Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130560968
208 pages

p. 567 à 594
doi: en cours

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n° 236 2007/3

2007 XVIIe siècle

Comptes rendus

 
Emmanuel Pénicaut, Michel Chamillart, ministre et secrétaire d’État de la Guerre de Louis XIV : Faveur et pouvoir au tournant du Grand Siècle, Paris, École des Chartes, 2004, 1 vol. de 518 p.
 
 
Les historiens ont, de plus en plus, concentré leur attention sur la fin du règne de Louis XIV, laquelle avait été longtemps négligée en faveur des « grands ministères » de Richelieu, Le Tellier, Colbert et Louvois. Avec sa biographie politique de Michel Chamillart, Emmanuel Pénicaut s’inscrit dans cette tendance, en soulignant la richesse des problèmes soulevés par les dernières décennies du règne de Louis XIV.
Chamillart apparaît à bien des égards comme une figure unique parmi les ministres de Louis XIV. Entre 1699 et 1708, il exerça l’office de contrôleur général des finances ; puis, à l’étonnement de beaucoup, il fut nommé en 1701 secrétaire d’État de la Guerre. Pendant plus de sept ans, il va être « Colbert et Louvois en un même homme » (p. 1). Pourtant Chamillart refusa de se comparer avec ses prédécesseurs et les historiens, tout comme les contemporains, eurent tendance à nier l’importance de son mandat ou à souligner son inefficacité et ses échecs. Pénicaut, en ayant bien recherché à travers les fonds d’archives et les collections manuscrites, envisage de reconsidérer son histoire. De plus, précisément parce que Chamillart n’avait pas le même impact personnel sur la gouvernance qu’un Colbert ou un Louvois, Pénicaut voit son ministère comme un terrain idéal d’observation des développements administratifs essentiels qui eurent lieu dans la dernière décennie.
Chamillart est né dans une famille de robe. Son grand-père Pierre Chamillart était avocat au parlement de Paris, et son père Guy eut une carrière brillante comme client de Colbert. Il servit comme avocat général du roi au Grand Conseil, et comme maître des requêtes et intendant de Caen. Pourtant, une suite de décès inopportuns força chaque nouvelle génération de Chamillart à compter sur ses propres forces plutôt qu’à s’appuyer sur l’aide directe d’un legs professionnel ou financier. Au moment de son décès, Guy laissa une veuve, mère de cinq enfants. Michel était le plus âgé et rien n’était prévu pour assurer leur futur. Au cours de sa carrière, Chamillart travailla dur pour assurer à ses enfants des avantages dont il n’avait pas lui-même profité et entreprit de construire une dynastie qui aurait dû lui survivre.
Sans les avantages de legs de famille – professionnels ou financiers –, la montée au pouvoir de Chamillart est d’autant plus surprenante. Ce n’était pas un homme de grande richesse, il n’avait pas établi une vaste clientèle de fidèles, il ne faisait pas partie d’un clan et il lui manquait le soutien d’un parti à la cour. Par contre, il avait quelque chose qui compensait toutes ces lacunes : il disposait à partir de 1684 de la faveur personnelle du roi lorsque Louis fit sa connaissance à l’occasion d’un jeu de billard. Dès lors, une amitié se développa entre les deux, et Chamillart effectua une variété de tâches avec compétence et loyauté. Après quelques années comme maître des requêtes, Chamillart se trouva rappelé à Paris et fut pourvu de l’office d’intendant des finances. Pénicaut suit Saint-Simon, un ami de Chamillart, qui jugeait qu’ « une telle précipitation ne pouvait s’expliquer [...] que par l’effet de la faveur royale » (p. 71). En effet, Pénicaut insiste sur le fait que Chamillart était un « favori » de Louis XIV, mais une telle désignation n’était pas accompagnée des connotations fortement négatives qui s’appliquèrent, selon J. H. Elliott, aux « favoris » de Louis XIII et Philippe IV. Entre les années 1620 et les années 1690, la nature de la souveraineté et celle de l’administration avaient changé.
Le style administratif de Chamillart, comme ses correspondances, montrent qu’il insistait avec emphase sur la séparation entre les devoirs publics et ses intérêts personnels. Sa notoriété personnelle comme secrétaire d’État était toujours subordonnée à l’accomplissement de ses fonctions : Pénicaut montre que l’ « on passait ainsi, tout doucement, de l’esprit de clientèle à celui de fonction publique » (p. 206). En effet, il négociait au sommet du pouvoir sans l’appui d’un réseau organisé de clients. Il comptait plutôt sur un petit cercle de subalternes et d’amis, ainsi que sur la faveur du roi. Il s’inscrivait ainsi dans une tendance plus générale, « le déclin des vastes clientèles ministérielles », et « transformait peu à peu les clients en commis ou en amis » (p. 115).
Malgré cela, Chamillart cherchait à créer une « dynastie Chamillart » pour le bien-être de ses descendants. Ici, une comparaison avec les Phélypeaux n’est pas inutile. Depuis le XVIe siècle, les deux branches distinctes de la famille Phélypeaux montèrent lentement la hiérarchie administrative et politique, « pour arriver jusqu’au sommet du pouvoir à la faveur du règne de Louis XIV » (p. 177). En 1700, avec le « clan Le Tellier » et le « clan Colbert » en déclin, les Phélypeaux pouvaient, de façon crédible, s’imposer pour constituer un troisième clan. L’élévation rapide au pouvoir de Chamillart grâce à la faveur du roi fut un obstacle à la stratégie des Phélypeaux (ici, Pénicaut aurait fait bien de citer les travaux de Sara Chapman sur les Phélypeaux). Chamillart assumait ses responsabilités publiques sans penser à son humble héritage, mais simultanément sa gestion financière privée était très explicitement orientée vers la construction d’un patrimoine pour ses héritiers. Ses efforts pour surmonter ses modestes origines échouèrent. Pendant qu’il bénéficiait de la faveur du roi, ses revenus lui permirent de mener une existence très confortable, mais pas au point de disposer d’une sécurité financière permanente. Comme Pénicaut l’écrit : « La partie la plus brillante de la carrière de Chamillart, à partir de 1686, était tout entière due à la faveur du roi. Le constat est identique du point de vue de la fortune personnelle du ministre » (p. 315).
La disgrâce de Chamillart ne fut pas, comme celle de Fouquet presque cinquante ans auparavant, l’expression de la forte autorité d’un jeune monarque ; elle exprimait plutôt la faiblesse d’un roi qui, vers la fin de son règne, accusait des années de défaites militaires et des critiques de plus en plus fréquentes. Si l’émergence de Chamillart grâce à la faveur de Louis donnait la mesure du pouvoir personnel du roi dans le gouvernement de la France, sa chute souligna les limites d’un tel pouvoir. Il y a donc beaucoup de pertinence dans le propos de l’auteur qui justifiait l’étude du ministère de Chamillart précisément parce qu’il n’avait pas eu le poids d’un Colbert. Mais Pénicaut ne clarifie jamais explicitement si les transformations administratives observées doivent être attribuées à l’expérience et à la personnalité de Chamillart ou à une évolution des pratiques administratives sur le long terme. Le lecteur est conduit à conclure qu’il s’agissait probablement des deux. Néanmoins, l’étude bien menée de Pénicaut sur la vie et la carrière de Chamillart offre des révélations très utiles sur ce que les historiens commencent à considérer comme une période essentielle de l’histoire politique de la France moderne.
Mark POTTER.
 
Séverine Debordes-Lissilour, Les sénéchaussées royales de Bretagne. La monarchie d’Ancien Régime et ses juridictions ordinaires (1532-1790), Rennes, PUR, 2006, 1 vol. de 468 p.
 
