Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130569176
192 pages

p. 579 à 581
doi: 10.3917/dss.084.0579

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

n° 241 2008/4

2008 XVIIe siècle

In memoriam

Yves Giraud (1937-2008)

Charles Mazouer
Le 1er mai dernier, alors qu’il soignait le jardin de la maison de famille à laquelle il était si attaché, Yves Giraud, qui se savait cardiaque, a été terrassé, presque sous les yeux de son épouse Anne-Marie. Un universitaire de renom nous est enlevé.
Originaire du Sud-Est où il fit l’essentiel de ses études, après quelques années comme professeur de l’enseignement secondaire dans cette région puis dans les Alpes, il fut bientôt appelé à l’Université de Bâle par Claude Pichois (1963) ; il y soutint son doctorat avec Claude Pichois et Jean Rousset (1966). Dès lors, sa carrière fut exclusivement suisse, et pour trente-cinq ans, jusqu’à sa retraite en 2004, en Suisse romande, comme professeur extraordinaire, puis ordinaire à Fribourg. Il y était titulaire de l’une des deux chaires de littérature française. Personnage important et actif dans la gestion de son université, il fut successivement président de la section de langue et de littérature, doyen de la Faculté des lettres et directeur de l’Institut pratique du français. Ces activités laissent des traces dans les archives ; seule la mémoire des hommes – celle de ses anciens étudiants et étudiantes – pourrait témoigner de son dévouement, de sa disponibilité pour eux, dont il était proche.
Sa notoriété d’enseignant et de chercheur lui valut de nombreuses invitations, dans des universités suisses et étrangères, de Berne à Neuchâtel, de Milan à Budapest, de Chambéry à Rennes. L’orateur savait capter l’attention et éveiller l’intérêt, avec un dynamisme que n’entravait pas le savoir ; j’ai encore dans l’oreille le ton de tant de ses exposés, aussi érudits qu’allègres. Sa notoriété lui valut également des responsabilités dans les comités de patronage ou de rédaction de nombreuses et célèbres revues spécialisées en littérature française, qu’elles soient allemandes, italiennes ou françaises.
Chercheur, il le fut, et au plein sens du terme. Non seulement par la masse de ses publications (une bonne vingtaine d’ouvrages, sans compter les directions de volumes ; plus d’une centaine d’articles, confiés aussi bien à des revues prestigieuses qu’à des publications locales ou plus confidentielles, qu’il ne méprisait pas), mais aussi par l’étendue de ses curiosités qui, avec un éclectisme de bon aloi, revisitaient les grands noms et fouillaient parmi de plus obscurs – parfois injustement obscurs. Et le nombre de réalisations communes avec tel ou tel chercheur, comme celui des colloques marquants qu’il organisa – sur Godeau, sur la vie théâtrale dans le Midi, sur l’emblème ou sur le paysage à la Renaissance, sur le genre pastoral dans l’Ancien Régime – signalent son ouverture d’esprit en la matière.
Avant d’esquisser la topographie des centres d’intérêt du chercheur, il convient de signaler sa belle contribution au travail parfois ingrat mais toujours fondamental de l’édition critique des textes. On doit à Yves Giraud des éditions qui font autorité dans nos universités – du Timocrate de Thomas Corneille, de Marot, du Francion de Sorel, du Roman comique de Scarron, du premier livre d’Amadis de Gaule d’Herberay de Essarts, ou des Lettres à Philandre du P. Hercule Audiffret, bien oublié malgré l’estime que lui portait l’abbé Bremond ; et sans exclusive, car cette littérature dévote fait bon ménage avec une adaptation scénique de haute graisse des Fantaisies du farceur Tabarin ! En 2003, il publiait Le Diable amoureux de Gazotte ; et en 2007, il donnait encore une édition du Voyage d’Encausse de Chapelle et Bachaumont. Il avait même commencé de travailler à une édition des pastorales d’Alexandre Hardy pour les Éditions Classiques Garnier nouvelles.
Son premier travail universitaire – une thèse consacrée à La Fable de Daphné. Essai sur un type de métamorphose végétale dans la littérature et dans les arts jusqu’à la fin du XVIIe siècle (1969), entraînant naturellement dans son sillage l’édition de la comédie en musique des Amours d’Apollon et de Daphné du joyeux Dassoucy, car toute la cinquième partie de la thèse concernait la représentation musicale du mythe – est une œuvre de comparatiste ; mais Yves Giraud ne s’enferma pas dans le sillon de sa thèse, tout en préservant la possibilité d’une ouverture comparatiste à ses travaux.
Il serait vain de vouloir faire entrer sa production d’historien de la littérature, rétrospectivement, dans une logique artificielle. On est cependant frappé, en feuilletant ses livres et ses articles, par la permanence de préoccupations, de goûts, qui relie l’éparpillement des années, dessinant comme des constellations d’écrivains de prédilection, de genres ou de thèmes privilégiés. À Marot, à Godeau (mais rien de ce qui touche à la Provence ou à sa région de Grasse ne lui échappait !) il revint souvent ; les écrivains burlesques – Dassoucy, Scarron – le retinrent, lui qui se lança plus tardivement dans l’analyse du thème de la Madeleine. Il s’intéressa au théâtre, avec des discussions sur tel point précis concernant Corneille, Molière ou Racine ; au roman épistolaire, dont il réalisa deux fois la bibliographie ; à la poésie, dont les motifs mais aussi les formes, les rythmes retinrent son attention (Marot, Ronsard, Belleau, Brébeuf, Nervèze, Maynard, Théophile, mais aussi Chénier). Et pour se limiter à un seul thème, combien d’articles Yves Giraud a consacrés à celui de la Fortune !
Passionné de savoir et d’érudition, il montra une sorte de curiosité universelle pour les œuvres des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, surtout des XVIe et XVIIe siècles. Il n’est pas étonnant qu’on ait fait appel à lui et à sa maîtrise de ces domaines pour un manuel – celui qu’il rédigea pour Artaud, en collaboration, consacré à la première moitié du XVIe siècle est devenu un classique – ou pour des notices de dictionnaire.
Dédaigné ou méconnu de ses confrères littéraires, tout un pan de son activité scientifique fut consacré à la musique chorale et à la musicologie – en particulier à la chanson française de la Renaissance ; il réédita, transcrivit, traduisit ou adapta nombre de pièces de musique chorale.
Comment n’être pas impressionné par les fruits d’une activité scientifique foisonnante ? Ce sont pourtant certains traits de son humanité que je voudrais retenir pour finir ; deux surtout. Il se présentait à autrui et accueillait autrui avec une jovialité franche et égale, un peu raide parfois – mais ce n’était que l’envers d’une grande pudeur. Et je garde le souvenir d’un homme généreux, prêt à donner, à partager sans réticence son savoir, ses curiosités, sa culture.
Son départ attriste la communauté scientifique.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis