Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130572633
192 pages

p. 387 à 391
doi: 10.3917/dss.093.0387

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n° 244 2009/3

2009 XVIIe siècle

Présentation

Caroline Le Mao Université de Bordeaux 3 Marion Trévisi Université de Picardie Jules-Verne.
Le présent numéro est issu d’une journée d’étude tenue à Bordeaux sur les relations hommes/femmes dans les trois « grands pays » ou espaces européens du XVIIe siècle, la France, les îles Britanniques et l’Espagne, afin de faire un bilan historiographique de la question – en pleine mutation depuis une trentaine d’années – et de comparer la situation dans ces trois espaces, notamment sous l’angle des systèmes d’héritage. Le but fut de dépasser les clichés habituels sur le sujet et l’opposition stérile entre les deux thèses, pessimiste et optimiste, de ces rapports hommes/femmes. En effet, même si ces trois espaces présentent tous une domination du modèle patriarcal, avec autorité du chef de famille sur sa femme et ses enfants, on est souvent allé trop loin sur le thème de la froideur des époux entre eux ou sur celui de la subordination de l’épouse sous menace du droit de correction du mari. Cette vision pessimiste, visible par exemple dans la synthèse de Lawrence Stone sur les familles anglaises de l’époque moderne [1], est maintenant critiquée car elle est fondée sur des sources théoriques (traités de morale ou de théologie), alors que la réalité des rapports de genre est beaucoup plus complexe et moins caricaturale. Cette réalité est sujet d’étude en histoire des femmes depuis les années 1970 et en histoire du « genre » depuis les années 1980 : en France, avec les travaux de Michelle Perrot, notamment sa synthèse sur l’histoire des femmes en Occident en cinq volumes codirigés avec Georges Duby [2], et ceux plus récents de Scarlett Beauvalet et Dominique Godineau sur les femmes à l’époque moderne [3], en Angleterre, avec les deux livres de synthèse en histoire des femmes d’Anne Laurence et de Sara Mendelson et Patricia Crawford [4], et en Espagne, avec les travaux de Maria Victoria López-Cordón, sur le mariage et l’éducation des femmes [5] ou ceux du centre de recherches sur l’Espagne moderne dirigé par Augustin Redondo [6]. Ces historiens montrent tous comment les femmes dépassent ou contournent la domination masculine et s’échappent de leur rôle passif dans la vie privée comme publique. Ils soulignent l’importance de leur travail dans l’économie familiale, soit chez les plus modestes, sous forme d’une pluriactivité composant une « économie d’expédients » selon l’expression de Olwen Hufton, soit chez les plus aisés, sous forme d’une association avec leurs maris artisans ou laboureurs. En outre, ces femmes sont aussi témoins dans des procédures civiles ou criminelles, détentrices d’offices paroissiaux en Angleterre, ou encore à la tête des révoltes antifiscales ou frumentaires en France. Sans exagérer cependant leur indépendance, nous pouvons en conclure que la place et le rôle de la femme au sein du couple et de la famille ne doivent pas être minorés, et qu’il existait une sorte d’interdépendance des époux dans les activités économiques et culturelles. Cette complémentarité, qualifiée de « co-dependency » par Joanne Bailey, est nécessaire à la survie des couples et des familles du XVIIe siècle tant sur les plans matériels qu’émotionnels, surtout dans des contextes de tensions sociales ou de difficultés économiques [7]. C’est ce que la communication de Maria Victoria López-Cordón présente, montrant les liens étroits entre mari et femme dans le monde du travail, leur « association financière » issue du système de la dot et la résistance des femmes face à la violence des hommes, de moins en moins acceptée. Elle nuance donc la vision traditionnelle de femmes totalement soumises à l’ordre patriarcal en montrant leur recours à différentes formes de justice comme réponse à la violence conjugale [8]. De même, Sylvie Mouysset présente ici, avec des sources qualitatives (les livres de raison), une image nuancée des rapports hommes/femmes dans les couples français du XVIIe siècle. Si les scripteurs de ces livres de raison sont très majoritairement les maris, ils rendent souvent hommage à leurs femmes, à leurs qualités de ménagères, de mères, d’éducatrices. Maîtresses du domestique, de l’intérieur, elles ont un certain pouvoir même si elles restent dépendantes financièrement. L’historien découvre dans ces écrits des rapports de confiance et pas seulement de domination, et même, parfois, l’expression pudique du chagrin face à la perte de l’épouse. Ceci recoupe en partie les prescriptions des manuels de vie conjugale issus de la Réforme catholique, prônant un couple plus équilibré, où même si l’homme domine sa femme en tant que mari, il doit la respecter, la traiter comme une compagne qu’il aime et non comme une servante ; l’amour conjugal désintéressé devient alors pour l’Église la base du couple et une voie vers le salut [9].