 
C’est une belle thèse d’histoire du droit que présente Séverine Debordes-Lissilour, thèse qui témoigne, après d’autres, du renouveau de l’histoire institutionnelle. Comme il est d’usage en droit, l’ouvrage est subdivisé en deux parties, la première consacrée à l’organisation des sénéchaussées royales, la seconde à leurs compétences. L’intention de l’auteur est de couvrir la période qui s’étend de l’intégration de la Bretagne au royaume de France (1532) à la suppression des institutions d’Ancien Régime (1790). L’inégale conservation des fonds d’archives l’a conduite à privilégier le XVIIIe siècle au détriment de la première modernité. Pour autant, le XVIIe siècle fait l’objet de développements fort intéressants, même s’il manque, de toute évidence, une cartographie détaillée des circonscriptions judiciaires.
Rendre la justice est l’une des attributions majeures de la souveraineté et c’est à son premier relais, la sénéchaussée royale, que l’A. s’est intéressée, puisqu’il n’existait pas dans cette province de prévôtés royales. La Bretagne était divisée, à l’époque ducale, en une quarantaine de juridictions dont le nombre fut réduit de près de moitié par un édit de Charles IX d’octobre 1565. Des modifications mineures furent apportées par la suite, comme la réunion de la sénéchaussée de Saint-Renan à Brest en juillet 1681. À la fin de l’Ancien Régime, l’on dénombrait 25 sièges royaux dont 4 présidiaux (Rennes, Nantes, Vannes et Quimper). Le ressort de ces juridictions est double : un ressort large qui correspond à leur nom de sénéchaussée royale ; un ressort restreint ou proche, formé de terres, de propriétés foncières où s’exerce la justice du roi-seigneur, dans une province où l’on compte environ 2 500 justices seigneuriales. Cela explique en partie les fréquents conflits de compétence entre juges royaux et seigneuriaux. En outre, les juges royaux pouvaient étendre leur pouvoir de juridiction pendant les périodes de régale. Ainsi, en 1686, à la démission de l’évêque de Tréguier, les sénéchaussées royales se substituèrent à la juridiction des régaires.
Les sénéchaussées sont composées d’officiers moyens de judicature qui forment une petite société de notables, hiérarchisée, et qui tentent, avec plus ou moins de succès, d’intégrer les strates supérieures, celles de la magistrature. La sénéchaussée bretonne type est composée d’un sénéchal, d’un alloué ou baillif, d’un lieutenant et d’un procureur du roi, sans compter les officiers subalternes et les auxiliaires de justice. À la différence du processus observé dans d’autres provinces, le sénéchal, qui est de robe longue, a conservé ses prérogatives jusqu’à la Révolution. Cette plénitude d’attributions a été entérinée par une lettre de Charles IX en mai 1566. Héritage de l’époque ducale, la charge de baillif ou d’alloué correspond au second juge de la juridiction, une sorte de lieutenant général. Quant au lieutenant, il correspond au lieutenant particulier en place dans le reste du royaume. Le ministère public est représenté par un procureur du roi, les avocats du roi n’ayant été introduits en Bretagne qu’en 1708. Ces officiers, multipliés à partir du règne de Louis XIII, jouissent certes d’un prestige social indéniable dans leur ville mais ils doivent souvent se contenter de gages dérisoires que l’on peut estimer en Bretagne à 0,1 % de la valeur de l’office. Les épices dont l’usage est réglementé par le parlement de Rennes (en mars 1600 notamment) sont donc d’un rapport substantiel. Les officiers doivent par ailleurs faire face à une diminution du prix de leurs charges : celle de procureur de roi à Lannion, achetée 30 000 livres dans les années 1660, est cédée pour 12 000 en 1695 ! Nombreux sont les juges dessaisis de leurs charges à la fin du règne de Louis XIV faute d’avoir pu payer leur augmentation de gages. Si l’on ajoute que les officiers moyens ont payé un assez lourd tribut lors de la réformation de la noblesse des années 1668-1671, l’on comprend que l’A. parle d’un statut « dévalorisé ».
Quant aux officiers subalternes – procureurs, huissiers, sergents – leur statut est dévalorisé, non par une baisse du prix de leurs charges mais du fait des taxes qu’ils doivent supporter. Ces auxiliaires se disputent souvent entre eux et il faut, en Bretagne comme ailleurs, légiférer, délimiter strictement les fonctions des procureurs et des avocats qui revendiquent une farouche volonté d’indépendance par rapport aux officiers, notamment à Lannion (1653, 1661, 1706).
Si, en raison de son objet, l’ouvrage ne présente pas le milieu social des officiers moyens, il décrit de manière très précise les compétences des juridictions. Les sénéchaussées sont en effet, pour l’auteur, le « socle » de la justice royale en province, puisqu’elles disposent d’importantes compétences judiciaires et de compétences administratives que l’on néglige trop souvent. Les juges conservent aux XVIe et XVIIe siècles de multiples prérogatives réglementaires en matière de police (surveillance des marchés et de la vente du pain, répression de la divagation des animaux, contrôle des règles d’hygiène publique). Pourtant, les moyens matériels des sénéchaussées ne sont guère importants et ont même tendance à se dégrader, ce qui n’est pas sans conséquence sur la procédure, dont la lenteur est souvent dénoncée par les justiciables. Les auditoires, souvent situés sous les halles, ou partagés avec d’autres instances judiciaires, sont en mauvais état. Celui de Lannion, par exemple, a grand besoin de réparations, que ce soit en 1636, 1677, 1682 ou 1737. Quant aux prisonniers, ils ne sont guère mieux lotis que leurs juges.
En sus de ces développements d’ordre juridique, l’A. présente, pour le plus grand plaisir de l’historien, quelques analyses fort intéressantes sur l’importance des réseaux de parenté et d’amitié. Même si cela n’est pas le but premier de cette thèse, l’on discerne bien la mise en œuvre de ces réseaux par les officiers qui peuvent s’assurer un contrôle croisé des institutions locales. Ainsi, bien que les juridictions aient de fréquents conflits de préséance avec les communautés de ville, les magistrats ne dédaignent pas les fonctions municipales. En effet, souvent bloqués dans leur processus d’ascension sociale, ils ont cherché des compensations en investissant les places publiques locales. Il n’est pas rare de voir les membres d’une même famille cumuler les postes clés d’une ville.
En conclusion, cet ouvrage, écrit dans un style clair, où la précision juridique ne gêne en rien la compréhension du propos, permet de mieux appréhender le fonctionnement de la justice du roi dans une province dotée d’un très fort particularisme. Il s’agit donc bien d’une « somme » sur la justice provinciale, fort utile pour mener des études comparatives grâce à de nombreux tableaux synthétiques et à une liste détaillée des magistrats en fonction tout au long de la période étudiée (p. 423-446).
Laurent COSTE.
 
Le Verbe et le Chaos. Les harangues d’Ennemond Rabot d’Illins, premier président du Parlement de Dauphiné (1585-1595), édition critique et annotée par Stéphane Gal, Grenoble, PUG, 2003, 1 vol. de 159 p.
 
 
À la suite des recherches de Marc Fumaroli et de Francis Goyet, il est heureux de constater que ceux qui s’intéressent à l’éloquence sont de plus en plus nombreux, à l’image par exemple d’Alexandre Tarrête qui a consacré sa thèse à Guillaume du Vair, de Pierre Zoberman qui a étudié l’éloquence d’apparat dans le dernier quart du XVIIe siècle, etc. Le travail d’édition proposé par Stéphane Gal se situe directement dans le prolongement de sa thèse, Grenoble au temps de la Ligue, et notamment de son article sur les « moyenneurs » du parlement de Dauphiné publié dans la Revue historique en 2001. Cette fois, il centre son étude sur le plus éminent d’entre eux, Rabot d’Illins, premier président, et montre comment l’éloquence d’un haut magistrat tente de porter remède au chaos politique engendré par la crise de la Ligue.
L’ouvrage commence par une présentation biographique sur Rabot d’Illins, ses liens avec les autres grandes familles de robins, le contexte historique au moment de sa prise de fonction, sur les traits de sa pensée politique et religieuse, enfin sur les auteurs principaux qu’il cite dans ses discours. Stéphane Gal présente l’édition de 19 discours, plus ou moins longs, prononcés entre 1585, année de la prise de fonction du haut magistrat, et 1595, année de l’entrée triomphale de Henri IV à Lyon. Ces discours se présentent sous deux formes et ont des auditoires différents : les remontrances, qui sont adressées aux visiteurs de marque qui se rendent sur les terres ressortissant du parlement de Dauphiné, et les harangues aux députés des États provinciaux ainsi qu’aux membres du parlement lors de l’ouverture des sessions. Ce sont essentiellement des discours d’apparat qui n’illustrent pas l’éloquence judiciaire, celle qui reste la moins connue. Ce ne sont pas des réponses faites aux demandes d’enregistrement des actes royaux, à la différence des remontrances étudiées par Frédéric Bidouze pour le parlement de Navarre au XVIIIe siècle.
L’édition proprement dite commence par un tableau didactique des thèmes des discours. Le soin particulier dans le choix des illustrations (gravures d’un ouvrage publié à Lyon en 1561 et conservé à la bibliothèque municipale de Grenoble) qui scandent chaque changement d’année, l’établissement d’un glossaire et d’un index des citations sont autant d’éléments qui forment une présentation complète et pédagogique, sans oublier ce « document » annexe très original sous la forme d’un disque, qui donne une petite idée sur la prononciation orale d’un discours, celui prononcé le 4 novembre 1585. Un unique et véniel reproche peut être fait : il aurait peut-être été préférable d’utiliser la conjonction « et » au lieu du « & » typographique. En effet, la grande répétition de ce « & » est, à la longue, gênante pour la lecture.
Alors que ce genre de publication est peu prisé par les maisons d’édition, il convient de saluer cette excellente initiative (appuyée par les Presses universitaires de Grenoble) qui, il faut l’espérer, en appellera d’autres, ce qui permettrait un travail comparatif avec les discours d’autres parlementaires. Ceux prononcés par le plus célèbre d’entre eux, le chancelier Michel de L’Hospital, ancien membre du parlement de Paris, sont désormais connus grâce à l’édition de Robert Descimon et aux analyses de Denis Crouzet et de Loris Petris. Reste à explorer et à commenter les discours d’autres membres éminents des cours souveraines du royaume.
En dépit de l’éloignement géographique, on constate de nombreux points communs avec les discours prononcés au même moment par le confrère parisien de Rabot, le premier président du parlement de Paris, Achille de Harlay : même angoisse (qui va jusqu’à l’effroi pour Rabot) face à la tempête qui secoue le « navire-royaume », appel à l’autoréforme de l’individu, insistance sur la nécessité pour l’homme de se connaître lui-même afin de dire le vrai, prise de conscience commune que la justice a été mise à mal par les troubles. Les deux premiers présidents, obsédés par le respect de l’ordre, partagent la conviction profonde que seule la justice peut lutter contre la violence et l’anarchie alors que la monarchie est au bord du précipice. Tous les deux emploient une éloquence modératrice (sans aucune attaque directe) qui s’oppose à l’éloquence séditieuse des ligueurs. Ils défendent de la même manière, et sans vouloir faire de concession, la religion catholique ; enfin et surtout, ils ne manifestent aucune velléité d’opposition au pouvoir royal ou de revendication à limiter les pouvoirs du Prince. En outre, si on étudie la « rhétorique des citations » chère à Marc Fumaroli, on constate dans l’emploi des citations latines la même prépondérance des œuvres de Cicéron et de Plutarque.
Mais, à la différence de son collègue parisien, Rabot d’Illins a de sombres pressentiments dès 1585, notamment sur les risques encourus par le roi en s’opposant aux fauteurs de troubles – « être cruellement occis » –, et sa fidélité est sans faille envers Henri III, sans l’ombre d’une critique, même sous-entendue, à l’égard des exigences financières de plus en plus lourdes du roi. Le premier président du parlement de Dauphiné fait l’éloge inlassable des qualités de Henri III et, à l’instar du premier président du parlement de Paris, célèbre la victoire d’Auneau en novembre 1587, présentée comme la seule victoire du roi. Dans son argumentation, il cite plus fréquemment l’humaniste siennois Francesco Patrizzi (mort en 1494) ainsi que Marcile Ficin, le grand spécialiste de Platon. Il est important de préciser qu’il n’y a aucune référence au droit dans les discours présentés par Stéphane Gal.
À une époque où la plupart des cours souveraines se scindent en deux, entre partisans de la Ligue et de Henri IV, le parcours personnel de Rabot est singulier : il tente de calmer les ligueurs en mettant en avant l’action médiatrice de la justice. Le haut magistrat, partagé entre utopie et réalisme, veut croire que la justice peut rester au-dessus des partis ; à défaut, il souhaite qu’un minimum d’ordre soit assuré grâce à l’exercice continu de la justice. D’ailleurs, comme le remarque Stéphane Gal, c’est la paralysie de la justice parlementaire restée dans Grenoble encerclée qui a été décisive dans le ralliement de Rabot d’Illins à Henri IV.
On peut s’interroger sur l’impact de cette éloquence truffée de citations qui rappelle le style des discours du premier président de Paris Christophe de Thou. Alors qu’Étienne Pasquier et Guillaume du Vair appellent à plus de sobriété, le recours fréquent à des citations érudites prenait en effet le risque de défigurer le discours. Mais cela ne nous empêche pas de voir que Rabot d’Illins met son « verbe » au service d’une recherche essentielle : la modération exemplaire que doit incarner tout haut magistrat dans l’exercice de ses fonctions. Face au chaos politique et au déchaînement des mots, la parole modérée et prudente a pour objectif de ramener progressivement les esprits à la raison et à ce qui est juste. C’est là tout le courageux et périlleux pari tenté par le premier président du parlement de Dauphiné, mais aussi, à sa manière, par le conseiller Guillaume du Vair qui resta dans une capitale occupée par la Ligue.
Sylvie DAUBRESSE.
 
