2009
XVIIe siècle
L’Empire
Conclusion
Jean-Claude Waquet
En plaçant au centre de leur attention les Bourbons, les Habsbourg et leurs alliances dynastiques en Italie et dans l’Empire au XVIIe siècle, les organisateurs de cette journée d’études et les chercheurs allemands, italiens et français qui ont répondu à leur invitation se sont donné pour cadre deux ensembles radicalement différents, puisque définis l’un par la géographie, et l’autre par la présence d’un ordre institutionnel hérité du Moyen Âge. Ces deux espaces cependant avaient en commun d’être fragmentés, et donc de se subdiviser en une multitude de scènes politiques sur lesquelles les deux plus puissantes monarchies de l’Europe ne cessaient d’intervenir, par les armes, par la diplomatie et par le jeu du système dynastique. Les cours de l’Empire et de l’Italie étaient de ce fait fréquemment hantées par des princesses élevées en France ou à Vienne et appelées par leur mariage à monter sur des trônes italiens ou germaniques. Ces mêmes cours s’alliaient entre elles, selon un ordre de préférence qui était rarement indépendant de leur position à l’égard de l’empereur ou du roi de France. Enfin, non contentes de s’échanger leurs femmes, elles les mariaient aussi dans la monarchie des lys ou dans celle d’Autriche. C’est sur toutes ces princesses que les auteurs des contributions ici rassemblées s’efforcent d’apporter quelque lumière : princesses importées depuis Vienne, Paris ou Versailles, et unies à des monarques du reste de l’Empire et de l’Italie ; princesses exportées de la péninsule ou d’Allemagne, et destinées à vivre auprès des deux plus puissants souverains de l’Europe ; princesses échangées entre des dynasties relativement comparables telles que, par exemple, celle de Savoie et celle de Bavière ; princesses enfin qui fonctionnaient partout comme le signe de relations politico-dynastiques tissées sur le mode tantôt de l’amitié, tantôt de la fidélité, tantôt du conflit.
À cette diversité de situations correspondaient trois types de mariage. Les premiers étaient plus ou moins symétriques, et mettaient en relation des maisons de rang assez comparable telles que, par exemple, celle de Toscane et celle de Palatinat, ou celle de Brunswick et celle de Modène. Mais tous les autres se trouvaient placés sous le signe de l’asymétrie, soit que la femme fût d’une condition inférieure à celle de son époux, soit, au contraire, qu’elle l’emportât par la naissance sur son plus modeste mari. Le premier cas se présentait lorsqu’une princesse était envoyée d’Italie ou d’Allemagne vers Vienne ou Versailles, lorsque, par exemple, une Gonzague épousait un Habsbourg : l’infériorité de naissance de la mariée, alors, confortait celle qui existait par ailleurs entre l’homme et la femme, le mari et l’épouse, le souverain et la sujette. Le mariage restait, en d’autres termes, en harmonie avec les hiérarchies propres à la société dans laquelle il prenait place. Dans le dernier cas en revanche il en allait autrement : venue d’une plus grande cour que celle de son époux, la mariée était appelée à vivre avec un prince d’un rang inférieur au sien, ce qui contredisait la hiérarchie des sexes aussi bien que celle des pouvoirs. C’est à cette situation que Christine de France se trouva confrontée en Savoie, puis Isabelle-Claire de Habsbourg et Marguerite-Louise d’Orléans lorsque Charles II de Mantoue et Côme III de Toscane leur furent respectivement donnés pour mari
[1]. L’expérience montra qu’elle était, de toutes les configurations examinées ici, la plus problématique et la plus conflictuelle.