Si les relations hommes/femmes ne sont pas si monolithiques dans les couples européens du XVIIe siècle, la question de la place des femmes dans les différents systèmes d’héritage ici présentés mérite d’être réexaminée. La comparaison des trois grands « pays » permet d’esquisser des convergences. Dans les trois espaces étudiés, les filles sont associées au partage autant que les garçons sauf quand s’applique strictement la primogéniture mâle (comme dans les systèmes à maison du sud de la France ou d’Aragon) ; elles ne sont donc globalement pas exclues de la succession. Cependant, la nature des biens hérités est variable, car si les filles sont souvent cantonnées aux biens mobiliers (dans les systèmes lignagers ou à maison), c’est aux garçons que sont réservées les terres, comme dans les anciennes coutumes claniques d’Écosse ou d’Irlande. En outre, pour les filles, leur part est souvent réduite à la dot accordée au moment du mariage, ce qui les exclut parfois du reste de la transmission, comme dans le système lignager de Normandie. De surcroît, elles perdent généralement le contrôle des biens reçus une fois mariées, car dans les trois espaces, elles sont soumises à l’idéologie patriarcale. Les femmes, désormais « en puissance de mari », après avoir connu la tutelle de leur père, ne peuvent gérer ni les biens du couple, ni même les leurs, les « propres » amenés au mariage ou hérités ensuite. Leur mari a toute-puissance sur ces biens, avec quelques nuances selon les pays, comme le prouve le système anglais de la coverture présenté par Anne Laurence. Une fois veuve, la femme récupère une capacité juridique sur ses biens : dans les pays de droit écrit (sud de la France et Espagne), elle reprend sa dot (en argent ou biens) et ses propres, et parfois un augment de dot (un usufruit sur les biens propres du mari, qui correspond à un tiers ou la moitié de sa dot). Dans les pays de droit coutumier avec communauté de biens entre les époux (nord de la France), lui reviennent ses biens propres et la totalité ou une partie des biens acquis par le couple, auxquels elle peut renoncer au bénéfice d’inventaire ; elle touche aussi un douaire, soit un usufruit sur les biens propres du mari, qui équivaut au tiers ou à la moitié des biens en France selon les coutumes.
Cependant, l’intérêt des trois communications ici présentées sur les trois espaces comparés – la France, avec Christine Dousset, les îles Britanniques avec Anne Laurence et les royaumes d’Espagne avec Ofélia Rey Castelao – est de dépasser ce portrait général, pour mesurer la diversité à l’intérieur même de chaque pays, notamment la diversité des coutumes. Même si on retrouve des coutumes ou des droits communs aux trois espaces (le droit romain dans le sud de la France et en Espagne, les coutumes normandes ou celtiques en France et dans les îles Britanniques), ils se déclinent de différentes façons avec des nuances importantes quant à la division sexuelle de l’héritage. Par exemple, Ofélia Rey Castelao montre bien que si, en Espagne, le droit romain est dominant – avec autorité du pater familias et incapacité de la femme mariée –, il y a de réelles différences entre deux grands systèmes, castillan d’une part, où la femme mariée est traitée comme une mineure ayant besoin de l’autorisation de son mari pour tout acte, mais où l’héritage est en théorie égalitaire entre garçons et filles, et aragonnais-catalan d’autre part, où la femme est mieux protégée puisque dans le contrat de mariage, la séparation des biens apportés et donc hérités est possible entre le mari et la femme. Ce dernier système semble donc plus équilibré que le premier puisqu’il prévoit une protection des dots des femmes et du statut de la femme mariée, car le mari apporte aussi une dot dont il doit garder la moitié pour sa femme, comme douaire. Cependant, c’est aussi un système où la femme est exclue de l’héritage des terres et où elle n’est que dotée en argent ou en biens mobiliers ; en Catalogne, seul un héritier unique (masculin de préférence) récupère les terres et les exploitations, alors qu’en Castille, les filles ne sont pas exclues de l’héritage des terres, sauf dans certaines régions – le Pays basque – ou dans certains milieux sociaux, comme la noblesse ou la haute bourgeoisie, par le biais du majorat. Ainsi, dans chaque grand système juridique, des sous-systèmes locaux ont des coutumes différentes qui nuancent la coutume globale. S’y ajoute le fait que face aux difficultés démographiques (absence d’héritier masculin, forte émigration masculine) ou économiques, chaque famille s’adapte pour protéger son patrimoine ; des stratégies matrimoniales et patrimoniales se mettent alors en place et les filles en font partie autant que les garçons. Nous retrouvons ces nuances des coutumes locales et ces capacités d’adaptation des familles en cas de crise en France, au sein des trois grands systèmes de transmission rappelés par