Catherine Desos, La vie du R. P. Guillaume Daubenton s.j. Un jésuite français à la cour d’Espagne et à Rome, Cordoue, Caja Sur Publicaciones - Université de Cordoue, 2005, 178 p.
 
 
Dans la publication de ce travail de maîtrise, Catherine Desos présente la figure d’un religieux qui fut le témoin direct des événements de la guerre de Succession d’Espagne et qui prit part à la préparation de la bulle Unigenitus. Cet ouvrage est constitué de 178 pages de texte, de 18 pages d’annexes dans lesquelles on trouve des extraits de la correspondance de Daubenton et d’un index.
Le P. Daubenton, jésuite champenois, est représentatif du clergé issu de la Réforme catholique au XVIIe siècle. Il est né en 1648 dans une famille de la petite noblesse locale et l’on connaît très peu de choses sur sa formation. Seul un manuscrit de Nicolas Frizon, compagnon de noviciat de Daubenton, conservé à la bibliothèque municipale de Nancy, permet de retrouver des informations sur sa jeunesse et sa formation.
Jésuite, il a accompli des études brillantes en s’illustrant notamment en théologie, mais c’est surtout son style de vie et ses talents de prédicateur qui attirèrent sur lui les regards. Sa correspondance abondante avec Fénelon et le cardinal de Rohan l’atteste. En cela, il avait les traits du clerc idéal souhaité par l’Église lors du concile de Trente. Parlant l’allemand, il fut choisi pour servir de confesseur à Marie Anne Christine de Bavière qui épousa le Grand Dauphin en 1680. Sa mission terminée, on lui confia la charge de lecteur au collège de philosophie à Metz. Il enseigna la logique puis la physique (1680-1682). Remarqué lors de ses prêches de carême en 1681, il prononça l’oraison funèbre du prince de Condé en 1687 à Dijon, puis celle de Charles V de Lorraine en 1699.
Sa Compagnie le chargea ensuite d’accompagner le P. Dez à Strasbourg, envoyé en mission dans cette ville récemment conquise, pour convertir les protestants. Son zèle lui attira la bienveillance des supérieurs de la Province qui le nommèrent recteur du Collège royal de Strasbourg (1691-1694), puis provincial de Champagne de 1694 à 1698, et de la subdivision supérieure (gallo-belge) de 1698 à 1700.
Lorsque le duc d’Anjou fut appelé à monter sur le trône « des Espagnes », Louis XIV choisit le P. Daubenton pour servir de confesseur à son petit-fils. Ce fut là l’une des missions les plus délicates qu’il dut remplir. De 1700 à 1705, il fut ainsi plongé dans les intrigues de la cour espagnole du début du XVIIIe siècle. Entre la princesse des Ursins, camarera mayor de la reine, Louville, chef de la maison française du jeune souverain, et les ambassadeurs de France, Marcin, le cardinal puis l’abbé d’Estrées, Daubenton assuma la charge difficile et exposée de confesseur d’un prince. Jésuite dans un pays où les dominicains assumaient souvent ce rôle, Français au milieu des Grands d’Espagne, anti-janséniste dans une monarchie où ces derniers étaient encore nombreux, notamment dans les Pays-Bas espagnols, il fut l’arbitre de bien des conflits et un intermédiaire entre Philippe V et de nombreux sujets. C’est la chute de la princesse des Ursins en 1703 qui entraîna son rappel, lequel ne fut pourtant pas une disgrâce. Philippe V lui octroya une pension et il put continuer à porter le titre de confesseur du roi.
Revenu un temps en Champagne, il fut désigné pour participer à la congrégation générale à Rome où il fut élu assistant du général de la Compagnie. L’analyse de Catherine Desos présente ainsi un ancien confesseur, théologien de talent, au service des jésuites mais également du roi de France. Dans le climat difficile de la guerre de Succession d’Espagne et plus encore des débats autour de la querelle des rites chinois ou encore du jansénisme, il tenta également de concilier l’obéissance due au pape et la défense de sa congrégation. Sa correspondance avec Fénelon souligne les difficultés de la lutte du pouvoir royal en France contre le jansénisme et le risque pour le Saint-Siège de froisser les gallicans. Il avait l’attention du pape Clément XI et des cardinaux Fabroni et Ottoboni, et Louis XIV tenta d’user de son crédit par l’intermédiaire de son représentant, le cardinal de la Trémoille. Ainsi, il semble avoir participé de très près à la rédaction de la bulle Unigenitus, laquelle devait être l’outil utilisé pour terrasser définitivement le jansénisme en France.
En 1715, il fut rappelé en Espagne. De retour dans cette cour qu’il avait bien connue plus de dix ans auparavant, il tenta, sans grand succès, d’éviter les inéluctables implications politiques de sa charge de confesseur. Il s’opposa avec succès au cardinal Alberoni. Sur le plan diplomatique, il travailla à aplanir les différends entre la cour d’Espagne et celle de Rome. Philippe V n’arrivait pas en effet à pardonner à Clément XI son revirement en faveur de son compétiteur l’archiduc Charles en 1709. Il participa également à améliorer les relations entre le roi d’Espagne et la France du Régent. Il intervint ainsi activement dans la préparation des mariages franco-espagnols (1721).
Enfin, Catherine Desos attire l’attention sur l’infatigable activité que déploya le P. Daubenton pour la béatification de François-Régis, qui fut canonisé en 1737, et son rôle dans la création et la mise sur pied de la Bibliothèque royale de Madrid, ancêtre de l’actuelle Biblioteca nacional de España.
Aussi, il reste que cet ouvrage immerge le lecteur dans le quotidien d’un confesseur de roi, infatigable pourfendeur des jansénistes et témoin des luttes politiques et religieuses des cours d’Espagne et de Rome au début du XVIIIe siècle. C’est sans doute là le meilleur atout de cette présentation biographique qui, en révélant le détail des tractations, des intrigues et des enjeux des cours de Madrid et de Rome, permet de mieux comprendre l’importance du travail et de l’action de ces conseillers des princes qu’étaient les confesseurs des rois à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles.
Guillaume HANOTIN.
 
« Vícios, virtudes e algumas paixões », Península. Revista de Estudos Ibéricos, Instituto de Estudos Ibéricos, Faculdade de Letras da Universidade do Porto, no 3, 2006, 332 p.
 
 
Chaque nouveau numéro de la revue Península, lancée en 2003 par l’Institut d’études ibériques de la faculté de lettres de l’Université de Porto, apporte son lot de nouveautés stimulantes. La revue se veut un espace de débat et de diffusion de la recherche sur les cultures et les littératures ibériques. Elle accueille des contributions portant essentiellement sur la période médiévale et classique, jusqu’au XVIIIe siècle, et propose un numéro par an. Celui-ci, qui est en fait le quatrième puisque le premier portait le no 0, a pour titre « Vices, vertus, et quelques passions ». Il est organisé en deux parties. La première, consacrée au thème de l’ouvrage, comporte onze articles (deux en italien, cinq en espagnol et quatre en portugais) ; la deuxième, composée de cinq articles suivis de quelques recensions, est plus disparate.
Le thème retenu pour la première partie, et qui a connu une grande fortune au XVIIe siècle, donne lieu à des travaux très variés. Carla Casagrande ouvre le feu en posant des jalons ( « Pour une histoire des passions en Occident » ), à partir du commentaire de deux passages essentiels de La Cité de Dieu de saint Augustin. María Eugenia Díaz Tena ( « Vices et vertus d’une reine » ) analyse un texte resté longtemps ignoré, l’anonyme Carajicomedia (Valence, 1519), parodie obscène, en vers, du Laberinto de Fortuna de Juan de Mena, dont l’auteur semble bien dénoncer les graves défauts d’Isabelle la Catholique, sous couvert d’amuser le public en dressant un catalogue de prostituées fameuses ; Mme Díaz Tena se livre à une analyse minutieuse et convaincante afin de décrypter la critique acerbe que dissimulent les vers, et souligne l’intérêt politique de ce texte, exceptionnel dans une période où la littérature d’opposition semble avoir presque totalement disparu. Plus classique est l’article de Jorge A. Osório, Virtus est vitium fugere... ”, qui s’attache à mettre en lumière une « doctrine » des affects chez Camões, surtout dans son beau poème « Babel e Sião ». Rogelio Ponce de León Romeo, dans « De pasiones gramaticales : en torno a las Obieições contra esta Grammatica, & repostas a ellas d’Amaro de Reboredo », s’intéresse aux querelles qu’a suscitées la pédagogie de la langue latine chez les jésuites de la péninsule Ibérique au XVIIe siècle. Dans une belle étude, « La représentation de l’amour dans l’emblématique espagnole aux XVIe et XVIIe siècles », enrichie d’illustrations, Ana Martínez Pereira prouve à quel point cette représentation est présente et variée dans les livres d’emblèmes. Antonio Castillo Gómez traite de « Passions solitaires : lecteurs et lectures dans les prisons inquisitoriales du Siècle d’Or », révélant que, en dépit de l’isolement rigoureux auquel étaient astreints les prisonniers de l’Inquisition, certains privilégiés ont pu avoir accès à des livres. Jesús Ponce Cárdenas souligne dans « En torno a algunos sonetos “ejemplares” de Miguel Colodrero de Villalobos » une prédilection de la poésie baroque pour certains thèmes scabreux tirés de l’Ancien Testament, peut-être inspirés d’ailleurs par l’iconographie. Sara Cabiddo dresse un bilan des « Vices et vertus d’une “société repliée sur elle-même” » à partir d’une étude de la correspondance entre la religieuse María d’Agreda et Philippe IV d’Espagne. Maria Idalina Resina Rodrigues s’occupe des « Vices et vertus de l’imagination », en relevant les traces du Don Quichotte dans le théâtre portugais. Zulmira C. Santos, dans « Vices, vertus et passions : du roman comme “catéchisme” au XVIIIe siècle », à partir du Feliz Independente (1779) de Teodoro de Almeida, rappelle l’importance de la prose de fiction « exemplaire » à cette époque comme au siècle précédent. Enfin, Pedro Vilas Boas Tavares, dans « Vícios públicos, públicas virtudes. Quietismo e ética », revient sur l’épisode du « molinisme » et sa condamnation, qui a sans doute empêché la généralisation du mysticisme au Portugal.
Dans la deuxième partie, on trouve les articles suivants : « Andrés de Oviedo, patriarche d’Éthiopie (1518-1577) », d’Eduardo Javier Alonso Romo ; « Les livres de chevalerie de la Renaissance dans les histoires de la littérature portugaise », d’Aurelio Vargas Díaz Toledo, article suivi d’une utile bibliographie ; « Don Quichotte : le monde comme volonté et représentation », d’Ángel García Galiano ; « Analyse des relations thématiques entre les œuvres de Federico García Lorca Viaje a la luna et El público », de Pilar Nicolás Martínez ; et « Littératie, lecture et (dé)blocages », d’Aires A. Nascimento.
Comme on voit, on a là un ouvrage qui peut intéresser non seulement les spécialistes des littératures de la péninsule Ibérique, mais aussi bon nombre de comparatistes.
Anne-Marie QUINT.
 
