Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130569169
192 pages

p. 387 à 390
doi: 10.3917/dss.083.0387

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n° 240 2008/3

2008 XVIIe siècle

In memoriam Noémi Hepp

(1922-2007)

François-Xavier Cuche
Noémi Hepp nous a quittés le 18 décembre dernier. Professeur à l’Université de Strasbourg, où elle avait accompli toute sa carrière, elle mena des recherches dont la qualité remarquable lui valut une reconnaissance considérable de la part de la communauté scientifique, et en particulier des « dix-septiémistes » de tous pays.
Noémi Hep est née le 13 mars 1922 à Mulhouse. Ses origines familiales la prédestinaient à l’amour de l’érudition et de la littérature. Elle était née en effet dans une famille de vaste culture et comptait parmi ses ancêtres directs Hippolyte Taine, Madeleine Chevrillon et son mari Saint-René Taillandier. Sa mère elle-même, sous le pseudonyme de Camille Meyran, fut une romancière et une essayiste à la plume fine et délicate.
Les bonnes fées s’étaient donc penchées sur son berceau, mais Noémi Hepp sut faire fructifier tous les dons et privilèges reçus. Les hasards de la Seconde Guerre mondiale voulurent qu’elle suivît des études supérieures de Lettres classiques à l’Université de Montpellier, où elle obtenait successivement la licence (1943) et le DES ès Lettres classiques (1944), avant de réussir l’agrégation féminine des Lettres, telle qu’elle existait encore, à une brillante cinquième place.
Titularisée dans l’Éducation nationale, elle rejoignait l’Alsace, terre ancestrale de la famille Hepp : son bisaïeul y avait été professeur de droit à l’Université, son grand-père fut le dernier sous-préfet français de Wissembourg avant l’Annexion par l’Allemagne en 1871. Nommée à Strasbourg à sa demande, la jeune agrégée enseignera successivement au lycée Kléber, puis au lycée Fustel de Coulanges. Elle y laissa le souvenir d’un excellent professeur, qui obtint du reste des éloges et des notes remarquables dans son rapport d’inspection.
Le 1er janvier 1953, elle entrait à l’Université de Strasbourg, qu’elle ne devait plus quitter. Elle y franchissait toutes les étapes du cursus honorum : assistante d’abord, puis chef de travaux (1959), maître-assistante (1967), maître de conférences (1969), enfin professeur en 1970, elle prit sa retraite en 1988, mais resta longtemps professeur émérite, menant alors une activité de recherche féconde. Jusqu’au dernier jour, son esprit garda son incisive vivacité, et seul un accident domestique mit fin à sa vie et à ce dynamisme intellectuel conservé.
Tout au long de sa carrière, Noémi Hepp a consacré beaucoup de soin et d’attention à l’enseignement et à ses étudiants. Ses cours brillaient par leur clarté et leur fermeté de pensée. Mais malgré le temps qu’elle donnait à l’activité pédagogique et à la recherche, Noémi Hepp ne se désintéressa jamais des affaires communes. Au contraire, elle rendit de nombreux services à l’Université et accepta de remplir de nombreuses fonctions. Elle a ainsi été membre du jury d’agrégation des Lettres, du Conseil d’Université, directrice de ce qui s’appelait alors l’UER des Lettres, à l’époque particulièrement difficile de la mise en application de la loi Edgar Faure, directrice du Centre de philologie et de littérature romanes, présidente de la commission de spécialistes de la 12e section à Strasbourg et de celle de la 9e section à Mulhouse, membre de celle de la 9e section à Strasbourg, membre des conseils des UER de lettres et des centres associés, responsable de DEA, etc. J’avoue que je n’utilise pas sans quelque remords les formes actuellement féminisées (présidente, directrice...), car N. Hepp se refusait pour son propre compte à les employer, conservant un masculin qui renvoyait pour elle à la neutralité d’une fonction et non à la supériorité supposée d’un sexe.
C’est bien évidemment par son œuvre de recherche avant tout que Noémi Hepp a conquis une réputation internationale. Sa thèse principale de doctorat d’État en est à la fois le sommet et la base, si l’on peut risquer cette comparaison contradictoire. Sommet, car il s’agit de l’ouvrage le plus connu, le plus lu, le plus cité de Noémi Hepp. Base, parce que, loin de constituer le terme d’une recherche, elle allait installer son auteur comme l’un des plus grands spécialistes du rapport du XVIIe siècle à l’Antiquité classique et la conduire à mener jusqu’au dernier jour des travaux qui approfondiraient sans cesse sa connaissance vraiment unique de ces rapports et lui fourniraient la matière d’une vingtaine d’articles au moins. Le retentissement de cette thèse, intitulée Homère en France au XVIIe