
Pour « Lire L’Astrée », comme nous y convie le colloque d’octobre prochain, les diverses pistes ainsi explorées dessinent un parcours à l’horizon ouvert : que tous les guides ici réunis en soient chaleureusement remerciés.
 
NOTES
 
[1] Organisée en Sorbonne le 14 octobre 2006 par l’ACI « Le règne d’Astrée » (D. Denis [dir.], J..M. Chatelain,  C. Esmein, A. Gefen, L. Giavarini, F. Greiner, F. Lavocat, S. Macé), avec le soutien de l’École doctorale V « Concepts et langages » et du CELLF XVIIe-XVIIIe siècles (Université de Paris-Sorbonne), ainsi que de l’ANR.
[2] Le 10 juillet 2007, lors du Congrès de l’AIEF, journée « La gloire de L’Astrée » (Paris, ENS Ulm) ; du 4 au 6 octobre 2007, Colloque international « Lire L’Astrée » (Paris, Sorbonne et Bibliothèque de l’Arsenal).
[3] L’édition annotée et préfacée par J. Lafond en 1984 pour « Folio classique » (Gallimard) est une anthologie ; le texte des trois premières parties fourni par l’Université de Stuttgart ((((http:// wwww. uni-stuttgart. de/ lettres/ krueger/ astree/ html/ index. htm),fondé sur l’édition de H. Vaganay dont « les fautes de frappe qui [...] paraissaient évidentes ont été corrigées sans plus de recherches approfondies », dépourvu de variantes et de notes critiques, ne répond en rien aux exigences d’une édition philologique.
[4] Après les travaux du chanoine Reure, on citera ici ceux de M. Magendie, Cl. Longeon, M. Gaume, B. Yon, P. Koch, A. Sancier-Chateau.
[5] Dans le format semi-poche de « Champion classiques ».
[6] Ouverture courant 2007 (((http:// wwww. astrée. org).
[7] Variantes stricto sensu d’une part, dont un moteur de recherches élaboré en partenariat avec l’ARTFL (Université de Chicago) facilitera la consultation méthodique ; éditions concurrentes et continuations d’autre part ; à terme enfin, les réécritures tardives entreprises à compter de 1678.
[8] C’est sous ce titre polémique qu’était parue la quatrième partie du roman (1627), en réplique à l’édition publiée par R. Fouët en 1625-1626, elle-même venant concurrencer l’édition partielle de 1624 : voir E. Henein, « Les vicissitudes de la quatrième partie de L’Astrée », Revue d’histoire littéraire de la France, 1990, p. 883-898.
[9] Dynastiques ou politiques tout autant que purement spéculatives...
[10] Les Inspirations et les sources de l’œuvre d’Honoré Urfé, Saint-Étienne, Centre d’études foréziennes, 1977.
[11] Nous faisons allusion aux titres de l’ouvrage de M. Magendie (Du Nouveau sur L’Astrée, Paris, H. Champion, 1927) et de l’article de P. Koch (« Encore du nouveau sur L’Astrée », Revue d’histoire littéraire de la France, 1972, p. 385-399).
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