Hélène Bouchilloux, La question de la liberté chez Descartes, Paris, Honoré Champion, coll. « Travaux de philosophie », no 1, 2003, 1 vol. 22,5 cm × 15,5 cm de 250 p.
 
 
Le livre d’Hélène Bouchilloux se présente comme le premier ouvrage en langue française qui soit entièrement consacré à la question de la liberté chez Descartes. Pour mener à bien cette étude, le parti pris qu’elle adopte consiste à étudier, de manière unifiée mais successivement, c’est-à-dire selon un classement chronologique, les différents textes où Descartes traite de la liberté, que celle-ci soit humaine (Ire partie) ou divine (IIe partie). Ce sont bien, il convient de le remarquer et d’y insister, les textes qui sont étudiés, car, plutôt que d’analyser de simples citations coupées de leur contexte qui, selon l’A., se prêtent aux interprétations les plus divergentes, la résolution est prise d’expliquer chaque texte dans son ensemble et sa continuité. Ce parti pris méthodologique est probablement incontestable mais il se double d’un second choix qui l’est sans doute moins, puisque l’A. décide également de ne proposer à ses lecteurs ni note ni référence aux autres commentateurs. Certains seront sans doute frustrés d’une confrontation exégétique qui n’a pas lieu, ou à peine et seulement avec des interprétations déjà assez anciennes (p. 15 avec Étienne Gilson, et p. 15-17 avec Jean-Paul Sartre), alors qu’elle aurait pu s’avérer profitable ; toutefois l’ouvrage y gagne un caractère synthétique précieux et particulièrement décisif quant aux conclusions qui sont tirées de cette étude. En effet, son choix de méthode conduit Hélène Bouchilloux à la défense d’une thèse tranchée qui complète l’étude en même temps qu’elle la sous-tend – à savoir, celle de la permanence de la pensée cartésienne à l’égard de la question de la liberté, à laquelle le premier mérite de l’ouvrage est de rendre son unité. Au terme du parcours suivi par Descartes et reconstitué dans sa progression et sa cohérence, il ressort que le philosophe n’a guère changé de conception en la matière, se contentant tour à tour de l’éclaircir, de l’approfondir ou de la défendre contre les différentes objections qui lui ont été opposées, notamment de la part des partisans de Gassendi ou de la part des jésuites – les premiers niant le libre arbitre humain tandis que les seconds exigent d’inscrire l’indifférence négative dans la liberté humaine.
De 1641 à 1645 – autrement dit, des Méditations, en particulier la quatrième, jusqu’à la correspondance au P. Mesland –, Descartes aurait toujours défendu la même position concernant la liberté dont jouit l’homme. Pour bien saisir celle-ci, il faut partir de la disproportion qui existe en l’homme entre sa volonté, qui est infinie, et son entendement, qui, parce qu’il est limité, au contraire, ne saurait l’éclairer toujours et ne peut jamais la fixer à lui. Il résulte de cet écart que la volonté humaine s’exerce parfois spontanément et prononce ses choix dans une certaine indifférence. Mais la liberté humaine ne se réduit aucunement à cette toute-puissance de la volonté, et donc du libre arbitre, puisqu’elle n’atteint jamais son plus haut degré que lorsque la raison qui la fait s’incliner est forte et la certitude avec laquelle elle se détermine grande. La liberté de l’homme consiste donc en un pouvoir d’arbitre qui, cependant, ne s’accompagne pas d’indifférence.
De la même manière, de 1630 à 1648 – à savoir, des lettres au P. Mersenne d’avril-mai 1630 jusqu’à l’Entretien avec Burman –, Descartes n’aurait pas davantage infléchi sa définition fondamentale de la liberté divine telle qu’elle s’établit déjà à travers la doctrine de la création des vérités éternelles. Dès lors que s’impose la nécessité de rendre justice au vrai Dieu de ce que les vérités ne sauraient préexister à sa toute-puissance et dans la mesure où en Dieu l’acte de l’entendement et l’acte de la volonté coïncident, il faut admettre que la liberté divine repose sur une indifférence totale et absolue, contrairement à la manière dont fonctionne la liberté humaine. Comparant les résultats acquis par cette double lecture, Hélène Bouchilloux peut ainsi conclure que « la ressemblance de l’homme à Dieu ne mène ni à l’affirmation de l’univocité de la liberté humaine et de la liberté divine, ni même à l’affirmation de leur analogie » (p. 241).
Frédéric MANZINI.
 
Thierry Gontier, Descartes et la causa sui. Autoproduction divine, autodétermination humaine, Paris, Vrin, « Philologie et Mercure », 2005, 1 vol. de 220 p.
 
 
Descartes et la « causa sui se présente tout autant comme un thème de débats et un instrument de polémique intellectuelle que comme une étude d’histoire de la philosophie. Si ces enjeux se superposent tout au long de ses développements, son sujet et sa structure générale sont pourtant simples et précis : il s’agit de mettre au jour l’origine néo-platonicienne de la pensée cartésienne du premier principe considéré comme cause de soi, ce que l’A. propose de montrer en deux temps. Une première partie est ainsi consacrée à Dieu, qui est dit, conformément à la lettre des écrits de Descartes, causa sui ; une seconde partie, plus spéculative, s’étend sur le statut de l’homme en tant que sujet libre – dans un cadre où sa liberté est interprétée à partir du concept d’indifférence, pour qu’il puisse faire office, à sa manière, de causa sui. Mais l’objectif fondamental du livre dépasse cette seule enquête : il consiste à proposer une « généalogie de la métaphysique moderne, ou, plus précisément, de la relation que l’homme entretient vis-à-vis de la puissance – tant celle du Principe que la sienne propre » (p. 8), c’est-à-dire qu’il s’agit de s’interroger sur le statut de l’homme dans le monde et sa capacité à prendre en mains son propre destin, indépendamment de toute dynamique de conversion vers le divin. Et, ainsi que l’A. le précise, la réalisation de cet objectif va « emprunter le chemin d’une confrontation avec d’autres interprétations, confrontation qui pourra, à l’occasion, prendre la forme d’une question disputée » (p. 11). C’est pourquoi Descartes et la « causa sui » va assez rapidement se muer en critique de la littérature secondaire consacrée à Descartes, avant de prendre la figure, dans sa deuxième partie, d’une présentation d’un humanisme cartésien.
L’essentiel des « autres interprétations » s’avère être la lecture de Descartes inspirée par Heidegger et développée à partir des travaux de Jean-Luc Marion, à l’endroit de laquelle l’auteur procède à une dramatisation du conflit, qui se révèle être le principal ressort argumentatif du livre. Conflit intellectuel il y a effectivement, puisque l’école que représente Thierry Gontier s’efforce de combattre, en philosophie comme en histoire des idées, tout anti-humanisme, à l’égard duquel Heidegger tient parfois lieu de figure de proue. De ce point de vue, la visée de l’ouvrage déborde bien la seule étude particulière, même si la bataille livrée ici se restreint à « débarrasser la causa sui cartésienne de l’appareil foncièrement gnostique » de l’interprétation susnommée, de façon à « l’ouvrir sur une pensée proprement humaniste » (p. 29). L’enjeu ainsi explicité permet de justifier la rhétorique de la persuasion à l’œuvre dans le texte, au moins dans sa partie destruans (p. 14) : il s’agit avant tout « d’un choix et d’un engagement dans la philosophie » (p. 30).
L’A. s’avance d’abord prudemment et se restreint à suggérer que l’interprétation selon laquelle « la divinité ne se laisse appréhender que sur la modalité de l’étant [...] rationalisé, fondé, conceptualisé, mis à la norme du logos » (p. 21) n’est pas la seule possible – ce que personne ne chercherait à nier. Mais, si « le rapprochement entre Descartes et le néo-platonisme n’a d’autre but que de marquer les différences » (p. 87), et si la référence appuyée à Plotin se présente de prime abord comme thématique (quoiqu’une filiation de Plotin à Descartes est rapidement dégagée via Ficin et Gibieuf, p. 35), une forte critique de la pertinence de la lecture ennemie, dite « onto-théo-logique », vient marquer un tournant décisif. C’est d’ailleurs à partir de ce moment que, « faute de combattants », on découvre que « l’onto-théo-logie doit faire place à l’humanisme » (p. 120). Et la lecture néo-platonicienne de Descartes devient alors la seule autorisée.
On pourrait s’étonner de voir ainsi le néo-platonisme placé en horizon ultime de la pensée cartésienne, comme si une lecture de Descartes ne pouvait soudain plus qu’être heideggérienne ou plotinienne, sans autre voie envisageable, pour la seule raison que la dernière mode serait humaniste et la première son contraire. Et la rhétorique déployée pourra de même sembler outrée lorsqu’elle conduira à soutenir que « la transgression faite au néo-platonisme est particulièrement manifeste » (p. 168) quand il est impossible de retrouver chez Plotin l’origine d’une thèse cartésienne – tandis que les incrédules verraient seulement dans cette impossibilité la preuve d’une ignorance cartésienne du néo-platonisme, au moins sur le point abordé, qui ne saurait donc constituer, même « paradoxalement », « une confrontation » (p. 172).
Mais la tonicité de l’argumentation, dont la raison d’être est le conflit évoqué plus haut, ne doit pas nuire à l’intérêt de la démarche entreprise. Celle-ci repose sur certains points techniques subtilement exposés, tel celui qui tend à interpréter le texte des Quatrièmes Réponses (AT VII, p. 239) de manière à montrer que « nulle cause » y dénote davantage d’efficience que la « cause efficiente proprement dite » (p. 101), ce qui, pour l’heure, est bien paradoxal, mais pensable. Cet argument est d’ailleurs la clé de la réfutation de la lecture onto-théo-logique et assume un rôle de preuve de l’influence manifeste de la pensée plotinienne sur la détermination de la causa sui cartésienne. La seconde étape de l’analyse proposée tend, à partir d’une compréhension néo-platonicienne de ce qui est nommé « causa sui humaine » (p. 123), à interpréter la liberté de l’homme dans le sens d’un « projet humaniste » (p. 116) où « l’indifférence est comprise non comme irrésolution, mais [...] comme puissance positive de résolution » jusqu’à ce que « la volonté humaine [produise] librement la vérité et la certitude, tout comme la liberté divine produisait les vérités éternelles » (p. 156-157). Le point est d’importance et discute habilement le célèbre passage de la Quatrième Méditation où Descartes qualifie l’indifférence (dans la traduction du duc de Luynes) de « plus bas degré de la liberté » (AT IX-1, p. 46). Là encore, l’intelligence du texte gagne à cette remise en cause des lectures habituelles.
L’ensemble est complété par un article, paru en 2001 dans la Rivista di storia della filosofia, sur la véracité divine dans son rapport avec la preuve de l’existence des corps, qui prolonge des perspectives dégagées dans De l’homme à l’animal (1998), en partie reprises ici. Il illustre ce qu’implique l’interprétation humaniste du cartésianisme où le vrai est subordonné à l’utile et où la véracité divine n’est qu’une traduction métaphysique de la cohérence du composé humain, dont les fins (vocation au savoir et souci de l’utilité pour la vie) sont fondamentalement articulées. L’effort de l’A. consiste à restituer de la façon la plus expresse qui soit la prépondérance de ce point, ce qui n’est pas peu de choses.
Xavier KIEFT.
 