Dans les pages qui précèdent, ces divers types d’unions ont été étudiés à plusieurs échelles. L’attention s’est portée en premier lieu sur le moment fondateur des couples princiers : le mariage, dont on voit à travers l’exemple du Brunswick qu’il n’était que l’aboutissement tardivement et difficilement atteint d’une négociation d’autant plus longue et ardue que la condition des futurs époux était inégale. Les enjeux étaient alors de deux natures au moins. Ils touchaient d’abord au prestige et au rang, car un mariage très relevé permettait à un lignage comparativement modeste – Brunswick, Gonzague ou autre – de se rehausser, tandis qu’une union trop basse pouvait porter atteinte à la réputation d’une maison bien établie. Les comportements qui en résultaient sont illustrés par maints épisodes dont les contributions réunies dans le présent fascicule renvoient ponctuellement l’écho : les réactions mitigées face au mariage d’Alphonse d’Este avec Laura Martinotti, protégée de la France, certes, mais seulement nièce de Mazarin ; les réticences exprimées à Vienne en raison de la présence, parmi les ancêtres des Brunswick, d’une figure aussi peu recommandable que celle de Lucrèce Borgia ; l’attention de l’ambassadeur de Bavière à Turin à la généalogie de la Maison de Savoie, avant le mariage d’Henriette-Adélaïde avec un prince de la Maison de Wittelsbach ; ou encore le soin pris par ces mêmes Savoie à affirmer, par cycles décoratifs interposés, l’ancienneté de leurs alliances avec des dynasties royales. L’enjeu, cependant, ne touchait pas seulement au passé, qui fondait la réputation. Il intéressait aussi le futur, ou si l’on préfère l’avenir de la famille que la jeune princesse était appelée à perpétuer en lui donnant des enfants mâles. À la pesée des ancêtres s’ajoutait donc l’évaluation soupçonneuse des capacités reproductrices de la future, estimées à l’aune de ses antécédents familiaux : à cet égard, les performances de la prolifique épouse de Philippe-Guillaume de Palatinat paraissaient de meilleur augure que celles de la mère de telle princesse de Brunswick, qui n’avait eu que des filles.
Une deuxième et nécessaire échelle d’observation est celle de l’individu. Émerge alors la figure du prince marieur, Philippe-Guillaume de Palatinat, à qui une stratégie développée avec l’acuité d’un regard politique sans faille, la ressource d’une progéniture nombreuse et l’aide d’un réseau patiemment construit, permit de placer ses filles dans les plus grandes cours de l’Europe, au premier rang desquelles celles de Vienne et de Madrid. Émerge aussi la silhouette moins attendue d’un cardinal marieur, Jules Mazarin, qui se mêla des alliances de Modène, de Parme, de Turin et de Florence, et à ces diverses occasions combina adroitement ses intérêts et ceux du roi de France. Émerge enfin, et surtout, la personne de la princesse mariée, et avec elle la question de son degré d’implication dans son propre mariage, puis celle du destin de cette union. Ces affaires, on le sait, étaient avant tout dynastiques, et les femmes y étaient utilisées comme des objets d’échange dont l’autonomie n’était guère envisagée. Toutefois on notera, à partir de l’exemple d’Élisabeth Christine de Brunswick ou de la princesse d’Ansbach, que le point de la religion, de la conversion et donc du salut pouvait ouvrir à l’involontaire élue une relative marge de manœuvre face à ses proches. Ensuite, le mariage conclu, la question du jeu entre les rangs prenait une grande importance. Les situations où l’épouse l’emportait en illustration sur son mari étaient, comme on l’a annoncé, les plus exposées et les plus agitées, mais selon des déclinaisons que les accidents de la vie et les aléas de la politique faisaient grandement varier. Ainsi Marguerite-Louise d’Orléans, épouse d’un monarque par elle détesté, mais promis à une remarquable longévité, parvint à conjoindre le maximum de conflagration conjugale – au point de rendre nécessaires des ambassades dépêchées d’urgence depuis la France – et le minimum d’influence sur les affaires du Grand-Duché de Toscane. À l’inverse, Christine de France, précocement veuve, réussit à se ménager avec la protection des lys une très grande influence sur la politique de la cour de Turin, et si elle n’évita pas les conflits familiaux, ceux-ci furent de nature politique, avec les tenants des Habsbourg.
Le cadre change avec les princesses données en mariage à des empereurs : ni les deux Éléonore Gonzague – épouses respectivement de Ferdinand II et de Ferdinand III –, ni Éléonore-Madeleine de Palatinat-Neubourg – unie à Léopold Ier – ne laissèrent derrière elles la mémoire de conflits aigus avec leurs augustes maris. Les deux premières en revanche s’efforcèrent de profiter de la situation de connivence dynastique que leur mariage avait instaurée entre les deux cours, pour ramener les Gonzague dans l’orbite des Habsbourg, pour protéger les intérêts du petit duché contre d’éventuelles décisions hostiles de la part de Vienne ou, dans le cas de la veuve de Ferdinand III, pour intervenir dans l’ordre de succession à Mantoue. Par leur action ces impératrices attestèrent l’ambivalence de la position des princesses de rang inférieur placées dans de grandes cours, où à la fois elles servaient au renforcement du contrôle du plus faible par le plus fort, et aidaient à la défense des intérêts du plus petit auprès du plus puissant. La deuxième Éléonore en outre parvint pendant son veuvage à se créer sa propre faction, et s’appuyant sur ses bonnes relations avec le couple impérial à faire entendre sa voix dans les affaires européennes. Toutefois cette marge de manœuvre n’était pas sans limites : elle s’arrêtait là où les intérêts de la grande politique européenne prévalaient de façon absolue, ainsi que le montre en 1630 l’impuissance de la première Éléonore Gonzague à conjurer le sac de sa propre patrie. De surcroît les deux impératrices de la Maison de Brunswick, Wilhelmine-Amélie, épouse de Joseph Ier, et Élisabeth-Christine, épouse de Charles VI, ne paraissent pas avoir joué un rôle politique déterminant auprès de leurs maris.