Christine Dousset : le système à parentèle situé dans une grande moitié nord de la France, privilégiant une logique de transmission par le ménage et non par la lignée en favorisant un partage égalitaire entre tous les enfants, y compris les filles (qui, une fois mariées perdent le contrôle de leur dot et de leurs biens propres dans un régime de communauté) ; le système à maison dans le sud de la France, qui privilégie une logique de « maison » donc de transmission à un héritier unique pour ne pas morceler le patrimoine, le plus souvent l’aîné et parfois la fille aînée, mais qui instaure un régime dotal au mariage avec séparation des biens du mari et de la femme ; et enfin, le système lignager dans quelques régions spécifiques comme la Normandie ou la Franche-Comté, privilégiant une transmission patrilinéaire égalitaire avec exclusion des filles, mais avec un régime dotal au mariage protégeant les dots des femmes par une séparation de biens. Ainsi, aucun des trois systèmes n’exclut totalement les filles de la succession (grâce au système de la dot) mais aucun ne les favorise non plus. De plus, leur position change dans la famille et dans l’ordre de succession en fonction des accidents démographiques. Le recours au notaire et à certains types d’actes (ventes, testaments, donations) permet aux familles de contourner la loi pour contrôler la transmission de leur patrimoine. C’est cette même stratégie de contournement des lois que présente Anne Laurence pour les îles Britanniques au XVIIe siècle. Dans ces régions où les femmes sont globalement défavorisées dans le système d’héritage face aux hommes (car l’exploitation est souvent donnée à un seul enfant), la diversité des lois dans les trois royaumes (Écosse, Irlande, Royaume-Uni) et le chevauchement des juridictions permettent de nuancer l’exclusion des femmes des héritages fonciers. Certes, selon l’English Common Law, la femme mariée a encore moins d’autonomie que son homologue française ou espagnole : elle est sous le système de la coverture, plus rien ne lui appartient de sa dot, qu’il s’agisse de biens meubles, de bijoux, vêtements, rentes ou encore legs [10]. C’est son mari qui gère tout, même ses biens immeubles dont il touche les profits et dont il garde l’usufruit si elle décède avant lui. Tout est abandonné au couple, tout est fondu dans le couple. Elle ne récupère des biens qu’à la mort de son mari soit sous forme de douaire (le tiers des biens propres immobiliers de son mari selon la Common Law), soit sous forme de testament passé en sa faveur par son mari (un tiers à la moitié des biens immobiliers en fonction du nombre d’enfants). Cependant, pour se soustraire à la coverture, les familles anglaises peuvent conclure des contrats de mariage devant la cour de la Chancellerie, qui ne suit pas la Common Law mais reconnaît l’équité hommes/femmes. Dans ces contrats, un état séparé des biens des conjoints est précisé afin que les femmes continuent à toucher les revenus de leur patrimoine foncier et qu’elles puissent le léguer comme elles l’entendent [11]. Ces contrats n’existent pas en Irlande et en Écosse car les terres sont supposées appartenir aux clans plus qu’aux individus, ce qui implique un partage entre hommes, avec exclusion des femmes, dotées de bétail pour leur mariage. L’idée est ici celle d’une complémentarité des apports hommes/femmes. Les Anglaises et Galloises ont donc accès à la propriété foncière, malgré le système de la coverture qu’elles parviennent à contourner en changeant de juridiction pour passer des contrats de mariage ou de trust.
Dans chacun des trois espaces ici présentés, l’héritage des femmes se résume donc souvent, mais pas toujours, à leur dot et au douaire. Si la propriété des terres est majoritairement masculine, les femmes peuvent y accéder par des biais juridiques (recours au notaire, aux cours de juridiction locales...), notamment en cas de crise démographique ou économique. En effet, les familles européennes du XVIIe siècle subissent de nombreuses crises ; leur taille se modifie et dès lors, l’exclusion des filles n’a plus lieu d’exister en cas d’absence d’héritier mâle. La démographie est une contrainte avec laquelle les familles jouent dans leur système de transmission des biens, comme les trois auteurs nous le rappellent ici.
Ainsi, ces cinq articles nous offrent un portrait nuancé des relations hommes/ femmes dans trois grands pays de l’Europe du XVIIe siècle. Ils nous permettent d’infléchir les grandes thèses (pessimistes ou optimistes) aujourd’hui dépassées, sur les rapports de couple et sur la place des femmes dans les systèmes d’héritage. L’une des conclusions fortes de ce travail est bien l’idée que les systèmes juridiques ne sont pas bons ou mauvais par eux-mêmes, ni intangibles, mais qu’ils sont largement infléchis par la pratique. Dès lors, la réalité de ces relations est bien plus complexe que ce que les discours religieux ou les textes normatifs de l’époque dévoilent.
 
