2007
XVIIe siècle
Présentation
Jean-Louis Quantin
École pratique des hautes études Sciences historiques et philologiques.
La première idée d’une journée d’étude autour des jésuites au XVIIe siècle est d’Emmanuel Bury. Il l’avait conçue dans le cadre de la Société des amis de la bibliothèque des Fontaines, qu’il préside, et avait comme naturellement sollicité et obtenu l’hospitalité de la Bibliothèque municipale de Lyon, doublement héritière des jésuites – puisqu’elle est dépositaire depuis 1999 de la plus grande partie des livres des Fontaines, auparavant à Chantilly, et que, dès auparavant, le noyau de son fonds ancien provenait de l’ancien Collège de la Trinité. Un concours de circonstances ayant empêché la rencontre de se tenir comme prévu, elle fut reprise par le Conseil d’administration de la Société d’étude du XVIIe siècle, qui décida d’en faire sa journée annuelle pour 2006. Emmanuel Bury et moi-même, mandatés par le Conseil, arrêtâmes ensemble un nouveau programme. La Société des amis de la bibliothèque des Fontaines voulut bien nous accorder son concours, et la Bibliothèque municipale de Lyon accueillir nos travaux, le vendredi 19 mai 2006. Une visite exceptionnelle des silos où est conservée la collection des Fontaines fut en outre organisée pour les participants. Ce m’est un agréable devoir d’exprimer ma gratitude à M. Pierre Guinard, conservateur en chef du fonds ancien, et à tous ses collègues, ainsi qu’à nos présidents de séance, le R.P. Dominique Bertrand, S. J., directeur honoraire de l’Institut des sources chrétiennes, et M. Bernard Hours, professeur à l’Université Jean-Moulin, qui ont assuré un lien, auquel la Société tenait essentiellement, avec les institutions d’enseignement et de recherche lyonnaises. Mes vifs remerciements vont aussi à notre secrétaire général, Mlle Béatrice Guion, pour son aide efficace tout au long de l’entreprise : le succès en fut largement le sien.
Le présent numéro de XVIIe siècle reprend les communications du 19 mai 2006, enrichies de deux articles originaux spécialement rédigés par les Prs Mordechai Feingold (CALTECH) et Paul Nelles (Carleton University, Ottawa), et traduits d’anglais en français. C’est la première fois qu’une telle formule peut être adoptée : les lecteurs doivent en être reconnaissants à nos collègues d’outre-Atlantique, à la traductrice, Mme Sandra Jusdado-Mollmann, de l’Université de Montpellier III, ainsi qu’au Conseil d’Administration de la Société, qui, dans l’intérêt de nos études, a consenti l’effort financier nécessaire.
Le thème plus précisément choisi avec Emmanuel Bury, « Les jésuites dans l’Europe savante », entendait rendre compte d’une évolution historiographique majeure, le « désenclavement », dans les vingt ou trente dernières années, des études consacrées à l’ancienne Compagnie de Jésus (jusqu’à la suppression de 1773). L’essentiel – non seulement quantitativement mais, il faut bien le dire, au moins en Europe, qualitativement – a cessé d’être écrit de l’intérieur. Le fait n’est d’ailleurs pas propre aux jésuites : faisant naguère le bilan d’un demi-siècle d’histoire religieuse dans
XVIIe siècle, Bruno Neveu parlait d’ « une véritable sécularisation »
[1]. Cette ouverture négative, par défaut si l’on peut dire, n’aurait pas été à elle seule décisive – d’autant que bon nombre de chercheurs laïcs restent fortement, voire aveuglément, dépendants de monuments de l’ancienne historiographie jésuite comme la
Bibliothèque du P. Carlos Sommervogel. Mais elle a coïncidé avec de profonds renouvellements de l’histoire de la pensée et de la sensibilité religieuses, de l’histoire littéraire, de l’histoire des savoirs, de l’histoire des idées politiques, qui ne se limitent plus à retracer la genèse des grandes
œuvres ou à reconstruire des généalogies de concepts et de méthodes, mais se sont ouvertes à des problématiques « externalistes » : toutes évolutions qui participent de ce que l’usage français désigne comme l’histoire culturelle, au sens le plus large du terme. C’est à ce cadre général que peuvent être reconduites les nouvelles problématiques de la recherche sur l’ancienne Compagnie. S’il fallait marquer plus précisément ce qui réunit des travaux dont les approches et les méthodologies sont souvent très différentes, ce serait une commune interrogation sur le rôle historiquement tenu par les jésuites – y compris via les représentations polémiques des divers antijésuitismes – dans la constitution de la modernité
[2].