La Mothe Le Vayer, Hexameron rustique ou les six journées passées à la campagne entre des personnes studieuses, présentation de Joseph Beaude, préface de Michel Onfray, La Versanne, Encre marine, 2005.
 
 
Fallait-il se mettre à deux pour réaliser une édition aussi indigente de ce très beau texte de La Mothe Le Vayer ? Disons d’abord tout de même que l’impression et la mise en page sont très agréables et que, au moins, les nombreuses citations latines sont traduites, parfois même dûment référencées (mais les lacunes sont nombreuses et il n’y a aucune note critique). Pour le reste, c’est-à-dire deux maigres textes introductifs, le résultat est navrant. Comment réduire ce texte plein de vigueur et de verdeur, d’audace et d’érudition sulfureuse à un « livre nostalgique » (J. Beaude) ou à une « simple pochade » (M. Onfray) ? Et d’abord concernant la soi-disant nostalgie, et la date de composition, il aurait quand même fallu relever que ces conversations entre amis sont présentées comme ayant eu lieu lors d’un « Royal Hyménée » et donc très probablement en 1660. Il n’est nullement certain qu’il ait existé une ancienne version, vers les années 1630. L’allusion des Lantiniana, qui pourrait le donner à croire, peut être comprise tout autrement. Par contre, la raison majeure exhibée ici pour étayer cette thèse de l’écriture précoce de l’Hexameron est une fausse piste. Lorsque, dans la Quatrième journée, Tubertus Ocella (alias Le Vayer) écrit : « L’interprétation que je donnai durant mes premières estudes à cet Antre des Nymphes d’Homère », il se réfère très certainement au manuscrit du fonds Dupuy signalé par Pintard et qui a, en effet, servi de matrice, si l’on ose dire, à cette journée, et dont on retrouve pas mal de citations aussi dans les autres. Or il ne s’agit pas d’un dialogue et il semble donc exclu que Le Vayer se réfère alors à un premier état de l’Hexameron, mais à ce texte que – soit dit en passant – nous avons publié deux fois, sans que les responsables de la présente édition ne prennent la peine d’en tenir le moindre compte.
Les approximations, les erreurs, en peu de place, sont nombreuses. On y retrouve la vieille histoire selon laquelle le « méchant livre » dont parle Descartes dans une lettre à Mersenne serait Les Dialogues à l’imitation des Anciens, simple hypothèse de Pintard, fortement mise en cause par A. Mothu [1]. Mais il n’y aura pas de jaloux, personne, absolument personne, n’étant cité, après pourtant une décennie d’études assez intensives sur Le Vayer. De même, l’attribution de la Lettre sur la comédie de l’imposteur (le titre n’est même pas donné) à Le Vayer est tenue pour une évidence, alors qu’elle n’est absolument pas prouvée, malgré les affirmations aventureuses de Robert McBride (pas cité) [2]. N’apprend-on pas enfin (mais il s’agit, on l’espère, d’une coquille), que Marino est un poète espagnol ?
Quant à la présentation et à l’interprétation du livre lui-même, là encore domine le presque rien. Tout au plus une interprétation globale de la pensée de Le Vayer et de son évolution, qui se résume à quelques clichés éculés et à quelques faussetés éhontées. Les livres signés de Le Vayer « ne seraient plus en concordance avec ses écrits sceptiques précédents », c’est-à-dire les Dialogues, dont la parution fut semi-clandestine (un « semi » auquel Onfray est totalement aveugle, puisqu’il exclut dans les dialogues la moindre prudence d’écriture du fait de la clandestinité). Ce n’est en tout cas pas ainsi que les contemporains ont lu la Vertu des païens et bien d’autres pièces du philosophe du faubourg Saint-Michel. Mais même le sort réservé aux Dialogues est des plus comiques : le Dialogue sur la Divinité serait « une sorte d’apologétique par le scepticisme » (Beaude, p. V), ce qui est une reprise outrée de l’interprétation de Le Vayer comme penseur « fidéiste », telle que l’avait proposée Popkin, reprise en chœur par les âmes pieuses. Pourtant, quelle grossière contradiction ! En effet, disent nos préfaciers, Le Vayer est chrétien, c’est certain, cela ne se discute pas (et les interprétations dissidentes ne sont, en effet, pas discutées), mais il est « fidéiste », c’est-à-dire qu’il affirme qu’il faut se contenter de la « religion de son pays pour sa puissance de cohésion sociale » (Onfray, p. XV, encore faudrait-il ajouter : et parce qu’on y est contraint). Il serait donc aussi bien en ce sens, si le sort de la naissance en avait décidé autrement, musulman ou bouddhiste (Onfray dit d’ailleurs, pour clore son propos sur une chute – et c’en est une de belle –, qu’on pourrait le considérer comme « un genre de bouddhiste au Grand Siècle », ce qu’était – c’est bien connu ! – son maître Pyrrhon). Autrement dit, il n’est chrétien que pour des raisons sociales. Dès lors, il faudrait tout de même être un tant soit peu rigoureux : une telle position est foncièrement indifférente au christianisme ; par contre, elle est propre aux nicodémites de toute espèce, et si nous voulons prendre au sérieux les déclarations de foi de Le Vayer (ce qui n’est pas tout à fait impossible), il ne faudrait pas alors dire qu’il est chrétien, mais tout au plus « déiste » ; le déisme s’autodéfinissant précisément, dès le XVIe siècle, en affirmant l’indifférence foncière de la religion instituée à laquelle on est obligé de se plier. Mais foin de finesses ! D’ailleurs ne dit-il pas lui-même qu’il est chrétien ? Certes, il écrit même, en détournant saint Justin, que les « athées » qui suivent « la loi naturelle » peuvent à bon droit être dits chrétiens, puisque Jésus-Christ « n’est autre chose que [...] cette raison naturelle de laquelle tous les hommes sont participants » (De la Divinité). Pour nos préfaciers, de toute façon, il n’existe que deux cases : ou le christianisme sincère (tout au plus fidéiste) ou l’athéisme achevé, dont l’ « inventeur », comme le dit notre athéologue, dans son soi-disant Traité, serait le curé Meslier [3] ; car l’athéisme, comme la machine à vapeur ou la râpe à fromage, requiert un « inventeur », un « nom propre » ! Concernant l’athéisme exclu par principe de Le Vayer, il faut tout de même relever une fausseté qui a son importance : le philosophe serait devenu le « parangon de l’athée » après son « trépas » (p. XIV). Parangon, il ne le fut jamais (la place était déjà prise par Vanini), mais athée de réputation, il le fut bel et bien dès son vivant, comme l’attestent les correspondances de Chapelain et de Guez de Balzac, de Guy Patin et de Falconet. Qu’on lise aussi la réception des Dialogues par Jacques Camus de Pontacarré et par Le Moyne, ou la réception de la Vertu des païens par Mersenne. Une telle réputation est « étrange », nous dit l’athéologue... Que l’histoire, en effet, des livres et des idées est étrange lorsqu’on refuse de se livrer à la moindre contextualisation un tant soit peu sérieuse. Relevons enfin cette belle perle philosophique : « En tant que sceptique, il [Le Vayer] affirme l’inexistence du vrai ». C’est sans doute, on en conviendra, la façon la moins juste d’appréhender le scepticisme, car le sceptique n’est pas en mesure de décider si la vérité existe ou n’existe pas, mais constate seulement qu’il ne parvient pas à l’atteindre.
Mais notre critique est déjà trop longue. En tout cas, il faut le redire haut et fort : non, l’Hexameron rustique n’est pas une « pochade », un simple « exercice de style sur l’allégorie » (au passage, il est étrange de voir que le préfacier assimile ainsi l’ensemble des six journées à la quatrième, un doute se fait jour : a-t-il seulement lu les cinq autres ?). C’est un merveilleux tissage d’audaces désacralisantes, un exercice de liberté de plume, de pensée et de mœurs. Il faut donc le lire, mais on préférera, en l’absence d’une véritable édition critique, l’édition de Gabriel Los d’Urizen (Paris, Éd. Paris-Zanzibar, 1997, évidemment non mentionnée dans celle-ci), qui contient un plus riche avant-propos, l’article « Vayer » du Dictionnaire historique et critique de Bayle, une clé des personnages et une bibliographie. Cela pour le tiers du prix.
Jean-Pierre CAVAILLé.
 