NOTES
 
[1] L. Stone, The Family, Sex and Marriage in England (1500-1800), Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1977.
[2] G. Duby, M. Perrot (dir.), Histoire des femmes en Occident, 5 vol., Paris, Plon, 1991.
[3] S. Beauvalet, Les femmes à l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècle), Paris, Belin, 2003 ; D. Godineau, Les femmes dans la société française, XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, 2003.
[4] A. Laurence, Women in England, 1500-1760, A Social History, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1994 ; S. Heller Mendelson, P. Crawford, Women in Early Modern England, 1550-1720, Oxford, Clarendon Press, 1998.
[5] M. Victoria López-Cordón, Historia de la mujer e historia del matrimonio, Murcie, Universitad de Murcia, 1997.
[6] A. Redondo (dir.), Relations entre hommes et femmes en Espagne aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, PUS, 1995. Sans oublier Elisa Garrido Gonzalez (éd.), Pilar Folguera Crespo, Margarita Ortega Lopez, Cristina Segura Graino, Historia de las mujeres en espana, Madrid, 1997, et Isabel Morant (dir.), Margarita Ortega, Pilar Perez Canto, Historia de las mujeres en espana y américa latina, 2005.
[7] J. Bailey, Unquiet Lives, Marriage and Marriage Breakdown in England, 1660-1800, Cambridge, Cambridge University Press, 2003.
[8] Nous retrouvons ces conclusions pour l’Angleterre dans le livre de J. Bailey cité ci-dessus (réalisé à partir de 1 500 cas de conflits conjugaux) et dans celui de Elizabeth Foyster, Marital Violence. An English Family History, 1660-1857, Cambridge, Cambridge University Press, 2005. Quant au pouvoir économique des femmes au sein du couple, on le retrouve dans le livre de Amy Louise Erickson, Women and Property in Early Modern England, Londres, Routledge, 1993, et leur pouvoir dans la sphère publique, dans celui de Laura Gowing dans Common Bodies. Women, Touch, and Power in 17th Century England, Londres et New Haven, Yale University Press, 2003.
[9] Sur l’amour conjugal, voir le livre d’A. Walch, Histoire du couple en France de la Renaissance à nos jours, Rennes, Éd. Ouest-France, 2003.
[10] Seules les jeunes célibataires sont sous « couverture » d’un père, frère ou oncle. Quand elles atteignent la majorité (à l’âge de 21 ans), les femmes célibataires jouissent des mêmes droits qu’un homme.
[11] Les conjoints peuvent aussi choisir la solution de la jointure (ou trust), clause par laquelle le mari spécifie les terres dont sa femme touchera les revenus après sa mort (ceci remplace le douaire et peut être avantageux pour la femme).
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[1]
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[2]
G. Duby, M. Perrot (dir.), Histoire des femmes en Occident...
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[3]
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[4]
A. Laurence, Women in England, 1500-1760, A Social History...
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[5]
M. Victoria López-Cordón, Historia de la mujer e historia ...
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[6]
A. Redondo (dir.), Relations entre hommes et femmes en Esp...
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[7]
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