La troisième échelle à laquelle se sont placés les auteurs des contributions est celle de la dynastie. Se trouve alors soulevée la question des stratégies ou, si l’on préfère, du mode sur lequel les dynasties grandes et petites s’efforçaient d’exploiter à leur avantage les opportunités offertes par la gestion du marché matrimonial. Même si elles n’atteignaient pas toujours le degré de systématicité, d’excellence et de succès auquel parvint Philippe-Guillaume de Palatinat, de telles stratégies étaient toujours présentes, et constituaient un ingrédient essentiel de la politique dynastique. Elles étaient immanquablement interdépendantes, et donc concurrentes, ainsi que le montre par exemple le cas des deux branches de la Maison de Brunswick. Elles étaient conduites par les familles dominantes – Bourbon et Habsbourg – en harmonie avec les impératifs qui naissaient de leur rivalité et de leurs ambitions respectives en Italie et dans l’Empire, et elles pouvaient alors faire intervenir des personnages hybrides tels que Mazarin, qui simultanément plaçait sa nièce Laura Martinotti chez les Este et poussait les intérêts de la France à Modène, et qui continua ensuite d’orchestrer les alliances matrimoniales des Bourbons en Italie. Les autres acteurs étaient, bien sûr, les dynasties de la péninsule et du monde germanique, qui oscillaient entre deux tendances : la « monoculture », ou préférence durablement donnée à un seul camp, comme dans le cas des Savoie, attachés à la France tout au long du XVIIe siècle ; ou à l’inverse la diversification des alliances, présente dans les Maisons de Bavière, de Toscane ou de Palatinat, sans pour autant être toujours suivie avec constance, ni exclure l’émergence avec le temps d’une préférence pour un seul des deux partis. Ni la continuité donc, ni la discontinuité n’était à proprement parler la règle des alliances, en un monde où la logique dynastique croisait celle de la raison d’État, et où la recherche de la stabilité passait souvent par une continuelle recomposition des alliances, aussi bien diplomatiques que matrimoniales.
De cette course aux alliances, les dynasties d’Italie et d’Allemagne ne tirèrent pas toujours exactement le même profit. Les premières en effet partirent d’assez haut, mais connurent peut-être avec le temps un relatif déclassement. Après qu’au début du siècle une Médicis avait régné sur la France, les Gonzague parvinrent encore, au temps de Ferdinand II et de Ferdinand III, à obtenir deux mariages impériaux et à placer l’une des leurs sur le trône de Pologne. Mais dès la première de ces alliances, les princes allemands ne se privèrent pas de faire observer qu’ils eussent préféré pour leur maître une épouse d’une naissance plus relevée. Ensuite les mariages des princesses italiennes avec des rois se firent plus rares, si l’on excepte l’union d’une Este avec Jacques II d’Angleterre, celle d’une fille de Savoie avec le duc de Bourgogne, héritier du trône de France, et enfin celle d’Élisabeth Farnèse avec Philippe V d’Espagne. Mais le cas de la Savoie, puissance montante en Italie, qui de surcroît se vantait de ses alliances royales, revendiquait son appartenance aux Wettin et affichait ainsi sa nature « germanique », était quelque peu singulier, quand, pour sa part, Élisabeth Farnèse était la fille d’une princesse allemande, la nièce d’une impératrice et de deux reines, et surtout l’héritière attendue du patrimoine accumulé par une dynastie sans postérité. Les princes italiens, pour leur part, ne conquéraient pas les filles des rois, mais plutôt des princesses de la branche d’Orléans, comme Marguerite-Louise de Toscane, ou la nièce d’un cardinal, comme dans le cas d’Alphonse d’Este. À l’époque de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, tel juriste au service de l’empereur n’hésitait pas à faire usage de la notion de clientela pour qualifier la relation de leur maître à ces monarques de second choix. Cependant l’évolution semble avoir été plus favorable aux princes du monde germanique, si l’on pense que les Maisons de Palatinat et de Brunswick parvinrent à la fin de notre période à marier trois de leurs filles à des empereurs, assurant ainsi aux cours allemandes une forte représentation à celle de Vienne. En outre, le cas du Palatinat montre une remarquable aptitude, à la fin de ce même siècle, à placer sur de grands trônes – Portugal, puis Espagne – des princesses issues d’une dynastie de l’Empire de rang moyen. Et même si l’on constate, à une génération de distance, des alliances croisées entre cette dynastie et des maisons italiennes – les Farnèse avec une fille de Philippe-Guillaume, les Médicis avec le fils de ce dernier – les mariages des enfants d’un Côme III de Toscane restèrent en termes de prestige sans commune mesure avec ceux des filles du célèbre marieur de Neubourg.