L’Histoire en miettes. Anecdotes et témoignages dans l’écriture de l’histoire (XVIe-XIXe siècle), sous la direction de Carole Dornier et Claudine Poulouin, Elseneur, Caen, PUC, no 19, 2004. Un vol. de 337 pages.
 
 
Après les colloques consacrés à L’Anecdote en général (Clermont-Ferrand, Presses de l’Université Blaise-Pascal, 1990), et aux anecdotes dans la fiction au XVIIIe siècle (Anecdotes, faits divers, contes, nouvelles, 1700-1820, Bern, Peter Lang, 2000), ce volume se penche plus spécifiquement sur le statut du témoignage et de l’anecdote dans l’écriture de l’histoire, du XVIe au XIXe siècle.
Carole Dornier et Claudine Poulouin rappellent dans l’introduction le discrédit épistémologique qui pèse sur le témoignage et sur l’anecdote, suspects d’une part de manquer d’intelligibilité, d’autre part de présenter un point de vue intéressé, par opposition à l’impartialité traditionnellement requise de l’historien. Dès lors, prétendre écrire l’histoire à partir du témoignage et de l’anecdote, c’est vouloir écrire une contre-histoire en s’opposant à l’histoire dite officielle, ou grande histoire. Cette opposition se manifeste notamment dans le déplacement du champ d’investigation : quand l’histoire officielle s’attache aux événements publics, l’anecdote prétend révéler les motivations privées. De plus, quand l’histoire officielle se veut opus oratorium maxime, selon le mot de Cicéron constamment rappelé à l’âge classique, le témoin et l’auteur d’anecdotes revendiquent une narration sans art, qui par là même serait garantie de vérité.
L’ouvrage s’organise en trois parties. La première est consacrée à « L’écriture de l’altérité ». Philippe de Lajarte établit comment Jean de Léry, dans l’Histoire d’un voyage en terre du Brésil, remanie le modèle du récit de voyage et par le souci de l’autopsie, qui conduit à exclure aussi bien les fables et les témoignages douteux que les sources livresques, et par la revendication d’une elocutio simple. Jean-Paul Bachelot étudie le statut de l’anecdote dans la littérature de voyage à la Renaissance : privilégiée parce qu’elle autorise une lecture interprétative et critique des événements, elle engage pourtant certains écrivains sur la voie d’un traitement fictionnel de l’histoire dans le cas précis du Grand Turc, où l’autopsie est entravée. André Zysberg s’intéresse au Journal de voyage aux Indes et aux Mémoires de Robert Challe, pour montrer comment il applique le doute et la critique à tous les champs de la connaissance, utilisant l’expérience et l’observation comme moyens de comparaison et de vérification. L’article de Nicole Jacques-Lefèvre s’arrête sur le cas particulier des anecdotes démonologiques en postulant une parenté entre anecdote et sorcellerie, situées l’une et l’autre du côté du secret. Emmanuèle Lesne étudie le statut du témoignage dans les mémoires de la guerre des Cévennes, qui, plus encore que les mémoires mondains ou militaires du XVIIe siècle, présentent une version qui conteste radicalement la vérité officielle : elle examine les modalités d’accréditation de ces mémoires et les procédures mises en œuvre pour prouver les témoignages. Du lien privilégié entre anecdote et mémoires témoigne encore l’article de Frédéric Briot, consacré aux Mémoires de Loménie de Brienne.
La seconde partie ( « Quand l’histoire dévoile les secrets du pouvoir » ) s’attache à une dimension essentielle de l’anecdote, son lien avec l’histoire secrète : c’est le sens que revendique le texte fondateur de Procope, qui pose dans son titre une équivalence entre les deux termes. En démarquant ce titre dans Les Anecdotes de Florence, ou l’Histoire secrète de la Maison de Médicis, Varillas exhibe une référence qui fonctionne comme caution légitimante d’un genre impur : Philippe Hourcade montre comment il s’attribue la réinvention de l’anecdote tout en s’attachant à prévenir les réticences par le recours à l’autorité d’un Ancien. Il souligne à juste titre que Varillas, dans son importante préface, définit systématiquement l’anecdote par opposition à l’histoire. Varillas eut en Pierre Bayle un lecteur attentif, qui passa « de l’admiration à la réprobation » comme le souligne Claudine Poulouin. Bayle qui, dans une lignée tacitéenne et machiavéliste, estime comme Saint-Réal que les authentiques moteurs de l’histoire sont les caractères des acteurs, accueille volontiers l’anecdote dans le Dictionnaire historique et critique, où elle figure comme témoignage et matériau pour l’histoire. Pourtant les ouvrages de Varillas, dont il a, dans un premier temps, effectué des recensions favorables, lui font prendre conscience des risques que l’histoire anecdotique fait courir à l’histoire proprement dite, à cause de sa parenté avec les gazettes et avec la satire, à cause aussi de sa volonté de plaire au public, susceptible de primer sur la recherche de la vérité qui, à ses yeux, demeure le but premier de l’histoire : on mesure par là l’enjeu historiographique que représente l’anecdote au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles. Carole Dornier se penche sur l’articulation entre histoire secrète et histoire politique dans les Mémoires de Besenval : si ceux-ci assument une fonction historique qui relève de la conception dominante de l’histoire comme histoire politique, la difficulté d’accès aux sources à l’âge classique amène le témoin à se substituer à l’historien. François Raviez, confrontant les Mémoires de Saint-Simon et ceux de la comtesse de Boigne, suggère que les deux mémorialistes, qui partagent la même obsession de l’authenticité, mais qui sont contraints l’un et l’autre de reconnaître l’impossibilité d’une impartialité totale, accordent « au Moi une partialité sous contrôle » par l’utilisation du témoignage et de l’anecdote. Catherine Volpilhac-Auger, quant à elle, s’intéresse au statut de l’anecdote chez Voltaire historien : elle indique comment, en dépit d’usages très péjoratifs du terme, l’anecdote finit par se voir reconnaître un rôle important dans le processus de théorisation et de définition d’elle-même qui caractérise l’histoire philosophique. Précisant à quelles conditions l’anecdote est jugée digne d’entrer dans l’histoire, elle pose clairement la différence entre la pratique de Voltaire et celle des auteurs d’histoires secrètes. Cette seconde partie se conclut avec un article d’Henri Rossi consacré aux Mémoires de Bailly, « témoignage interrompu » : cette interruption est imputée à l’expérience de la Révolution, qui constitue un bouleversement radical pour un homme des Lumières élevé dans la religion de l’harmonie et du bonheur.
La troisième et dernière partie se penche sur le dispositif éditorial et le code de lecture propre aux anecdotes. Les contributions de Suzanne Cornant et de Christophe Cave s’attachent aux Mémoires secrets dits de Bachaumont, tandis que Sarah Mombert s’intéresse aux anecdotes dans les chroniques des journaux au XIXe siècle. Francine Wild propose une analyse de « [l]’anecdote comme vision du monde » à partir des Historiettes de Tallemant des Réaux : son écriture anecdotique, marquée par le renoncement à une vision d’ensemble comme à toute visée morale, marquée aussi par la discontinuité et par le plaisir de dévoiler l’intime, se révèle l’inverse de l’écriture de l’histoire.
L’intérêt du volume est indéniable : il établit clairement, par un parcours diversifié mais cohérent, comment une écriture qui revendique le témoignage et l’anecdote s’oppose nettement à l’histoire, et s’incarne de façon privilégiée dans les mémoires et l’histoire secrète, voire dans la fiction. Il révèle en effet le statut ambigu du témoignage et de l’anecdote : fondés sur le principe a priori irrécusable de l’autopsie, ils peuvent dévier vers la fiction dès lors qu’ils suppléent des sources absentes ou inaccessibles. On observe enfin que le XVIIe siècle occupe un rôle pivot dans l’émergence de l’anecdote, avec l’apparition du terme chez Guez de Balzac en 1654 comme avec les publications des Anecdota, seu Arcana Historia de Procope (1623) et des Anecdotes de Florence de Varillas (1685).
Béatrice GUION.
 
Georges Forestier, Jean Racine, Paris, Gallimard, coll. « Biographies », 2006, 1 vol. 15,3 × 24 cm de 942 p.
 