siècle (Paris, Klincksieck, 1969), fut d’emblée considérable, bien au-delà de l’Université. Il n’est pas fréquent que le responsable des pages littéraires du Monde – en l’occurrence, Pierre-Henri Simon, de l’Académie française – consacre sa rubrique hebdomadaire à la parution d’une thèse ! Dans le monde scientifique, les recensions élogieuses se multiplièrent, et surtout le livre s’imposa comme un ouvrage de référence qui nourrit la réflexion de plusieurs générations de chercheurs. Désormais, partout où l’on s’interrogeait sur la place de l’Antiquité classique dans la culture et la littérature du XVIIe siècle, l’on fit appel à Noémi Hepp. En 2006 encore, l’Institut néerlandais d’Athènes publiait dans sa revue, Pharos, un article de Noémi Hepp, qui revenait sur un aspect de sa thèse : « D’un culte religieux à un hautain mépris. La fortune d’Homère en France de François Ier à Louis XIV vue à travers ses traductions ».
Le titre de cet article souligne d’ailleurs ce qu’avait de paradoxal et de hardi le choix du sujet opéré par Noémi Hepp. En effet, alors que J. Marmier se consacrait à l’étude de la fortune d’un auteur ancien, Horace, dont l’influence sur la littérature classique française ne souffrait pas la discussion, on aurait plutôt attendu un pendant de cette recherche consacré à Virgile. Or, en se centrant sur la fortune d’Homère, Noémi Hepp prit le parti d’orienter ses recherches sur un auteur de l’Antiquité grecque peu apprécié et peu influent au XVIIe siècle, et dont il n’était pas facile de retrouver des traces dans la littérature classique française. Mais, précisément, élucider les causes de cette incompréhension éclaire autant, en définitive, notre connaissance du Grand Siècle que de relever les influences effectivement exercées par Ovide ou par Virgile. Noémi Hepp ne se contentait pas, dans sa thèse, de repérer toutes les traductions, citations, directes ou allusives, d’Homère au XVIIe siècle, tous les débats à son sujet, toutes les influences reconnues ou inavouées. Avec finesse, précision, sens des nuances, mais aussi fermeté, elle dressait à partir et au-delà de cette enquête un tableau historique de la culture, des goûts, des valeurs (littéraires ou morales) des hommes du Grand Siècle. Et l’on peut dire qu’au-delà même du XVIIe siècle elle posait des questions fondamentales sur le rapport de la culture européenne, à toute époque, avec son passé et plus particulièrement son passé antique.
En lien avec la thèse principale, selon l’obligation qui était faite alors aux candidats, Noémi Hepp rédigea une thèse secondaire, consacrée à l’édition de traités inédits de « deux amis d’Homère : Paul Pellisson et Claude Fleury ». C’est sous ce titre que fut publié l’ouvrage qui reprenait cette thèse (Paris, Klincksieck, 1970). Là aussi, ce travail généra une série féconde d’articles sur Paul Pellisson et son cercle (Madeleine de Scudéry en particulier) et sur Claude Fleury. Mais c’est surtout l’abbé Fleury qui retiendra Noémi Hepp. L’on ne cesse de redécouvrir l’importance de ce personnage, historien, juriste, pédagogue, ami et de Bossuet et de Fénelon. Invité à le lire par Noémi Hepp, j’ai moi-même été amené à lui donner un rôle de plus en plus central dans ma thèse. Or la carrière de Noémi Hepp en tant que chercheur est comme encadrée par deux éditions de Fleury. À l’édition des Remarques sur Homère de 1970 répond au soir de sa vie celle des Écrits de jeunesse (en collaboration avec V. Kapp, Paris, Champion, 2003), joliment sous-titrés Tradition humaniste et liberté de l’esprit, deux termes qui définissent parfaitement Claude Fleury. Les Écrits de jeunesse contiennent essentiellement les deux dialogues sur l’éloquence (Si l’on doit citer dans les plaidoyers), y ajoutant le Discours sur Platon et reprenant les Remarques sur Homère. Des dialogues, les deux critiques mentionnent bien la vigueur intellectuelle et l’importance historique : on y trouve les bases d’une nouvelle rhétorique, fondée sur le projet cartésien d’une remontée à des principes fondamentaux établis par la seule raison.
À la croisée de sa spécialisation dans l’étude du rapport du XVIIe siècle avec l’Antiquité et de son goût pour le théâtre – inévitable chez tout dix-septiémiste –, Noémi Hepp a écrit de nombreux articles sur la tragédie et la comédie classiques, surtout sur Racine à vrai dire, en qui elle devait apprécier l’helléniste, mais aussi sur Corneille, Campistron ou, dans un autre registre, Molière. Mais cette rencontre des points de vue de recherche l’a surtout amenée à publier un très précieux, très précis, très subtil article – à vrai dire, plus qu’un article par ses dimensions, presque une plaquette –, une « Esquisse du vocabulaire de la critique littéraire de la Querelle du Cid à la querelle d’Homère » (Romanische Forschungen, Bd 69, Heft 3-4, 1960, p. 332-408).