Enfin toutes ces princesses furent-elles, comme le suggérait le titre de cette journée d’études, des femmes d’influence ? Plusieurs cas – ceux de Madame Royale, des deux Éléonore Gonzague ou d’Éléonore-Madeleine de Palatinat-Neubourg – incitent à répondre par l’affirmative. Ils montrent que l’asymétrie, potentiellement problématique pour les hommes lorsque comme Côme III ils épousaient une femme d’un rang supérieur au leur, constituait souvent un cadre favorable à l’influence des princesses, soit parce que l’appartenance à une puissante dynastie étrangère conférait à sa représentante dans une cour allemande ou italienne un surcroît d’autorité – cas de Madame Royale –, soit parce qu’une épouse de naissance comparativement médiocre inquiétait moins qu’une infante à Versailles ou qu’une fille de France à Madrid, et pouvait en tirer avantage pour faire avancer ses propres et relativement modestes intérêts – cas des impératrices Gonzague à Vienne. Toutefois l’asymétrie ne garantissait pas l’influence, ainsi que l’atteste le cas des impératrices de la Maison de Brunswick. Une certaine égalité entre les conjoints, en outre, ne privait pas nécessairement l’épouse du prince de tout rôle, comme le montre l’action d’Henriette-Adélaïde de Savoie, duchesse de Bavière, qui correspondit fort profitablement avec Louis XIV par l’intermédiaire de l’électeur Palatin. Il n’existait donc pas de modèle général, mais une quantité de situations particulières dont certaines, comme celles de Marguerite-Louise d’Orléans ou d’Isabelle-Claire de Habsbourg, débouchaient sur de véritables catastrophes. Cette diversité cependant montre que tout n’était pas joué d’avance. Le temps, toujours, pouvait modifier les équilibres : d’abord êtres sous influence, objet de négociations, monnaie d’échange, instrument d’intérêts, simple point dans la toile tissée par des stratèges dont l’œil était fixé sur la carte de l’Europe, les princesses, épouses ou veuves, géraient ensuite leur devenir de façon très diversifiée à l’intérieur d’un système politique qui ne leur conférait pas l’autorité suprême, mais qui pour autant ne leur enlevait pas non plus toute marge d’action. Cette action, certes, n’était ni facile, ni aisément couronnée de succès. Réussissait-elle qu’elle apportait aux principales intéressées de l’ascendant, aux dynasties les plus affirmées le moyen d’une domination par procuration, et aux lignages les plus faibles la chance d’une influence indirecte sur les puissants.
[1]
Sur ce cas, qui n’est pas illustré dans les contributions réunies ici, je me permets de renvoyer à mes deux articles : « L’échec d’un mariage : Marguerite-Louise d’Orléans et Côme de Médicis », dans
Femmes et pouvoir politique. Les princesses d’Europe, XVe-
XVIIIe siècle, Isabelle Poutrin, Marie-Karine Schaub (dir.), Paris, Breal, 2007, p. 120-132, et « L’ambassadeur, son domestique et son maître : trois conceptions de la négociation sous Louis XIV », dans
Papes, princes et savants dans l’Europe moderne. Mélanges à la mémoire de Bruno Neveu, Jean-Louis Quantin, Jean-Claude Waquet (dir.), Genève, Droz, 2007, p. 237-251.