 
Les biographies récentes de Racine ne manquent pas ; après celles de Jean-Louis Backès (1981), d’Alain Viala (1990), de Jean Dubu (1992), de Jean Rohou (1992), d’André Blanc (2003), d’André Le Gall (2004), l’éminent spécialiste et éditeur de Racine qu’est G. Forestier propose à son tour un parcours de sa vie et de sa carrière, examinées avant tout à partir des documents et de ses diverses œuvres. L’ouvrage est imposant, à la manière d’un monument au sens étymologique, et s’organise autour de quatre grandes parties : « L’enfant de Port-Royal », « Devenir homme de lettres », « La quête de la royauté littéraire », « De la gloire du roi à la gloire de Dieu ». L’axe est donc chronologique ; ainsi, on le voit d’avance, point de mélange a priori entre les travaux et les jours et le caractère, la psychologie, l’idéologie. Dès l’introduction, G. Forestier est conscient du poids de la tradition littéraire et universitaire sur un tel auteur et il commence par une bibliographie des biographies, dont l’aboutissement forme une certaine image stéréotypée, voire hagiographique depuis les Mémoires de Louis Racine : un jeune pauvre mais fort doué, faisant une carrière fulgurante au théâtre comme peintre de la passion et s’en retirant pour finir sa vie en vrai chrétien (p. 12). S’y ajoute le goût pour le parallèle très pratiqué à l’époque, et qui permet de l’opposer à Corneille en réduisant drastiquement les réalisations de l’un et de l’autre. Or les deux difficultés que G. Forestier souligne d’emblée (l’homme et l’œuvre, c’est-à-dire l’homme reflété dans l’œuvre, et le paradoxe du petit nombre de pièces par rapport à une carrière remarquable) montrent qu’il s’en méfie. L’empreinte de Port-Royal est restée profonde, c’est évident, mais G. Forestier ne veut pas en faire la clé de la vie et de la création chez Racine, à partir d’un caractère qui aurait été lui-même forgé par cette formation. Il préfère s’appuyer sur une notion comme celle de « civilité » (p. 15) pour tenter d’expliquer comment Racine a pu réussir dans les Lettres sans en devenir un professionnel. G. Forestier se propose de montrer un Racine ni écrivain tourmenté, ni arriviste forcené, ni « caméléon », en partant de sa connaissance approfondie des textes et des documents, non dans une optique sociocritique mais selon une analyse génétique qu’il a souvent pratiquée. La démarche créatrice qu’il avait étudiée dans son ouvrage sur Corneille est ici appliquée au genre biographique : il s’agit de voir, en quelque sorte, comment Racine s’est constitué comme écrivain mais aussi comme courtisan, comment il a organisé la cohérence de sa carrière et surmonté les contradictions inhérentes à la situation de l’homme de lettres au XVIIe siècle et plus particulièrement sous le règne de Louis XIV. Le biographe part de l’éducation et des affaires de famille mais le portrait en action est complet : c’est l’enfant, l’étudiant, le père de famille, l’homme d’affaires, le courtisan, le poète, le chrétien, qui sont présentés, un Racine réaliste et pragmatique, soucieux de revendiquer sa noblesse, mais aussi humain et affecté par différents décès (p. 645, 647).
De nombreuses qualités font de cette biographie un ouvrage de référence. En effet, G. Forestier se méfie tout autant du psychologisme (Racine pauvre orphelin, p. 35) et de la psychologie historique pour combler des lacunes ou suggérer des hypothèses, que, par exemple, des anecdotes colportées depuis le XVIIe ou le XVIIIe siècle (p. 233). À l’occasion de l’affaire d’Alexandre, il précise l’évolution intéressante qui mène Racine d’une simple anecdote à une réécriture romancée (p. 243-245). Cette qualité pédagogique et méthodologique se retrouve aussi dans des explications de texte précises (sur un poème de jeunesse, p. 140 ; sur une critique de Saint-Évremond, p. 367) ou dans des mises au point génériques et stylistiques (sur la relation de voyage, p. 160). La place donnée aux pièces ne doit pas paraître trop longue par rapport aux événements stricto sensu car G. Forestier montre tout ce qu’elles doivent à la formation du dramaturge, à son « imprégnation littéraire » (p. 284), à la rhétorique des passions, plutôt qu’à l’expression d’une psychologie personnelle qui serait plaquée sur l’œuvre. Cette analyse des pièces permet d’apprécier la méthode génétique pratiquée par G. Forestier (p. 429, 453-454, p. 495-496). La mise au point sur Britannicus (p. 350 sq.) ne constitue pas plus un hors-d’œuvre : elle montre la position de Racine par rapport à Corneille, « le travail sur l’histoire » effectué et le processus d’élaboration d’ « un vrai sujet tragique » pour aboutir à une tragédie où la rivalité fraternelle, l’usurpation tyrannique, l’épisode amoureux ne contreviennent pas au vraisemblable ni aux « mécanismes psycho-politiques » par lesquels on analysait alors l’Antiquité. Il en est de même pour l’étude de la préface d’Iphigénie : il ne s’agit pas de faire une explication de texte, mais de l’intégrer dans la biographie littéraire de Racine, qui comporte peu de textes didactiques ou métapoétiques, et de la replacer dans une période d’échanges vifs avec Perrault au moment où la querelle des Anciens et des Modernes va éclater officiellement. Le lecteur trouvera également tout au long du livre d’intéressantes et utiles synthèses sur le jansénisme, la rhétorique de la lettre galante (p. 124 sq.), les troupes de théâtre, la déclamation (p. 245 sq.), les chrétiens et le théâtre (p. 259 sq.), la tragédie anti-romaine (p. 451-452), le ballet et l’opéra (p. 470 sq.), l’institution de Saint-Cyr (p. 686), etc. Les termes d’époque (officiels, historiques) sont clairement explicités (la guerre de Dévolution par exemple, p. 670). L’ouvrage se lit sans difficulté, les notes se veulent précises et courtes sans être académiques, mais ce n’est en rien une biographie romancée. La bibliographie est sommaire mais suffit à ce type d’ouvrage et elle est utilement suivie d’un index. L’étendue des recherches a été ample ; G. Forestier utilise tout ce qui est disponible, y compris les cahiers d’écolier (p. 99-100). Les données sont précises et fouillées pour qui voudra connaître l’ameublement du logis de Racine (p. 740) ou le calendrier des séances de l’Académie des Inscriptions et Médailles (p. 782). Plus importants évidemment sont les montants des recettes et le nombre des représentations pour les pièces, ou encore les revenus de l’auteur, son train de vie (p. 585) et ses rentes (p. 678), ce qui contribue à dissiper les images erronées et les « faux paradoxes » (p. 284) de Racine.
Cependant, le biographe ne prétend pas tout éclaircir ou résoudre ; il signale plusieurs fois des manques irrémédiables : disparition du discours de réception de l’auteur (p. 460), emploi du temps du gentilhomme ordinaire (p. 628), débris de sa correspondance (p. 672), entre autres. S’il reconstitue la période passée à Uzès, c’est avec prudence (p. 154). La finesse ne manque pas non plus dans la présentation du parallèle avec Corneille (p. 664 sq.), un des préludes de la querelle des Anciens et des Modernes, ou dans l’analyse de la tactique du courtisan (p. 747). G. Forestier n’hésite pas à remettre en cause et à procéder à un nouvel examen des données ; c’est le cas pour une datation plus précoce du séjour du jeune Racine à Port-Royal (p. 52) ou pour le départ à Beauvais (p. 77). L’authenticité des bons mots et anecdotes prêtés à l’auteur est mise en cause avec pertinence, ainsi que leur parcours à travers les mémorialistes ou les anas (p. 684, 818-819). Une démythification des légendes raciniennes est souvent opérée ; c’est le cas pour celle qui concerne les velléités d’écrire une Alceste (p. 483) ou bien pour l’affirmation selon laquelle Andromaque aurait été jouée par les demoiselles de Saint-Cyr (p. 689). À l’occasion, le contre-pied d’une interprétation habituelle est clairement affirmé, comme l’indique le sous-titre « Le contraire d’un retour au théâtre » au sujet d’Esther (p. 690 sq.). Le souci d’honnêteté intellectuelle porte même G. Forestier à revenir sur deux attributions qu’il avait effectuées dans son édition de « La Pléiade » (p. 914, n. 104). Comme dans cette dernière, G. Forestier n’oublie pas ici la dimension polémique du théâtre au XVIIe siècle (p. 258, 271 sq.), à laquelle Racine n’a pas échappé, et il démonte la « perfidie anti-racinienne » de certains rivaux (p. 479-480).
L’intérêt et la rigueur scientifique de cet ouvrage sont patents, mais la lecture en reste agréable, car la passion du biographe pour l’auteur et la sensibilité à ses œuvres et à son style percent en de nombreux endroits. Les spécialistes trouveront certainement matière à discussion sur des points précis, mais il est difficile de dénoncer des erreurs ou des fautes (quelques rares maladresses stylistiques ; un arbre généalogique de la famille de Racine aurait été utile pour la lisibilité). Cette biographie, qui n’est pas une simple juxtaposition d’articles ou d’études mais qui propose un véritable itinéraire humain et créatif, se recommande donc à l’étudiant comme au chercheur, pour les informations qu’elle contient comme pour sa méthode.
Jean-Marc CIVARDI.
 
Dictionnaire de Port-Royal, élaboré sous la direction de Jean Lesaulnier et Antony McKenna, Paris, Honoré Champion, 2004, 1 vol. 24,5 × 34,5 cm de 1 176 p.
 