Une des grandes questions à reprendre dans cette perspective est celle de la place des jésuites dans la République des Lettres. Les idéaux mais aussi les mécanismes effectifs et les modes de fonctionnement de cette communauté transnationale et transconfessionnelle des savants constituent désormais un chantier majeur de la recherche : la récente fondation à Paris de l’Institut européen d’histoire de la République des Lettres (Respublica literaria), sous la présidence de M. Marc Fumaroli, va permettre de fédérer et de développer les projets. Or les rapports entre religion et République des Lettres ont été essentiellement pensés jusqu’ici selon un modèle à la fois extrinséciste et vertical : on a examiné la manière dont les consignes des Églises rivales de l’âge confessionnel avaient été intériorisées, relayées, servies par les écrivains et les érudits, l’influence des orthodoxies sur la formation des savoirs, la signification culturelle des controverses, les jeux complexes de la censure et de l’ « art d’écrire ». On s’est encore trop peu interrogé sur la contribution des Églises à ce que l’on pourrait appeler une première institutionalisation du savoir : à la manière, en particulier, dont les ordres religieux avaient irrigué par leurs réseaux la République des Lettres, libéré des positions favorables à la production intellectuelle de leurs membres (le statut de scriptor dans la Compagnie de Jésus étant ici exemplaire), accueilli, modifié, diffusé des connaissances et des modèles nouveaux.
Les contributions ici réunies traitent, chacune à sa manière, de ces interactions entre la Compagnie et la République des Lettres. L’exhaustivité était bien sûr impossible. L’histoire des sciences, à laquelle ont été récemment consacrés plusieurs volumes, a été laissée de côté en tant que telle, même si Moti Feingold en a tiré plusieurs exemples pour sa grande synthèse sur le statut paradoxal de la gloire dans l’activité intellectuelle des jésuites. Le rôle de la Compagnie pour diffuser un corpus de représentations sur les cultures extra-europénnes n’apparaît pas non plus directement, puisque Paul Nelles a choisi d’aborder l’écriture missionnaire des jésuites sous un angle beaucoup plus original, en en recherchant les racines dans la distinction post-tridentine entre foi immuable et coutumes changeantes. Par l’étendue de l’espace couvert comme par la gamme des savoirs concernés – philosophie, emblématique, rhétorique, théologie, philologie, politique, pensée économique –, le numéro n’en illustre pas moins clairement la place des jésuites dans l’Europe savante du XVIIe siècle.
Il pose aussi des questions fondamentales, dont la moindre n’est pas la chronologie. Sans que nous l’ayons aucunement prémédité, le fait est que le numéro penche nettement vers le premier XVII
e siècle, en deçà, pour adopter une charnière spécifiquement jésuite, de l’
Imago primi saeculi de 1640 – date qui est aussi celle de la parution de l’
Augustinus. Est-ce seulement une rencontre fortuite des contributeurs ou ne faut-il pas plutôt voir là une confirmation de ce que Marc Fumaroli écrivait dans la Revue il y a déjà vingt-cinq ans : « À partir de 1640, en dépit de belles apparences, la synthèse jésuite, sur la défensive, est virtuellement vaincue et démembrée »
[3] ? Commença alors de se défaire, en particulier en France, cette harmonie des deux antiquités, païenne et chrétienne, dont témoignaient des
œuvres comme les
Vacationes autumnales de Louis de Cressolles (1620), où Sophie Conte invite à voir « une promenade dans le jardin de l’Antiquité la plus large ». Plusieurs contributions du numéro, fût-ce avec des chronologies un peu décalées, feraient aussi penser à un rôle restreint, ou à un dynamisme émoussé, ou à une place moins centrale, des jésuites au fur et à mesure que l’on avance vers la fin du XVII