Un autre grand axe de ses recherches amena Noémi Hepp à se pencher attentivement sur la littérature des mémorialistes d’alors. Son célèbre séminaire de littérature consacré à ce domaine fit de Strasbourg pendant des années le centre des études dix-septiémistes sur les mémorialistes. À dix ans d’intervalle, deux grands colloques internationaux, que l’on peut dire, sans jeu de mots, mémorables, permirent de faire le point des connaissances d’alors. Tous deux ont été publiés sous les titres suivants : Les valeurs chez les mémorialistes français du XVIIe siècle avant la Fronde, Paris, Klincksieck, 1979, en collaboration avec Jacques Hennequin (colloque de 1978), et La Cour au miroir des mémorialistes (1570-1681), Paris, Klincksieck, 1991 (colloque de 1989). Après la retraite de Noémi Hepp, Madeleine Bertaud prit le relais de la direction de cette recherche, qui s’acheva avec un troisième colloque, lui aussi publié : Le genre des Mémoires. Essai de définition, Paris, Klincksieck, 1995 (publié avec la collaboration de F.-X. Cuche, colloque de 1994). Par ses communications à tel ou tel de ces colloques ou à d’autres réunions savantes, par la nature de ses articles, Noémi Hepp a joué un rôle majeur dans la nouvelle fortune de cette littérature, en s’intéressant plus spécialement aux positions éthiques des mémorialistes.
Dans les Actes du IIIe Colloque de Strasbourg, on lisait une communication de Noémi Hepp intitulée : « Mémoires et Annales : l’œuvre de Nicolas Goulas ». C’était la première apparition publique, si l’on peut dire, de celui qui était en passe de devenir son héros. Goulas avait été mal et incomplètement publié. Noémi Hepp s’attela à la tâche et fournit une édition, savante et sûre, des Mémoires et autres inédits de Nicolas Goulas, gentilhomme ordinaire de la chambre du duc d’Orléans, publiés d’après les manuscrits autographes (Paris, Champion, 1995). Les treize premiers chapitres des Mémoires y étaient publiés pour la première fois.
Enfin, Noémi Hepp était femme. Non pas féministe : elle n’était nullement disposée à présenter l’histoire des femmes comme celle d’une longue et injuste oppression. Mais elle se plaisait à mettre en valeur le rôle historique des femmes dans la littérature, la culture, et leur enracinement dans la vie sociale. Dans divers articles, elle s’est intéressée à « la notion d’héroïne », à l’idée de la « perfection féminine » (à propos de Clélie), à l’ « univers féminin de Saint-Cyr », ou bien elle est partie « à la recherche du “mérite des dames” ».
On le voit : Noémi Hepp nous laisse une œuvre considérable. Encore, pour s’efforcer d’être complet, conviendrait-il d’y ajouter de nombreuses contributions à des encyclopédies, au Dictionnaire universel des littératures, dirigé par Béatrice Didier, au Dictionnaire du Grand Siècle, dirigé par François Bluche, sa large et sensible synthèse sur le dernier XVIIe siècle ( « L’Arrière-saison, 1685-1715 » ), dans le Précis de littérature française du XVIIe siècle, dirigé par Jean Mesnard (Paris, PUF, 1990, p. 309-341).
Son amour pour le XVIIe siècle et pour le classicisme n’a jamais fermé Noémi Hepp à d’autres époques, à d’autres littératures. Au contraire, cette grande lectrice faisait preuve d’un éclectisme étonnant : elle lisait des œuvres de tous les siècles et de tous les pays. À l’occasion, elle écrivit un article sur Proust ou, tout récemment encore, contribua à la traduction des Sermons paroissiaux de Newman.
Noémi Hepp était officier des Palmes académiques et chevalier de l’Ordre national du Mérite.
Noémi Hepp n’a ni compris ni apprécié l’évolution de l’Université à la fin du siècle dernier. Elle estimait néanmoins que la servir de son mieux constituait un honneur et un devoir. Sa vie, au demeurant remplie, a été presque entièrement consacrée à ce service. Seuls, peut-être, les joies des relations avec sa famille, avec ses neveux et nièces, auxquels elle était profondément attachée, et l’engagement au service de ses convictions personnelles, en particulier religieuses, ont pu la distraire parfois de cette conception quasi sacerdotale de sa profession, comme seuls son mas et le soleil de Provence l’arrachaient à Strasbourg et au charme alsacien. Le fruit de cette vie toute donnée à la science, construite et transmise, est pour nous cette œuvre qui s’impose par ses qualités à la fois de finesse et de rigueur, d’esprit de synthèse et de sens des nuances particulières, d’érudition et de clarté pédagogique.
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