 
C’est un ouvrage très remarquable, et attendu depuis longtemps par les spécialistes du domaine, que ce Dictionnaire de Port-Royal. Une telle somme requérait un travail d’équipe : pas moins de cinquante-six chercheurs – historiens, philosophes et littéraires – y ont collaboré, sous la houlette de Jean Lesaulnier et Antony McKenna.
Le Dictionnaire s’ouvre avec deux « Introductions » puissamment synthétiques, portant l’une sur « Port-Royal : culture et société », l’autre sur « Port-Royal : littérature et théologie », dues respectivement à Jean Mesnard et à Philippe Sellier. Jean Mesnard dégage les traits constitutifs de ce que l’on a appelé « l’esprit de Port-Royal » en montrant comment, dès la fin du XVIe siècle, s’opposent deux sensibilités différentes au sein du catholicisme, celle des parlementaires et celle des jésuites. Il retrace ensuite les étapes essentielles de l’histoire de Port-Royal au XVIIe siècle, de la journée du Guichet à la destruction du monastère en 1710. Philippe Sellier, quant à lui, expose les principes fondamentaux de la spiritualité port-royaliste et, plus largement, les conceptions augustiniennes qui sous-tendent la vision qu’a Port-Royal de l’homme et de la société, plus précisément encore du pouvoir politique et de la théologie de l’Église.
Cette partie introductive est complétée par une chronologie qui, si elle rappelle les dates essentielles de la vie du monastère depuis sa fondation, et indique également les étapes importantes de l’histoire de Port-Royal de la destruction du monastère à nos jours, se concentre sur le XVIIe siècle, détaillé quasiment année par année.
À l’autre extrémité, le Dictionnaire s’achève sur des appendices précieux. Les cinq premiers donnent la liste respectivement des abbesses de Port-Royal, de 1602 à 1710 ; des religieuses, novices et postulantes ; des pensionnaires ; des Solitaires ; et enfin des professeurs et des élèves des Petites Écoles. L’appendice VI retrace par le menu les événements qui ont conduit à la censure d’Antoine Arnauld par la Sorbonne en janvier 1656. Le septième évoque, de façon tout aussi détaillée, les dernières années de Port-Royal-des-Champs, de 1675 à 1707, à partir d’archives notariales découvertes en 1987 (les archives Vallet). L’appendice VIII donne une bibliographie des traductions anglaises des écrits polémiques ayant scandé la controverses entre jésuites et jansénistes. Le neuvième retrace la généalogie des grandes familles liées à Port-Royal, à commencer par les Arnauld. L’ouvrage s’achève naturellement sur une bibliographie.
Il reste à évoquer l’essentiel : les notices. Tous les membres de la communauté port-royaliste sont présents, des religieuses aux pensionnaires et aux postulantes, des Messieurs aux maîtres et aux élèves des Petites Écoles. Tous, cela veut dire des grands noms jusqu’aux personnages les plus mal connus, voire les plus humbles : ainsi des domestiques, des jardiniers, voire des meuniers du monastère. Sont aussi présents tous ceux qui ont entretenu des rapports avec Port-Royal : les membres des familles qui lui furent liées, les amis du dehors, les bienfaiteurs et les bienfaitrices, mais encore de nombreux ecclésiastiques, des religieuses appartenant à d’autres ordres, des docteurs de Sorbonne, des parlementaires ou des libraires. Le Dictionnaire fait également une place à ceux qui ont été en relations intellectuelles avec Port-Royal : pour n’en citer que quelques-uns parmi les plus célèbres, Boileau, Bossuet, les deux Lamy, Malebranche, Thomassin, etc. Nombre de personnages majeurs de la vie spirituelle et intellectuelle du XVIIe siècle sont ainsi présents. Signalons enfin des entrées thématiques : si elles concernent en premier lieu les ordres religieux ( « Bénédictins », « Capucins », « Oratoriens », « Ordres religieux féminins » ), elles ne s’y limitent pas comme le montrent les entrées « Bastille » « Mission de Hollande » ou encore « Ville de Pamiers ».
Chaque notice donne l’information la plus détaillée possible. Elle est suivie de l’indication des sources bibliographiques et, le cas échéant, d’une liste des œuvres. On est sensible au caractère très fouillé des notices, appuyées sur la documentation la plus complète qui soit, et parfois sur des documents inédits. On saluera également la qualité de l’iconographie.
L’ampleur de l’information rassemblée, ainsi que sa qualité, font de ce Dictionnaire un travail monumental – travail dont l’importance a été saluée par l’attribution du « Prix XVIIe siècle ». C’est un ouvrage de référence qui fera date, utile non seulement aux dix-septiémistes qui travaillent directement sur Port-Royal, qu’ils soient littéraires, historiens ou philosophes, mais aussi à ceux qui, croisant Port-Royal à un moment ou à un autre de leur recherche, ont besoin d’une information précise.
Béatrice GUION.
 
Les Paraphrases bibliques aux XVIe et XVIIe siècles. Actes du colloque de Bordeaux des 22, 23 et 24 septembre 2004, textes réunis par Véronique Ferrer et Anne Mantero, introduction par Michel Jeanneret, Genève, Droz, coll. « Travaux d’humanisme et de Renaissance », no 415, 2006, 1 vol. 25 × 17,5 cm de 496 p.
 
 
Quelque quarante ans après les travaux de Paulette Leblanc (1960) et de Michel Jeanneret (1969), les trois journées d’étude que Véronique Ferrer et Anne Mantero ont organisées en septembre 2004, à Bordeaux, ont apporté un second souffle à la recherche sur la paraphrase biblique. Dans l’intervalle, en effet, ce type de paraphrase n’était examiné que ponctuellement sous forme de monographies, pendant que les chercheurs, tels Paul Ricœur, se tournaient davantage vers le problème de la traduction des Écritures. Publier les actes de ce colloque était donc non seulement légitime mais nécessaire.
Grâce à la participation de vingt-cinq chercheurs, l’ouvrage paru en 2006 embrasse largement les XVIe-XVIIe siècles. Placé sous la tutelle de M. Jeanneret, il complète ou corrige les réflexions des années 1970, pour la partie qui concerne les Psaumes. Bien plus, en s’ouvrant à d’autres livres sacrés, il a le projet ambitieux de caractériser la paraphrase biblique. Avec un quatrième et dernier volet réservé aux approches musicologiques, l’ouvrage met toutefois l’accent sur la réception plutôt que sur la production. C’est alors à bon droit que le XVIe siècle retient l’attention de la majorité des contributions : la liberté qui caractérise la paraphrase y cristallisait en effet les polémiques entre réformés et catholiques.
Les analyses qui portent sur le XVIIe siècle, majoritairement consacrées aux Psaumes et regroupées dans la deuxième partie de l’ouvrage, attribuent, quant à elles, un rôle moindre aux désaccords confessionnels. Le ton est donné par Jean-Michel Noailly qui retrace dans une stimulante synthèse l’histoire éditoriale du psautier en vers de 1552 à 1661. La ligne de partage vers-prose y est jugée plus pertinente que l’opposition entre réformés et catholiques, concernant le Grand Siècle. Julien Gœury, dans une perspective également diachronique qu’il centre sur les protestants, s’intéresse à la révision du psautier marotique attribuée à Conrart (1677). Il en fait ressortir le caractère collectif qui a précisément permis de dépasser les clivages confessionnels au profit de préoccupations linguistiques et esthétiques. C’est en revanche à contre-courant de son époque que Blaise Pascal s’est prêté à l’exercice : minimaliste et motivée par la spiritualité, sa paraphrase du Psaume Super flumina Babylonis a échappé à l’amplification esthétique que déployait le baroque. Christian Belin montre comment Pascal décomposait puis recomposait le texte biblique en surimpression d’un commentaire patristique. On peut faire le rapprochement avec Chassignet qui, à la fin du XVIe siècle, recourait à des réminiscences, d’ordre en revanche littéraire (Michele Mastroianni). Mais les paraphrases du XVIIe siècle, elles, employaient la liberté pour contourner d’autres règles que celles du sacré. Inès Kirschleger se penche en particulier sur un hybride, le Voyage de Beth-El. Cette préface de psautier, caractérisée par la perméabilité générique et énonciative, abolit les frontières entre le paratexte et le texte. Le statut mixte de la paraphrase est confirmé par les musicologues. Marc Desmet la définit comme le fruit d’un « dosage savant » qui la situe dans un continuum entre traduction littérale et créativité. L’équilibre est instable chez Pierre-César Abeille, dont Thierry Favier analyse la mise en musique des Psaumes de Godeau : le compositeur était ainsi tiraillé entre son projet – être chanté par tous – et l’élitisme de sa partition. Au milieu du XVIIe siècle, en raison de cette tension, pouvaient alors coexister deux usages opposés de la paraphrase. Dans le psautier de Racan, que Stéphane Macé qualifie de « manifeste poétique », la préoccupation esthétique prime l’orthodoxie religieuse. À l’inverse, comme le montre finement Anne Mantero, si le style d’Antoine Godeau n’était pas toujours élégant dans sa paraphrase des épîtres de saint Paul, c’est parce que ce poète devenu évêque subordonnait l’expression à la visée pastorale.
Dans ce volume, grâce à la diversité des approches textuelles (perspectives panoramiques, monographies, micro-analyses) et des objets d’étude (en vers et prose, en français mais aussi en latin), la réflexion interdisciplinaire précise des constantes : la paraphrase se caractérise par la liberté et l’indétermination générique, plus que par l’amplification. L’ouvrage apporte également des éclairages sur la manière de lire la Bible, d’un siècle à l’autre : porte-parole d’une communauté et d’une confession, le paraphraste laisse ensuite sa singularité s’exprimer. Ces actes de colloque arrachent ainsi de façon convaincante la paraphrase biblique à la dichotomie exégèse versus littérature pour l’inscrire dans l’espace de la spiritualité, entre lyrisme et rhétorique.
Claire FOURQUET.
 
Nicolas Schapira, Un professionnel des lettres au XVIIe siècle, Valentin Conrart. Une histoire sociale, Champ Vallon, « Époques », 2003, 512 p.
 
 
Le portrait que dresse Nicolas Schapira de son héros est, à n’en pas douter, une somme. À partir de sources éparses et relativement ténues, l’auteur parvient à emmener son lecteur dans les arcanes du monde des lettres entre 1630 et 1675, année de la mort de Conrart. Bien qu’il ne s’agisse pas ici d’une biographie, dont l’indigence des sources interdit de dresser un récit continu, l’ouvrage introduit à une histoire sociale tout aussi passionnante, sinon plus. Le beau portrait du héros qui orne la couverture est, à lui seul, tout un programme. Devant sa table de travail où l’on voit un livre relié, un encrier, un canif pour tailler les plumes et des papiers, Conrart, dans son habit d’académicien, la plume dans la main droite levée, s’apprête à écrire. Voilà bien le portrait idéal de l’homme de plume. Et pourtant, comme l’explique très clairement l’auteur, Valentin Conrart n’est pas un « homme de lettres », mais plutôt un « professionnel des lettres ». Il n’a pas produit d’œuvre littéraire, n’a pas signé d’œuvres majeures comme le Cid, ou des poèmes fleuves comme Chapelain, aucun « monument » de la littérature classique, et pourtant, il tient une place centrale dans le monde des lettres de son temps. Pour citer l’auteur : « La posture originale de Conrart est construite sur le paradoxe apparent d’une présence dans les lettres qui ne passe pas par une production ». Pourqu