e siècle. Au terme de son étude sur les grands théologiens jésuites des années 1590-1640 – la période que Sylvio De Franceschi, qui l’examine dans une autre perspective, propose de considérer comme « le moment antimachiavélien » de la théologie politique jésuite –, Jean-Marie Valentin conclut sur l’inadaptation de celle-ci au nouvel ordre européen fondé par les traités de Westphalie de 1648. Dans le domaine de la morale économique, dont elle souligne à juste titre la valeur de « pierre de touche », Paola Vismara relève que les Pères, confrontés à la poussée du rigorisme dans la seconde moitié du siècle, s’efforcèrent de gommer ou d’atténuer les audaces de leur pensée. La grande activité érudite des jésuites parisiens, objet de ma propre contribution, décline nettement après 1650. Anne Spica, enfin, quoique avec des nuances, note une perte de qualité de l’emblématique jésuite après les années 1680. La contribution extrêmement novatrice de Jacob Schmutz dissone sans doute moins dans ce tableau qu’il n’y paraîtrait au premier abord : si notre collègue philosophe date de la seconde moitié du siècle la réactualisation de la philosophie scolastique d’où sortit finalement le « sentiment d’existence », il rattache ce développement à la constitution d’une tradition philosophique jésuite proprement française, qui s’isola alors des autres traditions européennes. Une étude toute récente consacrée au Portugal, c’est-à-dire à l’État qui fut plus tard le premier à expulser les jésuites, a montré combien cette tendance, qui était aussi politique, à la nationalisation de la Compagnie était lourde de menaces pour son avenir
[4]. Ne pourrait-on y voir au moins, pour s’en tenir à la République des Lettres, un rétrécissement des horizons ?
Il est bien sûr prématuré de trancher de telles questions. Le présent numéro voudrait du moins, en les posant, placer la Compagnie de Jésus au cœur des futures recherches sur la vie de la République des Lettres aux Temps modernes.
[1]
Bruno Neveu, « Histoire religieuse et spiritualité dans
XVIIe siècle (1949-1997) »,
XVIIe siècle, n
o 203, avril-juin 1999
[Journée du bicentenaire de la Société], p. 261-262.
[2]
Voir en particulier, pour s’en tenir aux dernières années,
The Jesuits : Cultures, Sciences, and the Arts, 1540-1773, ed. by John W. O’Malley
et al., Toronto, etc., 1999 ; Antonella Romano,
La Contre-Réforme mathématique. Constitution et diffusion d’une culture mathématique jésuite à la Renaissance (1540-1640), Rome, 1999 (BEFAR, 306) ;
Revue de synthèse, t. CXX, 1999, n
o 2-3, avril-septembre 1999 [numéro spécial
Les jésuites dans le monde moderne. Nouvelles approches, dirigé par Pierre-Antoine Fabre et Antonella Romano] ; Ugo Baldini,
Saggi sulla cultura della Compagnia di Gesù (secoli XVI-XVIII), Padoue, 2000 ;
The New Science and Jesuit Science : Seventeenth-Century Perspectives, ed. by Mordechai Feingold, Dordrecht, etc., 2003 (Archimedes, vol. 6) ;
Jesuit Science and the Republic of Letters, ed. by Mordechai Feingold, Cambridge, Mass. -Londes, 2003 ; Stéphane Van Damme,
Le Temple de la sagesse. Savoirs, écriture et sociabilité urbaine (Lyon, XVIIe-XVIIIe siècles), Paris, 2005 ;
The Jesuits II : Cultures, Sciences, and the Arts, 1540-1773, ed. by John W. O’Malley
et al., Toronto, etc., 2006 ; Mario Rosa, « Gesuitismo e antigesuitismo nell’Italia del Sei-Settecento »,
Rivista di Storia e Letteratura religiosa, t. XLII, 2006, p. 247-280.
[3]
Marc Fumaroli, « Temps de croissance et temps de corruption : les deux Antiquités dans l’érudition jésuite française du XVII
e siècle »,
XVIIe siècle, n
o 131, 1981, p. 168.
[4]
Emanuele Colombo,
Un gesuita inquieto. Carlo Antonio Casnedi (1643-1725) e il suo tempo, Soveria Mannelli, 2007.